La ronde du 15 Novembre : Lettres

Le 15  Novembre 2017, la ronde autour des Lettres.

Participant depuis un an à la ronde à la demande de Dominique Autrou,  je remercie tous les participants de leur partages amicaux et vous rappelle le principe retranscrit ici depuis le blog de Dominique : «La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie le texte de Dominique Hasselmann  et le mien est publié chez Marie-Noëlle Bertrand.

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde de septembre, dont le thème est : «Lettres».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

chez Dominique Autrou  chez Hélène Verdier  chez Jacques   chez Franck  chez Giovanni Merloni  chez Noël Bernard  chez Jean-Pierre Boureux  chez DH, etc.
 
Bonne lecture à tous au fil de la ronde !
 
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Lettres ou pas lettres

 

Ces jambages s’incrustaient sur les murs et maintenant sur les gens. Les traces de rouge, de bleu, de jaune, de vert striaient les surfaces urbaines et les piétons peu précautionneux. Il suffisait de sortir dans la rue pour que des tirs de « paint-balls » maculent les passants. Le prétexte invoqué par la Brigade des tireurs à blanc (BDTAB) : « Habituer les habitants des villes aux attentats futurs sans leur faire de mal ».

Le projet, contre lequel les forces de police avaient été mobilisées, mais jusqu’à présent inutilement et sans résultats, avait d’abord envahi la capitale. Les tags qui s’étalaient sur les palissades de chantiers ou sur les murs longeant les voies de chemins de fer ne retenaient plus l’attention de quiconque. Le « street art » était remplacé désormais par le « Dead body art ». Les teinturiers gagnaient soudain beaucoup d’argent, même si les boutiques de capsules de peinture étaient étroitement surveillées.

On écrivait sur les corps des passants : les terrasses de café étaient visées – l’exemple historique du 13 novembre 2015 à Paris demeurait toujours présent dans les mémoires – et les tireurs agissaient depuis des scooters plus aptes que les voitures à déjouer les pièges de la circulation et ses encombrements.

Le préfet de police avait fait rédiger une lettre adressée à tous les Parisiens par la Poste soudain redynamisée. Le paragraphe principal était celui-ci :

« À l’heure grave où des petits malins ont décidé de faire régner un « terrorisme » de mauvais goût, il est indispensable que chacun prenne ses responsabilités. Je vous demande donc de signaler tout comportement suspect, en premier lieu dans votre entourage (famille, amis, connaissances proches ou lointaines) ou dans vos relations (collègues de travail, voisins d’immeubles, commerçants, clients, artisans, employés, fonctionnaires, etc.) qui pourraient participer à ces jeux macabres. Vous enverrez, par la Poste uniquement, pour éviter toute interception, dans le style « hacking » sur Internet, une lettre détaillant les noms et coordonnées des suspects que vous auriez pu détecter.

Une récompense de 10 000 euros sera attribuée pour chaque nom inscrit, une fois prouvée après enquête la véracité de la dénonciation.

Il s’agit d’une entreprise de salut public à laquelle vous aurez contribué et dont l’État saura non seulement vous remercier pécuniairement mais également honorifiquement grâce au nouveau statut donné à l’attribution de la Légion d’honneur. »

Si les lettres commençaient à s’empiler dans les boîtes ad hoc (on avait dû en installer de nouvelles, peintes en rouge, dans les rues alors qu’on était justement en train, comme pour les cabines téléphoniques, de les faire disparaître), c’est parce que tout le monde surveillait tout le monde. L’idée panoptique d’un Bentham, limitée à la prison, avait pris une dimension urbaine et quotidienne. Chacun était devenu lui-même, dans son existence, une caméra de vidéo-surveillance (ou de « vidéo-protection »).

Les citoyens récalcitrants à cette délation généralisée étaient immédiatement couchés sur le papier, et il n’était pas nécessaire, comme sous l’Occupation allemande, de signer les lettres envoyées à la préfecture de police. Les forces de l’ordre préféraient faire chou blanc et obtenir un taux de réussite de 2% plutôt que d’aller cultiver des carottes ailleurs.

Dans cette atmosphère de suspicion généralisée, l’idée même de démocratie ou d’opinions différentes, s’affrontant tranquillement au sein du Parlement, avait régressé puis disparu peu à peu. Le consensus était la version « soft » d’un nouveau totalitarisme. On s’étonnait que des jets de peinture aient produit un tel effet : l’attentat coloré avait pris même plus d’ampleur que les mitraillages, hélas bien réels, que le pays avait connus et subis.

Ainsi, le flot des missives adressées aux autorités grossissait inexorablement, ce qui n’empêchait pourtant pas les actions du BDTAB de se poursuivre. Ce moyen « littéraire » de résistance était-il le mieux adapté à la nouvelle situation ? « Lettres ou pas lettres », c’était la question.

Au sommet de l’État, on envisageait déjà, d’après certains journalistes bien en cour, des mesures plus radicales que même un George Orwell n’aurait sans doute jamais imaginées.

 

 

texte et photo : Dominique Hasselmann

 

 

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La ronde de septembre : Accents (2)

Pour ceux qui n’auraient pas lu mon texte paru dans le cadre de « La ronde » sur les accents du 15 septembre, je le publie de nouveau ce jour. Profitez-en pour suivre le lien et relire les autres textes qui ont rendu hommage à tous les accents du monde…

 

photo M Ch Grimard

 

 

 

 

Accents

 

Parfois les rêves se réalisent, parfois ils restent inaccessibles.

Paul ne le sait que trop bien. Malgré les efforts consentis pour se départir de son accent, il lui revient toujours comme un boomerang lorsqu’il se laisse déborder par ses émotions. Son rêve d’intégrer le théâtre français est resté au point mort à cause de son accent albigeois, il ne compte plus les auditions où on lui a ri au nez à la fin de ses tirades…

Ce soir, c’est son dernier espoir de jouer Tartuffe. Le jury est composé de cinq hommes et une femme entourant le metteur en scène tchèque qui monte le Tartuffe pour le prochain festival de Rocamadour.

Il se lance :

 

« Ah ! pour être Dévot, je n’en suis pas moins homme

Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,

Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.

Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange

Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange… »

 

Il a dérapé sur « étrrrrannnge » et sur « annnge », rattrapé par son émotion et son accent. Une fois encore !

Le metteur en scène lève le bras, les doigts écartés en signe de réprobation. Il a déjà vu tant de mains se lever ainsi pour interrompre ses tirades. Il craque, s’avance au bord de la scène et déclame :

« Accent circonflexe heureux d’être complexe

Accent grave aux airs de dilettante à la rondeur lascive et concave

Accent aigu flottant sur son e comme un pont suspendu

Accent québécois trempant ses syllabes dans le sirop d’érable

Accent tonique écrasant la rhétorique à s’en écorcher les oreilles

Accent du midi chantant et caressant les mots de sa nonchalance

Accent ch’ti mystérieusement nébuleux comme le brouillard du Nord

Accent lyonnais de Guignol et de Gnafron, à l’intonation éternellement étonnée

Accent marseillais épicé aux saveurs de Méditerranée

Accent toulousain roulant son torrent rouge brique

Accent méridional au parfum de cigales

Accent albigeois qui alourdit ma voix

Accent de n’importe-où, accents d’ailleurs et de partout

Avoir l’accent de son pays c’est transporter avec soi le souvenir de la terre qui vous a enfanté, c’est laisser l’émotion sortir de sa coquille, c’est reprendre sa liberté, c’est réveiller l’enfant qui dormait derrière la cascade. »

 

Le metteur en scène a baissé le bras, le jury est toute ouïe, figé dans un silence absolu. On n’entend que le grincement des planches sous ses pieds. Paul lève les yeux vers les cintres, met les mains en portevoix et crie aux limbes :

 « L’accent, c’est pas dans la gorge des uns, c’est dans l’oreille des autres ! » a dit Plume Latraverse

 

Silence dans la salle. Les yeux des membres du jury sont fixés sur lui. Pas un cil ne bouge.

Paul finit sa tirade, d’une voix pâle, monocorde, sans aucun accent.

 « Peu m’importe que vous refusiez ma différence, peu m’importe que vous n’entendiez pas la Garonne qui roule sur ma langue, peu m’importe que vous préfériez le mensonge d’une voix formatée à la vérité de mon accent. »

 

Silence.

Le metteur en scène se lève. Paul, du coin de l’œil, le voit faire le tour de la table.

Il tombe à genoux et reprend son accent pour hurler :

« Même si vous ne m’entendez pas, je crierai mes mots sur les toits, j’irai les cracher sur vos tombes. Malgré vous, je donnerai à ma vie des accents de joie ! »

 

Silence.

Un ange passe sous ses paupières closes.

On entendrait un accent circonflexe tomber de la cime dans l’abîme.

Paul se relève, les paupières baissées il attend le verdict négatif tant de fois entendu.

Deux mains saisissent les siennes, le metteur en scène lui tape sur l’épaule, tout sourire, et dit :

 

« J’aime l’originalité de votre approche !

Parfait, les répétitions commencent demain à 7 heure, je compte sur vous pour apporter un peu de sang frais à ce vieux Tartuffe ! ».

texte et photo Marie-Christine Grimard

 

La ronde de septembre : Accents (1)

Le 15  septembre 2017, la ronde autour des accents.

Participant depuis un an à la ronde à la demande de Dominique Autrou,  je remercie tous les participants de leur partages amicaux et vous rappelle le principe retranscris ici depuis le blog de Dominique: «La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

J’ai le plaisir d’accueillir Marie-Noëlle  et mon texte est publié chez Franck (à l’envi) 

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde de septembre, dont le thème est : «Accents».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

 
Bonne lecture à tous au fil de la ronde !
 
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Tempeste dans un verre d’eau

 

Quand Dominique m’a invitée à entrer dans cette ronde sur le thème des accents, je n’ai pensé qu’à celui de ma région d’origine, la Bourgogne, avec son r roulé, la seule de ses caractéristiques encore évoquée aujourd’hui. Puis, dans l’après-midi, une étincelle et le chapeau de la cime tombait dans l’abîme. Fidèle au rendez-vous du hasard objectif, je ne suis pas étonnée que RFI, le soir même, rediffuse « La danse des mots», la très belle émission d’Yvan Amar, consacrée à un entretien avec Michel Feltin-Palas sur le thème : L’accent, un enjeu de pouvoir et qu’ils évoquent ensemble les deux sens de ce mot.

 

Ce fameux r, la génération de mes grands-parents voir celle de mes parents le roulaient plus ou moins comme au fil des saisons les rivières le faisaient avec les graviers. Ce r roulé était aussi celui des immigrés venus de Pologne, parfois de leurs enfants, qui l’avaient plus ou moins ; j’ignore si cela dépendait de leur région d’origine ou de leur niveau d’assimilation.

 

Cet accent-là l’ai-je jamais eu, l’ai-je encore ou l’ai-je perdu ?

Je me souviens d’une douloureuse séance de lecture à haute voix en classe de CM2. Il y était question de chapeau pointu que je persévérais à prononcer \pwɛty\ bien que l’institutrice s’obstinât en vain à me répéter que je ne disais pas \fwɛ\ mais \fwɛ\ et à me faire rabâcher la phrase.

Je le retrouve, peut-être moins l’accent que le parler avec ses mots, ses expressions et sa syntaxe dont il est généralement indissociable. Ce vocabulaire imagé et affectif aiguillonne les inflexions de la pensée et de la phrase, mêlant des alluvions du Charolais et du Morvan d’où étaient originaires une partie de ma famille à un parler montcellien.

Quand, avec ma mère, nous parlions de son cousin, jamais nous ne le nommions Claude. C’était le Glaude, prononciation rendue célèbre par le film «  La Soupe aux choux  » qui se déroule dans le Bourbonnais, pas si lointain.

Aujourd’hui encore, il m’arrive souvent de dire « être en feuille » pour « être en arrêt maladie », expression d’abord employée par les mineurs mais dont l’usage s’était répandu. Alors, il ne me viendrai jamais sur la langue de dire \fœj\, c’est toujours \føj\ qui germe.

 

De mes études universitaires, je ne me rappelle pas les leçons qui décryptaient les nuances et les glissements de prononciation et de sens de ce parler par rapport au français dit standard. Mais, je me souviens que cet accent, celui qu’enfants nous appelions chapeau et qui justement n’en porte pas, était comme la cicatrice dans l’écriture d’un s qui s’était abîmé en chemin. Je n’aime pas que la réforme de l’orthographe roule la langue en la dépossédant de ses accents et des traces de son histoire. Mais cela n’est sans doute que tempeste dans un verre d’eau.

Il y a également l’accent sur la deuxième partie mon prénom, Noëlle, dont j’ai dû demander à la professeure de dactylo comment le réaliser afin de l’écrire sur la feuille de renseignements. C’était lors de la première leçon que j’aurai assurément oubliée sans cet embarras fondateur.

Je n’abandonnerai pas les accents, ils sont le sel de la langue, ils sont le sel sur ma langue !

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 Texte et Image : Marie-Noëlle Bertrand


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La ronde de juin : Parfums (2)

Pour ceux qui n’auraient pas lu mon texte paru dans le cadre de « La ronde » sur les parfums, je le publie de nouveau ce jour.

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Un Parfum d’autrefois

Encore un matin sans saveur. Un matin de plus, celui d’un jour semblable à tous les autres. Marie ne les compte plus, c’est inutile. Au début, c’était un jeu que d’aligner les zéros, puis elle a cessé de trouver cela drôle. Les calculs, ça n’a jamais été sa tasse de thé.

En parlant de thé, elle cherche dans sa mémoire le nom de celui qui a sa préférence, mais ne se souvient que de sa saveur particulière presque musquée, celle de l’alliance de la puissance de la bergamote à la fulgurance du Chine noir. Comme l’appelait-on déjà ? Earl Grey, je crois. Peu importe son nom, ce matin elle n’en n’a pas besoin. Elle part à la chasse aux parfums de son jardin.
Le soleil est déjà haut prêt à brûler tout sur son passage, lorsqu’elle sort sur la terrasse. Peu importe, elle ne craint plus la chaleur.

Elle imagine que les roses exhalent déjà leur fragrance sucrée. Cette année, leurs effluves sont probablement exceptionnels, au vu de la multitude d’abeilles qui les colonise dès l’aube. Elle s’approche pleine d’espoir d’en goûter enfin le fumet. Mais comme toujours, elle ne sent rien.

Dépitée, elle se dirige vers la tonnelle couverte de glycines. Elles sont si belles ce matin, couvertes de grappes blanches et mauves. Leur bouquet doit être à la hauteur de leur beauté. A contre-jour, elles semblent se noyer dans l’infini du ciel, leur blancheur transparente disparaissant sous les vagues azurées. Elle imagine si fort leur arôme à mi-chemin entre celui de la violette et celui de la mûre, entre miel et guimauve, qu’elle croit presque le percevoir. Comme il serait bon d’y goûter encore une fois…

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photo M.Christine Grimard

***

L’enfant sort dans le jardin. Elle suit le vol d’un papillon et trébuche dans le massif de rhododendrons laissant tomber sa poupée. Sa mère se précipite pour l’aider, inquiète qu’elle ne se soit blessée. L’enfant éclate de rire en voyant le papillon se poser sur le nez de sa mère. Elle le chasse d’un geste.

L’insecte volète autour des fleurs de valériane puis se pose dans les cheveux nattés de Marie. L’enfant le suit en sautillant, se plante devant elle, lui sourit et murmure, l’index posé sur les lèvres :

  • Ne bouge pas, Madame, tu vas le faire partir !

Le papillon bat lentement des ailes en vol stationnaire. Marie lui tend la main pour qu’il se pose un instant sur l’ongle de son pouce. Il s’envole jusqu’au front de l’enfant qui éclate de rire et dit :

  • Tu vois Madame, il aime ton parfum, et aussi le mien.
  • C’est parce que tu es belle comme une fleur répond Marie. Quel est ton parfum ?
  • Je ne sais pas, répond l’enfant en se tournant vers sa mère. Maman, c’est quoi le nom de mon parfum.
  • Pourquoi me demandes-tu ça ? Dit la mère. Ton parfum, c’est le jasmin.
  • Du jasmin ! Tu connais le jasmin, Madame ? Demande l’enfant à Marie.
  • Oui, je connais très bien l’odeur du jasmin. Mon parfum aussi était celui du jasmin… répond Marie soudain nostalgique.
  • Tu n’en n’as pas mis ce matin, dit l’enfant en s’approchant d’elle. Tu ne sens rien d’autre que l’odeur du vent.

Marie sourit devant l’insistance familière de l’enfant, mais reste silencieuse. La mère s’approche, le regard inquiet :

  • A qui parles-tu ma Poussinette, au joli papillon ?
  • Mais non, maman, à la belle dame qui est là, répond l’enfant en pointant son doigt vers Marie. Elle a mis le parfum du vent dans ses cheveux. J’aime bien le parfum du vent, maman. Tu mettras le parfum du vent dans mes cheveux ? Je voudrais être aussi belle qu’elle.

La mère suit le geste de l’enfant, mais ne voit rien. Elle sourit, fière que sa petite ait autant d’imagination malgré son jeune âge.

  • J’essaierai de trouver le parfum du vent pour tes cheveux, ma puce, répond la mère. Allons, il faut rentrer goûter maintenant. Ton amie imaginaire peut venir avec nous si elle veut.

L’enfant éclate de rire et prenant la main de Marie dans la sienne, lui dit :

  • Viens avec nous, il y a des beignets à la framboise au goûter. C’est très bon tu verras. Il faut te réchauffer, ta main est toute froide.

Marie lui sourit tendrement, dépose un baiser sur la petite main qui tient la sienne, et répond :

  • Je ne peux vous suivre, mon enfant. Je dois rentrer chez moi, mais c’est très gentil. Remercie ta maman, et dis-lui qu’elle garde le parfum du jasmin pour tes cheveux. Il te va très bien, les papillons le préfèrent à celui du vent. Surtout profite bien des fragrances du jardin, chaque jour que Dieu te donne. Moi, j’ai oublié comment on fait pour les sentir et cela me manque tant…
  • Attends, dis l’enfant, je vais te donner quelque chose pour l’emporter chez toi.

L’enfant fouille dans la poche de son tablier, en sort une plume de colombe et la pose délicatement dans la main de Marie. Le vent soulève légèrement le fin duvet. Marie s’en empare, en caresse la joue de l’enfant, puis s’éloigne en serrant son présent contre son cœur.

L’enfant lui fait un signe de la main tandis que sa mère s’écrie :

  • Tu as vu ma fille, le vent est venu te caresser la joue avec ta petite plume fétiche et il l’emporte avec lui maintenant !

L’enfant hoche la tête, pose un baiser sur la joue de sa mère, lui souriant d’un air navré. Décidément, les grandes personnes ne comprennent pas grand-chose à la vie, pense-t-elle. Inutile d’essayer de leur expliquer, il y a des choses qu’il vaut mieux garder pour soi. Elle suit des yeux la silhouette de Marie qui disparaît derrière les taupières bornant le jardin. Plus tard, elle aimerait lui ressembler, être belle comme elle et aussi légère que le vent.

  • Le soleil est au zénith. Il faut rentrer maintenant, dit sa mère, tu vas prendre un coup de chaleur.
  • J’arrive répond l’enfant, jetant un dernier coup d’œil vers la lisière du jardin où Marie a disparu.

Une colombe s’envole du grand pin dans un fouillis d’aiguilles, elle tourne un instant au-dessus de la tête de l’enfant, secouant ses ailes, et laisse tomber un peu de duvet dans ses cheveux. L’enfant lui tend la main, l’oiseau blanc s’y pose un court instant puis s’envole droit vers le ciel.

L’enfant éclate de rire et lui crie :

  • Reviens oiseau, tu voles plus vite que le vent. Reviens me voir, je t’attends !

Sa mère est déjà sur le perron de la maison. L’enfant la rejoint en courant, serrant le petit duvet blanc contre son cœur. Elle saute dans la pénombre du corridor comme elle plongeait dans la rivière. Elle préfère le parfum du vent aux relents de moisi qui règnent ici. Elle porte à ses narines son nouveau trésor comme si elle voulait qu’il la protège de cette odeur désagréable, puis sourit, soudain apaisée.

Sa petite plume blanche exhale une fragrance de jasmin.

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                                                                               Texte et photo M. Christine Grimard

La ronde de Juin : Parfums

Le 15  juin 2017, la ronde autour des parfums.

Participant pour la troisième fois à la ronde à la demande de Dominique Autrou,  je remercie tous les participants de leur partages amicaux et vous rappelle le principe retranscris ci-dessous depuis le blog de Dominique:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite.

Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

J’ai le grand plaisir d’accueillir Franck (à l’envi) et mon texte est publié chez Guy (Emaux et gemmes des mots que j’aime )

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, dont le thème du mois est : «Parfum».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Bonne lecture à tous au fil de la ronde !
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Le parfum de Sainte Marthe

Le parfum est ce qui reste de la course des odeurs. Une empreinte discrète, un souvenir patient qui réveille, en une fraction de seconde, une foule d’images tapies dans le grenier du cerveau. La cage d’escalier aux murs de crépi beige part du sous-sol et monte, par paliers ajourés, jusqu’au quatrième étage. Durant cette ascension, l’odeur m’attend à chaque palier. Des molécules libérées par de pauvres fleurs séchées dans les talus plus bas, mêlées aux odeurs d’une savonnerie proche, montent à ma rencontre sous l’effet de la chaleur accablante. L’émulsion prégnante des odeurs surchauffées est venue tapisser pour toujours un recoin de ma grotte limbique et, chaque fois que je suis retourné dans cette cage d’escalier, ranimer la cascade d’images initiées dans cet immeuble modeste de la SNCF, chemin de Sainte Marthe, dans la banlieue nord de Marseille où vivait mon grand-père.

Ascension longue et prometteuse, famille à la queue leu leu, dans un dernier effort après la longue route, le départ la veille au soir et l’arrivée en fin de matinée sous un soleil accablant. A chaque étage, une courte halte, un léger vertige, un autre encouragement. L’arrivée enfin au plus haut, l’escalier terminé par un muret et sa grille peinte en vert foncé au-dessus de laquelle on se penche pour regarder le talus sec, en bas. Les portes des appartements, quatre par étage, celui en face de la sortie de l’escalier des Taddéi qu’il faudra aller visiter vite, aller au fond du couloir sombre boire une limonade Pschitt, assis sur la chaise en lino tressé dans la cuisine aux volets tirés, sans trop faire de bruit pour ne pas réveiller la petite fille qui dort et qui est anormale, et « peuchère qu’il a grandit !… reprend de la limonade mon chéri, alors tu es venu voir ton pépé ? ». La sonnette, l’attente devant la porte close, à l’affût du mouvement dans l’appartement, le bruit des verrous qu’on active et enfin le sourire large et les exclamations et les embrassades, le contact humide des joues en sueur déjà, la chemisette en synthétique beige aussi sur le maillot de corps en coton ajouré, le short et les sandales, la peau blanche des cuisses, le vieux corps que l’on suit, dans la pénombre d’une cage aux volets fermés et aux fenêtres ouvertes pour créer le moindre courant d’air au prix du vacarme incessant du trafic qui envahit l’espace saturé, asphyxiant malgré les efforts futiles du ventilateur qui ne brasse qu’un air chaud en tranches lourdes. Intérieur de blockhaus sombre exposé aux radiations brûlantes d’un extérieur blanc de fournaise, un décor en noir et blanc camusien.

En veuf professionnel, tout est à sa place, briqué comme un sou neuf, la vieille gazinière à l’émail immaculé, le coca glaçons en grands verres en plastique transparent ; sur l’étagère, au-dessus de l’évier, le pot à eau en forme de visage grotesque dont j’évite de croiser le regard moqueur, la télé enfin qui trône en face du canapé-lit et du fauteuil inclinable, séparés de l’écran par le lac réfléchissant du plateau de la table à manger. L’unique chambre au grand lit est occupée entièrement par une immense armoire en lamellé collé vernie et il faut se faufiler pour accéder à la porte fenêtre ouverte sur des volets en fer toujours fermés donnant sur un petit balcon poussiéreux. Au mur, la reproduction d’un visage torturé d’après Greuze, intitulé l’esclave, exécutée au crayon par le fils ainé, l’oncle, quand il était adolescent. Il y a aussi, dans le couloir, la porte des WC, cagibi surchargé dont la chasse d’eau est une chaînette que l’on tire au dernier moment, la main déjà sur le loquet de la porte pour s’enfuir avant qu’elle ne déclenche la cataracte bruyante venue du réservoir en fonte accroché au-dessus de la cuvette. Derrière la cuvette, il y a le trésor. A chaque visite, ma soeur demande la permission de l’extraire de sa cache et de vider, sur la table, le contenu du baril de lessive en plastique si pesant que j’ai du mal à porter. Et c’est une à une que l’on extrait du goulot étroit les pièces en argent de 5 francs accumulées au fil des ans, que l’on empile en paquets de 10 sur la nappe qui protège la table à manger depuis que nous sommes arrivés. Ce trésor gigantesque disparu dans l’héritage dont il ne reste que le parfum de fleur séchée et de savon de la cage d’escalier extérieur du petit immeuble de la SNCF, chemin de Sainte Marthe dans les quartiers nord de Marseille.

texte Franck Bladou

Underground 9: L’histoire de Nicolas

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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Photo M.Christine Grimard

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Nicolas se dépêche de rentrer. Les jours sont encore courts et la fraîcheur de mars s’accroche aux ruelles. Il frissonne en passant à l’ombre des tourelles de l’évêché, pourtant il y a un beau soleil sur la place de la basilique. Il a toujours une appréhension lorsqu’il passe par ici, incompréhensible. Il lève les yeux vers les chiens assis qui habillent le toit. Les fenêtres sont condamnées depuis longtemps, il se demande ce qu’il peut bien y avoir dans ces greniers. Il aimerait bien visiter ces bâtiments un jour et voir la ville de là-haut. Il imagine les bâtisseurs du moyen-âge qui ont sculpté ces dentelles de pierre et les admire.

  • Quels artistes ! dit-il tout haut.

Derrière lui, un passant lève la tête suivant son regard et lui répond :

  • Vous ne croyez pas si bien dire. Les pierres sont comme au premier jour, et ils peuvent être fiers de leur travail !

Nicolas se retourne, dévisage l’homme. Il ne l’a jamais vu dans le quartier, à cette époque de l’année il y a peu de touristes. Il est vêtu sobrement d’une ample veste de toile et d’une houppelande qui le couvre des pieds à la tête. Une barbe grise lui mange le visage lui donnant un air de patriarche. Nicolas est impressionné par l’énergie qui habite son regard.

  • Vous semblez savoir de quoi vous parlez, lui répond Nicolas.
  • C’est mon métier, réplique l’homme, le regard embué, ou plutôt c’était ma vie…
  • Je ne voulais pas vous chagriner, murmure Nicolas soudain gêné. J’admire ces bâtiments chaque soir en rentrant chez moi, ajoute-t-il vivement pour faire diversion. Parfois, au couchant, les reflets qui éclairent les volutes de la corniche semblent venir de l’intérieur de la pierre. Je me suis toujours demandé comment ils avaient pu faire pour tailler tous ces détails à une époque où ils n’avaient rien !
  • En effet, répond l’homme enfin souriant, juste une belle force physique, quelques ciseaux et beaucoup de talent !
  • Oui, comme vous dites, beaucoup de talent… Nicolas hoche la tête. Ce minutieux travail de la pierre est très impressionnant.

 

Photo M.Christine Grimard

L’homme lui explique en quelques phrases, la signification des détails de la corniche. Il lui montre les symboles découpés à contre-jour et lui fait découvrir le vrai visage des gargouilles, lui narrant l’histoire de chacune. Nicolas est ravi, le soleil éclaire le fronton, faisant briller les sculptures. Il ne les a jamais détaillées aussi précisément auparavant. Le soleil descendant sur l’horizon les éclaire une à une, comme si elles se plaçaient volontairement sous le projecteur. C’est idiot mais il lui semble qu’elles apprécient que l’on parle d’elles.

  • On les croirait vivantes, dit-il en riant. On dirait qu’elles sourient quand vous parlez d’elle.
  • Elles sont là depuis si longtemps qu’elles ont appris le langage des hommes, à n’en pas douter, répond l’homme en éclatant de rire. N’est-ce pas mes belles ?

Nicolas jurerait avoir entendu un ricanement provenir du fronton en réponse à la question. Il jette un coup d’œil à l’homme qui le regarde en souriant.

  • Les apparences sont parfois trompeuses, mon jeune ami. Mais ne craignez rien, elles sont solidement arrimées depuis mille ans et ne vont pas venir se poser sur votre épaule. Vous avez vu trop de films. Venez plutôt avec moi voir l’horloge, au lieu de vous imaginer je ne sais quoi. Elle est si belle, dit-il en prenant le bras de Nicolas et en l’entrainant vers le parvis de la basilique.

Il gravit les marches d’un pas étonnamment léger eu égard à son âge. Nicolas le suit de plus en plus intrigué. Il lui montre du doigt une horloge enluminée d’or, sertie de pierres taillées. Elle repose sur quatre stèles soutenues par des personnages bibliques stylisés.

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Photo M.Christine Grimard

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  • Ces personnages représentent les évangélistes, explique l’homme, mais comme nous n’avions jamais vu leurs visages, nous avons pris l’équipe des sculpteurs comme modèles.
  • Comment le savez-vous ? demande Nicolas, la basilique a plus de mille ans !
  • Cela me semble évident, réplique l’homme en baissant les yeux. Il fallait bien se baser sur des visages connus. Simple déduction.

Nicolas avance au plus près de la façade pour détailler les visages en question. Le personnage de droite l’intrigue particulièrement. Le visage encadré d’une cape lui semble familier.

  • Savez-vous qui est celui qui est le plus à droite, demande-t-il à l’homme.
  • Il s’appelait Nicolas répond l’homme, comme vous et moi. C’est un prénom très ancien, savez-vous ?
  • Oui, je sais… répond Nicolas en se tournant vers l’homme à la houppelande. Comment connaissez-vous mon prénom ?
  • Je l’ai vu sur votre sac, cela m’a frappé parce que c’est aussi le mien. Je dois vous laisser maintenant, dit l’homme coupant toute discussion d’un geste de la main. Vous devriez visiter la basilique à vos moments perdus et regarder chaque statue en détail, ce sont des œuvres d’art. Cela plairait beaucoup aux hommes qui l’ont bâtie de savoir que des jeunes d’aujourd’hui apprécient encore leurs œuvres. Si vous avez d’autres questions techniques, je vous aiderai volontiers, cela me rappellera le temps lointain de ma jeunesse. J’habite là-haut, mais je descendrai lorsque je vous verrai en bas. A bientôt jeune Nicolas. Votre air intrigué m’amuse beaucoup, je me ferai un plaisir d’éclairer votre lanterne.

Sur ces dernières paroles, il lui tourne le dos se dirigeant vers la tour de l’évêché en éclatant d’un rire tonitruant.

Nicolas le regarde s’éloigner en silence.

Arrivé près de la porte, l’homme se retourne vers lui, le salue de la main, la tête à moitié dissimulée par sa cape.

Nicolas lève la main pour lui rendre son salut, mais suspend son geste devant l’évidence qui lui a échappé jusque là.

Ce visage, ce regard…

C’est celui de l’évangéliste de pierre.

 

Texte et photos M. Christine Grimard

Photos  de la Basilique St Jean de LYON

 

Underground 8 : L’histoire de Luc

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

*

 

(Une fois n’est pas coutume, ce texte m’a été inspiré par le dernier billet de Jean-Paul Gallibert qui anime le blog EXISTENCE !

Qu’il en soit grandement remercié !)

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Photo M. Christine Grimard

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Luc rassemble ses outils, il lui manque son sécateur. Il a dû tomber quand il a escaladé le mur de la terrasse pour tailler ce lierre qui envahit tout. Ces vieilles demeures, aux rambardes pleines de ronces, il en a assez. Il faut bien prendre le travail là où il est, mais parfois il préférerait faire de la tonte au kilomètre plutôt que ce débroussaillage de parcs ancestraux laissés à l’abandon. Les propriétaires reviennent une fois l’an et il faut qu’à leur arrivée tout soit impeccable. L’équipe de nettoyage s’affaire dans les salons, les jardiniers ont trois jours pour finir de remettre le parc en état.

Luc jette un coup d’œil vers le balcon du premier. Lina secoue les tentures puis les étend sur la rambarde les unes sur les autres. Elles paraissent très lourdes mais elle garde la cadence. Elle semble pourtant si frêle. Luc voudrait pouvoir l’aider. Lui et Lina se connaissent depuis toujours, ils étaient à l’école ensemble. Il ne pensait pas qu’un jour…

Il est bien placé pour savoir qu’elle est volontaire et ne lâche jamais rien. Elle n’acceptera pas son aide même si sa vie en dépendait. Sa petite taille lui joue parfois des tours, elle disparaît totalement derrière un monceau de linge. Tant pis, il va l’aider quand même, de tout manière il a fini ici. Le lierre attendra, finalement la rambarde est plus jolie comme ça. Il caresse les feuilles de lierre qui semblent frissonner sous la paume de sa main. Il n’y a pourtant pas le moindre filet de vent. Il sourit à l’idée que le lierre apprécie sans doute le fait qu’il lui épargne le feu du sécateur.

Il grimpe le long de la façade, jusqu’au balcon et saute sur le seuil au moment où Lina ressort de la chambre avec un couvre-lit plus gros qu’elle. Essoufflée, transpirant à grosses gouttes, elle pousse un cri en voyant Luc atterrir devant elle.

  • Oh, tu m’as fait peur !
  • Attends, je vais t’aider, dit Luc en empoignant l’étoffe.
  • Je ne suis pas fatiguée, réplique Lina, les joues écarlates.
  • Je sais, répond Luc. Ça m’amuse !

Lina le regarde soulever la lourde pièce de tissu comme un fétu de paille et l’étendre sur la rambarde du balcon sans aucun effort apparent. Les mains sur les hanches, elle reprend son souffle et ébauche un sourire.

  • Tu vas me dire que tu passais là par hasard…
  • C’est ça ! Je me suis dit que la vue d’ici devait être agréable et je suis monté voir.

Elle hoche la tête, soulagée malgré elle.

  • Très bien ! alors puisque tu passais par-là, viens donc m’aider pour la seconde chambre, les rideaux sont encore plus lourds.

Elle l’entraîne à sa suite en riant. Luc, soulagé qu’elle n’ait pas ronchonné, lui emboîte le pas. Elle doit être épuisée pour accepter son aide sans broncher, cela ne lui ressemble pas. Il la regarde en coin, lui trouve les yeux brillants et le teint pâle. Elle a peut-être un peu de fièvre.

  • Tu as pleuré ? demande -t-il en hésitant.
  • Non, pourquoi tu dis ça ? réplique-t-elle les sourcils froncés.
  • Je ne sais pas, tu as l’air fatiguée et tu as les yeux brillants, regarde-toi. Répond Luc en lui montrant le miroir au-dessus de la cheminée.

Lina se retourne vers le miroir, examine son visage. C’est vrai qu’elle n’a pas bonne mine. Maintenant qu’elle y pense, elle se sent écœurée. Elle regarde Luc à la dérobée, il ne faut pas qu’il se doute… Elle secoue les épaules, autant ne pas y penser, il y a encore du travail.

Son regard est attiré par deux masques de carnaval posés sur le manteau de la cheminée. Ils sont magnifiques, de style vénitien. Elle n’en n’a jamais vu d’aussi beaux auparavant.

  • Regarde dit-elle à Luc, tu as vu ces masques, ils sont magnifiques !

Luc s’approche, prend un masque dans chaque main, en approche un de son visage et tend l’autre à Lina.

  • Ne touche à rien, s’insurge Lina. Ils doivent avoir beaucoup de valeur, ils ont l’air très anciens !
  • Essayons-les une seconde, réplique Luc. On ne va pas les faire fondre. J’aimerais te voir avec. Sur toi, il sera encore plus beau.

Lina sourit et se laisse prendre au jeu. Elle rassemble ses longs cheveux en un chignon torsadé et enfile le masque en bloquant le ruban dans ses cheveux. Elle fixe le miroir, éblouie par sa propre image. Derrière elle, le reflet du visage souriant de Luc la remplit de sérénité. Il pose le masque sur son visage, et elle ne voit plus que son doux regard sur elle. Un rayon de soleil traversant la fenêtre de la chambre vient frapper le miroir, les éblouissant. Ils clignent des paupières. Lina ferme les yeux, un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

*

Héléna se dépêche de mettre les dernières touches à sa tenue de bal, quelques rubans de dentelles dans sa coiffure, quelques perles dans les torsades de ses cheveux, un peu de poudre sur les joues, un peu de parfum au creux de ses poignets. Le corset la serre plus que de raison, elle ne pourra pas rester longtemps sans respirer de la sorte. Il faudra bien qu’elle fasse bonne figure pourtant, personne ne doit savoir, pas même Lucas. C’est son secret. Elle le gardera autant qu’elle pourra. Il ne faut pas que l’on remarque sa pâleur ni son regard brillant.

Elle est presque prête, il ne manque que son masque. Il est posé sur le rebord de la cheminée, semblant la fixer de son regard vide. Elle le saisit d’une main tremblante, il va l’aider à cacher ce qui la tourmente. Lucas la reconnaîtra puisqu’il portera le même, et la musique les emportera jusqu’au bout de la nuit. Ils pourront enfin oublier les fâcheux et les jaloux et partager quelques instants de douceur à l’abri des regards. Ce soir derrière les masques, tout est permis.

Elle sort sur le palier, s’approche de la rambarde du grand salon. Lucas est en bas parmi les invités qui se pressent autour du buffet. Il porte le masque jumeau du sien, lève les yeux vers elle et sourit imperceptiblement. Elle aime tant ce sourire. Elle pose le masque sur son visage et noue le ruban sur les boucles de son chignon avant de descendre le grand escalier.

Elle s’approche de la première marche lorsqu’un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol, en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

*

Lina ouvre les yeux. La lumière est éblouissante. Elle porte la main à son front douloureux mais ne rencontre qu’une surface froide. Un visage flou flotte au-dessus d’elle. L’image s’éclaircit peu à peu, elle reconnaît son masque jumeau. Elle lève la main vers lui, caresse la cire du masque, puis les cheveux de l’homme qui la regarde avec tant d’inquiétude.

  • Héléna, que t’arrive-t-il ? dit l’homme, les sourcils froncés, le regard brûlant sous son masque.

Elle veut le rassurer :

  • Ne t’inquiète pas Lucas, je n’ai rien. Un petit vertige c’est tout. Tout va bien. Aide-moi à me relever. Il ne faut pas faire attendre les invités. Le bal doit avoir débuté.

Luc pâlit et retire son masque pour mieux la voir. Elle semble si frêle, si fragile, recroquevillée sur elle-même avec ce masque qui lui mange le regard. Elle semble sortir d’un cauchemar.

  • Tu crois que tu peux te lever ? Il faudrait peut-être t’allonger un moment, Lina. Tu es si pâle, répond Luc.
  • Je ne peux pas, ils attendent que je rejoigne les invités pour ouvrir le bal. Lucas, aide-moi à arranger ma robe et je vais descendre au petit salon. Reste dans la grande salle il ne faut pas qu’ils nous voient ensemble pour le moment. Je te retrouverai dans la bibliothèque après la collation, j’ai besoin de te parler.
  • Pourquoi m’appelle-tu Lucas ? répond Luc et de quel bal s’agit-il ? Je ne savais pas qu’il y aurait un bal.

Lina le regarde, interdite. A-t-il perdu la raison ?

Son visage était un peu différent dans ses souvenirs. Il faut dire qu’elle ne l’a pas vu depuis plusieurs semaines et ce bal était l’occasion de les réunir de nouveau en toute discrétion parmi la foule. Une chance pour elle de pouvoir lui révéler son lourd secret. Elle ne comprend pas sa question. Elle a tellement mal à la tête…

Elle tente de se lever mais une violente douleur lui déchire les entrailles. Elle se recroqueville sur elle-même en se tenant le ventre. La nausée la reprend. Elle est secouée de spasmes qu’elle tente d’apaiser en respirant à fond. Enfin, les choses se calment, elle reprend un peu de couleur. S’appuyant sur le bras de Luc, elle se lève et se traîne jusqu’au fauteuil le plus proche.

  • Que t’arrive-t-il insiste Luc. Dis-moi, je m’inquiète pour toi, Lina. Pourquoi as-tu besoin de me parler ?
  • Il s’agit de notre avenir mais je ne peux te parler au milieu de tous les invités. Je te verrai plus tard Lucas, répond Lina en tentant de se lever. Il faut que je les rejoigne.
  • Mais enfin, Lina. Il n’y a aucun invité, regarde autour de toi. Nous sommes seuls, s’insurge Luc. Réveille-toi. Tu es en plein délire !
  • Pourquoi m’appelle-tu Lina depuis tout à l’heure ? Tu ne te souviens plus de mon prénom ? Tu exagères, nous ne nous sommes pas vus depuis quelques semaines seulement. Mon prénom est Héléna !

Aide-moi à arranger les rubans de ma robe, ils sont tout froissés, dit-elle en lissant les jambes de son jean de la paume de ses mains. Ce corset me serre tellement !

Luc, de plus en plus inquiet, ne sait plus que faire. Elle semble perdue dans son rêve, pose la main sur son visage et soupire :

  • Lucas, j’ai tellement mal à la tête, ce masque m’étouffe …

Luc tente de lui retirer le masque, mais n’y parvient pas. C’est comme s’il s’accrochait à son visage…

Il détache le ruban qui enserre ses cheveux et tire sur le masque, qui résiste de nouveau. Lina suffoque, les yeux injectés de sang. Luc tire plus fort, en vain. Lina ferme les yeux et tombe en arrière. Luc, effrayé par la pâleur mortuaire de ce masque privé de regard, hurle son nom.

  • Lina, Lina, respire ! Regarde-moi Lina. Réveille-toi. C’est moi, Luc. Lâche-la, toi, sale masque de carnaval !

Luc tire de toutes ses forces sur le masque mais rien ne se passe. Il ne sait plus quoi faire. Horrifié, il reste pétrifié en voyant un rictus se dessiner imperceptiblement sur les lèvres exsangues du visage de cire. Puis, les orbites laissent apparaître deux pupilles noires dilatées. Luc, bien qu’intimidé par ce regard monstrueux, ne lâche pas prise. L’autre éclate d’un rire démoniaque, tandis que Lina gémit sous le masque. Cette plainte, insupportable pour Luc, le transcende. Il tente de glisser le pouce entre la cire et le visage de Lina, mais l’autre resserre son étreinte. Le regard monstrueux balaye la pièce et se pose sur le second masque que Luc a posé sur le parquet. Il le fixe intensément, semblant vouloir lui transmettre son énergie vitale. Luc croise ce regard et comprend que le salut est là.

Il se précipite sur le second masque, prend son élan et saute à pieds joints sur le visage de cire, le faisant éclater en mille fragments informes. Immédiatement, un cri déchirant s’échappe des lèvres du monstre. Luc empoigne le masque pour l’arracher du visage de Lina, mais ne rencontre plus aucune résistance. Il jette le masque sur le parquet et l’écrase comme le premier.

Lina ouvre les yeux, un peu désorientée, Luc l’aide à se redresser.

  • Assieds-toi, tu as eu un léger malaise mais ça va aller maintenant.
  • Que s’est-il passé, demande-t-elle en jetant un coup d’œil autour d’elle.

Découvrant le désordre de la pièce, elle se lève d’un bond, furieuse contre Luc.

  • Qu’as-tu fait ? Il va falloir que je nettoie toute la chambre, regarde ça, cette farine partout sur le parquet !
  • Cette farine, c’est de la cire, répond Luc. Un trop plein de cire sur un parquet, c’est normal, il n’y a qu’à l’aspirer dit-il.

Joignant le geste à la parole, il met l’aspirateur en marche et aspire le tas de cire.

  • Voilà une bonne chose de faite, dit-il rayonnant en se tournant vers Lina. Aller, secouons les rideaux, puis on ira manger. Les émotions ça creuse !
  • Mais de quoi parles-tu ? Demande Lina. J’ai mal à la tête, il me semble que j’ai raté un épisode. Que faisions-nous avant que je…
  • Tu es tombée et tu t’es légèrement assommée, répond Luc, parce que tu es épuisée par ce travail. Je vais t’aider à finir cette pièce et tu iras te reposer un peu.
  • Il me semble que j’ai rêvé, poursuit Lina, perdue dans ses pensées. Je devais te dire quelque chose de très important, mais je ne souviens pas quoi. Il y avait une très belle femme, à la mode du grand siècle. Elle voulait que je garde son secret, mais je ne me souviens plus de quoi il s’agissait. La seule chose qui me revient c’est son prénom, Héléna je crois…
  • N’y pense plus, la coupe Luc, en la serrant dans ses bras. Je ne veux plus que tu penses à cette histoire. Allons, on va sortir d’ici et aller prendre l’air. On finira plus tard. N’y pense plus, viens avec moi.

Il l’attire rapidement vers la porte, ne voulant pas rester une minute de plus dans cette pièce. Il faut qu’il l’emmène loin de cette maison de fous. Elle le suit docilement jusqu’à la porte de la chambre, mais avant de passer le seuil, le regard dans le vide, elle se retourne et lui dit :

  • Attends, Lucas, je crois que j’ai oublié quelque chose…
  • Non, crie-t-il ! On sort d’ici immédiatement !

Il la tire dans le couloir et claque la porte de la chambre au moment où une longue plainte s’élève derrière eux. Ils descendent le grand escalier en courant et sortent sur le perron à l’instant où la fenêtre de la chambre du premier étage vole en éclat, répandant des milliers de petits bouts de verre sur la terrasse.

  • Ne restons pas là, dit Luc, en prenant la main de Lina.
  • C’est fini, répond-t-elle en souriant. Je crois qu’ils sont partis, maintenant. Regarde…

Elle lui montre le ciel où le soleil couchant dessine des volutes écarlates. Un arc-en-ciel s’élève au-dessus de la colline barrant l’horizon. Lina se serre contre Luc et dépose un baiser sur sa joue. Il la regarde, interdit tandis qu’elle poursuit :

  • J’ai un secret à te confier…

texte et photo M. Christine Grimard