Une image… une histoire : campanules 2/4

Photo Marie-Christine Grimard

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Marie, la fermière m’aimait beaucoup parce qu’elle n’avait eu que des garçons, et que j’étais la seule fille dans les environs. Elle me racontait des histoires de fées des bois et de princesses oubliées.

Souvent au moment où j’arrivais, elle finissait de traire ses vaches à la robe rousse tachetée de blanc. J’aimais leur regard doux encadré de longs cils qu’elles agitaient comme des éventails quand les mouches les agaçaient. Le plumeau qui ornait le bout de leur queue tentait de disperser l’armée de volatiles et plus d’une fois j’en pris un coup derrière les oreilles ayant oublié de me baisser à temps.

Une fois, la fermière me fit goûter ce lait crémeux tout frais produit, en pressant le pis de « La Brunette » elle envoya un jet directement sur ma langue. Je n’ai pas oublié ce goût de crème chaude et épaisse, douce et écœurante, à mi-chemin entre la pâte à crêpe crue et le lait de poule… 

Elle remplissait mon cruchon qu’elle nommait une « Berthe à lait » jusqu’à ras bord, fermait le couvercle dans un bruit de timbale de fer blanc en me recommandant de ne pas le renverser sur le chemin. Elle ajoutait six œufs dans mon panier et un petit fromage blanc frais du jour pour mon dessert, en précisant chaque soir :

« Voilà pour que tes os soient solides ! »

Un jour, elle avait glissé en plus un petit pot de gelée de mûres sauvages, aux reflets de violette, en clignant de l’œil avec un :

« Tu m’en dira des nouvelles … »

Son sourire était aussi doux que sa confiture. L’ombre de son regard est à jamais associé au goût des mûres dans ma mémoire.

C’est sans doute pour cela que chaque année en septembre, je continue à récolter des mûres sauvages sur tous les ronciers environnants, sans me préoccuper des griffures, pour retrouver ce goût de miel mauve en suçant un à un les petits fruits confits de sucre comme autant de bonbons enrobés de miel.

—>> à suivre

Une image, une histoire : lumière ! moteur !

« Sans émotions il est impossible de transformer les ténèbres en lumière et l’apathie en mouvement. »

Jung

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Photo Marie-Christine Grimard

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Lumière !

Moteur !

Action !

Tu entres dans le champ

Tous les projecteurs sont braqués sur toi

Il fait froid

Le bruit est assourdissant

Tu as peur

Tu cries

Tu hurles

….

Pourquoi suis arrivé là ?

J’aurais dû rester où j’étais !

Tout était si tranquille.

J’avais tout le temps devant moi.

Toute la douceur du monde à ma disposition.

Tout l’amour du monde pour moi seul.

Comment vais-je survivre ici ?

Ce monde est hostile, je le sens.

Qu’est ce qui va me donner la force de rester ?

Pourquoi ne pas repartir là-bas ?

J’y retourne !

Aille !

Ça fait mal !!

Au secours, aidez-moi !

Je hurles !

Encore plus fort !

Ils finiront bien par me laisser tranquille !

Au secours !

Quelqu’un m’attrape, au secours !

Je me tais

Plus un bruit

Silence

« Madame, tout va bien, c’est un joli petit garçon..

Gardez le contre vous.

Il va se réchauffer.

Regardez il vous reconnaît.

Il va prendre votre sein.. « 

Une image…une histoire : la vie est dans les détails

« Les esprits analytiques ne voient pratiquement que les défauts : plus la lentille est forte, plus imparfait nous apparaît l’objet observé. Le détail est toujours fâcheux. »

Fernando Pessoa

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Photo Marie-Christine grimard

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Parfois certains jours sont sans intérêt.

En avançant le long de la voie ferrée dans la grisaille du petit matin, elle se demande ce qu’elle fait là. Elle sait d’avance que ce ne sera pas le meilleur moment de la journée.

Elle ajuste son écharpe et remonte le col de son manteau, histoire de bloquer ce courant d’air glacé qui s’engouffre le long de son dos.

Un vélo la double dans le brouillard, elle l’entend s’éloigner dans un grincement de chaîne rouillée. Elle préfère encore être à pied, avec ce verglas, c’est un jour à déraper devant le capot d’une voiture.

Il ne manquerait plus que cela.

Enfin, un petit séjour à l’hôpital avec un pied dans le plâtre, lui permettrait de se reposer un peu. Elle hausse les épaules, honteuse d’avoir des idées pareilles. Elle arrive au bout de l’avenue et traverse sans regarder. À cette heure ci, les voitures sont rares.

Une main attrape son manteau par le col et la tire en arrière au moment où passe une voiture électrique qu’elle n’a pas entendu arriver. Elle tombe en arrière, et se retrouve assise au bord du trottoir. La voiture disparaît au carrefour, le chauffeur semble n’avoir rien vu.

Elle se retourne pour remercier celui qui l’a retenue en lui évitant un choc fatal.

Il n’y a personne. La rue est vide et silencieuse.

Elle se retourne, se demandant si elle n’a pas rêvé.

Derrière elle, le soleil se lève, faisant briller la clôture qui longe la gare. Elle s’approche des buissons qui lui cachent la voie ferrée. Les arbustes sont décharnés par l’hiver. Seuls quelques fils d’argent ondulent dans la brise, étincelants à jour frisant dans la lumière pâle du petit matin. On dirait des guirlandes de Noël. En les regardant, elle se retrouve trente ans auparavant, demandant à sa mère pourquoi il y avait des pompons dorés dans les buissons autour de leur maison.

« Ce sont les fées qui tissent des fleurs d’hiver pour remplacer celles que l’été a emporté avec lui. Lui dit sa mère. Ainsi les oiseaux trouvent encore de quoi manger quand il fait froid. Du moins, c’est ce que me racontait ma grand-mère.

En fait, moi je pense que ce sont les cheveux que les anges-gardiens ont perdu en s’envolant le matin après avoir veillé sur nous toute la nuit. Une fois, j’en ai vu un en me réveillant, le jour où la tempête avait fait tomber le grand cèdre à quelques centimètre de la maison. Je m’en souviendrai toute la vie tant il était beau ! »

Elle se souvient du regard émerveillé de sa mère lui racontant cette histoire.

Comment à-t -elle pu oublier ça ?

Elle s’approche de la clôture pour poser la main sur un des fils d’argent. Il tombe en poussière sous la chaleur de ses doigts. Un rire cristallin raisonne au-dessus de sa tête sorti de nulle part. Elle recule, un peu effrayée.

Sur la voie ferrée en contre-bas, arrive le TER de 7h 30. Si elle ne se dépêche pas, elle va rater son train. Elle descend les marches menant aux quais en courant, et monte dans le wagon juste au moment où les portes se ferment.

Il n’aurait plus manqué qu’elle rate son train après avoir failli se faire écraser. Quelle journée !

Au moment où le train démarre, elle lève les yeux vers la rue où elle se trouvait quelques minutes auparavant. Le vent fait onduler les cheveux d’anges du buisson, en douceur, comme si une main les effleurait. Un sentiment d’harmonie et de sérénité l’envahit.

Elle reste pétrifiée. Derrière l’ombre du buisson, le soleil dessine une silhouette lumineuse qui semble agiter le bras en guise d’au-revoir…