Clichés 83 : Oranges

“Disposant un nuage dans le ciel,
une orange dans une assiette,
les peintres éclairent ce qu’il reste de jour dans le soir,
inventent la juste distance qui permet à l’espace de s’ouvrir,
et à l’amour de danser.”
Christian Bobin
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Photo M.Christine Grimard

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Photo M.Christine Grimard

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Oranges

Pulpeuses

juteuses

Goûteuses

Joyeuses

Savoureuses

Délicieuses

Comme le soleil qui leur a donné leur couleur et leur goût

Je vous offre les miennes

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Phrases 41 : Mots détaillés

« J’ai tout misé sur un amour qui ne peut entrer dans ce monde même s’il en éclaire chaque détail. »

Christian Bobin

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Photo M. Christine Grimard

  • Aux premières heures du jour si tu es attentif, tu verras la lumière sublimer chaque détail et peu à peu se dévoileront les contours de ta vie telle que tu l’avais rêvée au plus sombre de ta nuit.
  • Chaque jour nous offre sa lumière et dépose sur notre chemin des signes pour nous guider sous la forme de détails parfois insignifiants, noyés sous l’abondance de l’inutilité qui nous occupe, saurons-nous les voir ?
  • Une colombe perchée sur un arbre près du portail lorsque je pars, une fleur soulignée de lumière, le chant d’une alouette, un morceau que j’aime à la radio, il me faut très peu de détails pour sourire à cette journée qui commence, très peu aussi pour que je m’en réjouisse encore quand elle finira.

 

Confessions intimes 22 : Jumelles

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Photo M. Christine Grimard

Le jour se lève.

Encore une journée comme les autres, sans surprise. Une journée de cire, figée dans le temps. Une journée de silence, sourde et muette.

Ils sont partis depuis si longtemps. La maison est vide sans eux. La maison est morte sans leurs rires.

Et nous sommes là toutes les deux, immobiles et abandonnées.

J’aime quand ils sont là, le bruit de leur vie me berce. Il me rappelle celui de la mienne. Il me rappelle la chaleur du soleil sur mes joues, la fraîcheur des vagues sur mes jambes, la saveur du miel sur ma langue, la caresse du vent dans mes cheveux. A travers eux, je vis encore, je ressens encore.

Ils sont partis avec l’arrivée de l’automne pour leur maison en ville. Leur vie est là-bas, rien ne peut les retenir ici lorsque l’été s’en va pas même le spectacle des grandes marées. Ils n’ont jamais compris que l’océan est plus vrai sous le vent d’hiver. Chaque fois qu’ils disparaissent, mon sentiment d’abandon est plus fort.

Ma sœur essaye de me consoler en me disant que nous sommes ensemble. Je n’ose pas lui dire que ne sais plus si je suis heureuse d’être encore là ou bien si l’éternité me pèse. Je ne sais pas si je pense encore ou si tout ceci n’est qu’un rêve. Je ne sais plus si j’existe encore ou si je ne suis qu’une poupée de cire. Je ne sais plus si ce cauchemar est le mien ou celui de ma sœur.

Il y a des avantages à être encore là. Je peux encore imaginer la caresse de la lumière qui traverse les persiennes sur ce qui me tient lieu de peau. Je peux encore apprécier le chant des cigales à la fin du jour. Je ne souffre plus de la faim ni de la soif. Je ne ressens plus la douleur et je n’aurai jamais de rides…

J’avais si peur de vieillir, que mes yeux perdent leur éclat que ma beauté se flétrisse, que j’ai tout tenté pour éviter cela ; un peu trop d’ailleurs puisque j’ai entraîné ma sœur dans cette galère éternelle. Nous étions jumelles, un seul détail nous distinguait, la présence d’un grain de beauté invisible sous nos vêtements dont je garderai l’emplacement secret par pudeur. Peu importe maintenant, tant d’eau est passée sous les ponts, emportant les modes et les convenances dans les flots du temps. Tout faire pour que l’on nous confonde était un jeu que nous cultivions. Nous échangions nos vêtements ou nos places à l’école pour piéger les étrangers. Nous étions farceuses, facétieuses, moqueuses et parfois cruelles et méchantes. Je le regrette maintenant que je n’ai plus le choix. Il n’y a plus moyen de rattraper certaines horreurs que j’aie pu commettre, plus moyen de se racheter. Pourtant, j’aurai toute l’éternité pour le faire.

J’ai souvent pensé que si on en était arrivé là c’est parce que nous l’avions bien cherché, surtout moi. Je le regrette tellement pour ma sœur. Moi, j’ai bien mérité cette punition, comme le disait la mère supérieure du pensionnat de notre enfance : « Tout se paye mes enfants, en monnaie sonnante et trébuchante : chaque bonne action et chaque mauvaise action ! »

Et moi, j’ai ouvert un crédit illimité !

Ce jour-là, je n’aurais jamais dû me rendre à cette fête foraine, je n’aurais jamais dû rire de ce garçon, je n’aurais jamais dû me moquer de cette vieille cartomancienne, je n’aurais jamais dû lui jeter ses cartes à la figure quand elle m’a dit que ma beauté sans bonté ne serait pas éternelle, je n’aurais pas dû me moquer de sa magie de pacotille.

La dernière chose dont je me souvienne est ce corbeau qui planait au-dessus de nous sur le chemin du retour. Le dernier geste dont je me souvienne est d’avoir attrapé la main de ma sœur et de l’avoir serrée très fort lorsqu’il a plongé vers nous…

Mais voilà que je m’agite comme à chaque fois que je ressasse cette histoire de fous !

Ma sœur se réveille, elle va encore s’inquiéter pour moi.

Rendors-toi encore quelques heures ma belle, encore quelques mois. Ne t’inquiète pas. Tout va très bien. On n’a qu’à faire comme si l’on s’était endormies. Regarde : la vie est belle et le soleil nous éclaire. Je suis là avec toi, on reste ensemble…

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Photo M.CH Grimard

Atelier d’écriture de l’été 2016 de François Bon : autobiographie aux noms propres.

Voici le texte que j’ai écrit pour le second atelier d’écriture de l’été de François Bon. La consigne était celle d’écrire une évocation autobiographique à la manière de Novarina, une cartographie des lieux de l’enfance suivant l’itinéraire de vie de l’auteur du texte. Je remercie François Bon d’avoir accepté ce texte, bien que j’aie été incapable d’imiter les prouesses de la langue de Novarina.

 

LAVOIR

Photo M.Christine Grimard

Avenue de l’Hôpital à Villefranche en Beaujolais, entre les murs verts d’eau de la maternité, j’ai commencé à comprendre que les choses allaient changer un 11 septembre à 11 heures, bien avant que les tours n’existent, à l’époque où les vendanges étaient encore une fête. Au vu des cris de mes congénères, il me sembla bien que le lieu où j’avais atterri ne serait pas une vallée de roses.

Rue Albert Camus, sous la garde de ma tante, ficelée à en étouffer dans des langes serrés comme il se devait pour que les nourrissons survivent à la morsure de l’air libre, je m’appliquais à accepter la situation et à apprendre la patience. Séparée de ma mère pendant les mois qui lui furent nécessaires pour se remettre de mon arrivée sanglante et pouvoir m’accueillir dans un lieu adéquat, ma première année de vie m’apparût plus comme une contrainte qu’un plaisir.

Montée du Lavoir à Charnay, village aux pierres dorées même les jours sans soleil, l’été suivant  vit la maladresse de mes premiers pas, accrochée à la nappe de la table de famille comme Ulysse à son mât, titubant jusqu’à l’oasis des bras de maman. Après plusieurs essais ponctués d’hématomes divers, la porte de la liberté me fut ouverte et ne devait jamais se refermer jusqu’à ce jour.

Place de la mairie à Charnay, l’école communale avec son unique classe tous niveaux, me permit de comprendre que l’on apprend plus vite en imitant les grands et en écoutant ce que la maîtresse estimait réservé à leur âge. L’odeur du parquet de bois vermoulu, mêlée à celles de l’encre violette et de la craie, est restée gravée dans ma mémoire si profondément qu’en allant voter quelque vingt ans plus tard dans cette mairie-école, je me suis sentie brusquement propulsée dans l’année de mes trois ans entendant la voix du maître réciter la table de 7.

Place du Château à Charnay, on accédait à l’immense réfectoire par un escalier à vis aux fenêtres dépourvues de châssis, où les courants d’air glacés me donnaient la sensation d’être happée par les pales d’un hélicoptère. Ma mémoire n’a gardé que le souvenir de sardines et de potage de légumes et je me demande si c’était là l’unique menu distribué durant toute l’année scolaire.

Rue de la Charrière, au pensionnat Notre-Dame-de-Lourdes, les longues robes noires des sœurs enseignantes ne m’impressionnèrent pas longtemps. J’étais fascinée par le mouvement de balancier de la gomme de Sœur Claire, pendue à sa ceinture et prête à corriger les maladresses des apprenties écrivaines que nous étions. Je me souviens de son sourire à toute épreuve, de ses encouragements et de sa bienveillance.

Au théâtre de la Traverse, Rue Joliot Curie, il me semble revoir la barbe de sous-officier de La Chèvre de monsieur Seguin, texte récité lors d’une fête de fin l’année de mes cinq ans et les fous rires partagés en coulisses lors des spectacles de théâtre dans les années-collège. Je leur dois l’apprentissage de la liberté choisie, de l’acceptation de ses propres erreurs et du respect de l’autre.

Au 10 de la rue des lilas, Mademoiselle Lami, au nom musical prédestiné, m’attendait chaque jeudi après-midi pour des cours de solfège et de piano. Il m’en reste le souvenir amer d’un chignon impeccablement piqueté de barrettes noires lui donnant l’aspect d’un hérisson et d’une voix tonitruante habituée à couvrir les fausses notes en hurlant : «Double-croche» ou «Doigté» !

Avenue du Promenoir à la piscine municipale de Villefranche, les soirées d’apprentissage de la natation avaient le goût d’eau de Javel et la couleur sombre des cafards qui couraient  le long du bassin en essayant de ne pas se noyer avec nous.

Avenue des Yoles à Notre-Dame-de-monts, les vacances en Vendée apportaient un peu de l’air du large à la touffeur aoûtienne. Elles m’ont donné le goût des sautes d’humeur océaniques et du vent salé.

Avenue de la mer, je sens encore sur ma langue la saveur unique des sucettes chaudes à la violette que nous allions chercher en parcourant les rues du village à la nuit tombée. Une famille de forains les fabriquait devant nos yeux, le parfum du jour étant gardé secret. Chaque soir était une fête. Nous admirions le spectacle du façonnage d’un long ruban de sucre coloré que l’artisan étirait peu à peu sur une potence, l’éclaircissant de plus en plus à chaque passage tandis que sa fragrance s’insinuait dans nos narines. Enfin, de gros berlingots étaient débités au ciseau, plantés sur un bâtonnet et distribués encore chauds pour la joie de tous les enfants présents.

Avenue Saint-Exupéry, l’arrivée au lycée de Villefranche situé à quelques centaines de mètres de la maternité où je vis le jour, préfigura l’entrée dans le monde adulte, réduisant fortement le temps consacré au rêve et à l’imagination. Il ne restait plus qu’à ranger ces précieux trésors soigneusement pour les préserver du l’usure du temps et les garder intacts pour plus tard.

Beaucoup de patience et quelques dizaines d’années après, le temps de la liberté des choix est revenu, ce qui est une autre histoire…

Photo du jour : Sérénité

“Il faut apprendre à rester serein au milieu de l’activité et à être vibrant de vie au repos.”
Gandhi
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Photo M. Christine Grimard

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Se garder un espace de sérénité

N’est ce pas une nécessité ?

Se garder un lieu singulier

Pour y vivre ses particularités

Se garder un moment d’éternité

Pour supporter la fatalité 

Se garder un zeste de puérilité 

Pour accepter la vie et ses réalités

Savoir imposer sa féminité

Pour ne pas perdre sa personnalité 

Savoir affirmer sa spécificité 

Pour combattre l’inhumanité