La ronde autour de l’épreuve (2)

Pour ceux qui auraient envie de relire mon texte paru dans le cadre de la ronde du 15 octobre 2019 autour du thème « épreuve », le voici :

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Épreuves d’effort

 

Des épreuves, elle en avait eu dans sa vie.

Tant et plus.

Elle avait franchi tous les obstacles, était souvent tombée, s’était relevée en serrant les dents sans un regard pour les ecchymoses, sans une larme. Toujours avec le sourire.

C’était sa marque de fabrique, un sourire sincère et véritable, un encouragement sans parole offert le regard au bord des lèvres.

C’était devenu son credo : « souris à la vie pour qu’elle te sourit. »

Lorsqu’elle se retournait sur son parcours, certains matins elle avait l’impression que la vie ne lui avait pas rendu son sourire…

Peu importe, il fallait continuer, sinon pourquoi était-elle là ? Pour se lever, travailler, manger, dormir, et quoi encore ?

Aimer…

Rêver…

S’envoler…

Pour cela il aurait fallu avoir le temps !

Ou le prendre…

Le voler !

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Dans sa voiture, le téléphone l’agresse de bon matin. Ne pas répondre. Peut-être une urgence. Elle décroche, la voix de sa secrétaire remplit l’espace :

« Bonjour docteur, j’ai ajouté trois urgences sur le temps du déjeuner, pas pu les caser ailleurs… Il faudra que vous rappeliez le labo en arrivant ils ont les résultats de Monsieur D. qui ne sont pas bons. Ils veulent vous parler. »

  • Merci Léa, on verra le reste plus tard, je rentre dans le parking de la clinique et je ne vous entends plus ! »

Elle raccroche sans attendre la réponse.

Prendre le temps, ça sera pour un autre jour !

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Les épreuves d’effort s’enchaînent, un mot d’encouragement à chacun, quelques plaisanteries autant que de prescriptions, la matinée s’écoule à la vitesse d’un carabin au galop. La dernière patiente descend de la bicyclette et reprend son souffle, elle lui donne quelques conseils pour mieux gérer sa course d’endurance du week-end prochain, et la laisse se rhabiller.

Un rayon de soleil traverse la fenêtre se posant sur son poignet. Machinalement elle lève les yeux vers le ciel. Devant la fenêtre, un arbre agite ses branches dans la lumière, on croirait qu’il danse. Sur la cime, un oiseau déploie ses ailes en suivant sa cadence comme un chef d’orchestre sur son estrade. Elle lui sourit, enviant sa liberté. L’oiseau tourne la tête, tend le bout de son aile dans sa direction en la fixant du regard. On dirait une invitation.

Impossible de résister. Elle s’approche et pose la main sur la vitre. L’oiseau plane jusqu’au rebord de la fenêtre. Elle connaît ce regard, mais où l’a-t-elle déjà croisé ?

Tout doucement, craignant qu’il ne s’échappe, elle ouvre la fenêtre et tend la main vers lui. L’oiseau semble lui rendre son sourire et se pose sur sa main tendue…

…/…

« Si je vous assure qu’elle a disparu d’un seul coup, juste devant mes yeux.

Je ne suis pas folle, je vous assure ! »

  • Calmez-vous, madame H, dit la secrétaire. Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites. Où est passé le docteur ?
  • Elle est sortie par la fenêtre, je vous dis !
  • Mais enfin ! Ça n’est pas possible, nous sommes au sixième étage, et les châssis des fenêtres sont coincés.
  • Je vous dis qu’elle s’est approchée de la fenêtre, a touché la vitre juste ici et a disparu. Je ne sais pas où elle est passée !

Elle semble tellement convaincue de ce qu’elle avance, que la secrétaire s’approche de la fenêtre. Comment une telle folie pourrait être possible ? Évidemment il n’y a personne d’autre que deux colombes sur le rebord extérieur qui s’envolent en la voyant !

Elle hausse les épaules et retourne à son bureau en marmonnant :

« En attendant, si elle ne réapparaît pas rapidement, il va falloir que j’annule tous les rendez-vous de l’après-midi. Comme si je n’avais pas assez de travail comme ça ! »

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ronde d'octobre

Photo Marie-Christine Grimard

 

 

 

La ronde d’octobre autour de l’épreuve

Ronde du 15  octobre 2019 autour de l’épreuve…

Entrons dans cette nouvelle ronde dont je vous rappelle le principe retranscrit ici depuis le blog de Dominique Autrou:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie mon texte chez Jacques  et j’ai le plaisir de recevoir celui de  Noël Talipo.

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde , dont le thème est : «Epreuve(s)».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Dominique Hasselmann écrit chez Marie-Noëlle Bertrand chez Giovanni Merloni chez Franck chez Noel Bernard Talipo chez Marie-Christine Grimard chez Joseph Frisch chez Dominique A

Voici le texte de Noël :

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revenir, étreindre, rêver

 

Elle alla,

Étrange écuyère,

Sans aléa, sus à l’Érèbe.

Elle appela sans épouvante l’être rageur

Sis à l’entrée excavée sous l’énorme rocher, lequel défend l’extrême aula.

 

Ô medium,

Nain tonitruant,

Cornac exercé à ravir

Tout éphémère clerc trépassant sans revenir,

Soumets l’errante sans nation à l’épreuve expiatoire tendant à rouvrir

L’exsangue linceul ici échoué travestissant l’éphèbe, l’elfe à l’éternelle espérance, surpris traînant à l’asana.

 

L’escogriffe

Toisant l’effrontée

Édicte ses stipulations :

 » Étonnante étrangère tremblant d’effervescence,

Sois enfouie à l’espace infléchi tenant tout fautif à tourment maximum.

 

 » Enterrée,

Subis d’au-delà

L’empoisonneuse négation.

J’espère t’y entendre réagir sans errance.  »

 

Enlevée

À l’été rieur,

Elle erre entre serpents sournois ;

Descend schuss l’infini sinus tourbillonnant ;

Échoue à l’empire d’épouvante, sans y retrouver l’épousé entravé.

 

Sous ses socques,

Tremblotant rampeur

Évolue, épave écœurante.

Serpentines sinuosités d’anaconda.

 

Choc ! Meltem !

Elle a écouté :

À ses sens éclate l’écorce.

L’être inabouti, furtif, l’apsara écrasée,

Elle y éprouve l’encore régénérateur transport de l’émouvante étreinte.

 

Triomphant

D’exécrable ordo,

L’éprise arracha l’emmuré.

 

Enlacée,

Aida l’écorché

 

À rêver.

 

 

NDA : « Ce poème adopte la forme du bigollo chère à son auteur : dans chaque strophe les longueurs successives des vers suivent la suite de Fibonacci 3-5-8-13-21-34… Par ailleurs est respectée la contrainte de l' »aléa furtif » de Robert Rapilly : chaque mot commence et se finit par la même lettre. »

Un été bleu horizon (16)

« L’amour est une étoffe tissée par la nature et brodée par l’imagination. »

François Marie Arouet, dit Voltaire

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Les champs de tournesol 🌻 m’ont souvent inspiré des petites histoires.

Celui rencontré hier sur les chemins de Vendée mériterait aussi que l’on raconte son histoire.

Photo Marie-Christine Grimard

Il à y quelques années, un de ses cousins au grand cœur m’avait raconté la sienne.

Son nom était Hélios.

Écoutez-la de nouveau en mémoire de lui.

Photo Massimo Daddi

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Au début de l’été, j’ai déployé mes nervures sous un ciel bleu sans nuages. J’ai tout de suite senti que je serai heureux ici. Cette terre était la mienne, balayée d’embruns et de vent salé.

Le champ où j’ai grandi est situé sur une colline aux courbes douces exposée à l’ouest. C’est un lieu caressé par la brume de l’océan au petit matin, où le bruit des vagues berce le temps. Je me demandais ce que j’entendais le premier jour, quel était ce grondement sourd, cette respiration entrecoupée de soupirs, et un de mes frères nous a expliqué qu’il s’agissait de la chanson du sable glissant sous les rouleaux de l’océan. Chaque jour, je l’écoute pour m’endormir, et chaque jour il me réveille à l’aube.

Notre champ domine la campagne alentour. Il est bordé par un sentier de terre battue, où passent les touristes en vélo durant l’été. Ils arrivent, essoufflés d’avoir monté la côte contre le vent, et s’arrêtent près de nous, immanquablement. Il faut dire que nous sommes beaux, spectaculaires même ! Notre couronne couleur soleil contraste avec notre cœur sombre, tel un œil noir brillant sous les rayons du soleil. Lui, notre père nourricier, nous le suivons des yeux du matin au soir quitte à nous en tordre le cou. Certains de ces humains munis d’appareil photo, nous vouent un grand intérêt et nous immortalisent sur toutes les coutures. Je me demande bien ce qu’ils font de notre image une fois rentrés chez eux.

Autour de moi, d’autres graines ont germé, poussant à la verticale plus vite que moi. J’ai toujours été un rêveur, et j’oubliais de puiser mon énergie préférant admirer la course des nuages et le vol des oiseaux des marais. Bientôt, mes voisins ont fini par me cacher le soleil, ce qui était un comble pour un tournesol, alors j’ai compris que je devais arrêter de me prélasser, sous peine de ne plus voir le ciel, rapidement. Alors, j’ai fait un effort. J’ai puisé mes forces dans ce sol rocailleux au goût de goémon et de noisette. La pluie des nuits m’a fortifié, le soleil des jours m’a forgé un caractère de feu. Je suis devenu grand, fort et beau. Beau comme un soleil !

J’ai tellement grandi qu’un jour, j’ai pu apercevoir la mer, là-bas vers l’horizon, et je suis resté émerveillé devant cette dentelle étincelante qui ondulait sous la lumière. Je n’oublierai jamais ce moment de pure magie. Je suis sûr que de mémoire de tournesol, personne n’avait jamais vécu un moment pareil avant moi.

C’est à ce moment-là qu’elle m’a remarqué. Pourtant, nous étions côte à côte depuis le premier jour, mais elle ne regardait que le soleil et elle ne m’avait jamais vu. C’est incroyable ce que les filles peuvent être distraites parfois !

J’ai bien vu qu’elle tentait de se tourner vers moi, je suivais son regard et elle suivait mon regard. Mais il est difficile de lutter contre sa nature. Un tournesol se tourne vers le Soleil, comme son nom l’indique. Inutile d’essayer de le nier. Ce fut difficile, mais rien n’est impossible quand on le désire vraiment, et à force de résister, nous avons réussi à nous rapprocher l’un de l’autre, imperceptiblement. Semaines après semaines, tandis que les autres laissaient tourner d’est en ouest leurs minutes solaires, nous luttions pour rester plein sud. Peu à peu, notre obstination a payé, et j’ai pu me tourner vers l’est, tandis qu’elle se tournait vers l’ouest, et nous sommes restés là, à nous contempler !

Ainsi, depuis une semaine, le temps s’est arrêté. Elle a de si beaux yeux noirs et brillants, et ses pétales sont les plus lumineux du champ tout entier. Je suis subjugué et je remercie le ciel de nous avoir plantés l’un contre l’autre. Ma vie aussi courte soit-elle aura été magnifique près d’elle. Je veux profiter de chaque instant qui nous reste. Je sais que nos jours sont comptés. Hier des hommes sont venus pour nous examiner, et ils ont décidé que la grande faucheuse passerait dans la semaine pour récolter nos graines. Il paraît que le miel qui coulera de nos têtes, sera aussi précieux que l’or. Cela ne m’étonne pas puisque nous nous sommes nourris de l’or du soleil. Qu’y-a-t-il de plus précieux que cette lumière-là !

Ce matin, j’ai entendu la faucheuse monter le sentier, elle semble poussive mais ses crocs sont acérés et si aiguisés qu’elle ne fera qu’une bouchée de nos têtes. Telle qu’elle est placée désormais, ma douce ne peut pas la voir. Je ne lui dirai rien, et me contenterai de la couver de mon tendre regard. Elle sera si heureuse qu’elle n’entendra rien venir, et quand les mâchoires de la moissonneuse se refermeront sur nous, nous nous envolerons ensemble vers le soleil.

Elle se réveille…

« Mon amour, regarde-moi. Ce jour sera le plus beau, il est inondé de soleil. Approche-toi encore plus près et regarde-moi au fond des yeux… »

 

Texte : Marie-Christine Grimard

Photo : Massimo Daddi

La ronde autour du désir

Ronde du 15  mai 2019 autour du désir.

Entrons dans cette nouvelle ronde dont je vous rappelle le principe retranscrit ici depuis le blog de Dominique Autrou:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie mon texte chez Giovanni  et j’ai le plaisir de recevoir celui de  Jean-Pierre Boureux.

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde , dont le thème est : «Désir(s)».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Hélène Verdier écrit chez Marie-Noëlle Bertrand chez Dominique Hasselmann chez Noel Bernard Talipo chez Guy Deflaux chez Jean-Pierre Boureux chez Marie-Christine Grimard chez Giovanni Merloni chez Joseph Frisch chez Franck

Voici le texte de Jean-Pierre :
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Des désirs, noirs ou noircis.

Vous entretiendrai-je d’un groupe de rock qui fit du bruit, de la « Mauresse » de Moret-sur-Loing ou autres sombres désirs de grand roi, tel Anabia prince noir qui servit un temps comme capitaine dans un régiment de cavalerie à Amiens ? Point du tout, rien de tout cela, mais de profonds désirs noircis sur une paroi ou au plafond d’une carrière. Ordinaires réflexions notées au graphite sur et dans la pierre plutôt que sur l’écorce d’un arbre, afin que le futur passant pense à vous sans ne vous avoir jamais connu. En somme une tradition venue des siècles passés, même lorsque l’individu nous dit l’Histoire, n’existait pas encore en tant que tel. Dans le noir de la carrière à peine éclairée d’une mèche chancelante l’ouvrier tout entier à son ouvrage pénible de carrier songe au futur, au sien et celui de ses successeurs sur cette terre et inscrit son prénom, son nom, une date et parfois quelques autres signalements anecdotiques.

« 1645, Jean Ladeuille, aAgé de 20 ans »

Profondes pensées déroulées à la bougie, pensées de survivants oubliés qui l’instant suivant pourraient bien disparaître à tout jamais. Qu’elles sont tragiques ces émotions traduites en mots simples et que nous recevons aujourd’hui, un siècle environ plus tard, lors d’une déambulation inquiète dans la grotte suintante de froid et le cliquetis léger du goutte à goutte des stalactites ! Un sentiment différent de celui déclenché par la vue des courses de bisons et d’aurochs dans une caverne préhistorique, mais une même présence de l’Homme face à lui-même dans l’infini de ses doutes, de ses espoirs, de son refus du néant. Cet homme-là toujours nous interpellera par ces quelques lettres, mots ou graphismes noircis quelque part, comme à la sauvette, alors qu’il pousse un cri aussi fort que celui d’Edvard Munch et que l’on n’entend d’ordinaire pas parce que la voix reste bloquée par trop d’émotions. Voici cent deux ans, ce « Vive la Paix » n’est pas utopique, il est l’expression d’une nécessité et d’une exigence absolues liées au contexte des mutineries dont on comprend à la lecture de ces seuls mots tout le tragique et l’espoir. Désir de soi, désirs d’entre soi, désirs d’humanité.

La ronde de janvier : Musique ! (2)

Pour ceux qui souhaiteraient lire mon texte pour cette ronde musicale, le voici de nouveau :

Le voici de nouveau devant cette page blanche…

Inutile d’insister, les mots lui échappent.

Il attrape la thèse qu’on lui a demandé de relire. Autant ne pas perdre son temps puisque l’inspiration n’est pas au rendez-vous. Gagner sa croûte en corrigeant les textes des autres ou en noircissant du papier, payé à la ligne, il en a assez. Mais il ne sait rien faire d’autre. Comme disait sa mère : « tu n’es bon à rien en dehors de tes livres.. » Empiler les petits boulots sans intérêt, corriger des phrases exposant un sujet qui lui est étranger, relire des manuscrits qui feront le succès d’un autre, c’est une torture qu’il s’impose comme s’il voulait se punir d’avoir choisi les lettres plutôt que les chiffres contre la volonté de son père.

Sa vie aurait peut-être été différente s’il avait achevé son stage à la banque de l’oncle Gaston, le frère de sa mère qui avait « réussi ». Ce genre de réussite, bâtie sur l’argent des autres, le dégoûtait. Son père exaspéré par sa démission, l’avait envoyé à l’autre bout du pays pour la cueillette des fruits. Ce qui aurait dû être une punition, se révéla comme la plus belle période de sa vie. Les saisonniers dont il faisait partie, vivant ensemble jours et nuits, formaient une famille éclectique qui aurait déconcerté n’importe quel gosse de son âge. Mais pour la première fois de sa vie, il eut l’impression d’être accepté pour ce qu’il était, qu’on l’écoutait. De fermes en fermes, il avait suivi le groupe d’ouvriers étrangers qui parcouraient le pays en fonction du calendrier des récoltes. C’est là qu’il rencontra Lili, la catalane, à la voix si claire, au regard si bleu…

Deux ans de sa vie si importants pour lui, dont il avait gardé si peu de choses, quelques photos délavées, quelques morceaux de guitare dont la chanson fétiche que Lili lui avait apprise, quelques lettres. La musique rythmait leurs journées, berçait leurs amours, réchauffait leurs nuits. Lili chantait en s’accompagnant à la guitare, lui écrivait les paroles. Elle disait que la musique réunit les peuples et nourrit l’amour. Elle avait un timbre de voix unique, chaud et léger à la fois et un petit accent catalan qui le faisait fondre. Un regard d’elle et il était le roi de la scène.

Tout ceci était bien loin. Il n’avait plus joué pour personne depuis que Lili…

Retour en ville. Seul. Il faut bien gagner sa vie, devenir le spécialiste des petits boulots : de serveur en plongeur, d’écrivain public en correcteur pour maisons d’édition, de coach sportif en prof de français à domicile, accessoirement prof de guitare acoustique pour ado bobo désœuvré. La littérature est un luxe qu’il ne peut plus se permettre. Son roman est en panne, comme sa vie d’ailleurs. Aucune muse ne lui rend plus visite . Au fond, il sait bien qu’il n’a aucun talent, même si on appréciait ses arrangements quand Lili chantait autour du feu, même s’ils avaient un beau succès en faisant la manche en marge des festivals méridionaux. En dehors de ses études de lettres classiques, et de ces quelques années de duos partagés, il n’a rien fait de sa vie, rien d’autre qu’un carnet de chansons.

Enfin presque…

Mais cela personne ne le saura jamais.

Il ouvre la fenêtre, l’air est presque doux ce soir. Il s’approche du garde-corps branlant. Le sol qui brille sous la pluie d’automne paraît si proche. Il serait si simple…

Quelques notes de guitare montent du bar du rez-de-chaussée. Le mardi soir, le patron donne sa chance à des jeunes musiciens. Les habitués le savent et viennent encourager les débutants dans une ambiance bon-enfant. Voilà bien longtemps qu’il n’a pas sorti sa guitare. Après tout, ça le distraira un peu. Avant de se laisser le temps de réfléchir, il attrape son étui et descend.

L’ambiance était bonne ce soir, pense-t-il en sortant du bar. On se serait cru dans les seventies, autour du feu.  Il regrette un peu d’être descendu, finalement tous ces sourires lui ont remué le couteau dans la plaie. Le son de sa guitare, les rires de l’assemblée, même les parfums alcoolisés de fin de soirée, tout ceci est si loin et si proche à la fois. Il fait quelques pas sur le trottoir, il va prendre un peu l’air avant de remonter dans son antre, histoire de se laver la tête…

  • Attendez, crie une voix claire derrière lui.

Il se retourne. Un regard franc d’un incroyable bleu le transperce. La jeune femme le dévisage,  l’air interrogateur.

  • Où avez-vous appris le morceau que vous avez joué en dernier ?

Il hésite à répondre ou à tourner les talons. Cette inconnue au regard effronté l’intimide. Il se sent soudain coupable d’avoir chanté la chanson de Lili, mais après tout c’est aussi « sa » chanson. Et de quoi se mêle cette gamine, à la fin ?

  • Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous voulez les paroles ? répond-t-il sèchement.
  • Je connais cette chanson, c’est pour ça… répond la jeune femme désappointée par le son hargneux.
  • Et comment pourriez-vous la connaitre puisque c’est moi qui l’ai écrite, continue-t-il de plus en plus en colère.

Il s’approche d’elle, presque menaçant, cherchant à mieux voir son visage à la lumière du réverbère. Ce regard myosotis aux paupières ourlées, lui donne le vertige. Il recule brusquement et se passe une main sur les yeux.

  • Vous ne vous sentez pas bien, s’inquiète la jeune femme. Vous voulez que j’appelle quelqu’un ?
  • Dites-moi comment vous pourriez connaître cette chanson ! insiste-t-il en lui prenant le bras.
  • Oh ça va, réplique-t-elle en se dégageant, ça n’est pas une affaire d’état. Je ne vois pas ce qui vous énerve de la sorte.
  • C’est ma chanson alors vous ne pouvez pas la connaître. Où l’avez-vous entendue ? crie-t-il.
  • Arrêtez à la fin, réplique-t-elle, c’est ma tante Lili qui me l’a chantée, chaque fois que j’étais en vacances chez elle, coincée dans sa compagne pourrie !
  • Lili dites-vous ! Lili, qui est cette Lili ?

Il est sonné. Elle s’approche, inquiétée par sa pâleur. Il titube puis s’affaisse sur le trottoir, les yeux clos

  • Lili, ma Lili, où es-tu ? murmure-t-il entre ses dents.
  • Remettez-vous, Monsieur, Réveillez-vous implore-t-elle. Vous me faites peur !

Il se redresse un peu groggy, la dévisage et lui dit : « Lili, Ma Lili, tu es revenue ! »

  • Non, moi c’est Julie. Lili c’est ma tante. Vous connaissez ma tante Lili ? demande la jeune fille.
  • Je ne sais pas, je croyais que ma Lili était morte… répond-t-il d’une voix blanche
  • La mienne n’est pas morte, elle élève des chèvres et des brebis dans une campagne perdue du côté du Larzac au milieu des loups. Elle vend des fromages aux herbes que les restaurants réputés de la région s’arrachent. Elle n’a plus beaucoup le temps de faire de la musique, mais quand elle avait un moment, elle passait des heures sur sa guitare, et cette chanson, je l’ai entendue des centaines de fois !

Il se redresse, un peu de couleur revient sur ses joues.

  • Elle vit dans le sud, dit-il. Dans le sud, loin de tout, c’était notre rêve…
  • Seriez-vous Renaud ? demande la jeune fille.
  • Oui, c’est moi répond l’homme.
  • J’ai beaucoup entendu parler de vous, dit-elle soudain souriante. Beaucoup, beaucoup ! Oui, je vous connais. Je croyais que vous étiez un fantôme qu’elle avait inventé se rendre intéressante.  Vous êtes son plus grand regret ! Je vous donne son adresse si vous voulez, elle sera très heureuse de vous revoir, je pense !

Il reste muet, écrasé d’émotion. Ses lèvres tremblent. Il regarde sa guitare comme si elle allait lui dicter sa conduite. Elle lui a sauvé la vie ce soir. Il sourit à la jeune fille et hoche la tête, les yeux pleins de larmes, ne pouvant prononcer un mot. Le soleil se lève au bout de l’avenue. Les grands arbres semblent frissonner de plaisir. Il se relève, un sourire au coin des lèvres. Finalement, la journée sera belle.

  • Vous savez jeune fille, Lili disait toujours que même quand la route était très sombre, il y avait toujours quelqu’un au bord du chemin pour vous prêter sa lanterne. Cette nuit, ma lanterne, c’est vous…

photo M.Christine Grimard

La ronde de janvier : Musique !

Ronde du 15  janvier 2019 autour du mot « Musique »

Entrons dans cette nouvelle ronde dont je vous rappelle le principe détaillé ici depuis le blog de Dominique Autrou:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie mon texte chez Franck et j’ai le plaisir de recevoir celui de Guy

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde autour de la musique.

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :