Underground 7 : L’histoire de Marc

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

 

Photo M. Christine Grimard

Chaque soir depuis dix ans, il rentre chez lui par la rue du bastion en passant devant cette maison. Il ne se souvient même plus l’avoir vue ouverte. Peut-être une fois, il y a très longtemps. Les volets très soignés à l’origine sont peu à peu tombés en ruine. Certains ont été arrachés par le vent, d’autres fracturés par des squatters peu scrupuleux. Heureusement, la marquise a résisté aux vents et au temps.

Il se demande combien de temps la maison va échapper à la démolition. C’est dommage, elle est bien placée non loin du centre-ville, dans un quartier plutôt calme, orientée plein sud. Marc se dit que s’il avait eu une famille, il aurait volontiers acheté une maison de ce genre ; c’est une idée qui lui avait traversé l’esprit les premiers temps. Maintenant qu’elle est presque en ruines avec sa cour pleine de ronces, sa façade défraichie et ses volets dépareillés, elle ne l’attire plus vraiment ; surtout depuis qu’ils ont muré les fenêtres avec des grilles métalliques. Pire, depuis quelques semaines, les vandales se sont attaqués aux murs des pignons avec leurs bombes de peinture. Marc apprécie les tableaux de rue quand ils sont esthétiques, mais ces signatures monstrueusement agressives le dégoûtent. C’est probablement le signe que la fin est proche.

Malgré lui, cette perspective de démolition lui fait mal au cœur.

Ce soir, il rentre à pied et s’arrête devant la façade. Il en détaille chaque pierre puis sort son téléphone portable et la prend en photo, sans savoir pourquoi. Cela lui semble indispensable de garder le souvenir de cette maison avant sa disparition.

  • C’est idiot grommelle-t-il en glissant son portable dans sa poche avant de s’éloigner à grands pas.
  • Dans la vie, si on ne faisait que ce qui est intelligent, répond une voix de garçon derrière lui.

Il se retourne pour voir à qui appartient cette voix moqueuse, mais il n’y a personne. Il revient sur ses pas mais il n’y a personne au coin de la rue non plus. Il se tourne vers la maison comme pour la prendre à témoin. La nuit commence à tomber. Les réverbères s’éclairent, se reflétant sur les grillages des fenêtres. Un léger mouvement attire le regard de Marc vers la fenêtre du deuxième étage. Une ombre créée par le reflet des nuages, pense-t-il. Pour mieux la voir, il recule de deux pas jusqu’au bord du trottoir au moment où une camionnette bariolée passe à toute vitesse sur la chaussée. Le chauffard klaxonne impatiemment, tandis que quelqu’un crie « attention« . Marc sursaute, c’est la même voix dont il ne peut définir la provenance. Elle semble sortir de son propre crâne, comme si son instinct de survie lui parlait distinctement, comme s’il était habité. C’est une sensation très désagréable. Marc se demande s’il ne devient pas fou.

Il décide de rentrer et de se coucher. Il a besoin de repos. Il jette un dernier regard agacé à la maison avant de s’éloigner. Il la rend responsable de son humeur maussade comme si elle s’était moqué de lui.

  • Décidément j’ai perdu tout sens commun, pense-t-il en hochant la tête. Comment une maison pourrait-elle être responsable de quoi que ce soit. J’ai vraiment besoin de repos.
  • Certains lieux sont chargés de mémoire, et ne se laissent pas oublier, prononce la voix à l’intérieur de son crâne. Inutile de se boucher les oreilles. Les secrets finissent toujours par se dévoiler.

Marc se retourne et même s’il ne voit rien dans la rue sombre, il sort son téléphone et prend une dernière photo avant de rentrer chez lui en courant. Curieusement, il sent qu’il devait le faire et cela l’apaise. En rentrant, il se couche la tête vide et s’endort aussitôt, épuisé.

***

Le lendemain au réveil, sa première pensée le ramène aux évènements de la veille. Il sort son portable et fait défiler les photos qu’il a prises de la maison. La dernière est particulièrement sombre, sauf la fenêtre du second d’où il émane une sorte de halo. Marc tente d’agrandir l’image mais elle est si floue que cela n’apporte rien. Il modifie les réglages, augmente la luminosité et le contraste, réduit les ombres et focalise sur le vasistas qui l’intéresse.

Un visage apparaît dans une sorte de halo blanc, comme s’il était éclairé par la flamme d’une bougie située au-dessus de lui. C’est le visage émacié d’un enfant brun, au regard triste. Une ombre lui barre le front, une sorte de cicatrice ou d’hématome…

Il faut qu’il en ait le cœur net. Il prend sa veste, y glisse son portable et reprend la direction de la maison. La rue est barrée par un ballet d’engins de chantiers. Il se glisse parmi les badauds. Deux énormes pelles mécaniques ont été installées, bras mécaniques levés vers le ciel. Les ouvriers du chantier de démolition se mettent en place, déviant la circulation vers la rue voisine. Marc avance sur le trottoir d’en face, les piétons étant interdits sur le chantier. Il lève machinalement les yeux vers le vasistas. Il n’y a personne.

Il reporte son attention sur le chef de chantier qui donne des ordres à son équipe à grand renfort de gestes.

  • Cette fois, les dés sont jetés, dit la voix dans sa tête.

Marc sursaute. Avant même de le voir, il sait qu’il est là, il lève les yeux vers le vasistas où l’enfant triste lui fait un geste désabusé de la main. Marc hurle aux ouvriers de s’arrêter. Il traverse en courant et empoigne le bras du chef de chantier en lui montrant la fenêtre. L’autre le prend pour un fou, il suit la direction indiquée par Marc mais ne voit rien. Marc s’énerve, mais rien n’y fait. Après quelques minutes de dialogue de sourds, le chef de chantier finit par appeler la police. Ils sont là rapidement et interrogent Marc qui leur explique ses craintes en leur montrant la photo prise la veille. Il leur demande d’arrêter le chantier jusqu’à ce que l’enfant soit évacué de la maison et insiste tant que le policier finit par en référer à sa hiérarchie. Les ouvriers commencent à s’impatienter tandis que les badauds s’interrogent. Plusieurs minutes plus tard, le commissaire arrive, Marc soulagé par son attitude calme et attentive, lui explique toute l’histoire. Le commissaire l’écoute en silence, puis lève les yeux vers la fenêtre incriminée au moment où un nuage étend son ombre sur la maison.

Photo M.Christine Grimard

Il hoche la tête puis demande au chef de chantier de l’aider à fracturer la porte et à Marc de les accompagner. Celui-ci rougissant, les suit un peu tremblant, se demandant ce qui lui a pris de se mêler de cette histoire.

Ils pénètrent dans la maison. Une odeur de moisi imprègne les murs. Dans la pénombre, le silence emplit tout l’espace, aussi épais que la poussière qu’ils soulèvent sous leurs pas. Ils suffoquent. L’atmosphère est si lourde que Marc ne peut s’empêcher de trembler. Il interroge du regard le commissaire. Le chef de chantier reste sur le pas de la porte, craintif. Le commissaire lui fait signe de le suivre et s’engage dans l’escalier de bois. Les marches craquent, ils montent précautionneusement, craignant qu’elles ne se brisent sous leurs poids. Tout en montant au second étage, il explique que la dernière fois qu’il est venu ici, il y a vingt ans, il enquêtait sur la disparition d’un jeune garçon qui était en pension dans cette famille, placé par la DASS. Ils n’avaient jamais retrouvé l’enfant et cette affaire n’avait jamais cessé de le hanter depuis. En prononçant ces paroles, il a les larmes aux yeux et Marc ne peut s’empêcher de poser sa main sur son bras en disant :

  • La vérité finit souvent par se montrer avec de la patience.

Il ne sait pourquoi il a dit cela, lorsque la voix lui répond :

  • Rien ne vaut la vérité, même si elle fait mal.

Le commissaire se retourne, interdit, cherchant l’origine de la voix. Marc soulagé, comprend qu’il n’est pas le seul à l’avoir perçue. Il hoche la tête et indique aux deux hommes une porte vermoulue d’où la voix semble être venue.

  • Il me semble qu’il faut entrer là.
  • Vous avez raison, entrons là, répond le commissaire.

La pièce est petite à l’image de la seule fenêtre que Marc reconnaît comme étant celle où il a vu le visage de l’enfant apparaître la veille au soir. Ils avancent sur le parquet qui craque comme les feuilles d’automne dans un sous-bois. Marc trébuche sur une latte qui dépasse et tente de se rattraper en faisant un pas en avant, mais tombe lourdement sur le sol en brisant trois lames de bois. Le commissaire se précipite pour l’aider à se relever mais le parquet craque sous son poids et il s’enfonce de plusieurs centimètres. Ils n’osent plus bouger de peur de passer à travers le plafond du premier.

Le chef de chantier resté prudemment sur seuil de la chambre, pousse un cri en montrant d’une main tremblante un manche de bois qui dépasse de la lame de parquet brisée. Le commissaire se relève, soulève les deux lattes qui l’ont fait tomber, découvrant une petite cavité creusée sous le plancher. Il fait signe à Marc de l’aider à dégager le parquet. Les deux hommes travaillent en silence, échangeant des regards inquiets. Quelques secondes suffisent à dégager l’endroit. Ils se redressent, les mains tremblantes, la gorge nouée.

Au fond de la cavité, git un petit squelette, les bras et les jambes repliées en position fœtale. Au milieu de ce qui formait l’abdomen de l’enfant, un nounours râpé est niché. Le crâne est fendu au niveau du front par une hache rouillée dont le manche dépasse de la cavité.

Les deux hommes se regardent en silence, laissant couler leurs larmes, lorsque la petite voix s’élève du coin de la pièce :

  • Finalement, c’est une très belle journée, dit-elle en partant d’un éclat de rire plus léger que le cristal. C’est ma plus belle journée, depuis bien longtemps.

Texte et Photos M. Christine Grimard

 

 

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Une image…une histoire : Juste une cave

Ce texte a été écrit à l’origine pour paraître dans le site « Maison témoin » de Christine Jeanney

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Photo MC grimard

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La première fois que j’ai pénétré ici, il y avait un monde fou qui visitait.

C’était le jour de l’inauguration et je suis entrée en suivant le flot des visiteurs. Personne n’a remarqué ma présence. J’ai trouvé cette maison très belle et je me suis immédiatement imaginée dans de tels murs. Bien sûr, pour pouvoir accéder à ce genre de demeure, il faudrait que j’aie un travail à plein temps et une famille. Il y a beaucoup de chambres. Si elles restaient vides, la maison serait triste. Un toit est fait pour abriter la vie et des cris d’enfants.

Ma mère qui m’a eue par accident, rirait bien de moi si elle savait que mon rêve serait d’avoir une famille avec beaucoup d’enfants et de les élever dans une petite maison tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Elle la rebelle, la farouche soixante-huitarde, l’anarchiste. Si elle savait qu’elle a nourri en son sein une pauvre fille comme moi qui rêve au prince charmant assorti d’une ribambelle de mômes hurlants, je crois qu’elle en ferait une crise cardiaque. C’est pour cela que je suis partie d’ailleurs, j’étais trop différente, trop « standard » pour elle. Je dois ressembler à mon père, même si elle ne sait même pas qui c’est. Moi, je l’imagine très bien à l’aune de mes désirs, il devait être un petit bourgeois, fils de famille bien cadré, bien propret. C’est de sa faute si je suis comme ça. C’est parce que je lui ressemble que ma mère ne m’aime pas !

Peu importe, pour l’heure j’ai trouvé un bel abri ici. Dans la cave. C’est juste une cave, mais pour moi c’est un paradis.

Personne n’ayant remarqué ma présence, j’ai pu attendre qu’ils soient tous partis et me laisser enfermer dans la maison. Dans la cave, je me suis installé un petit coin assez douillet. C’est important que je puisse dormir au calme et que j’ai un endroit pour faire un brin de toilette avant de partir travailler. Je dois être là-bas tous les matins à six heures, fraîche et bien réveillée. Si je reste dans la rue et que je me présente le matin sale et épuisée, ils ne voudront plus de moi au bout d’une semaine. Le travail est difficile, mais il paye les factures, mais quand le propriétaire a voulu reprendre son studio pour sa fille qui venait faire ses études à Paris, je n’ai rien trouvé d’autre qui soit dans mes prix. Plus de toit, plus de travail. C’est l’équation infernale, alors je n’ai rien dit à personne et j’essaye de me débrouiller, un jour par ci, un jour par là.

Ici au moins, personne ne me demandera de payer en nature mon droit de respirer. Il faut que je reste ici, dans cette cave, jusqu’à ce que j’aie gagné assez d’argent pour pouvoir de nouveau me payer une chambre quelque part à l’abri. S’ils me trouvent, ils vont me remettre à rue. Il faut que je me fasse toute petite, il faut que j’arrive à rester là sans qu’on me voie. La rue c’est l’enfer, viol à tous les étages, froid, nuit, peur. Je ne veux plus y retourner.  Je suis courageuse, je ne demande qu’à travailler, je ne demande rien à personne, juste le droit d’exister et de dormir sans avoir peur. Ici je me sens bien !

Pourvu que personne ne me trouve dans cette cave, au moins le temps que je me remette à flot…

texte et photo MCGrimard

Une image…une histoire : Par la fenêtre

Ce texte a été écrit à l’origine pour paraître dans le site « Maison témoin » de Christine Jeanney

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Photo MC Grimard

J’en ai visité des maisons, témoins et sans témoins, avec ou sans les propriétaires, avec ou sans soleil, avec ou sans meubles, avec ou sans grenier, avec ou sans jardin. Je n’ai encore jamais réussi à trouver celle qu’il me fallait. Celle-ci est vraiment différente, on dirait que chaque pièce a été décorée par une personne différente. Même la cave est personnalisée…

Il faudra bien que je me décide à trouver un nouveau lieu de vie. Tout changer, c’est facile à dire, moins facile à réaliser.

Il faudrait déjà que je réalise ce qui m’est arrivé, que je l’admette. Toute une vie chamboulée en quelques secondes. Repartir à zéro, et ne regarder que devant soi.

Je n’ai pas tout perdu, il me reste le travail. C’est déjà très beau d’avoir du travail à notre époque, tant de gens n’en ont pas. Le travail, je n’existe que par lui, que pour lui. C’est pour cela qu’il faut que je retrouve une maison qui me convienne, un lieu qui serait mon prolongement où j’entasserais tout ce qui me ressemble. Un lieu où j’aurais envie de passer du temps, histoire de ne pas passer ma vie au travail !

Mais ce que je souhaite vraiment, ce n’est pas quatre murs pour y entasser ma vie. Si j’écoute mes désirs, ce que je préfère c’est avoir un jardin autour des quatre murs. Je pourrais passer ma vie dans ce jardin, et après être rentrée à l’intérieur, je pourrais passer des heures devant la fenêtre à regarder ce jardin. Il n’y a que là que je me sentirais enfin moi-même, couchée dans l’herbe la tête sous le tilleul et les pieds dans le plantain. J’aurais aimé être un campagnol ou une musaraigne pour passer ma vie à courir dans l’herbe, ou une chouette pour les voir courir d’en haut.

Ce qu’il me faut c’est un beau jardin et de jolies fenêtres pour voir le jardin.

Ici, les fenêtres sont belles ; ils les ont habillées de grilles en fer forgé. On a l’impression qu’elles dansent autour du temps. Devant la fenêtre un pic épeiche sautille sur le gazon. Il m’a vu et s’envole dans le hêtre pourpre. J’ouvre la fenêtre et l’évidence me saute au visage. C’est ce jardin qu’il me faut.

Une maison témoin, après tout, est faite pour donner envie aux gens de se projeter dans une nouvelle vie. Je n’ai jamais fait les choses comme tout le monde, moi je me projette dans le jardin. Je vais leur faire une proposition, ils accepteront peut-être que je m’installe dans le jardin ou à défaut que je reste assise devant cette fenêtre.

Si je promets de ne pas gêner les autres visiteurs…

Texte et Photo M. Christine Grimard


  

  

Photo du jour : transhumance vendéenne 

La transhumance d’été est un bienfait pour quelques jours, quelques heures ou plus, peu importe le temps passé ou les kilomètres parcourus, peu importe le but qu’il soit proche ou lointain. 

Ce qui compte c’est le changement de décor, le dépaysement. 

En terme de dépaysement, je fréquente toujours le même petit coin de terre, entre ciel et océan. Un bout de carte au bout de la terre, là où elle se perd dans la mer, là où le vent se cache lorsqu’il a envie d’avoir un moment à lui, là où les oiseaux marins rient entre eux de mes errances, là où le sel détruit toutes les barrières et tous les cadenas… 

Là où le temps a tout son temps.

Bienvenue à la maison…

photo M. Christine Grimard

Une image … Une histoire : Cendres

« Dieu aima les oiseaux et inventa les arbres.
L’homme aima les oiseaux et inventa les cages. »
Jacques Deval

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Voilà si longtemps qu’il n’était revenu dans cette vallée.

Depuis la mort de son père, il avait préféré rester loin d’ici. Les derniers jours avaient été si éprouvants. Il ne voulait pas s’en souvenir.

Il n’était pas revenu pour ça. Les jours noirs, tâchés de sang, les morceaux de chair brûlée, les relents de cendres froide qui l’avaient poursuivi nuit après nuit pendant presque un an, il ne voulait plus y penser.

Les choses avaient bien changé. La mousse avait recouvert les ruines de la grange, Pour un étranger, il était difficile de savoir qu’à cet endroit, s’élevait une ferme florissante, un jardin tiré au cordeau et un verger prolifique. Seule, la maison était encore debout, teintée de gris, uniformément recouverte de tristesse, à l’abandon.

Aucune âme n’était passée par ici depuis son départ. Les gens du village évitaient de s’approcher de la « maison  maudite ».

La guerre est le prétexte que les hommes se donnent pour libérer leur barbarie. Et certains plus que d’autres.

Il s’était toujours demandé pourquoi leur vie avait brusquement basculé vers l’horreur. Il était enfant, vivait dans un monde sans soucis, jouait à danser avec les papillons dans les rangs de lavande. Il aimait sauter dans la rivière pour sentir les alevins argentés glisser entre ses jambes, et par-dessus tout, dévaler les contreforts de la montagne avec son chien sur les talons. Rien ne pouvait ternir son sourire, jusqu’à ce jour…

Quand son père avait refermé brutalement la porte de la grange, et lui avait dit de rester dans la maison, en scrutant le chemin du village, il avait été soudainement inquiet. Il n’avait jamais vu ce regard sombre dans le yeux de son père auparavant. Et quand sa mère était sortie à la tombée du jour avec un pain et un lourd sac sous le bras, il n’avait pas osé poser de questions. Mais il sentait bien que quelque chose était différent.

Cette nuit-là, il avait guetté les pas de son père, suivis bientôt d’autres pas plus pesants, qui s’éloignaient vers le maquis. Au petit matin, épuisé d’avoir dormi aussi tard, il fut éveillé en sursaut par les cris des miliciens. Ils proféraient des menaces, ils crachaient des injures, ils trainaient son père vers la grange en vociférant. Il ne comprenait pas tout, mais quand il vit sa mère arriver dans sa chambre en lui ordonnant de rester caché sous son lit jusqu’à ce qu’il soient partis, il sut que quelque chose de grave était arrivé. Il entendit des détonations, des hurlements, puis le ronflement infernal du brasier qui encerclait la grange. Puis des bottes qui s’éloignent. Puis plus rien. Il ne sut combien de temps il était resté là, à trembler sous son lit. L’odeur âcre des cendres avait envahit tout l’espace.

C’était la dernière odeur dont il se souvenait. Et en revenant ici, il avait l’impression qu’elle envahissait encore les murs délabrés.

Sa mère n’avait plus jamais prononcé une parole après cette nuit-là, comme si ses mots étaient partis en fumée dans cette grange. Ils avait quitté les Cévennes pour se rendre à Marseille, chez sa grand-mère, où ils avaient survécu jusqu’à la fin de la guerre. Après l’armistice, son père avait reçu les honneurs de la république pour hauts faits de résistance, et il regardait souvent la médaille de la légion d’honneur qu’on leur avait remise, en espérant y voir le sourire de son père. Mais il avait bien fallu qu’il apprenne la vie sans lui. Il avait appris, trainant ses guêtres dans tous les pays, exerçant tous les métiers, sous toutes les latitudes, sous tous les climats. La seule chose qu’il n’avait jamais accepté de faire, c’était la guerre, fuyant tous les conflits. S’il avait tenu un fusil, il aurait eu la sensation de descendre au niveau des hommes qui avaient massacré son père.

Trente ans après, il était de nouveau devant les ruines de cette grange. Un amas de pierres noircies pratiquement recouvertes de végétation. Il avait décidé de rentrer. Il n’allait pas fuir plus longtemps. Il avait eu beau faire tout le tour de la terre, il savait que sa maison était ici et qu’il devrait affronter ses démons pour se donner enfin le droit de vivre.

Un érable doré avait poussé au milieu des ruines. A la cime, un hibou lançait sa mélopée. Il leva les yeux vers lui, et vit se lever la lune dans l’enchevêtrement des branches. Le hibou se tut, le regardant fixement, immobile, puis il cligna de l’œil et s’envola vers le sud. Il sourit et s’assit au milieu des ruines, observant les nuages qui passaient devant la lune. Il ne s’était pas sentit aussi serein depuis bien longtemps.

Pris d’une soudaine impulsion, il se mit à fouiller au milieu des pierres, en extirpa quelques morceaux de bois vermoulus.  Tressant des branches d’érables pour les solidariser, il en fit une croix, qu’il décora avec une couronne de feuilles dorées. Il la dressa sur un amas de pierre qui se trouvait au milieu de l’ancienne grange, puis admira son œuvre en silence. Il s’assit sur une grosse pierre et fut pris de sanglots.

Il ne sut pas combien de temps il était resté là à pleurer, mais quand il vit l’aube poindre au dessus de la combe, il sécha ses joues, et commença à parler. Il entendait sa voix résonner contre les murs de la maison et lui revenir en écho. Il raconta à son père son enfance sans lui, sa jeunesse lointaine, ses chagrins et ses joies, ses errances et ses certitudes. Quand il eut tout dit, il se sentit soulagé.

Il se leva, léger, s’étira dans les premiers rayons du soleil, et conclut:

– Je reviens à la maison, papa. Je vais en faire ce que tu aurais voulu qu’elle soit. J’ai relevé des défis plus difficiles que celui-là…

Il revint vers sa voiture pour en sortir ses provisions, lorsqu’il vit quelqu’un s’approcher sur le chemin. Il tenta de refréner sa première réaction de méfiance, et se tourna vers l’inconnue qui avançait d’un pas décidé, son chien sur les talons. Celui-ci s’approcha de lui, reniflant ses bottes et poussa un aboiement approbateur. La jeune femme sourit et dit:

– Pyrus vous aime bien, c’est le meilleur des passeports. Bienvenue à vous. Je m’appelle Sandra !

– Enchanté, répondit-il. Merci de m’accueillir chez moi. Je suis Pierre.

– Ravie de voir que cette maison sera de nouveau occupée. Je trouvais dommage qu’une aussi belle construction soit à l’abandon. J’aime beaucoup la vue qu’il y a du sommet du sentier, et mon chien aussi. Je passerai un peu plus au large, désormais pour ne pas vous déranger.

– Non, n’en faites rien, je serai heureux d’avoir un peu de compagnie. Je n’ai rien d’un ermite. Je vais remettre la maison en état et je serai ravi de vous y recevoir quand elle sera présentable.

– C’est très gentil. Je suis institutrice au village, et je profite de mes heures de loisirs pour chiner quelques plantes dans les bois. Il y a quelques espèces devenues très rares dans cette région. La botanique c’est ma passion, ajouta-t-elle en rougissant.

– J’essayerai de vous dénicher quelques spécimens, répondit Pierre. Je m’y connais un peu en botanique.

– Super, dit-elle le gratifiant d’un magnifique sourire. Allez Pyrus, on y va …

– A bientôt, répondit Pierre, soudain un peu intimidé.

Il la regarda s’éloigner, pensif, puis poussa la porte de la maison avec le pied. Un odeur de moisi et de cendres s’échappa, le bloquant dans son élan. Il se ressaisit, pris une grande inspiration et entra d’un air décidé en disant:

– Si on veut que la vie revienne dans cette maison, pas d’hésitation, autant s’y mettre tout de suite !

…Fin…
 

 

 

 

 

Une image… une histoire : Lierre (1/4)

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auteur inconnu

 

Lucia avait mis sa vie entre parenthèses depuis si longtemps, qu’elle ne savait plus quoi faire de sa liberté nouvelle. Elle n’avait aucune compétence particulière mais elle avait voué sa vie au confort de ses proches et des autres en général. Toujours présente lorsqu’on avait besoin d’elle, la famille et les amis avaient usé et abusé de sa bonne volonté. Elle n’avait jamais su dire non. Aujourd’hui, ils avaient tous disparu, et elle était libre de vivre sa vie. Mais sa vie, ce n’était rien et elle ne savait plus quoi en faire, justement. Elle essaya de se remémorer ce qui lui plaisait dans sa jeunesse. Elle aimait l’Art sous toutes ses formes, mais cela pouvait-il remplir une vie ?

Sa tante, pianiste professionnelle, lui avait donné des cours de piano, mais elle ne la trouvait jamais assez bonne. Le regard navré qu’elle portait sur elle, l’avait dissuadée de continuer, et en guise de progrès, elle avait perdu peu à peu ses acquis. Lorsque la vieille dame avait perdu son autonomie, elle était venue vivre avec elle pour lui éviter une hospitalisation définitive. Elle avait soigné sa tante jusqu’à son dernier jour, et c’est seulement quand ses troubles de mémoires étaient devenus majeurs qu’elle avait daigné sourire en l’entendant jouer. Son compositeur préféré était Erik Satie, et Lucia était devenue une spécialiste des Gnossiennes. La vieille dame battait la mesure d’un doigt pointé, autoritairement brandi, mais elle ne s’offusquait plus des fautes, et il lui arrivait même de fredonner lorsque les cascades de notes touchaient son âme embrumée. Lorsque elle disparut, Lucia eut la surprise de découvrir chez le notaire qu’elle lui avait légué son piano, ainsi qu’une coquette somme d’argent provenant de l’héritage de son mari américain. Elle vivait dans le même appartement qu’elle louait à la ville depuis cinquante ans, et ses neveux n’avaient aucune idée de la petite fortune qu’elle avait en banque.

La plus grande surprise de Lucia, fut celle de découvrir qu’elle était propriétaire d’une immense maison située dans la banlieue la plus bourgeoise de la ville. Lorsque le notaire lui en remis les clés, il lui expliqua que la maison avait été louée à un couple de retraités jusqu’à l’année précédente, et qu’elle était libre depuis qu’ils avaient rompu leur bail pour aller vivre en maison de retraite sur un rivage ensoleillé.

La maison était surprenante, très bien entretenue, entièrement couverte de lierre, comme une cantatrice drapée dans son boa. Lucia l’aima au premier regard. Le jardin était très bien entretenu comme si ses locataires l’avaient quittée la veille. La porte d’entrée s’ouvrit sans grincer et sans laisser échapper d’odeur de moisi. Lucia fut agréablement surprise, chaque pièce était meublée à la mode du siècle dernier. Elle décida d’emménager sans délais. Entretenir une maison pareille, serait sans doute un travail à plein temps.  La maison était si grande qu’elle pourrait sans mal ouvrir des chambres d’hôtes, ce qui lui permettrait  de ne pas vivre totalement seule. Cette aubaine lui redonna l’énergie qui lui manquait depuis le décès de sa tante.

La première nuit qu’elle passa dans la maison fut riche en émotions. Elle n’avait jamais dormi dans une maison ancienne et les craquements continuels qui provenaient de tous les étages, l’effrayaient. Elle entendait des frôlements dans le lierre et s’imaginait quelques êtres fabuleux grimpant sur les lianes. Le lendemain matin, elle sourit de ses craintes, le soleil inondant la façade lui donnait une allure rassurante bien éloignée de son masque nocturne. Elle décida de s’installer dans la chambre principale de l’étage, qui était tapissée de crème, lumineuse et chaude. Si ce n’était le piano demi-queue qui trônait devant la baie vitrée, l’ambiance de la pièce lui aurait été très sympathique. Elle imaginait sa tante jouant sur ce clavier, les lèvres pincées et l’air sévère et cela lui gâchait son plaisir. Qu’à cela ne tienne, il suffirait de déménager l’instrument dans le salon du rez-de-chaussée.

Cette nuit-là, elle fit un cauchemar répétitif qui la laissa épuisée au réveil. Elle rêva qu’une jeune fille vêtue à la mode des années folles, jouait sans relâche le même morceau, jusqu’à ce qu’un homme au regard sévère surgisse et referme le couvercle du piano d’un geste sec, en lui montrant le placard du doigt. Sans un mot, la jeune fille quittait sa place devant l’instrument, entrait dans le placard, s’asseyait sur le plancher la tête cachée dans les mains, et l’homme refermait la porte d’un mouvement brutal puis donnait un tour de clé.

Elle se réveilla en sueur et à bout de souffle, tourna la tête vers la porte du placard de sa chambre. Celle-ci était grande ouverte, alors qu’elle était sûre qu’elle l’avait fermée à double tour la veille au soir…

<– A suivre –>

Une image… Une histoire : Véranda

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Il cherchait depuis si longtemps qu’il décida de répondre à toutes les annonces parues cette semaine-là.
Cela ne pouvait plus durer.
Il avait vendu son appartement depuis six mois déjà, et en avait tiré un bon prix, mais si les choses continuaient ainsi, il allait perdre son bénéfice en nuits d’hôtel avant d’avoir trouvé un nouveau lieu de vie.
Il avait voulu changer radicalement, faire table rase, oublier toutes ses erreurs et repartir à zéro, dans une nouvelle région. Pour cela, il avait même changé de tête. Ses cheveux mi-longs n’étaient plus qu’un souvenir et un collier de barbe soulignait son menton désormais, ce qui atténuait son aspect sévère, lui donnant un petit air Bohême qu’il appréciait beaucoup. Lui qui avait toujours été si sérieux, si cartésien, ses anciens amis habitués à son aspect strict ne le reconnaîtraient pas. A l’idée de leur surprise s’ils le croisaient aujourd’hui, il souriait tout seul en se regardant dans le miroir de ce café.
Il avait parcouru toutes les annonces du jour, mais aucune n’avait retenu son attention. Il releva la tête, attiré par le rire d’une jeune femme rousse et pulpeuse qui sortait du café, chargée d’un plateau.
Intrigué, il la suivit des yeux et la vit traverser la rue et entrer dans l’agence immobilière d’en face. Quand le serveur passa près de lui, il lui demanda si ce manège était habituel, et apprit que « la nouvelle stagiaire » de l’agent immobilier venait chercher des cafés tous les matins pour ses collègues. Il vit là le signe qu’il attendait, peut-être parce qu’il avait toujours aimé la couleur de la chevelure de Rita Hayworth, peut-être parce que son rire cristallin avait illuminé son matin.

Peu importe, il fallait qu’il la revoie.

Il paya son café et laissa le journal sur la table, puis traversa le flot de la circulation et se planta devant la vitrine de l’agence immobilière. Il parcourut les annonces affichées, distraitement, en ne pensant qu’au sourire de la jeune beauté rousse. Il allait se décider à entrer sans idée précise, lorsqu’une affichette retint son attention. Elle décrivait une maison ancienne, ayant besoin de « rafraîchissements », située à l’orée de la forêt domaniale, proposée à un prix défiant toute concurrence. Il se demanda quelle mauvaise surprise pouvait bien cacher une telle aubaine, mais se décida à entrer pour se renseigner.

La jeune femme rousse le regarda entrer distraitement, puis se replongea dans son dossier. Un jeune homme l’accueillit avec un sourire commercial, puis s’enquit de ses souhaits. Quand il lui désigna la maison qu’il avait vue à l’extérieur, il se tourna vers sa collègue et lui dit:

– Marlène, ce Monsieur s’intéresse à ton dossier. Veux-tu t’en occuper ? »

– Avec plaisir, dit-elle en se levant avec élégance. Que souhaitez-vous savoir, Monsieur, je vous en prie, veuillez vous asseoir, dit-elle en lui désignant le siège en face d’elle.

Subjugué par son regard vert, il mit quelques secondes à retrouver son sang froid. Il ne reconnut pas sa voix étranglée quand il lui expliqua qu’il cherchait une maison ancienne, lumineuse, et ayant une histoire, pour pouvoir s’adonner librement à son art.

Elle eut l’air soudain intéressée, et lui demanda de quel art il était question.

Il ne répondit pas, baissa les yeux et se sentit rougir devant le regard insistant de la jeune femme. Il avait la sensation d’être mis à nu, et en ressentait un mélange de terreur et de plaisir. Il aurait voulu lui expliquer tous ses rêves et tous ses désirs. Il aurait voulu partager avec elle tous ces espoirs. Elle, qu’il n’avait jamais vue auparavant. Elle, qu’il avait l’impression de connaître depuis toujours.

Que lui arrivait-il ?

– Pourrais-je visiter cette maison ? demanda-t-il brusquement, pour détourner l’attention de la jeune femme.

– Bien sûr, dit-elle. Je vous accompagne.

Elle prit les clés dans un placard où des centaines de trousseaux attendaient preneur. Il suivit des yeux sa main délicate, aux doigts si fins, qui se refermait sur un trousseau de clés à l’ancienne comme celles qui tintaient dans les poches des supérieures de couvents.

Durant le trajet, elle lui raconta l’histoire de la maison. Elle avait appartenu à un artiste qui était mort dans la misère sans héritier direct, et elle était en vente depuis près de dix ans, personne n’ayant souhaité s’atteler à la restauration nécessaire. Elle conclut qu’il faudrait beaucoup de patience et de courage pour le nouveau propriétaire, en lui jetant un coup d’œil de biais. Ils arrivaient devant la grille du jardin, qu’elle fit pivoter avec peine tant elle était rouillée. Il l’aida et referma la grille derrière eux avec un grincement lugubre.

Il s’avancèrent dans une allée en friches, et soudain la maison apparut.

Il retint son souffle. La jeune femme le regardait guettant sa réaction. Il resta muet devant tant de majesté. Les façades étaient défraîchies, le toit était vermoulu, les fenêtres étaient délabrées, mais l’ensemble dégageait une atmosphère unique. Sur la façade principale avait été apposée une véranda ouvragée, dont le soubassement décoré de volutes soulignait l’élégance des fenêtres à l’ancienne. Il imagina la lumière qu’il devait y avoir derrière ces carreaux, la douceur du soleil d’hiver filtrant jusqu’au coeur de la maison. Il s’imagina debout dans cette lumière, devant sa toile. Il se dessina là.

Elle le regardait en silence, attentive aux changements d’expression de son visage. Il se retourna vers elle et elle lut dans ses yeux tout ce qu’il ne pouvait expliquer tant l’émotion était forte. Elle lui tendit les clés en silence, comme on transmet un flambeau. Il les prit solennellement, comprenant toute la portée de ce geste, quand elle ajouta:

– Je connaissais personnellement le propriétaire de la maison. Il était peintre et quand j’étais enfant, je venais souvent m’asseoir dans cette véranda pour le regarder peindre. Je crois qu’il aurait aimé que vous vous occupiez de sa maison…

Il regarda les clés qui pesaient dans sa main, et sentit la responsabilité qui serait la sienne s’il acceptait. Mais curieusement, il se sentit soulagé que la jeune femme accepte de lui faire confiance en lui confiant la maison. Il avait l’impression d’être arrivé chez lui. Il pouvait poser ses valises.

Il pouvait laisser le soleil venir caresser ses toiles.

– Quand pouvons-nous signer ? demanda-t-il.

-Vous ne souhaitez pas la visiter ? insista-t-elle.

– Je vous fais confiance, répondit-il.

Elle hocha la tête, lui sourit avec une infinie douceur, et lui demanda:

– Quand pourrais-je venir vous voir peindre dans la véranda ?

 

 
Texte M. Christine Grimard
Photo anonyme