Clichés 27 : Au bord de l’eau (2)

Photo du jour: Jeu Turquoise

1622615_733855650009673_1877234066087899652_n

*

Il était une ardéchoise

Qui avait le Cœur Turquoise;

Elle rêvait de Mer d’Iroise,

D’une maison au toit d’ardoise,

De crêpes au miel, de cervoise.

Elle n’avait rien d’une bourgeoise.

*

Ne me cherchez pas des noises

Pour ces rimes un peu chinoises

Qui  ne sont pas très grivoises

Et vous ont laissées pantoises …

*

Vases Communicants : Arborescences

Je reprends ici le texte  écrit pour l’échange des vases communicants du mois de février, sur une proposition et une photo de Dominique Hasselmann, publié sur son Blog « Métronomiques » pour ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de le lire.

Cela me donne l’occasion de relire aussi ce petite conte que j’avais pris beaucoup de plaisir à écrire, et j’espère que vous prendrez le même plaisir…

 

racines-13-1-15_dh

Photo Dominique Hasselmann

 

Un baobab passe devant mes yeux, exhibant ses branches dénudées. Il traverse la ville dans l’indifférence générale. Ses congénères enluminés de la place du marché le regardent passer, un peu condescendants. Pour un peu, les platanes communs dans leur nudité tremblante se détourneraient, méprisant son exotisme, si leur écorce épaisse leur en laissait la force.

Il crie « racine » comme d’autres crient « famine ».

Où sont-elles, ses racines ? On imagine qu’il les cache soigneusement au regard des passants, comme un jardin secret, un trésor oublié. Quelle terre nourrissait ses racines enchevêtrées ? Où était l’origine de son monde, la source de sa sève ? A-t-il gardé le souvenir de la graine qui le contenait tout entier ? Rêve-t-il de son Afrique natale, le soir, au fond de son entrepôt ?

Voilà que je pars encore dans un de mes délires. C’est ma spécialité. Coupant court à mes élucubrations, je traverse sans regarder. Un coup de klaxon strident me sort de ma distraction, et je vois passer un automobiliste furibond qui me fait des grands gestes peu amènes. Confuse, je rougis. Cette fois-ci, c’était moins une !

L’homme descend de son camion, le contourne et ouvre le hayon-arrière de son fourgon au moment où j’arrive à sa hauteur. Il me jette un regard amusé et m’apostrophe :

« Vous étiez à ce point fascinée par mon camion que vous avez failli passer sous les roues de ce chauffard, ou était-ce pour mon charme naturel ? »

Je rougis de plus belle, et ignorant la seconde partie de sa phrase, lui réponds :

« J’admirais simplement cet arbre, et essayais d’imaginer sa terre africaine natale. Je n’ai pas entendu la voiture. Je suis un peu distraite … »

« Un peu, effectivement. Il faut beaucoup d’imagination pour voir l’Afrique dans ce logo monochrome. Faites un peu attention ou la prochaine fois, ça vous jouera des tours ! »

Un peu vexée par le sourire moqueur qui accompagne ses mots, je lance sèchement :

« Merci de vos conseils. Je ne sais pas pourquoi cet arbre m’a plu, d’ailleurs. Maintenant que je le vois de plus près, je trouve qu’il manque de feuilles et de couleurs. Bonne journée à vous ! »

Je m’éloigne rapidement, sans le regarder, et me dirige vers le pavillon du marché. A la porte, un jeune garçon à l’allure bohème, la tignasse dissimulée par un énorme bonnet de laine, n’a rien perdu de la scène. Il me salue d’un pouce levé vers le ciel lorsque j’entre dans le marché couvert, et ajoute goguenard :

« Parfois, il suffit d’y croire ! »

C’est un petit matin frileux, les acheteurs sont rares et les maraîchers bavards. Je fais le tour des étals et retrouve ma bonne humeur. Je remplis mon panier de mandarines, kakis, oranges, kiwis, pommes variées. Il me faut faire provisions de couleurs pour affronter la grisaille qui habille cet hiver à n’en plus finir. En sortant, je ne peux m’empêcher d’admirer l’arc-en-ciel qui remplit mon panier.

Le camion est toujours là, mais le chauffeur a refermé son hayon. Il me regarde d’un air réprobateur. Avant de monter dans sa cabine il pointe un doigt accusateur en ma direction et me lance :

« Je ne sais pas comment vous avez fait ça, mais laissez-moi vous dire que c’est nul ! »

Très étonnée, je le regarde sans comprendre. Il me fait un geste de la tête, désignant sa benne. Je lève les yeux vers le logo. Le baobab tristement dénudé s’est habillé d’une symphonie de couleurs. En quelques minutes, il s’est recouvert d’une multitude de feuilles de toutes les couleurs. Les nuances du jaune prédominent, éclairées par un soleil africain conquérant. Il s’insinue jusqu’au fond de ses racines, qui déploient désormais leur arborescence dans une terre orangée, là où il n’y avait que du noir il y a quelques minutes. C’est si beau que j’éclate de rire, entraînant les passants dans mon fou-rire. Toute la rue semble éclairée par le soleil d’Afrique.

« Mais, je n’ai rien fait … » dis-je en direction du chauffeur, qui me lance un regard noir.

Un homme passe à côté de moi, en sifflotant un air de reggae.

« Qui sait ? » chantonne-t-il. « Certains souhaits se réalisent quand le désir était vraiment sincère … »

Il poursuit son chemin sans se retourner, et je reconnais le jeune homme au bonnet de tout à l’heure. De sa poche dépasse le couvercle d’une bombe de peinture. Il me fait un signe de la main, le pouce levé vers le ciel, au-dessus de sa tête, puis se retourne une seconde et ponctue son sourire d’un clin d’œil appuyé. Puis, il disparaît dans la foule du boulevard.

texte : Marie-Christine Grimard

photo : Dominique Hasselmann

Photo du jour : Primevères

IMG_6896.JPG

Photo M. Christine Grimard

 

Primevères
Printanières

Il est encore très tôt,
Probablement, beaucoup trop
Tôt, pour la saison !
Les nuits sont encore longues,
Les jours encore glacés.
Aiment-elles les matins givrés ?
Aiment-elles les fraîches journées ?
Aiment-elles les soirées gelées ?

Primevères
Printanières

Pourtant elles sont là
Illuminant de leur éclat
La prairie endormie,
Éclaboussant d’or ce lundi.
Ouvrant leurs corolles timides,
Sur la mousse encore humide,
Elles donnent à ce pré sans importance
Une incroyable élégance.

Primevères
Printanière

Il en faudrait très peu finalement
Pour que l’envie nous vienne
De laisser filer le temps
Afin que le printemps revienne
Réchauffer les jours
Raccourcir les nuits
Parfumer les alentours
Et réveiller nos vies.

Texte et photo : M.Christine Grimard

Une image … Une histoire : Cendres

« Dieu aima les oiseaux et inventa les arbres.
L’homme aima les oiseaux et inventa les cages. »
Jacques Deval

1292079_573080706080491_1364119996_o

Voilà si longtemps qu’il n’était revenu dans cette vallée.

Depuis la mort de son père, il avait préféré rester loin d’ici. Les derniers jours avaient été si éprouvants. Il ne voulait pas s’en souvenir.

Il n’était pas revenu pour ça. Les jours noirs, tâchés de sang, les morceaux de chair brûlée, les relents de cendres froide qui l’avaient poursuivi nuit après nuit pendant presque un an, il ne voulait plus y penser.

Les choses avaient bien changé. La mousse avait recouvert les ruines de la grange, Pour un étranger, il était difficile de savoir qu’à cet endroit, s’élevait une ferme florissante, un jardin tiré au cordeau et un verger prolifique. Seule, la maison était encore debout, teintée de gris, uniformément recouverte de tristesse, à l’abandon.

Aucune âme n’était passée par ici depuis son départ. Les gens du village évitaient de s’approcher de la « maison  maudite ».

La guerre est le prétexte que les hommes se donnent pour libérer leur barbarie. Et certains plus que d’autres.

Il s’était toujours demandé pourquoi leur vie avait brusquement basculé vers l’horreur. Il était enfant, vivait dans un monde sans soucis, jouait à danser avec les papillons dans les rangs de lavande. Il aimait sauter dans la rivière pour sentir les alevins argentés glisser entre ses jambes, et par-dessus tout, dévaler les contreforts de la montagne avec son chien sur les talons. Rien ne pouvait ternir son sourire, jusqu’à ce jour…

Quand son père avait refermé brutalement la porte de la grange, et lui avait dit de rester dans la maison, en scrutant le chemin du village, il avait été soudainement inquiet. Il n’avait jamais vu ce regard sombre dans le yeux de son père auparavant. Et quand sa mère était sortie à la tombée du jour avec un pain et un lourd sac sous le bras, il n’avait pas osé poser de questions. Mais il sentait bien que quelque chose était différent.

Cette nuit-là, il avait guetté les pas de son père, suivis bientôt d’autres pas plus pesants, qui s’éloignaient vers le maquis. Au petit matin, épuisé d’avoir dormi aussi tard, il fut éveillé en sursaut par les cris des miliciens. Ils proféraient des menaces, ils crachaient des injures, ils trainaient son père vers la grange en vociférant. Il ne comprenait pas tout, mais quand il vit sa mère arriver dans sa chambre en lui ordonnant de rester caché sous son lit jusqu’à ce qu’il soient partis, il sut que quelque chose de grave était arrivé. Il entendit des détonations, des hurlements, puis le ronflement infernal du brasier qui encerclait la grange. Puis des bottes qui s’éloignent. Puis plus rien. Il ne sut combien de temps il était resté là, à trembler sous son lit. L’odeur âcre des cendres avait envahit tout l’espace.

C’était la dernière odeur dont il se souvenait. Et en revenant ici, il avait l’impression qu’elle envahissait encore les murs délabrés.

Sa mère n’avait plus jamais prononcé une parole après cette nuit-là, comme si ses mots étaient partis en fumée dans cette grange. Ils avait quitté les Cévennes pour se rendre à Marseille, chez sa grand-mère, où ils avaient survécu jusqu’à la fin de la guerre. Après l’armistice, son père avait reçu les honneurs de la république pour hauts faits de résistance, et il regardait souvent la médaille de la légion d’honneur qu’on leur avait remise, en espérant y voir le sourire de son père. Mais il avait bien fallu qu’il apprenne la vie sans lui. Il avait appris, trainant ses guêtres dans tous les pays, exerçant tous les métiers, sous toutes les latitudes, sous tous les climats. La seule chose qu’il n’avait jamais accepté de faire, c’était la guerre, fuyant tous les conflits. S’il avait tenu un fusil, il aurait eu la sensation de descendre au niveau des hommes qui avaient massacré son père.

Trente ans après, il était de nouveau devant les ruines de cette grange. Un amas de pierres noircies pratiquement recouvertes de végétation. Il avait décidé de rentrer. Il n’allait pas fuir plus longtemps. Il avait eu beau faire tout le tour de la terre, il savait que sa maison était ici et qu’il devrait affronter ses démons pour se donner enfin le droit de vivre.

Un érable doré avait poussé au milieu des ruines. A la cime, un hibou lançait sa mélopée. Il leva les yeux vers lui, et vit se lever la lune dans l’enchevêtrement des branches. Le hibou se tut, le regardant fixement, immobile, puis il cligna de l’œil et s’envola vers le sud. Il sourit et s’assit au milieu des ruines, observant les nuages qui passaient devant la lune. Il ne s’était pas sentit aussi serein depuis bien longtemps.

Pris d’une soudaine impulsion, il se mit à fouiller au milieu des pierres, en extirpa quelques morceaux de bois vermoulus.  Tressant des branches d’érables pour les solidariser, il en fit une croix, qu’il décora avec une couronne de feuilles dorées. Il la dressa sur un amas de pierre qui se trouvait au milieu de l’ancienne grange, puis admira son œuvre en silence. Il s’assit sur une grosse pierre et fut pris de sanglots.

Il ne sut pas combien de temps il était resté là à pleurer, mais quand il vit l’aube poindre au dessus de la combe, il sécha ses joues, et commença à parler. Il entendait sa voix résonner contre les murs de la maison et lui revenir en écho. Il raconta à son père son enfance sans lui, sa jeunesse lointaine, ses chagrins et ses joies, ses errances et ses certitudes. Quand il eut tout dit, il se sentit soulagé.

Il se leva, léger, s’étira dans les premiers rayons du soleil, et conclut:

– Je reviens à la maison, papa. Je vais en faire ce que tu aurais voulu qu’elle soit. J’ai relevé des défis plus difficiles que celui-là…

Il revint vers sa voiture pour en sortir ses provisions, lorsqu’il vit quelqu’un s’approcher sur le chemin. Il tenta de refréner sa première réaction de méfiance, et se tourna vers l’inconnue qui avançait d’un pas décidé, son chien sur les talons. Celui-ci s’approcha de lui, reniflant ses bottes et poussa un aboiement approbateur. La jeune femme sourit et dit:

– Pyrus vous aime bien, c’est le meilleur des passeports. Bienvenue à vous. Je m’appelle Sandra !

– Enchanté, répondit-il. Merci de m’accueillir chez moi. Je suis Pierre.

– Ravie de voir que cette maison sera de nouveau occupée. Je trouvais dommage qu’une aussi belle construction soit à l’abandon. J’aime beaucoup la vue qu’il y a du sommet du sentier, et mon chien aussi. Je passerai un peu plus au large, désormais pour ne pas vous déranger.

– Non, n’en faites rien, je serai heureux d’avoir un peu de compagnie. Je n’ai rien d’un ermite. Je vais remettre la maison en état et je serai ravi de vous y recevoir quand elle sera présentable.

– C’est très gentil. Je suis institutrice au village, et je profite de mes heures de loisirs pour chiner quelques plantes dans les bois. Il y a quelques espèces devenues très rares dans cette région. La botanique c’est ma passion, ajouta-t-elle en rougissant.

– J’essayerai de vous dénicher quelques spécimens, répondit Pierre. Je m’y connais un peu en botanique.

– Super, dit-elle le gratifiant d’un magnifique sourire. Allez Pyrus, on y va …

– A bientôt, répondit Pierre, soudain un peu intimidé.

Il la regarda s’éloigner, pensif, puis poussa la porte de la maison avec le pied. Un odeur de moisi et de cendres s’échappa, le bloquant dans son élan. Il se ressaisit, pris une grande inspiration et entra d’un air décidé en disant:

– Si on veut que la vie revienne dans cette maison, pas d’hésitation, autant s’y mettre tout de suite !

…Fin…