Une image…une histoire: Duo de marbre (2)

Pietro retient son souffle.

Tout ce qu’ils ont traversé ensemble nul n’en a idée. La mémoire des hommes est si courte. Cette jeune femme qui a appris sa litanie par cœur ne peut pas comprendre ce qu’elle ressent. Elle ne lui en veut pas, elle passera comme les autres devant son éternité.

Enfin, ce qui l’agace un peu quand même, c’est que Pietro la fixe du coin de l’œil. Malgré leurs mille anniversaires, elle sait bien qu’il aurait volontiers échangé quelques centaines d’années contre une seconde de caresses sur sa peau tiède et satinée. La chaleur humaine, elle sait bien que c’est hors de sa portée. A cette idée elle sent de nouveau sa colère bouillonner. Un grincement sort du marbre lorsqu’elle serre les dents, effrayant un oisillon perché sur son front. Il s’envole brusquement, frôlant les cheveux de la jeune guide en poussant un cri strident. Elle lève la tête, surprise, à l’instant précis où l’oiseau lâche un petit souvenir nauséabond au milieu de son front. Il s’en suit un moment de confusion et de cris divers. Petra éclate de rire, pince l’épaule de Pietro en le toisant du coin de l’œil. Comme s’il ne connaissait pas chacune de ses pensées !

Pietro hausse les épaules.

Il ne le montre pas mais il est très flatté que Petra tienne encore autant à lui après tant de siècles. Il n’a jamais trouvé le temps long près d’elle, elle est si vivante malgré les apparences. Ensemble, ils traversent les tempêtes et les révolutions sans une égratignure. Leur marbre est à l’épreuve du temps. Ils sont unis pour l’éternité par le talent de leur créateur. Et il ne l’a jamais regretté. Mais il était trop tôt pour le lui avouer. Il attendra encore un peu, sinon elle se croira tout permis pendant le prochain millénaire.

Ils ont bien le temps.

Toute l’éternité.

FIN

Confessions Intimes 9 : Mésopotamia

« Il n’y a pas de plus grande joie que de connaître quelqu’un qui voit le même monde que nous. »
Christian Bobin

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Photo d’un auteur inconnu

 

De nous il ne reste que quelques traits de burin sur un bas-relief.
Nous sommes nés en Mésopotamie voici quelques milliers d’années. Je ne me souviens plus de l’année exacte. Je peux juste me souvenir que l’année où nous nous sommes rencontrés, avait été une année de récolte exceptionnelle. Chacun s’accordait à dire que la déesse Terre nous apporterait la prospérité, et que la terre d’entre les fleuves était bénie des dieux.
La vie était si douce sur les rives du fleuve.

La terre d’entre les deux fleuves, nous offrait sa généreuse abondance. Ninhursag veillait sur les Dieux, sur sa terre et sur nous. Nous ne manquions de rien, et pouvions accueillir les nomades qui venaient des montagnes et qui s’émerveillaient devant notre richesse. Ils ne savaient pas qu’il avait fallu tirer cette force des deux fleuves ni quel dur travail cela représentait. Nombreux furent les anciens qui avaient laissé leur vie, au soleil du désert, et si aujourd’hui les vergers fleurissaient, c’est avec leur sang qu’ils avaient ensemencé le sable du désert.

Là-bas dans la plaine, les hommes vivaient en paix. Cette terre était bénie des Dieux, elle nourrissait chacun et produisait suffisamment de richesses pour commercer avec les nomades venus de par-delà le fleuve. Certains étaient partis explorer les terres lointaines du Nord, mais ils étaient revenus parce que la vie était plus douce ici. Cela aurait pu durer des siècles et des siècles, si la folie des hommes ne leur avait commandé de chercher mieux ailleurs.

Plusieurs fois, le fleuve s’était mis en colère, emportant les récoltes et les habitations de brique, les femmes et les enfants. Seuls les pierres sculptées  avaient résisté, les dieux ne détruisaient pas leurs effigies. Les hommes retrouvaient alors un peu de bons sens, le temps de reconstruire et d’oublier, puis ils recommençaient à se battre.

La guerre devint un art et le Roi poussa ses conquêtes vers le Nord. Puis tout devint sombre, les sables du désert avaient envahi les champs. Les fleuves charrièrent les corps des combattants, la terre se gorgea de sang.

Je ne me souviens plus de mon nom. Je suis restée si longtemps au soleil. L’air y était irrespirable, la chaleur infernale. Un jour, le vent s’est levé et a soufflé pendant quarante jours. Le sable tournoyait arrachant les couleurs de ma pierre. Soudain, on ne vit plus rien. Ce fut le noir complet, et le silence.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés là, sous une montagne de sable. Je me souviens seulement du jour où cet archéologue a retrouvé notre pierre et du regard étonné qu’il a porté sur moi. J’en aurais presque rougi !  La seule chose qu’il parvint à dire fut : « Oh my God ! » Je ne savais pas ce que cela signifiait mais il avait l’air émerveillé. Moi, j’avais un peu mal aux yeux, depuis le temps que je n’avais pas vu la lumière…

Ils ont travaillé autour de nous pendant des mois, faisant des hypothèses sur notre histoire, notre âge. J’étais un peu vexée. Demande-t-on son âge à une dame ? J’étais une prêtresse et je n’avais pas d’âge, justement. Mais ils ne savaient rien de nous, alors je leur ai pardonné.

Depuis quelques semaines, ils nous ont installés au frais dans leur Musée tout neuf. Des archéologues et des hommes importants ont défilé devant nous pour se féliciter de notre renaissance. Je suis heureuse de leur plaire. Une femme est toujours heureuse de susciter l’intérêt, même des millénaires après sa mort.  Je me plais bien ici. Il paraît que notre pays est désormais nommé Irak, c’est un nom qui sonne bien. Je vais me plaire dans ce beau Musée, tout blanc, entourée des chevaux ailés et des statues des soldats à la barbe tressée qui me rappellent mon enfance. Ce que je préfère, c’est le regard des enfants qui viennent en visite avec leurs instituteurs. Il est si frais, et les dessins qu’ils ont faits de moi sont affichés sur le mur d’ en face. Je me trouve très belle dans leurs yeux !

J’espère que je pourrais rester là, au frais, quelques millénaires encore.

C’est un pays si beau, si calme, le pays d’entre les deux fleuves.

Un pays béni des Dieux…

 

Confessions Intimes 1: Pétra

Voici une petite série de textes que j’ai rédigée à la demande de Jan Doets pour son blog: Les Cosaques des frontières où il accueille des textes provenant d’auteurs très différents, ce patchwork de styles est très enrichissant.

Aujourd’hui c’est son anniversaire et je profite de cette occasion pour lui souhaiter une journée agréable et une année active comme il les aime, mais aussi pour le remercier de son opiniâtreté à réunir ainsi les talents, autour de son sourire.

Le fait qu’il m’ait demandé quelques textes pour cette page, m’a honorée, et étonnée puis effrayée un peu, la qualité de mes écrits n’étant pas à la hauteur de celle des autres auteurs présents sur son site …

Quand il est venu en France, pour rendre visite aux auteurs de ces textes, il m’a inclue dans cette tournée. Le rencontrer ainsi que sa charmante épouse Hannelor, a été un très grand plaisir, et j’ai compris sa démarche et sa très grande ouverture d’esprit, qui l’ont conduit à ouvrir ce genre de page. Son amour de la langue française est remarquable, même s’il dit que le fait d’être hollandais, conduit à une ouverture obligatoire vers le monde, compte tenu de la géographie et de l’histoire de son beau pays…

J’espère que ces quelques heures passées en leur compagnie ne seront que les premières d’une longue série de rencontres à venir.

Voilà pourquoi j’ai commencé à écrire cette petite série, intitulée « Confessions intimes » où différents personnages ou objets (qui ont la réputation de ne pas avoir été pourvus d’une d’âme…) viendront nous faire partager quelques unes de leurs pensées.

J’espère que cette série vous intéressera. Les textes paraîtront ici, à la suite de leur publication sur « Les cosaques », pour en laisser la surprise à ses lecteurs en priorité.

Mais j’aime bien cette série qui commence … et j’ai envie de la retranscrire sur ce blog aussi pour tous ceux qui me suivent ici, et qui ne l’auraient pas lue. Les autres auront peut-être envie de la relire.

Je pense que Jan ne m’en voudra pas !
Et je profite de cette page pour lui souhaiter un bel anniversaire, ce jour compte dans une vie, même si dans l’esprit il a toujours vingt ans !

Voici donc le Premier texte de cette série, l’histoire de Pétra.

petra

Elle ne se souvenait plus du nom du sculpteur ni de l’année où il les avait gravés dans le granit. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle se sentait bien ici, exposée plein ouest. Elle avait toujours préféré voir le soleil se coucher. Elle n’était pas « du matin ».

Un coucher de soleil, c’était tellement plus romantique, qu’une aube qui peine à se lever, frissonnante de brumes froides et de rosée, dégoulinante d’humidité.

Ainsi, elle pouvait dormir plus longtemps le matin, et ouvrir les yeux seulement quand la chaleur de midi dardait sur son visage.

Pietro, son compagnon, aurait préféré la lumière du matin, mais pour lui être agréable, il ne le disait pas. Enfin, pas très souvent, seulement quand sa patience était à bout. Il faut dire qu’ils étaient là côte à côte depuis près d’un millénaire. Elle comprenait qu’il trouve le temps long, parfois. Surtout quand elle dormait tard. Il n’avait jamais aimé qu’elle dorme tard. Elle trouvait cela touchant. Il s’ennuyait quand elle dormait. C’était une belle preuve d’amour. Surtout après mille ans de cohabitation !

Alors, pour qu’il ne s’ennuie pas, elle lui racontait des histoires. Elle en avait inventé des milliers, des millions. Une chaque jour, depuis mille ans. Et comme, il ne se souvenait plus des premières, elle pouvait lui raconter de nouveau, il suffisait qu’elle change le nom des personnages. C’était facile. Elle avait toujours eu une imagination débordante.

Quand l’inspiration lui manquait, elle observait durant quelques heures, le monde qui gravitait autour d’eux, et elle n’avait qu’à décrire ce qu’elle voyait. C’était facile.

Le site où ils vivaient était devenu avec le temps, un haut lieu de pèlerinage, touristique et religieux. Des centaines d’humains défilaient devant eux, chaque jour, et elle adorait détailler leur allure, et imaginer leur vie. Elle avait une solide expérience, avec mille années de recul, et désormais, elle pouvait comprendre ce qui bouillonnait dans le cerveau de chaque individu qu’elle côtoyait ici, rien qu’en croisant leur regard. Imaginer leur vie, à partir de leurs conversations ou de leurs gestes, était un exercice qu’elle adorait. Peut-être parce qu’elle avait ainsi l’impression de vivre réellement par leur intermédiaire.

Sa belle imagination ne remplacerait jamais les sensations que ces humains devaient ressentir, chaque instant de leur vie. Ils considéraient que tout ceci était normal et n’y faisaient même plus attention, mais elle aurait donné n’importe quoi pour sentir couler une vraie caresse sur sa peau, ou la saveur d’un jus de fruit sur sa langue. Elle se délectait de la chaleur du soleil sur son visage, ou de la fraîcheur des gouttelettes de pluie dégoulinant sur ses épaules, mais comme il devait être bon le goût de la vie sur une peau satinée, elle en avait des frissons rien qu’en l’imaginant. Elle n’osait même pas évoquer ce que pouvait être la douceur d’un baiser…

Pietro tressaillit soudain à ses côtés. Sans s’en apercevoir, elle avait serré ses doigts dans les siens, jusqu’à en écraser les jointures. Heureusement que le granit était solide !

Pour l’apaiser, et qu’il ne s’inquiète pas, elle lui fredonna la berceuse qu’il préférait. Le vent qui venait de se lever, jouait dans la dentelle de pierre de ses cheveux, et produisait un léger sifflement en harmonie avec les notes de sa chanson, comme une flûte légère qui l’accompagnait. Elle sentit que Pietro souriait et que sa main se détendait. Il faudrait qu’elle apprenne à maîtriser ses émotions, ou les mille ans qui viendraient seraient difficiles à supporter !

Elle allait faire un effort.

Mais voilà qu’un autre sujet d’énervement se présentait. Elle soupira.

La nouvelle guide que le site venait d’engager s’était plantée devant eux, et détaillait leur structure, avec force, gestes et métaphores, pour les touristes amassés autour d’elle. Elle n’aimait pas cette fille, qui croyait tout savoir, et ne parlait d’eux qu’en termes de tonnage de pierre ou de références historiques. Elle avait beau la regarder sévèrement, cette péronnelle ne comprenait pas qu’elle ne voulait pas l’entendre, et poursuivait sa litanie d’inepties.

Évidemment, cette donzelle ne pouvait pas savoir, dans quelques circonstances, leur sculpteur de père les avait mis au monde ni ce qu’ils représentaient pour lui. Ils étaient sa dernière chance de survie. Cette commande lui avait permis de faire vivre sa famille pendant plusieurs années, alors que le pays venait de perdre une grande partie de ses ressources à la suite d’une crue terrible du fleuve. Il devait représenter le couple royal, qui désirait offrir son image déifiée au peuple, sagement debout l’un près de l’autre, et plein de dignité. Mais au dernier moment, elle l’avait supplié de réunir leurs mains, pour qu’ils ne passent pas l’éternité, séparés l’un de l’autre. Elle avait passé la nuit, à lui suggérer cette image finale, habitant ses rêves et le poursuivant sans relâche, et au petit matin, il avait modifié la forme de leurs mains. Le roi n’avait pas apprécié et laissa tout d’abord éclater sa colère en découvrant la statue, mais son épouse avait éclaté de rire, et l’avait convaincu que cette représentation était plus humaine et qu’elle plairait probablement plus au peuple. Finalement le sculpteur avait été doublement récompensé, le roi ayant doublé le prix de sa réalisation, et la statue lui ayant apporté la notoriété.

Tout ceci était oublié depuis longtemps, et cette jeune femme, qui se targuait de tout savoir, ne pouvait pas comprendre. Elle ne lui en voulait pas, elle passerait, comme les autres, devant son éternité.

Enfin, ce qui l’agaçait un peu quand même, c’est que Pietro la regardait du coin de l’œil. Malgré leurs mille anniversaires, elle savait bien qu’il aurait volontiers échangé quelques centaines d’années, contre quelques minutes pour caresser la peau douce et chaude de cette demoiselle.

Elle sentit de nouveau sa colère bouillonner, ce qui effraya le jeune oiseau qui s’était perché sur son front. Il s’envola brusquement, et en passant au-dessus de la jeune guide, il poussa un cri strident. Celle-ci leva la tête vers lui, surprise, et l’oiseau choisit ce moment précis pour lui laisser un petit souvenir nauséabond, pile dans l’œil. Il s’en suivit un moment de confusion et de cris divers qui amusa beaucoup Petra. Elle broya de nouveau les doigts de Pietro du plus fort qu’elle le put, pour qu’il n’ait aucun doute sur son état d’esprit.

Pietro sourit.

Finalement. Il était très flatté que Petra tienne encore autant à lui après aussi longtemps. Il n’avait jamais trouvé le temps long, près d’elle, mais il était trop tôt pour lui avouer.

Il attendrait encore un peu pour le faire, sinon elle se croirait tout permis.

Ils avaient bien le temps.

Toute l’éternité.