Underground 3 : L’Histoire de Pedro

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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photo M.Christine Grimard

**

Pedro accélère. Encore quelques minutes et il sera rentré. Maman sera là et quand il ouvrira la porte, une succulente odeur de chocolat chaud montera à ses narines. Elle lui demandera comment s’est déroulée sa journée d’école, et s’il n’a pas pris froid dans les rues.

Le vent s’engouffre dans les ruelles, léchant les murs délavés, tourbillonnant dans les encorbellements faisant grincer les colombages et craquer les corniches. Il pourrait rentrer plus vite en empruntant le boulevard, mais il préfère passer dans les ruelles encerclant la basilique. Il ne sait pas pourquoi, mais il a toujours adoré marcher sur ces calades, le nez en l’air pour admirer le jeu de la lumière sur les pierres centenaires.

Il aime les pierres. Peut-être parce que sa mère l’a nommé Pedro. Peut-être parce que son arrière-grand-père était tailleur de pierres. Il ne sait pas encore comment il y arrivera, mais il sera tailleur comme lui. Il ne l’a jamais connu mais son grand-père lui racontait comment son père « parlait » aux pierres avant de les tailler et comment il en tirait des merveilles en quelques coups de ciseaux. Il avait restauré une partie des archivoltes de la cathédrale que Pedro aimait détailler au passage. En admirant les sculptures de la corniche supérieure, il pense à lui et à l’enfant qu’il était lorsqu’il avait son âge. Etait-il déjà attiré par les pierres comme lui ? Etait-il espiègle et joueur ou déjà sérieux et minutieux ? Il aurait tant aimé le rencontrer et lui raconter son attirance.

Les copains se moquent de lui. Ils ne comprennent pas qu’il ne traîne pas avec eux après l’école, et ne savent rien de ce qu’il fait lorsqu’il s’enfonce dans les ruelles, le nez en l’air…

Il passe par le cloître de l’église des Cordeliers où l’on a aligné les gargouilles lors de la restauration de la façade Nord. Elles sont toutes là, posées à la verticales, assises sur leur derrière le cou tendu vers le ciel, bouches ouvertes comme si elles étaient assoiffées de pluie. Elles ont plusieurs siècles mais elles ne les font pas. Sur certaines d’entre elles, on voit encore les griffes des ciseaux du sculpteur comme si elles étaient nées d’hier. En passant, il caresse du doigt les cicatrices des pierres de granit. Il lui semble qu’il a toujours fait ça. Ici, il se sent chez lui.

Il n’a encore raconté à personne ses désirs de sculpture. Il sait que sa mère en serait effrayée. Pour elle, il n’y a point de salut en dehors d’études longues et ennuyeuses. Pedro sait que ce genre de chose n’est pas pour lui. Il veut devenir tailleur de pierre, sculpter la roche comme son ancêtre. Son grand-père lui a promis qu’il lui donnerait les outils de son père lorsqu’il serait assez grand pour s’en servir. Il attend ce jour avec impatience. Parfois il s’essaye sur quelques galets, en secret. Il lui semble qu’il a toujours fait cela, caresser la pierre et la retourner sur toutes les coutures. L’admirer en pleine lumière, puis à jour frisant. Lui demander ce qu’elle cache dans son cœur, puis faire naître la forme sous son burin. Il sait déjà ce qu’il doit faire pour cela, sans l’avoir appris. Il a ça dans le sang.

Il ressort du cloître et suit la ligne blanche des pavés inégaux de la rue du Formeret. La lumière se fait plus rare. Les rayons du soleil dessinent des arcs sur les encorbellements des fenêtres, l’éblouissant en se reflétant dans les carreaux. Il se frotte des yeux.

Il débouche devant le parvis de la cathédrale. Un bruit sec attire son regard vers le grand cintre du porche.   Un petit éclat de pierre vient de tomber de la dernière gargouille encore en place sur la corniche, une chimère mi chauve-souris mi démon dont le visage est effacé par le temps. Toutes les autres ont été enlevées pour restauration, et celle-ci en aurait également bien besoin pense Pedro. Il s’approche et la regarde fixement comme s’il voulait évaluer le travail nécessaire. Un second fragment tombe, venant heurter son front. Un mince filet de sang coule à la racine de ses cheveux. Il ne sent pas la douleur mais seulement un léger vertige. La gargouille, assise sur son derrière, le regarde fixement. Elle déploie ses ailes immenses et s’élève au-dessus de la corniche puis descend doucement jusqu’à lui. Il retient son souffle tandis qu’elle se pose juste devant lui, sur la colonne de droite du portail de la cathédrale. Elle replie ses ailes dans un crissement d’enfer et ouvre de grands yeux ovales semblant sortir du néant au milieu de ce qui devait être son visage. Curieusement, Pedro n’est pas impressionné. Il n’est pourtant pas très courageux, mais cette statue ne l’effraye pas. Sans qu’elle prononce un mot, il l’entend lui expliquer qu’elle attendait qu’il revienne pour lui rendre sa splendeur d’antan. Il la regarde dans les yeux et la reconnaît. Il lui semble que le voile qui lui bouchait la vue s’est envolé brusquement. C’est elle, son enfant, son œuvre. Il revoit le bloc de grès et ses mains qui taillaient, il revoit ses compagnons travaillant le granit sur ce parvis, il entend le tintement des ciseaux sur la pierre, il revoit le jour où…

  • Mon petit ! Réveille-toi ! M’entends-tu ?

Il ouvre les yeux, porte sa main à son front douloureux, un peu de sang teinte la pulpe de ses doigts. Il secoue la tête, le vertige a disparu. La gargouille aussi. Il lève les yeux vers la corniche. Elle a repris sa place, sagement immobile, a replié ses ailes. Il se relève, un peu chancelant. Une vieille femme le regarde, inquiète et ajoute :

  • Ne bouge pas, on va appeler les pompiers.
  • Non, madame, ne vous inquiétez pas. Je vais bien, j’ai dû rater la marche. Je vais rentrer chez moi ; j’habite là-bas.

Sans attendre sa réponse, il descend le parvis de la cathédrale en courant et disparaît dans la ruelle. Il pousse la porte cochère et poursuit sa course jusqu’à l’escalier. Il s’assoit un instant, les yeux dans le vague, reprend son souffle, la tête entre les mains. Lorsqu’il le relève, un sourire éclaire son visage. Il grimpe jusqu’au premier, ouvre la porte et crie à la cantonade :

  • Maman, il faut que je te dise quelque chose de très important. Aujourd’hui, j’ai trouvé ce que je dois faire quand je serai grand !

***

 

 

Texte et photo Marie-Christine Grimard

 

Une image…une histoire : Juste une cave

Ce texte a été écrit à l’origine pour paraître dans le site « Maison témoin » de Christine Jeanney

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Photo MC grimard

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La première fois que j’ai pénétré ici, il y avait un monde fou qui visitait.

C’était le jour de l’inauguration et je suis entrée en suivant le flot des visiteurs. Personne n’a remarqué ma présence. J’ai trouvé cette maison très belle et je me suis immédiatement imaginée dans de tels murs. Bien sûr, pour pouvoir accéder à ce genre de demeure, il faudrait que j’aie un travail à plein temps et une famille. Il y a beaucoup de chambres. Si elles restaient vides, la maison serait triste. Un toit est fait pour abriter la vie et des cris d’enfants.

Ma mère qui m’a eue par accident, rirait bien de moi si elle savait que mon rêve serait d’avoir une famille avec beaucoup d’enfants et de les élever dans une petite maison tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Elle la rebelle, la farouche soixante-huitarde, l’anarchiste. Si elle savait qu’elle a nourri en son sein une pauvre fille comme moi qui rêve au prince charmant assorti d’une ribambelle de mômes hurlants, je crois qu’elle en ferait une crise cardiaque. C’est pour cela que je suis partie d’ailleurs, j’étais trop différente, trop « standard » pour elle. Je dois ressembler à mon père, même si elle ne sait même pas qui c’est. Moi, je l’imagine très bien à l’aune de mes désirs, il devait être un petit bourgeois, fils de famille bien cadré, bien propret. C’est de sa faute si je suis comme ça. C’est parce que je lui ressemble que ma mère ne m’aime pas !

Peu importe, pour l’heure j’ai trouvé un bel abri ici. Dans la cave. C’est juste une cave, mais pour moi c’est un paradis.

Personne n’ayant remarqué ma présence, j’ai pu attendre qu’ils soient tous partis et me laisser enfermer dans la maison. Dans la cave, je me suis installé un petit coin assez douillet. C’est important que je puisse dormir au calme et que j’ai un endroit pour faire un brin de toilette avant de partir travailler. Je dois être là-bas tous les matins à six heures, fraîche et bien réveillée. Si je reste dans la rue et que je me présente le matin sale et épuisée, ils ne voudront plus de moi au bout d’une semaine. Le travail est difficile, mais il paye les factures, mais quand le propriétaire a voulu reprendre son studio pour sa fille qui venait faire ses études à Paris, je n’ai rien trouvé d’autre qui soit dans mes prix. Plus de toit, plus de travail. C’est l’équation infernale, alors je n’ai rien dit à personne et j’essaye de me débrouiller, un jour par ci, un jour par là.

Ici au moins, personne ne me demandera de payer en nature mon droit de respirer. Il faut que je reste ici, dans cette cave, jusqu’à ce que j’aie gagné assez d’argent pour pouvoir de nouveau me payer une chambre quelque part à l’abri. S’ils me trouvent, ils vont me remettre à rue. Il faut que je me fasse toute petite, il faut que j’arrive à rester là sans qu’on me voie. La rue c’est l’enfer, viol à tous les étages, froid, nuit, peur. Je ne veux plus y retourner.  Je suis courageuse, je ne demande qu’à travailler, je ne demande rien à personne, juste le droit d’exister et de dormir sans avoir peur. Ici je me sens bien !

Pourvu que personne ne me trouve dans cette cave, au moins le temps que je me remette à flot…

texte et photo MCGrimard

Une image…une histoire: Fuite.

Il avait choisi de partir au petit matin, à l’heure où la brume recouvre le fleuve d’une écharpe blonde. La nuit s’étirait, poussée vers l’ouest par le chant des oiseaux de l’aube.
Il sortit sans bruit, et se dirigea sans hésiter vers le fleuve. Les barques étaient alignées sur le sol sablonneux, tirées à l’abri du ressac. Ses maigres possessions réunies dans un sac de toile, qu’il cachait sous sa chemise, ne pesaient pas lourd. La montre-gousset que son père lui avait confiée, le jour de son départ, la boussole de son grand-père qui était l’aventurier de la famille avant lui, le couteau-suisse, cadeau de départ de sa mère, et sa première et dernière pépite, quelques maigres dollars et « Le vieil homme et la mer » d’Hemingway, qui ne le quittait jamais depuis ses 16 ans.

Ses compagnons n’avaient rien entendu, encore bercés par les vapeurs d’alcool de la veille. Ils se poseraient des questions pendant quelques heures, puis ils l’oublieraient, comme tous ceux qui étaient partis avant lui, de ce camp perdu au bout du monde, au bout de l’espoir.
Qu’étaient-ils devenus?
Le fleuve n’avait jamais rendu leurs corps, ils avaient du s’en sortir.
Du moins, c’est ce qu’il voulait croire, en grimpant dans sa barque ce matin là.
Il poussa l’embarcation vers le courant, en prenant appui sur les cailloux du fond, avec sa pagaie.
Quelques minutes plus tard, le courant s’empara de la coquille de noix et il commença à dériver vers l’aval du fleuve, doucement , puis de plus en plus vite .
Il n’eut que le temps de se signer puis jetant un dernier regard vers le campement où rien n’avait bougé, il disparut dans la brume dorée de la vallée.

( voilà ce que m’inspirait cette photo,
j’ai écrit le début de l’histoire … Et vous laisse imaginer la suite ..)

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Les Filles de la Lune (Partie 4)

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Une fois chez elle, Lina déposa son carton sur la table du salon, et se fit un chocolat chaud. Avant tout, elle avait besoin de laisser décanter les évènements de ces dernières heures. Le liquide chaud et onctueux la réconforta jusqu’à l’âme. Elle se laissa quelques minutes de répit, puis ouvrit le carton où elle avait entreposé les carnets.

Chacun d’eux comportait une date manuscrite sur la couverture de cuir, difficile à déchiffrer, tant la poussière avait obscurci les lettres. L’écriture était soignée, finement déliée, à la mode ancienne. En regardant de plus près, les carnets avaient été écrits de la même main, contrairement à ce qu’elle avait cru en les parcourant dans le grenier. L’écriture s’était affermie au fil des pages. Sur chaque couverture, à côté de la date, était dessiné un prénom féminin en caractère majuscule gothique, que Lina eut du mal à lire.

Elle en choisit un au hasard, et en lustra la couverture jusqu’à ce que l’inscription soit lisible. Il était écrit :

Moona ou Mouna (1875)

Elle l’ouvrit précautionneusement, les pages fines semblaient fragiles et craquaient lorsqu’on les touchait. Elles étaient couvertes de cette écriture soignée, penchée et ronde, certains mots étant à peine lisibles, l’encre commençant à s’effacer. Le récit débutait ainsi :

 

« Je consigne ici l’histoire des femmes de ma lignée, du moins, de celles dont on m’a raconté l’histoire et dont je me souviens encore.

Ces femmes sont mes ancêtres, et je les décrirai du mieux que je pourrai le faire, avec les maigres souvenirs qui me restent, et dans le temps qui me restera.

Ces carnets seront notre mémoire.

Je relate ici les faits que ma mère et ma grand-mère m’ont relaté, afin que le souvenir de ce qu’elles étaient ne s’envole pas dans l’oubli, et qu’ils éclairent les pas de mes filles.

Leur combat fut souvent incompris et parfois réprimé avec violence, mais je sais qu’il ne sera pas vain, puisque d’autres femmes se lèveront pour le poursuivre.

A travers moi, qui ai tenté d’être digne de leur courage, je souhaite que leur lumière éclaire notre postérité, comme elle a illuminé mon présent. »

 

Sur la page suivante, un dessin à la plume représentait un paysage forestier au clair de lune. Un chêne monumental s’élevait au milieu d’une clairière, le sommet de ses branches fièrement dressées, était illuminé par une lune pleine et éclatante. Lina admira le talent de l’artiste qui avait rendu le relief et la lumière de cette scène, en quelques traits d’encre noire. Elle se demandait comment ce chêne stylisé pouvait sembler aussi vivant, comme s’il allait jaillir du carnet.

Elle resta de longues minutes à contempler cet arbre fascinant, avec la sensation de l’avoir déjà vu, sans doute sur une gravure ancienne. Elle avait l’impression d’être debout dans cette clairière, de sentir le vent soulever les branches et lui caresser ses cheveux, d’entendre le souffle de la nuit la bercer de sa mélopée. Elle croyait en voir les feuilles frémir sous la brise.

 

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Elle reposa le carnet devant elle.

Il fallait qu’elle redescende sur terre. Ce dessin avait un effet hypnotique sur elle, c’était sûrement la fatigue qui lui jouait des tours. Elle passa le doigt sur les branchages pour s’assurer qu’ils étaient immobiles, et la sensation de flottement qui l’envahissait, disparut dans l’instant.

Décidément, il fallait qu’elle aille se reposer. Après une bonne nuit de sommeil, elle continuerait sa lecture demain et n’aurait plus d’hallucination.

Mais, dans un dernier sursaut de curiosité, Lina jeta un coup d’œil à la page suivante, où un poème était reproduit.

 

Fille de la Lune et du vent

Oublie ta peur

Suis la lumière de ta mère

Dans sa force, puise ta sève de vie

Poursuis ta route au-delà de la mort et du temps

De sa magie, de sa beauté, sois fière

Au-delà les tourments, vaincra la vie.

 

Lina récita le poème à voix haute, écoutant chanter les syllabes, avec un sourire, et quand elle se tut, un courant d’air parcourut la pièce, faisant claquer la porte, tournant la page du carnet posé sur la table.

 

Elle resta figée devant l’image qui suivait. C’était une reproduction de la statuette qui se balançait entre ses seins. Machinalement elle baissa les yeux vers elle, effectivement, la ressemblance était frappante. Cependant, un détail supplémentaire apparaissait dans le dessin. L’artiste avait ajouté un cœur à la statuette.

Elle détacha la statuette de sa chainette, et la posa sur la table devant elle. Aucune trace de cœur sur le bois, aucune aspérité visible, la forme était lisse et ronde, comme si des centaines de mains l’avaient effleurée avant les siennes. S’il elle avait eu un visage autrefois, il n’y en avait plus trace. Quelques ombres dans les veines du bois suggéraient l’emplacement d’une bouche mais aucun regard ni expression humaine n’était plus visible. Elle la détaillerait mieux à la lumière du jour. La gravure montrait une femme vêtue d’une tunique retenue par une simple ceinture, aux bras alignés le long du corps, mains ouvertes vers l’extérieur, au visage serein et souriant respirant la bonté. Mais rien de tout cela n’apparaissait sur la statuette, qui ressemblait plus à un morceau de bois qu’à une œuvre d’art, dans la pénombre de la pièce.

 

Elle abandonna la statuette, et poursuivit sa lecture. L’auteur indiquait que les trois premiers carnets seraient dédiés à ses ancêtres, et que dans le dernier, elle relaterait sa propre histoire.

Lina avait des difficultés à déchiffrer son écriture serrée à la lueur de la lampe, et commençait à trouver que tout ce charabia était bien fatigant. Elle parlait des «Filles de la Déesse », de femmes devant accomplir leur destin, marquées d’un croissant, apparaissant toutes les sept générations de cette lignée féminine. Suivait tout un passage ésotérique, où certains mots semblaient effacés, parlant de solstices, phases lunaires, cycles solaires, ce qui finit de décourager Lina.

Elle décida de ne pas poursuivre son exploration plus avant et d’aller se coucher. Demain, elle se plongerait dans ces cinq carnets en suivant l’ordre chronologique. Elle les étala sur la table mais ne parvint pas à déchiffrer les dates et les prénoms sur les couvertures. Elle en lustra le cuir craquelé, avec patience, un à un, jusqu’à ce que l’inscription soit lisible, puis les rangea par date. Quatre prénoms étaient apparus :

Luna (1455)

Diane (1595)

Selena (1735)

Mouna (1875)

 

Le cinquième carnet était un peu différent, il semblait presque neuf, les pages étaient blanches. Elle ne parvint pas à voir ce qui était manuscrit sur la couverture. Elle le tourna et le retourna, l’examinant à jour frisant, sans parvenir à ses fins.

Épuisée par sa journée trop riche en émotions, elle sentit le découragement la gagner. Elle alla se coucher, en se disant qu’elle verrait mieux l’inscription au grand jour. Elle sombra dans un sommeil pénible, peuplé de toiles d’araignées, de bibliothécaires centenaires, de livres poussiéreux, et de ciels tourmentés où la lune se battait avec des nuages de tempête.

 

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Lina se réveille brutalement et se redresse, en sueur, le cœur battant.

La pièce est d’un noir d’encre.

Soudain, la Lune sort de derrière les nuages, et inonde sa chambre d’une lueur argentée.

Un des rayons se pose sur le plateau où elle est posée la statuette, l’illuminant à contre-jour.

Lina distingue distinctement la forme d’un cœur aux reflets de rubis qui semble illuminer la statuette, de l’intérieur.

Elle retint son souffle, terrorisée.

Pourquoi a-t-elle récupéré tous ces objets qui lui font peur ?

Elle n’a plus qu’une idée, celle de les enfermer de nouveau dans cette armoire et de ne plus en entendre parler.

Mais en un instant, les nuages passent de nouveau devant la lune et la statuette redevient sombre et muette.

Lina soupire, crispée. Elle a mal à la tête, et la nausée. C’est probablement dû à ce réveil brutal. Elle se sent contractée, son corps tout entier lui semble lourd. Des milliers d’aiguilles lui labourent le front, et son avant-bras gauche la brûle. Machinalement, elle éclaire et remonte sa manche pour frotter l’endroit douloureux. Il n’y a que sa tache de naissance, même si elle semble plus rouge que d’habitude. Ce n’est rien. Elle masse doucement, la peau devient écarlate, et la brûlure insupportable. Lina se lève et va mettre son avant-bras sous l’eau froide, la douleur s’apaise, mais la tâche est presque violette. Stupéfaite, elle la regarde comme si elle la voyait pour la première fois, elle se détache nettement de la blancheur de son bras et dessine un croissant de lune.

Lina reste pétrifiée devant cette image évidente, qu’elle porte depuis toujours, sans l’avoir jamais remarquée.

Elle se retourne vers la statuette, qui semble de nouveau inerte. Que lui réserve-t-elle encore comme mauvaise surprise ?

A côté de la statuette, le dernier carnet attire son attention. Que lui cache-t-il aussi entre ses pages vierges ? Lina sait qu’elle ne pourra pas échapper à la vérité, autant l’affronter tout de suite !

Elle a soudain une intuition et se met à chercher fébrilement de quoi la suivre. Elle trouve un citron, qu’elle presse, et dont elle imbibe un chiffon de coton. Elle s’approche du carnet, et hésite un instant, puis se décide.

Elle frotte doucement la couverture, en petits mouvements circulaires. Le jus de citron éclaircit progressivement la couleur du cuir qui passe du noir au bordeaux. Lina voit se dessiner peu à peu quelques lettres penchées. La première est un L aux volutes aériennes. Elle poursuit sa tâche patiemment. Quelques secondes suffisent pour découvrir un cinquième prénom et une date.

 

Lina tremble de tous ses membres et ne peut détacher son regard de cette inscription :

Lina (2015)

 

 

Les Filles de la Lune . (Partie 2)

Les Filles de la Lune

Prologue

Lina (2015)

 

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Lorsque sa mère décida de partir vivre, dans une maison de retraite, Lina tenta de la convaincre de rester chez elle, mais elle comprit rapidement qu’elle ne gagnerait pas cette ultime bataille. Peu à peu, elle admit qu’à 85 ans on ne pouvait plus s’assumer seule, même lorsqu’on avait autant de volonté que sa mère. Sa vie personnelle était remplie d’obligations, et elle ne pouvait pas l’accueillir chez elle, faute de place et de temps pour s’occuper d’elle.

Elle courrait toute la journée, donnant des cours de dessins aux quatre coins de la ville, vivant dans un quartier trop agité, où sa mère ne serait pas tranquille. La laisser seule toute la journée était pire que de l’installer dans cet endroit impersonnel programmé pour qu’elle y finisse ses jours.

Alors, elle lâcha prise, elle accepta, non sans avoir essayé d’aller contre le courant en mettant en place une structure d’aide à domicile. Mais il ne fallut pas plus d’un mois, pour qu’elle constate que sa mère dépérissait, malgré la gentillesse des jeunes femmes qui venaient au quotidien lui faciliter les tâches. Contrairement à ce qu’elle croyait, compte tenu du caractère indépendant de sa mère, celle-ci s’adapta très rapidement à la vie en collectivité. Elle était rassurée de ne plus être seule, et occultait l’environnement proche, pour ne voir que les avantages de sa nouvelle situation.

Finalement, Lina fut soulagée de la voir de nouveau heureuse, et tentait de ne pas voir la déchéance physique et mentale des nouveaux voisins de sa mère. Tout était fait, pour que la vie les « résidents » soit agréable, et que leurs besoins physiques soient satisfaits. La compétence et l’humanité du personnel étaient remarquables, et Lina finit par comprendre que ce nouveau mode de vie était préférable pour sa mère. Elles choisirent ensemble, quelques petits meubles et objets qu’elle souhaitait garder et aménagèrent au mieux les quinze mètres carrés de sa nouvelle vie.

Il ne fallut que quelques semaines à sa mère pour s’adapter à son nouvel environnement, et elle ne tarda pas à demander à Lina de s’occuper de vider sa maison. Celle-ci savait que cette question se poserait tôt ou tard, mais elle n’avait aucune envie de s’en occuper. N’ayant aucune fratrie, elle avait toujours su que cette tâche lui incomberait, mais elle préférait ne pas y penser.

Elle avait relégué cette idée au fond de son cerveau, ne voulant pas démanteler le décor qui avait bercé son enfance. Lorsqu’elle retournait dans cette maison pour chercher quelques affaires demandées par sa mère, elle avait l’impression en entrant, qu’elle voyait encore son père assis dans ce fauteuil, en face de la double fenêtre, ou sa mère qui s’affairait dans la cuisine.

Mais ce matin-là, sa mère insista lourdement :

–         Ma fille, il faut que tu vides cette maison, et que tu donnes ou détruises tout ce qui ne peut pas te servir. Je ne me suis jamais décidée à donner les vieux vêtements de ton père, et je sais combien il te sera difficile de le faire, mais il va falloir que quelqu’un s’en charge, et ce ne peut être que toi. J’avais déjà vidé une bonne partie de mes placards avant de partir, mais il reste de nombreux objets qui te rappelleront ton enfance, la mienne ou celle de ton père, et tu es la seule à savoir ce que tu voudras conserver. Je te confie cette tâche, puisqu’il n’y a que toi qui sache ce que nous avons vécu et les souvenirs que tu veux en garder.

–         Maman, je …

–         Non, ma fille, l’interrompit sa mère. Il y a un moment où il ne sert plus à rien de reculer. De plus, il faudra probablement la louer pour couvrir les frais de cette maison de retraite, si je dois y survivre encore longtemps. Et personne ne voudra vivre dans ce décor des années 60, tu ne crois pas ? ajouta-t-elle en riant.

–         Je le ferai, sois tranquille, répondit Lina, soudain résignée. Il ne servait à rien de contrarier sa mère lorsqu’elle avait décidé quelque chose. Elle le savait depuis toujours, elle n’aurait de cesse de lui répéter la même chose, jusqu’à ce que les choses soient accomplies comme elle le souhaitait.

–         Très bien, dit sa mère, en la regardant fixement. Alors écoute bien ce que j’ai à te dire, et rappelle-t’en surtout lorsque tu seras là-bas.

Soudain, Lina sentit que ce qui allait suivre était plus grave qu’elle ne l’avait cru d’abord. Elle regarda sa mère, dont le visage devint encore plus pâle. Celle-ci lui prit les mains et poursuivit :

–         Tu videras chaque placard, en veillant à ne garder que les objets qui méritent de t’accompagner sur ton chemin, il est inutile de s’entourer d’objets sans âme, pour finir par étouffer sous le nombre. Tu verras les choses seront faciles pour toi, tu as toujours eu une grande sensibilité, et tu en as même fait ton métier. Tu n’auras qu’à soupeser chaque objet et tu sauras si tu dois le garder ou non. Surtout n’oublie pas le grenier, les objets qu’il contient n’étaient pas les miens au sens propre, mais ils font partie de notre héritage, celui de la lignée des femmes de ma famille. Ils sont ton héritage, et ils te reviennent de droit. Tu comprendras de quoi je parle en les voyant. Je n’en étais que la dépositaire, et toi tu sauras ce que tu dois en faire, puisque tu es la septième génération de femmes de cette lignée.

Elle se tut brusquement, comme si elle en avait trop dit, lâcha les mains de sa fille et se détourna vers la fenêtre.

–         Maman, de quoi parles-tu ? Je ne comprends rien.

–         Tu comprendras, ma fille, et mieux que moi qui ne suis qu’un maillon de la chaîne. Toi, tu en seras une des pièces maîtresses, comme de nombreuses femmes de cette lignée l’ont été avant toi. Je ne t’ai jamais parlé de cette histoire auparavant, mais c’était une erreur. Je voulais te protéger en te laissant ignorer le passé de ta famille, mais j’ai eu tort. Notre famille est très ancienne, et son histoire a comporté de sombres moments que j’aurais dû te raconter.

Je crois que je ne t’ai rien dit auparavant, parce que je pensais que ces vieilles histoires étaient éteintes et qu’elles n’avaient plus leur place à notre époque. Mais, nuit après nuit, je fais toujours le même rêve, où une femme vêtue d’une tunique blanche me regarde d’un air de profond reproche en me montrant du doigt un objet qui est dans la famille depuis des lustres, c’est une petite statuette qui est dans le grenier, que l’on se transmet de génération en génération et qui te reviendra à ma mort. J’aurais dû t’en parler avant, mais elle est liée à beaucoup de souffrances, et je voulais de protéger de ce passé obscur.

Elle s’arrêta, les yeux dans le vague.

–         Je voulais te protéger … poursuivit-elle, avec un sourire.

Heureusement, à notre époque, les hommes sont plus tolérants, du moins je l’espère. Enfin, je ne pourrai pas t’expliquer tous les détails, dans le temps qu’il me reste, mais tu les trouveras peu à peu par toi-même, et tu écriras la suite de cette histoire mieux que je ne pourrai jamais le faire. Je te fais confiance, ma petite fille chérie.

Lina aurait voulu poursuivre cette conversation, mais la fatigue était visible sur le visage de sa mère, et elle l’aida à s’allonger, pour qu’elle se repose avant le repas du soir. Elle se demandait si elle ne commençait pas à divaguer un peu par moment, et préféra ne pas insister. Elle lui sourit pour l’apaiser, et prit congé rapidement, en se disant qu’elles en reparleraient à un autre moment.

–         Je vais rester un peu au lit jusqu’à l’heure du repas, je crois que mes forces me lâchent doucement. Merci d’être venue aujourd’hui ma chérie et de m’avoir écoutée. Je veux que tu saches que je t’aime plus que tout même si je te demande des choses qui t’agacent un peu. N’oublie jamais ça, même si tu penses que je radote comme une vieille folle. Allez, rentre maintenant, tu as assez entendu de bêtises pour ce soir !

–         Je vais te laisser te reposer, tu es un peu pâle ce soir, et on reparlera de tout cela la semaine prochaine, tranquillement. Il faut que tu manges un peu plus, je te rapporterai les petites galettes que tu aimes. Et tu me raconteras ces vieilles histoires de famille.

–         Oui, je te raconterai ce que j’en ai compris. Il faudrait que je retrouve mes carnets. J’avais noté plusieurs anecdotes à ce sujet, mais je ne me souviens plus des détails, ce soir. Enfin, ça me reviendra peut-être…

–         Je te laisse, maman, je vois bien que je te fatigue. Dors bien, je te dis à la semaine prochaine. J’irai chez toi, pour chercher tes carnets et je te les apporterai samedi. Laisse-moi t’embrasser.

Lina serra sa mère dans ses bras, et ne put s’empêcher de remarquer qu’elle semblait de plus en plus petite, si mince qu’elle semblait fondre tout doucement. Son cœur se serra, et elle se détourna rapidement pour que sa mère ne remarque pas les larmes qui lui montaient aux yeux.

Elle chercherait ses carnets, pour lui faire plaisir et lui rapporterait bientôt, même si elle n’avait aucune envie de se rendre dans cette maison, en ce moment. Elle se retourna et lui fit un signe de la main en quittant sa chambre. Sa mère la regardait en souriant, et lui envoya un baiser d’un revers de main. Lina l’imita, restant un instant suspendue entre l’envie de rester encore un peu près d’elle, et celle de retourner vers sa vie.

Enfin, elle se décida à quitter la pièce, en réfléchissant au temps qui lui faudrait pour trouver ces fameux carnets et balaya cette idée d’un revers de main, avec le petit pincement au cœur qu’elle ressentait chaque fois qu’elle partait d’ici, en se demandant combien de temps encore durerait cette situation.

 

A suivre…

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Les filles de la Lune (Avant-Propos) Partie 1

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L’Histoire se répète-t-elle, ou revivons-nous toujours les mêmes erreurs ?

Rejoue-t-on inlassablement la même pièce, jusqu’à ce que l’on décide d’en modifier le dénouement ?

A-t-on le choix de notre destin ?

Est-on marqué par les choix ou les erreurs de nos ancêtres, ou avons-nous la possibilité de nous en libérer et d’infléchir le cours de notre vie ?

Chaque individu a-t-il sa partition à jouer, en suivant ses propres notes et son propre tempo, ou bien doit-il suivre le rythme imposé par ceux qui l’ont composée avant lui ?

La chance de vivre sur cette terre nous est-elle donnée une seule fois, ou répétons-nous le cycle autant de fois qu’il sera nécessaire, jusqu’à l’accomplissement de notre but premier, comme le pensent d’autres cultures que la nôtre ?

De nombreux écrivains se sont penchés sur les caprices du destin, chacun interprétant la pièce à sa manière, selon son vécu ou selon ses espoirs.

« L’homme est né pour trahir son destin. » Paulo Coelho (La cinquième montagne )

Ou bien garderons-nous la main sur notre destin, comme pour Arthur Schopenhauer le dit: « Le destin mêle les cartes et nous jouons. »

N’aurons-nous d’autre choix que de rouler inlassablement le même rocher vers le sommet de notre calvaire, ou parviendrons-nous à nous envoler vers notre liberté, en créant notre propre chemin, comme Albert Camus nous en laisse l’espoir : « Créer, aussi, c’est donner une forme à son destin. » (Extrait du Mythe de Sisyphe).

Le récit qui va suivre se jouera du destin, mais son héroïne parviendra-t-elle à s’en affranchir est une autre histoire…

 

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La Porte (Epilogue)

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Vignes de la côte bourguignone Automne 2013

Le retour au bureau fut difficile et laborieux.

Ma collègue ne me posa aucune question, et le fil des jours reprit sa course lente, sans qu’on n’évoque notre séjour bourguignon. A la fin de la semaine, chacun rentra chez lui, en se souhaitant un bon week-end, sans que personne ne fasse allusion au précédent. L’épisode bourguignon prendrait rapidement sa place au rang des simples souvenirs.

Je passais le dimanche à éplucher les documents que l’on m’avait donné en Bourgogne, et je complétais ma recherche en quelques clics sur le Net, m’étonnant de tout ce que l’on pouvait trouver avec quelques mots clés bien choisis. Le nombre de spécialistes du moyen-âge qui échangeaient leurs données sur la toile était incroyable, et des manifestations organisées pour reconstituer des évènements de cette époque étaient fréquemment organisées.

Au fur et à mesure de mes recherches, les morceaux de cette histoire s’imbriquèrent peu à peu, mêlant mes souvenirs aux détails historiques trouvés sur la toile, formant une trame qui me semblait tout à fait plausible. C’était un cadeau du passé et je ressentais le besoin impérieux de finir cette esquisse et de la partager. Après quelques semaines de travail, j’avais écrit une histoire d’une cinquantaine de pages, et je l’adressais au vigneron, complétée de quelques dessins au fusain des vignes de cette côte. Il me remercia par retour du courrier, en m’expliquant qu’il avait demandé à un historien de faire quelques recherches sur l’histoire de son vignoble et que mon histoire recoupait en grande partie la sienne. Il promit de m’envoyer un exemplaire de sa plaquette dès qu’elle serait prête. J’étais curieuse d’en découvrir le résultat.

Ma patience fut mise à rude épreuve, puisque je n’entendis plus parler de cette histoire pendant plusieurs mois. La seule trace que j’en gardais, était les deux tableaux que j’avais accrochés au-dessus de mon bureau, représentant mon dessin au fusain du visage de Blanche, et celui où elle se tenait aux côtés de son fils Bertrand, que m’avait donné le Vigneron. Sans ces portraits, j’aurais pu croire, à la longue, que tout ceci n’avait jamais existé.

Près d’une année plus tard, je regardais un reportage à la télévision sur la région bourguignonne, à l’occasion de la candidature « Des Climats de Bourgogne » au patrimoine mondial de l’Unesco. Le vigneron faisait partie des invités et expliqua l’histoire de sa parcelle, comme illustration du fait que ce patrimoine prenait pied dans mille ans d’histoire de la région. En quelques minutes, il expliqua l’histoire du Clos Vougeot et la raison pour laquelle sa parcelle en fut exclue, et donnée en héritage à un bâtard du premier Abbé. Il expliqua que sa mère, prénommée Blanche, fille d’un tailleur de pierre, était restée au secret dans le Clos, jusqu’à la disparition tragique de l’Abbé, à la suite d’un différend avec son successeur. Pour illustrer son propos, il avait apporté sa plaquette où l’on pouvait admirer le portrait de Blanche sur la couverture. Il ajouta que le patrimoine de sa région était étroitement lié à l’histoire des hommes qui y avaient vécu avec leurs sentiments, leurs joies, leurs chagrins et leur labeur, et que l’histoire de sa propre parcelle en était un exemple parlant. Il conclut par ces quelques mots :

« L’ironie de l’histoire est qu’aujourd’hui, le vin produit sur cette parcelle, a une valeur marchande bien plus élevée que celle du Clos lui-même, peut-être une vengeance posthume de cette femme, ou une revanche que Dieu a accordé à son fils, mille ans plus tard.

Cette note d’ésotérisme, plut beaucoup aux journalistes présents, et le reportage s’acheva sur quelques vues aériennes de la Côte Bourguignonne brillant sous le soleil.

 

Je restais silencieuse plusieurs minutes devant mon écran éteint, un sourire aux lèvres, cette dernière phrase prenant un éclat particulier dans ma mémoire. Et quand je levai les yeux vers le portrait de Blanche, je vis son sourire s’élargir doucement, jusqu’à découvrir ses jolies dents. Et quand son regard croisa le mien, je sus qu’elle avait enfin trouvé la paix.

~~ FIN ~~

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Clos de Vougeot Automne 2013 M Christine Grimard

 

La Porte (partie 12)

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Photo M. Christine Grimard

Je descendis l’escalier à vis, et retrouvai mes collègues dans le hall d’entrée de l’hôtel, encore toute imprégnée de la mélancolie de la scène que je venais de vivre. Mon amie me regarda, mais se retint de me poser des questions. Cela n’était pas dans ses habitudes et je savais qu’elle garderait ses questions pour plus tard, ce qui me promettait un bel interrogatoire une fois rentrées au bureau.

Je savais que je n’arriverai jamais à lui expliquer ce que j’avais vécu ici, et je me contentais de lui sourire bêtement. Elle me montra un groupe de personnes dans la pièce adjacente, et dit :

– Il faut que tu ailles récupérer le vin que tu as commandé. Le Vigneron est dans ce salon, il a préparé des cartons pour chacun et il m’a demandé où tu étais. Il veut absolument te parler de ton dessin, je crois. Dépêche-toi, il faut aussi rendre les clés et rentrer. La route est longue et tu seras inutile demain au bureau si tu continues à traîner. Qu’est-ce que tu faisais pendant deux heures, simplement pour récupérer une valise dans ta chambre ? Tu t’es perdue ?

– Oui, je me suis égarée dans les couloirs du temps … lui répondis-je avec un grand sourire.

– Oh, ça va ! ne fais pas la maligne en plus !!! Dit-elle, faussement fâchée. Si je ne te connaissais pas aussi bien, je pourrais croire que ce que tu dis est vrai.

Elle me regardait fixement, sans sourire, et je m’empressais de tourner la tête, pour qu’elle ne voie pas qu’elle avait raison. La laissant à ses réflexions, je me dirigeai vers le vigneron. La plupart de mes collègues avaient déjà récupéré leur commande, il ne restait plus que deux ou trois cartons avec le nom de chacun sur le dessus. Le mien était mis de côté, avec une liasse de papiers posé sur le couvercle. Il me vit arriver et vint à ma rencontre, en disant :

– Ah, enfin, je vous attendais ! Il faut que je vous parle.

– Excusez-moi, répondis-je, je me suis un peu attardée dans ma chambre, pour en admirer le décor le plus longtemps possible.

– Oui, j’ai vu combien vous aviez le sens de l’esthétique, affirma-t-il. Mais, savez-vous aussi, à quel point votre intuition est grande ?

Je le regardais, en silence, me demandant où il voulait en venir. Il poursuivit sur le même ton, enthousiaste.

– Je vous parle de votre dessin, et du prénom féminin que vous avez attribué à mon vin, hier soir. Etait-ce vraiment par hasard, ou aviez-vous entendu parler de ce vignoble auparavant ?

Le ton avec lequel il me questionnait était si passionné, que je me demandais quel crime de lèse-majesté j’avais bien pu commettre sans le vouloir. Il commençait à m’inquiéter avec ses questions. Je répondis avec toute la sincérité dont j’étais capable :

– Non, c’est la première fois que je viens dans votre région, je ne connaissais rien du vignoble bourguignon avant d’arriver hier. J’ai été très impressionnée par le travail que cet art représente, dont je n’avais aucune idée auparavant, et surtout de la transmission de cette tradition depuis mille ans. J’ai eu l’impression d’être plongée dans cette Histoire malgré moi en découvrant ce terroir, comme si les vrilles de la Vigne s’enroulaient autour de mon âme, pour que j’en comprenne toute la beauté de l’intérieur. Vous voyez, je suis sans doute un peu folle, comme le dit toujours mon amie qui est là-bas.

En lui parlant, je jetai à coup d’œil à ma collègue, qui me regardait toujours avec cet air intrigué. Il suivit mon regard et poursuivit :

– Oui, elle vous connait sûrement mieux que vous ne le pensez. Elle avait dit que vous feriez un « petit Chef-d’œuvre » en quelques traits de fusain, ce qui fut le cas. Mais je ne voulais pas parler de votre talent de dessinatrice, bien qu’il m’ait aussi impressionné, je voulais parler de votre intuition tout court !

– Je ne vois vraiment pas où vous voulez en venir… commençais-je.

– Je vais vous expliquer. Lorsque j’ai acheté le vignoble avec mes amis, lorsque nous avons signé la vente chez le notaire, celui-ci nous a remis un tas de vieux documents ayant appartenu aux différents propriétaires, depuis plusieurs siècles. Je n’ai pas encore fini de tous les déchiffrer, mais j’ai commencé à établir un début de généalogie à partir des écrits les plus anciens, jusqu’à la révolution française. C’est une de mes passions, en dehors du vin, j’aime beaucoup chercher dans les vieux papiers et pour ce qui est de cette parcelle exceptionnelle, je suis encore plus impatient d’en apprendre le plus possible sur son histoire. Le nom des premières générations de propriétaires n’apparait pas clairement, mais le premier titre de propriété a été délivré de la propre main de l’Abbé Jehan de Grigny au « Porteur de ce titre », sans nomination plus précise. Cependant, plusieurs générations plus tard, l’un des membres de la famille a tenté de retranscrire l’histoire de sa famille dans une sorte de journal. Dans ces feuillets apparaît une femme répondant au prénom de Blanche qui semble être la mère du premier propriétaire.

Sur ces dernières paroles, il arrêta brusquement ses explications, les yeux rivés sur moi, surveillant ma réaction. Je me sentis rougir et baissais les yeux pour qu’il ne puisse voir mon trouble. Je tentai de minimiser ma réaction en lui disant :

– C’est une drôle de coïncidence ! Blanche est un prénom médiéval très répandu, et il m’est venu sans réfléchir, je ne saurais vous en expliquer la raison. La jeune femme que j’ai dessinée, me semblait porter ce prénom, tout simplement.

– Oui, Tout simplement, reprit-il en hochant la tête. Tout simplement !…

– J’imagine que de nombreuses femmes portaient ce nom au moyen âge, ainsi que Marie et Anne…

– Sans doute, mais lorsque le portrait que vous avez dessiné sous mes yeux hier, ressemble trait pour trait à celui que j’ai trouvé dans ce carnet, la coïncidence devient extraordinaire. Surtout lorsque ce portrait est attribué aussi à une certaine Blanche, mère du premier porteur du titre. Regardez vous-même.

A ces mots, il attrapa les feuillets qu’il avait préparés sur ma caisse de vin et me les tendit. Il en sortit une feuille, où était reproduit un portrait en pied de deux personnages. En me le tendant, il observait ma réaction, et je tentai de dissimuler ma surprise. L’une des deux personnes était la Blanche que je venais de quitter, ses beaux traits semblaient un peu plus fatigués que sur le portrait que j’avais dessiné la veille, mais c’était bien son sourire que j’aurais reconnu entre mille. Je ne pus m’empêcher de sourire aussi devant son évident bonheur. A ses côtés, un jeune homme, qui lui ressemblait beaucoup, beaucoup plus jeune qu’elle, arborant le même sourire. Je reconnaissais la forme de ses yeux comme étant celle de Blanche, ainsi que l’implantation des cheveux, mais la forme de sa mâchoire était plus virile, carrée, lui donnant un air plus sévère, où je retrouvais celui de Jehan de Grigny.

– Voulez-vous vous assoir, vous êtes toute pâle !

J’entendis la voix de mon compagnon dans un lointain brouillard, et je me rendis compte que ma main tenant le portrait, tremblait. Je m’assis sur le siège qu’il me désignait, et fermai les yeux, le temps de reprendre mon calme.

– Que vous arrive-t-il ? insista-t-il.

– Ne vous inquiétez pas, cela va déjà mieux. Le visage de cette femme m’a impressionnée malgré moi. Effectivement, sa ressemblance avec le portrait que je vous ai donné, est frappante, et cela m’a un peu effrayée. Cette image semble m’avoir été suggérée malgré moi, et c’est un peu angoissant, ne trouvez-vous pas ?

– Effectivement, j’ai trouvé aussi cela étrange, c’est pourquoi je voulais vous en parler personnellement, avant votre départ.

– Je ne peux guère vous en dire plus, malheureusement. Il semble que cette jeune femme soit aussi celle qui est représentée sur la tapisserie de la salle à manger de l’hôtel. Peut-être ai-je été influencée par son visage au moment de dessiner ce portrait.

– Ah oui ? Vous croyez que c’est la même femme ? Je n’ai jamais vu cette tapisserie.

– De cela, je suis sûre, répondis-je. Je sais aussi qu’il y a trois autres tapisseries faites de la même série, qui vous en apprendraient peut-être une peu plus sur cette femme où les premiers vignerons de la région. Je crois que l’intendante de l’hôtel a fait quelques recherches historiques de ce genre, nous en avons parlé ensemble. Elle pourrait peut-être vous aider à en savoir plus.

– Je n’ai que quelques informations en pointillés, et ne peut que faire des suppositions pour le moment. Vous lirez ces feuillets aussi, et si vous trouvez quelques explications pour m’éclairer, je serai heureux que nous en parlions de nouveau, si vous êtes d’accord.

– Bien sûr, je vous aiderai volontiers si je le peux ! Mais mon intuition, comme vous dites, n’a aucune valeur historique, vous savez, lui répondis-je en souriant.

Il semblait un peu déçu, ce qui me rendait nerveuse. Je ne pouvais pas décemment lui expliquer que je tenais une partie de mes informations de Blanche elle-même. Pour lui faire plaisir, je décidais de lui donner un détail supplémentaire. Je pris un air détaché et lui demandai :

– Savez-vous qui est ce jeune homme à ses côtés ?

– Je crois que c’est son fils, le premier propriétaire de la parcelle justement. Mais je ne connais pas son nom, il n’est noté nulle part.

– Je le verrais bien se prénommer Bertrand, ce jeune homme. N’auriez-vous pas trouvé ce prénom dans vos archives ?

– D’où sortez-vous ce prénom? De nouveau de votre intuition ?

– Je ne sais pas, de ma mémoire médiévale je suppose, répondis en souriant de nouveau. Blanche et Bertrand, je trouve que ces prénoms s’accordent bien, avec Bérangère aussi, mais enfin, pour un garçon, je trouve cela beaucoup moins seyant !

Il me regarda de nouveau, bouche bée, pendant plusieurs secondes. Puis il reprit :

– En fait, la seule chose que je sais, c’est que pour de nombreuses générations dans sa descendance, le prénom du premier né garçon était Bertrand, comme une tradition obligatoire, génération après génération. De là à conclure que le premier homme du nom se prénommait aussi Bertrand, c’est effectivement facile ! Mais, cela, vous ne le saviez pas non plus…

– Non plus ! Cette maison a vraiment un effet très bizarre sur mon esprit, je trouve ! Il est temps que je m’en aille, concluais-je en riant, un peu trop bruyamment pour être honnête.

– N’oubliez pas votre carton et contactez-moi lorsque vous aurez lu les pages que je vous ai photocopiées. J’aimerais vraiment avoir votre avis sur cette histoire. Je compte faire une petite plaquette relatant l’historique de cette parcelle, que je donnerai aux clients qui achèteront ce vin, pour qu’ils en comprennent mieux la valeur. Qu’en pensez-vous ?

– C’est une merveilleuse idée, en effet ! Je suis sûre qu’un vin aussi extraordinaire a eu tout un parcours historique qui sort de l’ordinaire également. Et faire partager cela aux personnes qui auront le plaisir de le déguster, sera un vrai plus, absolument magnifique. Quelle belle idée ! Je vous aiderai si je le peux. Je vais lire attentivement vos feuillets et compléter avec certains ouvrages sur cette époque, pour ne pas laisser mon imagination prendre le pas sur la réalité historique. J’écrirai pour vous un résumé de ce que j’aurais compris et s’il me vient d’autres dessins en l’écrivant, je les joindrai à mon envoi. J’espère que tout cela pourra vous aider, et que votre vin sera apprécié comme il le mérite !

– Je vous en remercie à l’avance, j’attendrai vos impressions avec impatience. Rentrez bien, j’espère que ce séjour vous aura laissé un bon souvenir, et que vous apprécierez mon vin au retour ! Conclut-il en me serrant les deux mains.

– Votre région me laisse un souvenir plus fort encore que vous ne pouvez le croire, et votre région m’a enchantée plus que je ne pourrais le dire ! Je vous remercie et soyez tranquille, votre vin sera dégusté selon son rang.

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Photo M. Christine Grimard

Je récupérais mon carton de bouteilles, et me rendis à la réception où ma collègue attendait toujours. L’intendante était là aux côtés de la réceptionniste, et lorsque je déposais les clés de la ma chambre, elle me demanda :

– Votre séjour vous a-t-il satisfaite ?

– Plus encore que vous ne le croyez ! Merci beaucoup pour votre accueil, et comme vous le savez, j’ai beaucoup apprécié le cadre historique de cette demeure et ce que vous en avez fait aussi.

– Je vous ai préparé quelques références d’ouvrage, et une des anciennes plaquettes de la maison, où l’on reprenait l’histoire de la construction du lieu. Il me semble que cela pouvait vous intéresser, comme nous en avions parlé.

– Oh, merci beaucoup ! Effectivement, cela me permettra de prolonger ce rêve une fois rentrée dans ma réalité moderne. Vous me faites un plaisir immense, merci encore pour tout.

Je quittais cette demeure, où j’avais vécu des heures inoubliables, les bras chargés de promesses de nouvelles découvertes. Ma collègue me précéda vers la sortie, me regardant fixement en silence, ce qui me promettait un flot de questions, de retour au bureau.

En attendant, il fallait regagner nos pénates sans encombre. Je me réjouissais de pouvoir prolonger un peu l’ambiance de ce séjour en me plongeant dans les écrits que je rapportais avec moi. Je laisserai quelques jours passer, pour arriver à prendre un peu de recul avec les émotions fortes que je venais de vivre, comme on laisse décanter une bouteille ancienne avant de la déguster.

Puis, je laisserai le passé m’envahir de nouveau, et tenterai de le retranscrire pour le Vigneron qui me l’avait demandé. Que sortirait-il de ces lignes, je n’en avais aucune idée ?

A suivre…

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Photo M. Christine Grimard

La Porte ( Partie 11)

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Photo M. Christine Grimard

Je ne bougeai plus, je ne respirai plus, je regardai cette porte pivoter avec une lenteur désespérante. Le miroir apparut, ne reflétant que mon image livide, mais je savais que ce n’était qu’un leurre.

Le calme avant la tempête.

J’attendis, scrutant le reflet, mais rien ne se produisait. Alors, je me décidai à poser la main sur la surface lisse et froide du verre. A ce signal, une autre image, en face de moi, se dessina doucement, en partant du reflet de ma main pour s’étendre peu à peu sur tout le miroir. Cette main, de l’autre côté du miroir n’était plus la mienne ; le reflet de ce bras, puis celui de ce corps n’étaient plus le mien. Enfin, un visage apparu dans le reflet du mien, différent, encadré de cheveux longs tressés, châtains clairs mêlés de gris.

Je reconnus les traits et le regard doux de Blanche, ce qui me soulagea immédiatement. Cependant, ses traits avaient changé. Son visage semblait fatigué, ses cheveux étaient moins brillants. Je lui souris, et elle me répondit d’un pâle sourire triste.

Je tentai de faire basculer le miroir pour la faire entrer dans la pièce, mais n’y parvins pas, malgré son aide. Nous étions prisonnières, chacune dans notre époque, et le seul contact entre nous était celui de nos paumes posées l’une sur l’autre, mais restant séparées par le miroir.

Elle rompit le silence, impatiente :

– Alors c’est donc vrai, il semble que je ne puisse plus entrer dans cette chambre ?

– Je ne sais pas, Blanche. Je ne comprends pas ce qui se passe ici. Que vous est-il arrivé ? Vous semblez avoir changé depuis notre dernière rencontre.

– Changé ? reprit-elle. Bien sûr ! La dernière fois que je vous ai vue, je venais d’avoir mon petit garçon…

Elle s’interrompit, semblant se plonger dans ses souvenirs, baissant la tête, submergée de mélancolie, avant de poursuivre.

– Ce soir-là fut le dernier où je vis mon enfant. Il me fut arraché le lendemain matin, et je ne l’ai jamais revu. Aujourd’hui il doit avoir trente ans…

– Trente ans se sont écoulés depuis notre rencontre, répétai-je, incrédule. Je compris soudain pourquoi son visage me semblait différent.

– Oui, trente ans, répéta-t-elle, au cours desquels je suis restée au service de l’Abbé. Je pensais qu’il me laisserait repartir dans ma famille lorsque j’aurais achevé la série de tapisseries des quatre saisons, mais il n’en fut rien. Il me confie l’intendance de l’Abbaye durant la journée et me garde prisonnière dans cette tour durant la nuit. Jusqu’à présent, je pouvais circuler librement entre ma chambre et la sienne par ce passage secret, mais depuis hier, les choses ont changé, cette porte reste close. Ce matin, lorsque j’ai pris mon service, on m’a dit que l’Abbé avait disparu, depuis l’office du soir. Personne ne sait où il s’est rendu après, et les recherches n’ont rien donné jusqu’ici. C’est sans doute pourquoi, cette porte a été fermée de l’intérieur, et que je ne puis plus accéder à sa chambre.

– Que comptez-vous faire maintenant, si l’Abbé ne réapparaît pas ?

– De nombreuses personnes n’appréciaient pas ma présence en ces lieux, le monastère reste interdit aux femmes, et j’étais tolérée dans cette maison, où l’Abbé recevait ses visiteurs, pour mon efficacité dans l’organisation des réceptions et la tenue générale de la maison. Mais si l’Abbé ne réapparaissait pas, je devrais quitter ce château. Les autres membres de la communauté ne tolèrent ma présence que parce que l’Abbé leur impose. Quand il a fait apposer mon effigie à côté de la sienne autour du porche de l’entrée du château, cela a fait scandale. Je ne sais pas où je pourrais aller, mes parents ont disparu depuis des lustres, mon père a trouvé la mort en achevant son chantier, écrasé accidentellement sous un éboulement. Ma mère est morte de chagrin quand elle a su que je resterai définitivement à l’Abbaye, et surtout que j’étais une fille perdue puisque j’avais eu un enfant sans père. J’avais trouvé une sorte d’équilibre ici, au fil des années, ayant renoncé à la vie que j’avais rêvée, mais maintenant, je ne sais plus que faire.

– J’aimerais pouvoir vous aider, mais vous avez comme moi, que c’est impossible.

– Oui, je l’ai bien compris, répondit-elle. Nos rencontres sont probablement un rêve que nous faisons toutes les deux, un cadeau que la providence nous offre, au-delà de la réalité. Je ne sais pas qui vous êtes, mais chaque fois que je suis désespérée, vous apparaissez dans ma vie et m’aidez à poursuivre mon chemin. Je n’ai pas oublié votre présence à mes côtés, la nuit où l’on m’a arraché mon fils, et votre attitude qui m’a aidée à prendre un peu d’assurance vis-à-vis de l’Abbé. Cela m’a poussée à survivre. Et ce soir encore, vous êtes là.

– Vous savez, je ne provoque pas ces rencontres, je ne comprends pas comment elles se produisent. J’avais juste envie de vous revoir avant de quitter ce château, et j’en avais peur aussi. Et puis, nous nous voyons, en restant séparées par ce miroir obstinément bloqué, et cela m’énerve encore plus, dis-je en frappant la vitre de la main.

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Photo M. Christine Grimard

Comme s’il n’attendait que cela, le miroir pivota doucement sur son axe, libérant Blanche. Elle se glissa par l’ouverture, et s’approcha de moi, puis me prit les deux mains dans les siennes. Elles étaient douces et froides, mais bien réelles. Je les serrais comme pour m’en assurer. Il fallait que je l’admette, cette femme était bien vivante, autant que moi, elle n’avait rien d’un fantôme. Elle me regardait anxieusement, semblant chercher un peu de réconfort à sa détresse. Puis elle regarda autour d’elle, ce qui augmenta encore son désarroi.

– Cette chambre n’est pas celle que je connais, en dehors des murs et du plafond, tout le reste est différent. Que m’arrive-t-il et qui êtes-vous ?

– Je ne pourrais pas vous expliquer ce qui nous arrive à toutes les deux, vous voyez cette chambre telle qu’elle m’apparaît. Je ne suis qu’une femme comme vous, personne de remarquable. Je crois que nous vivons à deux époques différentes et je ne comprends pas pourquoi nous nous rencontrons ainsi. Je sais seulement que j’aimerais vous aider encore si je le peux, mais je ne vois pas comment. Expliquez-moi plus en détails ce qui vous arrive.

– Je ne sais rien de vous et pourtant je vous fais confiance. Je ne sais plus ce que je dois faire maintenant, voilà trois jours que l’Abbé a disparu et personne ne sait où il a pu se rendre. L’ambiance a déjà changé et je vois bien que mes jours ici sont comptés. L’homme qui a pris la tête de la communauté à sa place me déteste. Il pense que je suis un suppôt de Satan, que j’ai détourné l’esprit de l’Abbé avec mes sortilèges de femme ! Je sais qu’il me fera disparaître aussi dès qu’il en aura l’opportunité. L’Abbé et lui s’affrontaient souvent ces derniers temps, à tous propos, et je les ai entendu se disputer très violemment à propos de la gestion des réserves de nourriture, il y a une semaine. L’Abbé pensait que le cellier était plein, et l’autre lui a répondu qu’il était presque vide, parce que l’on nourrissait trop de parasites dans cette Abbaye. L’Abbé est entré dans une colère folle et a dit qu’il irait visiter le cellier et la citerne en personne, et que s’il voyait que de la nourriture avait été volée, il sévirait en conséquence. Depuis, je ne l’ai pas revu. Je commence vraiment à m’inquiéter pour lui.

– Je comprends votre inquiétude, maintenant. C’est probablement le cas en effet. Il n’avait aucune raison de disparaître ainsi, au contraire, s’il voulait remettre de l’ordre dans l’intendance de l’Abbaye. Il a dû lui arriver quelque chose de grave.

– C’est ce que je crains, en effet ! dit-elle en baissant la tête.

– Pardonnez mon audace, mais il faut que je vous pose la question. Vous allez me trouver très indiscrète, mais, seriez-vous peinée s’il lui était arrivé malheur ?

– Ne soyez pas inquiète de votre audace. C’est la question que je me pose depuis trois jours. Je crois qu’il me manquerait, parce que je suis habituée à lui, depuis trente ans. Mais, c’est aussi la personne que j’ai le plus détestée au monde, celui qui m’a volé ma vie, en m’enfermant ici pour assouvir son plaisir, qui m’a volé l’amour de mon enfant, qui m’a retenue prisonnière, ne me laissant aucune autre liberté que celle de le servir nuit et jour en priant Dieu pour que cela cesse.

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Photo M. Christine Grimard

Elle serrait les poings et sa voix prenait une intonation de plus en plus sèche à mesure que sa parole se libérait. Sur sa dernière phrase, elle leva vers moi, un regard flamboyant de colère.

– Dans ce cas-là, répondis-je, votre chemin est tout tracé. C’est l’occasion de retrouver votre liberté, il faut partir tout de suite. Je crois que vous savez qu’il n’y a pas d’autre alternative à ce choix, les autres membres de la Communauté ne vous laisseront pas vivre ici désormais. Je crois que l’Abbé a disparu, comme vous le supposiez. Je crois savoir ce qui lui est arrivé. Il ne faut pas rester ici plus longtemps, mon amie. Vous devriez tenter de retrouver votre fils, il me semble qu’il serait temps d’être un peu heureuse dans votre vie.

– Vous avez raison, l’Abbé doit être mort, et je ne sais pas si je me sens soulagée ou attristée. Quant à retrouver mon fils, je n’ai aucune idée de ce qu’il est devenu, et s’il aurait ou non envie de me connaître. Je ne sais pas où aller si je pars d’ici.

– Un fils a toujours envie de connaître sa mère, et il n’est jamais trop tard pour cela, tant que la vie est encore là. Je ne sais que très peu de choses, mais il semble qu’il ait fait prospérer le vignoble que son père lui a laissé à sa naissance, cette parcelle dont il vous a parlé, le soir où je vous ai rencontrée pour la première fois. A mon époque, elle est devenue une des plus réputée de la région, je crois que vous devriez vous rendre là-bas et lui expliquer ce qu’a été votre vie. Il ne pourra que vous accueillir et vous aimer. Il faut trouver le courage de le faire.

– Vous avez raison, je vais suivre votre conseil. Laissez-moi quelques instants, je vais rassembler quelques affaires et je partirai. Attendez-moi, voulez-vous ?

– Oui, je vous attends. Faites vite !

Elle disparut dans le passage secret, ayant brusquement retrouvé toute sa vivacité. En la regardant descendre dans le corridor de pierres, je maintins le miroir ouvert en m’adossant au panneau vitré, craignant qu’il se referme définitivement sur son époque avant la fin de cette histoire. Quelques minutes plus tard, elle réapparut, portant un grossier sac de toile et revêtue d’un long manteau de laine. L’idée que toute sa vie était contenue dans un si petit sac, me serra le cœur, et je ne pus m’empêcher de comparer avec ce que contenait ma valise faite pour un voyage de deux jours. Quand la vie devient notre seule richesse, tout le reste n’a bien peu d’importance.

Il n’était pas l’heure de réfléchir à tout cela. Elle se tenait de nouveau devant moi, prête à partir définitivement pour l’inconnu, et je l’admirais de nouveau pour ce courage, en me demandant si je l’aurais eu à sa place.

Je lui indiquai la sortie :

– Il faudrait rejoindre la cour intérieure et vous glisser vers la sortie pendant que la communauté sera occupée à l’office du soir. Il y a un escalier…

– Ne vous inquiétez pas pour moi, je connais ce château mieux que personne, j’ai eu l’occasion de l’explorer des milliers de fois pendant que l’Abbé et tous ses frères dormaient. Je connais un passage secret qui me mènera directement à l’extérieur de la chapelle, dissimulé dans le mur Nord, je vais l’emprunter, mais avant je veux vous remercier pour m’avoir donné la force encore une fois, de faire ce que j’aurais dû faire depuis longtemps.

En disant ces derniers mots, elle me prit dans ses bras et me serra avec une force peu commune, que je ne lui aurais jamais imaginée. Je lui rendis son étreinte, et nous nous séparâmes. Je ne pouvais m’empêcher de me sentir un peu coupable de la pousser ainsi à affronter son destin sans avoir plus de détails sur son avenir. Je ne pouvais que m’inquiéter pour elle, d’autant plus que je ne saurai sans doute jamais, ce qui adviendrait d’elle par la suite…

Un dernier regard, et nous nous séparâmes. Je lui ouvris la porte extérieure, et jetais un coup d’œil rapide sur le palier. La voie étant libre, je lui laissai le passage. Elle me serra une dernière fois la main et s’engagea sur le palier. Elle se dirigea vers le mur Nord de la pièce, où se trouvait une porte noire dissimulée dans une encoignure, que je n’avais pas remarquée auparavant. Elle l’ouvrit et disparut derrière après un dernier regard dans ma direction.

Je soupirai, me sentant de nouveau seule, et sachant que je ne la reverrai jamais. Comment avais-je pu m’attacher à cette jeune femme, en ne l’ayant vu que deux fois ?

Je revins dans ma chambre, le miroir était refermé, hermétiquement, sur son mystère. J’essayai de le faire pivoter de nouveau, en vain. Alors, comme on tourne une page, je refermai sur lui, cette porte de bois cirée et fit coulisser le loquet vers la gauche. Cette fois-ci, il ne se rouvrit pas tout seul, comme s’il n’y avait plus rien à voir.

Après un dernier regard circulaire, à cette pièce où j’avais vécu beaucoup plus qu’un week-end, je rassemblai mes bagages et sortis de la chambre. Je traversai le palier et m‘approchai du mur où Blanche avait disparu quelques instants auparavant.

Incrédule, je restai pétrifiée devant le mur aveugle. Les méandres du temps s’étaient bel et bien refermés sur nous. Il n’y avait plus aucune porte dans l’encoignure où je l’avais vue disparaître.

A suivre …

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Photo M. Christine Grimard

La porte (Partie 10)

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Photo M. Christine Grimard

Je remontai jusqu’à ma chambre en empruntant l’escalier de bois dont chaque marche grinçait. Etage après étage, une fenêtre éclairait le faiblement le palier donnant sur une cour intérieure. Sur la droite, une tour barrait la perspective du bâtiment ; un fenestron à chaque étage, semblait borgne. Je m’arrêtai à l’étage inférieur au mien, et tentai de distinguer à travers les carreaux, si la pièce ronde que j’avais visitée dans mon rêve, aurait pu être située dans cette tour. Une ouverture carrée était visible sur la façade, donnant sur le pignon de l’ancien cellier devenu salle de restaurant. J’en déduisis qu’il pouvait bien être la petite fenêtre de la chambre où Blanche était recluse. Quant au passage que j’avais suivi, je n’arrivais pas à le situer. J’avais eu la sensation de m’enfoncer dans l’épaisseur des murs, mais mon sens de l’orientation avait dû être parasité par l’émotion.

Je ne saurais sans doute jamais, comment j’avais réussi à m’égarer dans le temps, en sautant d’une époque à l’autre, comme on change la tonalité d’une guitare, juste en ouvrant cette porte. Pourtant, je n’avais pas eu la sensation de rêver…

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Photo M. Christine Grimard

J’arrivai sur le palier de ma chambre, où je m’arrêtai de nouveau pour examiner la tour. Le fenestron de Blanche était sombre. L’intendante, passant derrière moi, me reconnut et d’approcha de moi en disant :

–          Vous admirez la cour intérieure, tous les bâtiments que vous voyez sont les anciens communs, écuries ou ateliers, que nous avons entièrement rénovés.

–          Oui, j’admirais le travail de restauration qui est remarquablement bien fait, sans dénaturer l’esthétique des bâtiments. La modernité des aménagements a été parfaitement bien dissimulée. Je me demandais si vous aviez aménagé aussi des chambres dans la tour qui apparaît ici, dis-je en lui montrant « la chambre de Blanche ». Une chambre ronde doit être bien difficile à meubler !

–          Non, cette tour est encore intacte. Nous n’avons restauré que l’aspect extérieur du bâtiment. A vrai dire, je ne sais même pas où se situe le passage pour y entrer. L’architecte faisait des recherches à ce sujet dernièrement, mais je ne sais pas si elles ont abouti. Si cela vous intéresse, avant de partir, je vous donnerai une plaquette que distribue une confrérie  de la région, et qui reprend quelques faits historiques liés aux bâtisses anciennes, avec quelques anecdotes à propos de ce château.

–          Oh je vous remercie, effectivement, ce court séjour, m’a donné envie d’en apprendre plus sur cette époque et sur les gens qui y vivaient. Je vais libérer ma chambre, et je retrouverai mes amis à la réception, où le vigneron qui nous a fait visiter sa cave, doit nous apporter le vin que nous lui avons commandé.

–          Très bien, je serai là, et vous aurais préparé les documents. A plus tard !

Elle s’éloigna, et disparut dans une embrasure de porte, son registre à la main. Il me restait à rassembler mes affaires avant de quitter le château. Je regardais la porte de ma chambre, en hésitant à la franchir. Maintenant que je savais que cette chambre était celle de l’Abbé, et que j’avais ressenti sa froideur dans ce corridor souterrain, la peur de le rencontrer me hantait malgré moi. Je n’avais jamais été bien courageuse et un mauvais film d’horreur suffisait à m’effrayer. Quant à communiquer avec des fantômes du moyen âge, c’était une autre histoire !

PORTE

Photo M. Christine Grimard

Je fixai le petit blason où brillait le numéro 18, me demandant si j’allais me trouver nez-à-nez avec Jehan de Grigny, en penêtrant dans la pièce. Puis, riant de ma propre folie, je poussai la porte cirée, d’une main légèrement tremblante. Un rapide coup d’œil circulaire me rassura tout à fait. On était encore dans mon siècle, le téléphone était sur la table de nuit et la porte au miroir était exceptionnellement fermée. Je décidai de faire mes valises et de descendre rapidement, quelque chose me disait de ne pas m’éterniser ici. Je passai dans la salle de bain pour rassembler mes affaires de toilette, lorsque j’entendis frapper. J’allai ouvrir la porte, quand on frappa de nouveau, et je compris que ce n’était pas à la porte d’entrée, le son provenait plutôt de la fenêtre derrière moi. Je fermai les yeux, n’osant pas me retourner, pour faire face à ce nouveau mystère. Je me sentis frissonner de la tête aux pieds, hésitant entre partir en courant et me retourner vers la fenêtre.

Après tout, que pouvait-il m’arriver ? Jusqu’ici je n’avais subi aucun dommage !

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Photo M. Christine Grimard

Reprenant courage, je me retournai et fixait la fenêtre, qui semblait tout à fait banale. Je m’approchai mais rien n’apparut, ni fantôme, ni pigeon effronté. Quelques-uns de mes collègues se promenaient dans le jardin à la française en contre-bas, ce qui me rassura. Il fallait que je me dépêche de libérer cette chambre. Je sortis ma valise et commençait à la remplir, tout en surveillant les décorations murales comme si elles allaient se mettre à bouger. Enfin, tout fut rangé, et je fis le tour de la pièce, vérifiant que je n’avais rien oublié, quand on frappa de nouveau. J’arrêtai de respirer, comprenant que les coups provenaient du miroir et non de la fenêtre.

Allais-je avoir le courage d’ouvrir la porte ?

En tremblant, j’avançai la main vers le loquet, mais je tremblai si fort que je ne parvins pas à le débloquer. J’allai renoncer quand je le vis coulisser très doucement jusqu’à se libérer complétement, et la porte commença à pivoter lentement sur son axe.

A suivre …

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Photo M. Christine Grimard