Une image, une histoire : Les tuiles de Noël ( partie 4)

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auteur inconnu

Le petit appartement se résume à une grande pièce agencée en cuisine-salon et deux chambres minuscules où la lumière pénètre seulement au zénith de l’été. Dans un coin de la pièce principale, une table de repassage est encombrée d’un monceau de linge attendant qu’on s’en occupe. Les cadres des fenêtres sont renforcés par des morceaux d’adhésifs dévoilant leur manque d’étanchéité, quelques traces d’humidité teintent le plafond d’auréoles beiges. Malgré cela, la pièce dégage une impression chaleureuse avec ses dessins d’enfant ornant les murs. Une odeur de sucre flotte dans l’air, adoucissant l’ambiance de grisaille qui provient de l’étroite fenêtre. Lina se demande d’où sort ce parfum de pomme d’amour qui lui est si familier.

La jeune femme ne lui laisse pas le temps de détailler plus la pièce. Elle invite Lina et Franz à s’asseoir autour de la petite table et prend place en face d’eux.

Lina jette un coup d’œil à Franz toujours silencieux, hésitant à lancer elle-même la conversation :

  • Jeanne s’inquiétait de ne pas avoir de nouvelles de vous depuis quelques jours. Elle voulait que nous vous remettions son petit cadeau de Noël…
  • Elle est si gentille avec nous, répond la jeune femme. Elle me donne du repassage et a réussi à convaincre la plupart de ses amies du club du troisième âge, à faire de même. Cela me permet de payer ce loyer et de travailler à la maison pour pouvoir m’occuper de Louis quand il n’est pas à l’école. J’ai dû abandonner mon travail quand le petit est né, n’ayant personne pour s’occuper de lui douze heures par jour, et depuis je me débrouille en faisant quelques travaux chez moi.
  • Que faisiez-vous de si prenant, douze heures par jour ? demande Franz
  • J’étais responsable commerciale dans une grande entreprise de service, récemment privatisée, où il ne fallait pas compter ses heures de travail si l’on voulait survivre. On me demandait de faire de plus en plus de choses contraires à mon éthique, et j’ai finalement été très contente de démissionner sous prétexte de maternité. Cela a changé ma vie, de tous les points de vue et même si elle est matériellement plus difficile, je préfère grandement la vie que nous menons aujourd’hui Louis et moi !
  • Et aussi Arthur ! renchérit le petit tout en continuant à empiler ses cubes dans un coin de la pièce.
  • Oui, tu as raison mon chéri, Arthur aussi ! approuve la jeune femme en faisant un clin d’œil à Lina.
  • Vous ne semblez pas très en forme, répond celle-ci en hochant la tête.
  • Je crois que j’ai dû attraper la grippe, la semaine dernière c’était Louis. A l’école, ils étaient tous malades durant la dernière semaine avant les vacances. Ce qui est difficile, c’est qu’il a retrouvé sa forme avant moi. J’ai du mal à le suivre, répond la jeune femme.
  • Si vous voulez nous pouvons vous aider ce matin, nous ne travaillons que cet après-midi, propose généreusement Lina.

Franz la regarde un peu étonné, fier aussi de sa générosité, il surenchérit :

  • Bonne idée ma fille, que pouvons-nous faire pour aider. Ce char de repassage par exemple, serait dans mes cordes, dit-il en s’approchant de la table.
  • Tout à fait, dit Lina, mon père est le roi du repassage. Il est minutieux avec les chemisiers en soie comme avec ses sucres d’orge, pour que les plis soient parfaits sur les manches ou que les rayures rouges soient bien toutes alignées sur la crosse du sucre. N’est-ce pas mon vieux père ?
  • Et alors ? s’exclame Franz, j’ai l’amour du travail bien fait ne t’en déplaise. Et quand on a élevé une enfant seul, il a bien fallu apprendre à repasser les robes plissées !
  • Tout à fait, même si ce n’était déjà plus la mode quand j’avais deux ans, réplique Lina en éclatant de rire.

Le petit, ravi, éclate de rire à sa suite, sans savoir vraiment pourquoi il rit. S’adressant à Franz, il dit :

  • Moi aussi, j’ai appris à faire des beaux plis et des jolies rayures à l’école. Regarde !

Il file dans sa chambre et revient aussitôt avec des guirlandes de papier peintes de rayures rouges et blanches.

  • La maîtresse nous a appris à faire des « spon-yon-yon » pour décorer le sapin. Les miens étaient les plus beaux de la classe !
  • « Spon-yon-yon » je ne connais pas ce mot, répond Franz.
  • Mais si, souviens-toi papa, j’en faisais aussi avec Madame Blanche, c’est une ribambelle de papiers pliés et collés en accordéon ! C’est vrai que les tiens sont très beaux, Louis, on dirait des sucres d’orge.
  • Oui, il est très doué avec ses mains pour un enfant de 6 ans, dit sa jeune maman avec un sourire plein de fierté. Ma mère était artiste peintre, il a dû hériter de son don, j’en suis très fière !
  • Oh, je suis désolée, répond Franz soudain sombre. Vous avez perdu votre maman ?
  • En effet, elle nous a quitté voilà deux ans, répond la jeune femme les yeux soudains pleins de larmes, je m’en remets difficilement. Elle s’occupait tant du petit, et puis…

Sa voix se brise. Elle retient un sanglot. L’enfant se précipite alors vers sa mère et l’entoure de ses bras, Arthur remet un petit sifflement douloureux et se couche auprès d’elle, le museau sur ses pieds.

  • Désolé d’avoir réveillé votre peine, dit Franz, je suis tellement maladroit parfois ! Les jours de fête sont difficiles à vivre quand il manque des gens autour de la table. J’en sais quelque chose aussi. Mais votre maman serait triste de vous sentir aussi mal, je pense…
  • Mamie est dans le ciel avec les anges et elle a dit au petit Jésus par quel nuage il devait passer pour descendre dans la crèche. Elle viendra nous faire un bisou à minuit quand on sera endormi, tu sais maman. Elle va pleurer aussi si elle voit des larmes sur ta joue !

La jeune femme essuie ses larmes. Elle couve son petit d’un regard plein de tendresse. Elle lui sourit, le serre dans ses bras et lui répond :

  • Tu as raison, mon poussin, Mamie serait fâchée que l’on pleure aujourd’hui ! je vais faire une jolie table et on va prendre le repas de Noël comme si elle était avec nous.
  • Vous êtes seuls tous les deux aujourd’hui, madame ? Demande Lina.
  • Appelez-moi Sophie je vous en prie. Oui, nous sommes notre seule famille, répond la jeune femme, les gens sont entre eux pour Noël, et je n’ai pas de frères et sœurs. Mais il y a eu un goûter de Noël à l’école la semaine dernière, où Louis a pu profiter de tous ses copains.
  • Ah c’est bien, et il y avait de la bûche ? demande Lina à Louis
  • Oh oui, j’en ai mangé trois fois ! mais elle n’était pas aussi bonne que les tuiles de Noël de maman.
  • Les « Tuiles de Noël » ? demande Franz. Je n’ai jamais entendu parler de ça auparavant ! Pourtant je croyais connaître toutes les pâtisseries du monde !
  • Elles sont là qui se reposent, il faut attendre qu’elles soient prêtes pour les toucher, répond l’enfant. Viens voir, mais fais attention de ne pas les réveiller !

Franz pose son fer à repasser et suit l’enfant vers le plan de travail de la cuisine où il lui montre plusieurs bouteilles de verre couchées à l’horizontale, où sont disposées des grosses pastilles de ce qui lui semble être du caramel en train de refroidir.

  • Si je les regarde, ça risque de les réveiller ? murmure Franz à l’oreille de Louis.
  • Je ne crois pas, chuchote l’enfant, mais il ne faut pas les toucher ! Mais regarde il y en a un petit peu, là, qui reste, dit-il en désignant à Franz un peu de l’appareil qui restait au fond de la jatte.

Sans attendre, il passe son doigt au fond de la préparation et le met sans la bouche de Franz. Celui-ci ouvre de grands yeux, surpris par le goût et le geste de l’enfant, puis en reprend une seconde fois sans attendre de permission.

  • Oh, alors toi, tu es encore plus gourmand que moi ! s’écrie Louis.

Lina et Sophie se lèvent et s’approchent à leur tour, le sourire aux lèvres.

  • Elles seront bientôt sèches, dit la jeune maman, et je pourrai vous en donner quelques-unes pour votre dessert de Noël. Ça me fera plaisir !
  • Je pense qu’il y a mieux à faire avec ces «tuiles de Noël maison » répond Franz. Vous allez venir tous les deux partager notre repas de Noël à la maison et on va en discuter. Je vous invite !
  • Oh, Chouette ! répond l’enfant, est-ce qu’il y aura des marrons ? J’aime bien les marrons !
  • Ne t’inquiète pas, il y a des marrons et une belle bûche aux marrons aussi. Je me demandais comment j’allais réussir à manger tout ça tout seul, tu vas bien m’aider ! répond Franz .

Le regard de Sophie va de l’un à l’autre. Elle reste silencieuse, émue de nouveau.

  • Ah mais je ne vais pas rater une fête pareille, s’exclame Lina. Je vais appeler maman pour lui dire que j’ai la grippe et que je ne peux venir à son repas, et on va prendre ce déjeuner tous les quatre ensemble. Pour une fois que je vais m’amuser au repas de Noël !
  • Mais je ne veux pas perturber vos habitudes familiales, répond Sophie un peu inquiète.
  • Les habitudes sont faites pour être bousculées réplique Franz d’un ton péremptoire. Allez mettre un manteau et venez avec nous. Notre maison est à deux pas de l’autre côté de la cathédrale. Vous n’aurez pas le temps d’avoir froid.
  • Ouais ! s’écrie l’enfant
  • Ouaff ! surenchérit Arthur.
  • Tu vois, il dit qu’il est prêt, traduit Louis.
  • Allons-y conclut Franz, c’est parti.

****

À suivre 

 

 

 

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Une image, une histoire : Les tuiles de Noël (partie 3)

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Photo M.Christine Grimard

***

Matin de Noël, pour Franz c’est un jour comme les autres.

Il n’a rien prévu de spécial. Lorsqu’on travaille pour les fêtes, les gens prennent l’habitude de ne plus vous inviter. Le reste de la famille se réunit sans lui depuis que sa femme l’a quitté, les choses sont plus compliquées quand il faut choisir entre les convives pour ne vexer personne. Finalement, il préfère rester seul plutôt que de devoir faire bonne figure au milieu d’une assemblée où il n’a envie de voir personne d’autre que Lina. Elle ira déjeuner chez sa mère comme chaque année puis le retrouvera dans l’après-midi pour échanger leurs cadeaux avant de rejoindre les chalets. Il se souvient des matins de Noël où il allait la réveiller pour la conduire sous le sapin, et de son regard émerveillé devant les surprises qu’ils avaient préparées pour elle. En ce temps-là, sa grand-mère était encore là et Noël avait le goût de châtaignes et de miel de ses desserts. Il avait beau essayer, il n’avait jamais pu reproduire ce goût depuis sa disparition.

Il ne va pas se laisser envahir par les souvenirs, ni laisser cette larme glisser sur sa joue. Inutile de s’apitoyer sur son sort, Noël n’est pas forcément la féérie que l’on imagine et il y a tant de gens plus malheureux que lui. Il a simplement besoin d’un bon café et d’une aspirine, et ce mal de tête le laissera tranquille. Il a dû prendre froid en rentrant hier soir dans les ruelles en plein courant d’air.

Ce matin, les toits sont saupoudrés de glace ; il aurait préféré un peu de neige. Il s’approche de la fenêtre avec son café, quelques promeneurs bravent la brume glaciale, parmi eux Lina, emmitouflée jusqu’aux yeux lui fait un signe de la main. Elle pousse la porte de l’immeuble, pourquoi vient-elle le voir si tôt, contrairement à son habitude ? Il se précipite vers le lavabo de la cuisine pour laver son visage avant qu’elle ne monte, inutile qu’elle voie qu’il a pleuré.

Elle entre et vient l’embrasser pleine d’énergie, les joues rougies de froid :

  • Bonjour papa, bon Noël mon vieux père. J’ai besoin de toi !
  • Ma fille préférée, répond Franz en lui rendant son baiser, que puis-je faire pour t’être utile en ce matin de Noël ?
  • Tu as oublié ce que l’on a dit hier soir ? Il faut aller rendre visite à cet enfant et à sa mère, Jeanne m’a confié cette boîte de chocolats pour nous faire une entrée en matière. Cela ne peut attendre, je voudrais que tu m’accompagnes, j’ai un peu peur de ce que je vais trouver là-bas et on ne sera pas trop de deux…
  • Tu as raison, allons-y tout de suite. Jeanne a toujours de bonnes idées malgré son âge !
  • C’est une femme pleine de ressources, une vieille dame indigne comme j’aimerais l’être à son âge, réplique Lina. Elle m’a raconté des tas de choses sur grand-mère…
  • J’en étais sûr ! Comme si tu avais besoin de ce genre d’exemple, ta mère va encore dire que je te mets des idées folles dans la tête. Pour une fois, je n’y suis pour rien !
  • Laisse maman où elle est, je n’ai besoin de personne pour m’aider à me sentir vivante parce que différente, tu le sais bien. Elle a choisi le conformisme et le confort, pas moi. Tu devrais être content, je te ressemble plus que tu ne crois. Je suis aussi folle que toi puisque j’occupe le chalet voisin du tien et que je pétris de la pâte comme toi toute la journée. Ce qui sort de nos mains est très semblable même si tes œuvres sont plus éphémères que les miennes. Je crois que grand-mère serait très fière de nous voir nous geler côte à côte sur cette place à chaque Noël !

Les yeux de Franz se remplissent à nouveau de larmes, Lina pose sa main sur son bras.

  • Allons papa, tu es un incorrigible sentimental. Pire que moi ! Reprends-toi, il faut que l’on affronte des choses plus graves ce matin. Je n’aime pas me mêler de la vie des gens comme ça, mais il faut qu’on en ait le cœur net. On ne peut pas laisser cette jeune femme sans aide si elle en a besoin. Allons-y !

Il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre l’immeuble indiqué par Jeanne derrière la cathédrale. Il ne payait pas de mine de l’extérieur mais la montée d’escalier était pire encore. La porte cochère ne fermant pas, ils n’eurent aucune difficulté à entrer. Il avait plu à l’intérieur et à cause du gel, une stalactite de gel pendait de la verrière. D’après les noms sur les boîtes aux lettres, il n’y avait qu’une femme seule et elle vivait au premier étage.

Ils décident de tenter leur chance en frappant à sa porte.

Après de longues minutes, le silence est brisé par un grognement sourd et quelques pas légers s’approchant de la porte. L’enfant entrouvre la porte, précédé par le chien qui se précipite dans l’ouverture pour se placer entre lui et les visiteurs, crocs découverts. Il reconnaît Franz et l’accueille d’un jappement joyeux en remuant la queue.

  • Oh le Lutin des caramels et la dame aux santons, s’exclame l’enfant. Maman vient voir !
  • Ouaff, approuve Arthur.

Derrière lui, sa mère arrive d’un pas hésitant. Elle est très pâle, porte deux pulls et une écharpe. Elle les regarde en silence, l’air inquiet.

  • Ne vous inquiétez pas, réplique Lina, en souriant à la jeune femme nous venons de la part de Jeanne. Elle n’avait pas la force de vous apporter le cadeau de Noël qu’elle vous a préparé, et elle nous a demandé de le faire pour elle.
  • Oh, je vous en prie, entrez répond celle-ci d’une voix blanche, ne faites pas attention au désordre, j’étais couchée…

Une image, une histoire : Les tuiles de Noël (partie 2)

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Franz hausse les épaules et ne jette même pas un regard à la jeune femme qui ouvre l’auvent du chalet voisin du sien. Elle éclaire une à une les ampoules d’ambiance qui mettent en valeur ses santons. Il admire son travail même s’il refuse de le lui dire. Rien ni personne ne le forcera à l’avouer, encore moins à Lina. Les santons ce n’est pas leur culture ! Que viennent faire les traditions provençales en plein cœur de l’Alsace ? Depuis quelques années, les figurines de bazar fabriquées à Taïwan envahissent les marchés de l’avent, il avait même vu dans certains chalets vendre des personnages de Mangas et des robots de l’espace. Au moins, elle ne présente que sa production personnelle de santons d’argile peints. Il trouve que chacune de ses pièces est une œuvre d’art et qu’elle ne les vend pas assez chers, mais il ne lui a jamais dit. Il n’est pas très fier de lui au fond, se disant que son orgueil est mal placé. Il maugrée tout seul dans sa barbe en servant les clients qui font la queue pour son vin chaud. Il jette un coup d’œil de côté et sourit devant la file d’attente qui se forme devant la boutique de Lina. Les enfants surtout sont fascinés par les couleurs des habits et les visages des santons. Il y en a des dizaines, tous différents, ce qui représente des jours de travail. Il l’a souvent admirée lorsqu’elle met la touche finale à leur costume en se servant d’une loupe pour les détails infimes comme les fleurs de lavande microscopiques qui ornent les jupons des dames.

Il est si fier du succès de Lina, si fier de sa fille. Mais il lui en veut toujours d’avoir préféré l’argile à la pâte à sablés. Au fond, c’était presque la même chose, la terre nourrit le blé qui nourrit les hommes. C’est la même histoire qui continue, une histoire de mains qui pétrissent et d’amour du métier.

Cependant, elle n’avait pas à le laisser ici tout seul pour aller apprendre le métier de santonnier là-bas à Aix, auprès de sa sœur qui avait déjà trahi l’Alsace en épousant un provençal. Deux trahisons dans la même famille, cela fait beaucoup ! Il n’aurait jamais dû lui donner le prénom de sa sœur Hélène, ni en faire sa marraine. Elle l’a attirée vers son Sud puis dévoyée pour lui apprendre le métier de son homme. Il aurait tant voulu qu’elle prenne sa succession dans la boutique, sa fille unique, sa Lina. Il l’aurait voulu pâtissière comme lui, et voilà qu’elle est santonnière. Il n’est même pas sûr que ce féminin existe…

Il continue à grommeler tout seul, lorsque la chorale sort sur le parvis de la cathédrale en chantant « Douce nuit ». Les visages s’éclairent immédiatement et les enfants se taisent. Franz, anticlérical comme l’était toute sa lignée paternelle depuis cinq générations, se surprend à frissonner. Depuis le temps, il aurait dû avoir une indigestion de chants de Noël, et pourtant il ne s’en lasse pas. Il a toujours aimé les cantiques de la Nativité. Il n’y a pas de fête sans crèche ni chants traditionnels, il mettra le petit jésus en place dans sa crèche en rentrant ce soir. Son cantique préféré est « Il est né le divin Enfant », mais c’est juste parce que sa mère était croyante. Et puis, avec une fille santonnière, on est bien «obligé» de faire une crèche à la maison !

La messe de minuit terminée, les paroissiens se dispersent pour regagner la chaleur de leurs maisons et partager le repas de Noël avec leurs familles. La foule disparaît en quelques minutes, ne restent que de rares badauds autour des chalets. Il est temps de ranger leurs marchandises et de fermer le chalet jusqu’au lendemain.

  • M’as-tu gardé un peu de vin chaud ? dit une voix chancelante, je vais avoir besoin de me réchauffer, le curé fait des économies de chauffage on dirait !
  • Jeanne, je croyais que tu étais déjà rentrée, répondit Franz, passe par la porte de derrière, tu vas t’asseoir cinq minutes pour boire ton vin bien chaud, ça te reprendra avant de rentrer.
  • Bien aimable, jeune lutin. Je ne dis pas non ! Jamais je n’aurais cru que je serais un jour trop vieille pour la messe de minuit. Cette année, je l’ai trouvée interminable, il faisait un froid de canard dans cette cathédrale. Je me demande si je ne couve pas la grippe.
  • Viens à côté de ma gazinière, il y fait chaud, insiste Franz.
  • En effet, je crois qu’avec un petit bol de vin chaud, ça sera parfait, dit la vieille dame en s’installant. A propos de grippe, je crois que la mère du petit doit l’avoir attrapée. D’habitude elle ne laisse jamais sortir son marmot seul, il faut qu’elle soit clouée au lit pour ne pas l’avoir vu sortir.
  • De quel marmot parles-tu ? Demande Franz commençant à se demander si Jeanne a encore toute sa tête.
  • Le petit blondinet à qui tu as généreusement offert une partie de ton stock avant la messe. Je le connais bien, il habite derrière chez moi avec sa mère, dans l’immeuble insalubre que la mairie à soi-disant réhabilité l’année dernière. En fait de réhabilitation, le toit fuit et les fenêtres ne ferment pas. Ils tombent tous malades les uns après les autres, tout cela parce qu’on leur accorde un loyer au rabais. Tu parles !
  • Ah oui, l’enfant avec son chien, tu crois que sa mère a besoin d’aide ? demande Lina en fermant l’auvent de son chalet. Je pourrais y passer en rentrant si tu me montres où ils habitent.
  • Elle l’élève seule, je n’ai jamais vu d’homme avec eux. Elle semble très courageuse, mais je crois qu’elle survit de petit boulot en petit boulot. Je ne sais pas trop. Parfois j’aimerais avoir encore cinquante ans et pouvoir me mêler de ce qui ne me regarde pas, poursuit Jeanne.
  • Il me semble que c’est ce que tu fais déjà à longueur de temps… murmure Franz avec un sourire
  • Je t’entends, Lutin du diable, je ne suis pas encore sourde ! s’indigne Jeanne.
  • Arrêtez de vous disputer tous les deux, interrompt Lina, c’est grave si ce petit qui doit avoir six ans à peine, s’occupe seul de sa mère malade !
  • A cette heure-ci il doit dormir de toute façon, répond Jeanne. Ton père croit que je perds la tête, mais je suis la seule ici à avoir encore les pieds sur terre. Raccompagne-moi Lina, je te montrerai leur immeuble et demain matin, tu passeras les voir. Tu n’auras qu’à dire que tu viens de ma part, elle me connaît bien, je lui donne parfois un peu de repassage à faire pour arrondir ses fins de mois. Aller, il se fait tard pour mes vieux os, on y va !

Sur ces paroles, la vieille femme se lève d’un bond, attrape le bras de Lina, et l’entraîne avec elle.

On se demande qui soutient l’autre, pense Franz en les regardant s’éloigner dans la ruelle des blancs manteaux. Il entend la voix de la vieille dame résonner sur les calades :

  • Il faut que je te parle un peu de ta grand-mère, ma petite, avant d’avoir tout à fait oublié comment je m’appelle. Il est temps que tu saches un peu les bêtises que nous avons commises ensemble. C’était ma meilleure amie et je lui dois bien cela…

Voilà qui promet, pense Franz, elle va encore mettre des idées saugrenues dans la tête de ma fille qui n’en n’a vraiment pas besoin. Je ferais mieux de les suivre pour savoir où habite ce gosse.

Il se hâte de refermer l’auvent, y accroche le cadenas et s’engage dans la ruelle à leur suite dans la nuit glaciale.

 

–> A suivre <–

 

Une image une histoire : Les tuiles de Noël (partie 1)

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Photo MCh grimard

**

Encore un Noël, un de plus. Il ne compte plus ceux dont il se souvient, ni ceux qu’il a oubliés.

Il préférait les Noëls d’antan, quand la neige était de la partie. Tout était différent, les sons plus atténués, l’ambiance plus ouatée. Les chalets de bois semblaient dans leur élément avec leurs toits enneigés, alors que là, ils paraissaient inachevés, désespérément nus. Lorsque la température descendait en dessous de moins dix, il offrait le second verre de vin chaud à la cannelle, les conversations se faisaient alors plus enjouées, les sourires plus francs, les rires plus éclatants. Il adorait regarder les joues de enfants rougir de plaisir en dégustant ses glaçons de sirop d’érable. Les pommes d’amour, écarlates de sucre, ne leur faisaient pas concurrence.

Alors chaque année, neige ou pas, il ouvre son chalet début décembre et le referme fin janvier. Il enfile son costume de lutin de Noël, sa grosse écharpe, et installe ses bocaux de sablés de toutes les saveurs et de toutes les couleurs, de midi à minuit, sur le marché de Noël au coin de la rue du presbytère à deux pas de la cathédrale. Le froid ne l’atteint pas, tant les sourires des passants le réchauffent. Il adore que les gens aiment ses gâteaux et reviennent lui dire, année après année. Sa mère avait ouvert cet étal quand il avait dix ans en complément de sa pâtisserie au cœur de la ville. Il avait naturellement pris sa suite quand elle avait rejoint son père dans le petit cimetière derrière le clos de l’évêché. Elle lui avait patiemment appris l’amour de la pâtisserie et lui avait transmis tous ses secrets. Après sa disparition, il avait ajouté de nombreuses spécialités à sa carte et sa réputation s’était copieusement étoffée. Les gens venaient de toute la région pour trouver ses sablés uniques et en orner leur table de fête.

Cette année, les passants se font plus rares devant son étal. La mode est au soleil, les touristes délaissent la région pour s’envoler vers les îles tropicales pendant les vacances de Noël. Le marché de Noël autour de la cathédrale qui attire des curieux depuis le Moyen-âge, n’est plus une destination privilégiée. Peu lui importe, il ne le manquerait pour rien au monde. Même s’il était le dernier, il continuerait à vendre ses sablés de Noël et son vin chaud. La tradition c’est son gagne-pain, l’hiver, sa plus belle saison. Année après année, il a étoffé son offre de pâtisserie, et depuis quelques années, ce sont les croquants aux noix et aux pépites de chocolat qui ont le plus de succès.

Un enfant blond s’approche de son chalet de bois. Il lorgne sur les caramels à dix centimes, et compte laborieusement les pièces qu’il sort de sa poche. A ses côtés un chien presque aussi haut que lui, le regarde, pousse un soupir résigné puis s’assied sur son derrière. L’enfant regarde les prix affichés sur les bocaux de gâteaux, puis celui des caramels, puis celui des sucres d’orge, compte à nouveau ses pièces, et enfin lève deux immenses yeux bleus vers Franz. Rassemblant tout son courage, il lui tend ses pièces et demande :

  • Excusez-moi de vous déranger, Monsieur le lutin. J’aimerais savoir combien je peux avoir de gâteaux aux amandes pour ma maman et de caramels pour moi et aussi un gâteau pour Arthur, avec toutes mes pièces.
  • Fais-moi voir ce que tu as, répond Franz.

L’enfant tend sa petite main vers celle l’homme, qui paraît immense. Le chien suit la transaction du regard, et renifle la grosse main qui se tend, puis remue la queue en signe d’amitié. Il fixe le regard de Franz qui se sent soudain intimidé et baisse les yeux.

Il compte les pièces que lui tend le petit, hoche la tête en souriant et lui dit :

  • Avec une telle fortune, tu peux avoir un grand sachet de gâteaux aux amandes et un autre de caramels mous, mais pas les durs qui sont plus chers ajoute-t-il en éclatant de rire.
  • Tant que ça, répond l’enfant ? Oh c’est super, je croyais que je n’avais pas assez ! De toute façon, je n’aime que les caramels mous, je ne peux pas manger les durs parce que j’ai perdu toutes mes dents ajoute-t-il en ouvrant tout grand sa bouche pour Franz.

Celui-ci éclate de rire, en voyant sa bouche où il manque toutes les incisives.

  • Tout dépend comment on me le demande, répond Franz, et toi tu as été très poli, alors ils sont moins chers. Et puis quand on a perdu ses dents, on a un prix d’ami !
  • OUAFF, conclue Arthur en battant l’air avec sa queue.

Franz hoche la tête en souriant, fait glisser les pièces du petit garçon dans sa poche et empaquette deux grands sachets de sablés et de caramels qu’il tend à l’enfant. Celui-ci s’en saisit et le remercie avec un grand sourire.

  • Merci Monsieur le Lutin, ma maman sera très contente, elle adore les gâteaux aux amandes. Je lui donnerai le soir de Noël. Il ajoute en se tournant vers son chien : allez viens, on rentre. Oh Arthur, j’ai oublié ton gâteau !

Le chien le regarde puis tourne ostensiblement la tête d’un air vexé, puis se couche le museau sur les pattes antérieures en lui tournant le dos.

  • Excuse-moi, Arthur, insiste l’enfant. Je te donnerai un de mes caramels. Allez, ne fais pas la tête, viens on rentre.

Le chien se lève alors en grognant, et suit l’enfant, la queue basse, en jetant un coup d’œil résigné à Franz au passage.

  • Quels sont les gâteaux préférés d’Arthur, demande Franz à l’enfant qui s’éloigne ? Pour le moment, je n’ai encore jamais cuisiné de gâteau pour chien…
  • Il aime les mendiants, répond l’enfant, mais je n’ai plus de sous. Je reviendrai quand j’en aurai.
  • Attends, dit Franz, il doit m’en rester deux. Tu me les payeras plus tard, il ne faut pas qu’Arthur rate son Noël.
  • Oh merci pour Arthur, dit l’enfant en jetant à Franz un regard émerveillé, je n’oublierai pas !

L’enfant s’éloigne avec son chien sur les talons, serrant sur son cœur ses paquets de sucreries. Franz les suit des yeux, une larme au bord des paupières. C’est un grand sentimental sous ses dehors de déménageur bourru. Il hoche la tête en se disant que le plaisir qu’il a lu dans le regard de l’enfant valait bien plus cher que tout son stock…

Une vieille femme emmitouflée jusqu’aux yeux passe devant son étal et l’apostrophe :

  • Voilà pourquoi tu ne seras jamais riche, Franz ! Ta mère était ma meilleure amie, elle disait toujours que tu n’avais pas le sens des affaires. Elle avait raison, mais là je suis sûre qu’elle est très fière de toi. Enfin, ça n’est pas le tout, je vais être en retard à la messe si je continue à te parler. Mets-moi quelques sablés de côté pour tout à l’heure, puisque je n’ai plus du tout de dents sous mes dentiers, j’espère qu’ils seront gratuits !
  • Jeanne, arrêtez vos bêtises, allez plutôt prier pour moi dans votre église. J’en aurais bien besoin puisque je vais faire faillite si je dois distribuer mes gâteaux gratuitement à tous les édentés de la ville. Je vous garde un bon verre de vin chaud, bien meilleur que le vin de messe. Mes sablés sont trop durs pour vos dentiers, et votre médecin vous les interdit avec votre diabète !
  • Je me fiche de mon médecin, c’est un jeunot qui n’y connaît rien. Il n’a jamais dû goûter à ton vin chaud, celui-là. La vie est courte, il faut en profiter, et des gâteaux aussi bons que les tiens, ça ne peut pas faire de mal. Arrête de me tenter, mécréant, je vais être en retard à la messe !

Et elle s’éloigne en direction du parvis de la cathédrale, en clopinant et en continuant à maugréer.

Franz, sourit dans sa barbe et se retourne pour baisser le feu sous le vin chaud. Un parfum de cannelle envahit la place quand il soulève le couvercle de la grosse marmite de fonte. Quelques passants se retournent sur l’odeur suave et chaude qu’il soulève à chaque tour de louche.

Une voix de jeune femme s’élève derrière lui :

  • Elle a raison, mais tu as bien fait de donner ces gâteaux au petit blondinet. Je suis d’accord avec toi. Même si on fait faillite, les gâteaux sont cuits pour faire plaisir aux gens le soir de Noël, et d’ici que le petit sache compter pour venir te rendre ce qu’il te doit, on aura bouffé notre stock …
  • Au lieu de dire des bêtises, ouvre ton chalet, ça vaudra mieux il est déjà l’heure de la messe, répond Franz sans se retourner.
  • Oh ça va, inutile de rouspéter, tu es jaloux parce que mes santons ont plus de succès que tes sucreries !
  • Oui, alors ça, ça n’est pas demain la veille, ici ça n’est pas une terre de santons… répond Franz en la regardant du coin de l’œil.

 

–> A suivre <–

Une image…une histoire : Juste une cave

Ce texte a été écrit à l’origine pour paraître dans le site « Maison témoin » de Christine Jeanney

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Photo MC grimard

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La première fois que j’ai pénétré ici, il y avait un monde fou qui visitait.

C’était le jour de l’inauguration et je suis entrée en suivant le flot des visiteurs. Personne n’a remarqué ma présence. J’ai trouvé cette maison très belle et je me suis immédiatement imaginée dans de tels murs. Bien sûr, pour pouvoir accéder à ce genre de demeure, il faudrait que j’aie un travail à plein temps et une famille. Il y a beaucoup de chambres. Si elles restaient vides, la maison serait triste. Un toit est fait pour abriter la vie et des cris d’enfants.

Ma mère qui m’a eue par accident, rirait bien de moi si elle savait que mon rêve serait d’avoir une famille avec beaucoup d’enfants et de les élever dans une petite maison tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Elle la rebelle, la farouche soixante-huitarde, l’anarchiste. Si elle savait qu’elle a nourri en son sein une pauvre fille comme moi qui rêve au prince charmant assorti d’une ribambelle de mômes hurlants, je crois qu’elle en ferait une crise cardiaque. C’est pour cela que je suis partie d’ailleurs, j’étais trop différente, trop « standard » pour elle. Je dois ressembler à mon père, même si elle ne sait même pas qui c’est. Moi, je l’imagine très bien à l’aune de mes désirs, il devait être un petit bourgeois, fils de famille bien cadré, bien propret. C’est de sa faute si je suis comme ça. C’est parce que je lui ressemble que ma mère ne m’aime pas !

Peu importe, pour l’heure j’ai trouvé un bel abri ici. Dans la cave. C’est juste une cave, mais pour moi c’est un paradis.

Personne n’ayant remarqué ma présence, j’ai pu attendre qu’ils soient tous partis et me laisser enfermer dans la maison. Dans la cave, je me suis installé un petit coin assez douillet. C’est important que je puisse dormir au calme et que j’ai un endroit pour faire un brin de toilette avant de partir travailler. Je dois être là-bas tous les matins à six heures, fraîche et bien réveillée. Si je reste dans la rue et que je me présente le matin sale et épuisée, ils ne voudront plus de moi au bout d’une semaine. Le travail est difficile, mais il paye les factures, mais quand le propriétaire a voulu reprendre son studio pour sa fille qui venait faire ses études à Paris, je n’ai rien trouvé d’autre qui soit dans mes prix. Plus de toit, plus de travail. C’est l’équation infernale, alors je n’ai rien dit à personne et j’essaye de me débrouiller, un jour par ci, un jour par là.

Ici au moins, personne ne me demandera de payer en nature mon droit de respirer. Il faut que je reste ici, dans cette cave, jusqu’à ce que j’aie gagné assez d’argent pour pouvoir de nouveau me payer une chambre quelque part à l’abri. S’ils me trouvent, ils vont me remettre à rue. Il faut que je me fasse toute petite, il faut que j’arrive à rester là sans qu’on me voie. La rue c’est l’enfer, viol à tous les étages, froid, nuit, peur. Je ne veux plus y retourner.  Je suis courageuse, je ne demande qu’à travailler, je ne demande rien à personne, juste le droit d’exister et de dormir sans avoir peur. Ici je me sens bien !

Pourvu que personne ne me trouve dans cette cave, au moins le temps que je me remette à flot…

texte et photo MCGrimard

Une image…une histoire : Par la fenêtre

Ce texte a été écrit à l’origine pour paraître dans le site « Maison témoin » de Christine Jeanney

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Photo MC Grimard

J’en ai visité des maisons, témoins et sans témoins, avec ou sans les propriétaires, avec ou sans soleil, avec ou sans meubles, avec ou sans grenier, avec ou sans jardin. Je n’ai encore jamais réussi à trouver celle qu’il me fallait. Celle-ci est vraiment différente, on dirait que chaque pièce a été décorée par une personne différente. Même la cave est personnalisée…

Il faudra bien que je me décide à trouver un nouveau lieu de vie. Tout changer, c’est facile à dire, moins facile à réaliser.

Il faudrait déjà que je réalise ce qui m’est arrivé, que je l’admette. Toute une vie chamboulée en quelques secondes. Repartir à zéro, et ne regarder que devant soi.

Je n’ai pas tout perdu, il me reste le travail. C’est déjà très beau d’avoir du travail à notre époque, tant de gens n’en ont pas. Le travail, je n’existe que par lui, que pour lui. C’est pour cela qu’il faut que je retrouve une maison qui me convienne, un lieu qui serait mon prolongement où j’entasserais tout ce qui me ressemble. Un lieu où j’aurais envie de passer du temps, histoire de ne pas passer ma vie au travail !

Mais ce que je souhaite vraiment, ce n’est pas quatre murs pour y entasser ma vie. Si j’écoute mes désirs, ce que je préfère c’est avoir un jardin autour des quatre murs. Je pourrais passer ma vie dans ce jardin, et après être rentrée à l’intérieur, je pourrais passer des heures devant la fenêtre à regarder ce jardin. Il n’y a que là que je me sentirais enfin moi-même, couchée dans l’herbe la tête sous le tilleul et les pieds dans le plantain. J’aurais aimé être un campagnol ou une musaraigne pour passer ma vie à courir dans l’herbe, ou une chouette pour les voir courir d’en haut.

Ce qu’il me faut c’est un beau jardin et de jolies fenêtres pour voir le jardin.

Ici, les fenêtres sont belles ; ils les ont habillées de grilles en fer forgé. On a l’impression qu’elles dansent autour du temps. Devant la fenêtre un pic épeiche sautille sur le gazon. Il m’a vu et s’envole dans le hêtre pourpre. J’ouvre la fenêtre et l’évidence me saute au visage. C’est ce jardin qu’il me faut.

Une maison témoin, après tout, est faite pour donner envie aux gens de se projeter dans une nouvelle vie. Je n’ai jamais fait les choses comme tout le monde, moi je me projette dans le jardin. Je vais leur faire une proposition, ils accepteront peut-être que je m’installe dans le jardin ou à défaut que je reste assise devant cette fenêtre.

Si je promets de ne pas gêner les autres visiteurs…

Texte et Photo M. Christine Grimard


  

  

Une image…une histoire : L’Esprit de Noël (3/3)

houx

*

L’enfant repartit aussi vite qu’il était venu, en secouant ses boucles blondes.

Lorsque la porte se referma sur lui, Pierre eut la sensation que quelqu’un avait éteint la lumière.

Il regarda les boules étincelantes et essaya de les disposer autour de son bouquet, mais n’y parvint pas. Il n’avait jamais été doué pour les fêtes. Il se sentit soudain si vide…

Si les magasins avaient été encore ouverts, il aurait bien été acheter un jouet pour cet enfant, pour qu’il ne perde pas ses illusions tout de suite, comme lui l’avait fait à son âge. Il pensa soudain au cadeau qu’il avait reçu l’année de ses six ans et qu’il avait tant aimé ; ce livre où un jeune garçon blond affrontait le Sahara pour l’amour d’une rose vaniteuse. Il fallait qu’il le retrouve, il en ferait un paquet pour le petit Jonny. Il fouilla fébrilement sa bibliothèque mais ne retrouva pas son livre. Il était déçu, il aurait voulu lui donner demain matin, il était sûr qu’il l’aurait aimé autant que lui, ce matin de Noël où…. Au souvenir de ses chagrins d’enfance, il se mit à trembler de nouveau, la fièvre devait monter. Il allait se coucher, cela vaudrait mieux !

Il se déshabilla et se coucha dans le noir. A la lueur de lune, la guirlande de l’enfant brillait sur la table. Si ça continuait, il ne pourrait pas dormir. Il se releva et rageusement, jeta les boules, la guirlande et le bouquet de houx dans sa corbeille à papier. Noël, ça n’était pas pour lui !

Il se retourna vers le mur, et s’endormit.

*

Cette nuit-là, il fit cauchemar sur cauchemar, sans doute en raison de la fièvre. Il rêva d’un enfant blond, habillé en père Noël qui parcourait le désert en cherchant un ami…

Voilà bien longtemps qu’il n’avait pas passé une si mauvaise nuit.

Au matin, il était couvert de sueurs froides. C’était Noël, et il était seul, une fois de plus. Il s’assit au bord du lit, la tête dans les mains. Inutile de se lamenter, il n’avait que ce qu’il méritait puisqu’il ne croyait plus en Noël, le petit avait raison…

Dehors, des gens passaient, riant et chantant des cantiques de Noël. Le jour se levait, ils devaient rentrer de leur réveillon. Pierre chassa le vertige qu’il sentait venir d’un geste de la main et se leva pour aller boire un verre d’eau. Dans la cuisine quelque chose avait changé. Il mit plusieurs secondes à réaliser. La guirlande avait été disposée autour de son lustre et les trois boules argentées de Jonny étaient suspendues aux branches. Cela donnait à la pièce un air de fête. Sur la table, le petit bouquet de houx était de nouveau dans son verre d’eau, brillant de paillettes. Il semblait avoir doublé de volume depuis la veille. De chaque côté étaient disposés deux paquets-cadeaux enveloppé dans un papier décoré de rennes et de sucres d’orge à rayures rouges, avec une grosse étiquette où il était écrit « Jonathan ».

Pierre, incrédule n’osait pas s’approcher de la table. Ça devait être la fièvre…

Il finit par se décider, il prit les cadeaux avec précautions, les soupesant, les tournant et les retournant. L’un des paquets était petit et lourd, l’autre était beaucoup plus volumineux et plus léger.

Qu’est-ce que c’était que cette histoire de fous …

Il s’interrogeait toujours quand on frappa impatiemment à la porte. Il alla ouvrir et se trouva devant Marie et Jonathan. L’enfant, en pyjama ne retenait plus son excitation :

  • Regarde le Père Noël s’est trompé de maison, il m’a apporté un cadeau pour toi, ouvre-le ! Dit l’enfant en brandissant un petit paquet sous le nez de Pierre.

Pierre prit le paquet, il était identique à celui qu’il venait de reposer sur sa table, enveloppé des mêmes rennes et sucres d’orge, avec une grosse étiquette indiquant « Pierre ». Il dit à l’enfant :

  • Le père Noël est vraiment perdu cette année, ou alors il faut qu’il change de lunettes. Regarde il a laissé chez moi deux cadeaux pour toi. Ils sont sur la table.

L’enfant se précipita et prit les deux paquets, qu’il serra sur son cœur.

  • Allez on les ouvre ensemble, dit Jonathan à Pierre en creusant ses fossettes.

Pierre était fasciné par le plaisir qui brillait dans les prunelles du petit. Voilà bien longtemps qu’il n’avait vu un sourire aussi lumineux. Il joua le jeu, aussi excité que lui.

Il déchira le papier et sut avant de le découvrir que son livre adoré lui était rendu. La couverture avait toujours le même pouvoir de fascination sur lui. L’enfant blond admirait le ciel étoilé debout sur sa minuscule planète, à ses pieds un volcan miniature fumait et un baobab essayait de pousser avant qu’on ne le remarque. Il le trouvait si beau avec son costume vert pastel et son nœud papillon. C’était son premier ami à l’âge où il n’en avait aucun, et il avait passé tant de jours à rêver avec lui à sa planète aux confins des étoiles.

Jonathan avait découvert le même livre dans le premier paquet et le feuilletait s’arrêtant sur chaque dessin de l’auteur. Il regarda celui de Pierre, les compara et s’écria :

  • Tu as eu le même livre que moi. Regarde comme les dessins sont beaux, on dirait mes dessins. Tu me liras l’histoire, dis ? Il y a trop de mots pour moi !
  • Je la relirai avec plaisir pour toi, répondit Pierre très ému. Tu verras les mots sont encore plus beaux que les dessins. Il y a si longtemps que je ne les ai pas relus…

Mais déjà l’enfant déchirait l’emballage du second paquet. Il découvrit un animal fabuleux mi-coton-mi-peluche. Pierre n’aurait su dire à quelle espèce il appartenait, c’était un hybride de chien et de brebis, ou peut-être de loup et de chèvre, ou peut-être un renard, ou rien de tout cela. Il avait de grands yeux bordés de cils démesurés qui lui donnaient un regard presque humain, et un sourire fendu d’une oreille à l’autre. Le petit en resta muet d’admiration, le tenant à bout de bras pour l’admirer, puis le serra contre son cœur, des larmes plein les yeux, regarda Pierre et dit :

  • Le père Noël m’a apporté un ami, tu vois, je te l’avais bien dit. Il m’a retrouvé !

Pierre le regardait en retenant son émotion ne sachant plus que répondre. L’enfant ajouta :

  • Et tu vois, il ne t’a pas oublié non plus. Je le savais. Le père Noël n’oublie jamais rien !
  • Oui, répondit Pierre, il a plus de mémoire que moi. Ce livre était aussi un ami qu’il m’avait donné quand j’avais ton âge et que j’avais perdu. Je ne pensais pas le revoir un jour…
  • Un ami ça revient toujours, ou alors c’était pas un ami… répondit le petit d’un air grave.
  • Tu as raison répondit Pierre, les grandes personnes comme moi, ont tendance à oublier les choses essentielles comme celles-ci. Heureusement que tu es là !
  • C’est sûr, répliqua l’enfant en creusant un peu plus ses fossettes, sans moi tu aurais oublié Noël. Hein maman ? Heureusement que je suis là, sinon il aurait oublié Noël !

Marie éclata de rire, acquiesça puis souleva l’enfant et son ami et se tournant vers Pierre, lui dit :

  • J’aimerais que vous veniez partager notre repas de Noël, si vous ne craignez pas les nourritures simples. Il n’y a pas de dinde, trop imposante pour la taille de notre appartement mais il y a une belle bûche au chocolat et aux marrons. Ça vous dit ?
  • Avec grand plaisir, répondit Pierre très ému, voilà bien longtemps que je n’ai pas partagé le repas de Noël de quelqu’un. Mais, je n’ai rien à vous apporter…
  • Peu importe, vous serez là, c’est l’essentiel ! répondit la jeune mère. Tu vois, Jonny, le père Noël a bien compris ce que tu voulais, il t’a donné plusieurs nouveaux amis aujourd’hui !
  • Vous avez raison, je crois aussi que c’est là l’essentiel de Noël, que partager du temps avec ses amis. Oui, c’est bien l’essentiel…
  • C’est quoi ce « l’essentiel » dont vous parlez tout le temps ? Moi je sais pas ! interrompit l’enfant.
  • Je t’expliquerai, répondit Pierre. Je te lirai ce livre, et tu comprendras. L’essentiel, c’est l’amitié et l’amour que l’on partage avec ceux qui comptent pour nous. Dans le livre, il est écrit que « l’essentiel est invisible pour les yeux » et « qu’on ne voit bien qu’avec le cœur ». Tu vois cet essentiel c’est tout ce qu’il ne faut jamais oublier, comme la magie de Noël qui brille dans tes yeux, même lorsqu’on est devenu un vieux bonhomme comme moi. Je l’avais oubliée et c’est grâce à toi si je l’ai retrouvée.
  • Tu vois maman, répondit l’enfant avec un rire triomphant. C’est moi le « l’essentiel » !
  • Sans aucun doute, mon poussin, répondit Marie, ça je l’ai toujours su ! Allons venez, allons manger, le repas de Noël n’attendra pas l’année prochaine !

–> Fin