Une image… une histoire : sans issue (3)

Photo Marie-Christine Grimard

Elle doit se dépêcher. Il faut qu’elle parte, elle va être en retard si elle traîne encore. La porte semble se refermer doucement, poussée par le vent. Il faut qu’elle l’atteigne avant qu’elle claque. Au-dessus d’elle, la mouette a disparu. Elle ne l’a pas vu partir.

Un sentiment d’urgence l’envahit. Elle ne sait plus pourquoi mais il faut qu’elle se dépêche. Elle devait prendre un train ou alors un bus, ou peut-être qu’on l’attend. Pourquoi elle ne se souvient pas ? C’est pénible. Et ce marteau piqueur dans ses oreilles, ça va durer encore longtemps ?

Derrière elle, la mésange bizarre pousse un cri. Surprise, elle se retourne. Quelqu’un est là, au bout du sentier qui lui fait un signe de la main. Qui est cette femme ? Elle lui est familière pourtant…

Elle lève la main pour lui répondre. L’inconnue lui sourit, le regard plein d’une infinie douceur. Au moment où elle franchit la porte, gardant la main sur la poignée pour qu’elle ne se referme pas sur elle, elle l’entend lui murmurer :

– Dépêche-toi de retourner là-bas mon enfant. Tu as encore beaucoup de choses à faire. Ne te retourne pas. Nous nous reverrons plus tard. Je t’aime !

…………….

– Madame c’est vous qui avez appelé les secours ?

– Oui, c’est moi ! Elle est tombée là, devant moi, d’un seul coup ! Elle était immobile devant cette peinture depuis je ne sais combien de temps, en plein soleil. Je la regardais de ma fenêtre et je l’ai vue tomber comme une pierre ! Vous croyez qu’elle est morte ?

– Non, mais il s’en est fallu de peu. Heureusement que nous étions pas très loin. On va la transférer rapidement aux urgences neurologiques, elle a entrouvert les yeux et nous a dit son prénom. Mais elle a oublié son nom. Vous avez fait ce qu’il fallait, ne vous inquiétez pas. Vous avez une idée de son identité ?

– Non, je ne l’avais jamais vue auparavant. Mais son sac est tombé au bord du trottoir. Regardez, il y a sûrement des papiers à l’intérieur.

– Merci beaucoup, madame. Rentrez chez vous maintenant. On s’en occupe.

– Aller les gars, on la transfère à Neuro. Ils l’attendent au bloc. On y va !

—> FIN

Une image…une histoire : sans issue (2)

Photo Marie-Christine Grimard

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Le parfum de chèvrefeuille est omniprésent. Elle avance précautionneusement sur les pierres qui dessinent un sentier faisant le tour du jardin. L’air est si doux. La mouette plane au-dessus d’elle, légère, presque immobile. Elle chevauche le vent mais n’avance pas d’un pouce. En la regardant, elle a l’impression que le temps s’est arrêté. C’est probablement parce qu’elle vole contre le vent comme un nageur à contre-courant qui s’épuise peu à peu. Ça doit souffler la haut pense-t-elle, bien qu’il n’y ait pas un souffle d’air sur son visage.

Plus elle avance au milieu des massifs de fleurs, plus elle est étonnée par la luxuriance de ce jardin. Cette année, il a fait si chaud que tout aurait dû griller. Les papillons s’en donnent à cœur joie. Elle s’approche d’un muret couvert de roses et de liserons. Comme c’est beau ! Décidément ce jardinier a les mêmes goûts qu’elle. Elle a toujours aimé les liserons qui s’accrochent là où on ne les attend pas et qui finissent par gagner leur place au soleil au milieu des fleurs orgueilleuses. Elle se battait toujours avec sa mère pour qu’elle ne les arrache pas !

Elle a déjà vu cette composition de couleurs, mais où ? Peut-être dans le jardin de sa mère, ou celui de son grand-père, c’est si loin tout ça…

Elle avance dans l’allée jusqu’à un petit bosquet où elle pourra s’asseoir un peu à l’ombre. Il fait tellement chaud qu’elle a mal à la tête. Elle s’allonge dans l’herbe, espérant que cela calmera le marteau-piqueur qui lui laboure les tempes. La fraîcheur de l’ombre la soulage. Sur la branche au-dessus d’elle, un oiseau la regarde en silence. Son regard fixé sur elle l’intimide. Cet oiseau est bizarre avec ses plumes jaunes et bleues. On dirait une mésange mais elle n’en a jamais vue d’aussi grosse. Et ce regard presque humain qui la dévisage !

Elle commence à regretter d’avoir franchi cette porte. Après tout, c’était sans doute interdit. Elle se redresse, un peu fautive, craignant que quelqu’un ne surgisse du bosquet pour la chasser. Mais elle est seule, au milieu de ce tableau figé dans le silence.

Elle réalise soudain que c’est ce silence oppressant qui lui enserre le cœur. Ces fleurs immobiles, cette mouette figée dans le ciel, cette mésange muette, tout ceci semble irréel. Il faut qu’elle sorte de là !

Une voix l’appelle là-bas de l’autre côté de la porte. Elle doit la rejoindre. Elle se relève brusquement mais est prise de vertiges. Sa tête va éclater, ses pieds sont lourds comme du plomb. Mais qu’est ce qui lui arrive ?

Encore quelques pas et elle sera sortie …

Encore un effort !

—-> à suivre

Une image…une histoire : sans issue (1)

Photo Marie-Christine Grimard

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Cette année, elle n’a pas pris de vacances, juste quelques jours pour décompresser entre deux contraintes. La crise n’en finit plus, il ne faut pas se plaindre. Elle ne fait pas partie des gens restés au bord du chemin. Elle ne manque de rien. Matériellement du moins…

L’été touche à sa fin. Les rues sont de nouveau envahies de véhicules. Le bruit a fait sa rentrée comme les passants pressés et les trottinettes.

Elle n’a pas envie de cette rentrée. On lui a volé son été. Rester en ville pendant la canicule devient de plus en plus difficile. Arpenter les rues surchauffées rend les gens nerveux. Même les chiens semblent impatients de rentrer chez eux. Elle sourit à un labrador qui tire sur sa laisse pour s’abriter sous un porche pendant que son maître a les yeux rivés sur son écran de téléphone. Un coursier débouche en courant du coin de la rue, il s’entrave dans la laisse et s’étale au bord du trottoir. S’en suit une bordée d’injures et une copieuse dispute avec le maître du chien. La routine…

Avec un peu d’imagination, elle aurait pu en faire une nouvelle ou un court métrage. Son rêve de devenir romancière n’a pas survécu aux contraintes de la vie d’adulte, sa mère qui aimait lire ses textes serait bien déçue si elle la voyait maintenant. Elle ne se souvient même plus où elle a rangé la boîte contenant ses ébauches de romans. Si elle les relisait maintenant, elle les trouverait sûrement sans intérêt.

Ici, les ruelles sont bordées de maisonnettes sans étage, les façades claires toutes différentes donnent à la ville des airs de demoiselle en dentelles. On s’attend à voir tourner au coin de la rue des couples en costumes de la belle-époque.

Elle s’accorde encore quelques minutes de flâneries avant de prendre son train. Se replonger dans les contraintes horaires ne l’enchante pas. Avec un peu de chance, elle pourrait rater le train…

Elle s’engage dans cette ruelle pour éviter la foule qui descend le boulevard. Ce quartier est peuplé d’artistes, ils ont décoré les façades de fleurs stylisées et de trompe-l’œil. Sur l’une d’elles, une porte bleue est entrouverte, donnant sur un jardin où poussent des roses trémières. Elle adore ces fleurs et ne peut s’empêcher de s’approcher. Si elle pouvait franchir le seuil, elle ferait bien un petit tour dans le jardin.

Le soleil se cache, la ruelle s’assombrit. Derrière elle une moto pétarade et se rapproche. Elle s’écarte prudemment de la chaussée en regardant le ciel qu’une lueur d’orage teinte de vert de gris. Le vent se lève. Elle frissonne. Au-dessus d’elle une mouette lance son cri strident la faisant sursauter. Elle se pose sur la lanterne au-dessus de la porte, et la fixe de son regard latéral.

Elle se retourne, la moto a disparu. Le silence se fait moite. Un parfum de chèvrefeuille tourne entre les murs, lorsque la porte s’ouvre devant elle. Elle n’hésite pas et franchit le seuil en souriant à la mouette qui s’envole et la précède dans le jardin.

–>>> à suivre

Une image… une histoire : histoire d’accents

Photo Marie-Christine Grimard (théâtre des Célestins Lyon)

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Parfois les rêves se réalisent, parfois ils restent inaccessibles.


Paul ne le sait que trop bien. Malgré les efforts consentis pour se départir de son accent, il lui revient toujours comme un boomerang lorsqu’il se laisse déborder par ses émotions. Son rêve d’intégrer le théâtre français est resté au point mort à cause de son accent albigeois, il ne compte plus les auditions où on lui a ri au nez à la fin de ses tirades…


Ce soir, c’est son dernier espoir de jouer Tartuffe. Le jury est composé de cinq hommes et une femme entourant le metteur en scène tchèque qui monte le Tartuffe pour le prochain festival de Rocamadour.

Il se lance :


« Ah,! pour être Dévot, je n’en suis pas moins homme
Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange
Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange… »


Il a dérapé sur « étrange » et sur « ange », rattrapé par son émotion et son accent. Une fois encore !
Le metteur en scène lève le bras, les doigts écartés en signe de réprobation. Il a déjà vu tant de mains se lever ainsi pour interrompre ses tirades.

Il craque, s’avance au bord de la scène et déclame :


« Accent circonflexe heureux d’être complexe
Accent grave aux airs de dilettante à la rondeur lascive et concave
Accent aigu flottant sur son e comme un pot suspendu
Accent québécois traînant ses syllabes dans le sirop d’érable
Accent tonique écrasant la rhétorique à s’en écorcher les oreilles
Accent du midi chantant et caressant les mots de sa nonchalance
Accent chti mystérieusement nébuleux comme le brouillard du Nord
Accent lyonnais de Guignol et de Gnafron, à l’intonation éternellement étonnée
Accent marseillais épicé aux saveurs de Méditerranée
Accent toulousain roulant son torrent rouge brique
Accent méridional au parfum de cigales
Accent albigeois qui alourdit ma voix
Accent de n’importe-où, accents d’ailleurs et de partout
Avoir l’accent de son pays c’est transporter avec soi le souvenir de la terre qui vous a enfanté, c’est laisser l’émotion sortir de sa coquille, c’est reprendre sa liberté, c’est réveiller l’enfant qui dormait derrière la cascade. »


Le metteur en scène a baissé le bras, le jury est toute ouïe, figé dans un silence absolu. On n’entend que le grincement des planches sous ses pieds.

Paul lève les yeux vers les cintres, met les mains en portevoix et crie aux limbes:


« L’accent, c’est pas dans la gorge des uns, c’est dans l’oreille des autres ! » a dit Plume Latraverse

Silence dans la salle. Les yeux des membres du jury sont fixés sur lui. Pas un cil ne bouge.
Paul finit sa tirade, d’une voix pâle, monocorde, sans aucun accent.


« Peu m’importe que vous refusiez ma différence, peu m’importe que vous n’entendiez pas la
Garonne qui roule sur ma langue, peu m’importe que vous préfériez le mensonge d’une voix
formatée à la vérité de mon accent. »

Silence.
Le metteur en scène se lève. Paul, du coin de l’œil, le voit faire le tour de la table.

Il tombe à genoux et reprend son accent pour hurler :
« Même si vous ne m’entendez pas, je crierai mes mots sur les toits, j’irai les cracher sur vos tombes.
Malgré vous, je donnerai à ma vie des accents de joie ! »

Silence.
Un ange passe sous ses paupières closes.
On entendrait un accent circonflexe tomber de la cime dans l’abîme.
Paul se relève, les paupières baissées il attend le verdict négatif tant de fois entendu.


Deux mains saisissent les siennes, le metteur en scène lui tape sur l’épaule, tout sourire, et dit :
« J’aime l’originalité de votre approche !
Parfait, les répétitions commencent demain à 7 heure, je compte sur vous pour apporter un peu de sang frais à ce vieux Tartuffe ! ».

Une image…une histoire : campanules 4/4

Photo Marie-Christine Grimard

…,

Je siffle le chien resté en arrêt sur les marches qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici.  La nuit va bientôt tomber.»

Il descend lentement, traverse la cour puis se retourne et se précipite vers la porte de l’étable en aboyant joyeusement.

Je cherche des yeux cet ami invisible auquel il semble « faire la fête » et ne vois que les campanules ployant sous la brise du soir comme si quelqu’un descendait les marches en les caressant de la main au passage.

Le chien saute sur place en jappant de plus belle fouettant l’air de sa queue. Il gambade jusqu’au pied de l’escalier puis revint vers moi semblant suivre une trace invisible.

Je ne l’ai jamais vu se conduire de la sorte.

Il pousse un gémissement à l’instant où je sens distinctement le vent qui tournoie dans la cour, venir s’enrouler autour de moi. J’ai la sensation qu’il me serre dans ses bras et me caresse la joue. Je regarde le chien qui aboie joyeusement en sautant autour de moi.  

Cela ne dure qu’une fraction de seconde, puis le vent s’envole vers le sommet du chêne secouant les branches de la cime.

Tout est calme de nouveau. Le chien me regarde du coin de l’œil soudain impressionné par le silence qui s’installe. Il me suit la tête basse lorsque je sors de la cour. Je referme la barrière grinçante en murmurant : 

«  Oui, Marie, tu peux être fière de toi, elles sont magnifiques tes campanules ! »

Derrière moi un bruit d’ailes me fait sursauter; une tourterelle s’envole dans la lumière du couchant. Elle se pose sur le pignon de la maison. Je reprends le chemin qui passe sous le chêne. Le ciel flamboie. Dans la cour, résonnant entre les murs aux pierres dorées, je crois entendre un rire tinter. Il flotte un léger parfum de mûres, en fermant les yeux je crois sentir un peu de gelée mauve couler sur ma langue…

Mais on m’a toujours dit que j’avais trop d’imagination…

–>> FIN

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Extrait de 

D’ici et d’ailleurs, 13 nouvelles

Marie-Christine Grimard

Une image… une histoire : campanules 3/4

Photo Marie-Christine Grimard

Un soir, arrivant à la ferme en avance, je trouvais la fermière en plein travail. Elle plantait des campanules murales de chaque côté de l’escalier. Aimant leur couleur pervenche, elle espérait les voir fleurir à la Pentecôte où chaque année, elle réunissait toute sa famille :  

« Ce qui fait une occasion de se voir, en dehors des mariages et des enterrements » disait-elle.

Je la revois installer ces petits plans minuscules, le sourire aux lèvres, en imaginant le résultat dans quelques années. Son sourire édenté si lumineux faisait étinceler jusqu’à la prunelle de ses yeux.

« Tu verras ma petite, ces petites campanules formeront une cascade de fleurs bleues jusqu’en bas de marche à chaque Pentecôte. C’est moi qui te le dis ! »

J’éclatais de rire avec elle, tant sa joie était communicative.

….

….

Ce soir, en reprenant le chemin de la ferme avec mon chien sur les talons, je me souviens de ses belles mains qui savaient faire naître la vie et nourrir les hommes.

Le ciel est léger, j’ai bien grandi et je n’ai plus peur de l’épervier. Je le vois arriver de très loin, majestueux, les ailes déployées dans la lumière. Quand il aperçoit le chien, il change de direction et se perche sur le grand chêne.

Il n’y a plus de blé pour me masquer l’horizon, les champs sont des jachères où les coquelicots et les fleurs sauvages se disputent le terrain avec les quelques plants de luzernes ayant échappé à la sécheresse de l’année.

En arrivant à la ferme, ni Tom Sawyer ni Philippe, le pirate fourchu, ne viennent me saluer. Les persiennes sont obstinément fermées. Leur bois se gonfle doucement, effaçant peu à peu les derniers résidus de cette peinture couleur pervenche qui plaisait tant à Marie. Philippe est parti vivre en ville et ses parents font désormais leurs moissons de nuages.

Voilà bien longtemps que la ferme est vide.

J’appelle le chien qui court vers l’escalier suivant une piste imaginaire de belette ou de musaraigne.

Au coin de la maison, la surprise me cloue sur place. Masquant le soupirail au croquemitaine, une cascade de fleurs violettes dégringole les marches, tapis parfumé de lapis-lazuli. Marie aurait été très fière de ce résultat magnifique. 

Je souris à son souvenir en levant les yeux vers le sommet des marches.

Un court instant il me semble qu’elle va arriver sur la première marche avec un petit fromage blanc pour mon dessert. Mais il n’y a plus que le silence. Je siffle le chien, resté en arrêt au milieu des marches, qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici. La nuit va bientôt tomber.»

 

–>> à suivre

(Extrait de 

D’ici et d’ailleurs, 13 nouvelles

Marie-Christine Grimard)

Une image… une histoire : campanules 2/4

Photo Marie-Christine Grimard

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Marie, la fermière m’aimait beaucoup parce qu’elle n’avait eu que des garçons, et que j’étais la seule fille dans les environs. Elle me racontait des histoires de fées des bois et de princesses oubliées.

Souvent au moment où j’arrivais, elle finissait de traire ses vaches à la robe rousse tachetée de blanc. J’aimais leur regard doux encadré de longs cils qu’elles agitaient comme des éventails quand les mouches les agaçaient. Le plumeau qui ornait le bout de leur queue tentait de disperser l’armée de volatiles et plus d’une fois j’en pris un coup derrière les oreilles ayant oublié de me baisser à temps.

Une fois, la fermière me fit goûter ce lait crémeux tout frais produit, en pressant le pis de « La Brunette » elle envoya un jet directement sur ma langue. Je n’ai pas oublié ce goût de crème chaude et épaisse, douce et écœurante, à mi-chemin entre la pâte à crêpe crue et le lait de poule… 

Elle remplissait mon cruchon qu’elle nommait une « Berthe à lait » jusqu’à ras bord, fermait le couvercle dans un bruit de timbale de fer blanc en me recommandant de ne pas le renverser sur le chemin. Elle ajoutait six œufs dans mon panier et un petit fromage blanc frais du jour pour mon dessert, en précisant chaque soir :

« Voilà pour que tes os soient solides ! »

Un jour, elle avait glissé en plus un petit pot de gelée de mûres sauvages, aux reflets de violette, en clignant de l’œil avec un :

« Tu m’en dira des nouvelles … »

Son sourire était aussi doux que sa confiture. L’ombre de son regard est à jamais associé au goût des mûres dans ma mémoire.

C’est sans doute pour cela que chaque année en septembre, je continue à récolter des mûres sauvages sur tous les ronciers environnants, sans me préoccuper des griffures, pour retrouver ce goût de miel mauve en suçant un à un les petits fruits confits de sucre comme autant de bonbons enrobés de miel.

—>> à suivre

Une image, une histoire : Campanules 1/4

Photo Marie-Christine Grimard

Quand j’étais enfant, j’avais la grande responsabilité d’aller chercher le lait à la ferme le soir après la traite.

Il fallait suivre le chemin de gravillons qui serpentait au milieu des champs. En juillet les blés étaient si hauts et j’étais si petite que je ne voyais que le ciel au-dessus des épis. D’aventure il arrivait qu’un oiseau énorme plane au-dessus moi. Je baissais la tête de peur qu’il ne m’emporte. Avec le recul je pense que c’était un épervier, mais à cette époque-là, je croyais que c’était un aigle royal. La légende disait qu’ils étaient assez forts pour enlever un agneau pour nourrir leurs petits dans les montagnes d’estive. J’en tremblais. Quand l’oiseau s’éloignait, je me relevais pour le voir planer dans l’immensité du ciel, il était si majestueux que je regrettais qu’il ne m’ait pas emportée avec lui finalement.

J’avais lu toutes les histoires de Mark Twain, et certains soirs le chemin de graviers devenait le Mississipi. J’en descendais le cours, pilotant mon bateau à roue. En fermant un peu les yeux, je voyais Tom Sawyer qui me faisait signe sur la berge. Après le virage, on entendait les pirates vociférer. Chaque soir, ils me rattrapaient juste avant que j’arrive à la ferme. Le bateau pirate, c’était le tracteur du fermier qui rentrait des moissons avec son fils Philippe juché sur le garde-boue de la roue arrière, en guise de vigie. Ce qui m’impressionnait, c’était la fourche aux dents griffues qu’il portait sur l’épaule. Elle paraissait cent fois plus dangereuse que tous les mousquets des pirates des Caraïbes et d’ailleurs. Une fois, il m’avait laissé la manipuler, mais elle était beaucoup plus grosse que moi et je pouvais à peine la soulever. L’année suivante, sans rien me dire, il m’en avait fabriqué une réplique miniature juste à ma taille et j’avais eu la permission d’aller aider à faire les moissons. Je sens encore l’odeur de ce foin coupé et j’entends crisser sous mes pieds les fétus de paille grillés par la chaleur de juin.

Pour grimper jusqu’à la ferme, on empruntait un escalier de pierres du pays. Elles prenaient une teinte de lingots d’or que les derniers rayons de soleil illuminaient. Je m’imaginais que ces petites incrustations de quartz dorées étaient de véritables pépites. A la troisième marche, on passait devant le soupirail de la cave où une odeur âcre de terre moisie prenait à la gorge. Il fallait passer vite et ne pas regarder, sinon le croquemitaine des caves risquait de vous happer pour que vous lui serviez de repas du soir. Je ne croyais pas à cette histoire, mais par prudence, je préférais tourner la tête de l’autre côté en passant devant cette ouverture obscure. On ne sait jamais…

A suivre

(Extrait de 

D’ici et d’ailleurs, 13 nouvelles

Marie-Christine Grimard)

Une image, une histoire : lumière ! moteur !

« Sans émotions il est impossible de transformer les ténèbres en lumière et l’apathie en mouvement. »

Jung

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Photo Marie-Christine Grimard

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Lumière !

Moteur !

Action !

Tu entres dans le champ

Tous les projecteurs sont braqués sur toi

Il fait froid

Le bruit est assourdissant

Tu as peur

Tu cries

Tu hurles

….

Pourquoi suis arrivé là ?

J’aurais dû rester où j’étais !

Tout était si tranquille.

J’avais tout le temps devant moi.

Toute la douceur du monde à ma disposition.

Tout l’amour du monde pour moi seul.

Comment vais-je survivre ici ?

Ce monde est hostile, je le sens.

Qu’est ce qui va me donner la force de rester ?

Pourquoi ne pas repartir là-bas ?

J’y retourne !

Aille !

Ça fait mal !!

Au secours, aidez-moi !

Je hurles !

Encore plus fort !

Ils finiront bien par me laisser tranquille !

Au secours !

Quelqu’un m’attrape, au secours !

Je me tais

Plus un bruit

Silence

« Madame, tout va bien, c’est un joli petit garçon..

Gardez le contre vous.

Il va se réchauffer.

Regardez il vous reconnaît.

Il va prendre votre sein.. « 

Une image…une histoire : la vie est dans les détails

« Les esprits analytiques ne voient pratiquement que les défauts : plus la lentille est forte, plus imparfait nous apparaît l’objet observé. Le détail est toujours fâcheux. »

Fernando Pessoa

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Photo Marie-Christine grimard

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Parfois certains jours sont sans intérêt.

En avançant le long de la voie ferrée dans la grisaille du petit matin, elle se demande ce qu’elle fait là. Elle sait d’avance que ce ne sera pas le meilleur moment de la journée.

Elle ajuste son écharpe et remonte le col de son manteau, histoire de bloquer ce courant d’air glacé qui s’engouffre le long de son dos.

Un vélo la double dans le brouillard, elle l’entend s’éloigner dans un grincement de chaîne rouillée. Elle préfère encore être à pied, avec ce verglas, c’est un jour à déraper devant le capot d’une voiture.

Il ne manquerait plus que cela.

Enfin, un petit séjour à l’hôpital avec un pied dans le plâtre, lui permettrait de se reposer un peu. Elle hausse les épaules, honteuse d’avoir des idées pareilles. Elle arrive au bout de l’avenue et traverse sans regarder. À cette heure ci, les voitures sont rares.

Une main attrape son manteau par le col et la tire en arrière au moment où passe une voiture électrique qu’elle n’a pas entendu arriver. Elle tombe en arrière, et se retrouve assise au bord du trottoir. La voiture disparaît au carrefour, le chauffeur semble n’avoir rien vu.

Elle se retourne pour remercier celui qui l’a retenue en lui évitant un choc fatal.

Il n’y a personne. La rue est vide et silencieuse.

Elle se retourne, se demandant si elle n’a pas rêvé.

Derrière elle, le soleil se lève, faisant briller la clôture qui longe la gare. Elle s’approche des buissons qui lui cachent la voie ferrée. Les arbustes sont décharnés par l’hiver. Seuls quelques fils d’argent ondulent dans la brise, étincelants à jour frisant dans la lumière pâle du petit matin. On dirait des guirlandes de Noël. En les regardant, elle se retrouve trente ans auparavant, demandant à sa mère pourquoi il y avait des pompons dorés dans les buissons autour de leur maison.

« Ce sont les fées qui tissent des fleurs d’hiver pour remplacer celles que l’été a emporté avec lui. Lui dit sa mère. Ainsi les oiseaux trouvent encore de quoi manger quand il fait froid. Du moins, c’est ce que me racontait ma grand-mère.

En fait, moi je pense que ce sont les cheveux que les anges-gardiens ont perdu en s’envolant le matin après avoir veillé sur nous toute la nuit. Une fois, j’en ai vu un en me réveillant, le jour où la tempête avait fait tomber le grand cèdre à quelques centimètre de la maison. Je m’en souviendrai toute la vie tant il était beau ! »

Elle se souvient du regard émerveillé de sa mère lui racontant cette histoire.

Comment à-t -elle pu oublier ça ?

Elle s’approche de la clôture pour poser la main sur un des fils d’argent. Il tombe en poussière sous la chaleur de ses doigts. Un rire cristallin raisonne au-dessus de sa tête sorti de nulle part. Elle recule, un peu effrayée.

Sur la voie ferrée en contre-bas, arrive le TER de 7h 30. Si elle ne se dépêche pas, elle va rater son train. Elle descend les marches menant aux quais en courant, et monte dans le wagon juste au moment où les portes se ferment.

Il n’aurait plus manqué qu’elle rate son train après avoir failli se faire écraser. Quelle journée !

Au moment où le train démarre, elle lève les yeux vers la rue où elle se trouvait quelques minutes auparavant. Le vent fait onduler les cheveux d’anges du buisson, en douceur, comme si une main les effleurait. Un sentiment d’harmonie et de sérénité l’envahit.

Elle reste pétrifiée. Derrière l’ombre du buisson, le soleil dessine une silhouette lumineuse qui semble agiter le bras en guise d’au-revoir…