La Porte (partie 12)

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Photo M. Christine Grimard

Je descendis l’escalier à vis, et retrouvai mes collègues dans le hall d’entrée de l’hôtel, encore toute imprégnée de la mélancolie de la scène que je venais de vivre. Mon amie me regarda, mais se retint de me poser des questions. Cela n’était pas dans ses habitudes et je savais qu’elle garderait ses questions pour plus tard, ce qui me promettait un bel interrogatoire une fois rentrées au bureau.

Je savais que je n’arriverai jamais à lui expliquer ce que j’avais vécu ici, et je me contentais de lui sourire bêtement. Elle me montra un groupe de personnes dans la pièce adjacente, et dit :

– Il faut que tu ailles récupérer le vin que tu as commandé. Le Vigneron est dans ce salon, il a préparé des cartons pour chacun et il m’a demandé où tu étais. Il veut absolument te parler de ton dessin, je crois. Dépêche-toi, il faut aussi rendre les clés et rentrer. La route est longue et tu seras inutile demain au bureau si tu continues à traîner. Qu’est-ce que tu faisais pendant deux heures, simplement pour récupérer une valise dans ta chambre ? Tu t’es perdue ?

– Oui, je me suis égarée dans les couloirs du temps … lui répondis-je avec un grand sourire.

– Oh, ça va ! ne fais pas la maligne en plus !!! Dit-elle, faussement fâchée. Si je ne te connaissais pas aussi bien, je pourrais croire que ce que tu dis est vrai.

Elle me regardait fixement, sans sourire, et je m’empressais de tourner la tête, pour qu’elle ne voie pas qu’elle avait raison. La laissant à ses réflexions, je me dirigeai vers le vigneron. La plupart de mes collègues avaient déjà récupéré leur commande, il ne restait plus que deux ou trois cartons avec le nom de chacun sur le dessus. Le mien était mis de côté, avec une liasse de papiers posé sur le couvercle. Il me vit arriver et vint à ma rencontre, en disant :

– Ah, enfin, je vous attendais ! Il faut que je vous parle.

– Excusez-moi, répondis-je, je me suis un peu attardée dans ma chambre, pour en admirer le décor le plus longtemps possible.

– Oui, j’ai vu combien vous aviez le sens de l’esthétique, affirma-t-il. Mais, savez-vous aussi, à quel point votre intuition est grande ?

Je le regardais, en silence, me demandant où il voulait en venir. Il poursuivit sur le même ton, enthousiaste.

– Je vous parle de votre dessin, et du prénom féminin que vous avez attribué à mon vin, hier soir. Etait-ce vraiment par hasard, ou aviez-vous entendu parler de ce vignoble auparavant ?

Le ton avec lequel il me questionnait était si passionné, que je me demandais quel crime de lèse-majesté j’avais bien pu commettre sans le vouloir. Il commençait à m’inquiéter avec ses questions. Je répondis avec toute la sincérité dont j’étais capable :

– Non, c’est la première fois que je viens dans votre région, je ne connaissais rien du vignoble bourguignon avant d’arriver hier. J’ai été très impressionnée par le travail que cet art représente, dont je n’avais aucune idée auparavant, et surtout de la transmission de cette tradition depuis mille ans. J’ai eu l’impression d’être plongée dans cette Histoire malgré moi en découvrant ce terroir, comme si les vrilles de la Vigne s’enroulaient autour de mon âme, pour que j’en comprenne toute la beauté de l’intérieur. Vous voyez, je suis sans doute un peu folle, comme le dit toujours mon amie qui est là-bas.

En lui parlant, je jetai à coup d’œil à ma collègue, qui me regardait toujours avec cet air intrigué. Il suivit mon regard et poursuivit :

– Oui, elle vous connait sûrement mieux que vous ne le pensez. Elle avait dit que vous feriez un « petit Chef-d’œuvre » en quelques traits de fusain, ce qui fut le cas. Mais je ne voulais pas parler de votre talent de dessinatrice, bien qu’il m’ait aussi impressionné, je voulais parler de votre intuition tout court !

– Je ne vois vraiment pas où vous voulez en venir… commençais-je.

– Je vais vous expliquer. Lorsque j’ai acheté le vignoble avec mes amis, lorsque nous avons signé la vente chez le notaire, celui-ci nous a remis un tas de vieux documents ayant appartenu aux différents propriétaires, depuis plusieurs siècles. Je n’ai pas encore fini de tous les déchiffrer, mais j’ai commencé à établir un début de généalogie à partir des écrits les plus anciens, jusqu’à la révolution française. C’est une de mes passions, en dehors du vin, j’aime beaucoup chercher dans les vieux papiers et pour ce qui est de cette parcelle exceptionnelle, je suis encore plus impatient d’en apprendre le plus possible sur son histoire. Le nom des premières générations de propriétaires n’apparait pas clairement, mais le premier titre de propriété a été délivré de la propre main de l’Abbé Jehan de Grigny au « Porteur de ce titre », sans nomination plus précise. Cependant, plusieurs générations plus tard, l’un des membres de la famille a tenté de retranscrire l’histoire de sa famille dans une sorte de journal. Dans ces feuillets apparaît une femme répondant au prénom de Blanche qui semble être la mère du premier propriétaire.

Sur ces dernières paroles, il arrêta brusquement ses explications, les yeux rivés sur moi, surveillant ma réaction. Je me sentis rougir et baissais les yeux pour qu’il ne puisse voir mon trouble. Je tentai de minimiser ma réaction en lui disant :

– C’est une drôle de coïncidence ! Blanche est un prénom médiéval très répandu, et il m’est venu sans réfléchir, je ne saurais vous en expliquer la raison. La jeune femme que j’ai dessinée, me semblait porter ce prénom, tout simplement.

– Oui, Tout simplement, reprit-il en hochant la tête. Tout simplement !…

– J’imagine que de nombreuses femmes portaient ce nom au moyen âge, ainsi que Marie et Anne…

– Sans doute, mais lorsque le portrait que vous avez dessiné sous mes yeux hier, ressemble trait pour trait à celui que j’ai trouvé dans ce carnet, la coïncidence devient extraordinaire. Surtout lorsque ce portrait est attribué aussi à une certaine Blanche, mère du premier porteur du titre. Regardez vous-même.

A ces mots, il attrapa les feuillets qu’il avait préparés sur ma caisse de vin et me les tendit. Il en sortit une feuille, où était reproduit un portrait en pied de deux personnages. En me le tendant, il observait ma réaction, et je tentai de dissimuler ma surprise. L’une des deux personnes était la Blanche que je venais de quitter, ses beaux traits semblaient un peu plus fatigués que sur le portrait que j’avais dessiné la veille, mais c’était bien son sourire que j’aurais reconnu entre mille. Je ne pus m’empêcher de sourire aussi devant son évident bonheur. A ses côtés, un jeune homme, qui lui ressemblait beaucoup, beaucoup plus jeune qu’elle, arborant le même sourire. Je reconnaissais la forme de ses yeux comme étant celle de Blanche, ainsi que l’implantation des cheveux, mais la forme de sa mâchoire était plus virile, carrée, lui donnant un air plus sévère, où je retrouvais celui de Jehan de Grigny.

– Voulez-vous vous assoir, vous êtes toute pâle !

J’entendis la voix de mon compagnon dans un lointain brouillard, et je me rendis compte que ma main tenant le portrait, tremblait. Je m’assis sur le siège qu’il me désignait, et fermai les yeux, le temps de reprendre mon calme.

– Que vous arrive-t-il ? insista-t-il.

– Ne vous inquiétez pas, cela va déjà mieux. Le visage de cette femme m’a impressionnée malgré moi. Effectivement, sa ressemblance avec le portrait que je vous ai donné, est frappante, et cela m’a un peu effrayée. Cette image semble m’avoir été suggérée malgré moi, et c’est un peu angoissant, ne trouvez-vous pas ?

– Effectivement, j’ai trouvé aussi cela étrange, c’est pourquoi je voulais vous en parler personnellement, avant votre départ.

– Je ne peux guère vous en dire plus, malheureusement. Il semble que cette jeune femme soit aussi celle qui est représentée sur la tapisserie de la salle à manger de l’hôtel. Peut-être ai-je été influencée par son visage au moment de dessiner ce portrait.

– Ah oui ? Vous croyez que c’est la même femme ? Je n’ai jamais vu cette tapisserie.

– De cela, je suis sûre, répondis-je. Je sais aussi qu’il y a trois autres tapisseries faites de la même série, qui vous en apprendraient peut-être une peu plus sur cette femme où les premiers vignerons de la région. Je crois que l’intendante de l’hôtel a fait quelques recherches historiques de ce genre, nous en avons parlé ensemble. Elle pourrait peut-être vous aider à en savoir plus.

– Je n’ai que quelques informations en pointillés, et ne peut que faire des suppositions pour le moment. Vous lirez ces feuillets aussi, et si vous trouvez quelques explications pour m’éclairer, je serai heureux que nous en parlions de nouveau, si vous êtes d’accord.

– Bien sûr, je vous aiderai volontiers si je le peux ! Mais mon intuition, comme vous dites, n’a aucune valeur historique, vous savez, lui répondis-je en souriant.

Il semblait un peu déçu, ce qui me rendait nerveuse. Je ne pouvais pas décemment lui expliquer que je tenais une partie de mes informations de Blanche elle-même. Pour lui faire plaisir, je décidais de lui donner un détail supplémentaire. Je pris un air détaché et lui demandai :

– Savez-vous qui est ce jeune homme à ses côtés ?

– Je crois que c’est son fils, le premier propriétaire de la parcelle justement. Mais je ne connais pas son nom, il n’est noté nulle part.

– Je le verrais bien se prénommer Bertrand, ce jeune homme. N’auriez-vous pas trouvé ce prénom dans vos archives ?

– D’où sortez-vous ce prénom? De nouveau de votre intuition ?

– Je ne sais pas, de ma mémoire médiévale je suppose, répondis en souriant de nouveau. Blanche et Bertrand, je trouve que ces prénoms s’accordent bien, avec Bérangère aussi, mais enfin, pour un garçon, je trouve cela beaucoup moins seyant !

Il me regarda de nouveau, bouche bée, pendant plusieurs secondes. Puis il reprit :

– En fait, la seule chose que je sais, c’est que pour de nombreuses générations dans sa descendance, le prénom du premier né garçon était Bertrand, comme une tradition obligatoire, génération après génération. De là à conclure que le premier homme du nom se prénommait aussi Bertrand, c’est effectivement facile ! Mais, cela, vous ne le saviez pas non plus…

– Non plus ! Cette maison a vraiment un effet très bizarre sur mon esprit, je trouve ! Il est temps que je m’en aille, concluais-je en riant, un peu trop bruyamment pour être honnête.

– N’oubliez pas votre carton et contactez-moi lorsque vous aurez lu les pages que je vous ai photocopiées. J’aimerais vraiment avoir votre avis sur cette histoire. Je compte faire une petite plaquette relatant l’historique de cette parcelle, que je donnerai aux clients qui achèteront ce vin, pour qu’ils en comprennent mieux la valeur. Qu’en pensez-vous ?

– C’est une merveilleuse idée, en effet ! Je suis sûre qu’un vin aussi extraordinaire a eu tout un parcours historique qui sort de l’ordinaire également. Et faire partager cela aux personnes qui auront le plaisir de le déguster, sera un vrai plus, absolument magnifique. Quelle belle idée ! Je vous aiderai si je le peux. Je vais lire attentivement vos feuillets et compléter avec certains ouvrages sur cette époque, pour ne pas laisser mon imagination prendre le pas sur la réalité historique. J’écrirai pour vous un résumé de ce que j’aurais compris et s’il me vient d’autres dessins en l’écrivant, je les joindrai à mon envoi. J’espère que tout cela pourra vous aider, et que votre vin sera apprécié comme il le mérite !

– Je vous en remercie à l’avance, j’attendrai vos impressions avec impatience. Rentrez bien, j’espère que ce séjour vous aura laissé un bon souvenir, et que vous apprécierez mon vin au retour ! Conclut-il en me serrant les deux mains.

– Votre région me laisse un souvenir plus fort encore que vous ne pouvez le croire, et votre région m’a enchantée plus que je ne pourrais le dire ! Je vous remercie et soyez tranquille, votre vin sera dégusté selon son rang.

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Photo M. Christine Grimard

Je récupérais mon carton de bouteilles, et me rendis à la réception où ma collègue attendait toujours. L’intendante était là aux côtés de la réceptionniste, et lorsque je déposais les clés de la ma chambre, elle me demanda :

– Votre séjour vous a-t-il satisfaite ?

– Plus encore que vous ne le croyez ! Merci beaucoup pour votre accueil, et comme vous le savez, j’ai beaucoup apprécié le cadre historique de cette demeure et ce que vous en avez fait aussi.

– Je vous ai préparé quelques références d’ouvrage, et une des anciennes plaquettes de la maison, où l’on reprenait l’histoire de la construction du lieu. Il me semble que cela pouvait vous intéresser, comme nous en avions parlé.

– Oh, merci beaucoup ! Effectivement, cela me permettra de prolonger ce rêve une fois rentrée dans ma réalité moderne. Vous me faites un plaisir immense, merci encore pour tout.

Je quittais cette demeure, où j’avais vécu des heures inoubliables, les bras chargés de promesses de nouvelles découvertes. Ma collègue me précéda vers la sortie, me regardant fixement en silence, ce qui me promettait un flot de questions, de retour au bureau.

En attendant, il fallait regagner nos pénates sans encombre. Je me réjouissais de pouvoir prolonger un peu l’ambiance de ce séjour en me plongeant dans les écrits que je rapportais avec moi. Je laisserai quelques jours passer, pour arriver à prendre un peu de recul avec les émotions fortes que je venais de vivre, comme on laisse décanter une bouteille ancienne avant de la déguster.

Puis, je laisserai le passé m’envahir de nouveau, et tenterai de le retranscrire pour le Vigneron qui me l’avait demandé. Que sortirait-il de ces lignes, je n’en avais aucune idée ?

A suivre…

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Photo M. Christine Grimard

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La Porte ( Partie 11)

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Photo M. Christine Grimard

Je ne bougeai plus, je ne respirai plus, je regardai cette porte pivoter avec une lenteur désespérante. Le miroir apparut, ne reflétant que mon image livide, mais je savais que ce n’était qu’un leurre.

Le calme avant la tempête.

J’attendis, scrutant le reflet, mais rien ne se produisait. Alors, je me décidai à poser la main sur la surface lisse et froide du verre. A ce signal, une autre image, en face de moi, se dessina doucement, en partant du reflet de ma main pour s’étendre peu à peu sur tout le miroir. Cette main, de l’autre côté du miroir n’était plus la mienne ; le reflet de ce bras, puis celui de ce corps n’étaient plus le mien. Enfin, un visage apparu dans le reflet du mien, différent, encadré de cheveux longs tressés, châtains clairs mêlés de gris.

Je reconnus les traits et le regard doux de Blanche, ce qui me soulagea immédiatement. Cependant, ses traits avaient changé. Son visage semblait fatigué, ses cheveux étaient moins brillants. Je lui souris, et elle me répondit d’un pâle sourire triste.

Je tentai de faire basculer le miroir pour la faire entrer dans la pièce, mais n’y parvins pas, malgré son aide. Nous étions prisonnières, chacune dans notre époque, et le seul contact entre nous était celui de nos paumes posées l’une sur l’autre, mais restant séparées par le miroir.

Elle rompit le silence, impatiente :

– Alors c’est donc vrai, il semble que je ne puisse plus entrer dans cette chambre ?

– Je ne sais pas, Blanche. Je ne comprends pas ce qui se passe ici. Que vous est-il arrivé ? Vous semblez avoir changé depuis notre dernière rencontre.

– Changé ? reprit-elle. Bien sûr ! La dernière fois que je vous ai vue, je venais d’avoir mon petit garçon…

Elle s’interrompit, semblant se plonger dans ses souvenirs, baissant la tête, submergée de mélancolie, avant de poursuivre.

– Ce soir-là fut le dernier où je vis mon enfant. Il me fut arraché le lendemain matin, et je ne l’ai jamais revu. Aujourd’hui il doit avoir trente ans…

– Trente ans se sont écoulés depuis notre rencontre, répétai-je, incrédule. Je compris soudain pourquoi son visage me semblait différent.

– Oui, trente ans, répéta-t-elle, au cours desquels je suis restée au service de l’Abbé. Je pensais qu’il me laisserait repartir dans ma famille lorsque j’aurais achevé la série de tapisseries des quatre saisons, mais il n’en fut rien. Il me confie l’intendance de l’Abbaye durant la journée et me garde prisonnière dans cette tour durant la nuit. Jusqu’à présent, je pouvais circuler librement entre ma chambre et la sienne par ce passage secret, mais depuis hier, les choses ont changé, cette porte reste close. Ce matin, lorsque j’ai pris mon service, on m’a dit que l’Abbé avait disparu, depuis l’office du soir. Personne ne sait où il s’est rendu après, et les recherches n’ont rien donné jusqu’ici. C’est sans doute pourquoi, cette porte a été fermée de l’intérieur, et que je ne puis plus accéder à sa chambre.

– Que comptez-vous faire maintenant, si l’Abbé ne réapparaît pas ?

– De nombreuses personnes n’appréciaient pas ma présence en ces lieux, le monastère reste interdit aux femmes, et j’étais tolérée dans cette maison, où l’Abbé recevait ses visiteurs, pour mon efficacité dans l’organisation des réceptions et la tenue générale de la maison. Mais si l’Abbé ne réapparaissait pas, je devrais quitter ce château. Les autres membres de la communauté ne tolèrent ma présence que parce que l’Abbé leur impose. Quand il a fait apposer mon effigie à côté de la sienne autour du porche de l’entrée du château, cela a fait scandale. Je ne sais pas où je pourrais aller, mes parents ont disparu depuis des lustres, mon père a trouvé la mort en achevant son chantier, écrasé accidentellement sous un éboulement. Ma mère est morte de chagrin quand elle a su que je resterai définitivement à l’Abbaye, et surtout que j’étais une fille perdue puisque j’avais eu un enfant sans père. J’avais trouvé une sorte d’équilibre ici, au fil des années, ayant renoncé à la vie que j’avais rêvée, mais maintenant, je ne sais plus que faire.

– J’aimerais pouvoir vous aider, mais vous avez comme moi, que c’est impossible.

– Oui, je l’ai bien compris, répondit-elle. Nos rencontres sont probablement un rêve que nous faisons toutes les deux, un cadeau que la providence nous offre, au-delà de la réalité. Je ne sais pas qui vous êtes, mais chaque fois que je suis désespérée, vous apparaissez dans ma vie et m’aidez à poursuivre mon chemin. Je n’ai pas oublié votre présence à mes côtés, la nuit où l’on m’a arraché mon fils, et votre attitude qui m’a aidée à prendre un peu d’assurance vis-à-vis de l’Abbé. Cela m’a poussée à survivre. Et ce soir encore, vous êtes là.

– Vous savez, je ne provoque pas ces rencontres, je ne comprends pas comment elles se produisent. J’avais juste envie de vous revoir avant de quitter ce château, et j’en avais peur aussi. Et puis, nous nous voyons, en restant séparées par ce miroir obstinément bloqué, et cela m’énerve encore plus, dis-je en frappant la vitre de la main.

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Photo M. Christine Grimard

Comme s’il n’attendait que cela, le miroir pivota doucement sur son axe, libérant Blanche. Elle se glissa par l’ouverture, et s’approcha de moi, puis me prit les deux mains dans les siennes. Elles étaient douces et froides, mais bien réelles. Je les serrais comme pour m’en assurer. Il fallait que je l’admette, cette femme était bien vivante, autant que moi, elle n’avait rien d’un fantôme. Elle me regardait anxieusement, semblant chercher un peu de réconfort à sa détresse. Puis elle regarda autour d’elle, ce qui augmenta encore son désarroi.

– Cette chambre n’est pas celle que je connais, en dehors des murs et du plafond, tout le reste est différent. Que m’arrive-t-il et qui êtes-vous ?

– Je ne pourrais pas vous expliquer ce qui nous arrive à toutes les deux, vous voyez cette chambre telle qu’elle m’apparaît. Je ne suis qu’une femme comme vous, personne de remarquable. Je crois que nous vivons à deux époques différentes et je ne comprends pas pourquoi nous nous rencontrons ainsi. Je sais seulement que j’aimerais vous aider encore si je le peux, mais je ne vois pas comment. Expliquez-moi plus en détails ce qui vous arrive.

– Je ne sais rien de vous et pourtant je vous fais confiance. Je ne sais plus ce que je dois faire maintenant, voilà trois jours que l’Abbé a disparu et personne ne sait où il a pu se rendre. L’ambiance a déjà changé et je vois bien que mes jours ici sont comptés. L’homme qui a pris la tête de la communauté à sa place me déteste. Il pense que je suis un suppôt de Satan, que j’ai détourné l’esprit de l’Abbé avec mes sortilèges de femme ! Je sais qu’il me fera disparaître aussi dès qu’il en aura l’opportunité. L’Abbé et lui s’affrontaient souvent ces derniers temps, à tous propos, et je les ai entendu se disputer très violemment à propos de la gestion des réserves de nourriture, il y a une semaine. L’Abbé pensait que le cellier était plein, et l’autre lui a répondu qu’il était presque vide, parce que l’on nourrissait trop de parasites dans cette Abbaye. L’Abbé est entré dans une colère folle et a dit qu’il irait visiter le cellier et la citerne en personne, et que s’il voyait que de la nourriture avait été volée, il sévirait en conséquence. Depuis, je ne l’ai pas revu. Je commence vraiment à m’inquiéter pour lui.

– Je comprends votre inquiétude, maintenant. C’est probablement le cas en effet. Il n’avait aucune raison de disparaître ainsi, au contraire, s’il voulait remettre de l’ordre dans l’intendance de l’Abbaye. Il a dû lui arriver quelque chose de grave.

– C’est ce que je crains, en effet ! dit-elle en baissant la tête.

– Pardonnez mon audace, mais il faut que je vous pose la question. Vous allez me trouver très indiscrète, mais, seriez-vous peinée s’il lui était arrivé malheur ?

– Ne soyez pas inquiète de votre audace. C’est la question que je me pose depuis trois jours. Je crois qu’il me manquerait, parce que je suis habituée à lui, depuis trente ans. Mais, c’est aussi la personne que j’ai le plus détestée au monde, celui qui m’a volé ma vie, en m’enfermant ici pour assouvir son plaisir, qui m’a volé l’amour de mon enfant, qui m’a retenue prisonnière, ne me laissant aucune autre liberté que celle de le servir nuit et jour en priant Dieu pour que cela cesse.

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Photo M. Christine Grimard

Elle serrait les poings et sa voix prenait une intonation de plus en plus sèche à mesure que sa parole se libérait. Sur sa dernière phrase, elle leva vers moi, un regard flamboyant de colère.

– Dans ce cas-là, répondis-je, votre chemin est tout tracé. C’est l’occasion de retrouver votre liberté, il faut partir tout de suite. Je crois que vous savez qu’il n’y a pas d’autre alternative à ce choix, les autres membres de la Communauté ne vous laisseront pas vivre ici désormais. Je crois que l’Abbé a disparu, comme vous le supposiez. Je crois savoir ce qui lui est arrivé. Il ne faut pas rester ici plus longtemps, mon amie. Vous devriez tenter de retrouver votre fils, il me semble qu’il serait temps d’être un peu heureuse dans votre vie.

– Vous avez raison, l’Abbé doit être mort, et je ne sais pas si je me sens soulagée ou attristée. Quant à retrouver mon fils, je n’ai aucune idée de ce qu’il est devenu, et s’il aurait ou non envie de me connaître. Je ne sais pas où aller si je pars d’ici.

– Un fils a toujours envie de connaître sa mère, et il n’est jamais trop tard pour cela, tant que la vie est encore là. Je ne sais que très peu de choses, mais il semble qu’il ait fait prospérer le vignoble que son père lui a laissé à sa naissance, cette parcelle dont il vous a parlé, le soir où je vous ai rencontrée pour la première fois. A mon époque, elle est devenue une des plus réputée de la région, je crois que vous devriez vous rendre là-bas et lui expliquer ce qu’a été votre vie. Il ne pourra que vous accueillir et vous aimer. Il faut trouver le courage de le faire.

– Vous avez raison, je vais suivre votre conseil. Laissez-moi quelques instants, je vais rassembler quelques affaires et je partirai. Attendez-moi, voulez-vous ?

– Oui, je vous attends. Faites vite !

Elle disparut dans le passage secret, ayant brusquement retrouvé toute sa vivacité. En la regardant descendre dans le corridor de pierres, je maintins le miroir ouvert en m’adossant au panneau vitré, craignant qu’il se referme définitivement sur son époque avant la fin de cette histoire. Quelques minutes plus tard, elle réapparut, portant un grossier sac de toile et revêtue d’un long manteau de laine. L’idée que toute sa vie était contenue dans un si petit sac, me serra le cœur, et je ne pus m’empêcher de comparer avec ce que contenait ma valise faite pour un voyage de deux jours. Quand la vie devient notre seule richesse, tout le reste n’a bien peu d’importance.

Il n’était pas l’heure de réfléchir à tout cela. Elle se tenait de nouveau devant moi, prête à partir définitivement pour l’inconnu, et je l’admirais de nouveau pour ce courage, en me demandant si je l’aurais eu à sa place.

Je lui indiquai la sortie :

– Il faudrait rejoindre la cour intérieure et vous glisser vers la sortie pendant que la communauté sera occupée à l’office du soir. Il y a un escalier…

– Ne vous inquiétez pas pour moi, je connais ce château mieux que personne, j’ai eu l’occasion de l’explorer des milliers de fois pendant que l’Abbé et tous ses frères dormaient. Je connais un passage secret qui me mènera directement à l’extérieur de la chapelle, dissimulé dans le mur Nord, je vais l’emprunter, mais avant je veux vous remercier pour m’avoir donné la force encore une fois, de faire ce que j’aurais dû faire depuis longtemps.

En disant ces derniers mots, elle me prit dans ses bras et me serra avec une force peu commune, que je ne lui aurais jamais imaginée. Je lui rendis son étreinte, et nous nous séparâmes. Je ne pouvais m’empêcher de me sentir un peu coupable de la pousser ainsi à affronter son destin sans avoir plus de détails sur son avenir. Je ne pouvais que m’inquiéter pour elle, d’autant plus que je ne saurai sans doute jamais, ce qui adviendrait d’elle par la suite…

Un dernier regard, et nous nous séparâmes. Je lui ouvris la porte extérieure, et jetais un coup d’œil rapide sur le palier. La voie étant libre, je lui laissai le passage. Elle me serra une dernière fois la main et s’engagea sur le palier. Elle se dirigea vers le mur Nord de la pièce, où se trouvait une porte noire dissimulée dans une encoignure, que je n’avais pas remarquée auparavant. Elle l’ouvrit et disparut derrière après un dernier regard dans ma direction.

Je soupirai, me sentant de nouveau seule, et sachant que je ne la reverrai jamais. Comment avais-je pu m’attacher à cette jeune femme, en ne l’ayant vu que deux fois ?

Je revins dans ma chambre, le miroir était refermé, hermétiquement, sur son mystère. J’essayai de le faire pivoter de nouveau, en vain. Alors, comme on tourne une page, je refermai sur lui, cette porte de bois cirée et fit coulisser le loquet vers la gauche. Cette fois-ci, il ne se rouvrit pas tout seul, comme s’il n’y avait plus rien à voir.

Après un dernier regard circulaire, à cette pièce où j’avais vécu beaucoup plus qu’un week-end, je rassemblai mes bagages et sortis de la chambre. Je traversai le palier et m‘approchai du mur où Blanche avait disparu quelques instants auparavant.

Incrédule, je restai pétrifiée devant le mur aveugle. Les méandres du temps s’étaient bel et bien refermés sur nous. Il n’y avait plus aucune porte dans l’encoignure où je l’avais vue disparaître.

A suivre …

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Photo M. Christine Grimard

La porte (Partie 10)

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Photo M. Christine Grimard

Je remontai jusqu’à ma chambre en empruntant l’escalier de bois dont chaque marche grinçait. Etage après étage, une fenêtre éclairait le faiblement le palier donnant sur une cour intérieure. Sur la droite, une tour barrait la perspective du bâtiment ; un fenestron à chaque étage, semblait borgne. Je m’arrêtai à l’étage inférieur au mien, et tentai de distinguer à travers les carreaux, si la pièce ronde que j’avais visitée dans mon rêve, aurait pu être située dans cette tour. Une ouverture carrée était visible sur la façade, donnant sur le pignon de l’ancien cellier devenu salle de restaurant. J’en déduisis qu’il pouvait bien être la petite fenêtre de la chambre où Blanche était recluse. Quant au passage que j’avais suivi, je n’arrivais pas à le situer. J’avais eu la sensation de m’enfoncer dans l’épaisseur des murs, mais mon sens de l’orientation avait dû être parasité par l’émotion.

Je ne saurais sans doute jamais, comment j’avais réussi à m’égarer dans le temps, en sautant d’une époque à l’autre, comme on change la tonalité d’une guitare, juste en ouvrant cette porte. Pourtant, je n’avais pas eu la sensation de rêver…

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Photo M. Christine Grimard

J’arrivai sur le palier de ma chambre, où je m’arrêtai de nouveau pour examiner la tour. Le fenestron de Blanche était sombre. L’intendante, passant derrière moi, me reconnut et d’approcha de moi en disant :

–          Vous admirez la cour intérieure, tous les bâtiments que vous voyez sont les anciens communs, écuries ou ateliers, que nous avons entièrement rénovés.

–          Oui, j’admirais le travail de restauration qui est remarquablement bien fait, sans dénaturer l’esthétique des bâtiments. La modernité des aménagements a été parfaitement bien dissimulée. Je me demandais si vous aviez aménagé aussi des chambres dans la tour qui apparaît ici, dis-je en lui montrant « la chambre de Blanche ». Une chambre ronde doit être bien difficile à meubler !

–          Non, cette tour est encore intacte. Nous n’avons restauré que l’aspect extérieur du bâtiment. A vrai dire, je ne sais même pas où se situe le passage pour y entrer. L’architecte faisait des recherches à ce sujet dernièrement, mais je ne sais pas si elles ont abouti. Si cela vous intéresse, avant de partir, je vous donnerai une plaquette que distribue une confrérie  de la région, et qui reprend quelques faits historiques liés aux bâtisses anciennes, avec quelques anecdotes à propos de ce château.

–          Oh je vous remercie, effectivement, ce court séjour, m’a donné envie d’en apprendre plus sur cette époque et sur les gens qui y vivaient. Je vais libérer ma chambre, et je retrouverai mes amis à la réception, où le vigneron qui nous a fait visiter sa cave, doit nous apporter le vin que nous lui avons commandé.

–          Très bien, je serai là, et vous aurais préparé les documents. A plus tard !

Elle s’éloigna, et disparut dans une embrasure de porte, son registre à la main. Il me restait à rassembler mes affaires avant de quitter le château. Je regardais la porte de ma chambre, en hésitant à la franchir. Maintenant que je savais que cette chambre était celle de l’Abbé, et que j’avais ressenti sa froideur dans ce corridor souterrain, la peur de le rencontrer me hantait malgré moi. Je n’avais jamais été bien courageuse et un mauvais film d’horreur suffisait à m’effrayer. Quant à communiquer avec des fantômes du moyen âge, c’était une autre histoire !

PORTE

Photo M. Christine Grimard

Je fixai le petit blason où brillait le numéro 18, me demandant si j’allais me trouver nez-à-nez avec Jehan de Grigny, en penêtrant dans la pièce. Puis, riant de ma propre folie, je poussai la porte cirée, d’une main légèrement tremblante. Un rapide coup d’œil circulaire me rassura tout à fait. On était encore dans mon siècle, le téléphone était sur la table de nuit et la porte au miroir était exceptionnellement fermée. Je décidai de faire mes valises et de descendre rapidement, quelque chose me disait de ne pas m’éterniser ici. Je passai dans la salle de bain pour rassembler mes affaires de toilette, lorsque j’entendis frapper. J’allai ouvrir la porte, quand on frappa de nouveau, et je compris que ce n’était pas à la porte d’entrée, le son provenait plutôt de la fenêtre derrière moi. Je fermai les yeux, n’osant pas me retourner, pour faire face à ce nouveau mystère. Je me sentis frissonner de la tête aux pieds, hésitant entre partir en courant et me retourner vers la fenêtre.

Après tout, que pouvait-il m’arriver ? Jusqu’ici je n’avais subi aucun dommage !

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Photo M. Christine Grimard

Reprenant courage, je me retournai et fixait la fenêtre, qui semblait tout à fait banale. Je m’approchai mais rien n’apparut, ni fantôme, ni pigeon effronté. Quelques-uns de mes collègues se promenaient dans le jardin à la française en contre-bas, ce qui me rassura. Il fallait que je me dépêche de libérer cette chambre. Je sortis ma valise et commençait à la remplir, tout en surveillant les décorations murales comme si elles allaient se mettre à bouger. Enfin, tout fut rangé, et je fis le tour de la pièce, vérifiant que je n’avais rien oublié, quand on frappa de nouveau. J’arrêtai de respirer, comprenant que les coups provenaient du miroir et non de la fenêtre.

Allais-je avoir le courage d’ouvrir la porte ?

En tremblant, j’avançai la main vers le loquet, mais je tremblai si fort que je ne parvins pas à le débloquer. J’allai renoncer quand je le vis coulisser très doucement jusqu’à se libérer complétement, et la porte commença à pivoter lentement sur son axe.

A suivre …

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Photo M. Christine Grimard