Agenda ironique de janvier

Le texte publié aujourd’hui a été écrit pour L’Agenda ironique de janvier, exercice littéraire et néanmoins ludique orchestré par Carnets Paresseux, dont les différents textes sont regroupés ce mois-ci sur le blog de Lyssamara, et dont les consignes sont résumées sur leurs blogs respectifs. Les contraintes sont écrites en italique dans mon texte. Bonne lecture à tous ceux qui me feront le plaisir de se déplacer jusqu’ici.

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Photo Marie-Christine Grimard

Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. Il avait été soulagé d’apprendre son décès. Cette vieille chouette ne lui ferait plus de mal désormais.

Elle avait fini sa vie seule, enfermée dans son égoïsme, au milieu de ses bibelots. Son appartement était tel qu’il l’avait vu en claquant la porte il y a vingt ans. Le sol et les tables étaient toujours jonchés de livres poussiéreux, les murs couverts de gravures de la belle époque et de croûtes à la mode. L’accumulation d’objets hétéroclites soigneusement accumulés chez les antiquaires en vogue entretenaient une ambiance étouffante. Pas une once de l’appartement n’était délaissée, chaque recoin étant occupé : par ici, des galets qui n’avaient pas vu l’océan depuis un demi-siècle, par là, une collection d’anges aux visages grimaçants qui l’effrayaient depuis l’enfance. Leurs regards cruels de sicaires semblant vous suivre dans toute la pièce, les auréolaient d’ une dimension diabolique. Cette ambiance figée dans la naphtaline lui serre le cœur comme s’il avait toujours cinq ans.

Puisqu’elle avait stipulé dans son testament qu’il pouvait récupérer « un meuble et un seul », le notaire l’avait convoqué avec tous les autres héritiers. C’était pour elle le moyen de se revancher de l’amour que lui portait son père, mais ça, elle n’avait jamais pu le lui voler. Quelques vieux parasites qui gravitaient autour de son compte en banque sont là, d’autres visages inconnus tentent de déchiffrer les signatures des tableaux défraîchis. Le soleil est de la partie, jouant avec les branches du tilleul planté avec son père, le jour de ses sept ans. Ce clin d’œil lumineux l’oblige à fermer les paupières, un flot de souvenirs remonte à la surface.

Kaléidoscope de sensations.

Frissons…

Le notaire le salue, lui demandant s’il a choisi un meuble en particulier. Il lui désigne le secrétaire de son père qui trône dans un coin de la chambre qu’elle a transformé en coiffeuse en ajoutant un miroir triptyque. On dirait une verrue monstrueuse ce miroir, dit-il. Qu’en penserait son père qui tenait à ce meuble fabriqué par son propre père comme à la prunelle de ses yeux? L’homme de loi en prend note et lui explique que la maison sera vidée en fin de semaine et que le meuble lui serait livré par la suite. Il lui recommande d’examiner de plus près ce secrétaire-coiffeuse et d’en prendre des photos pour avoir un recours en cas de litige.

L’assemblée commence à se disperser, un homme très âgé s’approche de lui, le fixant d’un regard lavande. Il connaît ce regard, sans pouvoir mettre un nom sur ce visage.

– Bonjour, jeune homme. Vous avez bien grandi. Je suis heureux de vous voir, la dernière image que j’avais gardée de vous, était celle d’un enfant en pleurs. Votre père serait fier de voir le bel homme qui se tient devant moi. Oh oui, très fier !

– Jérôme. C’est bien vous ? Le secrétaire particulier de mon père. Vous étiez son homme de confiance , je suis heureux de vous revoir.

– Et moi encore plus , mon jeune ami. Lorsqu’elle a décidé de vous envoyer en pension à l’étranger pour parfaire votre éducation, comme elle l’avait dit à votre père pour le convaincre d’accepter, j’ai été bien triste. Vous étiez le seul soleil de cette maison pour lui depuis la mort de votre mère. Il ne s’est jamais remis de votre départ. la vie ici est devenue trop lourde et il l’a laissée s’enfuir. Vous savez, je m’attache très facilement, mais elle je ne l’ai jamais appréciée. J’étais très proche de vos parents mais lorsque cette femme est arrivée dans la maison après le décès de votre maman, j’ai tout de suite compris qu’elle ne ferait pas son bonheur. Je ne l’ai jamais aimée. Le revif que souhaitait votre père s’est transformé en mort lente.

– Ce que vous me dites me touche beaucoup. Je savais qu’elle me détestait mais je croyais que mon père était heureux de ne plus être seul. Je comprends mieux pourquoi il m’écrivait en de termes si tristes. Il disait qu’avant de s’endormir il pensait à moi en regardant l’étoile polaire, cette Cépheide qu’il m’avait appris à reconnaître. Il voulait que je la regarde aussi tous les soirs avant de m’étendre dans le noir, pour qu’ainsi nous soyons ensemble. Je le fais encore aujourd’hui et j’ai l’impression qu’il est encore avec moi.

– je crois qu’il l’est encore. Il m’avait confié le soin de vous dire qu’il avait laissé un petit souvenir pour vous dans son secrétaire. Vous sauriez le trouver ?

– Elle a essayé de le transformer à son image mais je n’aurai pas de difficulté à lui rendre son aspect primitif. Je pense qu’elle n’a pas dû découvrir son petit secret …

– Je le crois aussi, répond le vieil homme en souriant. J’ai vérifié en arrivant.

Le jeune homme étend la main sous le meuble, caressant du bout des doigts les noeuds du bois jusqu’à trouver celui qui libère le mécanisme. Il appuie deux fois comme son père lui a appris, faisant apparaître un tiroir secret derrière le pied de gauche. En tremblant, il en sort un petit paquet entouré d’un ruban de soie appartenant à sa mère. Il l’ouvre précautionneusement. Trois mèches de cheveux entremêlés forment une tresse retenue par deux alliances. Il reconnaît une boucle blonde de sa mère et le crin d’ébène de son père. Entre les deux, une mèche presque blanche de ses propres cheveux de bébé éclaire la natte. Le parfum de jasmin de sa mère s’échappe de ce trésor.

Il ferme les yeux, laissant couler ses larmes.

La vie aurait pu être du différente si …

– Vos parents seraient si fiers de vous aujourd’hui. L’amour qu’ils vous ont donné ne sera jamais effacé à l’image de ces cheveux entrelacés. Je suis content d’avoir pu vous les rendre. Votre maman disait toujours : « L’amour, c’est bien la seule chose qui reste de nous. ». Elle avait bien raison. Ne croyez-vous pas ?

Une image…une histoire : histoire de masque (3)

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Deux tuiles s’écrasent juste devant leurs pieds, suivies de débris de la gouttière. La jeune femme pousse un cri et part en courant dans l’allée. Elle remonte dans sa voiture en criant qu’elle refuse de rester une minute de plus pour visiter cette dangereuse ruine. Son époux lui emboîte le pas et démarre en trombe, disparaissant au bout de la rue avant que l’agent immobilier ne les rattrape.

Dépité, il jette son plan à terre d’un geste rageur et explose :
« Encore une fois ! Chaque fois, c’est pareil. J’en ai vraiment marre de cette maison de fous ! »
Il a totalement oublié Pierre. Furibond, il remonte dans sa grosse berline sans même retirer la clé de la porte ni cadenasser le portail, à la poursuite de ses clients.

Pierre reste seul dans l’allée, le sourire aux lèvres. Il peut visiter un peu le jardin. Il a tout son temps désormais. Il se sent si bien dans ce parfum de lilas.


Au moment où il se retourne vers la maison, il entend le même petit ricanement. En fait, il semble provenir de la porte d’entrée. Les plantes sauvages qui ont envahi la facade, dessinent une ombre sur le chambranle. Il sent qu’un regard ironique le toise.

Il s’approche. L’image disparaît lorsqu’un nuage passe devant le soleil. Il a dû rêver. Il se dirige vers la porte, prudent, en jetant un coup d’œil vers le toit. De ce côté-là plus rien ne bouge.
Il remarque alors que les moulures de bois qui encadrent le heurtoir dessinent un visage grimaçant, moustachu, lèvres serrées, yeux clos. Il suit du doigt les contours de ce masque fabuleux, le bois est encore chaud du soleil de l’après-midi. Il pense à l’artiste qui a sculpté ce visage. Quel talent il avait pour donner une expression pareille à quelques planches de bois

Lorsqu’il caresse le contour de la bouche, il lui semble la voir sourire.

Il retire sa main, un peu effrayé, redescend le perron en marche arrière sans quitter des yeux le masque de bois. Plus rien ne bouge, mais il entend distinctement un soupir. Cette fois, ce n’est pas une illusion. Le soupir vient de l’intérieur de la maison. Sans réfléchir, Pierre saute sur le perron et pose la main sur la poignée ouvragée. Il ne rencontre aucune résistance. Elle tourne presque seule sans grincer, libérant le loquet.


La porte pivote doucement sur son axe, dans un bruit de bois sec, le masque semble s’effacer devant Pierre pour lui laisser le passage, comme un serviteur zélé l’aurait fait pour un visiteur de marque.
Pierre l’interroge du regard comme s’il pouvait lui expliquer ce qu’il attend de lui.

Après tout, il a toujours été curieux et il n’a rien à perdre. Il prend une grande inspiration, en souriant il s’incline pour le remercier et entre dans la maison.

FIN

Une image…une histoire : Histoire de masque (2)

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Malgré le printemps naissant, l’atmosphère est pesante. Quelques fleurs parties à l’assaut de l’herbe, tentent de survivre dans cette jachère. Un parfum de lilas flotte autour de la maison provenant des rejets ayant poussé contre la façade sud. Il aime cette fragrance, la préférée de sa mère. Il reste en arrière les yeux fermés. Son enfance défile derrière ses paupières closes. Au loin, il entend résonner le rire de sa mère. Il est dans le jardin de sa grand-mère, elle le suit en courant dans l’allée. C’est la première fois qu’il fait du vélo. Il est si fier. Il se redresse en passant devant maman. Elle rit, elle rit si fort. Il la regarde, oublie de freiner et va finir sa course dans le buisson de lilas.

C’est fou ce qu’un parfum peut être suggestif quand on le laisse vous envahir l’esprit…

Lorsqu’il ouvre les yeux il s’aperçoit que la jeune femme le dévisage. Elle semble inquiète. Tant pis si elle le prend pour un fou. Il baisse la tête et d’avance dans l’allée. L’agent immobilier se débat avec la serrure de la porte d’entrée en vain. Il tempête sur les vieilleries rouillées, malmenant le loquet, mais la porte refuse de s’ouvrir. Il finit par donner un coup de pied dans le panneau de bois qui craque sinistrement sans bouger pour autant. Pierre entend un ricanement derrière lui mais quand il se retourne, il n’y a personne.

Un second coup semble provenir du toit. Pierre lève les yeux au moment où un craquement lugubre déchire le silence. Il tire en arrière le jeune homme en hurlant :

– Reculez-vous ! Attention !

—>. A suivre

Une image…une histoire : Histoire de masque (1)

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Chaque matin, Pierre passe près de ce jardin admirant les fleurs en liberté. Pourtant il n’a jamais aperçu le jardinier. Le jardin semble abandonné, il est évident que depuis bien longtemps, personne n’est venu canaliser l’exubérance de la végétation. A l’automne, les herbes folles prennent le pas sur les vivaces d’été bientôt couvertes de feuilles mortes que l’hiver vint recouvrir d’une gangue de glace. Depuis un an, il n’a vu âme qui vive par ici.

Voilà un an qu’il a emménagé au bout de cette rue. Selon ses voisins, personne ne connaît le propriétaire de la maison. Il ne comprend pas pourquoi elle le fascine, mais chaque fois qu’il passe devant le portail, il doit s’arrêter pour l’observer. La grille est tellement rouillée qu’il pourrait facilement briser la serrure pour entrer visiter le jardin. Il ne le fera pas, bien sûr, mais il aimerait beaucoup découvrir les secrets de cette propriété.

Ce matin-là,  une grosse berline est arrêtée devant le portail. Un homme a déployé un plan sur le capot pour le jeune couple qui l’accompagne. Pierre, partagé entre curiosité et déception, s’approche. C’est probablement sa seule chance de pouvoir visiter le jardin. Si la maison est vendue, l’occasion ne se présentera plus. Il décide de tenter le tout pour le tout, prend un air intéressé et s’avance vers l’homme. D’un ton plein d’autorité, il lui demande si la maison était à vendre. Celui-ci surpris, acquiesce, le regardant par dessus ses lunettes, et lance:

« En effet, vous seriez intéressé ? »

« Oui, cette maison m’a toujours plu, mais je ne savais pas à qui m’adresser pour poser la question. Elle est fermée depuis plusieurs années … »

L’homme hoche la tête et lui explique que les anciens propriétaires sont partis vivre à l’étranger et que leurs héritiers souhaitent vendre la maison, ne désirant plus revenir en France. Il lui propose d’entrer avec eux pour visiter, sans plus de ménagement pour ses clients, ce qui semble choquer profondément la jeune femme. Il replie son plan et sort une clé de son porte-document pour libérer le portail de sa chaîne cadenassée. Dès qu’elle est libérée, la grille rouillée s’ouvre seule dans un grincement plaintif qui déchire le silence. L’homme et son épouse échangent un regard dubitatif, mais emboîtent le pas du vendeur qui avance dans l’allée couverte d’herbes folles. Pierre se dépêche de les suivre avant que l’agent immobilier ne change d’avis.

—> A suivre

Une image…une histoire: Duo de marbre (2)

Pietro retient son souffle.

Tout ce qu’ils ont traversé ensemble nul n’en a idée. La mémoire des hommes est si courte. Cette jeune femme qui a appris sa litanie par cœur ne peut pas comprendre ce qu’elle ressent. Elle ne lui en veut pas, elle passera comme les autres devant son éternité.

Enfin, ce qui l’agace un peu quand même, c’est que Pietro la fixe du coin de l’œil. Malgré leurs mille anniversaires, elle sait bien qu’il aurait volontiers échangé quelques centaines d’années contre une seconde de caresses sur sa peau tiède et satinée. La chaleur humaine, elle sait bien que c’est hors de sa portée. A cette idée elle sent de nouveau sa colère bouillonner. Un grincement sort du marbre lorsqu’elle serre les dents, effrayant un oisillon perché sur son front. Il s’envole brusquement, frôlant les cheveux de la jeune guide en poussant un cri strident. Elle lève la tête, surprise, à l’instant précis où l’oiseau lâche un petit souvenir nauséabond au milieu de son front. Il s’en suit un moment de confusion et de cris divers. Petra éclate de rire, pince l’épaule de Pietro en le toisant du coin de l’œil. Comme s’il ne connaissait pas chacune de ses pensées !

Pietro hausse les épaules.

Il ne le montre pas mais il est très flatté que Petra tienne encore autant à lui après tant de siècles. Il n’a jamais trouvé le temps long près d’elle, elle est si vivante malgré les apparences. Ensemble, ils traversent les tempêtes et les révolutions sans une égratignure. Leur marbre est à l’épreuve du temps. Ils sont unis pour l’éternité par le talent de leur créateur. Et il ne l’a jamais regretté. Mais il était trop tôt pour le lui avouer. Il attendra encore un peu, sinon elle se croira tout permis pendant le prochain millénaire.

Ils ont bien le temps.

Toute l’éternité.

FIN

Une image…une histoire : Duo de marbre (1)

Elle ne se souvient plus du nom du sculpteur ni de l’année où il les a gravés dans le marbre. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle se sent bien ici, exposée plein ouest. Elle a toujours préféré le couchant, elle n’est pas « du matin ». Un coucher de soleil, c’est tellement plus romantique qu’une aube qui peine à se lever frissonnante de brumes, dégoulinante de rosée humide. Ainsi, orientée, elle peut paresser un peu le matin et n’ouvrir les paupières que lorsque la chaleur de midi caresse son visage.

Pietro se réveille .

Pietro, son compagnon, préfère la lumière du matin mais pour lui être agréable il ne le dit pas. Enfin, pas très souvent. Seulement quand sa patience est à bout. Il faut dire qu’ils sont là, côte à côte, depuis près d’un millénaire. Elle comprend qu’il trouve le temps long parfois. Surtout quand elle dort tard. Il a toujours détesté qu’elle dorme tard. Elle trouve cela touchant. Il s’ennuie quand elle dort, c’est une belle preuve d’amour. Surtout après mille ans de cohabitation !

Il faut savoir entretenir l’amour, alors, pour qu’il ne s’ennuie pas, elle lui raconte des histoires. Elle en a inventé des milliers, une chaque jour depuis mille ans. Elle a toujours eu une imagination débordante et comme il n’a pas beaucoup de mémoire, elle peut utiliser plusieurs fois les mêmes personnages. En fait, c’est un jeu entre eux, où personne n’est dupe du plaisir de l’autre. On se connaît si bien après mille ans, il faut bien garder un peu de mystère. Si d’aventure, l’inspiration lui manque, elle observe un peu le monde qui gravite autour d’eux. Elle n’a qu’à décrire ce qu’elle voit, rien de plus facile.

Pietro sourit au son de sa voix.

Depuis une centaine d’années, le site où ils vivent est devenu un haut lieu de pèlerinage touristique. Des centaines d’humains défilent devant eux chaque jour. Elle adore les observer en imaginant leur vie. Elle en a tiré une solide expérience de ces mille années. Désormais, elle peut comprendre ce qui bouillonne dans leur cerveau rien qu’en croisant leur regard. Leur inventer une vie à partir de leurs conversations ou de quelques détails vestimentaires, est un exercice qu’elle adore. Parfois, elle a même l’impression d’être comme eux, un être de chair et de sang. C’est grisant !

Mais sa belle imagination ne remplacera jamais les sensations dont ces humains jouissent à chaque instant de leur vie. Elle le sait bien. Pour eux, tout ceci est tellement normal qu’ils n’y prêtent plus attention. Pourtant, elle donnerait n’importe quoi pour sentir une vraie caresse sur sa peau ou la saveur d’un jus de fruit sur sa langue. Elle se délecte de la chaleur du soleil sur son visage, ou de la fraîcheur des gouttelettes de pluie dégoulinant sur ses épaules. Mais il lui manque le goût de la vie sur sa peau satinée. Elle en a des frissons rien qu’en l’imaginant. Elle n’ose même pas évoquer ce que pouvait être la douceur d’un baiser.

Pietro tressaille à ses côtés.

Sans s’en apercevoir, elle crispe ses doigts jusqu’à en faire craquer les jointures. Heureusement que la pierre est solide. Pour l’apaiser, elle lui fredonne la berceuse qu’il préfère. Le vent se lève, il joue dans la dentelle de pierre de ses cheveux sifflant pour l’accompagner. Pietro sourit et sa main se détend. Il faut qu’elle apprenne à maîtriser ses émotions, ou les mille ans à venir seront difficiles à supporter. Elle va faire un effort.

Pietro frissonne.

Mais voilà que se présente un autre sujet d’énervement. Elle soupire en silence. La nouvelle guide que le site a engagée pour la saison touristique se plante devant eux. De sa voix monocorde, elle récite son texte en hésitant toujours sur les mêmes mots. Elle ne fait aucun progrès, chaque jour elle débite les mêmes inepties d’une voix de crécelle en levant le menton. Sûrement pour compenser sa courte taille, pense-t-elle. Elle n’aime pas cette fille qui croit tout savoir et qui ne parle d’eux qu’en termes de qualité du marbre ou de références historiques. Elle a beau la fusiller du regard, cette péronnelle poursuit sa litanie de niaiseries. Ca l’énerve ! Et le regard de Pietro !

Pietro retient son souffle.

—> A suivre

Une image…une histoire : Rose des sables (3)

Photo Marie-Christine Grimard

Il reconnaît la lueur qui a attiré son attention. Elle semble provenir du visiteur lui-même ou d’une lanterne qu’il porterait derrière le dos. C’est une impression bizarre. Son visage est dissimulé par le contre-jour . Un reflet lumineux dessine sa chevelure contrastant avec la densité de la nuit qui les entoure. Surpris, le pilote recule d’un pas.

Il scrute le visage de l’inconnu mais ne parvient pas à distinguer son regard. Il est petit, un halo de cheveux blond encadre son visage. Celui-ci garde le silence quelques secondes puis lève le bras vers le ciel pointant de son index en direction de la Petite Ourse et dit :

« Parfois, l’on cherche bien loin le trésor que l’on avait sous les yeux, alors il n’y a plus qu’à rentrer pour le retrouver, même si les rencontres que l’on fait au cours du voyage font partie du trésor. Qu’est ce que tu en penses ? »

Le pilote cherche des yeux l’étoile que lui montre l’enfant. Il y en a tant.

 Il murmure : « Je pense que tu as raison, j’essaye aussi de rentrer malgré les apparences. Mais de quel trésor me parles-tu ? Des étoiles ? »

Silence.

Il se retourne, il n’y a plus personne. Juste un glissement dans la nuit lui prouve qu’il n’a pas rêvé. La lueur s’éloigne peu à peu puis disparaît dans l’ombre des dunes comme une barque minuscule perdue dans l’océan.

Fin

Une image…une histoire : Rose des sables (2)

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Photo Marie-Christine Grimard

Le bruit se rapproche.

On dirait un long sifflement ou un glissement d’étoffe sur le sable. Il n’a jamais été peureux mais malgré lui, il sent l’angoisse lui étreindre l’estomac. Il décide d’en avoir le cœur net et sort du biplan. Il s’éloigne de quelques pas de son avion mais ne voit rien. Le désert est sombre et silencieux, une brise légère caresse le sable, on dirait le souffle d’un gigantesque animal. Il n’est pas facilement impressionnable mais se sent minuscule dans cet océan d’obscurité. Comme prévu, il est seul. Nul glissement et nulle lueur devant lui. Seule présence, celle des étoiles qui sont légions autour de sa tête.

Il sourit de sa propre peur.

Évidemment, il n’y a rien, ni personne ! Comment pourrait-il en être autrement à mille miles de toute terre habitée ? Il n’y a que lui et les étoiles.

Il pousse un soupir d’admiration et s’exclame : « Autant de beauté ça vous console d’être coincé ici ! »

Derrière lui, une petite voix lui répond : « Elles ne sont pas toutes identiques, parmi elles il y en existe une qui est plus la belle de toutes, enfin pour ceux qui aiment les roses…»

 A suivre

Une image… une histoire : Rose des sables. (1)

Photo Marie-Christine Grimard



Un biplan tangue entre les courants d’air chaud que le sable exhale en cette fin d’après-midi brûlante. Un crépuscule flamboyant souligne la beauté des dunes, le pilote ébloui en oublie presque ses difficultés.

Un coup d’œil sur le compas, il croise le reflet de son regard soucieux. Un poids lui écrase la poitrine. Quelques hoquets du moteur suffisent pour confirmer ses craintes, il n’a plus d’autre choix que de tenter un atterrissage acrobatique entre les dunes. Il en a vu d’autres, il connaît bien le désert, mais il se trouve loin de toute oasis et il sait qu’il ne pourra compter que sur son talent pour effectuer les réparations. La routine avec ce coucou rouillé, mais cette fois-ci il a un pressentiment bizarre. Cette angoisse ne lui ressemble pas, lui, l’homme aux nerfs d’acier comme le surnomment les copains.

Atterrissage en douceur sur le sable brûlant. Silence oppressant. A l’horizon, le soleil disparaît derrière le sommet de la dune la plus proche.

Il descend de l’avion, cale le train d’atterrissage avec quelques pierres ramassées alentour. Aucun vent de sable n’est prévu mais on ne sait jamais ce que vous réserve le désert. Il s’installe dans le cockpit avec sa couverture de survie, dîne de quelques gâteaux secs et d’une gourde d’eau et essaye de s’endormir. Demain, il faudra réparer dès l’aube.

Dans la nuit, un bruit inconnu le réveille. Un frôlement ou un glissement de sable, il ne peut l’identifier. Il ouvre les yeux, s’habitue à l’obscurité et finit par distinguer une lueur qui ondule sur l’horizon.

La lumière se rapproche très lentement. Il cligne des yeux pour en comprendre l’origine. En vain. Au-dessus de la verrière du cockpit, des milliers d’étoiles scintillent sur un écran de velours noir. Il quitte des yeux une seconde la lueur mystérieuse pour admirer le ciel. Quand il se retourne, elle a disparu.

—> A suivre

Une image… une histoire : sans issue (3)

Photo Marie-Christine Grimard

Elle doit se dépêcher. Il faut qu’elle parte, elle va être en retard si elle traîne encore. La porte semble se refermer doucement, poussée par le vent. Il faut qu’elle l’atteigne avant qu’elle claque. Au-dessus d’elle, la mouette a disparu. Elle ne l’a pas vu partir.

Un sentiment d’urgence l’envahit. Elle ne sait plus pourquoi mais il faut qu’elle se dépêche. Elle devait prendre un train ou alors un bus, ou peut-être qu’on l’attend. Pourquoi elle ne se souvient pas ? C’est pénible. Et ce marteau piqueur dans ses oreilles, ça va durer encore longtemps ?

Derrière elle, la mésange bizarre pousse un cri. Surprise, elle se retourne. Quelqu’un est là, au bout du sentier qui lui fait un signe de la main. Qui est cette femme ? Elle lui est familière pourtant…

Elle lève la main pour lui répondre. L’inconnue lui sourit, le regard plein d’une infinie douceur. Au moment où elle franchit la porte, gardant la main sur la poignée pour qu’elle ne se referme pas sur elle, elle l’entend lui murmurer :

– Dépêche-toi de retourner là-bas mon enfant. Tu as encore beaucoup de choses à faire. Ne te retourne pas. Nous nous reverrons plus tard. Je t’aime !

…………….

– Madame c’est vous qui avez appelé les secours ?

– Oui, c’est moi ! Elle est tombée là, devant moi, d’un seul coup ! Elle était immobile devant cette peinture depuis je ne sais combien de temps, en plein soleil. Je la regardais de ma fenêtre et je l’ai vue tomber comme une pierre ! Vous croyez qu’elle est morte ?

– Non, mais il s’en est fallu de peu. Heureusement que nous étions pas très loin. On va la transférer rapidement aux urgences neurologiques, elle a entrouvert les yeux et nous a dit son prénom. Mais elle a oublié son nom. Vous avez fait ce qu’il fallait, ne vous inquiétez pas. Vous avez une idée de son identité ?

– Non, je ne l’avais jamais vue auparavant. Mais son sac est tombé au bord du trottoir. Regardez, il y a sûrement des papiers à l’intérieur.

– Merci beaucoup, madame. Rentrez chez vous maintenant. On s’en occupe.

– Aller les gars, on la transfère à Neuro. Ils l’attendent au bloc. On y va !

—> FIN