Phrases 9 : Mots Confits

AOUT 2014 009

Photo M.Christine Grimard

 

  • Pour faire le portrait d’une pensée, choisir des mots mûris au soleil de la bonté, les récolter à la nuit tombante gorgés de bienveillance, les trier puis les laisser macérer une nuit dans la patience, les cuire avec un peu de prévenance, puis laisser reposer l’appareil avant de le faire goûter à l’assistance.

 

  • Pour écrire avec plaisir et clarté, choisir ses mots parmi ceux que les autres ont négligés, les plus simples et les plus sincères, les enrober d’imagination, puis les laisser danser sur le papier jusqu’à ce qu’histoire s’en suive.

 

  • Pour se souvenir des jours heureux, choisir les mots les plus sucrés, les épousseter avec douceur, puis les laisser suivre le fil où les hirondelles se posaient aux matins de septembre, et les regarder s’envoler vers la lumière avant que le vent de l’oubli ne les emporte.

 

AOUT 2014 011

Photo M. Christine Grimard

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Confessions intimes 12 : Buffalo

Je reprends ici le texte écrit pour « Les Cosaques » le blog tenu par Jan Doets, à partir d’une photo que j’avais faite l’été dernier en Vendée, dans les marais bordant l’océan où vit ce petit cheval. Je le connais depuis de nombreuses années et admire sa beauté et sa sérénité. Il faut dire que l’endroit où il vit, contribue grandement à cela. Le premier billet de la série « Photo du jour » de ce blog lui était consacré. Depuis il a bien grandi…

Pour la petite histoire « Buffalo » était le nom que mon grand-père maternel avait donné à son cheval dans les années quarante. J’ai toujours entendu ma mère en parler comme d’un être particulièrement intelligent !

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cheval

Photo M.Christine Grimard

 

Ce sera encore une belle journée… La plus belle depuis longtemps.

Je vais rester là, au soleil.

Ils ne me demandent plus grand-chose maintenant de toute manière, sauf quand les enfants reviennent pour les vacances. Mais j’aime aussi les promener sur ma croupe, ce qui me permet d’aller voir si le marais a changé depuis l’été dernier.

Ils m’ont laissé dans ce marais mouillé depuis trois ans, mais je ne me suis pas ennuyé une seule seconde. Je vis dans ces herbes folles au goût de sel et d’embruns. Les cormorans égarés viennent parfois me survoler, et je leur fait entendre ma désapprobation. Je ne tolère que le héron blanc, celui qui niche derrière la pinède. J’aime bien quand il vient me tenir un peu compagnie le soir, après son repas. Il plane au-dessus des étiers, puis plonge à pic et sans bruit. J’entends une explosion d’écume retentir dans les joncs lorsqu’il se décide à plonger, puis son cri de contentement. Une fois repu, il vient de percher près de moi, sur le mur de l’ancien pigeonnier, une ruine que nous affectionnons tous les deux. Il claque du bec puis ricane dans son jabot. Un véritable cabot !

Si mon frère me voyait, je suis sûre qu’il pousserait un hennissement moqueur. Il a toujours été méprisant avec tout ce qui n’était pas équin. Pour lui, notre race est la plus belle, la plus noble, la plus forte. Il a un peu raison, nous avons traversé les millénaires du haut de nos quatre pattes. Les hommes n’auraient jamais survécu sans nous. Ils n’ont même pas compris à quel point nous leur étions supérieurs, plus rapides, plus forts, plus résistants qu’eux. Plus intelligents aussi ! Mais chut … il ne faut pas l’ébruiter, après ils essayeraient de nous découper pour comprendre la source de notre supériorité…

Alors, je me contente de rester là, au soleil, allongé dans les graminées ondulantes, croquant l’herbe odorante et me régalant de son petit goût iodé. Surtout, ne pas paraître ce qu’ils ne veulent pas que je sois. Réserver cela pour les fées, lorsqu’elles sortiront danser sous la lune. Me garder libre pour elles, pour les emporter sur mes ailes lorsqu’elles vont rendre visite à l’étoile-mère.

Une seule fois, quelqu’un nous a surpris. La petite Marie a assisté à notre retour. Nous étions couverts de rosée et elle est restée muette de saisissement. C’était le jour de la rentrée, elle n’avait pas envie de quitter la maison pour des longs mois de pensionnat. Elle était sortie aux premières lueurs de l’aube pour me rejoindre dans la prairie. Mais nous n’avions pas vu que l’aurore filait dans le vent, et nous avons pris du retard. Elle nous a vus atterrir derrière le grand pin dans une gerbe d’étincelles.

Elle m’a regardé comme si j’étais le soleil lui-même et je n’oublierai jamais son regard émerveillé, comme si elle était soulagée d’avoir enfin la confirmation de ce qu’elle avait toujours su. Comme si elle avait oublié toutes ses peurs. Elle est venue vers moi, a entouré mon encolure de ses bras, et frottant son front contre le mien a dit :

« Attends-moi, je reviendrai dès qu’il auront compris que je ne serai jamais une des leurs. »

Et depuis je l’attends. Voilà des mois que je l’attends.

Mais aujourd’hui, je sais qu’elle reviendra. Ils ne me l’ont pas dit, mais je le sais parce que l’aube avait la même couleur que ce jour-là, et que le vent était sucré. Je le sais parce que cette nuit, elle est venue me chevaucher dans mes rêves. Alors je vais m’approcher de la barrière de pierre et l’attendre.

Ce sera une belle journée… la plus belle depuis longtemps.

Texte et Photo M. Christine Grimard

Poème : Nuit

IMG_4015.JPG

Photo d’auteur inconnu

Aux tréfonds de la nuit

La sentinelle luit

Sans couleur et sans bruit

Guidant les insoumis

*

Une étoile s’envole

Au bout de l’univers

En semant sa poussière

De lucioles en lucioles.

*

Et l’enfant la regarde

S’approcher de sa vie

Rêvant qu’elle s’attarde

Jusqu’au bout de sa nuit

 *

Vole, étoile ma sœur

Valse en apesanteur

Et emporte mon cœur

Là où meurent les peurs

*

Raconte-moi l’espace

L’ombre et puis la lumière

Et je suivrais ta trace

De demains en hiers.

*

Avec toi j’apprendrai

La patience et l’envie

La beauté de la vie

Au goût de Liberté

Phrases 8 : Mots emportés

« L’enfant qui ne joue pas n’est pas un enfant,

mais l’homme qui ne joue pas a perdu à jamais l’enfant qui vivait en lui

et qui lui manquera beaucoup. »
Pablo Neruda

AOUT 2014 035

Photo M. Christine Grimard

Encore quelques minutes et la porte de l’enfance se refermera derrière toi, enfermant à jamais tes étonnements émerveillés sur l’étagère des souvenirs, bien rangés à côté de l’étincelle de malice qui brille encore parfois au fond de tes pupilles de jeune adulte plein de sagesse.

Tu marcheras le nez dans les nuages jusqu’à cette prairie où la vie t’aimera, et même si nos regards se perdent, tu sauras que mes  pensées t’accompagneront au bout de ton chemin.

Lorsque tu t’assoiras à l’ombre du couchant, assis contre cet arbre planté pour ta naissance si grand qu’il te cachera le ciel, et que le rossignol chantera la lumière de ton dernier jour, je serai là au bord de cette rive et je prendrai ta main pour que tu n’aies pas peur.

 

(NDA: cette photo de mon plus jeune fils, qui me paraissait bien illustrer ce sujet de l’enfant en marche vers la vie d’adulte, est beaucoup plus difficile à regarder que je ne le croyais…)

Vases communicants : Des visages dans la foule (1/2)

Voici le texte que j’avais échangé avec Dominique Hasselmann dans le cadre de la série des Vases Communicants du mois de juin. Il était inspiré d’une de ses photos originales pleine de mystère et propice à faire flamber l’imagination et je le remercie pour ce choix.

J’espère que ceux qui ne l’avaient pas vu à cette occasion, y trouveront du plaisir…

 

Fenêtre sur mur_DH

Photo Dominique Hasselmann

Chaque matin en partant prendre mon bus et chaque soir en rentrant, je passais devant ce mur. Depuis qu’ils avaient ravalé la façade, les fenêtres semblaient plus sombres et derrière les grilles semblaient se cacher de mystérieux secrets. Je jetais un coup d’œil machinal en passant, mais jamais je n’apercevais le moindre être vivant à l’intérieur quelle que fut l’heure de mon passage. Un soir où ma curiosité se fit insistante, je collai mon visage aux grilles pour en savoir un peu plus, mais ne vis que l’ombre de branchages se balancer de l’autre côté de ce qui semblait être la porte d’un patio. Il n’y avait âme qui vive. Malgré moi, cet immeuble désert m’intriguait, avec sa porte barrée de grilles dorées à l’or fin et son air grand bourgeois. Les commerçants du quartier ne pouvaient pas m’en dire plus et il n’y avait aucune inscription pour me mettre sur la voie.

Le quartier était très peuplé, il y avait toujours foule dans la rue aux heures de pointe, mais jamais personne ne pénétrait dans cet immeuble. Même les SDF semblaient l’éviter. Plusieurs fois j’avais vu l’un d’eux tenter de s’installer sous les fenêtres, mais ils n’y restaient jamais longtemps. Le dernier en date, un homme sans âge accompagné d’un chien massif, n’était resté qu’une dizaine de minutes alors que j’attendais mon bus. Son chien ayant flairé la grille du soupirail, se mit à grogner, crocs retroussés, jusqu’à ce que l’homme récupère ses affaires, se lève et disparaisse au coin de la rue.

Un matin, une photo apparût au beau milieu du mur fraîchement ravalé. Je restais en arrêt devant ce paysage exotique où quelques cocotiers se dressaient fièrement au milieu d’une jungle luxuriante dominée par un volcan accrochant quelques nuages tropicaux. On aurait dit une de ces publicités pour des voyages clé en main à l’autre bout du monde à des prix défiant toute concurrence. Malgré moi, j’étais fascinée par ce paysage et je crois que s’il y avait eu une adresse d’agence de voyage sur le panneau, j’y serais allée sans délais.

Le lendemain, quelqu’un avait ajouté son portrait à côté du paysage. Une femme blonde aux yeux turquoise, souriant de toutes ses dents. Elle avait l’air heureux, comme si elle était partie là-bas et y avait trouvé son paradis. Je me pris à l’envier…

Les jours suivants, d’autres portraits vinrent rejoindre le premier jusqu’à former une couronne de sourires tout autour de la photographie d’origine. Je les examinais attentivement, chaque jour un nouveau visage radieux se posait à côté du précédent. Même ceux qui ne souriaient pas, avaient dans les yeux, un reflet lointain comme si ce monde ne les intéressait plus. Ces visages m’attiraient plus que je ne saurais le dire. Cette humanité heureuse fédérée autour d’une terre vierge, vivant en harmonie, sans guerre, sans famine, sans froid, sans épidémie, dans un lieu paradisiaque où chacun respectait l’autre et la terre qui l’hébergeait…

Je savais bien que tout ceci n’existait pas, que cette publicité d’un nouveau genre était probablement un attrape-nigaud de plus, mais je ne pouvais m’empêcher de rêver chaque matin et attendant mon bus. Quarante-cinq jours et quarante-cinq portraits plus tard, je n’y tins plus et ce matin-là, je collai mon portrait parmi les autres tout en bas de la jungle verdoyante entre les deux cocotiers. Mon visage si pâle, encadré d’un casque de cheveux noirs de jais et mon air égaré contrastaient avec tous les autres sourires, mais une fois la photo mise en place, je me sentis soulagée. Ce soir-là, lorsque je passai devant la porte cochère de l’immeuble, celle-ci s’ouvrit brutalement. Je m’arrêtais attendant à voir sortir quelqu’un, mais il n’y avait personne. C’était comme si l’immeuble lui-même m’invitait à entrer. Je passais la tête par l’ouverture et ne vis rien qu’autre qu’un grand hall vide où l’on diffusait un air de violoncelle lancinant, presque hypnotique. Je reculai un peu effrayée, ma timidité habituelle m’interdisant de pénétrer dans ce hall inconnu. Le même manège se reproduisit chaque soir pendant toute une semaine, sans que je ne me décide à entrer. La porte me claquait rageusement au nez chaque fois que je renonçais. J’avais l’impression de la décevoir de plus en plus, et pourtant je voulais savoir ce qui se cachait derrière ces grilles.

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, personne ne me le fêtera une fois de plus. Peu importe. C’est le moment de tourner enfin cette page et de prendre ma vie en main. Ce matin, je passerai cette porte cochère, et on verra bien où cela me mènera, sur cette île si c’en est une ou ailleurs. Si je devais donner un nom à ce pays je l’appellerais bien « Océania ».

C’est un beau nom, évocateur de soleil et de paix. Un pays où il fera bon vivre…

Photo Dominique Hasselmann

Texte M. Christine Grimard

Musique : La couleur du blé

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Photo d’origine inconnue

« Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde »
….
« Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé… »

« Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l’heure du départ fut proche :
-Ah ! Dit le renard… je pleurerai.
-C’est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t’apprivoise…
-Bien sûr, dit le renard.
-Mais tu vas pleurer ! dit le petit prince.
-Bien sûr, dit le renard
-Alors tu n’y gagnes rien !
-J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé »

Le petit Prince .

Antoine de Saint-Exupéry

 

Quand tu m’auras apprivoisée la terre toute entière me parlera de toi et je fermerai les yeux pour l’entendre, en rêvant de la douceur de ton regard et de l’éclat de ton sourire.