Une image…une histoire : histoire de masque (3)

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Deux tuiles s’écrasent juste devant leurs pieds, suivies de débris de la gouttière. La jeune femme pousse un cri et part en courant dans l’allée. Elle remonte dans sa voiture en criant qu’elle refuse de rester une minute de plus pour visiter cette dangereuse ruine. Son époux lui emboîte le pas et démarre en trombe, disparaissant au bout de la rue avant que l’agent immobilier ne les rattrape.

Dépité, il jette son plan à terre d’un geste rageur et explose :
« Encore une fois ! Chaque fois, c’est pareil. J’en ai vraiment marre de cette maison de fous ! »
Il a totalement oublié Pierre. Furibond, il remonte dans sa grosse berline sans même retirer la clé de la porte ni cadenasser le portail, à la poursuite de ses clients.

Pierre reste seul dans l’allée, le sourire aux lèvres. Il peut visiter un peu le jardin. Il a tout son temps désormais. Il se sent si bien dans ce parfum de lilas.


Au moment où il se retourne vers la maison, il entend le même petit ricanement. En fait, il semble provenir de la porte d’entrée. Les plantes sauvages qui ont envahi la facade, dessinent une ombre sur le chambranle. Il sent qu’un regard ironique le toise.

Il s’approche. L’image disparaît lorsqu’un nuage passe devant le soleil. Il a dû rêver. Il se dirige vers la porte, prudent, en jetant un coup d’œil vers le toit. De ce côté-là plus rien ne bouge.
Il remarque alors que les moulures de bois qui encadrent le heurtoir dessinent un visage grimaçant, moustachu, lèvres serrées, yeux clos. Il suit du doigt les contours de ce masque fabuleux, le bois est encore chaud du soleil de l’après-midi. Il pense à l’artiste qui a sculpté ce visage. Quel talent il avait pour donner une expression pareille à quelques planches de bois

Lorsqu’il caresse le contour de la bouche, il lui semble la voir sourire.

Il retire sa main, un peu effrayé, redescend le perron en marche arrière sans quitter des yeux le masque de bois. Plus rien ne bouge, mais il entend distinctement un soupir. Cette fois, ce n’est pas une illusion. Le soupir vient de l’intérieur de la maison. Sans réfléchir, Pierre saute sur le perron et pose la main sur la poignée ouvragée. Il ne rencontre aucune résistance. Elle tourne presque seule sans grincer, libérant le loquet.


La porte pivote doucement sur son axe, dans un bruit de bois sec, le masque semble s’effacer devant Pierre pour lui laisser le passage, comme un serviteur zélé l’aurait fait pour un visiteur de marque.
Pierre l’interroge du regard comme s’il pouvait lui expliquer ce qu’il attend de lui.

Après tout, il a toujours été curieux et il n’a rien à perdre. Il prend une grande inspiration, en souriant il s’incline pour le remercier et entre dans la maison.

FIN

Une image…une histoire : Histoire de masque (2)

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Malgré le printemps naissant, l’atmosphère est pesante. Quelques fleurs parties à l’assaut de l’herbe, tentent de survivre dans cette jachère. Un parfum de lilas flotte autour de la maison provenant des rejets ayant poussé contre la façade sud. Il aime cette fragrance, la préférée de sa mère. Il reste en arrière les yeux fermés. Son enfance défile derrière ses paupières closes. Au loin, il entend résonner le rire de sa mère. Il est dans le jardin de sa grand-mère, elle le suit en courant dans l’allée. C’est la première fois qu’il fait du vélo. Il est si fier. Il se redresse en passant devant maman. Elle rit, elle rit si fort. Il la regarde, oublie de freiner et va finir sa course dans le buisson de lilas.

C’est fou ce qu’un parfum peut être suggestif quand on le laisse vous envahir l’esprit…

Lorsqu’il ouvre les yeux il s’aperçoit que la jeune femme le dévisage. Elle semble inquiète. Tant pis si elle le prend pour un fou. Il baisse la tête et d’avance dans l’allée. L’agent immobilier se débat avec la serrure de la porte d’entrée en vain. Il tempête sur les vieilleries rouillées, malmenant le loquet, mais la porte refuse de s’ouvrir. Il finit par donner un coup de pied dans le panneau de bois qui craque sinistrement sans bouger pour autant. Pierre entend un ricanement derrière lui mais quand il se retourne, il n’y a personne.

Un second coup semble provenir du toit. Pierre lève les yeux au moment où un craquement lugubre déchire le silence. Il tire en arrière le jeune homme en hurlant :

– Reculez-vous ! Attention !

—>. A suivre

Une image…une histoire : Histoire de masque (1)

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Chaque matin, Pierre passe près de ce jardin admirant les fleurs en liberté. Pourtant il n’a jamais aperçu le jardinier. Le jardin semble abandonné, il est évident que depuis bien longtemps, personne n’est venu canaliser l’exubérance de la végétation. A l’automne, les herbes folles prennent le pas sur les vivaces d’été bientôt couvertes de feuilles mortes que l’hiver vint recouvrir d’une gangue de glace. Depuis un an, il n’a vu âme qui vive par ici.

Voilà un an qu’il a emménagé au bout de cette rue. Selon ses voisins, personne ne connaît le propriétaire de la maison. Il ne comprend pas pourquoi elle le fascine, mais chaque fois qu’il passe devant le portail, il doit s’arrêter pour l’observer. La grille est tellement rouillée qu’il pourrait facilement briser la serrure pour entrer visiter le jardin. Il ne le fera pas, bien sûr, mais il aimerait beaucoup découvrir les secrets de cette propriété.

Ce matin-là,  une grosse berline est arrêtée devant le portail. Un homme a déployé un plan sur le capot pour le jeune couple qui l’accompagne. Pierre, partagé entre curiosité et déception, s’approche. C’est probablement sa seule chance de pouvoir visiter le jardin. Si la maison est vendue, l’occasion ne se présentera plus. Il décide de tenter le tout pour le tout, prend un air intéressé et s’avance vers l’homme. D’un ton plein d’autorité, il lui demande si la maison était à vendre. Celui-ci surpris, acquiesce, le regardant par dessus ses lunettes, et lance:

« En effet, vous seriez intéressé ? »

« Oui, cette maison m’a toujours plu, mais je ne savais pas à qui m’adresser pour poser la question. Elle est fermée depuis plusieurs années … »

L’homme hoche la tête et lui explique que les anciens propriétaires sont partis vivre à l’étranger et que leurs héritiers souhaitent vendre la maison, ne désirant plus revenir en France. Il lui propose d’entrer avec eux pour visiter, sans plus de ménagement pour ses clients, ce qui semble choquer profondément la jeune femme. Il replie son plan et sort une clé de son porte-document pour libérer le portail de sa chaîne cadenassée. Dès qu’elle est libérée, la grille rouillée s’ouvre seule dans un grincement plaintif qui déchire le silence. L’homme et son épouse échangent un regard dubitatif, mais emboîtent le pas du vendeur qui avance dans l’allée couverte d’herbes folles. Pierre se dépêche de les suivre avant que l’agent immobilier ne change d’avis.

—> A suivre

To do list 85 : Fiat Lux

« Un peintre c’est quelqu’un qui essuie la vitre entre le monde et nous avec de la lumière, avec un chiffon de lumière imbibé de silence. »


Christian Bobin

Photo Marie-Christine grimard

Laisser entrer la lumière puisqu’elle est là

Occulter les obstacles et les nuages

Ouvrir les fenêtres au souffle de l’aube

Ne pas écouter les oiseaux de mauvaises augures

Aimer le chant du vent dans les branches

Découvrir en soi un espace infini

Apprécier le silence du crépuscule

Se concentrer sur le rayon d’or au bout du tunnel

Avancer vers les lendemains qui chantent

Journal : jour du souvenir

« Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur. »
Alfred de Musset

Photo Marie-Christine Grimard

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Bon anniversaire à toi où que tu sois

Je pense à toi et je sais que tu penses à moi

90 bougies, ca aurait fait beaucoup n’est ce pas ?

Il valait mieux que tu arrêtes le compteur avant que tes jours ne deviennent trop lourds

Tu as bien fait

Mais tu le sais tout ça …

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Le monde est devenu si fou

De nombreuses fois depuis cinq ans que tu es partie, je me suis dit que j’étais soulagée que tu ne voies pas cela.

Mais tu le sais tout ça…

J’aurais bien voulu t’aider à les souffler ces 90 bougies. On aurait arrêté l’oxygène le temps de les allumer, c’était préférable.

N’importe quel gâteau aurait fait l’affaire, tu étais si gourmande. Une belle qualité que tu as gardée jusqu’au bout.

Je voulais juste te dire que tu nous manques, que tu me manques. Même si, tu vois, j’y arrive. Ne t’inquiète pas, la vie avance. Tu peux être fière de ta lignée. Elle est belle et forte.

Mais tu le sais, tout ça …

Alors laisse-moi penser à toi aujourd’hui et te dire juste : bon anniversaire ma maman chérie.

Une image…une histoire: Duo de marbre (2)

Pietro retient son souffle.

Tout ce qu’ils ont traversé ensemble nul n’en a idée. La mémoire des hommes est si courte. Cette jeune femme qui a appris sa litanie par cœur ne peut pas comprendre ce qu’elle ressent. Elle ne lui en veut pas, elle passera comme les autres devant son éternité.

Enfin, ce qui l’agace un peu quand même, c’est que Pietro la fixe du coin de l’œil. Malgré leurs mille anniversaires, elle sait bien qu’il aurait volontiers échangé quelques centaines d’années contre une seconde de caresses sur sa peau tiède et satinée. La chaleur humaine, elle sait bien que c’est hors de sa portée. A cette idée elle sent de nouveau sa colère bouillonner. Un grincement sort du marbre lorsqu’elle serre les dents, effrayant un oisillon perché sur son front. Il s’envole brusquement, frôlant les cheveux de la jeune guide en poussant un cri strident. Elle lève la tête, surprise, à l’instant précis où l’oiseau lâche un petit souvenir nauséabond au milieu de son front. Il s’en suit un moment de confusion et de cris divers. Petra éclate de rire, pince l’épaule de Pietro en le toisant du coin de l’œil. Comme s’il ne connaissait pas chacune de ses pensées !

Pietro hausse les épaules.

Il ne le montre pas mais il est très flatté que Petra tienne encore autant à lui après tant de siècles. Il n’a jamais trouvé le temps long près d’elle, elle est si vivante malgré les apparences. Ensemble, ils traversent les tempêtes et les révolutions sans une égratignure. Leur marbre est à l’épreuve du temps. Ils sont unis pour l’éternité par le talent de leur créateur. Et il ne l’a jamais regretté. Mais il était trop tôt pour le lui avouer. Il attendra encore un peu, sinon elle se croira tout permis pendant le prochain millénaire.

Ils ont bien le temps.

Toute l’éternité.

FIN

Une image…une histoire : Duo de marbre (1)

Elle ne se souvient plus du nom du sculpteur ni de l’année où il les a gravés dans le marbre. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle se sent bien ici, exposée plein ouest. Elle a toujours préféré le couchant, elle n’est pas « du matin ». Un coucher de soleil, c’est tellement plus romantique qu’une aube qui peine à se lever frissonnante de brumes, dégoulinante de rosée humide. Ainsi, orientée, elle peut paresser un peu le matin et n’ouvrir les paupières que lorsque la chaleur de midi caresse son visage.

Pietro se réveille .

Pietro, son compagnon, préfère la lumière du matin mais pour lui être agréable il ne le dit pas. Enfin, pas très souvent. Seulement quand sa patience est à bout. Il faut dire qu’ils sont là, côte à côte, depuis près d’un millénaire. Elle comprend qu’il trouve le temps long parfois. Surtout quand elle dort tard. Il a toujours détesté qu’elle dorme tard. Elle trouve cela touchant. Il s’ennuie quand elle dort, c’est une belle preuve d’amour. Surtout après mille ans de cohabitation !

Il faut savoir entretenir l’amour, alors, pour qu’il ne s’ennuie pas, elle lui raconte des histoires. Elle en a inventé des milliers, une chaque jour depuis mille ans. Elle a toujours eu une imagination débordante et comme il n’a pas beaucoup de mémoire, elle peut utiliser plusieurs fois les mêmes personnages. En fait, c’est un jeu entre eux, où personne n’est dupe du plaisir de l’autre. On se connaît si bien après mille ans, il faut bien garder un peu de mystère. Si d’aventure, l’inspiration lui manque, elle observe un peu le monde qui gravite autour d’eux. Elle n’a qu’à décrire ce qu’elle voit, rien de plus facile.

Pietro sourit au son de sa voix.

Depuis une centaine d’années, le site où ils vivent est devenu un haut lieu de pèlerinage touristique. Des centaines d’humains défilent devant eux chaque jour. Elle adore les observer en imaginant leur vie. Elle en a tiré une solide expérience de ces mille années. Désormais, elle peut comprendre ce qui bouillonne dans leur cerveau rien qu’en croisant leur regard. Leur inventer une vie à partir de leurs conversations ou de quelques détails vestimentaires, est un exercice qu’elle adore. Parfois, elle a même l’impression d’être comme eux, un être de chair et de sang. C’est grisant !

Mais sa belle imagination ne remplacera jamais les sensations dont ces humains jouissent à chaque instant de leur vie. Elle le sait bien. Pour eux, tout ceci est tellement normal qu’ils n’y prêtent plus attention. Pourtant, elle donnerait n’importe quoi pour sentir une vraie caresse sur sa peau ou la saveur d’un jus de fruit sur sa langue. Elle se délecte de la chaleur du soleil sur son visage, ou de la fraîcheur des gouttelettes de pluie dégoulinant sur ses épaules. Mais il lui manque le goût de la vie sur sa peau satinée. Elle en a des frissons rien qu’en l’imaginant. Elle n’ose même pas évoquer ce que pouvait être la douceur d’un baiser.

Pietro tressaille à ses côtés.

Sans s’en apercevoir, elle crispe ses doigts jusqu’à en faire craquer les jointures. Heureusement que la pierre est solide. Pour l’apaiser, elle lui fredonne la berceuse qu’il préfère. Le vent se lève, il joue dans la dentelle de pierre de ses cheveux sifflant pour l’accompagner. Pietro sourit et sa main se détend. Il faut qu’elle apprenne à maîtriser ses émotions, ou les mille ans à venir seront difficiles à supporter. Elle va faire un effort.

Pietro frissonne.

Mais voilà que se présente un autre sujet d’énervement. Elle soupire en silence. La nouvelle guide que le site a engagée pour la saison touristique se plante devant eux. De sa voix monocorde, elle récite son texte en hésitant toujours sur les mêmes mots. Elle ne fait aucun progrès, chaque jour elle débite les mêmes inepties d’une voix de crécelle en levant le menton. Sûrement pour compenser sa courte taille, pense-t-elle. Elle n’aime pas cette fille qui croit tout savoir et qui ne parle d’eux qu’en termes de qualité du marbre ou de références historiques. Elle a beau la fusiller du regard, cette péronnelle poursuit sa litanie de niaiseries. Ca l’énerve ! Et le regard de Pietro !

Pietro retient son souffle.

—> A suivre