Underground 5 : L’histoire de Louise

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

**

gordes

Photo M.Christine Grimard

***

 

Louise déambule dans ce village touristique depuis plus de deux heures. Le soleil de mai commence à être haut, cependant, l’étroitesse des ruelles protège depuis mille ans les passants inconscients du danger à s’exposer à ses rayons. Elle ne craint pas grand-chose de ce côté-là, tenant de ses ancêtres une peau mate qui brunit dès les premiers jours du printemps. Sa mère lui a toujours dit qu’ils avaient des ascendances bohémiennes, et que ses yeux verts lui ont été donnés par une lointaine ancêtre aussi belle que la Reine de Saba. En l’évoquant le souvenir du regard pétillant de sa mère, Louise sourit. Elle adorait lorsqu’elle lui contait les légendes familiales. C’était la mémoire de la famille et tant de choses ont disparu avec elle…

A sa mort, Louise a eu envie de changer de vie. Elle a tout laissé derrière elle, l’héritage et les petites cuillères en argent pour son frère tellement attaché aux biens de ce monde, le linge de famille et les meubles pour sa sœur aînée collectionneuse au sens obsessionnel du terme. Elle n’a conservé que les lettres et les photos des anciens dans un coffre de voyage en cuir, qu’elle n’ouvrira pas avant que le chagrin ne soit atténué.

Elle est arrivée dans ce village médiéval depuis quelques semaines et curieusement, elle s’y est tout de suite sentie chez elle. Il n’a pas été difficile de trouver du travail dans un tel lieu où les besoins en main d’œuvre sont toujours insatisfaits pendant la saison touristique. Elle était prête à accepter n’importe quoi pour changer d’air et finalement ce travail de femme de chambre lui laisse pas mal de temps libre. Elle est nourrie et logée au cœur du village dans les combles du palace où elle travaille, et même si les horaires sont harassants, elle a le temps de parcourir les ruelles médiévales tous les jours. Bien qu’elle ne soit jamais venue dans cette région auparavant, il lui semble connaître chaque pierre. C’est une impression déconcertante et rassurante à la fois.

Aujourd’hui, elle explore une nouvelle partie du village. Les ruelles sont fortement pentues, serpentant jusqu’au fond de la combe où les eaux de ruissellement alimentent un ancien lavoir. Le soleil ne pénètre ici qu’au zénith de l’été. Les pavés sont un peu glissants, recouverts de mousse. Elle progresse avec précaution, les yeux rivés sur le bout de ses pieds. Les maisons se serrent les unes contre les autres, aucun véhicule ne peut emprunter ces passages étroits. On est tranquille pour se promener, pense Louise. La ruelle débouche sur une placette inondée de soleil. Un petit banc de pierre est posé à côté d’un cyprès, Louise s’y installe pour profiter un instant du soleil. En face d’elle, une maison de maître emplit tout l’espace. Les fenêtres cintrées aux persiennes de bois peint assorti au ciel provençal, occupent la façade en pierres de taille. Au centre de chaque volet on a installé une petite trappe métallique coulissante. Louise sourit, elle sait ce que les trappes dissimulent et regrette qu’on ne les ait pas laissées ouvertes. Elle s’approche de la persienne de la fenêtre du rez de chaussée et pose la main sur la trappe pour la faire coulisser. Sans qu’elle ne sache pourquoi, il est essentiel qu’elle l’ouvre. Mais la trappe résiste, collée par la peinture. Louis fronce les sourcils et soupire.

  • C’est du travail de cochon, laisse-t-elle échapper.

La fenêtre est aussi dans un état pitoyable. Des moustiquaires ont été clouées sur les carreaux, à moitié délavées par le temps, piquetées de moisissures, elles donnent à l’ensemble un air d’abandon. Les montants de bois sont vermoulus, les points de rouille ressortant sur la peinture posée à la vas-vite. Les vitraux à l’ancienne composés de multiples carrés de verre coloré maintenus par des joints de plomb, font triste mine. Louise s’en désole. Certains carreaux sont prêts à se détacher de l’ensemble retenus seulement par la moustiquaire devenue si fine qu’elle ne tiendra plus longtemps. Elle hoche la tête tristement, se demandant pourquoi ce spectacle de désolation l’attriste à ce point. Gênée par sa myopie, elle s’approche, la tête à quelques centimètres du carreau en bougonnant malgré elle :

  • Comment peut-on laisser une telle maison à l’abandon, comme ça. C’est honteux !

En prononçant ces mots, elle aperçoit un regard noir qui la fixe à travers les carreaux et se recule brusquement, saisie d’effroi.

Une femme âgée ouvre le battant de la fenêtre et lui répond d’un ton peu amène :

  • Vous semblez avoir des idées à proposer pour entretenir cette maison. Venez me les détailler. Vous pouvez entrer et visiter, l’entrée est libre et si vous nous laissez votre obole, cela nous aidera à l’entretenir !

Elle regarde Louise durement. Son ton autoritaire est insupportable. La réprobation se lit sur son visage mais Louise est décidée à ne pas se laisser faire. Elle pointe le doigt vers le volet de gauche et ajoute, agacée :

  • Mais regardez ce travail ! On ne voit même plus le cœur, celui qui a peint les volets en bleu, a collé la trappe. A quoi ça sert si on ne peut plus laisser entrer la lumière. Il est vrai que vu l’état des carreaux, elle entrera bientôt sans aucun obstacle !

Elle ponctue sa phrase d’une moue et d’un soupir.

La femme redresse la tête et la dévisage.

  • Comment savez-vous qu’il y a un cœur derrière cette trappe ? Elle est coincée depuis si longtemps et les volets sont tellement rouillés qu’on ne peut plus les fermer. Moi-même je n’ai jamais vue cette trappe ouverte.
  • Je ne sais pas, répond Louise, soudain déconcertée. Je crois qu’il y a un cœur derrière cette trappe, mais je n’en sais rien à vrai dire. C’est la première fois que je me promène par ici…

La femme la détaille, s’attarde sur la forme de ses yeux sur l’ovale de son visage. Elle semble intriguée mais garde le silence. Louise baisse les yeux, intimidée.

  • Pardonnez-moi, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Je vais remonter vers le village. Faut-il prendre cette ruelle ?
  • Pas si vite, ma belle ! répond la vieille femme avec un accent provençal marqué. J’aimerais comprendre qui vous êtes. Entrez une seconde. Le musée est fermé mais je vous ouvre la porte.

En prononçant ses mots, elle referme brutalement la fenêtre, faisant tomber un des carreaux de verre dans la moustiquaire. L’instant suivant, la porte monumentale s’ouvre en grinçant. La femme descend précipitamment les deux marches et prend Louise par le bras.

  • Venez, il faut que je vous montre quelque chose. Insiste-t-elle en la tirant vers l’entrée.

Louise remarque une plaque en laiton où il est gravé : Musée du Raspaioun.

  • Quel genre de Musée est-ce là ? demande-t-elle à la vieille dame.
  • Un musée des arts provençaux, répond celle-ci, santons habillés ou peints, tissu provençaux et costumes traditionnels, outils, vaisselle, tableaux divers. Mais au fil des ans, on a accumulé toutes sortes d’objets plus ou moins authentiques. Peu importe, les touristes adorent, conclue-t-elle avec un grand sourire où il manque deux dents.
  • Oh, j’aimerais beaucoup le visiter, s’exclame Louise. J’aime les objets provençaux et je possède une belle collection de santons.

Elles entrent dans la pièce principale, relativement sombre, où Louise reconnaît les fenêtres à vitraux qui ont attiré son attention à l’extérieur. Son regard s’attarde sur les boiseries et les poutres apparentes puis descend vers les tommettes, et enfin détaille le mobilier. Les meubles provençaux cirés sont de facture bourgeoise et au centre de la pièce une table a été mise sur une nappe brodée pour la fête.

Louise fait la moue, fait le tour de la table puis s’approche d’une petite table de travail posée contre le mur opposé à l’entrée.

  • Que pensez-vous de l’ambiance que l’on a recréée ici ? Demande la vieille femme. C’est une table dressée pour la fête des vendanges.
  • Je… commence Louise qui s’interrompt aussitôt.
  • Oui ? insiste la femme.
  • Je pense qu’il est bien dommage que cette magnifique maison de famille soit devenue un musée. Je ressens une certaine nostalgie ici, pour ne pas dire une grande tristesse. Je ne sais pas pourquoi mais on dirait que le temps s’est arrêté et que la maison attend quelque chose…
  • Très intéressant… répond la femme. Vous avez une sensibilité étonnante ! S’il est vrai que vous ne connaissiez pas ce village, ajoute-t-elle avec un rictus.
  • Je ne suis jamais venue ici avant aujourd’hui, répond Louise. Cependant, il me semble que j’ai déjà vu cette maison, peut-être dans des livres sur l’histoire de la Provence ou sur des gravures. Je ne sais pas. Il me semble que c’est une erreur d’avoir positionné une table ici. Cette pièce n’est pas une salle à manger mais une pièce de réception. Il aurait mieux valu y présenter des fauteuils et des tables de jeu. Il manque aussi un piano. Ce petit bureau n’est pas à sa place, il devrait être devant cette fenêtre, dit-elle en s’approchant de lui.
  • Remarquable… Dit la vieille femme, en la regardant fixement.
  • La lumière éclairerait ainsi le plateau surtout celle de la fin de l’après-midi qui est si belle, comme un rayon de miel qui tomberait sur le cuir rouge et le transformerait en soie rose, poursuit Louise dans son rêve. Aidez-moi dit-elle à la vieille femme, il n’est pas très lourd, nous allons le remettre à sa place.

Sans attendre la réponse, elle empoigne le plateau du petit bureau et le soulève, fait deux pas et s’arrête, le regard fixe.

  • Mais qu’est-ce que je fais ?
  • Je ne sais pas trop, répond la vieille dame, mais vous semblez y tenir beaucoup. Je vais vous aider. Prenez l’autre bout du bureau et mettons-le devant cette fenêtre. Vous avez raison, on dirait qu’il était fait pour être là.
  • Regardez, les pieds du bureau ont laissé une marque d’usure sur les tomettes à cet endroit précis, montre Louise à la femme. Il s’ajuste parfaitement, ajoute-telle avec un sourire triomphant. Je le savais !
  • Oui, et je me demande bien comment, répond la femme.
  • Je ne sais pas… répond Louise de plus en plus perdue.

Elle caresse de l’index les moulures qui encadrent le plateau de bois. Sur le côté, à moitié effacée, une rose est sculptée dans le bois. Louise la montre à la vieille femme.

  • Avez-vous remarqué cette rose magnifique ?
  • Non, je ne l’avais jamais vue ! S’exclame la femme. Il faut dire qu’elle était invisible dans ce coin sombre.
  • Il me semble que… commence Louise en appuyant sur la corolle de la rose.

Un léger déclic se fait entendre et une petite trappe s’ouvre dans le bois. Louise se penche pour voir ce qu’elle cache et en sort un paquet de Tarots de Lenormand. Les figures jaunies sont encore visibles mais les cartes semblent avoir beaucoup servi. Elle pose le jeu sur la table et en extrait quatre cartes qu’elle dispose en croix, puis recule de deux pas. La femme la regarde, hoche la tête et dit :

  • Je crois qu’il faut que je vous explique en deux mots l’histoire de cette maison, poursuit la femme. Les propriétaires étaient de riches bourgeois, négociants en vins. La famille fut prospère pendant des générations mais le dernier héritier après avoir dilapidé la fortune de la famille, est mort sans descendance. C’est ainsi que la maison a été récupérée par la commune. On dit qu’il a été maudit parce qu’il a refusé d’épouser la fille d’un riche arlésien pour lui préférer une bohémienne des Sainte-Marie rencontrée à la Féria de Nîmes. Il l’a épousée contre l’avis de sa famille et ils n’ont jamais eu d’enfants. Peu à peu tout la communauté les a mis en quarantaine et je ne sais pas vraiment ce qu’il est advenu d’eux. On raconte que tout le gratin du village défilait entre ces murs pour que la Gipsy leur tire des cartes et qu’elle n’avait pas son pareil pour lire l’avenir dans les tarots. Venez, je vais vous montrer ce que l’on a retrouvé dans leur chambre à coucher.

Louise, intriguée par le ton mystérieux de la vieille femme, la suit dans le corridor. Elle frissonne pourtant l’après-midi est encore chaude. Ces maisons anciennes gardent la fraîcheur entre leurs murs trop épais, songe-t-elle, mais le courant d’air qui balaie cette partie de la maison est plutôt désagréable.

Elles pénètrent dans une vaste pièce très sombre. On devine un lit au milieu de la chambre. De lourds rideaux occultent la fenêtre, la vieille femme s’en approche et les ouvre brusquement. La lumière du couchant inonde la pièce.

Sur le mur devant lequel Louise se tient, un miroir en pied ancien au tain inégal est accroché. Son image lui apparaît un peu floue, en contre-jour. Derrière elle, le miroir reflète l’image d’une femme brune qui la regarde. Louise en perd le souffle, cette femme est son double, sa jumelle. Elle pousse un cri et se retourne pour lui faire face. Ce n’est pas une apparition mais un portrait sur le mur, celui d’une femme à la longue chevelure brune, au regard d’émeraudes. C’est un magnifique portrait, on la croirait vivante. Louise s’approche en tremblant. Ce visage sur le mur, c’est le sien.

Elle entend dans le lointain la vieille femme lui dire :

  • Ma petite, vous êtes si pâle !

Louise ne voit plus que ce visage si lumineux qui flotte dans l’obscurité. Il lui semble que le sol l’aspire. Elle n’entend plus qu’un long sifflement qui lui déchire les tempes, et se sent glisser doucement vers l’abîme…

Photo et texte MCh Grimard

***

Underground 4 : L’Histoire de Marie

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui brillent derrière les choses.

*

underground-4

Photo M.Christine Grimard

**

Une journée de plus s’achève. Marie rentre, épuisée. Les nuages menacent alors que toute la journée a été radieuse. Elle voulait aller faire un tour avec son chien resté seul toute la journée et voilà que le temps se couvre quand elle retrouve sa liberté.
Pas de chance.

Elle conduit automatiquement et s’étonne d’être déjà arrivée sur le chemin de son village. Elle n’a pas vu passer le trajet. Elle a l’impression de sortir d’un coma et secoue ses épaules pour se réveiller. Chaque soir, c’est un peu plus dur. Elle vieillit et n’a plus l’endurance qu’elle avait il y a dix ans. Le manque de personnel dans le service est de plus en plus criant. Un jour, la vie des patients sera en danger quand une des filles fera un malaise d’épuisement pendant son service. On n’a beau le dire à chaque réunion, tout le monde se désintéresse de la question. Du moment que le travail est fait, le reste n’a pas d’importance.

Marie prise dans ses pensées négatives, appuie de plus en plus fort sur l’accélérateur. Les pneus crissent sur le bitume mouillé. Des grosses gouttes viennent s’écraser sur le pare-brise. Le soleil sort brusquement de derrière les nuages et l’éblouit. Elle freine instinctivement, sentant ses roues glisser vers le fossé. La voiture tangue puis rétablit sa trajectoire. Des sueurs froides la traversent tandis qu’un léger vertige la saisit. Un coup d’œil au tableau de bord lui indique une vitesse effrayante : 120 sur une route de campagne exigüe et sinueuse. Comment a-t-elle pu se laisser entraîner ainsi ? Elle a dû s’endormir un instant.
Elle se crispe sur le volant et appuie sur le frein par petites touches, il ne s’agirait pas de faire un tête-à-queue. Les freins semblent peu efficaces. Elle sent ses roues qui se bloquent. La voiture se déporte sur la gauche de la route, elle ne parvient pas à rétablir la trajectoire. Elle voit défiler le paysage à une vitesse vertigineuse avec la sensation paradoxale d’être dans un film au ralenti. Elle approche du prochain tournant qu’elle sait être très serré. Il faut absolument qu’elle ralentisse avant, si jamais quelqu’un arrive en face, elle ne pourra l’éviter. Accrochée au volant, elle enfonce la pédale de frein désespérément, sans résultat.
Elle arrive près du tournant, au moment où un énorme tracteur se présente sur la voie de gauche.

Cette fois, c’est la fin, elle ne pourra l’éviter.
Un sanglot lui échappe. Elle va mourir sur cette route. Pourtant le ciel est si beau, mariant nuages, pluie et soleil dans un bal resplendissant de lumière.
Elle se dit que c’est trop bête de mourir alors que le ciel est si beau.
Elle se dit qu’elle est trop bête de penser cela.
Elle se dit qu’elle a encore tant de choses à accomplir.
Elle entend quelqu’un crier, hurler même, avant de réaliser que c’est elle.

Un rayon de soleil darde, transformant les gouttelettes sur le pare-brise en diamants bruts. Éblouie, Marie cligne des paupières. Sur la droite, un reflet bleuté flotte au-dessus des haies. Intriguée, Marie le suit des yeux. Il ondule dans le soleil, monte un peu puis redescend brusquement. Elle ne comprend pas ce qu’elle voit et en oublie de regarder le tracteur qui se rapproche dangereusement.
Au moment où « l’objet » se pose sur le bas-côté de la route et que la voiture folle le dépasse, Marie sent une force incroyable écraser son pied sur le frein. La voiture pile en douceur, comme si elle s’était arrêtée dans un tampon d’ouate invisible, alors qu’elle glissait inexorablement la seconde précédente. Un peu sonnée, Marie se retourne vers la lumière bleue. Elle a disparu mais au pied du poteau téléphonique à l’endroit où elle croit l’avoir vue se poser, un jeune piéton la fixe de son regard gris. Elle n’avait pas remarqué qu’il y avait quelqu’un près du poteau en passant. Il est vrai que dans ces circonstances, on n’est pas attentif à l’environnement !

Le tracteur s’est arrêté, un homme en descend et s’approche de sa portière.
– Eh bien, ma petite dame, on fait les 24 heures du Mans ?
– Oh, je vous en prie, répond Marie, n’en rajoutez pas ! J’ai eu assez peur comme ça. Ma voiture a glissé…
– Vous rouliez à tombeau ouvert, ma petite !
– Je ne suis pas « votre petite » premièrement. Et je me suis arrêtée finalement.
– Oui, j’ai vu. Un vrai miracle, d’ailleurs. Je me demande comment vous avez fait pour piler comme ça !
– Je ne sais pas moi-même, répond Marie. Le jeune homme là-bas pourra peut-être me raconter ce qu’il a vu quand je suis passée devant lui.
– Quel jeune homme, répond l’homme. Il n’y a personne. Vous avez des visions en plus ? Vous avez bu ou alors fumé des trucs bizarres ? Insiste-t-il.
– Je vous en prie, je suis infirmière. Je ne bois pas ni ne me drogue. J’ai vu un jeune homme très pâle aux yeux gris qui me regardait en passant. Venez- voir !
– Dans tes rêves… répond l’homme dans un éclat de rire.

Marie lui jette un regard noir et sort de sa voiture en claquant la portière. Elle se dirige vers le poteau téléphonique où elle croyait avoir vu quelqu’un. Mais il n’y a personne. L’homme la suit, se moquant de « ses visions ». Elle ne l’entend pas, elle sait ce qu’elle a vu. Il y avait un homme là, elle en est sûre. Quelqu’un de bon, au regard doux. Quelqu’un qui l’a aidée. Quelqu’un dont la présence l’a rassurée…
Elle se dit qu’elle devient folle la fatigue aidant, la pluie redoublant, la nuit tombant, qu’elle va prendre froid si elle reste là. Voilà qu’elle a des visions maintenant. Il faudra qu’elle consulte le neurologue du service. Si ça se trouve, elle a une tumeur cérébrale.

L’homme se penche vers le fossé, ramasse un objet brillant qu’il lui tend en disant :
– Votre fantôme vous a laissé un cadeau on dirait !
Marie le saisit et le retourne. C’est une petite médaille de baptême, en or rose. Elle a dû appartenir à une petite fille. Sur un des côtés, un angelot la regarde, le menton dans les mains, le visage éclairé d’un sourire espiègle. Sur la face opposée, un seul prénom gravé en lettres manuscrites : Marie
Marie pâlit, regarde la médaille en silence. Elle ne peut s’empêcher de trembler. C’est probablement le contre coup de l’accident. Le souffle lui manque. L’homme s’inquiète de son mutisme et l’attrape par le bras, craignant qu’elle ne tombe :
– Eh ma petite, ça ne va pas ?
Elle avale sa salive et parvient à répondre :
– On m’appelle Marie, et ceci est la copie exacte de ma médaille de baptême.
En prononçant ces paroles, elle sort de son cou une chaînette en or rose où une médaille identique à la précédente est pendue.

L’homme la regarde en hochant la tête. Il bougonne dans sa barbe quelques mots qui échappent à Marie, puis lui tapote l’épaule et conclue :
– Aller, ma petite. Il faut rentrer maintenant. Ce n’est pas la peine de rester là sous la pluie pour attraper la mort. Surtout que ce soir, elle rodait et elle n’a pas eu ce qu’elle voulait. Il vaut mieux ne pas rester là. Vous avez eu bien de la chance. Dans la vie, il faut prendre les bonnes choses quand elles viennent et ne pas essayer de comprendre ce qui nous dépasse. Ma vieille mère disait toujours que « Quand c’est pas l’heure, c’est pas l’heure ».
– Vous avez raison, répond Marie en essayant de réprimer ses tremblements. Je vais rentrer me mettre au chaud. Merci pour votre aide précieuse.
– Je n’ai pas fait grand-chose, ma petite. Mais je suis assez content d’avoir vu ce que j’ai vu… Oui, bien content ma Foi !

L’homme s’éloigne et remonte dans son tracteur en hochant la tête. Marie reprend sa voiture et démarre doucement. Elle rentrera à 30, elle a le temps. Elle a eu de la chance et il ne vaut mieux pas la tenter une seconde fois ce soir.
La voiture démarre dans un murmure. La pluie a cessé. Marie regarde dans le rétroviseur. Un halo bleuté frémit sur le bas-côté près du poteau téléphonique. Elle s’arrête et se retourne brusquement au moment où il s’élève légèrement.  Il volète un instant au-dessus de sa voiture, puis s’éloigne et se dissout dans la nuit.

Texte et photo M.Christine Grimard

 

Clichés 97 : Couleurs de ma vie 

“Le reflet est pour les couleurs ce que l’écho est pour les sons.”
Joseph Joubert
*
img_9193

Photo M.Christine Grimard

**
img_9174

Photo M.christine Grimard

 

****

 

photo

Photo M.Christine Grimard

*****

Les Instants dansent

Les secondes glissent

Les minutes crapahutent

Les heures tournent

Les jours passent

Les années fuient

Le temps s’écoule

La vie se noie dans un reflet de cuivre

L’âme s’envole

D’une flaque de sang

*********

Underground 3 : L’Histoire de Pedro

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

*

gargouille

photo M.Christine Grimard

**

Pedro accélère. Encore quelques minutes et il sera rentré. Maman sera là et quand il ouvrira la porte, une succulente odeur de chocolat chaud montera à ses narines. Elle lui demandera comment s’est déroulée sa journée d’école, et s’il n’a pas pris froid dans les rues.

Le vent s’engouffre dans les ruelles, léchant les murs délavés, tourbillonnant dans les encorbellements faisant grincer les colombages et craquer les corniches. Il pourrait rentrer plus vite en empruntant le boulevard, mais il préfère passer dans les ruelles encerclant la basilique. Il ne sait pas pourquoi, mais il a toujours adoré marcher sur ces calades, le nez en l’air pour admirer le jeu de la lumière sur les pierres centenaires.

Il aime les pierres. Peut-être parce que sa mère l’a nommé Pedro. Peut-être parce que son arrière-grand-père était tailleur de pierres. Il ne sait pas encore comment il y arrivera, mais il sera tailleur comme lui. Il ne l’a jamais connu mais son grand-père lui racontait comment son père « parlait » aux pierres avant de les tailler et comment il en tirait des merveilles en quelques coups de ciseaux. Il avait restauré une partie des archivoltes de la cathédrale que Pedro aimait détailler au passage. En admirant les sculptures de la corniche supérieure, il pense à lui et à l’enfant qu’il était lorsqu’il avait son âge. Etait-il déjà attiré par les pierres comme lui ? Etait-il espiègle et joueur ou déjà sérieux et minutieux ? Il aurait tant aimé le rencontrer et lui raconter son attirance.

Les copains se moquent de lui. Ils ne comprennent pas qu’il ne traîne pas avec eux après l’école, et ne savent rien de ce qu’il fait lorsqu’il s’enfonce dans les ruelles, le nez en l’air…

Il passe par le cloître de l’église des Cordeliers où l’on a aligné les gargouilles lors de la restauration de la façade Nord. Elles sont toutes là, posées à la verticales, assises sur leur derrière le cou tendu vers le ciel, bouches ouvertes comme si elles étaient assoiffées de pluie. Elles ont plusieurs siècles mais elles ne les font pas. Sur certaines d’entre elles, on voit encore les griffes des ciseaux du sculpteur comme si elles étaient nées d’hier. En passant, il caresse du doigt les cicatrices des pierres de granit. Il lui semble qu’il a toujours fait ça. Ici, il se sent chez lui.

Il n’a encore raconté à personne ses désirs de sculpture. Il sait que sa mère en serait effrayée. Pour elle, il n’y a point de salut en dehors d’études longues et ennuyeuses. Pedro sait que ce genre de chose n’est pas pour lui. Il veut devenir tailleur de pierre, sculpter la roche comme son ancêtre. Son grand-père lui a promis qu’il lui donnerait les outils de son père lorsqu’il serait assez grand pour s’en servir. Il attend ce jour avec impatience. Parfois il s’essaye sur quelques galets, en secret. Il lui semble qu’il a toujours fait cela, caresser la pierre et la retourner sur toutes les coutures. L’admirer en pleine lumière, puis à jour frisant. Lui demander ce qu’elle cache dans son cœur, puis faire naître la forme sous son burin. Il sait déjà ce qu’il doit faire pour cela, sans l’avoir appris. Il a ça dans le sang.

Il ressort du cloître et suit la ligne blanche des pavés inégaux de la rue du Formeret. La lumière se fait plus rare. Les rayons du soleil dessinent des arcs sur les encorbellements des fenêtres, l’éblouissant en se reflétant dans les carreaux. Il se frotte des yeux.

Il débouche devant le parvis de la cathédrale. Un bruit sec attire son regard vers le grand cintre du porche.   Un petit éclat de pierre vient de tomber de la dernière gargouille encore en place sur la corniche, une chimère mi chauve-souris mi démon dont le visage est effacé par le temps. Toutes les autres ont été enlevées pour restauration, et celle-ci en aurait également bien besoin pense Pedro. Il s’approche et la regarde fixement comme s’il voulait évaluer le travail nécessaire. Un second fragment tombe, venant heurter son front. Un mince filet de sang coule à la racine de ses cheveux. Il ne sent pas la douleur mais seulement un léger vertige. La gargouille, assise sur son derrière, le regarde fixement. Elle déploie ses ailes immenses et s’élève au-dessus de la corniche puis descend doucement jusqu’à lui. Il retient son souffle tandis qu’elle se pose juste devant lui, sur la colonne de droite du portail de la cathédrale. Elle replie ses ailes dans un crissement d’enfer et ouvre de grands yeux ovales semblant sortir du néant au milieu de ce qui devait être son visage. Curieusement, Pedro n’est pas impressionné. Il n’est pourtant pas très courageux, mais cette statue ne l’effraye pas. Sans qu’elle prononce un mot, il l’entend lui expliquer qu’elle attendait qu’il revienne pour lui rendre sa splendeur d’antan. Il la regarde dans les yeux et la reconnaît. Il lui semble que le voile qui lui bouchait la vue s’est envolé brusquement. C’est elle, son enfant, son œuvre. Il revoit le bloc de grès et ses mains qui taillaient, il revoit ses compagnons travaillant le granit sur ce parvis, il entend le tintement des ciseaux sur la pierre, il revoit le jour où…

  • Mon petit ! Réveille-toi ! M’entends-tu ?

Il ouvre les yeux, porte sa main à son front douloureux, un peu de sang teinte la pulpe de ses doigts. Il secoue la tête, le vertige a disparu. La gargouille aussi. Il lève les yeux vers la corniche. Elle a repris sa place, sagement immobile, a replié ses ailes. Il se relève, un peu chancelant. Une vieille femme le regarde, inquiète et ajoute :

  • Ne bouge pas, on va appeler les pompiers.
  • Non, madame, ne vous inquiétez pas. Je vais bien, j’ai dû rater la marche. Je vais rentrer chez moi ; j’habite là-bas.

Sans attendre sa réponse, il descend le parvis de la cathédrale en courant et disparaît dans la ruelle. Il pousse la porte cochère et poursuit sa course jusqu’à l’escalier. Il s’assoit un instant, les yeux dans le vague, reprend son souffle, la tête entre les mains. Lorsqu’il le relève, un sourire éclaire son visage. Il grimpe jusqu’au premier, ouvre la porte et crie à la cantonade :

  • Maman, il faut que je te dise quelque chose de très important. Aujourd’hui, j’ai trouvé ce que je dois faire quand je serai grand !

***

 

 

Texte et photo Marie-Christine Grimard

 

Vases communicants de janvier : Grandir

Comme je le fais chaque mois, je poste de nouveau mon texte écrit pour l’échange des vases communicants de janvier partagé avec Dominique Hasselmann. Je le remercie chaleureusement d’avoir initié cet échange et du plaisir qui fut le mien d’écrire sur ces souvenirs d’enfance.

 

**dh

Grandir !

J’aimerais grandir plus vite, le temps de l’enfance est trop long.

Si j’étais grand je ferais tout ce que fait mon père, je serais libre, je serais…

Je serais quoi, je serai qui plus tard ? Quelqu’un d’important, quelqu’un qui compte pour les autres et sur qui les autres peuvent compter ? Quelqu’un de bien ? Quelqu’un qui laissera sa trace parmi les autres sillons ?

Je ne veux pas y penser, l’avenir c’est pour les grands. Moi, j’ai le temps.

Quand on est petit, le temps est long, l’espace est immense. Plus on grandit plus le monde se rapetisse, la table est de moins en moins haute, les jours sont de plus en plus courts. Ma grand-mère dit que son temps est passé si vite, et pourtant le mien passe si lentement.

En attendant, je cours, je vole, les papillons sont mes amis. On me dit que je n’aurai jamais plus le temps de rêver quand je serai grand, que je n’aurai jamais plus le temps de vivre. On me dit qu’il faudra être sérieux, on me dit que je dois apprendre à être un homme, et qu’un homme c’est solide !

Je ne suis pas sûr d’avoir envie d’être un homme, solide et sérieux comme mon père, dur comme mon grand-père…

Je veux grandir, mais j’aimerais aussi rester petit longtemps. J’aimerais que maman soit là pour moi jusqu’à la fin des temps, qu’elle me serre dans ses bras le soir et qu’elle me raconte des histoires de chevaliers et de fées. Je sais bien que les fées n’existent pas, je sais qu’il faudra grandir et oublier toutes ces histoires ridicules. Les merveilles qui volent sous mes paupières avant de m’endormir n’existent pas. Il faudra que je devienne intelligent comme mon père, sage comme ma mère, il faudra que j’élève à mon tour des enfants, il faudra que je sois grand et fort.

Je serai mari, amant aimant, père, grand-père peut-être. On pourra toujours compter sur moi. On m’admirera, on me demandera mon avis et on le suivra.

Et moi, dans tout ça, où serai-je caché ? Aurai-je encore le droit de me tromper, de pleurer ? Aurai-je le choix de mes faiblesses ? Saurai-je aimer et serai-je aimé ?

Grandir, il le faut. Je n’ai pas le choix. Je ne suis pas sûr d’en avoir envie.

C’est si bon de courir dans ce pré, en poursuivant les papillons, jusqu’à maman qui me tend les bras.

C’est si bon d’être petit, encore un peu…

texte : Marie-Christine Grimard

photo : Jules Hasselmann

Underground 2 : L’histoire de Paulo

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses, je vous propose de fermer les yeux, de laisser votre inventivité vous apprendre à voir les choses qui vivent derrière les choses.

*

santiago

Photo M.Christine Grimard

**

Paulo ne sait pas pourquoi il a marché jusqu’ici. Mais il l’a fait et finalement il est très fier de lui.

Il ne se savait pas capable d’un tel exploit. Certes il avait fait le chemin en plusieurs étapes, y avait consacré plusieurs mois, mais il était arrivé au but.

Au début, c’était pour relever un défi pris avec son copain d’enfance.

«Je te parie que tu ne pourras pas le faire jusqu’au bout …»

Et finalement, il s’était pris au jeu. Seul, puisque son copain n’est jamais arrivé au bout. La grande faucheuse en avait décidé autrement.

Il ne se remettait pas de ce deuil. Son copain, son alter-ego, son frère, il était sûr que la vie ne serait plus jamais la même sans lui. Ils se connaissaient depuis la communale et il ne se souvenait pas d’un seul jour où ils ne s’étaient parlé depuis leur rencontre. Jusqu’au jour de son départ…

Il n’en revenait pas. Tout avait été si vite.

Le début du chemin dans les montagnes d’Auvergne, le dénivelé, le froid. Puis la plaine, puis les Pyrénées. Tant de choses qui expliquaient que la fatigue les écrase. Mais pour lui, il suffisait d’une nuit de sommeil pour s’en remettre. Son copain accumulait les jours d’épuisement, cet essoufflement qui le prenait parfois même en plaine et cette pâleur. Jusqu’au jour du malaise…

Il n’oublierait pas cette petite chambre d’hôpital dans la montagne où tout était blanc, un avant-goût du paradis avait dit son ami, rassemblant ses dernières forces pour plaisanter. Puis le diagnostic qui tombe, sans appel. Trois jours d’incrédulité et de larmes, un adieu dans les limbes du coma et la mort qui lui saute à la gorge. Il ne sait pas comment il a trouvé la force de repartir. Il l’a fait pour lui, a récupéré son sac et a repris le chemin. C’était une idée dérisoire et pourtant indispensable. Finir pour lui en portant son sac comme il l’aurait fait. Un dernier sursaut. Un hommage, un tribut offert à leur amitié plus forte que la mort.

*

Il est arrivé au but. Et maintenant qu’il est assis dans cette cathédrale entouré de tous ces pèlerins, il se demande ce qu’il fait là.

Une messe solennelle est donnée où l’on égrène un à un, les noms de ceux qui ont accompli leur chemin. Le nom de son ami et le sien sont déclinés avec les autres, il l’a demandé expressément en faisant tamponner son passeport à chaque étape en même temps que le sien. On lui a accordé cette dérogation exceptionnellement. Son histoire attire la compassion. La bénédiction est donnée à l’assemblée et le « Botafumeiro » monumental balancé au bout de sa corde au-dessus de la tête des pèlerins. L’encens forme une colonne dans le cœur de la nef, bientôt dissipée par l’ouverture des portes et la sortie des fidèles. Peu à peu l’assemblée se disperse, les gens repartent joyeusement en se congratulant. Paulo reste seul dans le silence et le recueillement, épuisé d’émotion.

Une heure s’écoule où il laisse défiler dans sa mémoire les beaux souvenirs de leur enfance commune. Il commence à s’engourdir. Le froid de la nef désertée tombe peu à peu sur ses épaules. Il se sentait écrasé par le silence et la hauteur des voûtes. Il lève les yeux vers le chœur à l’instant où un rayon de lumière traverse le vitrail du campanile. Il est subjugué par la beauté de cet instant. Il suit des yeux le rayon de lumière blanche qui se pose sur les pierres de la galerie, leur donnant la couleur de l’été finissant. Il se sent apaisé, comme si rien de fâcheux ne pouvait plus lui arriver. C’est peut-être ça l’état de grâce.

La lumière insiste, devenant éclatante. Il en est presque ébloui et cligne des yeux. Une personne d’avance au bord de la galerie qui lui sourit. C’est un jeune homme souriant qui lui fait un geste de la main. Instinctivement il lui répond en levant la main à son tour, en se demandant pourquoi cet homme lui fait signe. L’autre penche la tête et accentue son sourire.

Une main se pose sur son épaule droite, et quelqu’un lui murmure à l’oreille :

«Tu vois, tu y es arrivé ! »

Il se croyait seul dans la cathédrale et se retourne brusquement mais il n’y a personne.

Un petit rire provient de la galerie. Ce rire, il l’aurait reconnu entre mille !

Paulo lève les yeux vers la galerie, le cœur battant.

Tandis que l’intensité du rayon de lumière décline peu à peu, il n’a que le temps de voir la silhouette de son ami, qui lui envoie un petit baiser du bout des doigts, s’effacer doucement.

***

 

 

Photo du jour : Fleurs de givre 

« Les vases ont des fleurs de givre,

– Sous la charmille aux blancs réseaux ;

– Et sur la neige on voit se suivre

– Les pas étoilés des oiseaux. »

Théophile Gautier
*

Photo M.Christine Grimard

**

Départ au petit matin, frissons et tremblements.

La lumière point à peine derrière les charmilles.

La voiture recule et sur le pare-brise, les fleurs de givre écloses durant la nuit, comptent leurs secondes de survie.

Le chauffage ronronne, la soufflerie vrombit.

Dans la lueur des phares, sur fond d’aube bleutée, se découpent les dentelles que la glace a brodées durant la nuit.

J’admire en silence, regrettant presque que cette œuvre éphémère doive bientôt disparaître sous les assauts du chauffage.

Je resterais bien là, sans bouger pour les conserver tant elles sont magnifiquement ouvragées, osant à peine respirer pour ne pas les effrayer…

Tant pis si je suis en retard.

Mais elles commencent à fondre !

Vite : une photo pour en garder le souvenir, et le déguster aux temps chauds.

Le portable, finalement, ça a du bon, quand on s’en sert autrement que pour téléphoner !

***