Underground 9: L’histoire de Nicolas

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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Photo M.Christine Grimard

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Nicolas se dépêche de rentrer. Les jours sont encore courts et la fraîcheur de mars s’accroche aux ruelles. Il frissonne en passant à l’ombre des tourelles de l’évêché, pourtant il y a un beau soleil sur la place de la basilique. Il a toujours une appréhension lorsqu’il passe par ici, incompréhensible. Il lève les yeux vers les chiens assis qui habillent le toit. Les fenêtres sont condamnées depuis longtemps, il se demande ce qu’il peut bien y avoir dans ces greniers. Il aimerait bien visiter ces bâtiments un jour et voir la ville de là-haut. Il imagine les bâtisseurs du moyen-âge qui ont sculpté ces dentelles de pierre et les admire.

  • Quels artistes ! dit-il tout haut.

Derrière lui, un passant lève la tête suivant son regard et lui répond :

  • Vous ne croyez pas si bien dire. Les pierres sont comme au premier jour, et ils peuvent être fiers de leur travail !

Nicolas se retourne, dévisage l’homme. Il ne l’a jamais vu dans le quartier, à cette époque de l’année il y a peu de touristes. Il est vêtu sobrement d’une ample veste de toile et d’une houppelande qui le couvre des pieds à la tête. Une barbe grise lui mange le visage lui donnant un air de patriarche. Nicolas est impressionné par l’énergie qui habite son regard.

  • Vous semblez savoir de quoi vous parlez, lui répond Nicolas.
  • C’est mon métier, réplique l’homme, le regard embué, ou plutôt c’était ma vie…
  • Je ne voulais pas vous chagriner, murmure Nicolas soudain gêné. J’admire ces bâtiments chaque soir en rentrant chez moi, ajoute-t-il vivement pour faire diversion. Parfois, au couchant, les reflets qui éclairent les volutes de la corniche semblent venir de l’intérieur de la pierre. Je me suis toujours demandé comment ils avaient pu faire pour tailler tous ces détails à une époque où ils n’avaient rien !
  • En effet, répond l’homme enfin souriant, juste une belle force physique, quelques ciseaux et beaucoup de talent !
  • Oui, comme vous dites, beaucoup de talent… Nicolas hoche la tête. Ce minutieux travail de la pierre est très impressionnant.

 

Photo M.Christine Grimard

L’homme lui explique en quelques phrases, la signification des détails de la corniche. Il lui montre les symboles découpés à contre-jour et lui fait découvrir le vrai visage des gargouilles, lui narrant l’histoire de chacune. Nicolas est ravi, le soleil éclaire le fronton, faisant briller les sculptures. Il ne les a jamais détaillées aussi précisément auparavant. Le soleil descendant sur l’horizon les éclaire une à une, comme si elles se plaçaient volontairement sous le projecteur. C’est idiot mais il lui semble qu’elles apprécient que l’on parle d’elles.

  • On les croirait vivantes, dit-il en riant. On dirait qu’elles sourient quand vous parlez d’elle.
  • Elles sont là depuis si longtemps qu’elles ont appris le langage des hommes, à n’en pas douter, répond l’homme en éclatant de rire. N’est-ce pas mes belles ?

Nicolas jurerait avoir entendu un ricanement provenir du fronton en réponse à la question. Il jette un coup d’œil à l’homme qui le regarde en souriant.

  • Les apparences sont parfois trompeuses, mon jeune ami. Mais ne craignez rien, elles sont solidement arrimées depuis mille ans et ne vont pas venir se poser sur votre épaule. Vous avez vu trop de films. Venez plutôt avec moi voir l’horloge, au lieu de vous imaginer je ne sais quoi. Elle est si belle, dit-il en prenant le bras de Nicolas et en l’entrainant vers le parvis de la basilique.

Il gravit les marches d’un pas étonnamment léger eu égard à son âge. Nicolas le suit de plus en plus intrigué. Il lui montre du doigt une horloge enluminée d’or, sertie de pierres taillées. Elle repose sur quatre stèles soutenues par des personnages bibliques stylisés.

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Photo M.Christine Grimard

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  • Ces personnages représentent les évangélistes, explique l’homme, mais comme nous n’avions jamais vu leurs visages, nous avons pris l’équipe des sculpteurs comme modèles.
  • Comment le savez-vous ? demande Nicolas, la basilique a plus de mille ans !
  • Cela me semble évident, réplique l’homme en baissant les yeux. Il fallait bien se baser sur des visages connus. Simple déduction.

Nicolas avance au plus près de la façade pour détailler les visages en question. Le personnage de droite l’intrigue particulièrement. Le visage encadré d’une cape lui semble familier.

  • Savez-vous qui est celui qui est le plus à droite, demande-t-il à l’homme.
  • Il s’appelait Nicolas répond l’homme, comme vous et moi. C’est un prénom très ancien, savez-vous ?
  • Oui, je sais… répond Nicolas en se tournant vers l’homme à la houppelande. Comment connaissez-vous mon prénom ?
  • Je l’ai vu sur votre sac, cela m’a frappé parce que c’est aussi le mien. Je dois vous laisser maintenant, dit l’homme coupant toute discussion d’un geste de la main. Vous devriez visiter la basilique à vos moments perdus et regarder chaque statue en détail, ce sont des œuvres d’art. Cela plairait beaucoup aux hommes qui l’ont bâtie de savoir que des jeunes d’aujourd’hui apprécient encore leurs œuvres. Si vous avez d’autres questions techniques, je vous aiderai volontiers, cela me rappellera le temps lointain de ma jeunesse. J’habite là-haut, mais je descendrai lorsque je vous verrai en bas. A bientôt jeune Nicolas. Votre air intrigué m’amuse beaucoup, je me ferai un plaisir d’éclairer votre lanterne.

Sur ces dernières paroles, il lui tourne le dos se dirigeant vers la tour de l’évêché en éclatant d’un rire tonitruant.

Nicolas le regarde s’éloigner en silence.

Arrivé près de la porte, l’homme se retourne vers lui, le salue de la main, la tête à moitié dissimulée par sa cape.

Nicolas lève la main pour lui rendre son salut, mais suspend son geste devant l’évidence qui lui a échappé jusque là.

Ce visage, ce regard…

C’est celui de l’évangéliste de pierre.

 

Texte et photos M. Christine Grimard

Photos  de la Basilique St Jean de LYON

 

Photo du jour : à l’ombre de mes silences

photo M.Ch. Grimard

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‪L’ombre n’est que l’envers de la lumière ‬

‪La chaleur reviendra sur les jours et la douceur sur les nuits ‬

‪La vie patiente là dans le soleil ‬

Je la regarde, immobile à l’ombre de ce printemps naissant

Je compte les jours qui me restent

Je tente de retenir les minutes et les secondes

Je mesure les instants qui coulent sous ma peau

En flots d’espoir

En océan de joies

En vagues de plaisir

En déceptions ou vaines illusions 

Et je laisse la vie briller à l’ombre de mes silences

Jusqu’à l’ultime seconde où ne comptera plus que l’amour donné et reçu 

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photo M.Ch. Grimard

Vidéo : Jeux d’ombres et de lumières

“La clarté, c’est une juste répartition d’ombres et de lumière.”
 Johann Wolfgang Von Goethe
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Les sculptures monumentales d’Anthony Howe, m’ont souvent fascinée bien avant leur mise en lumière autour de flamme olympique de Rio, et j’ai déjà partagé ici certaines des vidéos les mettant en scène.

J’avoue que si l’une d’elles se trouvait dans mon jardin, je passerais un temps infini à l’admirer dansant dans le vent.

Il y a de la magie dans leur ballet, de la sérénité aussi, de la douceur et de l’énergie à la fois.

Au milieu de ces temps troublés où se dessine peu à peu un monde différent, sur le reste de la planète et dans notre pays, j’ai besoin de m’arrêter un peu au bord du chemin, de lever les yeux vers le ciel et d’admirer la course des nuages.

Ne plus penser à l’avenir incertain, ni au présent déconcertant, ne garder du passé que les beaux souvenirs sans en oublier les leçons.

Puis tout simplement, s’asseoir au pied de cette sculpture mouvante, se nourrissant de la caresse du vent.

Se laisser émerveiller et ne plus penser.

Parfois c’est indispensable.

Juste une respiration…

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Clichés 99 : L’éternel recommencement

« Il n’y a sur cette terre que des commencements. »

Madame de Staël

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photo M.Ch. Grimard

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Éternel recommencement

Grappe après grappe

Cousinage colorés

Cohabitation parfumées

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photo M.Ch. Grimard

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Voisinage des différences

Tout le monde partageant le même soleil

photo M.Ch. Grimard

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Chacun sa route

Vers la lumière

Sous un même ciel

Pour tous

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photo M.Ch. Grimard

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S’asseoir pour rêver un peu

à l’ombre des Glycines en fleur

Baignée de leur fragrance sucrée

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photo M.Ch. Grimard

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Demain sera un autre jour

Celui d’une autre lumière

Jaune Cytise

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Photo M.Christine Grimard

 

Photo du jour : Lilas rose et lilas 

Photo mcgrimard

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Petit matin d’avril, Lilas hésite entre jupon rose et corset mauve.

Lilas rose ou Lilas bleu.

Énergie masculine ou douceur féminine.

Entre vent d’hiver et brise de printemps.

Entre ombre et lumière.

Comment m’habiller ce matin ? Je n’ai plus rien à me mettre !

Hésiter entre force et délicatesse, entre colère et stupeur, entre découragements et détermination…

Pourquoi choisir après tout ?

Il me suffirait d’un sourire arc-en-ciel lancé à l’oiseau qui passe, pour que ce jour soit meilleur.

Il me suffirait d’une larme de parfum de Lilas emporté par le vent, pour que la vie me sourie.

Il me suffira d’un battement de cœur pour que la joie revienne.

Underground 8 : L’histoire de Luc

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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(Une fois n’est pas coutume, ce texte m’a été inspiré par le dernier billet de Jean-Paul Gallibert qui anime le blog EXISTENCE !

Qu’il en soit grandement remercié !)

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Photo M. Christine Grimard

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Luc rassemble ses outils, il lui manque son sécateur. Il a dû tomber quand il a escaladé le mur de la terrasse pour tailler ce lierre qui envahit tout. Ces vieilles demeures, aux rambardes pleines de ronces, il en a assez. Il faut bien prendre le travail là où il est, mais parfois il préférerait faire de la tonte au kilomètre plutôt que ce débroussaillage de parcs ancestraux laissés à l’abandon. Les propriétaires reviennent une fois l’an et il faut qu’à leur arrivée tout soit impeccable. L’équipe de nettoyage s’affaire dans les salons, les jardiniers ont trois jours pour finir de remettre le parc en état.

Luc jette un coup d’œil vers le balcon du premier. Lina secoue les tentures puis les étend sur la rambarde les unes sur les autres. Elles paraissent très lourdes mais elle garde la cadence. Elle semble pourtant si frêle. Luc voudrait pouvoir l’aider. Lui et Lina se connaissent depuis toujours, ils étaient à l’école ensemble. Il ne pensait pas qu’un jour…

Il est bien placé pour savoir qu’elle est volontaire et ne lâche jamais rien. Elle n’acceptera pas son aide même si sa vie en dépendait. Sa petite taille lui joue parfois des tours, elle disparaît totalement derrière un monceau de linge. Tant pis, il va l’aider quand même, de tout manière il a fini ici. Le lierre attendra, finalement la rambarde est plus jolie comme ça. Il caresse les feuilles de lierre qui semblent frissonner sous la paume de sa main. Il n’y a pourtant pas le moindre filet de vent. Il sourit à l’idée que le lierre apprécie sans doute le fait qu’il lui épargne le feu du sécateur.

Il grimpe le long de la façade, jusqu’au balcon et saute sur le seuil au moment où Lina ressort de la chambre avec un couvre-lit plus gros qu’elle. Essoufflée, transpirant à grosses gouttes, elle pousse un cri en voyant Luc atterrir devant elle.

  • Oh, tu m’as fait peur !
  • Attends, je vais t’aider, dit Luc en empoignant l’étoffe.
  • Je ne suis pas fatiguée, réplique Lina, les joues écarlates.
  • Je sais, répond Luc. Ça m’amuse !

Lina le regarde soulever la lourde pièce de tissu comme un fétu de paille et l’étendre sur la rambarde du balcon sans aucun effort apparent. Les mains sur les hanches, elle reprend son souffle et ébauche un sourire.

  • Tu vas me dire que tu passais là par hasard…
  • C’est ça ! Je me suis dit que la vue d’ici devait être agréable et je suis monté voir.

Elle hoche la tête, soulagée malgré elle.

  • Très bien ! alors puisque tu passais par-là, viens donc m’aider pour la seconde chambre, les rideaux sont encore plus lourds.

Elle l’entraîne à sa suite en riant. Luc, soulagé qu’elle n’ait pas ronchonné, lui emboîte le pas. Elle doit être épuisée pour accepter son aide sans broncher, cela ne lui ressemble pas. Il la regarde en coin, lui trouve les yeux brillants et le teint pâle. Elle a peut-être un peu de fièvre.

  • Tu as pleuré ? demande -t-il en hésitant.
  • Non, pourquoi tu dis ça ? réplique-t-elle les sourcils froncés.
  • Je ne sais pas, tu as l’air fatiguée et tu as les yeux brillants, regarde-toi. Répond Luc en lui montrant le miroir au-dessus de la cheminée.

Lina se retourne vers le miroir, examine son visage. C’est vrai qu’elle n’a pas bonne mine. Maintenant qu’elle y pense, elle se sent écœurée. Elle regarde Luc à la dérobée, il ne faut pas qu’il se doute… Elle secoue les épaules, autant ne pas y penser, il y a encore du travail.

Son regard est attiré par deux masques de carnaval posés sur le manteau de la cheminée. Ils sont magnifiques, de style vénitien. Elle n’en n’a jamais vu d’aussi beaux auparavant.

  • Regarde dit-elle à Luc, tu as vu ces masques, ils sont magnifiques !

Luc s’approche, prend un masque dans chaque main, en approche un de son visage et tend l’autre à Lina.

  • Ne touche à rien, s’insurge Lina. Ils doivent avoir beaucoup de valeur, ils ont l’air très anciens !
  • Essayons-les une seconde, réplique Luc. On ne va pas les faire fondre. J’aimerais te voir avec. Sur toi, il sera encore plus beau.

Lina sourit et se laisse prendre au jeu. Elle rassemble ses longs cheveux en un chignon torsadé et enfile le masque en bloquant le ruban dans ses cheveux. Elle fixe le miroir, éblouie par sa propre image. Derrière elle, le reflet du visage souriant de Luc la remplit de sérénité. Il pose le masque sur son visage, et elle ne voit plus que son doux regard sur elle. Un rayon de soleil traversant la fenêtre de la chambre vient frapper le miroir, les éblouissant. Ils clignent des paupières. Lina ferme les yeux, un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

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Héléna se dépêche de mettre les dernières touches à sa tenue de bal, quelques rubans de dentelles dans sa coiffure, quelques perles dans les torsades de ses cheveux, un peu de poudre sur les joues, un peu de parfum au creux de ses poignets. Le corset la serre plus que de raison, elle ne pourra pas rester longtemps sans respirer de la sorte. Il faudra bien qu’elle fasse bonne figure pourtant, personne ne doit savoir, pas même Lucas. C’est son secret. Elle le gardera autant qu’elle pourra. Il ne faut pas que l’on remarque sa pâleur ni son regard brillant.

Elle est presque prête, il ne manque que son masque. Il est posé sur le rebord de la cheminée, semblant la fixer de son regard vide. Elle le saisit d’une main tremblante, il va l’aider à cacher ce qui la tourmente. Lucas la reconnaîtra puisqu’il portera le même, et la musique les emportera jusqu’au bout de la nuit. Ils pourront enfin oublier les fâcheux et les jaloux et partager quelques instants de douceur à l’abri des regards. Ce soir derrière les masques, tout est permis.

Elle sort sur le palier, s’approche de la rambarde du grand salon. Lucas est en bas parmi les invités qui se pressent autour du buffet. Il porte le masque jumeau du sien, lève les yeux vers elle et sourit imperceptiblement. Elle aime tant ce sourire. Elle pose le masque sur son visage et noue le ruban sur les boucles de son chignon avant de descendre le grand escalier.

Elle s’approche de la première marche lorsqu’un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol, en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

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Lina ouvre les yeux. La lumière est éblouissante. Elle porte la main à son front douloureux mais ne rencontre qu’une surface froide. Un visage flou flotte au-dessus d’elle. L’image s’éclaircit peu à peu, elle reconnaît son masque jumeau. Elle lève la main vers lui, caresse la cire du masque, puis les cheveux de l’homme qui la regarde avec tant d’inquiétude.

  • Héléna, que t’arrive-t-il ? dit l’homme, les sourcils froncés, le regard brûlant sous son masque.

Elle veut le rassurer :

  • Ne t’inquiète pas Lucas, je n’ai rien. Un petit vertige c’est tout. Tout va bien. Aide-moi à me relever. Il ne faut pas faire attendre les invités. Le bal doit avoir débuté.

Luc pâlit et retire son masque pour mieux la voir. Elle semble si frêle, si fragile, recroquevillée sur elle-même avec ce masque qui lui mange le regard. Elle semble sortir d’un cauchemar.

  • Tu crois que tu peux te lever ? Il faudrait peut-être t’allonger un moment, Lina. Tu es si pâle, répond Luc.
  • Je ne peux pas, ils attendent que je rejoigne les invités pour ouvrir le bal. Lucas, aide-moi à arranger ma robe et je vais descendre au petit salon. Reste dans la grande salle il ne faut pas qu’ils nous voient ensemble pour le moment. Je te retrouverai dans la bibliothèque après la collation, j’ai besoin de te parler.
  • Pourquoi m’appelle-tu Lucas ? répond Luc et de quel bal s’agit-il ? Je ne savais pas qu’il y aurait un bal.

Lina le regarde, interdite. A-t-il perdu la raison ?

Son visage était un peu différent dans ses souvenirs. Il faut dire qu’elle ne l’a pas vu depuis plusieurs semaines et ce bal était l’occasion de les réunir de nouveau en toute discrétion parmi la foule. Une chance pour elle de pouvoir lui révéler son lourd secret. Elle ne comprend pas sa question. Elle a tellement mal à la tête…

Elle tente de se lever mais une violente douleur lui déchire les entrailles. Elle se recroqueville sur elle-même en se tenant le ventre. La nausée la reprend. Elle est secouée de spasmes qu’elle tente d’apaiser en respirant à fond. Enfin, les choses se calment, elle reprend un peu de couleur. S’appuyant sur le bras de Luc, elle se lève et se traîne jusqu’au fauteuil le plus proche.

  • Que t’arrive-t-il insiste Luc. Dis-moi, je m’inquiète pour toi, Lina. Pourquoi as-tu besoin de me parler ?
  • Il s’agit de notre avenir mais je ne peux te parler au milieu de tous les invités. Je te verrai plus tard Lucas, répond Lina en tentant de se lever. Il faut que je les rejoigne.
  • Mais enfin, Lina. Il n’y a aucun invité, regarde autour de toi. Nous sommes seuls, s’insurge Luc. Réveille-toi. Tu es en plein délire !
  • Pourquoi m’appelle-tu Lina depuis tout à l’heure ? Tu ne te souviens plus de mon prénom ? Tu exagères, nous ne nous sommes pas vus depuis quelques semaines seulement. Mon prénom est Héléna !

Aide-moi à arranger les rubans de ma robe, ils sont tout froissés, dit-elle en lissant les jambes de son jean de la paume de ses mains. Ce corset me serre tellement !

Luc, de plus en plus inquiet, ne sait plus que faire. Elle semble perdue dans son rêve, pose la main sur son visage et soupire :

  • Lucas, j’ai tellement mal à la tête, ce masque m’étouffe …

Luc tente de lui retirer le masque, mais n’y parvient pas. C’est comme s’il s’accrochait à son visage…

Il détache le ruban qui enserre ses cheveux et tire sur le masque, qui résiste de nouveau. Lina suffoque, les yeux injectés de sang. Luc tire plus fort, en vain. Lina ferme les yeux et tombe en arrière. Luc, effrayé par la pâleur mortuaire de ce masque privé de regard, hurle son nom.

  • Lina, Lina, respire ! Regarde-moi Lina. Réveille-toi. C’est moi, Luc. Lâche-la, toi, sale masque de carnaval !

Luc tire de toutes ses forces sur le masque mais rien ne se passe. Il ne sait plus quoi faire. Horrifié, il reste pétrifié en voyant un rictus se dessiner imperceptiblement sur les lèvres exsangues du visage de cire. Puis, les orbites laissent apparaître deux pupilles noires dilatées. Luc, bien qu’intimidé par ce regard monstrueux, ne lâche pas prise. L’autre éclate d’un rire démoniaque, tandis que Lina gémit sous le masque. Cette plainte, insupportable pour Luc, le transcende. Il tente de glisser le pouce entre la cire et le visage de Lina, mais l’autre resserre son étreinte. Le regard monstrueux balaye la pièce et se pose sur le second masque que Luc a posé sur le parquet. Il le fixe intensément, semblant vouloir lui transmettre son énergie vitale. Luc croise ce regard et comprend que le salut est là.

Il se précipite sur le second masque, prend son élan et saute à pieds joints sur le visage de cire, le faisant éclater en mille fragments informes. Immédiatement, un cri déchirant s’échappe des lèvres du monstre. Luc empoigne le masque pour l’arracher du visage de Lina, mais ne rencontre plus aucune résistance. Il jette le masque sur le parquet et l’écrase comme le premier.

Lina ouvre les yeux, un peu désorientée, Luc l’aide à se redresser.

  • Assieds-toi, tu as eu un léger malaise mais ça va aller maintenant.
  • Que s’est-il passé, demande-t-elle en jetant un coup d’œil autour d’elle.

Découvrant le désordre de la pièce, elle se lève d’un bond, furieuse contre Luc.

  • Qu’as-tu fait ? Il va falloir que je nettoie toute la chambre, regarde ça, cette farine partout sur le parquet !
  • Cette farine, c’est de la cire, répond Luc. Un trop plein de cire sur un parquet, c’est normal, il n’y a qu’à l’aspirer dit-il.

Joignant le geste à la parole, il met l’aspirateur en marche et aspire le tas de cire.

  • Voilà une bonne chose de faite, dit-il rayonnant en se tournant vers Lina. Aller, secouons les rideaux, puis on ira manger. Les émotions ça creuse !
  • Mais de quoi parles-tu ? Demande Lina. J’ai mal à la tête, il me semble que j’ai raté un épisode. Que faisions-nous avant que je…
  • Tu es tombée et tu t’es légèrement assommée, répond Luc, parce que tu es épuisée par ce travail. Je vais t’aider à finir cette pièce et tu iras te reposer un peu.
  • Il me semble que j’ai rêvé, poursuit Lina, perdue dans ses pensées. Je devais te dire quelque chose de très important, mais je ne souviens pas quoi. Il y avait une très belle femme, à la mode du grand siècle. Elle voulait que je garde son secret, mais je ne me souviens plus de quoi il s’agissait. La seule chose qui me revient c’est son prénom, Héléna je crois…
  • N’y pense plus, la coupe Luc, en la serrant dans ses bras. Je ne veux plus que tu penses à cette histoire. Allons, on va sortir d’ici et aller prendre l’air. On finira plus tard. N’y pense plus, viens avec moi.

Il l’attire rapidement vers la porte, ne voulant pas rester une minute de plus dans cette pièce. Il faut qu’il l’emmène loin de cette maison de fous. Elle le suit docilement jusqu’à la porte de la chambre, mais avant de passer le seuil, le regard dans le vide, elle se retourne et lui dit :

  • Attends, Lucas, je crois que j’ai oublié quelque chose…
  • Non, crie-t-il ! On sort d’ici immédiatement !

Il la tire dans le couloir et claque la porte de la chambre au moment où une longue plainte s’élève derrière eux. Ils descendent le grand escalier en courant et sortent sur le perron à l’instant où la fenêtre de la chambre du premier étage vole en éclat, répandant des milliers de petits bouts de verre sur la terrasse.

  • Ne restons pas là, dit Luc, en prenant la main de Lina.
  • C’est fini, répond-t-elle en souriant. Je crois qu’ils sont partis, maintenant. Regarde…

Elle lui montre le ciel où le soleil couchant dessine des volutes écarlates. Un arc-en-ciel s’élève au-dessus de la colline barrant l’horizon. Lina se serre contre Luc et dépose un baiser sur sa joue. Il la regarde, interdit tandis qu’elle poursuit :

  • J’ai un secret à te confier…

texte et photo M. Christine Grimard