La ronde de juin : Parfums (2)

Pour ceux qui n’auraient pas lu mon texte paru dans le cadre de « La ronde » sur les parfums, je le publie de nouveau ce jour.

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Un Parfum d’autrefois

Encore un matin sans saveur. Un matin de plus, celui d’un jour semblable à tous les autres. Marie ne les compte plus, c’est inutile. Au début, c’était un jeu que d’aligner les zéros, puis elle a cessé de trouver cela drôle. Les calculs, ça n’a jamais été sa tasse de thé.

En parlant de thé, elle cherche dans sa mémoire le nom de celui qui a sa préférence, mais ne se souvient que de sa saveur particulière presque musquée, celle de l’alliance de la puissance de la bergamote à la fulgurance du Chine noir. Comme l’appelait-on déjà ? Earl Grey, je crois. Peu importe son nom, ce matin elle n’en n’a pas besoin. Elle part à la chasse aux parfums de son jardin.
Le soleil est déjà haut prêt à brûler tout sur son passage, lorsqu’elle sort sur la terrasse. Peu importe, elle ne craint plus la chaleur.

Elle imagine que les roses exhalent déjà leur fragrance sucrée. Cette année, leurs effluves sont probablement exceptionnels, au vu de la multitude d’abeilles qui les colonise dès l’aube. Elle s’approche pleine d’espoir d’en goûter enfin le fumet. Mais comme toujours, elle ne sent rien.

Dépitée, elle se dirige vers la tonnelle couverte de glycines. Elles sont si belles ce matin, couvertes de grappes blanches et mauves. Leur bouquet doit être à la hauteur de leur beauté. A contre-jour, elles semblent se noyer dans l’infini du ciel, leur blancheur transparente disparaissant sous les vagues azurées. Elle imagine si fort leur arôme à mi-chemin entre celui de la violette et celui de la mûre, entre miel et guimauve, qu’elle croit presque le percevoir. Comme il serait bon d’y goûter encore une fois…

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photo M.Christine Grimard

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L’enfant sort dans le jardin. Elle suit le vol d’un papillon et trébuche dans le massif de rhododendrons laissant tomber sa poupée. Sa mère se précipite pour l’aider, inquiète qu’elle ne se soit blessée. L’enfant éclate de rire en voyant le papillon se poser sur le nez de sa mère. Elle le chasse d’un geste.

L’insecte volète autour des fleurs de valériane puis se pose dans les cheveux nattés de Marie. L’enfant le suit en sautillant, se plante devant elle, lui sourit et murmure, l’index posé sur les lèvres :

  • Ne bouge pas, Madame, tu vas le faire partir !

Le papillon bat lentement des ailes en vol stationnaire. Marie lui tend la main pour qu’il se pose un instant sur l’ongle de son pouce. Il s’envole jusqu’au front de l’enfant qui éclate de rire et dit :

  • Tu vois Madame, il aime ton parfum, et aussi le mien.
  • C’est parce que tu es belle comme une fleur répond Marie. Quel est ton parfum ?
  • Je ne sais pas, répond l’enfant en se tournant vers sa mère. Maman, c’est quoi le nom de mon parfum.
  • Pourquoi me demandes-tu ça ? Dit la mère. Ton parfum, c’est le jasmin.
  • Du jasmin ! Tu connais le jasmin, Madame ? Demande l’enfant à Marie.
  • Oui, je connais très bien l’odeur du jasmin. Mon parfum aussi était celui du jasmin… répond Marie soudain nostalgique.
  • Tu n’en n’as pas mis ce matin, dit l’enfant en s’approchant d’elle. Tu ne sens rien d’autre que l’odeur du vent.

Marie sourit devant l’insistance familière de l’enfant, mais reste silencieuse. La mère s’approche, le regard inquiet :

  • A qui parles-tu ma Poussinette, au joli papillon ?
  • Mais non, maman, à la belle dame qui est là, répond l’enfant en pointant son doigt vers Marie. Elle a mis le parfum du vent dans ses cheveux. J’aime bien le parfum du vent, maman. Tu mettras le parfum du vent dans mes cheveux ? Je voudrais être aussi belle qu’elle.

La mère suit le geste de l’enfant, mais ne voit rien. Elle sourit, fière que sa petite ait autant d’imagination malgré son jeune âge.

  • J’essaierai de trouver le parfum du vent pour tes cheveux, ma puce, répond la mère. Allons, il faut rentrer goûter maintenant. Ton amie imaginaire peut venir avec nous si elle veut.

L’enfant éclate de rire et prenant la main de Marie dans la sienne, lui dit :

  • Viens avec nous, il y a des beignets à la framboise au goûter. C’est très bon tu verras. Il faut te réchauffer, ta main est toute froide.

Marie lui sourit tendrement, dépose un baiser sur la petite main qui tient la sienne, et répond :

  • Je ne peux vous suivre, mon enfant. Je dois rentrer chez moi, mais c’est très gentil. Remercie ta maman, et dis-lui qu’elle garde le parfum du jasmin pour tes cheveux. Il te va très bien, les papillons le préfèrent à celui du vent. Surtout profite bien des fragrances du jardin, chaque jour que Dieu te donne. Moi, j’ai oublié comment on fait pour les sentir et cela me manque tant…
  • Attends, dis l’enfant, je vais te donner quelque chose pour l’emporter chez toi.

L’enfant fouille dans la poche de son tablier, en sort une plume de colombe et la pose délicatement dans la main de Marie. Le vent soulève légèrement le fin duvet. Marie s’en empare, en caresse la joue de l’enfant, puis s’éloigne en serrant son présent contre son cœur.

L’enfant lui fait un signe de la main tandis que sa mère s’écrie :

  • Tu as vu ma fille, le vent est venu te caresser la joue avec ta petite plume fétiche et il l’emporte avec lui maintenant !

L’enfant hoche la tête, pose un baiser sur la joue de sa mère, lui souriant d’un air navré. Décidément, les grandes personnes ne comprennent pas grand-chose à la vie, pense-t-elle. Inutile d’essayer de leur expliquer, il y a des choses qu’il vaut mieux garder pour soi. Elle suit des yeux la silhouette de Marie qui disparaît derrière les taupières bornant le jardin. Plus tard, elle aimerait lui ressembler, être belle comme elle et aussi légère que le vent.

  • Le soleil est au zénith. Il faut rentrer maintenant, dit sa mère, tu vas prendre un coup de chaleur.
  • J’arrive répond l’enfant, jetant un dernier coup d’œil vers la lisière du jardin où Marie a disparu.

Une colombe s’envole du grand pin dans un fouillis d’aiguilles, elle tourne un instant au-dessus de la tête de l’enfant, secouant ses ailes, et laisse tomber un peu de duvet dans ses cheveux. L’enfant lui tend la main, l’oiseau blanc s’y pose un court instant puis s’envole droit vers le ciel.

L’enfant éclate de rire et lui crie :

  • Reviens oiseau, tu voles plus vite que le vent. Reviens me voir, je t’attends !

Sa mère est déjà sur le perron de la maison. L’enfant la rejoint en courant, serrant le petit duvet blanc contre son cœur. Elle saute dans la pénombre du corridor comme elle plongeait dans la rivière. Elle préfère le parfum du vent aux relents de moisi qui règnent ici. Elle porte à ses narines son nouveau trésor comme si elle voulait qu’il la protège de cette odeur désagréable, puis sourit, soudain apaisée.

Sa petite plume blanche exhale une fragrance de jasmin.

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                                                                               Texte et photo M. Christine Grimard

La ronde de Juin : Parfums

Le 15  juin 2017, la ronde autour des parfums.

Participant pour la troisième fois à la ronde à la demande de Dominique Autrou,  je remercie tous les participants de leur partages amicaux et vous rappelle le principe retranscris ci-dessous depuis le blog de Dominique:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite.

Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

J’ai le grand plaisir d’accueillir Franck (à l’envi) et mon texte est publié chez Guy (Emaux et gemmes des mots que j’aime )

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, dont le thème du mois est : «Parfum».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Bonne lecture à tous au fil de la ronde !
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Le parfum de Sainte Marthe

Le parfum est ce qui reste de la course des odeurs. Une empreinte discrète, un souvenir patient qui réveille, en une fraction de seconde, une foule d’images tapies dans le grenier du cerveau. La cage d’escalier aux murs de crépi beige part du sous-sol et monte, par paliers ajourés, jusqu’au quatrième étage. Durant cette ascension, l’odeur m’attend à chaque palier. Des molécules libérées par de pauvres fleurs séchées dans les talus plus bas, mêlées aux odeurs d’une savonnerie proche, montent à ma rencontre sous l’effet de la chaleur accablante. L’émulsion prégnante des odeurs surchauffées est venue tapisser pour toujours un recoin de ma grotte limbique et, chaque fois que je suis retourné dans cette cage d’escalier, ranimer la cascade d’images initiées dans cet immeuble modeste de la SNCF, chemin de Sainte Marthe, dans la banlieue nord de Marseille où vivait mon grand-père.

Ascension longue et prometteuse, famille à la queue leu leu, dans un dernier effort après la longue route, le départ la veille au soir et l’arrivée en fin de matinée sous un soleil accablant. A chaque étage, une courte halte, un léger vertige, un autre encouragement. L’arrivée enfin au plus haut, l’escalier terminé par un muret et sa grille peinte en vert foncé au-dessus de laquelle on se penche pour regarder le talus sec, en bas. Les portes des appartements, quatre par étage, celui en face de la sortie de l’escalier des Taddéi qu’il faudra aller visiter vite, aller au fond du couloir sombre boire une limonade Pschitt, assis sur la chaise en lino tressé dans la cuisine aux volets tirés, sans trop faire de bruit pour ne pas réveiller la petite fille qui dort et qui est anormale, et « peuchère qu’il a grandit !… reprend de la limonade mon chéri, alors tu es venu voir ton pépé ? ». La sonnette, l’attente devant la porte close, à l’affût du mouvement dans l’appartement, le bruit des verrous qu’on active et enfin le sourire large et les exclamations et les embrassades, le contact humide des joues en sueur déjà, la chemisette en synthétique beige aussi sur le maillot de corps en coton ajouré, le short et les sandales, la peau blanche des cuisses, le vieux corps que l’on suit, dans la pénombre d’une cage aux volets fermés et aux fenêtres ouvertes pour créer le moindre courant d’air au prix du vacarme incessant du trafic qui envahit l’espace saturé, asphyxiant malgré les efforts futiles du ventilateur qui ne brasse qu’un air chaud en tranches lourdes. Intérieur de blockhaus sombre exposé aux radiations brûlantes d’un extérieur blanc de fournaise, un décor en noir et blanc camusien.

En veuf professionnel, tout est à sa place, briqué comme un sou neuf, la vieille gazinière à l’émail immaculé, le coca glaçons en grands verres en plastique transparent ; sur l’étagère, au-dessus de l’évier, le pot à eau en forme de visage grotesque dont j’évite de croiser le regard moqueur, la télé enfin qui trône en face du canapé-lit et du fauteuil inclinable, séparés de l’écran par le lac réfléchissant du plateau de la table à manger. L’unique chambre au grand lit est occupée entièrement par une immense armoire en lamellé collé vernie et il faut se faufiler pour accéder à la porte fenêtre ouverte sur des volets en fer toujours fermés donnant sur un petit balcon poussiéreux. Au mur, la reproduction d’un visage torturé d’après Greuze, intitulé l’esclave, exécutée au crayon par le fils ainé, l’oncle, quand il était adolescent. Il y a aussi, dans le couloir, la porte des WC, cagibi surchargé dont la chasse d’eau est une chaînette que l’on tire au dernier moment, la main déjà sur le loquet de la porte pour s’enfuir avant qu’elle ne déclenche la cataracte bruyante venue du réservoir en fonte accroché au-dessus de la cuvette. Derrière la cuvette, il y a le trésor. A chaque visite, ma soeur demande la permission de l’extraire de sa cache et de vider, sur la table, le contenu du baril de lessive en plastique si pesant que j’ai du mal à porter. Et c’est une à une que l’on extrait du goulot étroit les pièces en argent de 5 francs accumulées au fil des ans, que l’on empile en paquets de 10 sur la nappe qui protège la table à manger depuis que nous sommes arrivés. Ce trésor gigantesque disparu dans l’héritage dont il ne reste que le parfum de fleur séchée et de savon de la cage d’escalier extérieur du petit immeuble de la SNCF, chemin de Sainte Marthe dans les quartiers nord de Marseille.

texte Franck Bladou

Underground 9: L’histoire de Nicolas

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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Photo M.Christine Grimard

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Nicolas se dépêche de rentrer. Les jours sont encore courts et la fraîcheur de mars s’accroche aux ruelles. Il frissonne en passant à l’ombre des tourelles de l’évêché, pourtant il y a un beau soleil sur la place de la basilique. Il a toujours une appréhension lorsqu’il passe par ici, incompréhensible. Il lève les yeux vers les chiens assis qui habillent le toit. Les fenêtres sont condamnées depuis longtemps, il se demande ce qu’il peut bien y avoir dans ces greniers. Il aimerait bien visiter ces bâtiments un jour et voir la ville de là-haut. Il imagine les bâtisseurs du moyen-âge qui ont sculpté ces dentelles de pierre et les admire.

  • Quels artistes ! dit-il tout haut.

Derrière lui, un passant lève la tête suivant son regard et lui répond :

  • Vous ne croyez pas si bien dire. Les pierres sont comme au premier jour, et ils peuvent être fiers de leur travail !

Nicolas se retourne, dévisage l’homme. Il ne l’a jamais vu dans le quartier, à cette époque de l’année il y a peu de touristes. Il est vêtu sobrement d’une ample veste de toile et d’une houppelande qui le couvre des pieds à la tête. Une barbe grise lui mange le visage lui donnant un air de patriarche. Nicolas est impressionné par l’énergie qui habite son regard.

  • Vous semblez savoir de quoi vous parlez, lui répond Nicolas.
  • C’est mon métier, réplique l’homme, le regard embué, ou plutôt c’était ma vie…
  • Je ne voulais pas vous chagriner, murmure Nicolas soudain gêné. J’admire ces bâtiments chaque soir en rentrant chez moi, ajoute-t-il vivement pour faire diversion. Parfois, au couchant, les reflets qui éclairent les volutes de la corniche semblent venir de l’intérieur de la pierre. Je me suis toujours demandé comment ils avaient pu faire pour tailler tous ces détails à une époque où ils n’avaient rien !
  • En effet, répond l’homme enfin souriant, juste une belle force physique, quelques ciseaux et beaucoup de talent !
  • Oui, comme vous dites, beaucoup de talent… Nicolas hoche la tête. Ce minutieux travail de la pierre est très impressionnant.

 

Photo M.Christine Grimard

L’homme lui explique en quelques phrases, la signification des détails de la corniche. Il lui montre les symboles découpés à contre-jour et lui fait découvrir le vrai visage des gargouilles, lui narrant l’histoire de chacune. Nicolas est ravi, le soleil éclaire le fronton, faisant briller les sculptures. Il ne les a jamais détaillées aussi précisément auparavant. Le soleil descendant sur l’horizon les éclaire une à une, comme si elles se plaçaient volontairement sous le projecteur. C’est idiot mais il lui semble qu’elles apprécient que l’on parle d’elles.

  • On les croirait vivantes, dit-il en riant. On dirait qu’elles sourient quand vous parlez d’elle.
  • Elles sont là depuis si longtemps qu’elles ont appris le langage des hommes, à n’en pas douter, répond l’homme en éclatant de rire. N’est-ce pas mes belles ?

Nicolas jurerait avoir entendu un ricanement provenir du fronton en réponse à la question. Il jette un coup d’œil à l’homme qui le regarde en souriant.

  • Les apparences sont parfois trompeuses, mon jeune ami. Mais ne craignez rien, elles sont solidement arrimées depuis mille ans et ne vont pas venir se poser sur votre épaule. Vous avez vu trop de films. Venez plutôt avec moi voir l’horloge, au lieu de vous imaginer je ne sais quoi. Elle est si belle, dit-il en prenant le bras de Nicolas et en l’entrainant vers le parvis de la basilique.

Il gravit les marches d’un pas étonnamment léger eu égard à son âge. Nicolas le suit de plus en plus intrigué. Il lui montre du doigt une horloge enluminée d’or, sertie de pierres taillées. Elle repose sur quatre stèles soutenues par des personnages bibliques stylisés.

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Photo M.Christine Grimard

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  • Ces personnages représentent les évangélistes, explique l’homme, mais comme nous n’avions jamais vu leurs visages, nous avons pris l’équipe des sculpteurs comme modèles.
  • Comment le savez-vous ? demande Nicolas, la basilique a plus de mille ans !
  • Cela me semble évident, réplique l’homme en baissant les yeux. Il fallait bien se baser sur des visages connus. Simple déduction.

Nicolas avance au plus près de la façade pour détailler les visages en question. Le personnage de droite l’intrigue particulièrement. Le visage encadré d’une cape lui semble familier.

  • Savez-vous qui est celui qui est le plus à droite, demande-t-il à l’homme.
  • Il s’appelait Nicolas répond l’homme, comme vous et moi. C’est un prénom très ancien, savez-vous ?
  • Oui, je sais… répond Nicolas en se tournant vers l’homme à la houppelande. Comment connaissez-vous mon prénom ?
  • Je l’ai vu sur votre sac, cela m’a frappé parce que c’est aussi le mien. Je dois vous laisser maintenant, dit l’homme coupant toute discussion d’un geste de la main. Vous devriez visiter la basilique à vos moments perdus et regarder chaque statue en détail, ce sont des œuvres d’art. Cela plairait beaucoup aux hommes qui l’ont bâtie de savoir que des jeunes d’aujourd’hui apprécient encore leurs œuvres. Si vous avez d’autres questions techniques, je vous aiderai volontiers, cela me rappellera le temps lointain de ma jeunesse. J’habite là-haut, mais je descendrai lorsque je vous verrai en bas. A bientôt jeune Nicolas. Votre air intrigué m’amuse beaucoup, je me ferai un plaisir d’éclairer votre lanterne.

Sur ces dernières paroles, il lui tourne le dos se dirigeant vers la tour de l’évêché en éclatant d’un rire tonitruant.

Nicolas le regarde s’éloigner en silence.

Arrivé près de la porte, l’homme se retourne vers lui, le salue de la main, la tête à moitié dissimulée par sa cape.

Nicolas lève la main pour lui rendre son salut, mais suspend son geste devant l’évidence qui lui a échappé jusque là.

Ce visage, ce regard…

C’est celui de l’évangéliste de pierre.

 

Texte et photos M. Christine Grimard

Photos  de la Basilique St Jean de LYON

 

Underground 8 : L’histoire de Luc

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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(Une fois n’est pas coutume, ce texte m’a été inspiré par le dernier billet de Jean-Paul Gallibert qui anime le blog EXISTENCE !

Qu’il en soit grandement remercié !)

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Photo M. Christine Grimard

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Luc rassemble ses outils, il lui manque son sécateur. Il a dû tomber quand il a escaladé le mur de la terrasse pour tailler ce lierre qui envahit tout. Ces vieilles demeures, aux rambardes pleines de ronces, il en a assez. Il faut bien prendre le travail là où il est, mais parfois il préférerait faire de la tonte au kilomètre plutôt que ce débroussaillage de parcs ancestraux laissés à l’abandon. Les propriétaires reviennent une fois l’an et il faut qu’à leur arrivée tout soit impeccable. L’équipe de nettoyage s’affaire dans les salons, les jardiniers ont trois jours pour finir de remettre le parc en état.

Luc jette un coup d’œil vers le balcon du premier. Lina secoue les tentures puis les étend sur la rambarde les unes sur les autres. Elles paraissent très lourdes mais elle garde la cadence. Elle semble pourtant si frêle. Luc voudrait pouvoir l’aider. Lui et Lina se connaissent depuis toujours, ils étaient à l’école ensemble. Il ne pensait pas qu’un jour…

Il est bien placé pour savoir qu’elle est volontaire et ne lâche jamais rien. Elle n’acceptera pas son aide même si sa vie en dépendait. Sa petite taille lui joue parfois des tours, elle disparaît totalement derrière un monceau de linge. Tant pis, il va l’aider quand même, de tout manière il a fini ici. Le lierre attendra, finalement la rambarde est plus jolie comme ça. Il caresse les feuilles de lierre qui semblent frissonner sous la paume de sa main. Il n’y a pourtant pas le moindre filet de vent. Il sourit à l’idée que le lierre apprécie sans doute le fait qu’il lui épargne le feu du sécateur.

Il grimpe le long de la façade, jusqu’au balcon et saute sur le seuil au moment où Lina ressort de la chambre avec un couvre-lit plus gros qu’elle. Essoufflée, transpirant à grosses gouttes, elle pousse un cri en voyant Luc atterrir devant elle.

  • Oh, tu m’as fait peur !
  • Attends, je vais t’aider, dit Luc en empoignant l’étoffe.
  • Je ne suis pas fatiguée, réplique Lina, les joues écarlates.
  • Je sais, répond Luc. Ça m’amuse !

Lina le regarde soulever la lourde pièce de tissu comme un fétu de paille et l’étendre sur la rambarde du balcon sans aucun effort apparent. Les mains sur les hanches, elle reprend son souffle et ébauche un sourire.

  • Tu vas me dire que tu passais là par hasard…
  • C’est ça ! Je me suis dit que la vue d’ici devait être agréable et je suis monté voir.

Elle hoche la tête, soulagée malgré elle.

  • Très bien ! alors puisque tu passais par-là, viens donc m’aider pour la seconde chambre, les rideaux sont encore plus lourds.

Elle l’entraîne à sa suite en riant. Luc, soulagé qu’elle n’ait pas ronchonné, lui emboîte le pas. Elle doit être épuisée pour accepter son aide sans broncher, cela ne lui ressemble pas. Il la regarde en coin, lui trouve les yeux brillants et le teint pâle. Elle a peut-être un peu de fièvre.

  • Tu as pleuré ? demande -t-il en hésitant.
  • Non, pourquoi tu dis ça ? réplique-t-elle les sourcils froncés.
  • Je ne sais pas, tu as l’air fatiguée et tu as les yeux brillants, regarde-toi. Répond Luc en lui montrant le miroir au-dessus de la cheminée.

Lina se retourne vers le miroir, examine son visage. C’est vrai qu’elle n’a pas bonne mine. Maintenant qu’elle y pense, elle se sent écœurée. Elle regarde Luc à la dérobée, il ne faut pas qu’il se doute… Elle secoue les épaules, autant ne pas y penser, il y a encore du travail.

Son regard est attiré par deux masques de carnaval posés sur le manteau de la cheminée. Ils sont magnifiques, de style vénitien. Elle n’en n’a jamais vu d’aussi beaux auparavant.

  • Regarde dit-elle à Luc, tu as vu ces masques, ils sont magnifiques !

Luc s’approche, prend un masque dans chaque main, en approche un de son visage et tend l’autre à Lina.

  • Ne touche à rien, s’insurge Lina. Ils doivent avoir beaucoup de valeur, ils ont l’air très anciens !
  • Essayons-les une seconde, réplique Luc. On ne va pas les faire fondre. J’aimerais te voir avec. Sur toi, il sera encore plus beau.

Lina sourit et se laisse prendre au jeu. Elle rassemble ses longs cheveux en un chignon torsadé et enfile le masque en bloquant le ruban dans ses cheveux. Elle fixe le miroir, éblouie par sa propre image. Derrière elle, le reflet du visage souriant de Luc la remplit de sérénité. Il pose le masque sur son visage, et elle ne voit plus que son doux regard sur elle. Un rayon de soleil traversant la fenêtre de la chambre vient frapper le miroir, les éblouissant. Ils clignent des paupières. Lina ferme les yeux, un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

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Héléna se dépêche de mettre les dernières touches à sa tenue de bal, quelques rubans de dentelles dans sa coiffure, quelques perles dans les torsades de ses cheveux, un peu de poudre sur les joues, un peu de parfum au creux de ses poignets. Le corset la serre plus que de raison, elle ne pourra pas rester longtemps sans respirer de la sorte. Il faudra bien qu’elle fasse bonne figure pourtant, personne ne doit savoir, pas même Lucas. C’est son secret. Elle le gardera autant qu’elle pourra. Il ne faut pas que l’on remarque sa pâleur ni son regard brillant.

Elle est presque prête, il ne manque que son masque. Il est posé sur le rebord de la cheminée, semblant la fixer de son regard vide. Elle le saisit d’une main tremblante, il va l’aider à cacher ce qui la tourmente. Lucas la reconnaîtra puisqu’il portera le même, et la musique les emportera jusqu’au bout de la nuit. Ils pourront enfin oublier les fâcheux et les jaloux et partager quelques instants de douceur à l’abri des regards. Ce soir derrière les masques, tout est permis.

Elle sort sur le palier, s’approche de la rambarde du grand salon. Lucas est en bas parmi les invités qui se pressent autour du buffet. Il porte le masque jumeau du sien, lève les yeux vers elle et sourit imperceptiblement. Elle aime tant ce sourire. Elle pose le masque sur son visage et noue le ruban sur les boucles de son chignon avant de descendre le grand escalier.

Elle s’approche de la première marche lorsqu’un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol, en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

*

Lina ouvre les yeux. La lumière est éblouissante. Elle porte la main à son front douloureux mais ne rencontre qu’une surface froide. Un visage flou flotte au-dessus d’elle. L’image s’éclaircit peu à peu, elle reconnaît son masque jumeau. Elle lève la main vers lui, caresse la cire du masque, puis les cheveux de l’homme qui la regarde avec tant d’inquiétude.

  • Héléna, que t’arrive-t-il ? dit l’homme, les sourcils froncés, le regard brûlant sous son masque.

Elle veut le rassurer :

  • Ne t’inquiète pas Lucas, je n’ai rien. Un petit vertige c’est tout. Tout va bien. Aide-moi à me relever. Il ne faut pas faire attendre les invités. Le bal doit avoir débuté.

Luc pâlit et retire son masque pour mieux la voir. Elle semble si frêle, si fragile, recroquevillée sur elle-même avec ce masque qui lui mange le regard. Elle semble sortir d’un cauchemar.

  • Tu crois que tu peux te lever ? Il faudrait peut-être t’allonger un moment, Lina. Tu es si pâle, répond Luc.
  • Je ne peux pas, ils attendent que je rejoigne les invités pour ouvrir le bal. Lucas, aide-moi à arranger ma robe et je vais descendre au petit salon. Reste dans la grande salle il ne faut pas qu’ils nous voient ensemble pour le moment. Je te retrouverai dans la bibliothèque après la collation, j’ai besoin de te parler.
  • Pourquoi m’appelle-tu Lucas ? répond Luc et de quel bal s’agit-il ? Je ne savais pas qu’il y aurait un bal.

Lina le regarde, interdite. A-t-il perdu la raison ?

Son visage était un peu différent dans ses souvenirs. Il faut dire qu’elle ne l’a pas vu depuis plusieurs semaines et ce bal était l’occasion de les réunir de nouveau en toute discrétion parmi la foule. Une chance pour elle de pouvoir lui révéler son lourd secret. Elle ne comprend pas sa question. Elle a tellement mal à la tête…

Elle tente de se lever mais une violente douleur lui déchire les entrailles. Elle se recroqueville sur elle-même en se tenant le ventre. La nausée la reprend. Elle est secouée de spasmes qu’elle tente d’apaiser en respirant à fond. Enfin, les choses se calment, elle reprend un peu de couleur. S’appuyant sur le bras de Luc, elle se lève et se traîne jusqu’au fauteuil le plus proche.

  • Que t’arrive-t-il insiste Luc. Dis-moi, je m’inquiète pour toi, Lina. Pourquoi as-tu besoin de me parler ?
  • Il s’agit de notre avenir mais je ne peux te parler au milieu de tous les invités. Je te verrai plus tard Lucas, répond Lina en tentant de se lever. Il faut que je les rejoigne.
  • Mais enfin, Lina. Il n’y a aucun invité, regarde autour de toi. Nous sommes seuls, s’insurge Luc. Réveille-toi. Tu es en plein délire !
  • Pourquoi m’appelle-tu Lina depuis tout à l’heure ? Tu ne te souviens plus de mon prénom ? Tu exagères, nous ne nous sommes pas vus depuis quelques semaines seulement. Mon prénom est Héléna !

Aide-moi à arranger les rubans de ma robe, ils sont tout froissés, dit-elle en lissant les jambes de son jean de la paume de ses mains. Ce corset me serre tellement !

Luc, de plus en plus inquiet, ne sait plus que faire. Elle semble perdue dans son rêve, pose la main sur son visage et soupire :

  • Lucas, j’ai tellement mal à la tête, ce masque m’étouffe …

Luc tente de lui retirer le masque, mais n’y parvient pas. C’est comme s’il s’accrochait à son visage…

Il détache le ruban qui enserre ses cheveux et tire sur le masque, qui résiste de nouveau. Lina suffoque, les yeux injectés de sang. Luc tire plus fort, en vain. Lina ferme les yeux et tombe en arrière. Luc, effrayé par la pâleur mortuaire de ce masque privé de regard, hurle son nom.

  • Lina, Lina, respire ! Regarde-moi Lina. Réveille-toi. C’est moi, Luc. Lâche-la, toi, sale masque de carnaval !

Luc tire de toutes ses forces sur le masque mais rien ne se passe. Il ne sait plus quoi faire. Horrifié, il reste pétrifié en voyant un rictus se dessiner imperceptiblement sur les lèvres exsangues du visage de cire. Puis, les orbites laissent apparaître deux pupilles noires dilatées. Luc, bien qu’intimidé par ce regard monstrueux, ne lâche pas prise. L’autre éclate d’un rire démoniaque, tandis que Lina gémit sous le masque. Cette plainte, insupportable pour Luc, le transcende. Il tente de glisser le pouce entre la cire et le visage de Lina, mais l’autre resserre son étreinte. Le regard monstrueux balaye la pièce et se pose sur le second masque que Luc a posé sur le parquet. Il le fixe intensément, semblant vouloir lui transmettre son énergie vitale. Luc croise ce regard et comprend que le salut est là.

Il se précipite sur le second masque, prend son élan et saute à pieds joints sur le visage de cire, le faisant éclater en mille fragments informes. Immédiatement, un cri déchirant s’échappe des lèvres du monstre. Luc empoigne le masque pour l’arracher du visage de Lina, mais ne rencontre plus aucune résistance. Il jette le masque sur le parquet et l’écrase comme le premier.

Lina ouvre les yeux, un peu désorientée, Luc l’aide à se redresser.

  • Assieds-toi, tu as eu un léger malaise mais ça va aller maintenant.
  • Que s’est-il passé, demande-t-elle en jetant un coup d’œil autour d’elle.

Découvrant le désordre de la pièce, elle se lève d’un bond, furieuse contre Luc.

  • Qu’as-tu fait ? Il va falloir que je nettoie toute la chambre, regarde ça, cette farine partout sur le parquet !
  • Cette farine, c’est de la cire, répond Luc. Un trop plein de cire sur un parquet, c’est normal, il n’y a qu’à l’aspirer dit-il.

Joignant le geste à la parole, il met l’aspirateur en marche et aspire le tas de cire.

  • Voilà une bonne chose de faite, dit-il rayonnant en se tournant vers Lina. Aller, secouons les rideaux, puis on ira manger. Les émotions ça creuse !
  • Mais de quoi parles-tu ? Demande Lina. J’ai mal à la tête, il me semble que j’ai raté un épisode. Que faisions-nous avant que je…
  • Tu es tombée et tu t’es légèrement assommée, répond Luc, parce que tu es épuisée par ce travail. Je vais t’aider à finir cette pièce et tu iras te reposer un peu.
  • Il me semble que j’ai rêvé, poursuit Lina, perdue dans ses pensées. Je devais te dire quelque chose de très important, mais je ne souviens pas quoi. Il y avait une très belle femme, à la mode du grand siècle. Elle voulait que je garde son secret, mais je ne me souviens plus de quoi il s’agissait. La seule chose qui me revient c’est son prénom, Héléna je crois…
  • N’y pense plus, la coupe Luc, en la serrant dans ses bras. Je ne veux plus que tu penses à cette histoire. Allons, on va sortir d’ici et aller prendre l’air. On finira plus tard. N’y pense plus, viens avec moi.

Il l’attire rapidement vers la porte, ne voulant pas rester une minute de plus dans cette pièce. Il faut qu’il l’emmène loin de cette maison de fous. Elle le suit docilement jusqu’à la porte de la chambre, mais avant de passer le seuil, le regard dans le vide, elle se retourne et lui dit :

  • Attends, Lucas, je crois que j’ai oublié quelque chose…
  • Non, crie-t-il ! On sort d’ici immédiatement !

Il la tire dans le couloir et claque la porte de la chambre au moment où une longue plainte s’élève derrière eux. Ils descendent le grand escalier en courant et sortent sur le perron à l’instant où la fenêtre de la chambre du premier étage vole en éclat, répandant des milliers de petits bouts de verre sur la terrasse.

  • Ne restons pas là, dit Luc, en prenant la main de Lina.
  • C’est fini, répond-t-elle en souriant. Je crois qu’ils sont partis, maintenant. Regarde…

Elle lui montre le ciel où le soleil couchant dessine des volutes écarlates. Un arc-en-ciel s’élève au-dessus de la colline barrant l’horizon. Lina se serre contre Luc et dépose un baiser sur sa joue. Il la regarde, interdit tandis qu’elle poursuit :

  • J’ai un secret à te confier…

texte et photo M. Christine Grimard

 

Underground 7 : L’histoire de Marc

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

 

Photo M. Christine Grimard

Chaque soir depuis dix ans, il rentre chez lui par la rue du bastion en passant devant cette maison. Il ne se souvient même plus l’avoir vue ouverte. Peut-être une fois, il y a très longtemps. Les volets très soignés à l’origine sont peu à peu tombés en ruine. Certains ont été arrachés par le vent, d’autres fracturés par des squatters peu scrupuleux. Heureusement, la marquise a résisté aux vents et au temps.

Il se demande combien de temps la maison va échapper à la démolition. C’est dommage, elle est bien placée non loin du centre-ville, dans un quartier plutôt calme, orientée plein sud. Marc se dit que s’il avait eu une famille, il aurait volontiers acheté une maison de ce genre ; c’est une idée qui lui avait traversé l’esprit les premiers temps. Maintenant qu’elle est presque en ruines avec sa cour pleine de ronces, sa façade défraichie et ses volets dépareillés, elle ne l’attire plus vraiment ; surtout depuis qu’ils ont muré les fenêtres avec des grilles métalliques. Pire, depuis quelques semaines, les vandales se sont attaqués aux murs des pignons avec leurs bombes de peinture. Marc apprécie les tableaux de rue quand ils sont esthétiques, mais ces signatures monstrueusement agressives le dégoûtent. C’est probablement le signe que la fin est proche.

Malgré lui, cette perspective de démolition lui fait mal au cœur.

Ce soir, il rentre à pied et s’arrête devant la façade. Il en détaille chaque pierre puis sort son téléphone portable et la prend en photo, sans savoir pourquoi. Cela lui semble indispensable de garder le souvenir de cette maison avant sa disparition.

  • C’est idiot grommelle-t-il en glissant son portable dans sa poche avant de s’éloigner à grands pas.
  • Dans la vie, si on ne faisait que ce qui est intelligent, répond une voix de garçon derrière lui.

Il se retourne pour voir à qui appartient cette voix moqueuse, mais il n’y a personne. Il revient sur ses pas mais il n’y a personne au coin de la rue non plus. Il se tourne vers la maison comme pour la prendre à témoin. La nuit commence à tomber. Les réverbères s’éclairent, se reflétant sur les grillages des fenêtres. Un léger mouvement attire le regard de Marc vers la fenêtre du deuxième étage. Une ombre créée par le reflet des nuages, pense-t-il. Pour mieux la voir, il recule de deux pas jusqu’au bord du trottoir au moment où une camionnette bariolée passe à toute vitesse sur la chaussée. Le chauffard klaxonne impatiemment, tandis que quelqu’un crie « attention« . Marc sursaute, c’est la même voix dont il ne peut définir la provenance. Elle semble sortir de son propre crâne, comme si son instinct de survie lui parlait distinctement, comme s’il était habité. C’est une sensation très désagréable. Marc se demande s’il ne devient pas fou.

Il décide de rentrer et de se coucher. Il a besoin de repos. Il jette un dernier regard agacé à la maison avant de s’éloigner. Il la rend responsable de son humeur maussade comme si elle s’était moqué de lui.

  • Décidément j’ai perdu tout sens commun, pense-t-il en hochant la tête. Comment une maison pourrait-elle être responsable de quoi que ce soit. J’ai vraiment besoin de repos.
  • Certains lieux sont chargés de mémoire, et ne se laissent pas oublier, prononce la voix à l’intérieur de son crâne. Inutile de se boucher les oreilles. Les secrets finissent toujours par se dévoiler.

Marc se retourne et même s’il ne voit rien dans la rue sombre, il sort son téléphone et prend une dernière photo avant de rentrer chez lui en courant. Curieusement, il sent qu’il devait le faire et cela l’apaise. En rentrant, il se couche la tête vide et s’endort aussitôt, épuisé.

***

Le lendemain au réveil, sa première pensée le ramène aux évènements de la veille. Il sort son portable et fait défiler les photos qu’il a prises de la maison. La dernière est particulièrement sombre, sauf la fenêtre du second d’où il émane une sorte de halo. Marc tente d’agrandir l’image mais elle est si floue que cela n’apporte rien. Il modifie les réglages, augmente la luminosité et le contraste, réduit les ombres et focalise sur le vasistas qui l’intéresse.

Un visage apparaît dans une sorte de halo blanc, comme s’il était éclairé par la flamme d’une bougie située au-dessus de lui. C’est le visage émacié d’un enfant brun, au regard triste. Une ombre lui barre le front, une sorte de cicatrice ou d’hématome…

Il faut qu’il en ait le cœur net. Il prend sa veste, y glisse son portable et reprend la direction de la maison. La rue est barrée par un ballet d’engins de chantiers. Il se glisse parmi les badauds. Deux énormes pelles mécaniques ont été installées, bras mécaniques levés vers le ciel. Les ouvriers du chantier de démolition se mettent en place, déviant la circulation vers la rue voisine. Marc avance sur le trottoir d’en face, les piétons étant interdits sur le chantier. Il lève machinalement les yeux vers le vasistas. Il n’y a personne.

Il reporte son attention sur le chef de chantier qui donne des ordres à son équipe à grand renfort de gestes.

  • Cette fois, les dés sont jetés, dit la voix dans sa tête.

Marc sursaute. Avant même de le voir, il sait qu’il est là, il lève les yeux vers le vasistas où l’enfant triste lui fait un geste désabusé de la main. Marc hurle aux ouvriers de s’arrêter. Il traverse en courant et empoigne le bras du chef de chantier en lui montrant la fenêtre. L’autre le prend pour un fou, il suit la direction indiquée par Marc mais ne voit rien. Marc s’énerve, mais rien n’y fait. Après quelques minutes de dialogue de sourds, le chef de chantier finit par appeler la police. Ils sont là rapidement et interrogent Marc qui leur explique ses craintes en leur montrant la photo prise la veille. Il leur demande d’arrêter le chantier jusqu’à ce que l’enfant soit évacué de la maison et insiste tant que le policier finit par en référer à sa hiérarchie. Les ouvriers commencent à s’impatienter tandis que les badauds s’interrogent. Plusieurs minutes plus tard, le commissaire arrive, Marc soulagé par son attitude calme et attentive, lui explique toute l’histoire. Le commissaire l’écoute en silence, puis lève les yeux vers la fenêtre incriminée au moment où un nuage étend son ombre sur la maison.

Photo M.Christine Grimard

Il hoche la tête puis demande au chef de chantier de l’aider à fracturer la porte et à Marc de les accompagner. Celui-ci rougissant, les suit un peu tremblant, se demandant ce qui lui a pris de se mêler de cette histoire.

Ils pénètrent dans la maison. Une odeur de moisi imprègne les murs. Dans la pénombre, le silence emplit tout l’espace, aussi épais que la poussière qu’ils soulèvent sous leurs pas. Ils suffoquent. L’atmosphère est si lourde que Marc ne peut s’empêcher de trembler. Il interroge du regard le commissaire. Le chef de chantier reste sur le pas de la porte, craintif. Le commissaire lui fait signe de le suivre et s’engage dans l’escalier de bois. Les marches craquent, ils montent précautionneusement, craignant qu’elles ne se brisent sous leurs poids. Tout en montant au second étage, il explique que la dernière fois qu’il est venu ici, il y a vingt ans, il enquêtait sur la disparition d’un jeune garçon qui était en pension dans cette famille, placé par la DASS. Ils n’avaient jamais retrouvé l’enfant et cette affaire n’avait jamais cessé de le hanter depuis. En prononçant ces paroles, il a les larmes aux yeux et Marc ne peut s’empêcher de poser sa main sur son bras en disant :

  • La vérité finit souvent par se montrer avec de la patience.

Il ne sait pourquoi il a dit cela, lorsque la voix lui répond :

  • Rien ne vaut la vérité, même si elle fait mal.

Le commissaire se retourne, interdit, cherchant l’origine de la voix. Marc soulagé, comprend qu’il n’est pas le seul à l’avoir perçue. Il hoche la tête et indique aux deux hommes une porte vermoulue d’où la voix semble être venue.

  • Il me semble qu’il faut entrer là.
  • Vous avez raison, entrons là, répond le commissaire.

La pièce est petite à l’image de la seule fenêtre que Marc reconnaît comme étant celle où il a vu le visage de l’enfant apparaître la veille au soir. Ils avancent sur le parquet qui craque comme les feuilles d’automne dans un sous-bois. Marc trébuche sur une latte qui dépasse et tente de se rattraper en faisant un pas en avant, mais tombe lourdement sur le sol en brisant trois lames de bois. Le commissaire se précipite pour l’aider à se relever mais le parquet craque sous son poids et il s’enfonce de plusieurs centimètres. Ils n’osent plus bouger de peur de passer à travers le plafond du premier.

Le chef de chantier resté prudemment sur seuil de la chambre, pousse un cri en montrant d’une main tremblante un manche de bois qui dépasse de la lame de parquet brisée. Le commissaire se relève, soulève les deux lattes qui l’ont fait tomber, découvrant une petite cavité creusée sous le plancher. Il fait signe à Marc de l’aider à dégager le parquet. Les deux hommes travaillent en silence, échangeant des regards inquiets. Quelques secondes suffisent à dégager l’endroit. Ils se redressent, les mains tremblantes, la gorge nouée.

Au fond de la cavité, git un petit squelette, les bras et les jambes repliées en position fœtale. Au milieu de ce qui formait l’abdomen de l’enfant, un nounours râpé est niché. Le crâne est fendu au niveau du front par une hache rouillée dont le manche dépasse de la cavité.

Les deux hommes se regardent en silence, laissant couler leurs larmes, lorsque la petite voix s’élève du coin de la pièce :

  • Finalement, c’est une très belle journée, dit-elle en partant d’un éclat de rire plus léger que le cristal. C’est ma plus belle journée, depuis bien longtemps.

Texte et Photos M. Christine Grimard

 

 

La ronde de mars : Cuisine

« La ronde » ayant pour thème « Cuisine » avec « Ils vont où les oiseaux » pour incipit, est parue le 15 mars dernier. Pour ceux qui désireraient relire mon texte, je le publie aujourd’hui.

**

« Ils vont où, les oiseaux, maman, quand l’hiver revient ?

Ils se cachent au fond de leur nid ?

Ils s’envolent jusqu’au bout du ciel ?

Ils partent pour les îles ?

Dis maman : ils vont où les oiseaux ? »

L’enfant, le menton dans les paumes, regarde l’oiseau noir posé sur la fenêtre de la cuisine. Le petit animal réchauffe ses plumes au premier soleil de mars. Il déploie ses ailes, les secoue puis les replie. Il regarde sans crainte l’enfant qui l’observe. Au moindre geste inquiétant, il lui suffirait de s’envoler. Ses ailes sont sa planche de salut, elles ne lui ont jamais fait défaut. Mais il n’en aura pas besoin, il a vu le regard de l’enfant. Il sait qu’il l’aime. Il n’a rien à craindre.

 

Photo M. Christine Grimard

L’enfant chantonne pour l’oiseau :

« Il est allé où, l’oiseau, posé là sur mon balcon ?

Il est allé dans les îles, pour goûter à la vanille

Il est allé dans la plaine, pour tricoter de la laine

Il est allé dans la brume, pour lisser ses belles plumes

Il est allé sur la mer, pour trouver des éphémères

Il est allé en forêt, pour y cueillir des bleuets

Il est allé au marché, pour trouver sa fiancée

Il est venu par ici, pour devenir mon ami. »

 

Maman s’approche, le sourire aux lèvres. Son petit poète a bien du talent ! Il déroule les mots comme un peintre étale ses couleurs. Il entend son pas et se tourne vers elle :

« Écoute, écoute, Mamounette, ma chanson pour l’oiseau !

Tu crois qu’elle lui plaira ? Tu crois qu’il m’aimera ?

Oh, il est parti…

Tu crois qu’il reviendra demain ?

Je voudrais qu’il soit mon ami !

Et toi, tu l’aimes ma chanson ? »

 

La mère entoure ses épaules de ses bras. Elle est si fière de lui. Elle lui murmure à l’oreille :

« Elle est très belle ta chansonnette mon poussin. Belle et douce comme ton cœur. L’oiseau l’aime beaucoup, je l’ai vu dans ses yeux. Il reviendra demain et les autres jours pour que tu lui chantes encore. Et il chantera avec toi, tu verras… »

L’enfant ferme les yeux. Il rêve qu’il vole avec l’oiseau. Il appuie sa joue contre le bras de sa mère. Elle sent si bon. Son parfum le berce, mélange de cannelle et de jasmin.

L’air est doux, on sent que le printemps arrive.

« Tu sens la fleur de sucre, maman. Tu sens bon comme le printemps ! »

« C’est parce que je t’ai préparé des petites surprises sucrées pour le goûter. Elles seront bientôt cuites, il suffit d’un peu de patience. »

L’enfant fait la moue. Il n’aime pas le mot « patience », un mot qui signifie qu’il faut attendre son plaisir. Un mot qui montre que l’on a du temps devant soi. Il sait qu’il n’a pas de temps à perdre. Il a tant de choses à voir, à entendre, à goûter. Il n’est pas sûr d’avoir tant de temps à vivre. Demain est si loin et le monde est si grand.

« Mamounette, claque tes doigts et ça sera prêt ! »

Maman sourit. Elle jette un coup d’œil vers le four où des cannelés dorés caramélisent doucement. Encore quelques minutes et la cuisson sera parfaite, ils seront craquants à extérieur et moelleux à l’intérieur, doux et savoureux comme le miel à peine sorti de la ruche.

« La cuisine c’est de l’amour et c’est aussi du plaisir à partager, toi et moi. » dit-elle en berçant l’enfant.

« Ta cuisine c’est de la magie, Mamounette. Répond l’enfant. Tu mélanges des choses bizarres dans un grand pot, tu claques des doigts et c’est parfait ! »

« Même la magie a besoin de temps, mon poussin. Une grande dame nommée Colette qui aimait les animaux autant que tu les aimes, disait : « Si vous n’êtes pas capable d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler de cuisine. »

« Tu vois, dit l’enfant, j’avais raison. Ta cuisine, c’est de la magie ! »

Maman, sort les cannelés du four. Un parfum de sucre mêlé de fleur d’oranger embaume la cuisine. Le regard de l’enfant est doux comme le goût du plaisir qu’ils partageront bientôt. Elle n’oubliera pas ce regard, celui de l’amour infini qu’ils ont l’un pour l’autre. Un amour plus fort que le temps.

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Photo M. Christine Grimard

***

L’homme pose le sachet sur la tablette. La vieille dame se redresse sur ses oreillers. Elle regarde ce grand jeune homme et le trouve très beau.

« Vous êtes très beau, jeune homme, lui dit-elle. Qui êtes-vous ? »

Il ne relève pas, lui sourit et sans se décourager, lui dit :

« Regarde, Mamounette, je t’ai apporté des cannelés. Ils embaument la fleur d’oranger. »

Sa mère ouvre le sachet. Elle se délecte du parfum qui s’en dégage. Son regard pétille. Elle sort un cannelé et le tend au jeune homme, puis se ravise, le dévisage et lui dit :

« Tiens mon poussin, ils ont l’air très bons ces cannelés. Je ne me souviens pas les avoir sortis du four, même s’ils sont encore tièdes. Tu t’es bien amusé à l’école aujourd’hui ? Raconte-moi pendant qu’on partage le goûter. Après, on ira voir si l’oiseau est revenu pour écouter ta chanson. »

L’homme la regarde, un peu interdit. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas prononcé autant de mots à la suite. Elle ne parlait plus depuis quelques semaines. Il prend le cannelé qu’elle lui donne et le pose au coin de la table, puis la serre dans ses bras et l’embrasse. Elle se blottit contre lui. Il fait durer l’étreinte, il est inutile qu’elle voie les larmes qui coulent sur sa joue. Puis elle s’écarte de lui et dit :

« Tu vois, mon poussin, Colette avait raison, la cuisine c’est de la sorcellerie ! ».

                                                                  Texte et photos M. Christine Grimard

La ronde de mars : Cuisine

Le 15 mars 2017, la ronde

Participant pour la seconde fois à la ronde à la demande de Dominique Autrou,  je remercie tous les participants de leur accueil chaleureux et vous rappelle le principe retranscris ci-dessous depuis le blog de Dominique:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite.

Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

J’ai le grand plaisir d’accueillir Dominique Hasselmann (auteur du blog Métronomiques) et mon texte est publié chez Jean-Pierre (auteur du blog « Voir et le dire, mais comment ? »

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, dont le thème du mois est « Cuisine » au sens large avec pour incipit : « Ils vont où, les oiseaux ».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Bonne lecture à tous au fil de la ronde !
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Une histoire d’ortolans

Ils vont où, les oiseaux, quand ils ne veulent pas mourir ? Cette question, il se la posait régulièrement tous les matins quand il ouvrait la fenêtre de sa chambre qui donnait sur le grand jardin aux arbres noirs et effeuillés. Il entendait le chant d’un merle, puis celui d’un rossignol. Il s’abstenait à ce moment-là d’écouter la radio (même France Musique), la mélodie parfois en forme de morse, avec ses trilles et ses pointillés, lui suffisait à dévoiler le jour.

Le ciel se chargeait de nuages rapides, qui prenaient son espace pour une piste de course, bleue d’abord, la plupart du temps, puis souvent rose le soir. Dans la journée, les oiseaux exploraient sans doute de nouveaux territoires, d’insaisissables refuges, d’inattendus vertiges avant de revenir se nicher dans les petites maisons en bois que le propriétaire avait mises à leur disposition : des ruches en réduction mais qui ne produisaient pas de miel. Il aurait fallu pour cela qu’il s’équipât d’une combinaison et d’un masque professionnels.

Après s’être laissé bercer par le chant matinal d’espèces souvent changeantes – parfois un corbeau jouait le chef de chœur – il refermait la fenêtre et se dirigeait vers son bureau. Il aimait la solitude dans ce pavillon assez isolé des autres maisons, il appréciait aussi la véranda qui offrait la perspective sur le jardin et où l’on pouvait déjeuner ou dîner quand il recevait ses invités triés sur le volet.

Selon un rituel bien établi (un ancien président de la République en fut, un peu malgré lui, le héros d’un livre), il préparait alors lui-même, une fois par an, dans sa cuisine couleur blanc cassé, des ortolans, ces petits oiseaux qu’il faisait venir spécialement des Landes par les airs (mais en caisses). Il riait toujours quand il retrouvait son livre sur le « Bruant ortolan » car il pensait invariablement au chanteur de la Belle époque qui se prénommait Aristide.

Revêtus d’un linge blanc sur la tête, ses hôtes, cet unique jour-là, dégustaient les petites bêtes capturées peut-être aux alentours de Latché, engraissées à point, et, une fois tuées, qui devaient être trempées dans un bain d’Armagnac. Sa cuisine devenait alors un véritable atelier gastronomique, il faisait cuire et rôtir ces volatiles avec précision et attention. Un doux fumet s’élevait de la cocotte où leurs ailes se ratatinaient et où leur tête abasourdie virait au marron foncé.

Du vin rouge accompagnait ensuite l’orgie délicate, servie sur une nappe immaculée. Même s’il s’agissait d’une espèce protégée car en voie de disparition, les ortolans servaient encore à ces plaisirs rares et coupables puisque leur chasse et leur consommation étaient interdites par la loi. La serviette sur la tête des convives était destinée à conserver pour soi toutes les odeurs dégagées par l’animal présenté dans l’assiette de porcelaine ornée de quelques fleurs.

Le paradoxe, pour cet amateur de musique et spécialiste du chant des oiseaux qu’il avait su introduire dans ses œuvres, tenait dans le fait qu’il mangeait, qu’il dévorait (tel l’ogre d’un conte pour enfants) ce qu’il adorait : l’oiseau libre, son vol planant, son chant ensorcelant et répétitif, ses amours furtives, ses petits nids avec leurs oisillons. Comme si cette beauté légère devait pénétrer en chacun des gourmets autrement que par les oreilles et par les yeux.

Olivier Messiaen avait toujours aimé les oiseaux, il les enregistrait et en avait même établi un Catalogue musical (il appréciai aussi La Fauvette du jardin). Il avait réussi à les emprisonner dans les portées de ses partitions – d’autres fils téléphoniques où ils étaient déposés avec soin : ils prenaient alors allègrement leur envol en concert. Logiquement, sa deuxième épouse, pianiste, s’appelait Yvonne Loriod.

 

(Le Caire, 7.3.16.)

texte et photo : Dominique Hasselmann