Atelier d’écriture de @fbon : « Comment j’ai fait /Duras »

Si vous avez envie de le lire, voici le texte que j’ai envoyé à François Bon pour son atelier d’écriture d’hiver « Vers un écrire-Film » sur Duras  où vous trouverez aussi toutes les autres contributions.

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Je n’avais plus d’inspiration, l’impression de flotter dans le vide, la tête pleine de courants d’air. Retrouver le fil d’une histoire quand on n’en connaît ni l’incipit ni le dénouement, n’est pas chose facile. Parfois, l’or se cache sous le sable, il faut savoir attendre que l’eau rejaillisse pour le voir briller. Mais une rivière à sec ne mène nulle part. Je décidais d’aller dormir, après tout, autant s’occuper sainement, plutôt que de morfondre devant une page blanche. Il ne lui fallut que quelques secondes pour surgir dans la marge en passant par la couture centrale, juste au moment où j’allais refermer le carnet. Je ne vis que son regard, intense et désespéré. Reposant le carnet et le stylo devant moi, je gardai le silence. Il bondit sur le plateau du bureau dont la nuance chêne clair faisait ressortir l’éclat de ses rayures fauves, et s’installa sur un noeud du bois pour me narrer son histoire. Derrière lui, sa queue majestueuse battait l’air, ponctuant nonchalamment ses phrases. Son enfance libre puis sa jeunesse errante et enfin ses années de captivité, qui l’avaient plongé dans une sidération douloureuse où la colère faisait bouillir ses veines, il n’oublia aucun détail. À la fin de son récit, les larmes emplissaient son beau regard. L’une d’elle glissa sur le pelage de son museau et vint s’écraser sur mes doigts, me faisant exploser le cœur. Il se coucha sur la page de gauche, émettant un grognement approbateur lorsque je saisis mon stylo et commença à retranscrire son histoire mot pour mot. À la fin de mon texte, il posa une patte sous le dernier mot, comme s’il voulait y apposer sa signature, croisa une dernière fois mon regard, puis prenant appui sur la ligne rouge de la marge, il disparut derrière le point final. J’eus beau fixer ce point durant plusieurs minutes, espérant le voir ressurgir, il ne revint jamais. Mais en me penchant pour examiner la page à jour frisant sous ma lampe de bureau, il me sembla distinguer une empreinte féline dont les coussinets avaient dessiné un prénom à l’encre sympathique : Jack.

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Ateliers d’écritures d’hiver de François Bon @fbon : « J’ai trois souvenirs de films ».

Voici ma contribution pour le second atelier d’hiver de François Bon, où il s’agissait d’écrire un triptyque décrivant la manière dont nous avons été marqués par certains films. Vous trouverez les autres textes sur sa page sur « Le Tiers Livre ».

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# Charnay # 1964

Pique-nique dans le jardin, un dimanche de septembre. Un orage soudain oblige la famille à réintégrer le salon. Mon père décide de projeter les Film super 8 des vacances précédentes en attendant le retour du soleil. Le rituel se met en place, installation du projecteur sur la grande table de bois, branchements des rallonges, déploiement de l’écran blanc devant la grande porte fenêtre bringuebalant sur son trépied comme un échassier au réveil, fermeture des volets, installation de la bobine Super 8 sur le projecteur en guidant le film dans la fente. Silence, extinction des lumières. Le plaisir commence avec le son caractéristique de l’amorce du film défilant devant l’ampoule qui va s’accrocher à la bobine arrière. On se croirait dans un cinéma muet des années trente. Défilé de taches de couleurs et signes cabalistiques sur l’écran, et soudain l’océan remplit l’écran. Sur fond de sable inondé de soleil, une enfant brune, hilare, descend accrochée à une tyrolienne. Elle saute avant l’arrivée et court vers la caméra, lui offrant le sourire édenté de ses six ans. Une femme brune arborant des lunettes noires, aussi élégantes que celles de Sophie Loren la prend dans ses bras, se retourne vers le caméraman et lui envoie un baiser du bout des lèvres. La scène tourne en boucle derrière le filtre de mes larmes, et je suis sûre qu’aucune actrice n’a jamais eu plus de charisme que ma mère en cet instant.

# La Bourboule # 1967

Séjour thermal entre pluie et brouillards. L’Auvergne cache ses beautés dans les nuages qui enlacent les sommets de ses volcans. L’après-midi, il est préférable de rester à l’abri. Le grand théâtre municipal est un palais peuplé de colonnes où l’on imagine les crinolines des comtesses glissant sur les parquets aux reflets rutilants. La salle de cinéma est immense aux yeux d’une enfant de neuf ans. Les sièges de velours rouge dont on baisse l’assise pour s’installer sont les plus confortables que l’enfant ait vu jusqu’ici. Elle disparaît au fond du baquet, et sa mère lui fait un coussin de son manteau pour qu’elle puisse apercevoir l’écran. On donne « L’extravagant Docteur Doolittle » qui restera gravé dans sa mémoire comme un spectacle grandiose où les animaux sont bien plus merveilleux que ceux qu’elle admire chaque semaine en regardant la « Piste aux étoiles » sur son petit écran noir et blanc.

# Arcachon # 2009

Trois jours de séminaire au Palais des congrès, en bord de plage. En morte saison, Janvier déserte les plages. Après deux jours de rage, la tempête Klaus a dévasté les forêts de pins, coupant les routes principales, aucun avion ne peut quitter la région. Pour faire prendre patience aux congressistes naufragés, on ouvre le cinéma du palais. Pourquoi pas, après tout une bonne comédie permettra d’oublier la nuit d’enfer à entendre se briser les vitres de l’hôtel. Les sièges sont confortables, seule une trentaine de personnes est venue tenter de se changer les idées en attendant des nouvelles de l’aéroport. Le film commence, surprise ! On donne « L’échange » où Angelina Jolie essaie de sauver son jeune garçon kidnappé par un pédophile et se bat seule contre le sexisme et la corruption des autorités de la ville. Je n’oublierai jamais la sensation d’oppression qui m’écrase alors le cœur pendant deux heures , comprimé entre l’horreur défilant sur l’écran et les hurlements des vents déchainés autour de la salle. Depuis j’ai tenté d’oublier la tempête et le film, préférant me souvenir seulement de la suavité de leurs cannelés. Il semble que je n’y sois pas parvenue…

 

Photo M. Christine Grimard

Atelier d’hiver de François Bon @fbon : vers un écrire-film, #01 | renversement Koltès

Voici mon texte écrit dans le cadre de l’atelier d’hiver 2017 de François Bon « Vers un Ecrire-film ».

Vous trouverez les autres participations et les conseils de François bon sur sa page de Tiers Livre.

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Rose des sables

 

Plan large : Un biplan tangue entre les courants chauds que le sable exhale en cette fin d’après-midi brûlante. Un crépuscule flamboyant souligne la beauté des dunes, le pilote ébloui en oublie presque ses difficultés.

Travelling avant sur le regard du pilote. Quelques minutes de hoquet du moteur suffisent pour confirmer ses craintes, il n’a plus d’autre choix que de tenter un atterrissage acrobatique entre les dunes. Il en a vu d’autres, il connaît bien le désert, mais il se trouve loin de toute oasis et il sait qu’il ne pourra compter que sur son talent pour effectuer les réparations.

Travelling arrière : Au loin le soleil disparaît derrière le sommet de la dune la plus proche. Il descend de l’avion, cale le train d’atterrissage avec quelques pierres ramassées alentour. Aucun vent de sable n’est prévu mais on ne sait jamais ce que vous réserve le désert. Il s’installe dans le cockpit avec sa couverture de survie, dîne de quelques gâteaux secs et d’une gourde d’eau et essaye de s’endormir. Demain, il faudra réparer dès l’aube.

Gros plan : Dans la nuit, un bruit inconnu le réveille. Il ouvre les yeux, s’habitue doucement à l’obscurité et distingue une lueur qui semble onduler à l’horizon.

Travelling circulaire : La lueur se rapproche très lentement. Il cligne des yeux pour en distinguer la source en vain. Au-dessus de la verrière du cockpit, des milliers d’étoiles scintillent sur un écran de velours noir. Il quitte des yeux une seconde la lueur mystérieuse, pour admirer le ciel. Quand il se retourne, elle a disparu.

Plan fixe : Le bruit se rapproche, on dirait un long sifflement ou un glissement d’étoffe sur le sable. Il n’a jamais été peureux mais malgré lui, il sent l’angoisse lui étreindre l’estomac. Il décide d’en avoir le cœur net et sort du biplan. Il s’éloigne de quelques pas de son avion mais le désert est redevenu sombre et silencieux. Nul glissement et nulle lueur devant lui. Les étoiles sont légions autour de sa tête.

Gros plan sur le visage de l’homme : Il pousse un soupir d’admiration et s’exclame : « Ça au moins, ça vous console d’être coincé ici ! »

Derrière lui, une petite voix lui répond : « Elles ne sont pas toutes identiques, parmi elles il y en existe une qui est plus la belle de toutes, enfin pour ceux qui aiment les roses… »

L’homme se retourne brutalement vers cette voix surgie du néant, il reconnaît la lueur qui a attiré son attention semblant provenir du visiteur lui-même ou d’une lanterne qu’il porterait sur le dos.

Travelling arrière : Le crâne du pilote cache le visage du visiteur, on distingue un halo lumineux autour d’eux contrastant avec la densité de la nuit qui les entoure. Surpris, il recule d’un pas.

Gros plan sur le visage de l’inconnu qui apparaît à contre-jour. On ne distingue pas son regard mais seulement sa petite taille et un halo de cheveux blond encadrant son visage. Il lève le bras vers le ciel pointant de son index la petite ourse et dit : « Parfois, l’on cherche bien loin le trésor que l’on avait sous les yeux, alors il n’y a plus qu’à rentrer pour le retrouver, même si les rencontres que l’on fait au cours le voyage sont aussi une partie du trésor.

Travelling vertical : La caméra s’éloigne doucement des personnages. Le pilote cherche des yeux l’étoile que lui montre l’enfant. La lueur se rétrécit peu à peu, puis disparaît dans l’ombre des dunes, comme une barque minuscule qui serait perdue dans l’océan.

 

Ateliers d’écriture de l’été de @fbon : Dernier texte du cycle « Personnages »

Voici ma contribution pour le dernier atelier de l’été dernier de François Bon dans le cadre de son cycle « Personnages »  : « Faire semblant d’être Pierre Michon ».

Merci à ceux qui apprécieront de retrouver le personnage qui se dévoile dans ce texte.

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PHOTO Marie-Christine Grimard

 

 

Il lui faut bien gagner sa vie, faire le ménage n’est pas déchoir après tout. Il n’y a pas de sot-métier et les deux personnes chez qui elle travaille ne sont pas désagréables. L’employé en charge de son dossier à l’agence qui l’emploie, est un peu son ange gardien. Il l’a prise sous son aile et lui a choisi des clients sympathiques. L’une est une femme très âgée qui la traite comme sa petite fille et lui donne mille conseils de prudence lorsqu’elle époussette ses bibelots, l’autre est un vieil homme solitaire qui refuse qu’elle touche à son bureau où s’entassent des tas de feuillets couverts d’une écriture illisible et des carnets de moleskine sombre tous plus défraîchis les uns que les autres.

Le vieil homme l’intrigue, il est toujours très poli avec elle mais ne la regarde jamais dans les yeux, lui donnant des ordres secs en baissant la tête. Elle fait ses courses courantes, lui prépare ses repas, s’occupe de son linge et fait le ménage tandis qu’il monologue dans son bureau. Elle ne lui connaît pas d’amis, mais sait qu’il descend souvent s’asseoir au square voisin pour y passer l’après-midi. Il prend des notes sur ses petits carnets, parle parfois aux passants et rentre chez lui à la nuit tombante.

Mais un jour, en faisant la poussière, elle renverse un carton à chaussure posé en haut de l’étagère du salon. Une dizaine de carnets en tombent dont certains laissant échapper des grosses coupures. Il se précipite dans le salon alors qu’elle tente de les ramasser et entre dans une colère noire, l’accusant de l’espionner et de vouloir le voler. Elle a beau se défendre de telles intentions, il ne veut rien entendre et la pousse dehors en lui jetant son manteau et son sac à la tête.

Elle reste un moment devant la porte de son immeuble, abasourdie puis se décide à traverser. Elle ne racontera pas son aventure à son mentor à l’agence, craignant qu’il ne la prenne pour une incapable. Elle sent ses jambes se dérober sous elle, et décide d’aller prendre un café avant de rentrer chez elle. Dans le bar, les habitués jouent à la belote en sirotant leur ballon de blanc. L’un d’eux, qui était un ami de son père, l’apostrophe en lui demandant la raison de sa pâleur. Elle secoue la tête en silence et baisse les yeux sur sa tasse. A cet instant, le vieil homme sort de son immeuble, l’aperçoit au comptoir du bar, et vocifère des injures à son intention en gesticulant, puis s’éloigne à grands pas vers le square. Elle en a les larmes aux yeux. L’ami de son père se lève et s’approche d’elle. Elle lui explique en deux mots ce qui vient de se passer. Il tente de la rassurer, lui disant de ne pas se formaliser pour un vieux fou. Il lui explique de c’est un type peu recommandable, qui a toujours trempé dans des affaires louches et qu’il est préférable pour elle de ne plus travailler pour lui. Elle rentre chez elle, un peu rassérénée mais n’arrive à trouver le sommeil qu’au petit matin.

 

Le lendemain matin, on sonne à sa porte. Elle émerge difficilement d’un rêve pénible, se lève, s’habille précipitamment et va ouvrir. Deux inspecteurs lui montrent leur carte professionnelle et lui demandent de la suivre au commissariat. Elle demande des explications qu’ils refusent de lui donner, lui indiquant que le commissaire attend sa venue. On la conduit toutes sirènes hurlantes à travers des rues étroites jusqu’au quai des orfèvres, puis jusqu’à un bureau sombre au fond d’un couloir où l’attend une jeune femme disparaissant derrière un monceau de dossiers. Elle se présente comme étant le Commissaire en chef, lui indique un siège en face d’elle et commence à l’interroger sur sa vie et les personnes qui l’emploient.

Elle répond à son interrogatoire en détail se demandant ce qui lui vaut cet honneur mais n’ose poser la question directement. Au bout d’une heure, le commissaire se lève, va chercher une grande enveloppe sur son étagère et en sort quelques photos qu’elle étale devant elle. Elle reconnaît l’appartement du vieil homme, mais tout est dans un désordre indescriptible. Elle s’exclame devant ces images, expliquant qu’elle a quitté un appartement impeccablement rangé, et se décide à raconter le pénible incident survenu la veille.

La policière n’ajoute rien et pousse devant elle une dernière photo. Elle reconnaît le visage du vieil homme, le regard éteint. Il est allongé sur les tomettes de l’entrée. Il a l’air d’un homme ordinaire, vêtu d’un imperméable défraîchi et toujours coiffé de son chapeau de feutre bleu marine, si ce n’était ce grand trou derrière le crâne exhalant un mélange hideux aux couleurs de mort.
Réalisant soudain, la jeune femme pousse un cri et s’évanouit sur sa chaise. Lorsqu’elle se réveille plusieurs minutes plus tard, elle est dans une cellule allongée sur une paillasse sommaire. Au-dessus d’elle un vasistas laisse filtrer une lumière blafarde.

L’inspectrice referme la petite boîte contenant une dizaine de carnets de moleskine et la range au fond du tiroir de son bureau. Ils doivent contenir une multitude de renseignements sur la victime mais elle n’a pas le temps de tout décortiquer pour le moment. La jeune femme a probablement encore des choses à dire. Elle mettra le stagiaire sur le coup demain, ferme son tiroir à clé, éteint sa lampe de bureau et sort dans la brume du petit matin.

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Ateliers d’écritures de @fbon été 2017 : Les 18 secondes d’Artaud

Voici mon texte écrit pour le sixième atelier de François Bon pour l’été 2017 , intitulé « les dix-huit secondes d’Artaud, le roman collectif« . Vous trouverez sous le lien les autres contributions.

Photo m Christine grimard

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Seconde 1 : Tombée de la nuit.

Seconde 2 : Sur la route côtière le soleil descend sur l’océan. A l’horizon, la brume de chaleur se dissipe. Deux goélands volent de concert survolant les rochers, à la recherche de leur dîner.

Seconde 3 : Deux files continues de voitures se croisent à petite vitesse. Une moto arrive d’un chemin de terre sur la gauche et s’insère dans la circulation en frôlant le capot d’une petite Citroën blanche. La conductrice freine brutalement surprise et apeurée, laissant une distance respectueuse entre elle et la camionnette qui la précède pour faire place au motard imprudent. Il s’en est fallu d’une seconde pour qu’elle ne l’accroche. Le motard qui ne s’est aperçu de rien, chante à tue-tête sous son casque intégral où la radio lui délivre le dernier tube de métal à la mode.

Seconde 4 : La voiture qui suit la Citroën pile à quelques centimètres de son pare-chocs. Le conducteur était au téléphone avec son épouse qui lui annonçait son intention de le quitter. Il hésite entre reprendre tranquillement sa route et doubler cette voiture en s’écrasant sur la Peugeot qui arrive en face. Il se déporte légèrement vers la bande centrale continue, croise le regard triste de l’adolescent blond assis à la place du mort dans la voiture d’en face, et renonce à son projet malsain. Il réalise la raison du brusque ralentissement de la Citroën en voyant le motard qui la précède faire des embardées. Il la laisse repartir et la suit en roulant très à droite, le front moite et le cœur battant.

Seconde 5 : Le motard fait des embardées pour tenter de doubler la camionnette, mais il n’y a aucune possibilité tant la circulation est dense. Les gens reviennent de la plage tous à la même heure. Tous les soirs, lorsqu’il part pour prendre son service en cuisine, les mêmes embouteillages le retardent.

Seconde 6 : La file de voitures aborde la courbe longeant Le Bois St André, l’ombre des arbres gêne la visibilité, créant des reflets trompeurs dans les pare-brises. Il prend son élan, lance sa moto et passe entre deux voitures, in-extremis, soulagé d’avoir doublé la camionnette. Il se dit qu’il l’a échappé belle, n’ayant aucune visibilité derrière cet engin aux vitres arrière occultées. Il n’a pas de temps à perdre, le chef va encore l’incendier en arrivant pour quelques minutes de retard. Il en a marre de son caractère de chien. La saison prochaine, il se trouvera un autre restaurant.

Seconde 7 : la conductrice de la Citroën blanche est soulagée, au moins ce motard n’est plus devant elle. Elle ne supporte pas ce genre de conduite inconsciente. Ces écervelés, il vaut mieux les avoir loin devant…

Seconde 8 : La camionnette de chantier oblique vers l’entrée d’une propriété jouxtant le bord de mer, et la Citroën se retrouve derrière le motard. La conductrice pousse un soupir et ralentit, laissant une distance certaine entre elle et la moto.

Seconde 9 : Le motard recommence à zigzaguer pour tenter de doubler le monstrueux quatre-quatre BMW qui le précède maintenant. Il se demande ce qu’il a prévu au menu de la soirée. Il déteste ouvrir les huitres, mais son commis est si maladroit qu’il va encore devoir le remplacer pour cette tâche ingrate. Perdu dans ses pensées, il décide de doubler en oubliant que dans la courbe où il se trouve, il n’a aucune visibilité sur ce qui arrive en face.

Seconde 10 : Il se déporte brutalement sur la file de gauche, franchissant la bande continue.

Seconde 11 : Un Berlingot arrive en face, le conducteur surpris donne un coup de volant à droite et freine en bloquant ses roues. Son épouse qui était retournée pour parler aux deux enfants assis sur les sièges arrière, a le cou cisaillé par sa ceinture et s’évanouit de douleur.

Seconde 12 : Le motard, comprenant trop tard qu’il ne passera pas, tente de repasser la ligne médiane en se jetant sur son côté droit. Trop tard, l’impact est inévitable. La moto explose sur le capot de la Berlingot dans un bruit d’enfer, des morceaux de tôles brulants s’envolent sur les bas-côtés cisaillant les pneus des véhicules alentour. Le motard est projeté en avant par-dessus le toit de la Berlingot et retombe lourdement sur la chaussée derrière elle, la tête la première.

Seconde 13 : Le quatre-quatre BMW, malgré le bruit assourdissant de l’impact qui s’est produit à hauteur de sa portière gauche, continue sa route tranquillement. Il accélère et disparaît à la seconde suivante derrière la courbe de la départementale.

Seconde 14 : La conductrice de la Citroën s’arrête, sort de sa voiture les jambes flageolantes, et se précipite vers le jeune motard étendu sur la ligne blanche. Il est conscient, et tente de se relever. Elle arrive à le convaincre de rester tranquille.

Seconde 15 : Les conducteurs des voitures suivantes descendent de leurs véhicules et forment un cercle autour du blessé. Certains appellent les secours, d’autres donnent des conseils.

Seconde 16 : Les badauds commencent à se regrouper sur le bord de la route.

Seconde 17 : Le jeune motard arrache son casque. La conductrice de la Citroën est soulagée qu’il n’ait pas perdu connaissance, il arrive à bouger les bras, mais une de ses jambes est inerte et son pied a pris une position très anormale. Elle n’ose lui dire, mais lui demande s’il a mal. Il répond qu’il a mal au bras et ne sent plus son pied gauche. Elle hoche la tête et tente de le rassurer en lui assurant que les secours sont en route. Ce qui l’inquiète, c’est cette tache de sang qui teinte doucement la jambe de son jean, mais elle le garde pour elle …

Seconde 18 : Elle demande son prénom au jeune motard pour le détourner de sa douleur et l’obliger à rester conscient. Il s’appelle Nicolas et lui demande d’appeler son père. Elle trouve son portable dans la poche de son blouson, trouve « papa » dans le répertoire, compose le numéro et tend le portable au jeune homme. Il a les larmes aux yeux en entendant la voix de son père, elle se dit qu’il a l’âge de son fils. Il la regarde dans les yeux et dit à son père :
— Ne t’inquiète pas, j’ai eu un accident. Je vais bien mais la moto est foutue. Papa, pourquoi j’ai pris ma moto aujourd’hui ? Si tu savais, j’ai eu si peur…
Sa voix se brise et il lui tend le portable, n’ayant plus la force de poursuivre. Elle tente de rassurer l’homme au téléphone, lui indique le lieu de l’accident et raccroche. Elle s’assoit à côté du jeune homme et lui prend la main pour attendre les secours.
— C’était pourtant une belle journée, dit-il. C’est si bête la vie…

Ateliers d’écriture de @fbon de l’été 2017 : 5, fantôme de soi écrivain

 

Photo M Ch. grimard


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Voici mon texte écrit pour le cinquième volet proposé par François Bon pour ces ateliers d’écriture de l’été 2017, portant sur le thème des personnages, il s’agissait de décrire l’écrivain fictif que l’on porte en nous. Ayant cherché en vain celui que j’aurais dû porter en moi,  parti pour d’autres galaxies, j’en ai décrit deux autres qui se portaient l’un-l’autre…

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Chère mère,

Je vous écris devant le vasistas de la mansarde qui me sert de chambre. Je n’ai que quelques minutes avant le coucher du soleil aussi je vais essayer d’être bref. Je n’ai pas beaucoup de temps libre pour vous expliquer la vie que je mène ici mais il faut que je vous décrive la personnalité de Monsieur P. Vous avez souhaité que j’entre à son service pour l’aider à parachever son œuvre et pour que la vie dans son intimité, complète mon éducation littéraire. Vous serez comblée au centuple par le résultat. Après que j’aie répertorié toute sa bibliothèque, il m’a demandé d’écrire son autobiographie à condition que cela reste entre nous. J’ai accepté de grand cœur l’honneur qu’il me fait d’apposer ainsi sa signature prestigieuse sur un mes écrits, ainsi je serai lu par les centaines de personnes qui l’adulent. Par la suite, il a souhaité que je corrige son dernier ouvrage. Au début je ne faisais qu’améliorer l’orthographe puis j’ai tenté de modifier le texte en raccourcissant certaines de ses phrases interminables. L’une d’entre elles comptait près de trente lignes ! Lorsqu’il a accepté, j’ai compris qu’il m’accordait sa confiance. Je retranscris ici pour vous, la quatrième de couverture que j’ai écrite pour son dernier ouvrage qui paraîtra cet automne, afin que vous me donniez, chère mère, votre sentiment sur mon style avant que je lui soumette.

 

Monsieur P. n’est pas devenu écrivain par hasard mais par vocation. Très jeune, d’une santé fragile, il fut obligé de garder la chambre ce qui lui donna l’occasion de parcourir toute la bibliothèque familiale que son père, professeur de médecine, avait patiemment constituée. Cette fragilité constitutionnelle, alliée aux privations de nourriture durant sa petite enfance durant la guerre où il perdit tous les hommes de sa famille, lui ont conféré une grande sensibilité, celle-là même dont son œuvre est empreinte. Sa mère qui lui était toute dévouée, devenue chef de famille à la disparition de son père, a acquis les Éditions du clair de lune qui ont alors édité ses premières parutions : « Le journal d’un muet en 1912 » dont il sera tiré une pièce de théâtre de mime deux ans plus tard, et « La valse des amputés », ode antimilitariste qui fut considérée par la suite comme un des premiers écrits anarchiques. Sa prédilection allant au théâtre, il écrivit de nombreuses pièces dont certaines furent créées par la grande Sarah Bellenhardt, la plus célèbre étant : Les derniers jours du corbeau blanc. Vous retrouverez la liste complète de ses cinquante parutions en dernière page de ce livre.

Sa réputation de conteur n’est plus à faire et dans l’ouvrage que vous tenez entre les mains, vous retrouverez sa manière inimitable de décrire les péripéties d’une famille de grands bourgeois, milieu qu’il a beaucoup fréquenté, et les méandres que peut prendre la férocité de la nature humaine pour parvenir à ses fins. Cette saga comprendra plusieurs ouvrages mais je ne dévoilerai rien ici qui puisse gâcher au lecteur le plaisir de la découverte des protagonistes de cette œuvre merveilleuse qui comptera, à n’en pas douter, parmi les grands classiques de la littérature de ce siècle.

 

Voici chère mère, ce que je lui proposerai. Il acceptera après l’avoir à peine parcouru, comme à son habitude et me demandera de porter le manuscrit à son éditeur dans la foulée. Il me considère désormais comme un fils spirituel. J’espère être digne de cette confiance, vous me connaissez et savez à quel point je peux être dévoué lorsqu’on me prend par les sentiments. Je crois que dans quelques semaines, j’aurai l’audace de lui montrer mes écrits de fiction, en commençant par ma « Recherche du passé retrouvé ». Qu’en dites-vous chère maman, ai-je raison ou se moquera-t-il de moi ? Répondez-moi sans ambages, vous savez à quel point ce texte me tient à cœur.

J’espère que ma missive vous trouvera dans une belle forme, chère mère. Je vous tiendrai informée des dernières nouvelles de ces parutions et de ma vie passionnante avec notre grand écrivain tant admiré.

Je vous embrasse ma chère mère autant que je pense à vous.

 

                                                                                                          Votre fils aimé, Swann

 

 

Texte Marie-Christine Grimard (https://mariechristinegrimard.wordpress.com)

Ateliers d’écriture d’été 2017 de @fbon : cycle « personnages ».

Voici mon texte écrit pour le quatrième volet proposé par François Bon pour ces ateliers d’écriture de l’été 2017, portant sur le thème des personnages, avec retard puisque le cinquième est déjà en cours, er que je n’y ai pas encore réfléchi…

Il s’agissait de décrire un personnage à un tiers selon de texte de Nathalie Sarraute : « Ah vous ne connaissez pas Bréhier ? » Vous trouverez sous ce lien cette proposition.

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Photo Mch Grimard


Tu m’écoutes ? Il faut que j’en parle, tu comprends ? Je n’arrive pas à oublier son regard. Voilà une semaine qu’il est arrivé et pourtant j’ai l’impression de l’avoir toujours connu. Il faut que tu me dises ce que tu penses de lui ! J’ai besoin de savoir si je me trompe. Je ne sais plus quoi en penser. Peut-être parce qu’il a l’allure de n’importe qui, ou peut-être parce qu’il a un regard aussi extraordinaire que son visage est ordinaire. Parfois, ses yeux sont perdus dans le vide, et soudain il tourne la tête et vous fixe d’une telle manière que l’on se sent entièrement percée à jour. Je ne sais rien de ses pensées mais son regard m’obsède. Plusieurs fois, j’ai tenté de comprendre ce qu’il y avait derrière ses prunelles sombres, mais n’y suis jamais parvenue. Son silence est obsédant, il n’a jamais répondu à aucune de mes questions. Il se contente de hocher la tête pour acquiescer ou refuser. Il sort tous les matins à la même heure, et revient une demi-heure plus tard, les cheveux emmêlés et le regard brûlant. Il commande un café noir sans sucre et un muffin, puis remonte dans sa chambre et disparaît jusqu’au crépuscule. Une fois j’ai tenté de le suivre. J’ai attendu de le voir disparaître au coin du bois puis je me suis précipitée à sa suite. J’ai grimpé sur la colline pour l’observer de haut sans crainte d’être vue. Je l’ai vu traverser les futaies jusqu’à la clairière de la table de pierre, il s’est assis au pied du grand chêne, les bras levés vers le ciel, en silence. On aurait dit qu’il invoquait un de ces dieux celtes dont me parlait ma grand-mère. D’un seul coup, il a tourné la tête de mon côté. Je savais que j’étais trop loin pour qu’il me voie mais par réflexe, je me suis aplatie derrière les fougères, le nez dans la mousse. J’ai attendu quelques secondes puis j’ai relevé la tête prudemment, il avait disparu. J’ai eu si peur que je suis revenue en courant à l’auberge, je savais qu’il ne pouvais me rattraper puisque le bois était à dix milles de l’auberge par le chemin du bas, mais je courais comme si j’avais le diable à mes trousses. Impossible de me calmer. Arrivée à l’auberge, soulagée de ne plus être seule lorsque j’ai poussé la porte, il était là tranquillement installé à la table près du comptoir. J’ai senti mon cœur sauter de ma poitrine lorsqu’il m’a dévisagée, le regard moqueur et à dit :

– Belle lumière ce matin sur la lande ! Je prendrais bien un café sans sucre et un muffin aux myrtilles.

Devant mon silence, il ricana et ajouta :

– Vous devriez en prendre un aussi, vous êtes pâle comme la mort !