Journal : Inexorablement …

« In three words I can sum up everything I’ve learned about life: it goes on. » Robert Frost

IMG_4590.JPG

***

20 avril 2015 :

***

Un cauchemar.

Une année de violences et d’horreurs.

Quatre mois où chaque jour apporte son fardeau de mauvaises nouvelles !

Jusqu’où la barbarie repoussera-t-elle encore ses limites ?

Ce ne sont que les facettes du même mal. La pyramide tourne, tourne et sur toutes les faces, apparaît la même image.

Cette image est celle d’un monde souillé de sang, celui d’enfants martyrisés, celui d’hommes décapités, celui de femmes utilisées, celui de vieillards massacrés, celui de naufragés entassées, celui de l’ humanité disparue.

Comment pouvoir dormir si ces images défilent sous mes paupières closes ?

Fermer les yeux.

Faire le vide.

Se laisser emporter par le vent.
Suivre la ligne des vagues, oublier … ne plus rien entendre, ne plus rien voir …

***

Le bruit du ressac me berce, et je m’endors. Le vent salé me caresse. J’avance dans les vagues vers le soleil couchant.

Soudain la nuit tombe et un froid glacial me paralyse. De sombres nuages étouffent la lune. Autour de moi, la surface de l’eau devient opaque, lourde. Une odeur de mort me prend à la gorge. La mer charrie des cadavres par milliers. Ils me submergent. Je vais me noyer avec eux. J’étouffe !

Je les repousse, je m’échappe, je sors de l’eau en courant et file vers la dune. Je grimpe jusqu’au sommet, j’irai me cacher dans la pinède, ils ne pourrons pas me suivre. Mais derrière la dune il n’y a plus rien, la pinède a disparu.

Devant moi, il n’y a plus que le désert. Du sable à perte de vue, ridé par le vent, nu, brûlant.

J’avance, le soleil est au zénith. Il n’y a plus de couleur. Tout disparaît derrière un brouillard brûlant. J’entends le vent siffler, à moins que ce soit ce serpent qui ondule sous le sable…

Soudain, un mur de briques colorées se dresse devant moi. Un lion magnifique y est sculpté en relief. Il tourne la tête vers moi, rugit de toute la force de son intemporelle beauté. Puis il se détache de son support et saute sur le sable. Il s’approche nonchalamment, ouvre la gueule et se prépare à m’engloutir. A cet instant, un enfant blond, portant une écharpe blanche d’une longueur démesurée, contourne le mur et se place entre le lion et moi.

Il lève le bras, et dit au lion:

– Inutile de faire le malin. Ton déguisement ne trompe personne. Tout le monde sait que j’avais demandé à l’auteur qu’il me dessine un Mouton. Même si ses dessins sont un peu naïfs, tu n’arriveras pas à te faire passer pour un lion !

Et se tournant vers moi, l’enfant poursuivit :

– Allez, réveille-toi, ce cauchemar a assez duré. Cela t’apprendra à lire les nouvelles avant de te coucher. Tu veux qu’ils te rendent vraiment folle, on dirait ! De toute manière, tu auras ton lot de souffrances quotidiennes au réveil. Regarde vers l’horizon, le vent de sable s’est levé sur la terre. Il suffit d’attendre suffisamment longtemps, pour que le sable recouvre les joies et les tourments. La certitude est que sur cette terre, tout passera …

***

A cet instant précis, cinq heures sonnèrent au clocher de St Jacques, et je me réveillai en sursaut, couverte de sueurs et de ce qui me sembla être une fine poussière de sable …

 ***

 

Photo du jour : Echanges

« Pour la plupart de gens, la générosité consiste seulement à donner.

Mais recevoir est aussi un acte d’amour.

Permettre à l’autre de nous rendre heureux, cela le rendra heureux aussi. »

Paulo Coelho Le Manuscrit retrouvé

BgOhBEzCMAAmD9e

Auteur inconnu

Donne-moi ta main,

Et prends la mienne …

Suivons le chemin

Il est si court

Qu’à cela ne tienne

Il nous restera l’Amour

Si tu veux bien.

Vases Communicants : Enfermement (Partie 2)

geole

Photo Olivier Savignat

 

Lucy sentit un vertige l’envahir à la vue de ce portrait qui était celui de la femme qu’elle avait laissée assise au sous-sol. Elle était si pâle que le gardien la fit asseoir. Pour la rassurer, il dit :

  • Vous n’êtes pas la première à l’avoir vue, vous savez. Il s’agit de l’épouse du propriétaire du château qui a disparu ici en 1875. On n’a jamais su ce qui s’était passé, mais on a retrouvé son corps glacé au fond de la geôle la plus profonde. Une enquête a conclu à une mort naturelle, mais il semble qu’elle avait reçu un coup fatal sur la tête, et on n’a jamais retrouvé ses bijoux, dont ce camée sculpté par un artiste de renom et qui avait une grande valeur. Il s’est murmuré que son époux avait eu des revers de fortune et voulait les vendre pour renflouer ses comptes. Ce camée étant un trésor de famille, elle refusait catégoriquement de s’en séparer. Toujours est-il qu’après sa disparition mystérieuse, les affaires de la famille se sont brutalement améliorées…
  • Je suis sûre que cette femme est bien celle à qui j’ai parlé en bas, insista Lucy d’une voix atone. Il faut aller voir !
  • Allons-y, répondit le gardien, si cela peut vous rassurer. Vous verrez qu’il n’y aura plus personne. Jamais quiconque ne l’a vue deux fois.

Lucy voulait en avoir le cœur net. Elle se leva et partit d’un pas décidé vers le sous-sol, suivie par le deux hommes. Le chauffeur de bus était très pâle, c’était un homme pragmatique et il détestait que le moindre imprévu essaye de lui gâcher son univers. Il grommelait en suivant Lucy :

  • Tout le monde va prendre du retard avec tout ça ! Je ne sais pas à quelle heure je vais rentrer, moi !
  • Il n’y en a que pour une minute, répliqua Lucy en s’avançant dans le corridor où elle avait vu la vieille dame pour la dernière fois.

Elle parcouru les deux geôles du fond puis revint vers les hommes qui l’accompagnaient. Elle se sentait soulagée de n’y trouver personne, mais avait du mal à rassembler ses idées. Elle avait donc eu une hallucination. Tout le monde sait que les fantômes n’existent pas…

  • Vous voyez, dit le gardien d’un ton triomphant. Il n’y a plus personne ici.
  • Oui, répondit Lucy, j’ai dû avoir une hallucination. J’avoue que je ne comprends pas ce qui m’arrive…
  • Pas grave, dit le chauffeur. Remontons maintenant, on ne va pas prendre plus de retard.
  • Attendez, une minute, répliqua Lucy soudain agitée. Il me revient quelque chose !

Sur ces paroles, elle se précipita dans le corridor, se baissa et tâtonna dans la poussière. Les deux hommes la suivaient du regard, en s’interrogeant. Il ne lui fallut que quelques secondes pour trouver ce qu’elle cherchait. Soulagée, elle le ramassa puis s’approcha des deux hommes, le bras tendu devant elle. Dans sa main droite, se trouvait le Camée du portrait.

Le gardien prit le Camée, confirma qu’il était presque identique à celui du portrait, puis appela le conservateur du musée et l’administrateur du château. Les deux hommes arrivèrent quelques minutes après, très intrigués. Ils demandèrent à Lucy de répéter son histoire et examinèrent le bijou sous toutes ses coutures. Ils étaient abasourdis que ce Camée, que des générations avaient cherché en vain, réapparaisse ainsi, par magie !

Ils demandèrent à Lucy de rester au château, le temps de démarrer l’enquête, et ils libérèrent le chauffeur qui se précipita vers la sortie, pressé d’en finir avec cette journée de folie. L’administrateur demanda à Lucy de le suivre dans son bureau pour examiner de plus près le camée et pouvoir le comparer avec celui du portrait.

  • Il me semble que vous aimerez en savoir un peu plus sur l’histoire de cette femme. Si elle vous a choisi pour retrouver son précieux Camée, il doit y avoir une raison !
  • Je ne sais vraiment pas pourquoi, répondit Lucy.

Ils s’éloignèrent en direction de l’escalier.

Lucy les regarda partir, puis se retourna vers l’endroit où elle avait aperçu la vieille femme pour la dernière fois. La geôle semblait vide mais elle savait maintenant que les apparences peuvent être trompeuses. Suivant son intuition, elle murmura :

  • Je crois que vous pouvez être tranquille maintenant. Votre trésor sera entre de bonnes mains. Vos descendants pourront l’admirer tout à loisir et se souvenir de vous. Il est inutile de rester emmurée dans votre souffrance. Cette prison est insalubre. Il est temps de la quitter. Cet enfermement a assez duré !

Seul le silence lui répondit.

Elle attendit quelques secondes, puis se dirigea vers la sortie. Elle comment à penser que ce lieu l’avait vraiment rendue folle.

Elle arrivait près de la lourde porte de bois sculptée barrant l’entrée des souterrains, lorsque celle-ci lui claqua violemment au nez, puis s’ouvrit de nouveau, laissant sortir un courant d’air glacial qui la remplit de terreur. Lucy se précipita dehors, prise d’une panique irrépressible. Une fois dans l’escalier, sa peur s’envola brutalement. Elle revint alors sur ses pas, pour en avoir le cœur net. Elle jeta un coup d’œil vers le corridor où elle avait trouvé le camée, tout était calme, et elle sut qu’il n’y avait plus personne ici.

Elle referma doucement la lourde porte derrière elle, et emprunta l’escalier, un sourire aux lèvres.

Certaines journées laissent des traces dans une vie. Lucy songea qu’elle se souviendrait longtemps de cette petite visite dans les geôles du château. Dans le hall d’entrée, le soleil couchant donnait aux murs, des teintes de miel. Le château lui-même semblait heureux de cette paix retrouvée.

… Fin …

Vases communicants : Enfermement (Partie 1)

Je reprends ici l’échange avec Olivier Savignat publié début avril dans le cadre des vases communicants, pour ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de le lire. Ce texte me fut inspiré par la photo qu’il avait faite des geôles du Château de Joux

geole

Photo Olivier Savignat

 

Lucy avait toujours aimé visiter les vieilles pierres. Se promener sur les traces du passé, imaginer les hommes qui avaient sculpté ces statues ou bâti ces colonnes, la faisait rêver. Elle était persuadée que les lieux gardaient le souvenir des gens qui y avaient vécu, même si elle n’était pas sûre de croire aux fantômes. Elle aurait bien voulu en rencontrer un au moins une fois dans sa vie, tout en le redoutant aussi… Mais elle n’était pas à une contradiction près.

La vie n’était-elle pas un amas de contradictions ?

Ce jour-là, elle s’était dévouée pour accompagner un groupe de dames âgées, de la maison de retraite voisine. On cherchait des volontaires pour cela, elle avait répondu à une annonce déposée dans sa boulangerie de quartier. La journée avait bien commencé, le soleil était de la partie. La visite prévue les conduisit dans un château médiéval des environs de la ville qu’elle n’avait jamais visité, bien qu’étant native de cette cité. Accompagner vingt personnes, dont certaines avaient été à l’école avec sa grand-mère, s’avéra plus amusant qu’elle ne l’aurait cru. Nombre d’entre d’elles avait un sens de l’observation aiguisé très étonnant et une mémoire à faire pâlir d’envie un pachyderme. Elles faisaient des plaisanteries et riaient entre elles comme des pensionnaires de quinze ans, se remémorant leurs souvenirs de voyages d’étude. Lucy apprit des tas d’anecdotes sur la construction du château. La journée passa en un éclair, et déjà il était temps de regagner le bus du retour.

Au moment du départ, une des pensionnaires manquait à l’appel. Sa voisine de chambre expliqua aux accompagnants qu’elle l’avait vu descendre vers les geôles du château au second sous-sol et qu’elle ne l’avait jamais vue remonter. Lucy se proposa d’aller à sa recherche, et partit en courant vers les souterrains sans attendre la réponse. Elle s’inquiétait pour la vieille dame et s’en voulait de n’avoir pas vérifié que personne ne restait en arrière avant de remonter avec son groupe.

La lumière commençait à descendre, et les pierres prenaient une teinte orangée. Mais plus elle s’enfonçait dans les salles voûtées, plus l’obscurité s’épaississait. Elle avait parcouru toute l’aile est et commençait à désespérer, personne ne répondant à ses appels. Dans la dernière salle, enfin, elle vit une silhouette sombre se détacher sur l’ombre des barreaux du soupirail. Elle ne put s’empêcher de frissonner. Il faisait très humide et très froid dans cette partie reculée de la prison médiévale.

La vielle dame était tournée vers l’ouverture étroite, elle avait remonté sur ses cheveux le châle sombre qui enserrait ses épaules voûtées ; la tête penchée vers la meurtrière, elle semblait triste et fatiguée. Lucy ne se souvenait pas de son visage, mais elle n’avait jamais été physionomiste. Elle s’approcha sans bruit, et lui prit le bras doucement pour la guider vers les grilles du corridor de sortie. La femme la fixa d’un air surpris mais se laissa faire en silence.

  • Regagnons l’extérieur, dit Lucy toute essoufflée, il fait un froid de canard dans ces geôles à la nuit tombée. Votre bras est déjà tout froid. Vous allez attraper la mort, ici !

La vieille femme éclata de rire, découvrant un sourire édenté, et répondit :

  • Alors là, ma petite, n’ayant crainte. C’est bien quelque chose qu’on attrape qu’une fois !

Elle riait si fort, qu’elle s’en étouffa et partit dans une quinte de toux à n’en plus finir. Épuisée, elle se laissa tomber sur le sol, perdant dans sa chute un camée qui retenait son châle et roula jusqu’au bout du couloir. Elle reprit son souffle et ajouta :

  • Je n’ai plus la force d’aller plus loin, ma belle. Si vous voulez que je vous suive, allez chercher des renforts. Je ne peux plus porter ma vieille carcasse !

Lucy hésita un instant, mais après avoir essayé en vain de porter elle-même la vieille femme, elle se décida à la laisser assise sur les calades de la geôle pour aller chercher de l’aide. A l’entrée du château, elle s’adressait au gardien au moment où le chauffeur du car arriva pour la chercher.

  • On vous cherche partout, où étiez-vous passée, notre retardataire était aux toilettes et tout le monde vous attend pour partir ! Dépêchons.
  • Mais enfin, répondit Lucy interloquée, la vielle dame est en bas dans la geôle du fond, assise sur le sol, elle ne peut plus bouger. J’ai besoin de votre aide pour l’aider à remonter !
  • De qui parlez-vous enfin ? demanda le gardien.
  • Je vous parle d’une vieille femme, vêtue de velours vert bouteille, avec un châle noir sur les épaules, qui est tombée et qui a besoin de notre aide. Allons-nous attendre qu’elle fasse une pneumonie dans cette prison glaciale ou allons-nous finir par la sortir de là ?

Le gardien regarda Lucy d’un air dubitatif et se tournant vers le chauffeur de bus pour le prendre à témoin, répliqua :

  • Suivez-moi tous les deux, je vais vous montrer quelque chose !

Il les entraîna vers le bureau de l’administrateur, frappa à la porte et n’entendant pas de réponse, l’ouvrit et s’effaça pour les faire entrer. Il leur désigna le tableau qui occupait le mur du fond. C’était un portrait en pied d’une femme imposante vêtue à la mode du dix-neuvième siècle, d’une lourde robe de velours vert bouteille, un châle négligemment jeté sur les épaules retenu par un camée de toute beauté.

—> A suivre <—

 

Clichés 36 : Réveil

« Chaque expérience de beauté,

si brève dans le temps tout en transcendant le temps,

nous restitue chaque fois la fraîcheur du matin du monde. »

François Cheng

blog 6

Photo M. Christine Grimard

*

En avril

Sans te découvrir d’un fil

Suis des yeux les brindilles

Qui peu à peu s’habillent

De fins bouquets fragiles

*

blog8

Photo M. Christine Grimard

*

Quel intérêt, dis-tu,

Que ces branches à moitié nues

Ces feuilles rares et biscornues

Et ces photos saugrenues ?

*

blog 7

Photo M. Christine Grimard

*

Ceci n’a sans doute aucun intérêt

Mais moi, je resterais

Volontiers

Des heures à rêver

Le nez en l’air

Et à les regarder

Frémir et briller

Dans la lumière

*