Atelier d’écriture de François Bon. Une image… une histoire: L’inconnu du matin

(J’ai écrit ce texte en lisant la proposition numéro 6 de François Bon pour son atelier d’écriture de l’été 2014: « ce que personne ne saura du personnage ». )

Je crains d’être un peu hors sujet, au moins pour la fin…

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L’inconnu du matin ….

Il marche seul tout au bord de ce trottoir. Chaque matin, il est là, regardant le ciel par-dessus les toits, détaillant les façades, examinant les passants. Il semble suivre un itinéraire précis connu de lui seul. Il semble habité par une idée, une seule, unique et belle idée. Il semble perdu dans un monde parallèle. Il avance comme on marche sur un fil, un pied après l’autre, juste sur le bord du trottoir. S’il perdait l’équilibre, il chuterait sous le flot des voitures.

Chaque fois, j’ai envie de le tirer par la manche pour qu’il s’éloigne du danger, pour qu’il revienne dans le droit chemin.

Je le croise quotidiennement en partant travailler. Il m’intrigue, il m’attire, il me fait peur.

La première fois, j’ai croisé son regard. Il était si fort que j’ai été obligé de baisser les yeux. C’était comme une brûlure, comme un ouragan. Le lendemain, quand je l’ai vu tourner au coin de la rue, j’ai traversé, pour ne pas le frôler de trop près. Une peur soudaine m’a envahi, celle d’être emporté dans son tourbillon, celle de perdre mon identité, celle d’oublier ma vie, celle de suivre son chemin.

Petit à petit, l’idée de le suivre a envahi mon esprit. Il fallait que je sache qui il était. Je voulais comprendre où le portait ce regard bleu. Un jour, j’ai attendu qu’il me dépasse, puis je l’ai suivi. Je me suis fait discret, j’ai rasé les murs. Il ne m’a pas remarqué. Il a marché toute la matinée, suivant un itinéraire sans queue ni tête. Puis il est entré dans un immeuble sombre, dont il n’est jamais ressorti jusqu’à la tombée de la nuit. J’ai repris le chemin de mon appartement, frustré, dépité.

Aujourd’hui, je saurai. Je vais l’attendre, et j’oserai lui parler. Je veux comprendre la source de la flamme qui l’habite.

Le voilà !

Il est là, au coin de la rue. Il arrive.

Je lui emboîte le pas. Mes pas résonnent sur les pavés. Les agents de la voirie lavent les trottoirs, à grand renfort de jet d’eau. Le reflet du soleil du matin transforme chaque gouttelette en minuscule arc-en-ciel. C’est magnifique, mais je ne prends pas le temps de les admirer, il ne faut pas que je perde sa trace. Lui, s’est immobilisé, et sourit devant cette lumière. Il a sorti un objet de sa poche, et l’a caché de nouveau avant que j’ai pu voir de quoi il s’agissait. Je me suis reculé tout contre le mur de l’immeuble voisin, et sa main n’était plus dans mon champ de vision. Il reste quelques secondes, puis repart de plus belle, à longues enjambées. Je m’essouffle.

Il tourne au coin de la rue, en direction de la Place de l’Hôtel de Ville. Il a disparu.

Il va être happé par la foule. Je vais le perdre. J’accélère le pas. Je m’essouffle.

Je débouche sur la place. Il n’est plus là.

Des couples se promènent, épaule contre épaule. Des enfants courent en zigzag. Des mères poussent des landaus. Des cyclistes récupèrent leur vélo. Des groupes échangent des plaisanteries. Des rires fusent.

Je l’ai encore perdu.

Je ne comprends pas la déception qui m’étreint. Après tout, cet inconnu ne m’est rien. Mais ce qu’il y avait dans son regard était si vrai, si vivant. C’est sûrement cela que je regrette. De ne pas avoir su ce qu’il pouvait y avoir derrière ce regard.

Un homme derrière moi apostrophe son épouse en désignant du doigt quelqu’un que je ne distingue pas.

  • Regarde, je te dis que c’est lui…

Je suis la direction qu’il indique avec son doigt pointé. Je reconnais mon inconnu. Il est planté au beau milieu de la place, un appareil photo devant le visage. A quelques mètres devant lui, un couple d’amoureux s’embrasse passionnément, tendrement enlacé.

Mon voisin achève sa phrase :

  • Regarde, je crois que c’est Monsieur D …

 

 

Le baiser de l'hôtel de Ville de Robert Doisneau

Le baiser de l’hôtel de Ville de Robert Doisneau

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Une Image…une histoire: Amours clandestines

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Pyrus était un beau chien, vigoureux, un géant au caractère enjoué, et toujours de bonne humeur.

La première fois qu’ils l’avaient vu, il était encore dans la fourrure de sa mère. Il tétait avec application, aspirant goulument, avec des petits soupirs de contentement entre chaque gorgée. Ils connaissaient sa mère depuis longtemps. C’était la chienne de leur voisin. Une montagne de muscles assortie d’une gentillesse à toute épreuve. Son fils aurait probablement un caractère similaire. Ils venaient de perdre leur vieux chien et ne s’en remettaient pas. Tout naturellement, ils étaient curieux de découvrir qui était ce jeune chiot, né le jour où leur compagnon était mort.

Léa surtout était impatiente de découvrir cette petite boule de poils. Elle avait toujours vécu en compagnie d’un chien, et ne pouvait se résoudre à s’en passer désormais. L’amitié sans faille de celui qui les avait accompagnés durant quinze ans, ne pourrait s’oublier. On ne remplace pas un chien par un autre chien. On découvre simplement un autre ami, une autre âme qui croise votre route et décide de la suivre avec vous.

Ce jeune chiot avait le regard doux et intelligent, il était vif et curieux. Lui faire découvrir la vie serait intéressant. Ils s’accordèrent avec leur voisin, pour en prendre soin dès qu’il serait sevré. Ce qui fut fait, et ni Léa et Alec, ni Pyrus ne le regrettèrent jamais. Son enfance fut sportive, et son âge de raison était parfois encore un peu « brouillon », mais il était si attachant, jusque dans ses égarements, que personne ne pouvait lui en vouloir. Ce sur quoi il était infaillible, était la sécurité de ses maîtres, et le hameau se souvient encore de la nuit où une troupe de renards s’était approchée des habitations, ce qui avait valu une nuit blanche à tous les villageois. La volée d’aboiements continus de Pyrus avait fait fuir les importuns, et le Père Jacques était venu récompenser le chien, en ayant trouvé au matin ses poules terrorisées, tremblant sur leur perchoir, mais encore vivantes.

On était ici à flanc de montagne, et les animaux sauvages étaient chez eux. Au cours des siècles il avait fallu apprendre à vivre avec ou malgré eux. Le monde avait beau avoir changé, la nature reprenait ses droits dès qu’on ne la surveillait plus. Alec et Léa avait choisi de vivre ici et en acceptaient les augures. C’était leur côté « baba cool », une réminiscence de leurs années soixante-huitardes.

Pyrus s’était vite mis au diapason de ses maîtres. Il était gentiment rebelle comme eux, n’aimant pas les sentiers battus, et préférant l’aventure, à la tranquillité d’une chaîne. Alec avait bien essayé de lui inculquer quelques règles, notamment pour éviter qu’il se mette en danger. Mais, le résultat était souvent surprenant et les réactions du chien assez imprévisibles. Il était capable de rester devant la porte pendant des heures en attendant ses maîtres en ne laissant entrer personne, y compris la famille proche. Il était accueillant pour certains inconnus et agressifs pour d’autres, sans que l’on sache pourquoi. Cependant à la longue, Léa finit par comprendre que son chien avait toujours raison, et que les personnes qu’il n’aimait pas à priori, se révélaient souvent fourbes et hypocrites. Maintenant, quand elle faisait une nouvelle connaissance, elle ne pouvait s’empêcher de regarder du coin de l’œil, l’effet qu’elle faisait à son chien…

Ce matin-là Pyrus avait encore disparu. Depuis quelques temps, il était souvent absent. Alec essayait de rassurer Léa, en lui rappelant qu’un chien aussi sportif avait besoin de courir ; il revenait souvent en sueurs, la langue pendante, avec dans les yeux, une lueur de contentement suprême. Et ils ne pouvaient lui en vouloir, tant il avait l’air heureux. Après tout, c’est pour cela qu’ils l’avaient accueilli chez eux, pour qu’il soit heureux…

A midi, il n’était toujours pas rentré. La campagne alentour était recouverte d’un manteau neigeux, glacé et persistant depuis plusieurs jours. Léa était inquiète, rivée à la fenêtre de la cuisine, surveillant la colline derrière la maison, Pyrus revenant souvent par ce chemin-là. Alec ne savait plus quoi lui dire.

En milieu d’après-midi, n’y tenant plus, elle s’équipa pour sortir sans un mot. Alec soupira, mais sachant que rien ne la ferait changer d’avis, il s’habilla également et décida de l’accompagner. Ils sortirent dans le vent glacial, que le soleil blanchâtre de l’hiver ne faisait que rendre plus froid encore. Léa montra à Alec les traces qui partaient de la maison, et se dirigeaient vers la colline du Nord. Les grosses pattes de Pyrus étaient faciles à reconnaître et à suivre. Elles s’arrêtaient dans un bosquet de résineux. Ils avaient beau appeler leur chien, ils n’obtenaient aucune réponse et Léa et Alec échangeaient des regards de plus en plus inquiets. Le bosquet n’était pas très étendu, mais sous les branches, il faisait très sombre, et ils craignaient de passer à côté du corps de leur chien sans l’apercevoir. Qu’avait-il pu lui arriver ?

Après de longues minutes de vaines recherches, ils allaient renoncer, quand Léa siffla l’air d’une berceuse que Pyrus aimait entendre, en désespoir de cause.

Est-ce cet air de musique qui le décida à se montrer ? Etait-ce autre chose ?

Ils entendirent un gémissement en guise de réponse, et se précipitèrent dans la direction du bruit. Ils restèrent pétrifiés par la scène qu’ils découvrirent.

Pyrus était allongé à côté d’une Louve grise, magnifique bête aux yeux jaunes, qui était en train de mettre bas, avec difficulté. Elle était couchée sur le Flanc, avait perdu beaucoup de sang, souffrait, et gémissait à chaque contraction. Les choses semblaient mal se dérouler. Elle n’avait plus la force de se défendre et de protéger ses louveteaux de ces intrus. Pyrus se leva à l’arrivée de ses maîtres, implorant leur aide des yeux et de la voix. Alec et Léa, effrayés par la présence de la Louve ne bougeaient plus. Pyrus passa derrière Léa, et la poussa doucement du museau pour qu’elle s’approche de la bête en souffrance. Leur complicité était évidente, Léa décida de lui faire confiance, et tout en prononçant des paroles apaisantes, entrecoupées de l’air de la berceuse, elle fit quelques pas vers elle. La Louve leva la tête brusquement, et Léa s’immobilisa. Mais Pyrus gémit de plus belle et la poussa de nouveau. La louve lâcha prise, laissant retomber sa tête, épuisée. Elle semblait avoir perdu connaissance. Léa s’agenouilla près d’elle. Le Louveteau était bloqué dans sa matrice, se présentant par le siège, les deux pattes en avant. Elle avait fait une hémorragie importante, et Léa pensa qu’elle était arrivée trop tard. Mais devant le regard confiant et impatient de Pyrus, elle se décida à tenter le tout pour le tout. Attrapant le bébé, elle le tira doucement à l’extérieur, et à force de patience, finit par délivrer la bête. Elle frotta le louveteau avec les feuilles mortes qu’elle trouva autour de la tanière de la Louve, pour le réchauffer, et la vie étant souvent la plus forte, le bébé se mit à vagir, puis se dressa brusquement sur ses pattes, en vacillant, comme un château de cartes.

La Louve gémit de nouveau, rassembla ses dernières forces et poussa de nouveau, et un second louveteau fut expulsé d’un seul coup. Celui-ci était le portrait exact de Pyrus. Alec regarda son chien, qui se redressait pour lécher sa progéniture, et semblait très fier de lui.

La louve se redressa un peu, retrouvant la force de regarder ses enfants, et commença à gronder en direction des humains. Léa et Alec se levèrent rapidement et se reculèrent. Pyrus s’interposa en un instant entre la Louve et ses maîtres, et aboya en guise d’avertissement. Aussitôt la Louve se calma, tout en surveillant les humains, pour qu’ils ne s’approchent pas de ses louveteaux.

Léa et Alec quittèrent le bosquet avec regrets, n’osant pas appeler Pyrus pour qu’ils les suivent. Ils regagnèrent leur maison, un peu déroutés, tristes comme s’ils avaient perdu leur chien. La soirée fut sombre et froide. Après quelques heures, ils parvinrent à en parler, et échangèrent leurs impressions sur la scène extraordinaire qu’ils venaient de vivre. La beauté de cette Louve, et de ses louveteaux, la fugue de leur chien et son avenir avec eux, tout ceci tournoyait dans leurs têtes comme un vent de tempête. Epuisés, ils finirent pas aller se coucher, l’absence de leur chien commençant déjà à leur peser.

Le lendemain matin, le soleil se levait faisant resplendir les cristaux de neige, où les empreintes de Pyrus formaient une succession d’étoiles jusqu’au bosquet. Lorsque le soleil arriva au sommet des pins, Léa qui était derrière la fenêtre de la cuisine depuis le petit matin, vit un groupe d’animaux sortir du bosquet en direction de l’ouest. Elle distingua les quatre silhouettes, magnifiques, fièrement dressées à contre-jour, celles de la Louve gigantesque et de ses deux louveteaux en file indienne, suivie de celle de Pyrus. Les animaux suivirent la colline jusqu’à l’orée du bois. Les yeux de Léa se remplirent de larmes, elle essaya de graver dans son esprit l’image de cette procession, qui serait aussi la dernière image qu’elle garderait de son chien.

Elle ne le quitterait pas des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la forêt. Après tout, c’était là son destin. S’il était plus heureux loin d’eux, elle l’accepterait. On ne peut aimer les gens et vouloir les garder pour soi. Le plus beau cadeau qu’elle pouvait lui faire, était de lui rendre sa liberté.

Les larmes lui brouillaient la vue. Elle s’assit dans la cuisine en sanglotant bruyamment. Elle n’avait plus la force de regarder. Dans sa tête passaient en boucle toutes les images de l’enfance de son chien, toutes les bêtises auquel elle avait ri, toutes les caresses échangées…

Comme la vie était dure…

Alec entra dans le cuisine, l’entoura de ses bras, lui dit qu’ils étaient ensemble pour affronter ce chagrin. Mais elle ne l’entendait pas, ou très loin, dans une sorte de brouillard.

Soudain, un cri. Dehors.

Non, pas un cri, un aboiement. Celui de Pyrus !

Ils se précipitent vers la fenêtre, tous les deux dans un même élan.

Il est ici, aboyant joyeusement devant la porte, battant l’air de sa queue. Il est heureux d’être revenu. Il les a choisi.

Ils ouvrent la porte, et Pyrus se précipite à l’intérieur, aboyant joyeusement autour d’eux. Ils leur fait la fête. Puis il se dirige vers sa gamelle, la boit d’un seul trait, et vide son écuelle en quelques secondes. Il revient vers eux, semblant rire d’être ici, pose sa tête sur les genoux de Léa qui s’est assise, sentant ses forces l’abandonner. Et il la regarde, au fond des yeux, fixement et dans ce regard, elle peut lire tout l’amour du monde. Il pousse un profond soupir, elle caresse ses oreilles, et il se couche à côté de sa chaise, le nez sur ses pieds, et il s’endort.

Léa n’ose plus bouger, elle échange un sourire avec Alec, qui hoche la tête et sourit à son tour. C’est sûr, cette première journée de neige, cette année, ils ne l’oublieraient jamais.

Photo du jour : Le mont de pierre

Ce soir, deux photos du Mont Saint-Michel que je trouve très belles et qui m’ont inspiré ce texte, bien que je n’y sois jamais allée.

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Ils ont charrié des tonnes de pierres, à dos d’homme ou de mulet.
Ils ont érigé une forteresse contre le démon, une abbaye dédiée au plus beau des archanges ailés.
Michel qui lutta contre les démons et les anges déchus, Michel qui serait le Christ lui-même, céleste et incognito, Michel méritait bien un palais fabuleux.
Ils ont choisi un rocher affleurant au milieu des sables mouvants, que la marée découvrait ou protégeait, que le vent décoiffait, que le soleil illuminait, que les tempêtes menaçaient.
Ils ont unis leurs forces, et leurs prières pour bâtir une merveille de pierre et de lumière.
Ils ont unis leurs prières pour honorer leur Dieu.
Ils ont unis leurs espoirs pour bâtir un monde sans démons et sans haine.
Ils ont unis leurs âmes pour célébrer la paix, pour partager l’amour au ciel et sur la terre.

Que nous reste-t-il de leur œuvre ?
Un amas de pierres dentelées, où les mouettes nichent et se reposent.
Un dédale de couloirs, d’escaliers, de tourelles, où les touristes se perdent.
Une forêt de flèches, une profusion de vitraux, une montagne sculptée qui voulait s’envoler vers le ciel, à l’image de son archange d’or ailé.
Une ferveur concrétisée.
Une Foi éclatante.
Une conviction évidente.
Un témoignage ayant traversé les âges pour interpeller les incrédules.

Ce que la Foi fait faire aux hommes !
Le pire souvent.
Le meilleur parfois.
Ce meilleur-là vaut le détour, pour le découvrir en tant que touriste ou tant que en pèlerin, mais surtout pour admirer en tant qu’humain, le travail accompli par d’autres humains.

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Les Filles de la Lune ( Partie 20)

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Lisa grandissait, prenant une part de plus en plus grande dans le travail de sa mère. Luna lui apprit toutes ses recettes et l’enfant semblait très douée pour les préparer.

La réputation de guérisseuse de Luna s’était étendue à toute la province, et les gens faisaient souvent une longue route pour venir lui demander de l’aide. Une grange avait été spécialement aménagée pour héberger les plus malades. Elle prodiguait ses soins sans relâche, même si en prenant de l’âge, peu à peu, elle s’épuisait. Lorsque Lisa eut vingt ans, elle la remplaça durant plusieurs jours, où Luna fut très affaiblie.

Pierre, qui vieillissait aussi, aurait voulu qu’elle s’arrête, mais elle lui expliqua que c’était impossible, aussi longtemps qu’on aurait besoin d’elle.  Elle ne refusait jamais d’accorder son aide à tous ceux qui lui demandaient, mais surtout pour les femmes en couche, elle ne comptait pas sa peine, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Elle avait mis au monde la plupart des enfants de la vallée depuis vingt ans.

Cependant, elle eut bientôt d’autres difficultés à surmonter. Elle se heurtait à l’hostilité grandissante de ses voisins que la venue d’étrangers au village dérangeait. Quand l’épidémie de peste courut la province, une réunion fut organisée dans le village, pour discuter de la manière de s’en protéger. Luna donna des conseils de bon sens à la communauté mais elle savait qu’elle ne pouvait pas grand-chose contre ce fléau, s’il arrivait dans le village. Des voix d’élevèrent de toute part, demandant que l’on ferme les portes et que l’on refuse l’accès aux étrangers venus de la ville. Le curé surenchérit, en regardant fixement Luna, prédisant à l’assemblée une période de grand malheur, si des personnes continuaient à défier la puissance de Dieu, par des pratiques magiques et diaboliques.

Elle sentait que ses forces déclinaient, et qu’elle n’aurait pas longtemps la force de lutter contre l’obscurantisme et la superstition. Alors, elle accepta de fermer son asile, pour le temps de l’épidémie, et tenta de rassurer les villageois en affirmant qu’elle n’utilisait pas de magie. Elle ajouta que chacun ici le savait bien, ayant déjà bénéficié de ses services. Elle se tenait droite devant eux, la tête haute, et les balayait tous du regard, mais elle savait qu’elle perdrait cette bataille. Un à un, ils baissèrent la tête, n’ayant rien à lui reprocher, mais elle savait bien qu’au fond, ils avaient peur d’elle et de sa puissance qu’ils ne comprenaient pas.

Elle craignait que cette peur ne se transforme bientôt en une violente hostilité déclarée, qui forcerait sa famille à quitter le village. Elle céda, et accepta les conditions posées par la communauté. Mais elle n’oublierait pas le visage fermé du curé, qui lui jeta un regard de haine, lorsqu’elle traversa la grange, après avoir déclaré qu’elle arrêterait son office pour le bien de tous.

Cette nuit-là, elle fit un rêve prémonitoire, comme à chaque instant décisif de sa vie. Au réveil, elle n’en parla à personne, surtout pas à Pierre. Mais celui-ci sut immédiatement que quelque chose avait changé, en croisant son regard, ce matin-là.

Il eut beau la questionner, elle ne dit rien de son rêve mais se serra contre lui en disant simplement :

  • Pour le temps qu’il nous reste, ne perdons pas un instant du bonheur d’être ensemble. Je vais arrêter ma tâche pendant quelques temps et rester avec vous, profiter de votre amour et transmettre à Lisa tout ce qu’elle devra savoir.
  • Pourquoi ce revirement ? demanda Pierre qui n’était pas dupe.
  • Je réalise que la vie est courte, et que je me suis plus préoccupée des autres que de vous. J’ai envie de me consacrer à ma famille pour le temps qui me reste. Qu’en penses-tu ?
  • Me diras-tu ce qui t’a fait prendre cette décision ? insista Pierre.
  • As-tu noté l’hostilité qui monte dans le village, envers mes pratiques ? dis Luna.
  • Sans doute, mais ce n’est pas nouveau et jusqu’ici ceci ne t’avait jamais arrêtée ! Il y a une autre raison. Tu ne peux me cacher certaines choses, tu sais. Je te connais trop bien. Mais je respecte ton silence. J’espère simplement que le jour venu, si tu en as besoin, tu accepteras mon aide.

Luna qui avait toujours été si forte, sentit les larmes monter. Elle détourna le visage pour que Pierre ne les remarque pas, mais la statuette se mit à scintiller de rouge, comme chaque fois qu’elle avait une intense émotion.

Pierre la prit dans sa main, et insista :

  • Je serai là, avec toi !
  • Je le sais , répondit Luna d’une voix brisée par l’émotion, relayée au loin par le hurlement de la Louve.

Sans un mot, ils restèrent l’un contre l’autre, les yeux dans les yeux, jusqu’à ce que le cri de l’animal s’éteigne dans la nuit.
A suivre …

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Les Filles de la Lune ( Partie 19)

EMMADIMA

Les mois puis les années passèrent. Luna et Pierre poursuivaient leurs taches, élever leurs enfants, faire prospérer leur terres, aider les villageois qui avaient besoin des remèdes de la déesse, prendre une part active à la vie du village. Un petit Louis était arrivé dans la famille, puis un petit frère prénommé Paul.

La vie quotidienne était parfois dure, et éprouvante. Lorsque la mère de Luna rendit son dernier souffle dans les bras de sa fille, elle se sentit brusquement découragée, sa mère étant la seule personne qui partageait ses secrets et l’aidait dans la préparation de ses médecines. Elle savait qu’elle n’aurait pas pu la sauver, et autant elle aidait souvent ses voisins à admettre la mort de leur proche, autant elle eut beaucoup de mal à accepter celle de sa propre mère. Rien n’aurait pu la tenir en vie, son corps était usé et malade, et sa disparition fut une délivrance pour elle. Mais Luna lutta contre son envie de demander son aide à la déesse pour repousser l’échéance. Elle aurait voulu qu’elle reste encore un peu près d’elle, qu’elle ne l’abandonne pas encore. Elle savait que ceci n’était que de l’égoïsme, mais ne pouvait s’empêcher de le désirer. Elle avait encore besoin de sa mère. La déesse aurait pu …

Il fallut trois jours à Luna pour sortir de la torpeur où elle était plongée depuis l’enterrement de sa mère. Elle en avait besoin pour pouvoir aller plus loin. Elle posa la statuette devant elle, sur la grande table de bois, où elles préparaient les plantes, ensemble. Elle revoyait sa mère triant les essences, et les nouant afin de les faire sécher. Dans son esprit, elle laissait défiler les images des jours anciens, quand son père était encore présent, quand la mère lui avait appris la différence entre les plantes du diable et celles de la lune, quand elle avait fabriqué son premier onguent seule, quand elle était rentrée de la forêt le jour de ses vingt ans et avait posé la statuette sur la table comme aujourd’hui, et que son cœur de rubis avait pulsé devant leurs yeux émerveillés, tel un joyau battant pour elles seules.

Pierre et les enfants respectaient son chagrin, et attendirent patiemment qu’elle aille mieux. Lisa, leur fille ainée, prit le relai de sa mère pour les tâches quotidiennes, et les deux plus jeunes lui cachèrent leurs larmes pour ne pas augmenter son chagrin.

Le troisième jour, était celui de la pleine lune. Luna attendit le coucher du soleil et se leva brusquement, demandant à Lisa de l’accompagner. Elle rassura d’un regard Pierre, qui la regardait en fronçant les sourcils, caressa la tête des deux plus jeunes, prit la main de Lisa, et sortit de la maison, en accrochant la statuette de la déesse de nouveau contre son cœur.

–         Où allons-nous, maman, demanda Lisa un peu inquiète.

–         Je vais te présenter à une amie, répondit Luna. Il est temps que tu fasses sa connaissance, même si elle te connaît déjà.

–         Qui est-ce ? insista Lisa.

–         C’est mon guide, dit sa mère. Quand, j’ai des doutes ou des interrogations, je vais la voir, et elle m’aide à poursuivre mon chemin.

Les deux femmes s’engagèrent sur la route qui sortait du village. Luna tenta de rassurer sa fille.

–         Ne t’inquiète pas, ma fille. Rien de fâcheux ne nous arrivera. Fais-moi confiance !

–         Je n’ai pas peur, puisque je suis avec toi, répondit la fillette.

Luna lui sourit, la prit par les épaules, et en la regardant au fond des yeux, ajouta :

–         Tu es la chair de ma chair. Tu es ma lignée lunaire. Je suis la fille de la déesse et toi, ma fille, tu poursuivras notre chemin. Le temps est venu que je te transmette notre savoir. Tu apprendras peu à peu, et les gouttes de sang de la Lune, notre mère coulant dans tes veines, te donneront la force nécessaire à poursuivre, puis à transmettre sa sagesse. Les choses ne te seront pas difficiles, tu les connais déjà, il faut simplement que tu les redécouvre. Elles dorment au fond de ton âme et je t’aiderai à les réveiller.

Lisa baissait la tête, n’ayant pas confiance en elle-même. Elle dit :

–         Je ne serai jamais aussi sage que toi. Je ne saurai jamais…

–         Tu l’es déjà, il suffit de laisser ton esprit s’ouvrir à la magie. J’ai confiance en toi, et je t’apprendrai, lui dit Luna en la serrant dans ses bras.

L’enfant avait les larmes aux yeux. Luna lui sourit et peu à peu le regard de Lisa s’éclaira.

La lune se levait, et lorsqu’elle éclaira l’orée de la forêt, Luna dit à sa fille :

–         Viens, mon petit amour, je vais te présenter à notre Déesse-Mère.

Elle l’entraîna par la main, sur le chemin, en direction du bois. L’enfant n’avait plus peur. Luna sentit que sa main ne tremblait plus. Elle accéléra l’allure jusqu’aux rochers qui bordaient les premiers bouquets d’arbres. Un peu essoufflée, elle s’arrêta et attendit. L’enfant se tut, sentant que l’instant était solennel.

On entendit un frôlement dans les fourrés, puis une bête gigantesque apparut entre les arbres, dont on ne vit d’abord que le regard flamboyant.

–         Bonjour, ma Mère, dit Luna en ne lâchant pas la main de Lisa. Je suis venue te présenter ma fille, Lisa.

Les deux femmes s’arrêtèrent devant le plus grand chêne. Lisa osait à peine respirer, lorsqu’elle vit une louve gigantesque, sortir de la forêt, majestueuse. Elle avança jusqu’à elles, et s’arrêta à quelques mètres, s’assit sur son derrière, et tout en ne les quittant pas des yeux, hurla à la Lune montante.

A ce signal, Luna et Lisa s’assirent en face d’elle, et Luna posa la statuette devant elle. Celle-ci s’illumina de rouge, et scintilla, éclairant leurs trois sourires. Le secret de ce qui se passa alors entre elles, marqua à jamais l’esprit de Lisa. Par la suite, il serait gardé successivement par toutes les femmes de sa lignée, comme un trésor.

 

LOUVE

Une image…une histoire: Histoire Anglaise

wisteria

 

Ce voyage, Laure l’attendait depuis une année entière.

Elle avait choisi d’aller à contre-courant, comme à son habitude, mais lorsqu’elle vit le groupe de voyageurs qui l’accompagnerait dans cette visite de la campagne profonde anglaise, elle eut soudain quelques doutes, et commença à regretter son choix.

Elle était passionnée de botanique depuis toujours. Elle souhaitait explorer les trésors de la campagne anglaise et ses jardins centenaires entretenus avec amour par des générations successives de passionnés. Elle avait fait un voyage « linguistique » l’année de ses quinze ans, et avait gardé un souvenir ébloui du dégradé de vert de la région où elle avait séjourné. Quand elle découvrit la moyenne d’âge de ses collègues participants à l’excursion, elle faillit renoncer. Mais après quelques minutes de conversation avec sa voisine de car, elle eut honte de ses préjugés, tant l’érudition de la vieille dame était grande. Elle l’aurait écoutée pendant des heures, lui raconter l’histoire des manoirs qu’ils allaient visiter. Ce qu’elle fit d’ailleurs.

A chaque escale, sa compagne lui ayant expliqué l’histoire familiale du lieu, elle avait l’impression d’y être déjà venue. Ils enchaînèrent les visites pendant cinq jours, les jardins à l’anglaise rivalisant de beauté et d’originalité. Laure prenait des notes, et faisait quelques ébauches de couleurs pour ses futures aquarelles.

Le dernier jour, ils arrivèrent près de Leeds, dans un manoir où vivaient deux sœurs très âgées, d’après la plaquette de l’agence de voyage. Elle avait l’impression d’être revenue au siècle dernier, ou sur le théâtre de la pièce « Arsenic et vieilles dentelles ». Après avoir visité le jardin, réputé pour ses wistérias, le groupe écoutait les propriétaires sur le perron d’entrée, leur expliquer leur arbre généalogique. Laure était restée en arrière, admirant les brassées de fleurs de wistérias qui encadraient une fenêtre aux carreaux losangiques typiques de la région. Elle n’avait pas remarqué le jeune homme qui la regardait à travers les carreaux, jusqu’à ce qu’il l’interpelle effrontément :

–          Et, ma jolie ! dit-il en entrouvrant un carreau.

–          Je vous en prie, répondit Laure, un peu vexée, nous ne nous connaissons pas !

–          Cela peut s’arranger, répliqua le jeune insolent. Venez un peu par ici, dit-il en désignant une porte de bois ouvragé située sur sa gauche. Je vais vous faire visiter, et je me présenterai dans les règles de l’art, si cela peut vous faire plaisir…

Son sourire était désarmant, et Laure se dit que cela lui ferait du bien d’échanger quelques minutes avec quelqu’un de son âge, pour changer. Voilà une semaine qu’elle voyageait avec des personnes qui auraient pu être ses grands-parents, et elle avait besoin de rire un peu. Elle accepta, et s’engouffra par la porte qu’il lui désignait.

Il semblait ravi de sa plaisanterie, lui expliquant qu’il n’avait pas vu de jeune et jolie demoiselle dans son manoir depuis des lustres. Il s’exprimait dans un anglais littéraire châtié, avait l’allure d’un gentleman, et portait au revers de son veston, une boutonnière de wistérias blancs identiques à ceux qui l’avaient attirée près de cette fenêtre. Laure se laissait séduire progressivement, par son humour et son sourire. Il lui fit faire le tour du propriétaire, lui expliqua l’architecture du sol au plafond, sans sortir de cette pièce immense, où on aurait pu faire entrer l’appartement de Laure. Il lui détailla la décoration et les perspectives sur le jardin. Laure admit volontiers que ce manoir était le plus remarquable qu’elle ait visité jusque-là. Il en fut visiblement très flatté. Ils achevèrent la visite en examinant tous les portraits de famille qui étaient exposés tout autour de la pièce. Laure remarqua tout de suite la ressemblance frappante de son hôte avec les portraits de ses ancêtres. Il ressemblait particulièrement à un jeune marquis du dix-huitième siècle, romantique à souhait, dont il avait le regard doux et les cheveux blonds. Laure allait lui faire remarquer cette ressemblance incroyable, quand les autres personnes de son groupe pénétrèrent dans la pièce.

–          Dommage, lui susurra son hôte à l’oreille, juste comme on commençait à se connaître mieux !

Laure ne répondit pas, se contentant d’un petit sourire complice. Le jeune homme, se retira au fond de la pièce, laissant la place aux deux vieilles ladies qui pilotaient le groupe de touristes. Elles n’avaient pas remarqué que Laure était déjà dans la pièce avant leur venue. Elles expliquèrent à leurs visiteurs l’histoire du manoir, dans des termes très proches de ce que venait de faire leur jeune parent pour Laure. Celle-ci, le regardait du coin de l’œil, alors qu’il hochait la tête régulièrement à la fin des phrases de ses parentes. Il fixait Laure et lui souriait en retour, et elle se sentait très flattée de cette attention particulière.

Les vieilles dames firent de nouveau le tour de la pièce, en détaillant chacun des portraits de famille, et l’histoire du manoir défilait avec les prénoms de chaque propriétaire successif. Lorsqu’elles arrivèrent au portrait du jeune marquis, Laure s’approcha pour mieux entendre, et elle remarqua que son compagnon se plaçait dans l’encoignure de la fenêtre, le visage dans l’ombre du rideau. Elle pensa qu’il ne voulait pas que les visiteurs remarquent sa ressemblance avec son ancêtre, sans bien comprendre pourquoi.

L’histoire du jeune homme avait été tragique. Il était si beau et fringant, que cela l’avait mené à sa perte et qu’il avait perdu la vie en se battant en duel pour les beaux yeux d’une dame qu’il convoitait alors qu’elle était promise au châtelain voisin. Leur hôte ajouta que ce défaut l’avait poursuivi toute sa vie, et qu’il ne pouvait pas résister aux beaux yeux des dames, et cela même après sa mort.

Elle jeta un coup d’œil circulaire à son auditoire et ajouta d’un air narquois :

–          Je vois que vous être sceptiques. Mais, c’est un fait avéré que mon jeune ancêtre continue ses frasques dans l’au-delà. Plusieurs témoins ont affirmé l’avoir vu, dans cette pièce même, et racontent qu’il sort de sa cachette quand il voit une demoiselle qui lui plaît entrer dans son château. Ainsi est née la légende selon laquelle il hanterait encore parfois ce salon à la recherche de sa belle amie, bien qu’il ait perdu sa vie pour elle.

Laure tourna la tête vers son jeune compagnon.

Il la regardait, un doux sourire sur les lèvres, une flamme passionnée éclairant son regard. Il porta sa main à ses lèvres, lui envoya un baiser, et disparut brusquement.

Sa compagne de voyage remarqua sa pâleur et lui demanda si elle voulait s’asseoir. Mais Laure ne l’écouta pas, elle se dirigea vers l’embrasure de la fenêtre où se tenait le jeune homme quelques secondes auparavant. Elle souleva le rideau, mais il n’y avait personne. Elle baissa les yeux, et remarqua un objet sur le sol.

C’était une grappe de wistérias blanc, montée en boutonnière à la mode du dix-neuvième siècle. Celle qui ornait le revers du veston de son compagnon. Elle en respira le parfum envoûtant en fermant les yeux, et entendit alors distinctement son oreille, la voix du jeune homme lui murmurer :

–          Dommage, juste comme on commençait à se connaître mieux !