To do list 87 : survivre à ses larmes

Photo Marie-Christine Grimard

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Hésiter entre silence et hurlements

S’accrocher à la moindre étincelle

Rester muette devant l’horreur

Souhaiter devenir sourde et aveugle

Se décourager devant tant de noirceur

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Se demander si cela vaut encore la peine

Finir par croire que la bonté est vaine

Se recroqueviller sous les mots couperets

Tâtonner dans le noir et la désespérance

Rester là en silence écrasée de souffrance

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Poser sur ses lèvres un sourire contraint

Marcher droit sans montrer sa tristesse

Pardonner peut-être mais ne jamais oublier

Occulter les mots lourds et les paroles vaines

Ne monter aucun signe extérieur de détresse

Une image… une histoire : sans issue (3)

Photo Marie-Christine Grimard

Elle doit se dépêcher. Il faut qu’elle parte, elle va être en retard si elle traîne encore. La porte semble se refermer doucement, poussée par le vent. Il faut qu’elle l’atteigne avant qu’elle claque. Au-dessus d’elle, la mouette a disparu. Elle ne l’a pas vu partir.

Un sentiment d’urgence l’envahit. Elle ne sait plus pourquoi mais il faut qu’elle se dépêche. Elle devait prendre un train ou alors un bus, ou peut-être qu’on l’attend. Pourquoi elle ne se souvient pas ? C’est pénible. Et ce marteau piqueur dans ses oreilles, ça va durer encore longtemps ?

Derrière elle, la mésange bizarre pousse un cri. Surprise, elle se retourne. Quelqu’un est là, au bout du sentier qui lui fait un signe de la main. Qui est cette femme ? Elle lui est familière pourtant…

Elle lève la main pour lui répondre. L’inconnue lui sourit, le regard plein d’une infinie douceur. Au moment où elle franchit la porte, gardant la main sur la poignée pour qu’elle ne se referme pas sur elle, elle l’entend lui murmurer :

– Dépêche-toi de retourner là-bas mon enfant. Tu as encore beaucoup de choses à faire. Ne te retourne pas. Nous nous reverrons plus tard. Je t’aime !

…………….

– Madame c’est vous qui avez appelé les secours ?

– Oui, c’est moi ! Elle est tombée là, devant moi, d’un seul coup ! Elle était immobile devant cette peinture depuis je ne sais combien de temps, en plein soleil. Je la regardais de ma fenêtre et je l’ai vue tomber comme une pierre ! Vous croyez qu’elle est morte ?

– Non, mais il s’en est fallu de peu. Heureusement que nous étions pas très loin. On va la transférer rapidement aux urgences neurologiques, elle a entrouvert les yeux et nous a dit son prénom. Mais elle a oublié son nom. Vous avez fait ce qu’il fallait, ne vous inquiétez pas. Vous avez une idée de son identité ?

– Non, je ne l’avais jamais vue auparavant. Mais son sac est tombé au bord du trottoir. Regardez, il y a sûrement des papiers à l’intérieur.

– Merci beaucoup, madame. Rentrez chez vous maintenant. On s’en occupe.

– Aller les gars, on la transfère à Neuro. Ils l’attendent au bloc. On y va !

—> FIN

Une image…une histoire : sans issue (2)

Photo Marie-Christine Grimard

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Le parfum de chèvrefeuille est omniprésent. Elle avance précautionneusement sur les pierres qui dessinent un sentier faisant le tour du jardin. L’air est si doux. La mouette plane au-dessus d’elle, légère, presque immobile. Elle chevauche le vent mais n’avance pas d’un pouce. En la regardant, elle a l’impression que le temps s’est arrêté. C’est probablement parce qu’elle vole contre le vent comme un nageur à contre-courant qui s’épuise peu à peu. Ça doit souffler la haut pense-t-elle, bien qu’il n’y ait pas un souffle d’air sur son visage.

Plus elle avance au milieu des massifs de fleurs, plus elle est étonnée par la luxuriance de ce jardin. Cette année, il a fait si chaud que tout aurait dû griller. Les papillons s’en donnent à cœur joie. Elle s’approche d’un muret couvert de roses et de liserons. Comme c’est beau ! Décidément ce jardinier a les mêmes goûts qu’elle. Elle a toujours aimé les liserons qui s’accrochent là où on ne les attend pas et qui finissent par gagner leur place au soleil au milieu des fleurs orgueilleuses. Elle se battait toujours avec sa mère pour qu’elle ne les arrache pas !

Elle a déjà vu cette composition de couleurs, mais où ? Peut-être dans le jardin de sa mère, ou celui de son grand-père, c’est si loin tout ça…

Elle avance dans l’allée jusqu’à un petit bosquet où elle pourra s’asseoir un peu à l’ombre. Il fait tellement chaud qu’elle a mal à la tête. Elle s’allonge dans l’herbe, espérant que cela calmera le marteau-piqueur qui lui laboure les tempes. La fraîcheur de l’ombre la soulage. Sur la branche au-dessus d’elle, un oiseau la regarde en silence. Son regard fixé sur elle l’intimide. Cet oiseau est bizarre avec ses plumes jaunes et bleues. On dirait une mésange mais elle n’en a jamais vue d’aussi grosse. Et ce regard presque humain qui la dévisage !

Elle commence à regretter d’avoir franchi cette porte. Après tout, c’était sans doute interdit. Elle se redresse, un peu fautive, craignant que quelqu’un ne surgisse du bosquet pour la chasser. Mais elle est seule, au milieu de ce tableau figé dans le silence.

Elle réalise soudain que c’est ce silence oppressant qui lui enserre le cœur. Ces fleurs immobiles, cette mouette figée dans le ciel, cette mésange muette, tout ceci semble irréel. Il faut qu’elle sorte de là !

Une voix l’appelle là-bas de l’autre côté de la porte. Elle doit la rejoindre. Elle se relève brusquement mais est prise de vertiges. Sa tête va éclater, ses pieds sont lourds comme du plomb. Mais qu’est ce qui lui arrive ?

Encore quelques pas et elle sera sortie …

Encore un effort !

—-> à suivre

Une image…une histoire : sans issue (1)

Photo Marie-Christine Grimard

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Cette année, elle n’a pas pris de vacances, juste quelques jours pour décompresser entre deux contraintes. La crise n’en finit plus, il ne faut pas se plaindre. Elle ne fait pas partie des gens restés au bord du chemin. Elle ne manque de rien. Matériellement du moins…

L’été touche à sa fin. Les rues sont de nouveau envahies de véhicules. Le bruit a fait sa rentrée comme les passants pressés et les trottinettes.

Elle n’a pas envie de cette rentrée. On lui a volé son été. Rester en ville pendant la canicule devient de plus en plus difficile. Arpenter les rues surchauffées rend les gens nerveux. Même les chiens semblent impatients de rentrer chez eux. Elle sourit à un labrador qui tire sur sa laisse pour s’abriter sous un porche pendant que son maître a les yeux rivés sur son écran de téléphone. Un coursier débouche en courant du coin de la rue, il s’entrave dans la laisse et s’étale au bord du trottoir. S’en suit une bordée d’injures et une copieuse dispute avec le maître du chien. La routine…

Avec un peu d’imagination, elle aurait pu en faire une nouvelle ou un court métrage. Son rêve de devenir romancière n’a pas survécu aux contraintes de la vie d’adulte, sa mère qui aimait lire ses textes serait bien déçue si elle la voyait maintenant. Elle ne se souvient même plus où elle a rangé la boîte contenant ses ébauches de romans. Si elle les relisait maintenant, elle les trouverait sûrement sans intérêt.

Ici, les ruelles sont bordées de maisonnettes sans étage, les façades claires toutes différentes donnent à la ville des airs de demoiselle en dentelles. On s’attend à voir tourner au coin de la rue des couples en costumes de la belle-époque.

Elle s’accorde encore quelques minutes de flâneries avant de prendre son train. Se replonger dans les contraintes horaires ne l’enchante pas. Avec un peu de chance, elle pourrait rater le train…

Elle s’engage dans cette ruelle pour éviter la foule qui descend le boulevard. Ce quartier est peuplé d’artistes, ils ont décoré les façades de fleurs stylisées et de trompe-l’œil. Sur l’une d’elles, une porte bleue est entrouverte, donnant sur un jardin où poussent des roses trémières. Elle adore ces fleurs et ne peut s’empêcher de s’approcher. Si elle pouvait franchir le seuil, elle ferait bien un petit tour dans le jardin.

Le soleil se cache, la ruelle s’assombrit. Derrière elle une moto pétarade et se rapproche. Elle s’écarte prudemment de la chaussée en regardant le ciel qu’une lueur d’orage teinte de vert de gris. Le vent se lève. Elle frissonne. Au-dessus d’elle une mouette lance son cri strident la faisant sursauter. Elle se pose sur la lanterne au-dessus de la porte, et la fixe de son regard latéral.

Elle se retourne, la moto a disparu. Le silence se fait moite. Un parfum de chèvrefeuille tourne entre les murs, lorsque la porte s’ouvre devant elle. Elle n’hésite pas et franchit le seuil en souriant à la mouette qui s’envole et la précède dans le jardin.

–>>> à suivre

Photo du jour : Intempéries

« Un nuage passe,
Il fait noir comme en un four.
Un nuage passe.
Tiens, le petit jour ! »

Verlaine

Photo Marie-Christine Grimard

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La queue de la tempête

Passe sur nos têtes

Et l’on se sent si petits

Et l’on se sent démunis

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Certains ont tout perdu

Même leur vie

Et pourtant d’autres individus

Dans l’indifférence mènent leur vie

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Tempêtes d’automne

Qui brisent et tourbillonnent

Tempêtes de printemps

Aux trombes tournoyantes

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Pourrons-nous arrêter

L’emballement infernal

Que nous avons créé

Par notre égoïsme abyssal

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Est-il trop tard

Pour réparer nos erreurs

Est-il trop tard

Pour enrayer la terreur

Une image… une histoire : histoire d’accents

Photo Marie-Christine Grimard (théâtre des Célestins Lyon)

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Parfois les rêves se réalisent, parfois ils restent inaccessibles.


Paul ne le sait que trop bien. Malgré les efforts consentis pour se départir de son accent, il lui revient toujours comme un boomerang lorsqu’il se laisse déborder par ses émotions. Son rêve d’intégrer le théâtre français est resté au point mort à cause de son accent albigeois, il ne compte plus les auditions où on lui a ri au nez à la fin de ses tirades…


Ce soir, c’est son dernier espoir de jouer Tartuffe. Le jury est composé de cinq hommes et une femme entourant le metteur en scène tchèque qui monte le Tartuffe pour le prochain festival de Rocamadour.

Il se lance :


« Ah,! pour être Dévot, je n’en suis pas moins homme
Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange
Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange… »


Il a dérapé sur « étrange » et sur « ange », rattrapé par son émotion et son accent. Une fois encore !
Le metteur en scène lève le bras, les doigts écartés en signe de réprobation. Il a déjà vu tant de mains se lever ainsi pour interrompre ses tirades.

Il craque, s’avance au bord de la scène et déclame :


« Accent circonflexe heureux d’être complexe
Accent grave aux airs de dilettante à la rondeur lascive et concave
Accent aigu flottant sur son e comme un pot suspendu
Accent québécois traînant ses syllabes dans le sirop d’érable
Accent tonique écrasant la rhétorique à s’en écorcher les oreilles
Accent du midi chantant et caressant les mots de sa nonchalance
Accent chti mystérieusement nébuleux comme le brouillard du Nord
Accent lyonnais de Guignol et de Gnafron, à l’intonation éternellement étonnée
Accent marseillais épicé aux saveurs de Méditerranée
Accent toulousain roulant son torrent rouge brique
Accent méridional au parfum de cigales
Accent albigeois qui alourdit ma voix
Accent de n’importe-où, accents d’ailleurs et de partout
Avoir l’accent de son pays c’est transporter avec soi le souvenir de la terre qui vous a enfanté, c’est laisser l’émotion sortir de sa coquille, c’est reprendre sa liberté, c’est réveiller l’enfant qui dormait derrière la cascade. »


Le metteur en scène a baissé le bras, le jury est toute ouïe, figé dans un silence absolu. On n’entend que le grincement des planches sous ses pieds.

Paul lève les yeux vers les cintres, met les mains en portevoix et crie aux limbes:


« L’accent, c’est pas dans la gorge des uns, c’est dans l’oreille des autres ! » a dit Plume Latraverse

Silence dans la salle. Les yeux des membres du jury sont fixés sur lui. Pas un cil ne bouge.
Paul finit sa tirade, d’une voix pâle, monocorde, sans aucun accent.


« Peu m’importe que vous refusiez ma différence, peu m’importe que vous n’entendiez pas la
Garonne qui roule sur ma langue, peu m’importe que vous préfériez le mensonge d’une voix
formatée à la vérité de mon accent. »

Silence.
Le metteur en scène se lève. Paul, du coin de l’œil, le voit faire le tour de la table.

Il tombe à genoux et reprend son accent pour hurler :
« Même si vous ne m’entendez pas, je crierai mes mots sur les toits, j’irai les cracher sur vos tombes.
Malgré vous, je donnerai à ma vie des accents de joie ! »

Silence.
Un ange passe sous ses paupières closes.
On entendrait un accent circonflexe tomber de la cime dans l’abîme.
Paul se relève, les paupières baissées il attend le verdict négatif tant de fois entendu.


Deux mains saisissent les siennes, le metteur en scène lui tape sur l’épaule, tout sourire, et dit :
« J’aime l’originalité de votre approche !
Parfait, les répétitions commencent demain à 7 heure, je compte sur vous pour apporter un peu de sang frais à ce vieux Tartuffe ! ».

Photo du jour : comptine pour un ciel

Photo Marie-Christine Grimard

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Perdus dans le ciel immense

Deux oiseaux nagent

Au milieu des nuages

Regarde comme ils dansent

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Cachés dans le ciel immense

Deux nuages dansent

Au milieu des nuées

Regarde comme ils valsent

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Légères dans le ciel immense

Deux âmes valsent

Au milieu des pensées

Regarde comme elles rient

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Couchés sous le ciel immense

Deux enfants chantent

Au milieu des possibles

Regarde comme ils rêvent