La ronde de mars : Cuisine

« La ronde » ayant pour thème « Cuisine » avec « Ils vont où les oiseaux » pour incipit, est parue le 15 mars dernier. Pour ceux qui désireraient relire mon texte, je le publie aujourd’hui.

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« Ils vont où, les oiseaux, maman, quand l’hiver revient ?

Ils se cachent au fond de leur nid ?

Ils s’envolent jusqu’au bout du ciel ?

Ils partent pour les îles ?

Dis maman : ils vont où les oiseaux ? »

L’enfant, le menton dans les paumes, regarde l’oiseau noir posé sur la fenêtre de la cuisine. Le petit animal réchauffe ses plumes au premier soleil de mars. Il déploie ses ailes, les secoue puis les replie. Il regarde sans crainte l’enfant qui l’observe. Au moindre geste inquiétant, il lui suffirait de s’envoler. Ses ailes sont sa planche de salut, elles ne lui ont jamais fait défaut. Mais il n’en aura pas besoin, il a vu le regard de l’enfant. Il sait qu’il l’aime. Il n’a rien à craindre.

 

Photo M. Christine Grimard

L’enfant chantonne pour l’oiseau :

« Il est allé où, l’oiseau, posé là sur mon balcon ?

Il est allé dans les îles, pour goûter à la vanille

Il est allé dans la plaine, pour tricoter de la laine

Il est allé dans la brume, pour lisser ses belles plumes

Il est allé sur la mer, pour trouver des éphémères

Il est allé en forêt, pour y cueillir des bleuets

Il est allé au marché, pour trouver sa fiancée

Il est venu par ici, pour devenir mon ami. »

 

Maman s’approche, le sourire aux lèvres. Son petit poète a bien du talent ! Il déroule les mots comme un peintre étale ses couleurs. Il entend son pas et se tourne vers elle :

« Écoute, écoute, Mamounette, ma chanson pour l’oiseau !

Tu crois qu’elle lui plaira ? Tu crois qu’il m’aimera ?

Oh, il est parti…

Tu crois qu’il reviendra demain ?

Je voudrais qu’il soit mon ami !

Et toi, tu l’aimes ma chanson ? »

 

La mère entoure ses épaules de ses bras. Elle est si fière de lui. Elle lui murmure à l’oreille :

« Elle est très belle ta chansonnette mon poussin. Belle et douce comme ton cœur. L’oiseau l’aime beaucoup, je l’ai vu dans ses yeux. Il reviendra demain et les autres jours pour que tu lui chantes encore. Et il chantera avec toi, tu verras… »

L’enfant ferme les yeux. Il rêve qu’il vole avec l’oiseau. Il appuie sa joue contre le bras de sa mère. Elle sent si bon. Son parfum le berce, mélange de cannelle et de jasmin.

L’air est doux, on sent que le printemps arrive.

« Tu sens la fleur de sucre, maman. Tu sens bon comme le printemps ! »

« C’est parce que je t’ai préparé des petites surprises sucrées pour le goûter. Elles seront bientôt cuites, il suffit d’un peu de patience. »

L’enfant fait la moue. Il n’aime pas le mot « patience », un mot qui signifie qu’il faut attendre son plaisir. Un mot qui montre que l’on a du temps devant soi. Il sait qu’il n’a pas de temps à perdre. Il a tant de choses à voir, à entendre, à goûter. Il n’est pas sûr d’avoir tant de temps à vivre. Demain est si loin et le monde est si grand.

« Mamounette, claque tes doigts et ça sera prêt ! »

Maman sourit. Elle jette un coup d’œil vers le four où des cannelés dorés caramélisent doucement. Encore quelques minutes et la cuisson sera parfaite, ils seront craquants à extérieur et moelleux à l’intérieur, doux et savoureux comme le miel à peine sorti de la ruche.

« La cuisine c’est de l’amour et c’est aussi du plaisir à partager, toi et moi. » dit-elle en berçant l’enfant.

« Ta cuisine c’est de la magie, Mamounette. Répond l’enfant. Tu mélanges des choses bizarres dans un grand pot, tu claques des doigts et c’est parfait ! »

« Même la magie a besoin de temps, mon poussin. Une grande dame nommée Colette qui aimait les animaux autant que tu les aimes, disait : « Si vous n’êtes pas capable d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler de cuisine. »

« Tu vois, dit l’enfant, j’avais raison. Ta cuisine, c’est de la magie ! »

Maman, sort les cannelés du four. Un parfum de sucre mêlé de fleur d’oranger embaume la cuisine. Le regard de l’enfant est doux comme le goût du plaisir qu’ils partageront bientôt. Elle n’oubliera pas ce regard, celui de l’amour infini qu’ils ont l’un pour l’autre. Un amour plus fort que le temps.

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Photo M. Christine Grimard

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L’homme pose le sachet sur la tablette. La vieille dame se redresse sur ses oreillers. Elle regarde ce grand jeune homme et le trouve très beau.

« Vous êtes très beau, jeune homme, lui dit-elle. Qui êtes-vous ? »

Il ne relève pas, lui sourit et sans se décourager, lui dit :

« Regarde, Mamounette, je t’ai apporté des cannelés. Ils embaument la fleur d’oranger. »

Sa mère ouvre le sachet. Elle se délecte du parfum qui s’en dégage. Son regard pétille. Elle sort un cannelé et le tend au jeune homme, puis se ravise, le dévisage et lui dit :

« Tiens mon poussin, ils ont l’air très bons ces cannelés. Je ne me souviens pas les avoir sortis du four, même s’ils sont encore tièdes. Tu t’es bien amusé à l’école aujourd’hui ? Raconte-moi pendant qu’on partage le goûter. Après, on ira voir si l’oiseau est revenu pour écouter ta chanson. »

L’homme la regarde, un peu interdit. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas prononcé autant de mots à la suite. Elle ne parlait plus depuis quelques semaines. Il prend le cannelé qu’elle lui donne et le pose au coin de la table, puis la serre dans ses bras et l’embrasse. Elle se blottit contre lui. Il fait durer l’étreinte, il est inutile qu’elle voie les larmes qui coulent sur sa joue. Puis elle s’écarte de lui et dit :

« Tu vois, mon poussin, Colette avait raison, la cuisine c’est de la sorcellerie ! ».

                                                                  Texte et photos M. Christine Grimard

La ronde de mars : Cuisine

Le 15 mars 2017, la ronde

Participant pour la seconde fois à la ronde à la demande de Dominique Autrou,  je remercie tous les participants de leur accueil chaleureux et vous rappelle le principe retranscris ci-dessous depuis le blog de Dominique:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite.

Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

J’ai le grand plaisir d’accueillir Dominique Hasselmann (auteur du blog Métronomiques) et mon texte est publié chez Jean-Pierre (auteur du blog « Voir et le dire, mais comment ? »

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, dont le thème du mois est « Cuisine » au sens large avec pour incipit : « Ils vont où, les oiseaux ».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Bonne lecture à tous au fil de la ronde !
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Une histoire d’ortolans

Ils vont où, les oiseaux, quand ils ne veulent pas mourir ? Cette question, il se la posait régulièrement tous les matins quand il ouvrait la fenêtre de sa chambre qui donnait sur le grand jardin aux arbres noirs et effeuillés. Il entendait le chant d’un merle, puis celui d’un rossignol. Il s’abstenait à ce moment-là d’écouter la radio (même France Musique), la mélodie parfois en forme de morse, avec ses trilles et ses pointillés, lui suffisait à dévoiler le jour.

Le ciel se chargeait de nuages rapides, qui prenaient son espace pour une piste de course, bleue d’abord, la plupart du temps, puis souvent rose le soir. Dans la journée, les oiseaux exploraient sans doute de nouveaux territoires, d’insaisissables refuges, d’inattendus vertiges avant de revenir se nicher dans les petites maisons en bois que le propriétaire avait mises à leur disposition : des ruches en réduction mais qui ne produisaient pas de miel. Il aurait fallu pour cela qu’il s’équipât d’une combinaison et d’un masque professionnels.

Après s’être laissé bercer par le chant matinal d’espèces souvent changeantes – parfois un corbeau jouait le chef de chœur – il refermait la fenêtre et se dirigeait vers son bureau. Il aimait la solitude dans ce pavillon assez isolé des autres maisons, il appréciait aussi la véranda qui offrait la perspective sur le jardin et où l’on pouvait déjeuner ou dîner quand il recevait ses invités triés sur le volet.

Selon un rituel bien établi (un ancien président de la République en fut, un peu malgré lui, le héros d’un livre), il préparait alors lui-même, une fois par an, dans sa cuisine couleur blanc cassé, des ortolans, ces petits oiseaux qu’il faisait venir spécialement des Landes par les airs (mais en caisses). Il riait toujours quand il retrouvait son livre sur le « Bruant ortolan » car il pensait invariablement au chanteur de la Belle époque qui se prénommait Aristide.

Revêtus d’un linge blanc sur la tête, ses hôtes, cet unique jour-là, dégustaient les petites bêtes capturées peut-être aux alentours de Latché, engraissées à point, et, une fois tuées, qui devaient être trempées dans un bain d’Armagnac. Sa cuisine devenait alors un véritable atelier gastronomique, il faisait cuire et rôtir ces volatiles avec précision et attention. Un doux fumet s’élevait de la cocotte où leurs ailes se ratatinaient et où leur tête abasourdie virait au marron foncé.

Du vin rouge accompagnait ensuite l’orgie délicate, servie sur une nappe immaculée. Même s’il s’agissait d’une espèce protégée car en voie de disparition, les ortolans servaient encore à ces plaisirs rares et coupables puisque leur chasse et leur consommation étaient interdites par la loi. La serviette sur la tête des convives était destinée à conserver pour soi toutes les odeurs dégagées par l’animal présenté dans l’assiette de porcelaine ornée de quelques fleurs.

Le paradoxe, pour cet amateur de musique et spécialiste du chant des oiseaux qu’il avait su introduire dans ses œuvres, tenait dans le fait qu’il mangeait, qu’il dévorait (tel l’ogre d’un conte pour enfants) ce qu’il adorait : l’oiseau libre, son vol planant, son chant ensorcelant et répétitif, ses amours furtives, ses petits nids avec leurs oisillons. Comme si cette beauté légère devait pénétrer en chacun des gourmets autrement que par les oreilles et par les yeux.

Olivier Messiaen avait toujours aimé les oiseaux, il les enregistrait et en avait même établi un Catalogue musical (il appréciai aussi La Fauvette du jardin). Il avait réussi à les emprisonner dans les portées de ses partitions – d’autres fils téléphoniques où ils étaient déposés avec soin : ils prenaient alors allègrement leur envol en concert. Logiquement, sa deuxième épouse, pianiste, s’appelait Yvonne Loriod.

 

(Le Caire, 7.3.16.)

texte et photo : Dominique Hasselmann

Underground 6 : L’histoire d’Alice

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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retro

Photo M.Christine Grimard

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Alice émerge de son rêve, tremblante, en sueurs.

Un cauchemar comme elle en a rarement fait. Ce rêve l’a totalement déstabilisée, elle ne sait plus où elle en est !

Il est vrai que ce sommeil n’avait rien de naturel. Elle savait qu’elle n’aurait pas dû se faire opérer. Après tout, ses dents de sagesse ne la gênaient pas le moins du monde. Elle n’aurait pas dû écouter son dentiste. Pourquoi avoir des anesthésies inutiles ? Surtout avec sa nature fragile ! Elle ne supporte pas le milieu médical et tout ce qui va avec, les odeurs aseptisées, les couleurs blafardes des locaux, la douleur. Enfin, elle reconnaît qu’aujourd’hui, elle n’a pas eu mal tant ils l’ont assommée avec leurs drogues.

Elle émerge doucement, nauséeuse. Couchée sur le dos, elle examine le plafond. Elle pourrait en détailler chaque grain. Elle remarque un carreau qui est plus gris que les autres, ils ont dû le changer après coup. Elle se demande pourquoi il y a des carreaux de céramique au plafond. C’est bizarre, elle n’a jamais vu ça auparavant. C’est peut-être pour l’hygiène. Elle secoue la tête pour se réveiller un peu mieux et chasser le vertige qui lui enserre les tempes. Elle a l’impression de flotter entre deux eaux, finalement ce n’est pas si désagréable…

Puis elle réalise ! Elle flotte réellement, le dos collé au plafond et ces carreaux dont elle voit chaque détail, sont sur le sol ! Prise de panique, il lui semble qu’elle va s’écraser lourdement et se briser les os. Elle voudrait crier mais ne peut pas. Elle tombe, le cœur au bord des lèvres, mais elle s’arrête à deux millimètres du sol et elle remonte vers le plafond aussi vite.

Elle en a assez ! Elle veux que ça cesse, immédiatement ! Elle a toujours détesté les montagnes russes et les manèges. Assez !

A peine a-t-elle pensé ses mots, qu’elle est exaucée. Elle se retrouve clouée sur un lit au milieu de la pièce, bardée d’électrodes, les bras percés d’aiguilles, cernée de potences de perfusions. Elle a dû détraquer les machines avec son petit vol plané. Tous les voyants passent au rouge et l’alarme lui déchire les tympans. Elle fronce les sourcils et se crispe. C’est encore pire que les montagnes russes. Le bruit va lui faire exploser le cœur ou éclater la tête.

Une armée de blouses blanches se précipite sur elle. Elle ne veut pas les voir et se réfugie dans son rêve. Même s’il était désagréable, elle s’y sentait mieux qu’au milieu de toute cette folie. Elle se retrouve dans la même histoire à l’instant où elle l’a quittée pour aller flotter sous le plafond, comme dans un film que l’on passerait en boucle.

Elle est assise sur le siège arrière d’un énorme taxi gris métallisé. C’est un mini-bus qui pourrait transporter cinq passagers où elle est seule avec le chauffeur. Dehors, le ciel est magnifique, hésitant entre bleu et feu. Le coucher du soleil se profile à l’horizon. C’est la fin d’une belle journée. Du chauffeur, elle n’aperçoit que les épaules massives vêtues de noir et la tête carrée aux cheveux ras taillés en brosse. Il roule très vite, sans dire un mot. Elle n’ose pas lui dire de ralentir, il a l’air d’une brute. Il file au milieu de la circulation dense de la fin d’après-midi, frôlant les trottoirs et les autres voitures, s’arrêtant à quelques centimètres des pare-chocs. Elle déteste ce genre de conduite brutale mais n’ose piper mot. Elle sent le danger, mais ne peut rien faire pour l’éviter. Elle voit les immeubles défiler de plus en plus vite, puis les pavillons de banlieue, puis les jardinets aux arbres sombres dénudés. Elle les voit s’éloigner dans le rétroviseur comme des fantômes décharnés aux doigts crochus. La menace se précise. Elle ne sait laquelle, mais elle sait qu’elle se rapproche. Le moteur vrombit.

Ils roulent sur une route à quatre voies. Le taxi est sur la file de gauche doublant un bus scolaire plein d’enfants chahuteurs. Elle les devine qui chantent s’accompagnant des grands gestes des bras. Le feu passe à l’orange, le bus ralentit puis marque l’arrêt. Le taxi tente de freiner mais se ravise aussitôt, estimant que sa vitesse excessive ne lui permettra pas de s’arrêter à temps. Il accélère brutalement faisant bondir le véhicule et crisser les pneus. Le feu est au rouge.

Une jeune mère s’engage sur le passage clouté poussant devant elle un landau. Elle traverse devant le bus arrêté au feu et ne voit pas le taxi fou lancé à toute vitesse. Elle avance confiante en souriant à son bébé.

Alice hurle, mais rien n’arrête l’horreur. Elle entend le bruit des freins qui rugissent puis celui d’une explosion et aperçoit dans un éclair le landau qui vole au dessus du capot de la voiture. Elle ferme les yeux alors que son corps décolle pour traverser le pare-brise. Elle sent sa tête éclater et se retrouve dans l’obscurité totale.

C’est le grand silence. La nuit.

Reposant. Apaisant. Enfin, elle a la paix.

Elle n’a pas froid. Elle est légère. Plus rien ne peut lui arriver…

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– Mademoiselle, mademoiselle, réveillez-vous. Réveillez-vous, serrez-moi la main !

– Arrêtez de me broyer la main de cette manière, répond Alice. Vous me faites mal.

– Ça y est, elle revient, dit la jeune femme soulagée. Eh bien, on peut dire que vous nous avez fait une belle peur !

– De quoi parlez-vous ? Demande Alice à l’infirmière penchée au-dessus de son visage.

– Disons que vous avez eu un réveil difficile, répond laconiquement la jeune femme. Mais tout va bien maintenant, je vais pouvoir arrêter le monitoring.

Elle commence à retirer toutes les électrodes et clampe les perfusions. Quelques minutes plus tard, Alice est libre de ses mouvements. Elle s’assied au bord du lit lorsque l’infirmière lui en donne la permission. Un léger vertige la reprend, beaucoup moins fort que le précédent. Elle garde en mémoire les cauchemars qui ont occupé sa journée mais n’ose en parler. Elle est probablement la seule personne à avoir aussi mal réagi aux drogues de l’anesthésie. Elle a dû leur causer des soucis, elle ne va pas en rajouter. Elle se lève en tanguant et va jusqu’aux toilettes. Elle passe un peu d’eau froide sur ses tempes et se sent tout à fait remise. Elle récupère ses affaires et l’infirmière lui indique la salle d’attente où elle pourra se reposer un peu en attendant que l’on vienne la chercher pour la ramener chez elle.

Elle s’assied lourdement sur les sièges de bois et malgré leur manque de confort, se rendort. Elle ne sait combien de temps s’est écoulé lorsque la secrétaire de l’étage lui indique que son taxi l’attend. Elle se lève et la suit jusqu’à la porte du service, la salue et passe les portes battantes.

Un homme l’attend devant le perron. Il est massif, vêtu de noir, les cheveux taillés en brosse, le regard dur. Alice se crispe mais le suit. Il prend sa valise et la pose sur le siège arrière où elle prend place. Il claque la portière, s’installe au volant puis démarre en trombe. Il conduit durement, secouant Alice à chaque virage.

  • C’est une brute, songe-t-elle.

Les rues défilent de plus en plus vite. Alice se sent mal, elle tente une parole :

  • Ralentissez s’il vous plaît, ou je vais être malade. J’ai eu une anesthésie aujourd’hui. Si vous ne voulez pas que je salisse vos sièges…
  • Ok, répond l’homme d’une voix sèche ;
  • Sympa, pense Alice.

Dans le rétroviseur, elle voit défiler les arbres de la banlieue. Impression de déjà-vu désagréable. Vivement qu’elle arrive chez elle. Elle n’a qu’une envie, celle de se coucher et de dormir. Elle n’est pas près d’accepter qu’on la charcute de nouveau !

Devant le taxi, un bus scolaire s’arrête. Les collégiens chantent à tue-tête la dernière chanson à la mode en balançant leurs bras au-dessus de leurs têtes. Alice retient son souffle. Sur le trottoir, une jeune mère pousse un landau bleu.

Le taxi met son clignotant pour doubler le bus. Alice Hurle :

  • Arrêtez-vous tout de suite ici. Je vais vomir ! Vite !

L’homme se retourne, le regard affolé, il détaille le visage d’Alice, sa pâleur, ses pupilles dilatées l’effrayent.

Il ralentit, reste derrière le bus et s’arrête au bord du trottoir. Alice ouvre la portière et sort. Elle voit le feu passer à l’orange. Le bus s’arrête. La jeune mère caresse le visage de son enfant qui lui répond en babillant. Elle s’engage pour traverser devant le bus, poussant le landau devant elle. Un souffle de vent frais balaye le visage d’Alice, séchant les larmes qui coulent sur sa joue. L’émotion lui coupe les jambes. La jeune mère finit de traverser la route, sur le trottoir d’en face le père de l’enfant leur fait signe. Ils échangent un baiser et poursuivent leur route.

Alice éclate en sanglots et se rassied dans le taxi. Elle tremble de tous ses membres. L’homme la regarde interdit. Elle essuie ses larmes et lui fait signe de démarrer.

  • Allons-y dit -elle, et calmement s’il vous plaît. J’ai eu assez d’émotions pour aujourd’hui.
  • Oui, on dirait ! dit l’homme entre ses dents.
  • Vous ne savez pas à quel point, parfois il suffit d’un détail pour que la vie bascule, cher monsieur. Croyez-moi ! réplique Alice.

L’homme démarre doucement. Il ne sait pas pourquoi mais il sent que la jeune femme a raison. Il ne faut pas qu’il la secoue, elle a eu une dure journée. Il regarde le jeune couple qui pousse un landau bleu sur le trottoir de gauche et reconnaît son fils et sa compagne. Il les salue d’un léger coup de klaxon. Ils lui répondent d’un signe de main. Il sourit. Dimanche, ils viendront manger à la maison avec leur petit bébé. Cet enfant, c’est son petit trésor. Il y tient comme à la prunelle de ses yeux. Il l’emmènera à la pêche avec lui dès qu’il aura l’âge et il lui apprendra le nom des étoiles. Avoir un petit-fils est la plus belle chose qui lui soit arrivé dans sa vie. Il rentrera après cette dernière course et les appellera.

Ils sont arrivés devant la maison d’Alice. Il croise son regard dans le rétroviseur et lui explique que ce petit dans le landau est son petit-fils et qu’il en est fier. La jeune femme pâlit, hoche la tête et lui dit :

  • Prenez bien soin de lui, et de vous aussi. Il a besoin de son grand-père pour bien grandir. Il faudra faire attention à vous sur la route, votre métier est dangereux. Il faudrait qu’il ait le temps de profiter de vous.
  • Ce sera le cas, répond l’homme d’un ton soudain adouci. Ce soir, avec vous, je faisais ma dernière course. Je prends ma retraite demain. J’aurai tout le temps de m’occuper de lui.
  • J’en suis ravie pour vous deux, répond Alice en sortant de la voiture. C’est la meilleure nouvelle de ma journée. Je vous souhaite d’en profiter pleinement et de passer de beaux moments avec votre petit-fils. Bonsoir monsieur et merci pour la course, rentrez bien.

L’homme répond par un sourire et un signe de la main et démarre. Le taxi s’inserre prudemment dans la circulation. Alice le regarde s’éloigner. Elle respire à nouveau, la sensation de menace qu’elle avait sur le cœur depuis ce matin, s’est brusquement éloignée. L’air est doux ce soir. Elle pousse la grille et entre dans le jardin. Finalement c’était une belle journée.

Une de celles que l’on oublie pas…

                                                                  Texte et Photo M.Christine Grimard

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Ateliers d’écriture d’hiver 2017 de @fbon numéro 5 : Le texte escalier

Voici ma participation au cinquième volet de l’atelier d’écriture d’hiver proposé par François Bon, traitant du lieu, sur le tiers livre, où vous retrouverez les autres contributions.

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Photo M. Christine Grimard

Elle a toujours aimé cet escalier en colimaçon, du genre de ceux que l’on trouve dans les châteaux forts s’enroulant autour d’un axe central. Petite fille elle l’imaginait comme la colonne vertébrale d’un escargot fabuleux ayant fait le vœux de quitter sa condition d’invertébré qu’une bonne fée au cheveux bleus aurait exaucé. Chaque fois qu’elle arrive dans ce vestibule, elle s’arrête sur la première marche, lève les yeux vers le ciel et admire la régularité parfaite des marches métalliques ajourées de triangles entremêlés. Elle aime leur ballet de lumière avec le soleil qui plonge du sommet de la tour. Elle se demande comment les hommes d’autrefois ont pu façonner un tel monument au temps où les chevaux étaient leur seule aide. Elle gravit les marches en faisant claquer ses semelles sur la structure métallique, chacune ayant un son particulier. Elle pense qu’elle saurait les reconnaître à l’aveugle tant elle les a entendues sonner depuis son enfance. Elle parvient au premier palier où le fenestron ogival émerge à peine des rochers à marée basse, un peu de varech est resté accroché au rebord du vasistas depuis la dernière marée d’équinoxe. L’odeur iodée qui lui chatouille les narines, la transporte aux plus beaux jours de son enfance lorsque son oncle l’emmenait relever ses casiers en mer d’Iroise. Elle poursuit sa progression jusqu’au second niveau où le parfum du varech laisse place à celui du large, mais ne s’arrête pas. Elle parvient au troisième niveau un peu essoufflée et s’arrête un instant. Sur le mur, on devine la trace de cette lame gigantesque qui avait emporté le châssis de la fenêtre lors de la tempête de 1999. Elle se souvient du bruit assourdissant des vagues ce soir-là, et des prières que les paroissiens avaient récitées toute la nuit, regroupés dans La Chapelle St-Matthieu. Elle passe le palier en courant, tant ces souvenirs de tempête sont lourds, et parvient au sommet. L’escalier se termine par trois marches de bois qui craquent sous ses bottines en guise de bienvenue. La dernière des deux cent trente et une marches contraste avec le sol carrelé du pavillon des lentilles. La lumière inonde la pièce ronde, se réfléchissant sur la lentille de la torche, produisant mille flammèches arc-en-ciel sur le plafond. Elle tourne sur elle-même saoulée de vent du large et se prend à rêver de déployer ses ailes et de s’élancer du haut de la tour jusqu’à l’île du levant. Le soleil se couche, le moment magique est passé. La torche s’allume, éblouissante. À regret, elle reprend l’escalier et s’enfonce vers les ténèbres, en tremblant un peu de rater une marche…

Underground 5 : L’histoire de Louise

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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gordes

Photo M.Christine Grimard

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Louise déambule dans ce village touristique depuis plus de deux heures. Le soleil de mai commence à être haut, cependant, l’étroitesse des ruelles protège depuis mille ans les passants inconscients du danger à s’exposer à ses rayons. Elle ne craint pas grand-chose de ce côté-là, tenant de ses ancêtres une peau mate qui brunit dès les premiers jours du printemps. Sa mère lui a toujours dit qu’ils avaient des ascendances bohémiennes, et que ses yeux verts lui ont été donnés par une lointaine ancêtre aussi belle que la Reine de Saba. En l’évoquant le souvenir du regard pétillant de sa mère, Louise sourit. Elle adorait lorsqu’elle lui contait les légendes familiales. C’était la mémoire de la famille et tant de choses ont disparu avec elle…

A sa mort, Louise a eu envie de changer de vie. Elle a tout laissé derrière elle, l’héritage et les petites cuillères en argent pour son frère tellement attaché aux biens de ce monde, le linge de famille et les meubles pour sa sœur aînée collectionneuse au sens obsessionnel du terme. Elle n’a conservé que les lettres et les photos des anciens dans un coffre de voyage en cuir, qu’elle n’ouvrira pas avant que le chagrin ne soit atténué.

Elle est arrivée dans ce village médiéval depuis quelques semaines et curieusement, elle s’y est tout de suite sentie chez elle. Il n’a pas été difficile de trouver du travail dans un tel lieu où les besoins en main d’œuvre sont toujours insatisfaits pendant la saison touristique. Elle était prête à accepter n’importe quoi pour changer d’air et finalement ce travail de femme de chambre lui laisse pas mal de temps libre. Elle est nourrie et logée au cœur du village dans les combles du palace où elle travaille, et même si les horaires sont harassants, elle a le temps de parcourir les ruelles médiévales tous les jours. Bien qu’elle ne soit jamais venue dans cette région auparavant, il lui semble connaître chaque pierre. C’est une impression déconcertante et rassurante à la fois.

Aujourd’hui, elle explore une nouvelle partie du village. Les ruelles sont fortement pentues, serpentant jusqu’au fond de la combe où les eaux de ruissellement alimentent un ancien lavoir. Le soleil ne pénètre ici qu’au zénith de l’été. Les pavés sont un peu glissants, recouverts de mousse. Elle progresse avec précaution, les yeux rivés sur le bout de ses pieds. Les maisons se serrent les unes contre les autres, aucun véhicule ne peut emprunter ces passages étroits. On est tranquille pour se promener, pense Louise. La ruelle débouche sur une placette inondée de soleil. Un petit banc de pierre est posé à côté d’un cyprès, Louise s’y installe pour profiter un instant du soleil. En face d’elle, une maison de maître emplit tout l’espace. Les fenêtres cintrées aux persiennes de bois peint assorti au ciel provençal, occupent la façade en pierres de taille. Au centre de chaque volet on a installé une petite trappe métallique coulissante. Louise sourit, elle sait ce que les trappes dissimulent et regrette qu’on ne les ait pas laissées ouvertes. Elle s’approche de la persienne de la fenêtre du rez de chaussée et pose la main sur la trappe pour la faire coulisser. Sans qu’elle ne sache pourquoi, il est essentiel qu’elle l’ouvre. Mais la trappe résiste, collée par la peinture. Louis fronce les sourcils et soupire.

  • C’est du travail de cochon, laisse-t-elle échapper.

La fenêtre est aussi dans un état pitoyable. Des moustiquaires ont été clouées sur les carreaux, à moitié délavées par le temps, piquetées de moisissures, elles donnent à l’ensemble un air d’abandon. Les montants de bois sont vermoulus, les points de rouille ressortant sur la peinture posée à la vas-vite. Les vitraux à l’ancienne composés de multiples carrés de verre coloré maintenus par des joints de plomb, font triste mine. Louise s’en désole. Certains carreaux sont prêts à se détacher de l’ensemble retenus seulement par la moustiquaire devenue si fine qu’elle ne tiendra plus longtemps. Elle hoche la tête tristement, se demandant pourquoi ce spectacle de désolation l’attriste à ce point. Gênée par sa myopie, elle s’approche, la tête à quelques centimètres du carreau en bougonnant malgré elle :

  • Comment peut-on laisser une telle maison à l’abandon, comme ça. C’est honteux !

En prononçant ces mots, elle aperçoit un regard noir qui la fixe à travers les carreaux et se recule brusquement, saisie d’effroi.

Une femme âgée ouvre le battant de la fenêtre et lui répond d’un ton peu amène :

  • Vous semblez avoir des idées à proposer pour entretenir cette maison. Venez me les détailler. Vous pouvez entrer et visiter, l’entrée est libre et si vous nous laissez votre obole, cela nous aidera à l’entretenir !

Elle regarde Louise durement. Son ton autoritaire est insupportable. La réprobation se lit sur son visage mais Louise est décidée à ne pas se laisser faire. Elle pointe le doigt vers le volet de gauche et ajoute, agacée :

  • Mais regardez ce travail ! On ne voit même plus le cœur, celui qui a peint les volets en bleu, a collé la trappe. A quoi ça sert si on ne peut plus laisser entrer la lumière. Il est vrai que vu l’état des carreaux, elle entrera bientôt sans aucun obstacle !

Elle ponctue sa phrase d’une moue et d’un soupir.

La femme redresse la tête et la dévisage.

  • Comment savez-vous qu’il y a un cœur derrière cette trappe ? Elle est coincée depuis si longtemps et les volets sont tellement rouillés qu’on ne peut plus les fermer. Moi-même je n’ai jamais vue cette trappe ouverte.
  • Je ne sais pas, répond Louise, soudain déconcertée. Je crois qu’il y a un cœur derrière cette trappe, mais je n’en sais rien à vrai dire. C’est la première fois que je me promène par ici…

La femme la détaille, s’attarde sur la forme de ses yeux sur l’ovale de son visage. Elle semble intriguée mais garde le silence. Louise baisse les yeux, intimidée.

  • Pardonnez-moi, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Je vais remonter vers le village. Faut-il prendre cette ruelle ?
  • Pas si vite, ma belle ! répond la vieille femme avec un accent provençal marqué. J’aimerais comprendre qui vous êtes. Entrez une seconde. Le musée est fermé mais je vous ouvre la porte.

En prononçant ses mots, elle referme brutalement la fenêtre, faisant tomber un des carreaux de verre dans la moustiquaire. L’instant suivant, la porte monumentale s’ouvre en grinçant. La femme descend précipitamment les deux marches et prend Louise par le bras.

  • Venez, il faut que je vous montre quelque chose. Insiste-t-elle en la tirant vers l’entrée.

Louise remarque une plaque en laiton où il est gravé : Musée du Raspaioun.

  • Quel genre de Musée est-ce là ? demande-t-elle à la vieille dame.
  • Un musée des arts provençaux, répond celle-ci, santons habillés ou peints, tissu provençaux et costumes traditionnels, outils, vaisselle, tableaux divers. Mais au fil des ans, on a accumulé toutes sortes d’objets plus ou moins authentiques. Peu importe, les touristes adorent, conclue-t-elle avec un grand sourire où il manque deux dents.
  • Oh, j’aimerais beaucoup le visiter, s’exclame Louise. J’aime les objets provençaux et je possède une belle collection de santons.

Elles entrent dans la pièce principale, relativement sombre, où Louise reconnaît les fenêtres à vitraux qui ont attiré son attention à l’extérieur. Son regard s’attarde sur les boiseries et les poutres apparentes puis descend vers les tommettes, et enfin détaille le mobilier. Les meubles provençaux cirés sont de facture bourgeoise et au centre de la pièce une table a été mise sur une nappe brodée pour la fête.

Louise fait la moue, fait le tour de la table puis s’approche d’une petite table de travail posée contre le mur opposé à l’entrée.

  • Que pensez-vous de l’ambiance que l’on a recréée ici ? Demande la vieille femme. C’est une table dressée pour la fête des vendanges.
  • Je… commence Louise qui s’interrompt aussitôt.
  • Oui ? insiste la femme.
  • Je pense qu’il est bien dommage que cette magnifique maison de famille soit devenue un musée. Je ressens une certaine nostalgie ici, pour ne pas dire une grande tristesse. Je ne sais pas pourquoi mais on dirait que le temps s’est arrêté et que la maison attend quelque chose…
  • Très intéressant… répond la femme. Vous avez une sensibilité étonnante ! S’il est vrai que vous ne connaissiez pas ce village, ajoute-t-elle avec un rictus.
  • Je ne suis jamais venue ici avant aujourd’hui, répond Louise. Cependant, il me semble que j’ai déjà vu cette maison, peut-être dans des livres sur l’histoire de la Provence ou sur des gravures. Je ne sais pas. Il me semble que c’est une erreur d’avoir positionné une table ici. Cette pièce n’est pas une salle à manger mais une pièce de réception. Il aurait mieux valu y présenter des fauteuils et des tables de jeu. Il manque aussi un piano. Ce petit bureau n’est pas à sa place, il devrait être devant cette fenêtre, dit-elle en s’approchant de lui.
  • Remarquable… Dit la vieille femme, en la regardant fixement.
  • La lumière éclairerait ainsi le plateau surtout celle de la fin de l’après-midi qui est si belle, comme un rayon de miel qui tomberait sur le cuir rouge et le transformerait en soie rose, poursuit Louise dans son rêve. Aidez-moi dit-elle à la vieille femme, il n’est pas très lourd, nous allons le remettre à sa place.

Sans attendre la réponse, elle empoigne le plateau du petit bureau et le soulève, fait deux pas et s’arrête, le regard fixe.

  • Mais qu’est-ce que je fais ?
  • Je ne sais pas trop, répond la vieille dame, mais vous semblez y tenir beaucoup. Je vais vous aider. Prenez l’autre bout du bureau et mettons-le devant cette fenêtre. Vous avez raison, on dirait qu’il était fait pour être là.
  • Regardez, les pieds du bureau ont laissé une marque d’usure sur les tomettes à cet endroit précis, montre Louise à la femme. Il s’ajuste parfaitement, ajoute-telle avec un sourire triomphant. Je le savais !
  • Oui, et je me demande bien comment, répond la femme.
  • Je ne sais pas… répond Louise de plus en plus perdue.

Elle caresse de l’index les moulures qui encadrent le plateau de bois. Sur le côté, à moitié effacée, une rose est sculptée dans le bois. Louise la montre à la vieille femme.

  • Avez-vous remarqué cette rose magnifique ?
  • Non, je ne l’avais jamais vue ! S’exclame la femme. Il faut dire qu’elle était invisible dans ce coin sombre.
  • Il me semble que… commence Louise en appuyant sur la corolle de la rose.

Un léger déclic se fait entendre et une petite trappe s’ouvre dans le bois. Louise se penche pour voir ce qu’elle cache et en sort un paquet de Tarots de Lenormand. Les figures jaunies sont encore visibles mais les cartes semblent avoir beaucoup servi. Elle pose le jeu sur la table et en extrait quatre cartes qu’elle dispose en croix, puis recule de deux pas. La femme la regarde, hoche la tête et dit :

  • Je crois qu’il faut que je vous explique en deux mots l’histoire de cette maison, poursuit la femme. Les propriétaires étaient de riches bourgeois, négociants en vins. La famille fut prospère pendant des générations mais le dernier héritier après avoir dilapidé la fortune de la famille, est mort sans descendance. C’est ainsi que la maison a été récupérée par la commune. On dit qu’il a été maudit parce qu’il a refusé d’épouser la fille d’un riche arlésien pour lui préférer une bohémienne des Sainte-Marie rencontrée à la Féria de Nîmes. Il l’a épousée contre l’avis de sa famille et ils n’ont jamais eu d’enfants. Peu à peu tout la communauté les a mis en quarantaine et je ne sais pas vraiment ce qu’il est advenu d’eux. On raconte que tout le gratin du village défilait entre ces murs pour que la Gipsy leur tire des cartes et qu’elle n’avait pas son pareil pour lire l’avenir dans les tarots. Venez, je vais vous montrer ce que l’on a retrouvé dans leur chambre à coucher.

Louise, intriguée par le ton mystérieux de la vieille femme, la suit dans le corridor. Elle frissonne pourtant l’après-midi est encore chaude. Ces maisons anciennes gardent la fraîcheur entre leurs murs trop épais, songe-t-elle, mais le courant d’air qui balaie cette partie de la maison est plutôt désagréable.

Elles pénètrent dans une vaste pièce très sombre. On devine un lit au milieu de la chambre. De lourds rideaux occultent la fenêtre, la vieille femme s’en approche et les ouvre brusquement. La lumière du couchant inonde la pièce.

Sur le mur devant lequel Louise se tient, un miroir en pied ancien au tain inégal est accroché. Son image lui apparaît un peu floue, en contre-jour. Derrière elle, le miroir reflète l’image d’une femme brune qui la regarde. Louise en perd le souffle, cette femme est son double, sa jumelle. Elle pousse un cri et se retourne pour lui faire face. Ce n’est pas une apparition mais un portrait sur le mur, celui d’une femme à la longue chevelure brune, au regard d’émeraudes. C’est un magnifique portrait, on la croirait vivante. Louise s’approche en tremblant. Ce visage sur le mur, c’est le sien.

Elle entend dans le lointain la vieille femme lui dire :

  • Ma petite, vous êtes si pâle !

Louise ne voit plus que ce visage si lumineux qui flotte dans l’obscurité. Il lui semble que le sol l’aspire. Elle n’entend plus qu’un long sifflement qui lui déchire les tempes, et se sent glisser doucement vers l’abîme…

Photo et texte MCh Grimard

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Underground 4 : L’Histoire de Marie

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui brillent derrière les choses.

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underground-4

Photo M.Christine Grimard

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Une journée de plus s’achève. Marie rentre, épuisée. Les nuages menacent alors que toute la journée a été radieuse. Elle voulait aller faire un tour avec son chien resté seul toute la journée et voilà que le temps se couvre quand elle retrouve sa liberté.
Pas de chance.

Elle conduit automatiquement et s’étonne d’être déjà arrivée sur le chemin de son village. Elle n’a pas vu passer le trajet. Elle a l’impression de sortir d’un coma et secoue ses épaules pour se réveiller. Chaque soir, c’est un peu plus dur. Elle vieillit et n’a plus l’endurance qu’elle avait il y a dix ans. Le manque de personnel dans le service est de plus en plus criant. Un jour, la vie des patients sera en danger quand une des filles fera un malaise d’épuisement pendant son service. On n’a beau le dire à chaque réunion, tout le monde se désintéresse de la question. Du moment que le travail est fait, le reste n’a pas d’importance.

Marie prise dans ses pensées négatives, appuie de plus en plus fort sur l’accélérateur. Les pneus crissent sur le bitume mouillé. Des grosses gouttes viennent s’écraser sur le pare-brise. Le soleil sort brusquement de derrière les nuages et l’éblouit. Elle freine instinctivement, sentant ses roues glisser vers le fossé. La voiture tangue puis rétablit sa trajectoire. Des sueurs froides la traversent tandis qu’un léger vertige la saisit. Un coup d’œil au tableau de bord lui indique une vitesse effrayante : 120 sur une route de campagne exigüe et sinueuse. Comment a-t-elle pu se laisser entraîner ainsi ? Elle a dû s’endormir un instant.
Elle se crispe sur le volant et appuie sur le frein par petites touches, il ne s’agirait pas de faire un tête-à-queue. Les freins semblent peu efficaces. Elle sent ses roues qui se bloquent. La voiture se déporte sur la gauche de la route, elle ne parvient pas à rétablir la trajectoire. Elle voit défiler le paysage à une vitesse vertigineuse avec la sensation paradoxale d’être dans un film au ralenti. Elle approche du prochain tournant qu’elle sait être très serré. Il faut absolument qu’elle ralentisse avant, si jamais quelqu’un arrive en face, elle ne pourra l’éviter. Accrochée au volant, elle enfonce la pédale de frein désespérément, sans résultat.
Elle arrive près du tournant, au moment où un énorme tracteur se présente sur la voie de gauche.

Cette fois, c’est la fin, elle ne pourra l’éviter.
Un sanglot lui échappe. Elle va mourir sur cette route. Pourtant le ciel est si beau, mariant nuages, pluie et soleil dans un bal resplendissant de lumière.
Elle se dit que c’est trop bête de mourir alors que le ciel est si beau.
Elle se dit qu’elle est trop bête de penser cela.
Elle se dit qu’elle a encore tant de choses à accomplir.
Elle entend quelqu’un crier, hurler même, avant de réaliser que c’est elle.

Un rayon de soleil darde, transformant les gouttelettes sur le pare-brise en diamants bruts. Éblouie, Marie cligne des paupières. Sur la droite, un reflet bleuté flotte au-dessus des haies. Intriguée, Marie le suit des yeux. Il ondule dans le soleil, monte un peu puis redescend brusquement. Elle ne comprend pas ce qu’elle voit et en oublie de regarder le tracteur qui se rapproche dangereusement.
Au moment où « l’objet » se pose sur le bas-côté de la route et que la voiture folle le dépasse, Marie sent une force incroyable écraser son pied sur le frein. La voiture pile en douceur, comme si elle s’était arrêtée dans un tampon d’ouate invisible, alors qu’elle glissait inexorablement la seconde précédente. Un peu sonnée, Marie se retourne vers la lumière bleue. Elle a disparu mais au pied du poteau téléphonique à l’endroit où elle croit l’avoir vue se poser, un jeune piéton la fixe de son regard gris. Elle n’avait pas remarqué qu’il y avait quelqu’un près du poteau en passant. Il est vrai que dans ces circonstances, on n’est pas attentif à l’environnement !

Le tracteur s’est arrêté, un homme en descend et s’approche de sa portière.
– Eh bien, ma petite dame, on fait les 24 heures du Mans ?
– Oh, je vous en prie, répond Marie, n’en rajoutez pas ! J’ai eu assez peur comme ça. Ma voiture a glissé…
– Vous rouliez à tombeau ouvert, ma petite !
– Je ne suis pas « votre petite » premièrement. Et je me suis arrêtée finalement.
– Oui, j’ai vu. Un vrai miracle, d’ailleurs. Je me demande comment vous avez fait pour piler comme ça !
– Je ne sais pas moi-même, répond Marie. Le jeune homme là-bas pourra peut-être me raconter ce qu’il a vu quand je suis passée devant lui.
– Quel jeune homme, répond l’homme. Il n’y a personne. Vous avez des visions en plus ? Vous avez bu ou alors fumé des trucs bizarres ? Insiste-t-il.
– Je vous en prie, je suis infirmière. Je ne bois pas ni ne me drogue. J’ai vu un jeune homme très pâle aux yeux gris qui me regardait en passant. Venez- voir !
– Dans tes rêves… répond l’homme dans un éclat de rire.

Marie lui jette un regard noir et sort de sa voiture en claquant la portière. Elle se dirige vers le poteau téléphonique où elle croyait avoir vu quelqu’un. Mais il n’y a personne. L’homme la suit, se moquant de « ses visions ». Elle ne l’entend pas, elle sait ce qu’elle a vu. Il y avait un homme là, elle en est sûre. Quelqu’un de bon, au regard doux. Quelqu’un qui l’a aidée. Quelqu’un dont la présence l’a rassurée…
Elle se dit qu’elle devient folle la fatigue aidant, la pluie redoublant, la nuit tombant, qu’elle va prendre froid si elle reste là. Voilà qu’elle a des visions maintenant. Il faudra qu’elle consulte le neurologue du service. Si ça se trouve, elle a une tumeur cérébrale.

L’homme se penche vers le fossé, ramasse un objet brillant qu’il lui tend en disant :
– Votre fantôme vous a laissé un cadeau on dirait !
Marie le saisit et le retourne. C’est une petite médaille de baptême, en or rose. Elle a dû appartenir à une petite fille. Sur un des côtés, un angelot la regarde, le menton dans les mains, le visage éclairé d’un sourire espiègle. Sur la face opposée, un seul prénom gravé en lettres manuscrites : Marie
Marie pâlit, regarde la médaille en silence. Elle ne peut s’empêcher de trembler. C’est probablement le contre coup de l’accident. Le souffle lui manque. L’homme s’inquiète de son mutisme et l’attrape par le bras, craignant qu’elle ne tombe :
– Eh ma petite, ça ne va pas ?
Elle avale sa salive et parvient à répondre :
– On m’appelle Marie, et ceci est la copie exacte de ma médaille de baptême.
En prononçant ces paroles, elle sort de son cou une chaînette en or rose où une médaille identique à la précédente est pendue.

L’homme la regarde en hochant la tête. Il bougonne dans sa barbe quelques mots qui échappent à Marie, puis lui tapote l’épaule et conclue :
– Aller, ma petite. Il faut rentrer maintenant. Ce n’est pas la peine de rester là sous la pluie pour attraper la mort. Surtout que ce soir, elle rodait et elle n’a pas eu ce qu’elle voulait. Il vaut mieux ne pas rester là. Vous avez eu bien de la chance. Dans la vie, il faut prendre les bonnes choses quand elles viennent et ne pas essayer de comprendre ce qui nous dépasse. Ma vieille mère disait toujours que « Quand c’est pas l’heure, c’est pas l’heure ».
– Vous avez raison, répond Marie en essayant de réprimer ses tremblements. Je vais rentrer me mettre au chaud. Merci pour votre aide précieuse.
– Je n’ai pas fait grand-chose, ma petite. Mais je suis assez content d’avoir vu ce que j’ai vu… Oui, bien content ma Foi !

L’homme s’éloigne et remonte dans son tracteur en hochant la tête. Marie reprend sa voiture et démarre doucement. Elle rentrera à 30, elle a le temps. Elle a eu de la chance et il ne vaut mieux pas la tenter une seconde fois ce soir.
La voiture démarre dans un murmure. La pluie a cessé. Marie regarde dans le rétroviseur. Un halo bleuté frémit sur le bas-côté près du poteau téléphonique. Elle s’arrête et se retourne brusquement au moment où il s’élève légèrement.  Il volète un instant au-dessus de sa voiture, puis s’éloigne et se dissout dans la nuit.

Texte et photo M.Christine Grimard

 

Underground 3 : L’Histoire de Pedro

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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gargouille

photo M.Christine Grimard

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Pedro accélère. Encore quelques minutes et il sera rentré. Maman sera là et quand il ouvrira la porte, une succulente odeur de chocolat chaud montera à ses narines. Elle lui demandera comment s’est déroulée sa journée d’école, et s’il n’a pas pris froid dans les rues.

Le vent s’engouffre dans les ruelles, léchant les murs délavés, tourbillonnant dans les encorbellements faisant grincer les colombages et craquer les corniches. Il pourrait rentrer plus vite en empruntant le boulevard, mais il préfère passer dans les ruelles encerclant la basilique. Il ne sait pas pourquoi, mais il a toujours adoré marcher sur ces calades, le nez en l’air pour admirer le jeu de la lumière sur les pierres centenaires.

Il aime les pierres. Peut-être parce que sa mère l’a nommé Pedro. Peut-être parce que son arrière-grand-père était tailleur de pierres. Il ne sait pas encore comment il y arrivera, mais il sera tailleur comme lui. Il ne l’a jamais connu mais son grand-père lui racontait comment son père « parlait » aux pierres avant de les tailler et comment il en tirait des merveilles en quelques coups de ciseaux. Il avait restauré une partie des archivoltes de la cathédrale que Pedro aimait détailler au passage. En admirant les sculptures de la corniche supérieure, il pense à lui et à l’enfant qu’il était lorsqu’il avait son âge. Etait-il déjà attiré par les pierres comme lui ? Etait-il espiègle et joueur ou déjà sérieux et minutieux ? Il aurait tant aimé le rencontrer et lui raconter son attirance.

Les copains se moquent de lui. Ils ne comprennent pas qu’il ne traîne pas avec eux après l’école, et ne savent rien de ce qu’il fait lorsqu’il s’enfonce dans les ruelles, le nez en l’air…

Il passe par le cloître de l’église des Cordeliers où l’on a aligné les gargouilles lors de la restauration de la façade Nord. Elles sont toutes là, posées à la verticales, assises sur leur derrière le cou tendu vers le ciel, bouches ouvertes comme si elles étaient assoiffées de pluie. Elles ont plusieurs siècles mais elles ne les font pas. Sur certaines d’entre elles, on voit encore les griffes des ciseaux du sculpteur comme si elles étaient nées d’hier. En passant, il caresse du doigt les cicatrices des pierres de granit. Il lui semble qu’il a toujours fait ça. Ici, il se sent chez lui.

Il n’a encore raconté à personne ses désirs de sculpture. Il sait que sa mère en serait effrayée. Pour elle, il n’y a point de salut en dehors d’études longues et ennuyeuses. Pedro sait que ce genre de chose n’est pas pour lui. Il veut devenir tailleur de pierre, sculpter la roche comme son ancêtre. Son grand-père lui a promis qu’il lui donnerait les outils de son père lorsqu’il serait assez grand pour s’en servir. Il attend ce jour avec impatience. Parfois il s’essaye sur quelques galets, en secret. Il lui semble qu’il a toujours fait cela, caresser la pierre et la retourner sur toutes les coutures. L’admirer en pleine lumière, puis à jour frisant. Lui demander ce qu’elle cache dans son cœur, puis faire naître la forme sous son burin. Il sait déjà ce qu’il doit faire pour cela, sans l’avoir appris. Il a ça dans le sang.

Il ressort du cloître et suit la ligne blanche des pavés inégaux de la rue du Formeret. La lumière se fait plus rare. Les rayons du soleil dessinent des arcs sur les encorbellements des fenêtres, l’éblouissant en se reflétant dans les carreaux. Il se frotte des yeux.

Il débouche devant le parvis de la cathédrale. Un bruit sec attire son regard vers le grand cintre du porche.   Un petit éclat de pierre vient de tomber de la dernière gargouille encore en place sur la corniche, une chimère mi chauve-souris mi démon dont le visage est effacé par le temps. Toutes les autres ont été enlevées pour restauration, et celle-ci en aurait également bien besoin pense Pedro. Il s’approche et la regarde fixement comme s’il voulait évaluer le travail nécessaire. Un second fragment tombe, venant heurter son front. Un mince filet de sang coule à la racine de ses cheveux. Il ne sent pas la douleur mais seulement un léger vertige. La gargouille, assise sur son derrière, le regarde fixement. Elle déploie ses ailes immenses et s’élève au-dessus de la corniche puis descend doucement jusqu’à lui. Il retient son souffle tandis qu’elle se pose juste devant lui, sur la colonne de droite du portail de la cathédrale. Elle replie ses ailes dans un crissement d’enfer et ouvre de grands yeux ovales semblant sortir du néant au milieu de ce qui devait être son visage. Curieusement, Pedro n’est pas impressionné. Il n’est pourtant pas très courageux, mais cette statue ne l’effraye pas. Sans qu’elle prononce un mot, il l’entend lui expliquer qu’elle attendait qu’il revienne pour lui rendre sa splendeur d’antan. Il la regarde dans les yeux et la reconnaît. Il lui semble que le voile qui lui bouchait la vue s’est envolé brusquement. C’est elle, son enfant, son œuvre. Il revoit le bloc de grès et ses mains qui taillaient, il revoit ses compagnons travaillant le granit sur ce parvis, il entend le tintement des ciseaux sur la pierre, il revoit le jour où…

  • Mon petit ! Réveille-toi ! M’entends-tu ?

Il ouvre les yeux, porte sa main à son front douloureux, un peu de sang teinte la pulpe de ses doigts. Il secoue la tête, le vertige a disparu. La gargouille aussi. Il lève les yeux vers la corniche. Elle a repris sa place, sagement immobile, a replié ses ailes. Il se relève, un peu chancelant. Une vieille femme le regarde, inquiète et ajoute :

  • Ne bouge pas, on va appeler les pompiers.
  • Non, madame, ne vous inquiétez pas. Je vais bien, j’ai dû rater la marche. Je vais rentrer chez moi ; j’habite là-bas.

Sans attendre sa réponse, il descend le parvis de la cathédrale en courant et disparaît dans la ruelle. Il pousse la porte cochère et poursuit sa course jusqu’à l’escalier. Il s’assoit un instant, les yeux dans le vague, reprend son souffle, la tête entre les mains. Lorsqu’il le relève, un sourire éclaire son visage. Il grimpe jusqu’au premier, ouvre la porte et crie à la cantonade :

  • Maman, il faut que je te dise quelque chose de très important. Aujourd’hui, j’ai trouvé ce que je dois faire quand je serai grand !

***

 

 

Texte et photo Marie-Christine Grimard