Une image…une histoire : campanules 4/4

Photo Marie-Christine Grimard

…,

Je siffle le chien resté en arrêt sur les marches qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici.  La nuit va bientôt tomber.»

Il descend lentement, traverse la cour puis se retourne et se précipite vers la porte de l’étable en aboyant joyeusement.

Je cherche des yeux cet ami invisible auquel il semble « faire la fête » et ne vois que les campanules ployant sous la brise du soir comme si quelqu’un descendait les marches en les caressant de la main au passage.

Le chien saute sur place en jappant de plus belle fouettant l’air de sa queue. Il gambade jusqu’au pied de l’escalier puis revint vers moi semblant suivre une trace invisible.

Je ne l’ai jamais vu se conduire de la sorte.

Il pousse un gémissement à l’instant où je sens distinctement le vent qui tournoie dans la cour, venir s’enrouler autour de moi. J’ai la sensation qu’il me serre dans ses bras et me caresse la joue. Je regarde le chien qui aboie joyeusement en sautant autour de moi.  

Cela ne dure qu’une fraction de seconde, puis le vent s’envole vers le sommet du chêne secouant les branches de la cime.

Tout est calme de nouveau. Le chien me regarde du coin de l’œil soudain impressionné par le silence qui s’installe. Il me suit la tête basse lorsque je sors de la cour. Je referme la barrière grinçante en murmurant : 

«  Oui, Marie, tu peux être fière de toi, elles sont magnifiques tes campanules ! »

Derrière moi un bruit d’ailes me fait sursauter; une tourterelle s’envole dans la lumière du couchant. Elle se pose sur le pignon de la maison. Je reprends le chemin qui passe sous le chêne. Le ciel flamboie. Dans la cour, résonnant entre les murs aux pierres dorées, je crois entendre un rire tinter. Il flotte un léger parfum de mûres, en fermant les yeux je crois sentir un peu de gelée mauve couler sur ma langue…

Mais on m’a toujours dit que j’avais trop d’imagination…

–>> FIN

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Extrait de 

D’ici et d’ailleurs, 13 nouvelles

Marie-Christine Grimard

Une image… une histoire : campanules 3/4

Photo Marie-Christine Grimard

Un soir, arrivant à la ferme en avance, je trouvais la fermière en plein travail. Elle plantait des campanules murales de chaque côté de l’escalier. Aimant leur couleur pervenche, elle espérait les voir fleurir à la Pentecôte où chaque année, elle réunissait toute sa famille :  

« Ce qui fait une occasion de se voir, en dehors des mariages et des enterrements » disait-elle.

Je la revois installer ces petits plans minuscules, le sourire aux lèvres, en imaginant le résultat dans quelques années. Son sourire édenté si lumineux faisait étinceler jusqu’à la prunelle de ses yeux.

« Tu verras ma petite, ces petites campanules formeront une cascade de fleurs bleues jusqu’en bas de marche à chaque Pentecôte. C’est moi qui te le dis ! »

J’éclatais de rire avec elle, tant sa joie était communicative.

….

….

Ce soir, en reprenant le chemin de la ferme avec mon chien sur les talons, je me souviens de ses belles mains qui savaient faire naître la vie et nourrir les hommes.

Le ciel est léger, j’ai bien grandi et je n’ai plus peur de l’épervier. Je le vois arriver de très loin, majestueux, les ailes déployées dans la lumière. Quand il aperçoit le chien, il change de direction et se perche sur le grand chêne.

Il n’y a plus de blé pour me masquer l’horizon, les champs sont des jachères où les coquelicots et les fleurs sauvages se disputent le terrain avec les quelques plants de luzernes ayant échappé à la sécheresse de l’année.

En arrivant à la ferme, ni Tom Sawyer ni Philippe, le pirate fourchu, ne viennent me saluer. Les persiennes sont obstinément fermées. Leur bois se gonfle doucement, effaçant peu à peu les derniers résidus de cette peinture couleur pervenche qui plaisait tant à Marie. Philippe est parti vivre en ville et ses parents font désormais leurs moissons de nuages.

Voilà bien longtemps que la ferme est vide.

J’appelle le chien qui court vers l’escalier suivant une piste imaginaire de belette ou de musaraigne.

Au coin de la maison, la surprise me cloue sur place. Masquant le soupirail au croquemitaine, une cascade de fleurs violettes dégringole les marches, tapis parfumé de lapis-lazuli. Marie aurait été très fière de ce résultat magnifique. 

Je souris à son souvenir en levant les yeux vers le sommet des marches.

Un court instant il me semble qu’elle va arriver sur la première marche avec un petit fromage blanc pour mon dessert. Mais il n’y a plus que le silence. Je siffle le chien, resté en arrêt au milieu des marches, qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici. La nuit va bientôt tomber.»

 

–>> à suivre

(Extrait de 

D’ici et d’ailleurs, 13 nouvelles

Marie-Christine Grimard)

Une image… une histoire : campanules 2/4

Photo Marie-Christine Grimard

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Marie, la fermière m’aimait beaucoup parce qu’elle n’avait eu que des garçons, et que j’étais la seule fille dans les environs. Elle me racontait des histoires de fées des bois et de princesses oubliées.

Souvent au moment où j’arrivais, elle finissait de traire ses vaches à la robe rousse tachetée de blanc. J’aimais leur regard doux encadré de longs cils qu’elles agitaient comme des éventails quand les mouches les agaçaient. Le plumeau qui ornait le bout de leur queue tentait de disperser l’armée de volatiles et plus d’une fois j’en pris un coup derrière les oreilles ayant oublié de me baisser à temps.

Une fois, la fermière me fit goûter ce lait crémeux tout frais produit, en pressant le pis de « La Brunette » elle envoya un jet directement sur ma langue. Je n’ai pas oublié ce goût de crème chaude et épaisse, douce et écœurante, à mi-chemin entre la pâte à crêpe crue et le lait de poule… 

Elle remplissait mon cruchon qu’elle nommait une « Berthe à lait » jusqu’à ras bord, fermait le couvercle dans un bruit de timbale de fer blanc en me recommandant de ne pas le renverser sur le chemin. Elle ajoutait six œufs dans mon panier et un petit fromage blanc frais du jour pour mon dessert, en précisant chaque soir :

« Voilà pour que tes os soient solides ! »

Un jour, elle avait glissé en plus un petit pot de gelée de mûres sauvages, aux reflets de violette, en clignant de l’œil avec un :

« Tu m’en dira des nouvelles … »

Son sourire était aussi doux que sa confiture. L’ombre de son regard est à jamais associé au goût des mûres dans ma mémoire.

C’est sans doute pour cela que chaque année en septembre, je continue à récolter des mûres sauvages sur tous les ronciers environnants, sans me préoccuper des griffures, pour retrouver ce goût de miel mauve en suçant un à un les petits fruits confits de sucre comme autant de bonbons enrobés de miel.

—>> à suivre

Une image, une histoire : Campanules 1/4

Photo Marie-Christine Grimard

Quand j’étais enfant, j’avais la grande responsabilité d’aller chercher le lait à la ferme le soir après la traite.

Il fallait suivre le chemin de gravillons qui serpentait au milieu des champs. En juillet les blés étaient si hauts et j’étais si petite que je ne voyais que le ciel au-dessus des épis. D’aventure il arrivait qu’un oiseau énorme plane au-dessus moi. Je baissais la tête de peur qu’il ne m’emporte. Avec le recul je pense que c’était un épervier, mais à cette époque-là, je croyais que c’était un aigle royal. La légende disait qu’ils étaient assez forts pour enlever un agneau pour nourrir leurs petits dans les montagnes d’estive. J’en tremblais. Quand l’oiseau s’éloignait, je me relevais pour le voir planer dans l’immensité du ciel, il était si majestueux que je regrettais qu’il ne m’ait pas emportée avec lui finalement.

J’avais lu toutes les histoires de Mark Twain, et certains soirs le chemin de graviers devenait le Mississipi. J’en descendais le cours, pilotant mon bateau à roue. En fermant un peu les yeux, je voyais Tom Sawyer qui me faisait signe sur la berge. Après le virage, on entendait les pirates vociférer. Chaque soir, ils me rattrapaient juste avant que j’arrive à la ferme. Le bateau pirate, c’était le tracteur du fermier qui rentrait des moissons avec son fils Philippe juché sur le garde-boue de la roue arrière, en guise de vigie. Ce qui m’impressionnait, c’était la fourche aux dents griffues qu’il portait sur l’épaule. Elle paraissait cent fois plus dangereuse que tous les mousquets des pirates des Caraïbes et d’ailleurs. Une fois, il m’avait laissé la manipuler, mais elle était beaucoup plus grosse que moi et je pouvais à peine la soulever. L’année suivante, sans rien me dire, il m’en avait fabriqué une réplique miniature juste à ma taille et j’avais eu la permission d’aller aider à faire les moissons. Je sens encore l’odeur de ce foin coupé et j’entends crisser sous mes pieds les fétus de paille grillés par la chaleur de juin.

Pour grimper jusqu’à la ferme, on empruntait un escalier de pierres du pays. Elles prenaient une teinte de lingots d’or que les derniers rayons de soleil illuminaient. Je m’imaginais que ces petites incrustations de quartz dorées étaient de véritables pépites. A la troisième marche, on passait devant le soupirail de la cave où une odeur âcre de terre moisie prenait à la gorge. Il fallait passer vite et ne pas regarder, sinon le croquemitaine des caves risquait de vous happer pour que vous lui serviez de repas du soir. Je ne croyais pas à cette histoire, mais par prudence, je préférais tourner la tête de l’autre côté en passant devant cette ouverture obscure. On ne sait jamais…

A suivre

(Extrait de 

D’ici et d’ailleurs, 13 nouvelles

Marie-Christine Grimard)

Photo du jour : histoire de ciel

« Les yeux appartiennent au ciel, pas à la chair. »

Christian Bobin

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Photo Marie-Christine Grimard .

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Petit matin

Averse d’hiver

Pluie de glace mêlée

Vent d’est tourbillonnant

A l’abri derrière sa fenêtre

La fillette regarde le ciel mauve

Elle dessine sur la vitre perlée

En soulignant de son index léger

Les branches dénudées du grand frêne

L’oiseau bleu se pose à la cime de l’arbre

Elle l’attendait sans le savoir vraiment

Il est revenu pour son regard bleu

Pour ses yeux de nuages

Pour son visage de rose

Il se souvient d’elle

De leur histoire

D’avant la vie

Cet été là

Ailleurs

Hier

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La ronde autour de l’épreuve (2)

Pour ceux qui auraient envie de relire mon texte paru dans le cadre de la ronde du 15 octobre 2019 autour du thème « épreuve », le voici :

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Épreuves d’effort

 

Des épreuves, elle en avait eu dans sa vie.

Tant et plus.

Elle avait franchi tous les obstacles, était souvent tombée, s’était relevée en serrant les dents sans un regard pour les ecchymoses, sans une larme. Toujours avec le sourire.

C’était sa marque de fabrique, un sourire sincère et véritable, un encouragement sans parole offert le regard au bord des lèvres.

C’était devenu son credo : « souris à la vie pour qu’elle te sourit. »

Lorsqu’elle se retournait sur son parcours, certains matins elle avait l’impression que la vie ne lui avait pas rendu son sourire…

Peu importe, il fallait continuer, sinon pourquoi était-elle là ? Pour se lever, travailler, manger, dormir, et quoi encore ?

Aimer…

Rêver…

S’envoler…

Pour cela il aurait fallu avoir le temps !

Ou le prendre…

Le voler !

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Dans sa voiture, le téléphone l’agresse de bon matin. Ne pas répondre. Peut-être une urgence. Elle décroche, la voix de sa secrétaire remplit l’espace :

« Bonjour docteur, j’ai ajouté trois urgences sur le temps du déjeuner, pas pu les caser ailleurs… Il faudra que vous rappeliez le labo en arrivant ils ont les résultats de Monsieur D. qui ne sont pas bons. Ils veulent vous parler. »

  • Merci Léa, on verra le reste plus tard, je rentre dans le parking de la clinique et je ne vous entends plus ! »

Elle raccroche sans attendre la réponse.

Prendre le temps, ça sera pour un autre jour !

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Les épreuves d’effort s’enchaînent, un mot d’encouragement à chacun, quelques plaisanteries autant que de prescriptions, la matinée s’écoule à la vitesse d’un carabin au galop. La dernière patiente descend de la bicyclette et reprend son souffle, elle lui donne quelques conseils pour mieux gérer sa course d’endurance du week-end prochain, et la laisse se rhabiller.

Un rayon de soleil traverse la fenêtre se posant sur son poignet. Machinalement elle lève les yeux vers le ciel. Devant la fenêtre, un arbre agite ses branches dans la lumière, on croirait qu’il danse. Sur la cime, un oiseau déploie ses ailes en suivant sa cadence comme un chef d’orchestre sur son estrade. Elle lui sourit, enviant sa liberté. L’oiseau tourne la tête, tend le bout de son aile dans sa direction en la fixant du regard. On dirait une invitation.

Impossible de résister. Elle s’approche et pose la main sur la vitre. L’oiseau plane jusqu’au rebord de la fenêtre. Elle connaît ce regard, mais où l’a-t-elle déjà croisé ?

Tout doucement, craignant qu’il ne s’échappe, elle ouvre la fenêtre et tend la main vers lui. L’oiseau semble lui rendre son sourire et se pose sur sa main tendue…

…/…

« Si je vous assure qu’elle a disparu d’un seul coup, juste devant mes yeux.

Je ne suis pas folle, je vous assure ! »

  • Calmez-vous, madame H, dit la secrétaire. Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites. Où est passé le docteur ?
  • Elle est sortie par la fenêtre, je vous dis !
  • Mais enfin ! Ça n’est pas possible, nous sommes au sixième étage, et les châssis des fenêtres sont coincés.
  • Je vous dis qu’elle s’est approchée de la fenêtre, a touché la vitre juste ici et a disparu. Je ne sais pas où elle est passée !

Elle semble tellement convaincue de ce qu’elle avance, que la secrétaire s’approche de la fenêtre. Comment une telle folie pourrait être possible ? Évidemment il n’y a personne d’autre que deux colombes sur le rebord extérieur qui s’envolent en la voyant !

Elle hausse les épaules et retourne à son bureau en marmonnant :

« En attendant, si elle ne réapparaît pas rapidement, il va falloir que j’annule tous les rendez-vous de l’après-midi. Comme si je n’avais pas assez de travail comme ça ! »

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ronde d'octobre

Photo Marie-Christine Grimard

 

 

 

La ronde d’octobre autour de l’épreuve

Ronde du 15  octobre 2019 autour de l’épreuve…

Entrons dans cette nouvelle ronde dont je vous rappelle le principe retranscrit ici depuis le blog de Dominique Autrou:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie mon texte chez Jacques  et j’ai le plaisir de recevoir celui de  Noël Talipo.

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde , dont le thème est : «Epreuve(s)».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Dominique Hasselmann écrit chez Marie-Noëlle Bertrand chez Giovanni Merloni chez Franck chez Noel Bernard Talipo chez Marie-Christine Grimard chez Joseph Frisch chez Dominique A

Voici le texte de Noël :

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revenir, étreindre, rêver

 

Elle alla,

Étrange écuyère,

Sans aléa, sus à l’Érèbe.

Elle appela sans épouvante l’être rageur

Sis à l’entrée excavée sous l’énorme rocher, lequel défend l’extrême aula.

 

Ô medium,

Nain tonitruant,

Cornac exercé à ravir

Tout éphémère clerc trépassant sans revenir,

Soumets l’errante sans nation à l’épreuve expiatoire tendant à rouvrir

L’exsangue linceul ici échoué travestissant l’éphèbe, l’elfe à l’éternelle espérance, surpris traînant à l’asana.

 

L’escogriffe

Toisant l’effrontée

Édicte ses stipulations :

 » Étonnante étrangère tremblant d’effervescence,

Sois enfouie à l’espace infléchi tenant tout fautif à tourment maximum.

 

 » Enterrée,

Subis d’au-delà

L’empoisonneuse négation.

J’espère t’y entendre réagir sans errance.  »

 

Enlevée

À l’été rieur,

Elle erre entre serpents sournois ;

Descend schuss l’infini sinus tourbillonnant ;

Échoue à l’empire d’épouvante, sans y retrouver l’épousé entravé.

 

Sous ses socques,

Tremblotant rampeur

Évolue, épave écœurante.

Serpentines sinuosités d’anaconda.

 

Choc ! Meltem !

Elle a écouté :

À ses sens éclate l’écorce.

L’être inabouti, furtif, l’apsara écrasée,

Elle y éprouve l’encore régénérateur transport de l’émouvante étreinte.

 

Triomphant

D’exécrable ordo,

L’éprise arracha l’emmuré.

 

Enlacée,

Aida l’écorché

 

À rêver.

 

 

NDA : « Ce poème adopte la forme du bigollo chère à son auteur : dans chaque strophe les longueurs successives des vers suivent la suite de Fibonacci 3-5-8-13-21-34… Par ailleurs est respectée la contrainte de l' »aléa furtif » de Robert Rapilly : chaque mot commence et se finit par la même lettre. »

Un été bleu horizon (16)

« L’amour est une étoffe tissée par la nature et brodée par l’imagination. »

François Marie Arouet, dit Voltaire

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Les champs de tournesol 🌻 m’ont souvent inspiré des petites histoires.

Celui rencontré hier sur les chemins de Vendée mériterait aussi que l’on raconte son histoire.

Photo Marie-Christine Grimard

Il à y quelques années, un de ses cousins au grand cœur m’avait raconté la sienne.

Son nom était Hélios.

Écoutez-la de nouveau en mémoire de lui.

Photo Massimo Daddi

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Au début de l’été, j’ai déployé mes nervures sous un ciel bleu sans nuages. J’ai tout de suite senti que je serai heureux ici. Cette terre était la mienne, balayée d’embruns et de vent salé.

Le champ où j’ai grandi est situé sur une colline aux courbes douces exposée à l’ouest. C’est un lieu caressé par la brume de l’océan au petit matin, où le bruit des vagues berce le temps. Je me demandais ce que j’entendais le premier jour, quel était ce grondement sourd, cette respiration entrecoupée de soupirs, et un de mes frères nous a expliqué qu’il s’agissait de la chanson du sable glissant sous les rouleaux de l’océan. Chaque jour, je l’écoute pour m’endormir, et chaque jour il me réveille à l’aube.

Notre champ domine la campagne alentour. Il est bordé par un sentier de terre battue, où passent les touristes en vélo durant l’été. Ils arrivent, essoufflés d’avoir monté la côte contre le vent, et s’arrêtent près de nous, immanquablement. Il faut dire que nous sommes beaux, spectaculaires même ! Notre couronne couleur soleil contraste avec notre cœur sombre, tel un œil noir brillant sous les rayons du soleil. Lui, notre père nourricier, nous le suivons des yeux du matin au soir quitte à nous en tordre le cou. Certains de ces humains munis d’appareil photo, nous vouent un grand intérêt et nous immortalisent sur toutes les coutures. Je me demande bien ce qu’ils font de notre image une fois rentrés chez eux.

Autour de moi, d’autres graines ont germé, poussant à la verticale plus vite que moi. J’ai toujours été un rêveur, et j’oubliais de puiser mon énergie préférant admirer la course des nuages et le vol des oiseaux des marais. Bientôt, mes voisins ont fini par me cacher le soleil, ce qui était un comble pour un tournesol, alors j’ai compris que je devais arrêter de me prélasser, sous peine de ne plus voir le ciel, rapidement. Alors, j’ai fait un effort. J’ai puisé mes forces dans ce sol rocailleux au goût de goémon et de noisette. La pluie des nuits m’a fortifié, le soleil des jours m’a forgé un caractère de feu. Je suis devenu grand, fort et beau. Beau comme un soleil !

J’ai tellement grandi qu’un jour, j’ai pu apercevoir la mer, là-bas vers l’horizon, et je suis resté émerveillé devant cette dentelle étincelante qui ondulait sous la lumière. Je n’oublierai jamais ce moment de pure magie. Je suis sûr que de mémoire de tournesol, personne n’avait jamais vécu un moment pareil avant moi.

C’est à ce moment-là qu’elle m’a remarqué. Pourtant, nous étions côte à côte depuis le premier jour, mais elle ne regardait que le soleil et elle ne m’avait jamais vu. C’est incroyable ce que les filles peuvent être distraites parfois !

J’ai bien vu qu’elle tentait de se tourner vers moi, je suivais son regard et elle suivait mon regard. Mais il est difficile de lutter contre sa nature. Un tournesol se tourne vers le Soleil, comme son nom l’indique. Inutile d’essayer de le nier. Ce fut difficile, mais rien n’est impossible quand on le désire vraiment, et à force de résister, nous avons réussi à nous rapprocher l’un de l’autre, imperceptiblement. Semaines après semaines, tandis que les autres laissaient tourner d’est en ouest leurs minutes solaires, nous luttions pour rester plein sud. Peu à peu, notre obstination a payé, et j’ai pu me tourner vers l’est, tandis qu’elle se tournait vers l’ouest, et nous sommes restés là, à nous contempler !

Ainsi, depuis une semaine, le temps s’est arrêté. Elle a de si beaux yeux noirs et brillants, et ses pétales sont les plus lumineux du champ tout entier. Je suis subjugué et je remercie le ciel de nous avoir plantés l’un contre l’autre. Ma vie aussi courte soit-elle aura été magnifique près d’elle. Je veux profiter de chaque instant qui nous reste. Je sais que nos jours sont comptés. Hier des hommes sont venus pour nous examiner, et ils ont décidé que la grande faucheuse passerait dans la semaine pour récolter nos graines. Il paraît que le miel qui coulera de nos têtes, sera aussi précieux que l’or. Cela ne m’étonne pas puisque nous nous sommes nourris de l’or du soleil. Qu’y-a-t-il de plus précieux que cette lumière-là !

Ce matin, j’ai entendu la faucheuse monter le sentier, elle semble poussive mais ses crocs sont acérés et si aiguisés qu’elle ne fera qu’une bouchée de nos têtes. Telle qu’elle est placée désormais, ma douce ne peut pas la voir. Je ne lui dirai rien, et me contenterai de la couver de mon tendre regard. Elle sera si heureuse qu’elle n’entendra rien venir, et quand les mâchoires de la moissonneuse se refermeront sur nous, nous nous envolerons ensemble vers le soleil.

Elle se réveille…

« Mon amour, regarde-moi. Ce jour sera le plus beau, il est inondé de soleil. Approche-toi encore plus près et regarde-moi au fond des yeux… »

 

Texte : Marie-Christine Grimard

Photo : Massimo Daddi

La ronde autour du désir

Ronde du 15  mai 2019 autour du désir.

Entrons dans cette nouvelle ronde dont je vous rappelle le principe retranscrit ici depuis le blog de Dominique Autrou:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie mon texte chez Giovanni  et j’ai le plaisir de recevoir celui de  Jean-Pierre Boureux.

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde , dont le thème est : «Désir(s)».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Hélène Verdier écrit chez Marie-Noëlle Bertrand chez Dominique Hasselmann chez Noel Bernard Talipo chez Guy Deflaux chez Jean-Pierre Boureux chez Marie-Christine Grimard chez Giovanni Merloni chez Joseph Frisch chez Franck

Voici le texte de Jean-Pierre :
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Des désirs, noirs ou noircis.

Vous entretiendrai-je d’un groupe de rock qui fit du bruit, de la « Mauresse » de Moret-sur-Loing ou autres sombres désirs de grand roi, tel Anabia prince noir qui servit un temps comme capitaine dans un régiment de cavalerie à Amiens ? Point du tout, rien de tout cela, mais de profonds désirs noircis sur une paroi ou au plafond d’une carrière. Ordinaires réflexions notées au graphite sur et dans la pierre plutôt que sur l’écorce d’un arbre, afin que le futur passant pense à vous sans ne vous avoir jamais connu. En somme une tradition venue des siècles passés, même lorsque l’individu nous dit l’Histoire, n’existait pas encore en tant que tel. Dans le noir de la carrière à peine éclairée d’une mèche chancelante l’ouvrier tout entier à son ouvrage pénible de carrier songe au futur, au sien et celui de ses successeurs sur cette terre et inscrit son prénom, son nom, une date et parfois quelques autres signalements anecdotiques.

« 1645, Jean Ladeuille, aAgé de 20 ans »

Profondes pensées déroulées à la bougie, pensées de survivants oubliés qui l’instant suivant pourraient bien disparaître à tout jamais. Qu’elles sont tragiques ces émotions traduites en mots simples et que nous recevons aujourd’hui, un siècle environ plus tard, lors d’une déambulation inquiète dans la grotte suintante de froid et le cliquetis léger du goutte à goutte des stalactites ! Un sentiment différent de celui déclenché par la vue des courses de bisons et d’aurochs dans une caverne préhistorique, mais une même présence de l’Homme face à lui-même dans l’infini de ses doutes, de ses espoirs, de son refus du néant. Cet homme-là toujours nous interpellera par ces quelques lettres, mots ou graphismes noircis quelque part, comme à la sauvette, alors qu’il pousse un cri aussi fort que celui d’Edvard Munch et que l’on n’entend d’ordinaire pas parce que la voix reste bloquée par trop d’émotions. Voici cent deux ans, ce « Vive la Paix » n’est pas utopique, il est l’expression d’une nécessité et d’une exigence absolues liées au contexte des mutineries dont on comprend à la lecture de ces seuls mots tout le tragique et l’espoir. Désir de soi, désirs d’entre soi, désirs d’humanité.