Vases Communicants : Enfermement (Partie 2)

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Photo Olivier Savignat

 

Lucy sentit un vertige l’envahir à la vue de ce portrait qui était celui de la femme qu’elle avait laissée assise au sous-sol. Elle était si pâle que le gardien la fit asseoir. Pour la rassurer, il dit :

  • Vous n’êtes pas la première à l’avoir vue, vous savez. Il s’agit de l’épouse du propriétaire du château qui a disparu ici en 1875. On n’a jamais su ce qui s’était passé, mais on a retrouvé son corps glacé au fond de la geôle la plus profonde. Une enquête a conclu à une mort naturelle, mais il semble qu’elle avait reçu un coup fatal sur la tête, et on n’a jamais retrouvé ses bijoux, dont ce camée sculpté par un artiste de renom et qui avait une grande valeur. Il s’est murmuré que son époux avait eu des revers de fortune et voulait les vendre pour renflouer ses comptes. Ce camée étant un trésor de famille, elle refusait catégoriquement de s’en séparer. Toujours est-il qu’après sa disparition mystérieuse, les affaires de la famille se sont brutalement améliorées…
  • Je suis sûre que cette femme est bien celle à qui j’ai parlé en bas, insista Lucy d’une voix atone. Il faut aller voir !
  • Allons-y, répondit le gardien, si cela peut vous rassurer. Vous verrez qu’il n’y aura plus personne. Jamais quiconque ne l’a vue deux fois.

Lucy voulait en avoir le cœur net. Elle se leva et partit d’un pas décidé vers le sous-sol, suivie par le deux hommes. Le chauffeur de bus était très pâle, c’était un homme pragmatique et il détestait que le moindre imprévu essaye de lui gâcher son univers. Il grommelait en suivant Lucy :

  • Tout le monde va prendre du retard avec tout ça ! Je ne sais pas à quelle heure je vais rentrer, moi !
  • Il n’y en a que pour une minute, répliqua Lucy en s’avançant dans le corridor où elle avait vu la vieille dame pour la dernière fois.

Elle parcouru les deux geôles du fond puis revint vers les hommes qui l’accompagnaient. Elle se sentait soulagée de n’y trouver personne, mais avait du mal à rassembler ses idées. Elle avait donc eu une hallucination. Tout le monde sait que les fantômes n’existent pas…

  • Vous voyez, dit le gardien d’un ton triomphant. Il n’y a plus personne ici.
  • Oui, répondit Lucy, j’ai dû avoir une hallucination. J’avoue que je ne comprends pas ce qui m’arrive…
  • Pas grave, dit le chauffeur. Remontons maintenant, on ne va pas prendre plus de retard.
  • Attendez, une minute, répliqua Lucy soudain agitée. Il me revient quelque chose !

Sur ces paroles, elle se précipita dans le corridor, se baissa et tâtonna dans la poussière. Les deux hommes la suivaient du regard, en s’interrogeant. Il ne lui fallut que quelques secondes pour trouver ce qu’elle cherchait. Soulagée, elle le ramassa puis s’approcha des deux hommes, le bras tendu devant elle. Dans sa main droite, se trouvait le Camée du portrait.

Le gardien prit le Camée, confirma qu’il était presque identique à celui du portrait, puis appela le conservateur du musée et l’administrateur du château. Les deux hommes arrivèrent quelques minutes après, très intrigués. Ils demandèrent à Lucy de répéter son histoire et examinèrent le bijou sous toutes ses coutures. Ils étaient abasourdis que ce Camée, que des générations avaient cherché en vain, réapparaisse ainsi, par magie !

Ils demandèrent à Lucy de rester au château, le temps de démarrer l’enquête, et ils libérèrent le chauffeur qui se précipita vers la sortie, pressé d’en finir avec cette journée de folie. L’administrateur demanda à Lucy de le suivre dans son bureau pour examiner de plus près le camée et pouvoir le comparer avec celui du portrait.

  • Il me semble que vous aimerez en savoir un peu plus sur l’histoire de cette femme. Si elle vous a choisi pour retrouver son précieux Camée, il doit y avoir une raison !
  • Je ne sais vraiment pas pourquoi, répondit Lucy.

Ils s’éloignèrent en direction de l’escalier.

Lucy les regarda partir, puis se retourna vers l’endroit où elle avait aperçu la vieille femme pour la dernière fois. La geôle semblait vide mais elle savait maintenant que les apparences peuvent être trompeuses. Suivant son intuition, elle murmura :

  • Je crois que vous pouvez être tranquille maintenant. Votre trésor sera entre de bonnes mains. Vos descendants pourront l’admirer tout à loisir et se souvenir de vous. Il est inutile de rester emmurée dans votre souffrance. Cette prison est insalubre. Il est temps de la quitter. Cet enfermement a assez duré !

Seul le silence lui répondit.

Elle attendit quelques secondes, puis se dirigea vers la sortie. Elle comment à penser que ce lieu l’avait vraiment rendue folle.

Elle arrivait près de la lourde porte de bois sculptée barrant l’entrée des souterrains, lorsque celle-ci lui claqua violemment au nez, puis s’ouvrit de nouveau, laissant sortir un courant d’air glacial qui la remplit de terreur. Lucy se précipita dehors, prise d’une panique irrépressible. Une fois dans l’escalier, sa peur s’envola brutalement. Elle revint alors sur ses pas, pour en avoir le cœur net. Elle jeta un coup d’œil vers le corridor où elle avait trouvé le camée, tout était calme, et elle sut qu’il n’y avait plus personne ici.

Elle referma doucement la lourde porte derrière elle, et emprunta l’escalier, un sourire aux lèvres.

Certaines journées laissent des traces dans une vie. Lucy songea qu’elle se souviendrait longtemps de cette petite visite dans les geôles du château. Dans le hall d’entrée, le soleil couchant donnait aux murs, des teintes de miel. Le château lui-même semblait heureux de cette paix retrouvée.

… Fin …

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La Porte (Partie 7)

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Photo M. Christine Grimard

Quelques heures plus tard, je m’éveillais avec la sensation que l’on tambourinait dans mon cerveau. Il me fallut quelques secondes pour réaliser où je me trouvais, et que les coups en question provenaient de la porte d’entrée de la chambre, et dix secondes de plus pour retrouver les esprits et me lever pour aller ouvrir à la femme de chambre qui m’apportait le petit déjeuner.

Elle me souriait au-dessus de son plateau chargé de viennoiseries « maison » et d’un assortiment de confitures à l’ancienne, et me demanda si j’avais bien dormi. Sa question me remémora brusquement les évènements de la nuit et son sourire s’éteignit devant ma pâleur subite. Elle s’enquit un peu inquiète :

– Vous semblez épuisée ce matin, le lit n’était pas à votre goût, auriez-vous mal dormi ? Voulez-vous que j’appelle un médecin ?

J’hésitais entre deux attitudes, en apprendre un peu plus en lui parlant de mes aventures nocturnes, ou me taire et rester sur mes interrogations. Après tout, ceci n’était probablement qu’un rêve. On m’avait toujours dit que j’avais trop d’imagination, et le vin blanc du soir avait dû faire le reste. J’optais pour le silence, et lui répondis :

– Non, je vous remercie, le lit était parfait, et le magnifique plateau que vous m’apportez finira de me réveiller. Je serais très difficile si je me plaignais de quoi que ce soit, dans un lieu aussi merveilleux, où les fresques du plafond n’ont d’égal que cette aube qui flamboie derrière les carreaux.

J’accompagnai ma réponse d’un sourire, en lui montrant la croisée illuminée, mais elle ne fut pas dupe, et remarqua mes mains qui tremblaient.

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Photo M. Christine Grimard

– Vous avez raison, ce lieu est vraiment somptueux, et j’ai beau travailler ici depuis deux saisons, je ne m’habitue pas à autant de beauté, les aubes et les crépuscules sont remarquables ici. J’ai rarement l’occasion d’échanger ainsi avec les clients de l’hôtel, mais je suis heureuse que vous soyez sensible comme moi, à ce lieu.

– Oui, je crois que nous ressentons la même chose, en effet, poursuivis-je, encouragée par ses paroles. Il me semble que ce lieu soit chargé des souvenirs des gens qui ont vécu dans ces murs depuis plusieurs siècles. Cette chambre aussi, me semble avoir une aura particulière, auriez-vous des détails sur l’histoire de cet endroit ?

– Je ne sais pas grand-chose, il y a quelques ouvrages dans la bibliothèque du salon de réception, mais je n’ai jamais eu l’occasion de les lire depuis mon arrivée. Vous devriez poser des questions à la gouvernante, je crois qu’elle est passionnée d’histoire. Mais vous avez raison, cette chambre semble un peu particulière, j’ai remarqué une ou deux anomalies dans cette pièce, dont je n’ai jamais parlé à personne, et que je n’arrive pas à expliquer.

Elle sembla soulagée de pouvoir m’en parler, aussi je l’encourageai à poursuivre.

– De quelles anomalies parlez-vous ?

– Je ne sais pas trop si j’ai bien vu, ou si mon imagination m’a joué des tours…

Elle s’interrompit, et regarda le sol, dubitative. Pour l’encourager, je me lançai :

– Vous savez, je crois que j’ai vu aussi certaines choses cette nuit, mais je ne sais pas si j’étais éveillée ou si je rêvais, alors j’aimerais que vous me racontiez vos « anomalies » pour comprendre si elles ont un lien avec les miennes ! Mais si vous ne le souhaitez pas, je n’insisterais pas. J’ai l’habitude que l’on me prenne pour une illuminée, parce que je sens souvent certaines choses qui passent inaperçues pour la plupart des individus. Simplement, j’aime bien aller au bout du chemin et essayer de les comprendre. Ce lieu est tellement riche que j’avoue que je m’y perds totalement.

– Je ne comprends pas vraiment de quoi vous me parlez, mais je vais vous expliquer ce que j’ai vu ici. Je ne sais pas si cela aura un rapport avec ce que vous avez ressenti. Je suis chargée de m’occuper des cinq chambres de cette aile de bâtiment. Plusieurs fois, j’ai entendu du bruit dans cette chambre, alors qu’il n’y avait personne, notamment le bruit d’un volet qui claque alors qu’il n’y a pas de volet extérieur, comme vous pouvez le voir. Des objets ont changé de place, alors qu’aucun de mes collègues n’était entré dans la chambre après moi, et cette porte en bois est continuellement ouverte, alors que je passe mon temps à la refermer, que je bloque le loquet ou non n’y change rien.

En disant ces mots, elle désignait du doigt la porte que j’avais empruntée dans la nuit. Je sautais sur l’occasion pour l’ouvrir et lui montrer le miroir, en lui demandant :

– Ce miroir cache-t-il quelque chose ? J’ai cru entendre du bruit derrière.

– Oh non, je ne crois pas, dit-elle. Il n’y a rien derrière, seulement un mur très épais. En fait, se reprit-elle, je n’ai jamais regardé derrière jusqu’ici.

Joignant le geste à la parole, elle s’approcha du miroir et tenta de le décrocher. Mais elle n’y parvint pas, comme s’il était soudé au mur. Elle me demanda de l’aider, mais malgré cela, rien n’y fit, il ne bougea pas d’un pouce.

– Il semble faire partie intégrante du mur, il doit être très ancien. Cette porte de bois est là pour le protéger probablement. Ce que je ne comprends pas, c’est comment, elle s’ouvre sans arrêt alors que j’accroche toujours le loquet.

Je préférais ne pas lui raconter comment cette porte s’était ouverte brusquement cette nuit, et ce que j’avais découvert derrière ce mystérieux miroir. Le fait que nous ne soyons pas parvenues à le déplacer, me faisait douter de ce que j’avais vu, et je commençais à croire que j’avais peut-être rêvé toute cette histoire.

Je refermai la porte de bois et accrochait le loquet de fonte. Il était un peu rouillé et il fallait forcer pour faire coulisser la pièce métallique jusqu’au bout. Je me tournai vers la jeune femme qui hochait la tête :

– Là il semble bien accroché, on verra s’il bouge de nouveau. J’ai eu du mal à le fermer tant il paraît rouillé.

– Oui, c’est ce que je me suis dit aussi, plusieurs fois déjà, répondit-elle en me regardant en coin.

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Photo M. Christine Grimard

Nous fixions toutes les deux le loquet en fonte, lorsque nous le vîmes glisser imperceptiblement, très doucement vers la droite. Un instant plus tard, il était entièrement libéré et la porte commença à s’ouvrir en silence, comme si un souffle de vent la poussait de l’intérieur. J’avalai ma salive péniblement, et jetai un coup d’œil à ma compagne qui était blanche comme un linge. Je posai la main sur son épaule et la sentant trembler, je lui dis en me forçant à sourire:

– Vous avez raison, il se passe ici des choses difficiles à expliquer. Il me semble que le passé souhaite sortir de l’ombre, et qu’il nous le montre avec insistance. Il faudrait peut-être qu’on finisse par le laisser parler. Pour ma part, j’ai bien l’intention d’essayer de l’entendre, et j’avoue que tout ceci m’intrigue de plus en plus. Je vous remercie d’avoir partagé vos doutes avec moi. J’ai l’impression d’être moins seule sur mon nuage, et d’être moins folle surtout.

– Tout ceci ne vous effraye pas ? me demanda-t-elle en me regardant dans les yeux.

– Non, plus maintenant. Effectivement, cela m’a d’abord inquiétée lorsqu’il m’a semblé que mon quotidien dérapait vers un monde parallèle, mais plus cette histoire avance, et plus j’ai envie d’y entrer. C’est sans doute mon esprit aventurier qui ressort, celui qui fait que je n’en reste jamais à l’explication convenue par le plus grand nombre. Il y a tant de mystères derrière le quotidien, tant de choses dissimulées, la vie des gens n’est pas toujours ce qu’ils veulent bien nous faire croire. Si on apprend à bien regarder, les ombres derrière la lumière finissent par se montrer, et parfois elles se révèlent plus éblouissantes encore.

– Je crois que vous avez raison, mais il vaut mieux ne pas en parler. Si vous racontez ce genre de chose, on vous prendra rapidement pour une illuminée. Au pire, on vous enfermera ; au mieux, on vous laissera de côté.

La jeune femme de chambre, semblait perdue dans ses propres pensées. Semblant s’adresser à ses propres souvenirs, elle poursuivit :

– Enfant, je suivais souvent les papillons qui louvoyaient dans les rayons de soleil, pour essayer de découvrir leur palais enchanté. J’imaginais qu’il s’agissait de fées des bois, et qu’un jour elles me montreraient leur magie. Un jour, l’un d’eux s’est posé sur en haut d’un mur de pierre, et j’ai grimpé pour le suivre. Il est rentré dans une petite cavité entre deux pierres et n’est jamais ressorti. Je me suis approchée pour regarder à l’intérieur, et j’ai vu quelque chose qui brillait. Le papillon n’était plus là, et à sa place il y avait un fin anneau d’or. En lisant ce qui était gravé sur l’anneau, je sus que la magie existait.

Elle baissa la tête, interrompant son récit, me regarda brièvement, hésitante, puis reprit son souffle et poursuivit :

– Quelques mois plus tôt, ma grand-mère, Marie, nous avait quittés, et elle me manquait beaucoup. Depuis sa mort, j’allais souvent m’assoir au pied de ce mur, où elle me racontait des histoires quand j’étais plus jeune, pour me souvenir de sa voix. Parfois, je lui parlais, lui demandant de revenir me raconter des histoires, comme avant. Ce jour-là, j’avais beaucoup pleuré, tant son absence était lourde, quand ce papillon vint voleter autour de mon visage, comme pour attirer mon attention. Je n’ai jamais parlé de cela à personne, mais je suis convaincue aujourd’hui encore que ce papillon était « magique », et qu’il m’a indiqué volontairement l’emplacement de l’anneau. Je l’ai encore aujourd’hui, et le porte en permanence, il m’a aidé à continuer sans elle.

Tout en achevant son récit, elle me montra son annulaire droit où brillait un anneau finement ciselé à l’ancienne. Elle le retira et me le tendit pour que je puisse lire l’inscription qui était à l’intérieur. C’était un simple prénom : Marie.

Le silence retomba entre nous. Je lui rendis son anneau qu’elle passa de nouveau à son doigt. Elle regarda sa main, qui ne tremblait plus, puis me gratifia d’un sourire.

– Je suis heureuse d’avoir partagé ce moment avec vous, mais je dois poursuivre mon service. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez-moi.

– Je vous remercie de la confiance que vous m’avez témoignée, en me racontant cette histoire si importante dans votre vie. Je crois, comme vous, que le temps n’est qu’un leurre. Parfois, certains objets où certains lieux sont imprégnés des sentiments des humains qui les ont portés ou habités. Si l’on sait les regarder, ces témoignages du passé, peuvent nous faire traverser les méandres du temps, retrouver les empreintes du passé. C’est un peu le travail des historiens, mais ils ne s’attachent qu’aux écrits. Quand il s’agit d’impressions, ou de coïncidences, ou de sentiments, il est plus difficile d’en convaincre les esprits rationnels.

– Vous et moi, savons que tout ceci n’était pas un rêve, et c’est tout ce qui importe, dit-elle, en ayant retrouvé son sourire éclatant.

– Oui, vous et moi, le savons ! Vous avez raison, merci beaucoup.

Elle me gratifia d’un clin d’œil, en sortant de la chambre. Il ne me restait que quelques minutes pour me préparer et avaler ce somptueux petit déjeuner, avant de rejoindre le reste de mes collègues dans le hall d’entrée, où notre guide nous attendait pour nous emmener visiter une cave bourguignonne. Me plonger dans la réalité du terroir, me ferait probablement beaucoup de bien, et je me dépêchais de me préparer.

Avant de sortir de la pièce, je refermais la porte de bois, poussant de nouveau le loquet sur la gauche jusqu’à le bloquer.

J’attrapai mon sac, enfilai mon manteau et me dirigeai vers la porte de la chambre, jetant un dernier coup d’œil vers la fenêtre avant de sortir.

La porte de bois était de nouveau ouverte.

Le miroir était à découvert, où je vis mon propre reflet me fixer, une expression de profond étonnement sur le visage. A l’évidence, le passé ne voulait pas qu’on l’oublie et la suite des évènements allait me le prouver.

A suivre …

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Les vignes du Clos Vougeot un matin de Novembre Photo M. Christine Grimard

La Porte (Partie 5)

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Photo M. Christine Grimard

 

Le repas eut beau s’éterniser, le moment de regagner les chambres finit par arriver, ce qui me plongea dans une sourde inquiétude. J’hésitai à en parler à mon amie, mais elle s’éclipsa avant moi alors qu’un de nos collègues me racontait ses dernières vacances sous les tropiques. Tout le monde devant être prêts le lendemain, à neuf heures, pour la visite d’une cave, les convives se dispersèrent rapidement. Je regagnai ma chambre, en essayant de me persuader que la nuit serait calme, et que les différentes hallucinations que j’avais eues dans l’après-midi, n’étaient que le fruit de mon imagination.

Je restai quelques secondes devant la porte, l’oreille aux aguets, avant d’entrer dans la pièce. Mais il n’y avait aucun bruit, et lorsque je poussai le lourd battant de bois, il n’y avait rien d’autre que la faible lueur de la lampe de chevet que la femme de chambre avait laissée allumée, en venant préparer la chambre pour la nuit. En ouvrant le lit, elle avait disposé sur l’oreiller, deux bonbons bourguignons enveloppés d’un papier doré. Je m’empressais de les déguster, espérant secrètement qu’ils me donneraient un peu de courage pour passer la nuit dans cette chambre à l’atmosphère étrange.

Je me rendis dans la salle de bain, où tout était contemporain, ce qui me rassura. Puis avant de me coucher, je refis le tour de la pièce, inspectant tous les recoins, sans rien voir d’anormal. J’ouvris la porte qui dissimulait le miroir, et seul mon reflet apparut. Je refermais la porte, un peu soulagée, puis la rouvris brusquement, sans que rien ne change. Je fis cette manoeuvre trois ou quatre fois, sans que rien n’apparaisse, ce qui me rassura tout à fait. Je décidai de me coucher, en riant de moi-même et des peurs que je m’étais créées dans l’après-midi, probablement impressionnée par le somptueux décor, à l’arrivée dans ce lieu historique. Il fallait que je dorme rapidement, le lendemain serait une journée chargée, et je me couchais en décidant d’occulter tout ce qui m’avait inquiétée.

Je m’endormis d’un seul coup, harassée par le trajet, et toutes les émotions de la journée.

Un bruit de sanglot.

Un murmure.

Une chanson d’autrefois que l’on fredonne.

Un air oublié.

Un autre sanglot, plus fort.

Comme un gémissement dans la nuit.

Les yeux fermés, j’essaye de rassembler mes esprits.

Un filet d’air froid me caresse le visage.

Un frisson parcourt ma nuque.

J’oublie de respirer.

J’ouvre les yeux mais je ne vois rien d’autre que l’obscurité.

En une fraction de seconde, tous mes sens sont en éveil.

Un autre sanglot, déchirant celui-ci, traverse le silence.

Je n’ose pas bouger d’un pouce.

Il faut que je respire. Ma tête va éclater. J’inspire insensiblement, sans bruit.

Il ne faut pas que l’on sache que je suis là. Il ne faut pas.

Il me semble que je suis éveillée, ou alors, peut-être que je rêve. Oui, c’est un cauchemar. Ce ne peut être qu’un cauchemar. Je n’aurais pas dû boire de vin blanc, ce soir.

 

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Photo M. Christine Grimard

Mais tout est noir autour, aucune lueur derrière les carreaux, à peine un reflet bleuté à l’horizon. Je ne distingue que les montants du baldaquin à contre-jour, qui se détachent sur l’ombre de la fenêtre. J’ai bien fait de ne pas fermer les volets intérieurs, l’obscurité n’est pas totale, mes yeux s’habituent doucement à l’infime luminosité de la nuit d’hiver. L’ombre des nuages passe devant un croissant de lune blafard.

J’ai dû faire un cauchemar. Tout est silencieux. Il faut que je me rendorme. Vite …

Je ferme les yeux, en serrant très fort mes paupières pour qu’il ne passe aucune image. Je ne veux rien voir. Je ne veux plus rien entendre.

Le silence est revenu. Un bon vrai silence, bien épais. Aucun bruit, pas même celui de mon souffle. Aucun autre souffle non plus.

C’est si bon ce silence.

Je savoure ce silence, mais je suis aux aguets. Je sais que je ne dormirai plus cette nuit. Je sais que ce sanglot, n’était pas dans mon cauchemar. Je sais.

Je sais que je ne veux pas savoir.

Il faut que je dorme.

Il faut que je dorme.

Il faut …

Ça y est … Je dors !!!!

Plusieurs minutes sans un seul bruit. Mon sang s’apaise, avec ma respiration. Je commence à flotter dans un demi-sommeil. Ce long silence occupe tout l’espace.

Il souffle près de mon oreille : « Dors tranquille».

Je flotte…

 

J’entends distinctement : « Dors tranquille »

 

-Qui a dit ça ? Qui est là ?

Je me relève brutalement, je m’assois au bord du lit, scrutant le néant. Le silence s’épaissit, devient pesant, oppressant, écrasant, lourd, de ceux que l’on dit qu’ils précèdent la tempête. Personne ne répond, évidemment.

Je tâtonne jusqu’à l’interrupteur, si je parviens à éclairer la pièce, toute cette tension s’évanouira. Il faut que j’y arrive… Mais où est passé cet interrupteur ?

Trop tard ! Avant que je n’aie le temps de le trouver, les évènements se précipitent.

Un bruit de tonnerre éclate dans mon dos. C’est la porte dissimulant le miroir qui s’est ouverte à toute volée, claquant brutalement contre le mur. Je me retourne, terrorisée, mais il n’y a personne. Une faible lumière émane du miroir, comme si une torche était allumée derrière le tain. Le silence retombe. J’ose à peine respirer, mais je m’approche lentement, comme attirée irrésistiblement par cette lueur.

Le miroir est devenu transparent, éclairé par l’arrière, sans qu’aucune lampe ne soit visible. J’approche ma main et la pose sur la vitre glacée, sans savoir ce que je cherche. Sous le poids de ma main, la vitre pivote brutalement, ouvrant un passage faiblement éclairé. Je penche la tête par l’ouverture et découvre un couloir qui semble descendre en pente douce, dans l’épaisseur des murs. J’hésite quelques instants à m’aventurer dans ce piège, restant immobile dans l’ouverture, lorsqu’une voix de femme s’élève. Elle chante un air mélancolique moyenâgeux, sans que je puisse en comprendre les paroles. La voix semble provenir des tréfonds du château, douce et triste. Elle m’attire inexorablement.

Je m’engage dans le froid couloir de pierres, sans me préoccuper du fait que la porte se referme dans mon dos. Il faut que je sache d’où provient cette voix.

Le couloir n’en finit plus de descendre, il se transforme en escalier en colimaçon aux marches glissantes, usées et inégales, et je manque de tomber plusieurs fois. Il ne manquerait plus que je me casse une jambe !

Alors que je descends les dernières marches, la chanson se tait. Je débouche sans un dernier couloir, horizontal cette fois-ci, qui mène à un rideau de brocart. Derrière le rideau, des voix s’invectivent, ou plutôt une voix masculine dure et cassante, couvre les réponses d’une voix féminine tremblante et éplorée. La voix acide et brutale hurle :

« Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre ! Vous suivrez mes ordres, ou vous disparaîtrez ! Cet enfant, sera élevé loin de vous et loin de ce monastère. Je n’accepterai pas que le pêché que vous avez porté, détruise l’avenir de l’institution que j’ai créée. Ce bâtard vivra, puisque c’est la volonté du tout puissant, mais ni vous ni moi ne devrons plus en entendre parler. Je lui laisserai une parcelle de mes vignes, parmi les meilleures, ainsi vous ne me pourrez me reprocher de l’avoir laissé sans ressource, et s’il est malin, il pourra en vivre honorablement jusqu’à la fin de ses jours.

-Mais, il est si jeune ! Vous ne pouvez pas me l’enlever aussi vite ! disait-elle en sanglotant.

-Je peux tout ce que je veux, puisque c’est la volonté de Dieu. Demain matin, il sera confié à une nourrice, et vous n’aurez plus à vous en préoccuper. Cessez ces jérémiades, je ne veux plus en entendre parler à partir de ce soir ! »

Au même instant, le rideau est brutalement poussé et je n’ai que le temps de me reculer dans l’escalier, avant que l’homme n’apparaisse au bout du passage. Je le reconnais immédiatement, c’est Jehan de Grigny. Ses mâchoires serrées et ses yeux étincelants ne laissent aucun doute sur sa cruauté. Je m’aplatis contre le mur, en tremblant, mais il passe à quelques centimètres de moi, sans me remarquer. Il s’éloigne rapidement, en maugréant, et je sors prudemment de ma cachette lorsque je n’entends plus ses pas.

Je m’approche du rideau de brocart sans faire de bruit et tends l’oreille, quelques vagissements de nourrisson se mêlent à des sanglots étouffés. Il faut que je sache d’où provenait toute cette souffrance. D’une main tremblante, je pousse le rideau et pénètre dans la pièce.

A suivre

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Photo M. Christine Grimard

La Porte (Partie 2)

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Photo M. Christine Grimard

Je déposai mon sac dans un coin, et redescendis en vitesse, sans détailler plus le décor magnifique, une visite du vignoble étant prévue dans l’après-midi, ce qui serait une première pour moi. Je retrouvai quelques collègues sur l’esplanade du château, et nous échangeâmes nos impressions sur la beauté du site en attendant que notre guide n’arrive. Même mon amie, habituellement toujours blasée et dubitative, semblait impressionnée par la magnificence des lieux.

Notre guide, qui sans être vigneron, était un amoureux de la région, nous brossa en quelques mots, les particularités du vignoble bourguignon. Il était passionné et passionnant. En quelques heures nous comprîmes pourquoi ce pays avait produit un vin célèbre dans le monde entier, fruit de la combinaison unique d’un terroir très particulier, de cépages historiques et du savoir-faire des hommes.

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Photo M. Christine Grimard

Pour commencer à nous imprégner de ce pays et de sa passion contagieuse, il nous entraina sur les terres du Château du Clos Vougeot. Son récit nous fit comprendre à quel point les racines de ce vignoble étaient lointaines, remontant au XIIe siècle, où les moines de Cîteaux cultivaient déjà la vigne. Le travail des moines donna la note pour la suite de l’histoire du vignoble, les moines sélectionnant les plants, les élevant avec patience et améliorant sans cesse les méthodes de taille et de culture. Il nous brossa un portrait vivant du château depuis sa construction par les moines en 1115, jusqu’à nos jours où il abrite encore l’ordre de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. Nous vîmes défiler les rois de France qui avaient légiféré sur la qualité de la viticulture en Bourgogne, depuis Philippe le Hardi, jusqu’à la révolution. Puis il s’arrêta sur la personnalité du prince de Conti  qui en 1790 acquit La Romanée qui porterait son nom, et dont la croix emblématique brille encore au soleil au milieu de ses vignes chargées histoire.

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Photo M. Christine Grimard

Entendre l’histoire de ce pays, contée par un homme que ce terroir, qui a traversé le temps, passionnait, fut un enchantement. Il nous expliqua que la nature du sol était un des éléments clés, des couleurs, saveurs et arômes du vin. En fonction de l’exposition de chaque parcelle, de son altitude, de la profondeur de son sous-sol, de sa pente et donc du drainage qu’il en découle, des conditions climatiques de l’année de récolte, on obtenait un vin différent. Les crus étaient donc classés différemment, en fonction de leur parcelle d’origine, même si celles-ci n’étaient séparées que de quelques mètres. La dernière inconnue dont il fallait tenir compte dans l’équation, était le rôle des hommes qui de la culture de la vigne, de sa taille, jusqu’aux vendanges, puis au travail en cave, élèveraient le vin jusqu’à le sublimer. Certains seraient récompensés de leurs efforts par des prix décernés par des confréries de connaisseurs, ce qui donnerait une valeur supplémentaire à leur vin.

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Photo M. Christine Grimard

« Ainsi, la Confrérie des Chevaliers du Tastevin célèbre la Bourgogne et son vin dans une tradition d’accueil, de chaleur humaine et de générosité, et offre à la France l’une de ses plus belles « tables d’hôtes ». » conclut-il.

L’après-midi touchait  sa fin, et le coucher de soleil en fut l’apothéose, flamboyant derrière la côte, et se découpant derrière l’ombre des clochers. Nous regagnâmes notre chambre, la tête pleine d’images mêlant l’histoire et la modernité de la région, avec la promesse de participer le lendemain à une dégustation, pour comprendre plus concrètement comment se déclinaient les différences et les particularités de chaque parcelle.

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Photo M. Christine Grimard

Chacun devait regagner sa chambre, pour se préparer avant la conférence du soir qui serait suivie d’un dîner, servi dans un ancien cellier voûté, comme une chapelle.

Je découvris alors la chambre que l’on m’avait attribuée plus en détail. Cette chambre était décorée dans un style d’époque renaissance, et les détails modernes avaient été habilement dissimulés derrière des morceaux de décor anciens. Le plafond était à lui tout seul une œuvre d’art, et même si des fissures en complétaient l’harmonie, je restais bouche bée à l’admirer en entrant dans la pièce. Les poutres à la Française finement décorées, évoquaient une dentelle d’images inspirées de la nature. Je ne pus m’empêcher d’imaginer la main de l’artiste qui l’avait peint, cinq siècles auparavant, et ce qu’il penserait en me voyant béate d’admiration devant son travail, ce soir. Je parcourus la pièce des yeux, me demandant combien d’êtres humains avaient dormi ici avant moi, et s’il en restait une trace, un souvenir accroché aux volutes du baldaquin. Les murs étaient très épais, et le silence était lourd.

Château de Gilly

Photo M. Christine Grimard

Je m’approchai de la fenêtre, seul rectangle de lumière, découpé sur les ombres de la fin de l’après-midi. Les petits carreaux dessinaient leur silhouette sur le sol inégal, filtrant les derniers rayons de ce soleil d’hiver. L’atmosphère était étrange, comme si l’on était entre parenthèse dans une niche du temps. La fenêtre donnait sur un parc magnifiquement entretenu, et l’on s’attendait à voir surgir une dame enrubannée des bosquets taillés au cordeau. Il n’y avait pas un chat, on aurait pu être dans le décor du château de la bête, ou chaque objet était figé dans le passé, attendant qu’une belle vienne secouer la poussière du temps.

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Photo M. Christine Grimard

Je suivais des yeux la ligne des remparts, où quelques pigeons avaient élu domicile, faisant briller leur plumage dans les rayons du couchant, quand j’entendis un bruit derrière moi. On aurait dit un soupir. Je me retournai, brusquement, pensant que quelqu’un était entré dans la pièce, mais dans la pénombre, je ne distinguai rien. J’avançai dans la pièce, lorsqu’un second soupir se fit entendre. Le son venait de la gauche. Je me retournai vers lui, mais ne vis rien de plus. Il commençait à faire sombre dans la pièce, et l’inquiétude me gagnant, je me précipitai vers le commutateur pour éclairer.

Le plafonnier ne s’éclairait pas, sans doute pour ne pas ternir la belle harmonie de la fresque, mais un lampadaire inonda la pièce de lumière, me soulageant du même coup. Je jetai un coup d’œil circulaire, et ne vis rien d’anormal. Décidément, il fallait que je me calme, mon imagination me perdrait.

Je décidai de défaire mes bagages, m’occuper concrètement me ferait reprendre pied dans le présent. Cela me prit quelques minutes, et j’étais dans la salle de bain, lorsque j’entendis distinctement une voix qui chantait. Je tendis l’oreille, pour distinguer d’où venait le chant, mais il semblait venir de partout, ou de nulle part. Je me demandai s’il y avait des haut-parleurs dissimulés derrière les tentures du lit. Mais lorsque je m’en approchai, la voix se tut.

Je me demandai si je préférais le silence, ou les bruits insolites, mais je n’eus pas l’occasion de me poser la question plus avant, parce qu’on frappa à la porte. Je fus soulagée, en ouvrant, de me trouver devant une femme de chambre, tout à fait contemporaine, qui me souriait aimablement. Elle me demanda si j’avais besoin de quelque chose pour la nuit, et m’offrit une petite boite colorée contenant quelques bonbons au Marc de Bourgogne, en guise de cadeau de bienvenue.

Je n’osais pas lui poser des questions, craignant qu’elle me croie folle, mais j’aurais bien voulu qu’elle s’attarde un peu et qu’elle me rassure. Je lançai en hésitant un peu :

-Chantiez-vous à l’instant ?

Elle me regarda en souriant, et répondit sans hésitation :

-Oh, non, Madame, je ne chantais pas, j’en serais bien incapable, je chante tellement faux, si vous saviez !  Je vous souhaite une agréable soirée, la salle à manger se trouve au sous-sol, le dîner vous sera servi vers 21 heures.

Sur ces paroles, elle sortit gracieusement, me laissant sur mes questions, et sur ma faim. Je regardais les bonbons, en me demandant quelles hallucinations allaient encore m’envahir si je les goûtais, déjà que j’entendais des voix, sans avoir rien bu !

A suivre …

Croix de la Romanée Conti

Photo M. Christine Grimard

La porte (Prologue)

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Photo M. Christine Grimard

Prologue :

Cette histoire sera un peu différente de celles que j’ai écrites jusqu’ici.

Elle m’a été inspirée par une région magnifique où j’ai eu le plaisir de passer deux jours en novembre, La Bourgogne. Ce fut une magnifique découverte, que je souhaitais vous faire partager : celle de ses côtes viticoles, entretenues et bonifiées depuis près d’un millénaire par des hommes amoureux de leur terre, celle d’un pays où l’histoire se mêle au quotidien, pour perpétuer la tradition et la faire grandir, pour obtenir un produit célèbre dans le monde entier, le vin de Bourgogne.

Si l’on n’approche pas cette bande de terre, si l’on n’écoute pas parler les hommes de ce pays, de leur terre et de leur travail, on ne peut comprendre pourquoi et comment ce vin est né et a grandi, ni pourquoi il est toujours célébré, mille ans plus tard.

C’est une terre si riche, non en terme d’argent seulement, mais bien en terme de richesse humaine, historique et géographique, que j’espère vous donner l’envie de la découvrir vraiment, lorsque vous aurez lu cette histoire.

Les photos, illustrant le texte seront celles que j’ai prises lors de ce séjour.

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Photo M. Christine Grimard

L’histoire relatée, sera un peu « romancée », mais l’histoire des demeures de cette merveilleuse région, est si longue, qu’elle prend forcément pied dans la réalité, et qu’il est difficile de la distinguer de la fiction, dans des lieux tellement chargés de la grande Histoire.

Je ne peux pas m’empêcher de « romancer » l’histoire, mais souvent la réalité dépasse la fiction de très loin. Il suffit d’écouter parler les anciens, et de lire dans leurs yeux, ce que leur mémoire a omis de raconter, pour comprendre que la nature humaine a encore beaucoup de tours dans son sac.

Cette Histoire est une illustration des méandres que le temps emprunte pour marquer nos esprits, et nous aider à comprendre que la vie n’est qu’un éternel recommencement, pour ceux qui l’aiment.

Si vous souhaitez visiter cette région, à la fin de l’histoire, il suffira de suivre les liens qui s’y trouveront.

Bonne lecture.

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Photo M. Christine Grimard

Train de nuit (Partie 7 et fin)

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Le reste du voyage fut banal, et j’en profitais pour repasser dans ma mémoire, le film des évènements de la nuit.

Tout s’était déroulé si vite, que j’avais besoin de laisser décanter mes sensations, pour comprendre ce qui était arrivé. Ce que je ne parvins pas à faire. Cette nuit restait confuse dans mon esprit, et j’avais l’impression que l’histoire n’était pas finie…

A l’arrivée à Vienne, je fus prise par l’ambiance si particulière de la ville, et me consacrais au travail pour lequel j’étais venue. La musique imprégnait les pavés de cette ville, et c’était l’endroit idéal, pour faire des recherches sur un compositeur, ce qui était le but de mon voyage. Il s’agissait d’authentifier une lettre qui avait été retrouvée dans les écrits personnels de ce compositeur célèbre, auteur de plusieurs concertos et opéras qui avaient marqué leur temps. Il avait été reconnu de son vivant, ce qui est rare, et avait laissé une empreinte majeure sur la musique. J’aimais son œuvre, même si la musique classique n’était pas ma spécialité, et que je n’étais qu’historienne et pas musicienne moi-même.

La conservatrice du musée consacré à la musique viennoise, me conduisit à la pièce où le bureau du compositeur avait été reconstitué. On avait ajouté une pièce maîtresse, le bureau personnel du maestro, depuis quelques mois seulement ; le dernier membre de la famille de l’artiste qui venait de mourir, ayant légué ce meuble au musée, par testament. Elle m’indiqua qu’on avait trouvé à l’intérieur, dans une cachette secrète, ce qui était fréquent dans ces meubles, un bon nombre de papiers, couverts d’une écriture serrée, et que l’on attendait de moi que je les déchiffre, et surtout que je les authentifie.

Je m’attaquais à la tâche avec plaisir, ce genre de mystère était ce qui me faisait vibrer. Je connaissais bien les écrits de cet homme, mieux que sa musique, et je reconnus immédiatement son écriture serrée et torturée. Plusieurs essais de livrets et partitions inachevés étaient là, que je rangeais dans une pochette pour les confier à un de mes amis, musicologue. Ce qui m’intéressait, c’était surtout ses papiers personnels, qui me serviraient à étoffer sa biographie. J’avais commencé ce projet d’écriture il y a quelques années, puis abandonné, n’ayant que peu d’informations à son propos, en dehors de ce qui avait été officiellement écrit sur lui, lorsqu’il était compositeur officiel de la cour de l’empereur.

J’étais sûre que j’allais trouver cette nuit là, de quoi finir d’étoffer mon ouvrage. Je travaillais jusqu’à l’aube, et n’avais trouvé que des écrits d’une banalité navrante, jusqu’à des listes qu’il faisait pour son personnel de service.

Je commençais à désespérer, quand je trouvais un paquet de lettres dissimulées dans un petit tiroir réservé aux plumes et encriers. Les lettres étaient étroitement roulées, entourées d’un ruban mauve, et le papier avait durci, aussi je pris d’infinies précautions pour extraire ce rouleau de son étroite prison.

Quand j’y parvins, un parfum de violette m’enroba toute entière, et je sus …

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Tout ce que je sentais maintenant, c’était cet étrange frisson qui glissait le long de mon cou….

Je regardais autour de moi, j’aurais été heureuse de la revoir, comme on accueille une vieille amie, mais j’étais seule. Cependant, je savais ce que je devais faire.

Je déroulai lentement les lettres, et découvris son écriture ronde et joyeuse, dans les premières lettres, puis plus fine, et enfin tremblante et presque torturée sur le dernier billet, celui dont elle m’avait parlé, celui qu’elle lui avait adressé avant de prendre ce train. L’encre était mauve de la teinte exacte de la robe qu’elle portait dans le train, et du ruban que j’enroulais autour de mon doigt.

J’avais l’impression de la voir penchée sur ce billet, avec son beau sourire éteint par l’anxiété, et ses magnifiques yeux tristes. Je caressais ses mots, comme si je les avais écrits moi-même.

« Je sens que quelque chose te préoccupe, que tu ne veux pas m’écrire, aussi je te rejoindrai demain, je prends le Trans-Express ce soir pour Vienne. Tu m’expliqueras en me regardant au fond des yeux, pourquoi tu ne veux plus me voir, ou plutôt tu Nous l’expliqueras. »

Je savais ce qu’elle attendait de moi, que la vérité apparaisse, et que le monde connaisse son existence et celle de son enfant, celui que j’avais senti palpiter au fond de moi, cette nuit là, et qui s’était envolé avec elle. Je rassemblais tous les papiers, et n’eus de cesse, alors que d’écrire cette biographie revisitée par la vérité.

Cela me prit près de deux ans de ma vie, et l’ouvrage fut accueilli de deux manières diamétralement opposées, les uns étant très intéressés par cette nouvelle facette de la vie d’un personnage historique présenté bien différemment jusque là, les autres choqués et par les allégations qu’ils jugeaient outrageantes pour la mémoire de ce compositeur célèbre et adulé. Je reçus même plusieurs lettres de menaces de mélomanes qui m’accusaient de salir sa mémoire. Je n’en avais cure. Tout ce que je voulais, c’est que cette souffrance immense que j’avais ressentie au fond de mon âme, cette nuit là, soit levée.

En fait, ce qui choquait le plus les âmes bien pensantes, était la dernière page du livre, où j’avais inséré la copie d’une page, manuscrite par le compositeur, où il lui demandait pardon de l’avoir abandonnée ce soir là, au profit de sa carrière, elle et son enfant. Il l’avait écrite quelques mois avant sa mort seulement, et l’avait repliée au beau milieu du rouleau retenu par le ruban mauve, et elle s’était imprégnée de l’odeur des violettes, comme les autres lettres. Il finissait par ces phrases :

« Je voudrais que tu me pardonnes cet immense égoïsme qui a détruit nos deux vies et notre amour. J’espère que là où tu es, tu entends ces mots parce que je n’ai jamais aimé que toi. Je souhaite te retrouver enfin, où que tu sois, pour tenter de vivre ensemble, ce que j’ai détruit, ici. »

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Je sus qu’elle avait trouvé la paix, le jour de la parution de mon livre.

En rentrant après la présentation officielle à la presse, j’ouvris la boite où j’avais rangé la correspondance à l’origine de ce livre, et comme chaque fois que je l’ouvrais, la fragrance de violette vint chatouiller mes narines.

Puis quelques minutes plus tard, ce parfum familier se dissipa, se volatilisa, comme un voile qui s’envole dans le vent.

Tout ce que je sentais maintenant, c’était cet étrange frisson qui glissait le long de mon cou …

Comme la caresse d’une main froide qui m’effleura et disparut comme elle était venue ….

FIN

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Train de nuit (Partie 6)

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Tout ce que je sentais maintenant, c’était cet étrange frisson qui glissait le long de mon cou….

J’avais du m’assoupir quelques instants, lorsque je me réveillais en sursaut. Elle était debout devant moi, penchée au dessus de mon visage, elle me regardait fixement, ses yeux gris magnifiques étincelaient malgré la froideur de son expression.

-Je crois que finalement, c’était vous, que j’attendais, me dit-elle laconiquement. Toutes ces années, toutes ces personnes qui sont venues partager ma cabine pendant quelques heures, et finalement, c’était avec vous que j’avais rendez-vous…

Je ne comprenais pas, et je la fixais, un peu effrayée. Quand elle me prit la main, une onde glacée me parcourut toute entière, me paralysant de terreur.

-Je n’en avais pas l’intention avant de vous connaître mieux, mais maintenant, vous êtes mon amie, la plus précieuse que je n’ai jamais eue. Je vous laisserai repartir par la porte, et non la fenêtre, comme je le fais habituellement, dit-elle en baissant les yeux. Mais je sais que vous vous souviendrez de moi le moment venu. Vous êtes l’amie que j’aurais voulu avoir. J’aimerais que le souvenir de ce que j’étais ne soit pas effacé à jamais… »

Elle me regardait intensément, et un sourire se dessina doucement sur ses lèvres, éclairant son visage d’une lumière nouvelle, une lumière que je n’avais jamais vue auparavant. Ses yeux se firent plus doux, et elle se redressa, comme si le poids de toutes ces années s’était effacé en un instant. Elle ajouta simplement :

« Merci d’être venue me libérer de mon enfer. Merci … »

Puis, elle se détourna de moi, et se retira dans le cabinet de toilette, derrière le rideau de soie.

 

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Je restais là, transie et paralysée par une peur indescriptible. Je regardais la fenêtre, qui était de nouveau sombre, en me demandant si j’étais éveillée ou encore dans un rêve. Je n’avais aucune idée de l’heure. Quelques minutes plus tard, l’employé des wagons-lits frappa à la porte du compartiment. Il entra précautionneusement, me demandant si j’avais appelé. Je lui répondis négativement, mais lui dit qu’il devait s’agir de ma compagne de voyage. A ces mots, il pâlit et me dit :

« Mais, Madame, vous êtes la seule passagère de ce compartiment !

-Mais, non enfin, lui répondis-je en désignant le rideau, regardez : elle est dans le cabinet de toilette. »

Il tira le rideau, en me regardant d’un air inquiet, et je fixais incrédule, le miroir qui me faisait face, où il n’y avait que nos deux reflets.

Ma compagne de voyage avait disparu, et la seule trace de son passage, était une fragrance de violette qui flottait dans la pièce.

« Alors vous l’avez vue vous aussi, dit-il en se retournant vers moi, les mâchoires crispées.

– Oui je l’ai vue, j’ai fait une partie du voyage en sa compagnie » répondis-je avec impatience. Je ne voulais pas qu’il m’interroge. Je voulais garder pour moi cette étrange rencontre, et je ne voulais pas que quelqu’un se mêle de ce qui était à moi seule.

Cependant, je l’interrogeais pour mieux comprendre ce qui avait pu arriver, même si je le savais très bien au fond de moi.

– « Enfin, allez-vous me dire ce que vous savez de cette jeune femme ? Tout le monde fait des mystères dans ce train, cela commence à m’exaspérer ! Qui est-elle ? lui dis-je d’un ton faussement étonné.

– Personne ne le sait, me dit-il, cependant, elle se manifeste dans cette cabine depuis des lustres, principalement auprès des femmes, et plusieurs d’entre elles ont quitté cette cabine en hurlant dans les années où on l’utilisait encore. Mais à la suite d’un suicide, une jeune femme s’étant défenestrée lors qu’un voyage, le jour de Noël, il y a 5 ans, on a condamné la cabine, et on ne l’a jamais plus attribuée depuis. Ce soir, on a fait une exception pour vous, en pensant que cette histoire était terminée, devant l’urgence de la situation » dit-il d’un air contrit.

Il me regarda, partagé entre la culpabilité et l’admiration, en fait, je compris brusquement, que personne avant moi n’avait résisté à une rencontre avec mon amie d’un soir.

La seule réponse était la fuite ou la mort.

A suivre

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