Atelier d’été 2017 de @fbon : personnages numéro 2

Pour ce second atelier la consigne était de d’écrire trois personnages en interaction dans un même lieu en trois paragraphes distincts, par exemple dans le métro…

Je ne prends que très rarement le métro aussi j’ai placé mes personnages dans un autre lieu fréquenté par du public que je connais mieux. À chacun de le reconnaître.

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Trois personnages :

Il entre à petits pas tellement courbé que l’on ne voit que le sommet de son crâne dégarni. Chaque mouvement l’essouffle et sa canne lui sert d’ange gardien. Il lève les yeux vers les personnes déjà assises, adressant un sourire édenté à la cantonade. Il avise une chaise dans le coin de la pièce, s’assoit lourdement en laissant tomber son portefeuille. Il se penche en avant déployant un bras décharné noueux comme un tronc centenaire, tendant sa main ridée et tremblante vers le sol. Mais le portefeuille a glissé sous le siège du voisin qui l’ignore, les yeux clos, les oreilles cachées derrière un énorme casque audio qui lui mange la moitié du crâne. Le vieil homme se redresse, à bout de souffle, les lèvres cyanosées et se tient la poitrine en fermant les yeux. La plongée en apnée, ce n’est plus de son âge, pense-t-il, la terre est trop basse pour ses vieux os. Il s’accorde quelques secondes de répit, attendant que son cœur se calme et que ce vertige cesse pour faire une seconde tentative.

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Elle affiche un visage conquérant empreint de l’insouciance de sa jeunesse, un regard aux reflets de bronze dont elle balaye la pièce à chaque nouvelle entrée, avant de se replonger dans son roman en anglais. Elle ne se laisse vraiment distraire que par les notifications qui illuminent sans arrêt son écran de smartphone. Une frange de cheveux châtains lui barre le front, ondulant avec les oscillations de son crâne, synchronisée au tempo du morceau de Dylan qui sort de ses écouteurs et dont tous les voisins profitent généreusement. Elle fait mine de ne pas remarquer l’arrivée du vieil homme mais un léger tremblement apparaît sur ses lèvres lorsqu’il fait tomber son portefeuille. Sans lever la tête, elle jette un coup d’œil sur cette main tremblante, fait la moue, puis se lève brusquement, ramasse l’objet et le tend au vieil homme. Sans un mot, elle se rassoit en balayant les visages des adultes présents d’un regard outré qui leur fait monter le rouge aux joues. Elle hausse les épaules et se remet à lire.

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La secrétaire entre dans la pièce, s’approche du porte-revues pour disposer les derniers numéros de Paris-match qu’elle vient de recevoir, puis énonce le nom du patient suivant. Une petite femme se lève pour la suivre, le front en sueurs, soudain prise d’une quinte de toux caverneuse. Elle se précipite dans le couloir, en bougonnant « c’est pas trop tôt ! » entre ses dents. La secrétaire qui en a vu d’autres, ne perd pas son sang froid et répond : « le docteur avait été appelé pour une urgence à la clinique, il a terminé et va donc pouvoir s’occuper de vous. » Elle adresse un sourire à la cantonade, remonte ses lunettes sur le nez, redresse son chignon banane et sort derrière la patiente. Elle se dit que dans trois heures, à son cours de Salsa, elle pourra oublier à quel point les patients sont de moins en moins patients.

 

texte et photo M Ch Grimard

Atelier d’écriture de @fbon de l’été 2017 : Et si je vous dis, personnages ?

Voici mon texte envoyé à François Bon pour son premier atelier d’écriture de l’été 2017 traitant du thème des personnages. Il s’agissait de présenter en quelques phrases, onze personnages.

« Et si je vous dis personnages ? » que vous trouverez sur Tiers livre

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Photo M. Christine Grimard

Onze Personnages

  1. Il a toujours voulu avoir une bibliothèque où les livres seraient rangés par tailles et par couleurs mais n’en n’a jamais eu les moyens, alors il ramasse tous ceux qu’il trouve dans les poubelles de la ville pour les installer dans son coin de paradis sous le Pont des Arts. Le soir, quand les bobos ont regagné leurs pénates, les copains se réunissent dans son loft-sur-Seine à ciel ouvert et l’écoutent leur lire les romans qu’il a déniché dans la journée. Il a tant d’imagination que personne n’a su qu’il n’avait jamais appris à lire.
  2. Elle a déjà trois garçons qu’elle aime plus que sa vie mais cette petite fille arrivée par miracle sera le soleil de ses jours. Dehors la neige tombe en cette nuit de décembre, les bruits de la ville disparaissent dans la brume ouatée. Lorsque on la conduit dans sa chambre, elle insiste auprès de la sage-femme pour qu’on lui laisse son bébé. Dans la pénombre de ce petit matin d’hiver, elle installe sa petite fille contre son sein et regarde les flocons danser dans la lumière des réverbères. Elle sait que cet instant restera à jamais gravé dans sa mémoire.
  3. Il serre entre ses doigts le billet de cinq euros qu’il a gagné en tondant la pelouse, émerveillé devant les centaines d’exemplaires du dernier jeu à la mode brillant sous les spots du supermarché. Une fillette d’une maigreur extrême remplit son panier selon la liste de sa mère : pain, œufs, pâtes. Elle range la liste, ajoute une tablette de chocolat aux noisettes, compte ses pièces et repose la tablette avant de se diriger vers la caisse. Il croise son regard frustré, la regarde s’éloigner, prend la tablette, règle son achat et sort du magasin. Lorsqu’elle sort à son tour ployant sous la charge de son panier, il lui sourit, glisse la tablette de chocolat aux noisettes dans son cabas et part en courant.
  4. Elle sera fleuriste plus tard pour inventer des plantes capables de répandre de l’amour autour d’elles. Chaque nuit, elle rêve que la ville est apaisée par le parfum des fleurs disséminées dans chaque appartement, aucun cri ne résonne dans les étages, aucun crime dans les rues. Au réveil, elle s’inscrit au cours de botanique de la faculté des sciences.
  5. Il marche le long de la voie ferrée, la clôture est trop haute pour lui mais il sait qu’il pourra la franchir près du pont. La vie devient trop lourde, plus rien ne le retient ici, personne ne s’est aperçu de son départ. Il a toujours été seul mais depuis quelques temps plus personne ne le voit, même sa boulangère ne le regarde plus quand elle lui tend sa baguette quotidienne. Un long sifflement le fait se retourner, l’express de 22 heures entame la dernière courbe, le conducteur ne le verra qu’en s’engageant sur le pont. Il s’assied entre les rails, dos au train. Il préfère ne pas voir la mort en face, il n’a jamais été très courageux. Soudain il se ravise, se lève dans un sursaut et se précipite vers la rambarde. L’express passe dans un bruit d’enfer, si près de son visage qu’il saute en arrière pour l’éviter et bascule par-dessus le parapet.
  6. Elle vit au bord de la falaise dans une petite longère de pierre berceau de sa famille depuis dix générations. Dernière de la lignée, elle ne s’est jamais mariée, l’ouvrier italien réfugié dans le village fuyant Mussolini, dont elle était follement amoureuse à vingt ans, n’ayant pas plu à son père. Depuis quelques années, l’océan ronge la craie de la falaise de plus en plus profondément, menaçant sa maison et le hameau voisin. Le maire a signé un arrêté d’expulsion, mais elle a refusé d’obtempérer lorsque le garde municipal est venu lui présenter. Ce soir, la radio parle de la tempête du siècle coïncidant avec les grandes marées d’équinoxe. Elle sort sur la terrasse face à l’océan, les vagues et le vent font un bruit d’enfer. Elle s’installe avec une couverture pour admirer le coucher du soleil, il serait dommage de rater un tel spectacle.
  7. Il travaille dans une banque spécialisée en affaires internationales, les chiffres ont occupé toutes ses journées depuis l’école élémentaire où il était déjà le premier de la classe en mathématiques. Chaque soir il va s’asseoir au bord de l’eau dans le parc, observe les oiseaux, noircit les pages d’un petit carnet noir puis rentre chez lui puis passe la nuit à retranscrire ses feuillets sur un site d’impression à la demande. Il a décidé de ne pas se rendre à l’invitation reçue de Stockholm, la banque n’admettrait jamais qu’un de ses obscurs employés reçoive un Prix Nobel de littérature.
  8. Elle se regarde et ne se reconnaît pas sur cette photo sépia, ce visage encadré de deux bandeaux de cheveux bruns, ce regard de braise passionné appartiennent à une jeune fille disparue depuis si longtemps. Demain, le soleil se lèvera sur sa quatre-vingt-dix-huitième année. Elle se lève, derrière la porte-fenêtre la lune dessine des ombres fantastiques à la cime des grands pins. Elle sort à petits pas sur la terrasse, pas la peine d’enfiler ses chaussons, elle a toujours aimé sentir la fraîcheur de la neige entre ses orteils. C’est une belle nuit pour rejoindre les étoiles.
  9. Il ne sait plus pourquoi il est assis là à côté de cette femme qui le regarde fixement. Puis il se souvient qu’on l’a enfermé ici le jour où il a enterré au fond de son jardin son ordinateur, sa télévision, son poste de radio et son smartphone. Il a eu beau leur expliquer qu’il ne voulait plus recevoir de nouvelles du monde de dingues dans lequel il vivait, ils n’ont pas voulu l’entendre. Il ne sait plus depuis combien de temps il est assis à côté de cette femme, mais restera encore un peu puisqu’ils apportent le repas. Il partira quand ils auront éteint toutes les lumières. Il ne sait pas encore où il ira, mais sait qu’il y trouvera enfin le silence.
  10. Elle a toujours eu beaucoup d’imagination mais elle garde pour elle les histoires qu’elle invente. Pour les partager avec d’autres, il faudrait qu’elle ait appris la langue de ce pays où la guerre l’a menée. Elle sait qu’elle ne restera pas ici assez longtemps pour cela. Plus personne ne parle le dialecte de ses ancêtres. Elle aimerait pouvoir trouver un endroit accueillant où poser enfin ses valises. Elle se construirait un havre chaleureux, trouverait un gentil compagnon qui lui donnerait une petite fille et lui raconterait les histoires que sa mère inventait pour elle chaque soir, dans son pays.
  11. Il a ouvert une librairie spécialisée dans les ouvrages célestes. Plus jeune il était mécanicien-avion, dans un aéroclub où il y avait une bibliothèque remplie d’ouvrages d’aviateurs célèbres. A ces heures perdues il a lu tant de fois Saint-Exupéry qu’il connaissait tous ses livres par cœur. Chez lui, on trouve les publications du monde entier traitant du ciel, de l’aviation, de l’astronomie et l’espace. Il a poussé le vice jusqu’à en décorer le plafond de maquettes d’avion et de fusées qu’il a construites lui-même. Lorsque les enfants de l’école lui ont offert la reproduction de la fusée de Tintin pour son anniversaire, il a pleuré.

Texte M.Christine Grimard

 

Ateliers d’écriture d’hiver 2017 de @fbon numéro 5 : Le texte escalier

Voici ma participation au cinquième volet de l’atelier d’écriture d’hiver proposé par François Bon, traitant du lieu, sur le tiers livre, où vous retrouverez les autres contributions.

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Photo M. Christine Grimard

Elle a toujours aimé cet escalier en colimaçon, du genre de ceux que l’on trouve dans les châteaux forts s’enroulant autour d’un axe central. Petite fille elle l’imaginait comme la colonne vertébrale d’un escargot fabuleux ayant fait le vœux de quitter sa condition d’invertébré qu’une bonne fée au cheveux bleus aurait exaucé. Chaque fois qu’elle arrive dans ce vestibule, elle s’arrête sur la première marche, lève les yeux vers le ciel et admire la régularité parfaite des marches métalliques ajourées de triangles entremêlés. Elle aime leur ballet de lumière avec le soleil qui plonge du sommet de la tour. Elle se demande comment les hommes d’autrefois ont pu façonner un tel monument au temps où les chevaux étaient leur seule aide. Elle gravit les marches en faisant claquer ses semelles sur la structure métallique, chacune ayant un son particulier. Elle pense qu’elle saurait les reconnaître à l’aveugle tant elle les a entendues sonner depuis son enfance. Elle parvient au premier palier où le fenestron ogival émerge à peine des rochers à marée basse, un peu de varech est resté accroché au rebord du vasistas depuis la dernière marée d’équinoxe. L’odeur iodée qui lui chatouille les narines, la transporte aux plus beaux jours de son enfance lorsque son oncle l’emmenait relever ses casiers en mer d’Iroise. Elle poursuit sa progression jusqu’au second niveau où le parfum du varech laisse place à celui du large, mais ne s’arrête pas. Elle parvient au troisième niveau un peu essoufflée et s’arrête un instant. Sur le mur, on devine la trace de cette lame gigantesque qui avait emporté le châssis de la fenêtre lors de la tempête de 1999. Elle se souvient du bruit assourdissant des vagues ce soir-là, et des prières que les paroissiens avaient récitées toute la nuit, regroupés dans La Chapelle St-Matthieu. Elle passe le palier en courant, tant ces souvenirs de tempête sont lourds, et parvient au sommet. L’escalier se termine par trois marches de bois qui craquent sous ses bottines en guise de bienvenue. La dernière des deux cent trente et une marches contraste avec le sol carrelé du pavillon des lentilles. La lumière inonde la pièce ronde, se réfléchissant sur la lentille de la torche, produisant mille flammèches arc-en-ciel sur le plafond. Elle tourne sur elle-même saoulée de vent du large et se prend à rêver de déployer ses ailes et de s’élancer du haut de la tour jusqu’à l’île du levant. Le soleil se couche, le moment magique est passé. La torche s’allume, éblouissante. À regret, elle reprend l’escalier et s’enfonce vers les ténèbres, en tremblant un peu de rater une marche…

Ateliers d’écriture d’hiver 4 : du lieu public avec Bergounioux

Voici ma contribution au quatrième volet de l’atelier d’écriture d’hiver proposé par François Bon, traitant du lieu public, sur le tiers livre, où vous retrouverez les autres contributions.

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Du lieu 4 : un lieu public 

Un immense hall d’entrée entièrement blanc, carrelé de gris. Quelques sièges en plastique rigide bleu roi, alignés sur un piétement commun par rangées de cinq. Sur les chaises, un vieux couple se tenant par le bras , l’homme ayant posé sur ses genoux un dossier cartonné à élastiques rouges. Elle le regarde, inquiète, écarquillant de grands yeux gris délavés, immenses au milieu d’un visage blême ridé comme une vieille pomme.

Des gens passent, une multitude de gens pressés ou moins pressés, déterminés ou hésitants, tristes ou indifférents. Quelques uns poussent des chariots, d’autres emportent des balles de linge. Une femme traverse le hall, portant contre elle une pile de dossiers si haute que son visage disparaît à moitié derrière, ne laissant voir que ses yeux et le sommet de son crâne.

Au fond du hall, une collection de portes vitrées recouvertes de bandes adhésives crèmes. Sur chaque porte un nom et une fonction gravées sur des plaques de laiton.

À droite une porte noire pleine où il est indiqué : interdit au public.

Dans un coin, une machine à café, délivrant tout un assortiment de boissons chaudes allant du thé au lait au potage de légumes, en passant par tous les cafés imaginables. Le sucre est en option payante. L’eau chaude aussi. À ses pieds, une poubelle en inox pleine de gobelets en plastique blanc chiffonnés.

À côté de la machine à café, un bac à réservoir d’eau, où végètent un ficus ayant perdu la moitié de ses feuilles, un yucca et un palmier déplumé. À leurs pieds quelques mégots abandonnés dont certains portent encore là trace d’un rouge à lèvres vermillon.

Une porte d’entrée automatique coulissante s’ouvrant sans répit pour laisser passer le public qui entre ou sort en permanence. À chaque ouverture on entend une sorte de miaulement plaintif, frottement du bas de la porte métallique sur le rail légèrement déformé par le froid. Un paillasson devant la porte, tellement usé que l’on voit le sol brut bétonné au centre, là où l’on passe le plus souvent.

Une cabine abandonnée à côté de l’entrée avec un bureau et une chaise vide placés devant un guichet, où aucun employé n’est venu depuis longtemps pour renseigner le public. Celui qui était affecté à ce poste, parti en retraite il y a trois ans, n’a jamais été remplacé.

À droite de la cabine, sur le mur le plus large, à été installé un immense panneau comportant des dizaines de nom, chaque étage étant représenté par une couleur différente. L’ensemble forme un arc en ciel contrastant avec l’ambiance générale du lieu, immaculée et aseptisée.

Le vieil homme se lève, prenant son épouse par le coude, il s’approche du panneau et tente de le déchiffrer. Il se gratte la tête en soulevant légèrement son chapeau mou. Au même instant un ambulancier arrive et leur dit :

« Nous allons monter au second étage, le médecin qui doit vous voir est arrivé. Je prends votre dossier et les radios, faites attention au tapis. Allez doucement. L’ascenseur est par là.  Je vous accompagne ! »

Texte et photo Marie-Christine Grimard

Ateliers d’écriture d’hiver de François Bon : du lieu 3, à chacun sa rue Vilin

Voici le texte que j’ai écrit pour le troisième atelier d’écriture de François Bon intitulé « A chacun sa rue Vilin » sur le tiers livre, où vous retrouverez les autres contributions.

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Photo M.Christine Grimard

1970 

Une allée bordée d’arbres centenaires, celle d’un château du dix huitième siècle reconverti en maison de repos. Un petit pavillon au fond du parc où des logements de fonction ont été installés pour les employés de l’hôpital.

L’enfant quitte la chaleur de la maison au petit matin, ouvre la porte vitrée en hésitant. Les cimes des arbres griffent le ciel, on dirait qu’elles tentent de saisir les nuées noires qui courent dans le vent d’hiver. Elles sont autant d’ombres menaçantes qui se penchent au gré des rafales glaciales.

Elle franchit le seuil et s’élance dans l’allée. Plus vite, elle arrivera à la route, plus vite le danger se dissipera. À sa droite une maisonnette aux tuiles vernissées qui abritait les jeux des enfants du châtelain. Elle a été restaurée soigneusement, les murs sont couverts de carreaux aux teintes outre-mer et ocre. Elle les devine plus qu’elle ne les voie dans l’obscurité. En passant elle caresse des doigts les aspérités des pierres d’angle, se rassurant de leur forme familière. À l’intérieur il n’y a pas d’esprits négatifs mais seulement des souvenirs heureux de jeux et de pique-nique d’enfants insouciants.

Le chemin se fait plus pentu, elle laisse à sa gauche le grand chêne centenaire ou peut-être millénaire, où un sans-gêne a inséré une capsule de limonade dans un nœud de l’écorce. La capsule brille sous la lune comme l’œil unique d’un monstre tapi sous l’écorce.

Elle lève la tête, attirée par un hululement lugubre qui lui donne des frissons. Le grand duc aux plumes grisonnantes l’observe dans la fourche de l’arbre, elle s’arrête et lui fait un signe de la main par respect et pour tromper sa crainte. Il répond en déployant ses ailes, impressionnant et altier. Elle se demande si son envergure est plus large que la sienne.

Elle préfère ne pas attendre la réponse et court vers le portail. Il faut encore franchir une cinquantaine de mètres en évitant les racines des marronniers qui soulèvent le gorrhe du sentier comme autant de pièges à fillettes.  À droite, la masse sombre de l’ancien lavoir luit sous la lune. L’hiver retient l’aube et les ombres de la nuit sont reines. Un chat noir ou peut-être gris l’observe, perché sur le coin de l’âtre où les femmes faisaient chauffer leurs bassines de lessive. Il se lèche la patte droite et son regard brille comme le souvenir de leurs  braises.

Il miaule imperceptiblement, elle se demande si c’est une invitation amicale ou un signe de désapprobation. Elle passe son chemin, franchit les grilles monumentales où des lions debout sur leurs pattes postérieures la regardent passer, gueule ouverte.

Le réverbère de la rue lui procure un havre bienveillant. Il neige un peu. Elle se demande si le car de ramassage va pouvoir monter le col. Tant pis, s’il est bloqué, elle n’ira pas à l’école ce matin.

2017

Promenade ou pèlerinage, elle ne sait.

Elle a eu envie de revenir sur les chemins de l’enfance.

Le parc du château est toujours là mais la maison de repos à été vendue à un promoteur qui l’a reconvertie en habitations vouées à la location. Les nouveaux occupants ne savent pas qu’ils dorment à l’endroit où d’autres corps ont souffert et sont morts il y a à peine cinquante ans. 

Elle retrouve le petit pavillon au fond du parc, les fenêtres ont été changées satisfaisant aux normes internationales d’économies d’énergie. La porte vitrée n’existe plus, remplacée par une porte massive avec un digicode-robot qui la nargue. 

Elle reprend le chemin qui serpente entre les arbres. La « maison de poupées » n’est pas en ruines même si quelques carreaux vernissés ont disparu probablement vandalisés par des inconscients. Elle se penche aux carreaux et tous les rires des amis de son enfance raisonnent à ses oreilles. Elle sourit.

Le chemin est plus ardu que dans ses souvenirs. Elle cherche le grand chêne et le reconnaît à sa capsule de limonade qui est plus près du sol que dans son enfance. Elle réalise qu’on l’a mutilé d’une grande partie de sa ramure et qu’il fait triste mine. Elle cherche des yeux le grand duc mais il n’y a qu’un écureuil insolent qui sautille le long du tronc et disparaît à la cime plus vite que son ombre.

Elle suit le sentier qui mène au portail dont on a fait disparaître les grilles de fer ouvragé. Elle se demande où sont partis les lions et leur fierté princière. On a goudronné le chemin, contraignant les racines à rester confinées dans le sous sol. Les divinités maléfiques qu’elle imaginait la suivre jusqu’à son arrêt de bus, ont quitté cet endroit, dégoûtées par la modernisation du site. Le lavoir à été conservé comme une relique et une plaque y a été apposée pour expliquer aux touristes, la manière dont les lavandières venaient à bout de leur travail en ces temps anciens.

Le chat noir est absent mais un chaton blanc et noir la regarde en se lissant les moustaches.

Il n’y a plus d’arrêt de bus, la ligne a été supprimée devant la désaffection des usagers, il y a déjà une dizaine d’années.

Elle regrette de ne pas avoir gardé ses souvenirs intacts et remonte dans sa voiture. Elle quitte les lieux sans un regard en arrière, au moment où un chat noir traverse devant elle. Elle freine brusquement, le cœur au bord des lèvres, le chat lui jette un regard de braise, et bondit sur son capot. Il s’approche du pare-brise et la fixe pendant quelques secondes puis se détourne et saute dans le fossé. Elle reprend son souffle et redémarre, un peu mal à l’aise. Elle serait prête à jurer qu’il lui a fait un clin d’œil avant de disparaître.

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Ateliers d’écriture d’Hiver de @fbon numéro 2

Pour ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de le lire, voici mon second texte écrit pour l’atelier d’écriture d’Hiver de François Bon, dont le thème était :

du lieu en mouvement sans verbe conjugués

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LAVOIR

Photo Mch grimard

Le soir tombant, sur les pierres dorées le soleil qui glisse en cascade de paillettes. On entend un chien hurler dans le lointain, l’oiseau sur le toit se balance en piaillant. Une nuée d’étourneaux passe, gorgée de raisins mûrs, parsemant les nuages de fientes violacées qui tachent les murs des granges sur leur passage.

Suivre le chemin caillouteux en prenant soin de marcher uniquement sur les pierres blanches, les noires étant des pièges semés par les lutins maléfiques qui saisiraient mes chevilles au passage pour m’entraîner vers l’enfer sombre et inconnu.

Passer sous le porche centenaire où la clé de voûte semble taillée à coups de serpe. Admirer le travail de taille quelques secondes, les éclats de pierre prenant des teintes mordorées dans le couchant. Se demander ce qu’est devenu l’artiste qui a taillé ces pierres et ce qu’était sa vie quand il avait mon âge.

Entrer dans la cour de la ferme en surveillant du coin de l’œil le molosse au caractère de cochon qui surveille les allées et venues. Regretter de ne pas avoir un os à lui lancer pour qu’il cesse de lorgner mes mollets rebondis en les prenant pour des rôtis. Trembler un peu en passant devant lui, faire semblant de ne pas le remarquer et lever les yeux vers le ciel, l’air de rien.

Saluer la fermière au sourire si généreux, et l’embrasser pour sentir son parfum de mûres et de miel. Lui tendre mon récipient de fer blanc pour qu’elle le remplisse de ce lait crémeux et encore chaud que la Noiraude lui a donné ce soir. Se demander s’il aura le goût des fleurs de trèfles qui teintaient de violet le pré de l’est aujourd’hui.

La remercier et reprendre le chemin de la maison en évitant les abords du puits, on ne sait jamais ce qui pourrait surgir de la margelle, après la nuit tombée…

Ateliers d’écriture d’hiver de François Bon : du lieu.

Voici le texte que j’ai écrit pour l’atelier d’hiver ouvert cette semaine par François Bon sur le Tiers-livre.

La consigne était de parler d’un lieu en une seule phrase-paragraphe, où le seul signe de ponctuation était le point-virgule. J’espère que vous aurez plaisir à le lire.

 

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Photo trouvée sur le net

 

Un village pris dans la brume de décembre ; une rue en pente où se pressent quelques enfants impatients ; dans le halo des réverbères mangés par le brouillard givrant, quelques flocons qui dansent à la nuit tombante ; une odeur de marrons chauds guide les derniers promeneurs vers la place de la mairie ; quelques maisonnettes de bois montées à la va-vite abritent des objets made-in-ailleurs rendus plus sexy par des projecteurs multicolores ; un petit marché de Noël imitant ceux des villes de l’est se tient depuis un dizaine d’années le deuxième dimanche de décembre ; des ballons gonflés à l’Hélium aux effigies des personnages de Disney flottent au-dessus des étals pour la joie des petits ; les parents se réchauffent autour des braseros en sirotant un vin chaud à la cannelle ; les enfants chevauchent les licornes de bois du manège à l’ancienne, espérant attraper le pompon pour gagner un tour gratuit supplémentaire ; les parfums de miel et de résine se mêlent aux relents de frites ; au bout de la place, une barque bretonne tangue dangereusement sur ses cales, le mareyeur bradant ses dernières huitres avant que la nuit ne tombe ; son acolyte qui n’est pas alcoolique bien que marchand de vin, hurle à qui veut l’entendre que cette année le beaujolais nouveau a un petit goût de noisettes grillées ; derrière l’église, une exposition de crèches provençales éclaire le crépuscule ; les couleurs bigarrées des santons en route vers l’enfant-Dieu dessinent un arc-en-ciel contrastant avec le ciel marron-glacé ; le sourire des enfants qui chantent des cantiques de l’avent est toujours le même, c’est celui de l’espoir qu’une nuit prochaine leur apportera avec les cadeaux dont ils auront rêvé ; une place où les branches dénudées des platanes sont habillées de chandelles artificielles, dessinant sur le sol des ribambelles de dentelles que les pas des villageois effacent en passant ; un chant célébrant la nuit où la naissance d’un enfant apportera l’espoir au monde, s’élève sous la voûte de la halle millénaire ; chacun retient son souffle sentant les émotions de l’enfance lui submerger le cœur.

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