Une image, une histoire : L’esprit de Noël (2/3)

houx

*

Il rentra au bureau à grandes enjambées comme s’il voulait fuir cet endroit et toute l’après-midi il évita de penser à cette rencontre insolite. Il avait toujours détesté les évènements qu’il ne pouvait expliquer. Il se targuait d’avoir toujours eu les pieds sur terre, et ce n’est pas parce que c’était Noël que les choses allaient changer ! A plusieurs reprises, il jeta un coup d’œil au bouquet de houx qu’il avait posé sur sa pile de dossiers en se demandant s’il n’allait pas disparaître aussi brutalement que cette femme…

Il avait des frissons et plus les heures passaient, plus il se sentit fiévreux. Il avait dû prendre froid, assis sur ce banc. Voilà qui lui fournirait une belle occasion de rater la fête de Noël avec ses collègues. Les heures passant, il se sentait de plus en plus mal, tremblant et claquant des dents. Françoise finit par remarquer son manège et lui conseilla sèchement de rentrer chez lui avant de tous les contaminer le soir de Noël. En soupirant, il se leva. Titubant, il ramassa son bouquet de houx et quitta le bureau en maugréant, lui demandant d’excuser son absence à la fête auprès de ses patrons. Au fond, il était bien content que cette fièvre soudaine lui fournisse le prétexte pour rentrer tranquillement chez lui. Ces simulacres de fêtes lui pesaient depuis toujours.

Dès qu’il fut dehors, il se sentit mieux. L’air froid de décembre lui fouettait le visage. Les nombreuses personnes qui se pressaient dans les rues à la recherche du cadeau de dernière minute, le firent sourire. Lui au moins, n’avait pas ce genre de problème. Il irait déjeuner dans la famille de sa sœur pour le nouvel an et avait encore toute une semaine pour lui choisir un présent, il pourrait le trouver en soldes. Il sourit de son propre cynisme, après tout, elle lui avait gâché Noël à tout jamais, alors il n’avait pas à faire d’effort pour elle !

Il arriva au pied de son immeuble à la nuit tombante et entreprit de monter à pied, l’ascenseur ayant des sautes d’humeur, il ne voulait pas risquer de passer la soirée coincé à l’intérieur avec une fièvre pareille. Il gravit ses deux étages en maugréant, personne n’ayant encore pensé à changer les ampoules grillées des paliers du premier et du second qui étaient grillées depuis près d’un mois. Ce n’était pas le soir de Noël que quelqu’un allait le faire !

Il connaissait l’immeuble par cœur et aurait pu trouver la serrure de sa porte les yeux fermés, pourtant ce soir-là, il trébucha sur un objet abandonné sur le palier. Il grommela une bordée d’injures pour « l’inconscient qui avait laissé traîner ses détritus sur le palier » lorsqu’il entendit une petite voix lui répondre :

  • Pardonnez-moi, j’ai perdu mes ciseaux dans le noir…
  • Qui est là ? interrogea-t-il en scrutant l’obscurité.

Personne ne répondit, pourtant il sentait une présence. Cette voix lui était inconnue. C’était une voix d’enfant, fille ou garçon, il ne saurait le dire. Il n’y avait jamais eu d’enfant dans cet immeuble, les appartements minuscules et peu confortables, ne convenaient pas aux familles. C’était d’ailleurs pour cela qu’il avait choisi d’y vivre, pour avoir la paix sans entendre des cris et des rires d’enfants toute la journée.

En tâtonnant, il ouvrit sa porte et éclaira son appartement. Il vit alors l’enfant assis sur la première marche de l’escalier menant au troisième. Il semblait très jeune, avait un regard triste, des yeux immenses, une tignasse hirsute blonde, et des fossettes qui ne parvenaient pas à éclairer son visage. Il le fixait sans bouger, l’air méfiant, serrant contre lui tout un assortiment de papier, crayons et rubans. Pierre se planta devant lui, les mains sur les hanches et lui demanda :

  • D’où sors-tu et que fais-tu là, tu t’es égaré au second étage d’un immeuble, et où sont tes parents ?
  • ça fait beaucoup de questions… répondit l’enfant avec un sourire.
  • Réponds, insista Pierre.
  • Je suis sorti de chez moi pour coller ce papier sur ma porte et la porte s’est refermée alors je me suis assis là pour attendre ma mère, répondit l’enfant d’un seul trait.
  • Quelle porte ? répliqua Pierre. Et où est ta mère ? Quand va-t-elle rentrer ? Pourquoi voulais-tu coller ce papier sur ta porte ?
  • Tu poses toujours autant de questions ? interrogea l’enfant.
  • … non, finit par répondre Pierre. C’est à cause de la surprise !

Il s’approcha de la porte pour examiner le papier que l’enfant avait collé et qui penchait lamentablement ne tenant plus que d’un seul côté.

  • Je ne peux pas lire ce que tu as écrit sur ce papier, et il faudrait remettre du scotch, sinon il va se décoller rapidement.
  • J’ai écrit « Jonathan et Marie ». Jonathan c’est moi, et Marie c’est ma mère. Et je n’ai plus de scotch. S’il se décolle avant ce soir, le Père Noël ne nous retrouvera jamais… répondit l’enfant d’une voix atone.

Pierre faillit éclater de rire mais l’air sombre du jeune garçon l’arrêta dans son élan. Il semblait au bord des larmes, et tremblait sur sa marche d’escalier. Il faisait un froid de canard sur ce palier.

  • Viens, dit Pierre, ne reste pas là à te geler, je dois avoir du scotch, on va recoller ton bout de papier. Déjà que le père Noël doit être à moitié aveugle, vu son âge…
  • Oh, tu veux bien m’aider, c’est gentil ça. Comment tu t’appelles ? demanda l’enfant
  • Je m’appelle Pierre, allez, viens tu auras plus chaud à l’intérieur pour attendre ta mère, dit-il en entrant chez lui.

L’enfant hésita un peu, puis se décida à le suivre. Pierre le détailla à la lumière, il semblait beaucoup plus jeune qu’il ne l’avait cru d’abord. Il n’avait pas l’habitude des enfants mais le trouva très pâle et très maigre, des cernes bleus lui mangeant le regard. Il serrait contre lui tout son attirail, en dansant sur un pied.

  • Pose tes affaires ici, lui dit-il en déposant son bouquet de houx sur la table. Je vais te donner de quoi te réchauffer. Tu aimes le chocolat chaud ?
  • Oh oui répondit l’enfant dont le regard s’éclaira, avec du lait bien crémeux. Tu en as ? Il faudra en garder un peu pour le père Noël aussi, je sais qu’il aime beaucoup ça !
  • Comment le sais-tu, ironisa Pierre, il te l’a dit ? Je croyais que personne ne pouvait jamais le voir !
  • Je ne l’ai pas vu en vrai, répliqua Jonathan, il est venu me le dire dans mon rêve. Quand j’ai pleuré hier en arrivant ici, j’ai dit à maman qu’il ne nous retrouverait jamais parce qu’on ne lui n’avait pas écrit la bonne adresse sur ma lettre. Elle m’a dit qu’il me retrouverait si on écrivait mon nom sur la porte. Et après dans mon rêve, il est venu me dire qu’il savait où j’étais et qu’il ne fallait pas oublier son chocolat et ses deux gâteaux parce que sa tournée était longue. Il a dit que beaucoup d’enfants avaient déménagé juste avant Noël cette année !
  • Sans blague ! répondit Pierre en éclatant de rire. Tu as une imagination formidable !
  • C’est pas la peine de rigoler, répondit l’enfant très sérieusement. Les grandes personnes comme toi ne savent rien du tout !
  • Pourquoi tu dis ça ? répliqua Pierre un peu vexé. Moi, je sais un tas de choses !
  • Non, tu ne sais rien de rien, poursuivit l’enfant en colère. Tu ne sais même pas que c’est Noël. Regarde ta maison. Tu n’as rien fait, pas de sapin, pas de boules, pas d’enfant Jésus. Le père Noël n’aura pas envie de venir te voir et ça sera bien fait !
  • Tu as raison, répondit Pierre, un peu penaud, j’ai oublié Noël… Je ne suis pas très fier de moi, et le Père Noël va m’oublier aussi. Heureusement, regarde, une vieille dame m’a donné ce petit bouquet de houx aujourd’hui et ça va me sauver !

Tout en parlant, il alla chercher un verre qu’il remplit d’eau pour installer le bouquet au centre de la table. Soudain, la pièce sembla s’éclairer d’une lumière de fête. Pierre sourit et regarda l’enfant d’un air de défi, mais celui-ci haussa les épaules et dit :

  • Je crois que tu ne mérites pas ton Noël, tu fais ça parce que je l’ai dit. Le Père Noël ne vient voir que les gens qui l’aiment, et toi tu ne l’aimes plus…
  • Pas vrai ! répliqua Pierre. Moi je l’aime et je suis sûr qu’il le sait !
  • Alors, puisque tu l’aimes, on verra bien demain s’il t’a apporté quelque chose !

L’enfant avait presque crié cette dernière phrase, lorsqu’une jeune femme passa la tête dans l’ouverture de la porte. En la voyant l’enfant se jeta dans ses bras :

  • Maman ! Regarde, c’est Pierre. Il a oublié Noël et il croit que le Père Noël va venir quand même !
  • Je suis désolée que mon fils vous ait importuné. Je suis Marie, votre nouvelle voisine, dit la jeune femme en lui tendant la main. Pourquoi es-tu venu ennuyer le monsieur, mon poussin ?
  • La porte s’est fermée pendant que je mettais mon nom dessus pour le Père Noël, et j’ai attendu que tu rentres, mais Pierre est arrivé avant toi ! dit l’enfant en le montrant du doigt.
  • Ne vous inquiétez pas dit Pierre, votre fils ne m’a pas ennuyé, bien au contraire. Sa compagnie est des plus intéressante !
  • Je vous remercie d’avoir pris soin de lui, répondit la jeune femme, cela ne se reproduira pas. Allons Jonny, on rentre maintenant, dis bonsoir à Pierre.
  • Bonsoir Pierre, dit Jonathan.

La mère et l’enfant regagnèrent leur appartement, laissant Pierre à une solitude qui lui parut soudain très pesante.

Quelques secondes plus tard, on frappait de nouveau à sa porte. C’était l’enfant, tenant dans ces mains trois boules scintillantes et une guirlande argentée, qu’il posa sur la table d’un air d’autorité :

  • Tiens, dit-il au moins comme ça, le Père Noël te trouvera mieux. Moi, je lui ai demandé un ami parce qu’ici je ne connais personne. Et toi, tu veux quoi ?
  • Je ne sais pas trop, dit Pierre. Je crois que je n’ai pas été assez sage pour avoir un cadeau cette année …
  • Bouhh, répondit l’enfant, encore des bêtises de grands, ça ! S’il fallait être sage pour avoir des cadeaux, moi, j’en n’aurais pas eu souvent ! Le père Noël il fait pas de différence, il aime tout le monde ! Aller salut. Dors bien. Tu me diras demain ce qu’il t’a donné, hein ?

L’enfant repartit aussi vite qu’il était venu, en secouant ses boucles blondes. Lorsque la porte se referma sur lui, Pierre eut la sensation que quelqu’un avait éteint la lumière.

–> A suivre –<

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Une image…une histoire : L’esprit de Noël (1/3)

houx

Photo d’auteur inconnu

*

Il ne comprenait pas pourquoi il était tellement énervé depuis quelques temps. Le travail était plutôt moins prenant, la météo était plutôt clémente, les finances en hausse, et sa sœur ne l’avait pas appelé depuis longtemps avec ses jérémiades habituelles. Et pourtant, plus les jours passaient, plus il s’énervait pour chaque détail et l’ambiance devenait de plus en plus pesante pour ses collègues de travail.

Ce matin-là, Françoise, sa collègue de bureau finit par craquer:

  • Pierre, si vous continuez comme ça, je change de bureau ! Je ne sais pas ce que vous couvez, mais il faudrait que vous alliez consulter avant que je…
  • Que vous quoi ? répliqua Pierre sèchement sans la regarder.
  • Que je perde mon sang-froid ! Dit-elle en prenant son dossier sous le bras, avant de quitter la pièce en claquant la porte.

C’était chaque fois la même chose, cette fille n’avait aucune patience !

Il prit son déjeuner et décida d’aller le manger dans le parc. Le fait qu’il gèle n’avait pas d’importance, du moment qu’il allait pouvoir s’aérer ailleurs. L’atmosphère ici devenait trop lourde. Et dire que ce soir, il y aurait « l’apéritif de Noël » au bureau. Il n’avait aucune envie de faire des heures supplémentaires pour manger quatre petits fours et sourire à la cantonade.

Noël… pfff…

Il n’en n’avait plus rien à faire de Noël. Depuis que pour le Noël de ses six ans, sa sœur avait ri de lui en lui expliquant que le Père Noël était une arnaque inventée par les parents pour obliger les enfants à être sages toute l’année…

Ce jour-là, il s’en souvenait comme si c’était hier. Il avait eu l’impression que le ciel lui tombait sur la tête, que le sapin avait perdu toutes ses aiguilles d’un seul coup, et que l’enfant de la crèche était le roi des menteurs. Lorsqu’il vit sa mère placer sous le sapin un verre de lait et un sablé de Noël en disant que le Père Noël aurait besoin de forces pour finir sa tournée, il avait été horrifié qu’elle puisse participer ainsi au mensonge, et était parti en pleurant dans sa chambre. Cette année-là rien n’avait pu le consoler, ni les explications embarrassées de sa mère, ni les cadeaux, ni la neige arrivée le soir du réveillon et qu’il adorait pourtant. Ce jour-là, on lui avait volé son enfance.

Depuis, la vie s’était chargée de lui faire perdre peu à peu le reste de ses illusions. Celles qu’il avait nourries des contes de son enfance, ses illusions sur les amitiés adolescentes, sur les histoires d’amour, sur l’équité au travail, sur l’honnêteté. Enfin, sur tout !

Et il faudrait qu’il ne soit pas énervé ! Cette vie était un leurre, où qu’il se tourne, tout n’était que déception et illusion. Ce monde n’était qu’hostilité, violence et mensonge. Il savait bien ce qui l’énervait, c’était Noël, le jour où l’on feint de croire que le monde changera, que l’espoir gagnera.

Le jour où on célèbre le mensonge tout autour du monde !

Il avançait en maugréant, en frappant du pied les amas de feuilles sur le trottoir, le visage fermé et les yeux braqués sur le bout de ses chaussures. Plusieurs passants se retournèrent sur lui, le regard hostile. Il s’en fichait totalement. S’ils n’étaient pas contents, ils n’avaient qu’à regarder ailleurs. Il arriva aux portes du parc et se fraya un chemin au milieu d’un groupe d’adolescents qui plaisantaient affublés de bonnets de Père Noël. Il les ignora et poursuivit son chemin à grandes enjambées jusqu’au bord du lac où il se laissa tomber  sur le premier banc libre. Il allait pouvoir déguster tranquillement son sandwich sans que personne ne vienne l’ennuyer. Il jeta un coup d’œil autour de lui, à part quelques canards, il n’y avait pas grand monde dans la parc. Un peu plus loin, les marchands du temple avaient élu domicile, ces fleuristes ambulants et autres vendeurs à la sauvette qui proposaient aux promeneurs des décorations pailletées d’étoiles factices et de colifichets fabriqués à Taïwan. Il tourna la tête vers le lac pour ne pas les voir, lorsqu’une vieille femme portant une boîte en carton contenant des petits bouquets de houx, vint s’asseoir à côté de lui. Il la dévisagea, un peu contrarié. Elle aurait pu trouver un autre banc, pour une fois qu’il avait la paix !

Il sortit son déjeuner et commença à déplier l’emballage de son sandwich sous le regard de sa voisine. Il sentait son regard peser sur lui, ce qui le rendait mal à l’aise. Il se demandait si cette femme avait déjeuné et ce qu’elle faisait là. Il l’observa à la dérobée, elle avait entrepris de disposer en épi ses petits bouquets à l’intérieur de la boîte pour tenter de la refermer sans les  écraser. Quand elle eut terminé, elle se tourna vers lui de nouveau, fixant son sandwich d’un air d’envie. Pierre sentant monter son agacement, interrompit son repas et lui demanda d’un ton peu affable si elle avait déjeuné. La vieille femme sourit, et lui répondit qu’à son âge, on avait plus besoin de manger tous les jours. Pierre, se demandant si cette réponse ironique était une boutade, leva enfin les yeux vers elle. Il fut subjugué par son regard mêlant une grande douceur et une volonté de fer. Il resta muet, soudain intimidé, ne sachant plus comment poursuivre la conversation. Elle se contenta d’accentuer son sourire, détourna le regard et se plongea dans la contemplation de la surface du lac. N’y tenant plus, Pierre partagea son sandwich et lui tendit la moitié intacte, en disant :

  • Tenez, si vous vouliez m’aider à finir ça m’arrangerait. Je crois que je n’ai plus faim. J’espère que cela vous plaira, poursuivit-il en se levant pour reprendre sa promenade.

La vieille femme sourit de plus belle en regardant le sandwich posé dans sa main. Elle posa la main sur sa manche pour l’arrêter en disant :

  • Ne filez pas si vite, je veux vous remercier. Attendez une minute. Tenez c’est pour vous, dit -elle en lui tendant un de ses bouquets de houx entouré d’un ruban écossais.
  • Je vous remercie répondit Pierre sèchement, mais gardez votre bouquet, je ne suis pas très doué avec les fleurs.  Et en plus, je dois retourner au bureau, conclut-il comme pour atténuer son refus.

Elle le regardait fixement sans se départir de son sourire, et ajouta :

  • En effet, vous ne semblez pas très doué avec les fleurs. Ce petit bouquet étant composé uniquement de feuilles et de fruits, je pense que vous parviendrez à vous en occuper pour qu’il ne sèche pas avant la fin de l’année. Il vous suffira de le mettre dans un verre d’eau. Je vous l’offre pour qu’il vous porte chance, ce genre de cadeau sincère ne se refuse pas.

Le ton était plutôt autoritaire, appuyé d’un regard insistant et Pierre n’osa pas refuser une seconde fois. Il tendit la main vers celle de la femme qui ajouta en lui tendant le petit bouquet:

  • Savoir accepter un cadeau est une manière de faire plaisir, autant que de savoir donner. Beaucoup de gens ont oublié cela. Peu importe d’où vient le cadeau, qu’il soit rare ou cher ou insignifiant. Ce qui compte dans un cadeau, c’est la sincérité avec laquelle on le donne, et celle en retour avec laquelle on reçoit. Ce qui est important dans un cadeau, c’est l’échange d’amour qu’il représente. Peu importe que le cadeau soit maladroit ou très recherché, la seule chose qu’il représente est cet échange d’amour. C’est cela la magie de Noël. Trop de gens l’ont oubliée.

Pierre baissa les yeux et serra les dents. Il ne voulait pas se lancer dans une discussion sans fin avec cette inconnue. Pour lui la magie de Noël avait disparu le jour de ses six ans, par la brutalité de sa sœur, et il ne voulait pas revenir là-dessus. Il grommela un « merci » presque inaudible et tourna les talons, lorsqu’il entendit la voix de la femme derrière lui qui murmurait :

  • Les gens qui dénigrent la magie de Noël sont ceux qui ont perdu leur âme d’enfant, et ils en sont bien malheureux. Elle se montre seulement à ceux qui y croient. Il faut parfois réapprendre à écouter son cœur et ouvrir les yeux pour qu’elle accepte d’entrer dans une maison…

Il n’allait pas écouter les divagations de cette femme plus longtemps. Il avança sur le chemin, lorsqu’il entendit tomber un objet. Il se retourna, la vieille femme avait disparu. Balayant le jardin du regard, il ne la vit nulle part. La surface du lac était étale. Aucune trace de cette femme aux alentours. Elle semblait ne jamais avoir existé, et Pierre aurait douté de la réalité de cette rencontre s’il n’y avait cette boîte de carton restée sur le banc. Il rebroussa chemin et s’en approcha, le couvercle avait disparu et elle était vide.

–>  A suivre <–

Une image… Une histoire : Embarquement 

  
Photo d’un Auteur inconnu


Au village, la vie s’éteignait peu à peu. Les anciens étaient restés parce qu’ils étaient trop faibles pour partir. De toute manière, ils étaient nés ici, avaient vécu ici, alors ils n’avaient plus qu’à mourir ici. Les ressources s’amenuisaient et il n’y avait aucun espoir d’avenir pour ceux qui accepteraient de croupir ici.
Son arrière grand-père et son grand-père étaient pêcheurs, au temps où les eaux pullulaient de poissons argentés. Son père pêchait à la saison sèche et était cultivateur à la saison de la mousson, mais la terre était si pauvre qu’année après année la récolte se faisait plus mince. Depuis quelques mois, les milices parcouraient le pays et les rumeurs de guerre se rapprochaient.
Que pouvaient-ils attendre de ce pays, sinon la misère, la peur et la mort ?
Théodore avait un atout dans son jeu que lui enviaient les copains du village: la barque de son grand-père, qui dormait dans la baie, accrochée à un tronc vermoulu.
Il n’avait jamais navigué seul, son père refusant de le laisser affronter les dangers du lac avant qu’il soit devenu un homme. Les tempêtes étaient rares sur le lac mais leur violence en avaient surpris plus d’un, et plusieurs marins expérimentés avaient disparu à jamais dans les eaux noires et profondes du lac, là-bas vers l’est. Théodore n’en avait cure. Il savait qu’un jour, il embarquerait et que les flots l’emporteraient vers un rivage doré où la vie serait douce. Son père vieillissant lui avait appris le métier, mais il passait plus de temps à gratter sa terre aride, qu’à voguer sur le Lac. Peu à peu les poissons se faisaient rares, et la barque restait de plus en plus longtemps à flotter entre deux eaux qu’à naviguer.
Le village se vidait peu à peu, les anciens disparaissant, les jeunes partant sur les chemins vers la ville, ou vers d’autres cieux. Théodore était resté, même quand son ami Paul était parti, ne voulant pas laisser ses vieux parents seuls au village. Quand sa mère mourut et que son père la suivit dans la tombe quelques jours plus tard, il rassembla ses maigres affaires et prévînt ses amis qu’il quitterait le village le lendemain.

Lorsque les soldats arriveraient pour piller le village comme ils l’avaient fait dans toute la plaine alentour, il aurait disparu depuis longtemps.

Il finissait de rassembler ses provisions, quand il vit arriver Léon et Ted, ses deux amis d’enfance, qui avaient décidé de l’accompagner. Il ne savait pas si il était heureux de cette nouvelle, ou inquiet de ce qui allait leur arriver.

Il repoussa ses idées négatives, récupéra les quelques objets qu’il voulait emporter, referma son baluchon, attrapa son sac de provisions et le bidon d’eau, et avec un sourire, leur fut signe de le suivre.
Ils traversèrent le village encore endormi sans un bruit. Le lac étirait ses fumerolles de brumes, et au loin on entendait des feulements dans la savane. La barque de grand-père semblait les attendre, craquant doucement sous un léger clapotis.

Il n’y avait pas de vent. Théodore fut soulagé de traverser le lac avant que le vent ne se lève.

Il retrouva vite les gestes que son père lui avait appris et les passages sans danger jusqu’aux gorges du fleuve.

La journée fut belle, et ils débarquèrent pour passer la nuit sur un rivage sablonneux et abrité.
Le lendemain, ils ne croisèrent pas âme qui vive en descendant le cours du fleuve. Au passage délicat des rapides ils perdirent une partie de leurs provisions, mais rien ne vint entamer leur détermination.

Ils arrivèrent à l’embouchure alors que la nuit tombait et décidèrent de dormir sur la plage.

L’océan roulait ses galets dans un bruit d’enfer mais Théodore préférait ce grondement à celui des armes qu’il avait laissées derrière lui.

Il resta assis à contempler l’horizon longtemps après le crépuscule. Ses deux compagnons dormaient paisiblement contre la coque du bateau.

Il réfléchissait à la route qu’il devrait suivre demain. Il faudrait passer le mur de rouleaux, puis suivre la côte vers le nord, en prenant soin de ne pas trop s’éloigner du rivage, mais en évitant les barrières de récifs.

Un instant, il regretta d’avoir entraîné ses deux compagnons dans son périlleux rêve.

Il leva les yeux vers le ciel où brillaient des milliers d’étoiles. L’une d’elle scintillait plus fort que les autres, il eut la sensation qu’elle vibrait pour lui. Après tout, il fallait faire confiance.

Il regarda la barrière d’écume hurlante devant lui. Il allait jouer ça à quitte ou double. Il savait qu’il n’avait plus le choix.

Après tout, qu’avait-il à perdre, en dehors de sa vie…

Une image…une histoire : Lumières (Partie 6)

Khalil Gibran écrivait que l’amour était

« un mot de lumière, écrit par une main de lumière, sur une page de lumière ».

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*

La journée était chaude, pourtant dans la maison de Germaine, il faisait frais. Julia eut la sensation d’entrer dans un four lorsqu’ils quittèrent la vallée ombragée par les châtaigniers et qu’ils prirent le sentier des crêts. Erik lui expliqua que c’était un raccourci et qu’ils redescendraient bientôt dans la combe où se situait la bergerie.

Une centaine de mètres plus loin, le chemin serpentait entre une rangée d’arbres immenses. Julia s’arrêta pour les admirer, impressionnée par leur majesté, Erik lui expliqua qu’ils avaient été plantés deux siècles plus tôt, lors de la construction de la grande maison, qu’il désigna d’un geste vague de la main. Julia remarqua alors un bâtiment sombre à moitié dissimulé sous les frondaisons. Cet endroit lui donnait la chair de poule et l’attirait à la fois comme si la maison l’attendait.

Mais déjà Erik avait continué à avancer. Elle le rattrapa en quelques pas avant qu’il ne s’aperçoive qu’elle était restée en arrière à contempler la « grande maison ». En lui montrant la vallée qui s’étalait à leurs pieds, il expliquait que cette terre était autrefois vouée à la culture du pastel et que c’est ce qui avait fait la fortune des hommes qui vivaient là. On parlait alors « d’or blanc » et de pays de cocagne, sur ces collines fertiles on produisait cette plante mythique qui permettait de teindre la laine d’un bleu incomparable. Mais la plante étant très exigeante, les sols furent bientôt épuisés et la culture se poursuivit plus loin dans une autre vallée, les hommes durent suivre et s’adapter ou mourir. Il existait encore un moulin pastelier désaffecté qui était dédié à la préparation des boules de feuilles de pastel sur le bord de la rivière, mais plus personne ne savait fabriquer l’agranat pour les teinturiers, en dehors des musées. Quant à la fleur et à ses secrets de couleurs, il y a longtemps qu’ils avaient été oubliés. Les industriels avaient réussi à produire d’autres instruments pour nourrir la passion des peintres et ils étaient peu nombreux à rechercher la rareté de ce bleu incomparable.

Erik parlait, parlait, de la beauté de ce pays, des reflets du pastel, de la blancheur du crêt, des orages sur la montagne, des étés brûlants, des hivers rudes, du courage des hommes qui avaient cultivé ces parcelles au moyen-âge, en ponctuant se phrases de grands gestes et sans reprendre son souffle. Ils étaient arrêtés au bord d’un ravin où l’on devinait encore le trajet d’un éboulis d’énormes pierres blanches qui brillaient au soleil, éblouissantes, et qui devaient être là depuis un millier d’années. Julia était fascinée par la beauté du site, et la passion de son compagnon. Elle comprenait combien il pouvait être attaché à un pays tel que celui-ci, il avait suffi de quelques heures seulement pour qu’elle se sente liée à ce pays, elle qui n’avait toujours été que « de passage » partout où le vent avait conduit ses pas. Et cette sensation lui était plutôt agréable, contre toute attente.

  • Venez, suivez-moi, c’est par ici, dit Erik, en lui désignant quelques marches creusées à flanc de rocher.

Ils quittèrent l’allée ombragée de la maison principale, et après quelques marches arrivèrent sur une esplanade dégagée entourée de rochers formant un arc de cercle. Contre la falaise, s’adossait une maisonnette basse au toit de lauzes. La végétation l’encadrait, lui donnant une allure de cabane de contes de fées. Julia sourit, elle avait l’impression d’arriver dans la cabane des sept nains, mais se garda bien de le dire.

–> A suivre <–

Une image…une histoire : Lumières (Partie 5)

Khalil Gibran écrivait que l’amour était

« un mot de lumière, écrit par une main de lumière, sur une page de lumière ».

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Photo d’un auteur inconnu

La vieille dame releva le menton et lui dit :

  • Alors ma petite, dites-moi ce qui vous a conduit dans notre vallée perdue, je veux tout savoir…

 Julia détaillait le visage de la vieille femme sans répondre. Elle avait fait un peu de morphopsychologie autrefois, et elle n’en avait retenu que les points positifs comme toujours, ce qui lui avait valu la plupart de ses déboires dans la vie. Le regard de cette femme était profondément humain, empreint de douceur, mais aussi pétillant de malice et d’intelligence. Son visage lunaire respirait la bonté et le calme ; c’était celui d’une personne sur qui l’on pouvait compter, quelqu’un qui ne trahirait jamais sa parole. Les petits plis autour des lèvres étaient la trace des sourires distribués et bien que ses dents soient peu nombreuses, ses incisives gardaient encore l’écartement que la tradition attribuait habituellement au bonheur. Julia se demandait si le bonheur avait vraiment traversé cette vie, la maison semblait si isolée au fond de cette vallée.

Ce qui la fascinait littéralement, était la profondeur de ce regard. Ses yeux immenses mangeaient la moitié de son visage, et effaçaient presque la bouche aux lèvres charnues généreuses. La vieille dame ne disait rien, se laissant détailler en silence puis sans plus de cérémonie se retourna et alla prendre une cafetière qui était posée sur le coin d’un fourneau, la déposa sur la table de bois, en disant :

  • Le café n’attendait que vous, et moi aussi. Vous ne me laisserez pas le prendre seule, pour une fois.

Elle attrapa trois tasses de porcelaine dans la vitrine de son buffet de bois sculpté et un sucrier, et les disposa devant ses invités et en regardant Julia dans les yeux, elle ajouta :

  • Ma maison est si isolée au fond de cette vallée que je ne vois pas grand monde par ici et même si le Bon Dieu m’a dotée des dents du bonheur, enfin pour celles qu’il me reste, je n’ai pas souvent l’occasion de montrer mon sourire aux voyageurs égarés en votre genre, ma petite. Vous me ferez bien ce petit plaisir ?

En guise de conclusion elle éclata de rire, devant l’air ébahi de Julia.

  • Ne vous inquiétez pas, ma petite, je n’ai pas l’intention de divulguer ainsi toutes vos pensées, bien qu’Erik serait très intéressé par le fait de les connaître, je pense !
  • Germaine ! Ne commencez pas vos tours, s’exclama l’intéressé. Vous allez faire fuir Julia de notre vallée avant même qu’elle n’ait eu le temps de se demander si elle voulait rester un peu !
  • Je ne savais pas si je désirais rester ou non, répliqua Julia, mais ces quelques minutes m’ont convaincu de le faire. J’ai toujours été curieuse, désirant découvrir le monde et les gens. C’est pourquoi j’ai pris la route, mais en quelques phrases, vous m’avez donné l’envie de vous connaître mieux, tous les deux. Et aussi de découvrir ce que cache cette vallée, ajouta-t-elle en regardant Germaine fixement.
  • Pour savoir ce que cache notre vallée, il vous faudrait plus de temps que ne vous en laisserait votre courte vie, mon enfant, répondit Germaine. Ce que cette région a fait de mieux au cours des siècles, est de garder le voile sur ses mystères…
  • Je relève ce défi, répliqua Julia sans réfléchir.

Elle regretta immédiatement sa dernière réplique devant l’immense sourire que Germaine et Erik échangèrent, comprenant qu’ils l’avaient amenée exactement à l’endroit où ils voulaient la voir arriver. Elle hocha la tête d’un air entendu et ajouta :

  • Il faudrait déjà que je trouve un hébergement, et je n’ai rien vu au village, ni auberge ni chambre d’hôte. Savez-vous où je pourrais poser mon sac pour quelques jours ?
  • Il n’y a aucune auberge au village ni dans les alentours. La dernière auberge de la région était un coupe-gorge au sens propre et le propriétaire a fini ses jours en prison. Ce n’était pas pour avoir vendu des plats avariés à ses clients, croyez-moi ! dit Germaine en s’esclaffant. Mais Erik a de la place chez lui, il me semble ! ajouta-t-elle en le fixant d’un air sévère.
  • Les dernières « chambres d’hôte » en service dans la région étaient celles que ma mère avait ouvertes avant sa mort. Mais la maison n’a pas été utilisée depuis des années et elle est à l’abandon. Je vis dans la bergerie attenante, si cela ne vous rebute pas. Le confort est spartiate mais la vue sur la vallée est magnifique…

Brida émit un aboiement joyeux qui fit éclater de rire Germaine :

  • Cette petite a beaucoup de bon sens et un instinct très sûr, dit-elle. Si elle approuve, vous ne pouvez que la suivre, ma chère !
  • Je m’en remets très souvent à son avis. Elle est souvent plus intuitive que moi, répondit Julia. Si vous nous acceptez toutes les deux, poursuivit-elle en se tournant vers Erik, je vous promets que nous ne vous perturberons pas longtemps. Brida est très silencieuse et je ne voyage qu’avec ce sac…
  • Je ne crains pas d’être « perturbé » s’empressa de répondre Erik, à vrai dire, je serais ravi que vous secouiez un peu mes habitudes de solitaire, et Pirus ne me pardonnerait pas de vous laisser partir !

Le chien acquiesça d’un aboiement autoritaire et vint s’asseoir aux côtés de Brida.

  • Je crois que tout est dit, conclut Germaine en découvrant son sourire si particulier. Allons, je vous offre un peu de café avant que vous montiez à la bergerie. Asseyez-vous.

Julia pris place à côté de la vielle dame, admirant ses mains burinées qui ne tremblaient pas en remplissant les tasses. Elles devaient avoir connu bien des travaux, ces mains fines et ridées. Elle se demanda comment seraient les siennes dans quelques années.

  • Le temps ne fait rien à l’affaire, murmura Germaine en lui faisant un clin d’œil, c’est ce que nous faisons de lui qui compte. Et vous, ma petite, vous avez encore tant à faire, que ces belles mains blanches et fines n’ont pas fini de servir …

Julia hocha la tête, et plongea le nez dans sa tasse. Cette femme étonnante l’intriguait plus qu’elle ne voulait se l’avouer, et dans toutes ses pérégrinations, elle n’avait jamais rencontré quelqu’un comme elle. Elle était sûre de ne pas être au bout de ses surprises, et elle bénissait le ciel qui avait conduit ses pas jusqu’à ce village. Elle avait envie de profiter un peu de la tranquillité de ce pays, elle qui n’avait jamais eu envie de poser son sac depuis que…

  • Un jour, on comprend qu’il est inutile de se fuir, mon enfant, puisque c’est encore nous que nous retrouvons au bout du chemin. Et ce jour-là, il est bon de ne pas être seul pour affronter sa propre vérité, murmura Germaine en la fixant.
  • Vous avez sans doute raison, répondit Julia en baissant les yeux.
  • Chacun de nous a besoin de l’autre et peut lui donner ce dont il a besoin en retour. Dans ce pays au climat si rude, les hommes l’avaient compris autrefois. Aujourd’hui, seules quelques âmes ont gardé leur bon sens. Je crois que vous pourriez en faire partie et nous apporter un peu de votre sève. Je crois que vous êtes plus forte que vous ne le pensez et il faudra beaucoup d’énergie pour que cette lande refleurisse…
  • Allons, Germaine, l’interrompit Erik. Julia est seulement de passage, elle ne connait pas ce pays et vous allez l’effrayer !
  • Cette petite a plus de courage que vous ne pouvez même l’imaginer mon cher ! Elle est moins fragile qu’elle en a l’air. Cependant, elle est fatiguée par sa longue marche, et moi aussi. Allez, mes enfants, je vous libère, que cette petite puisse s’installer correctement avant la nuit. Je compte sur vous pour venir me rendre une petite visite de loin en loin et je serai ravie de vous expliquer ma terre. Il semble que cela vous intéresse puisque vous avez décidé d’y poser votre sac…

Julia sourit en hochant la tête sans rien ajouter, elle prit Germaine dans ses bras et déposa un baiser sur chacune de ses joues. La vieille dame en rougit de plaisir, fermant les yeux pour tenter de cacher la grosse larme qui perlait au coin de ses paupières.

  • A très bientôt Germaine, et merci pour tout… dit enfin Julia en reprenant son sac.

Erik lui tint la porte et ils traversèrent la cour en silence. Lorsqu’ils s’engagèrent sur le chemin de sa bergerie, ils entendirent Germaine chantonner en patois. Il dit doucement :

  • Elle vous aime bien, je crois.
  • C’est une femme étonnante, répondit Julia sur le même ton.
  • Plus encore que vous ne pouvez le croire, vous verrez, ajouta Erik.
  • Comme ce pays, et les hommes qui y vivent il me semble, dit Julia.

Il se contenta de sourire et siffla Pirus qui était en arrêt dans un fourré en disant :

  • Dépêchons-nous, j’aimerais vous installer confortablement avant que la nuit tombe.

–> A suivre <–

Une Image… une histoire: Lumières (partie 4)

Khalil Gibran écrivait que l’amour était

« un mot de lumière, écrit par une main de lumière, sur une page de lumière ».

*

luillet 2014 059

Soudain, Erik se souvint de la course pour laquelle il était venu au village. Cette rencontre lui avait fait oublier sa promesse. Il s’arrêta brusquement, et siffla son chien.

  • Pirus, attends, je dois aller chercher le colis de Germaine…

Le chien qui menait la marche, s’arrêta sous le grand marronnier, aussitôt imité par Brida. S’adressant à Julia, Erik s’excusa de la laisser un instant et lui conseilla de s’asseoir à l’ombre sur un muret de pierres sèches pour l’attendre. Sans plus de cérémonie, il s’éloigna à grands pas en direction du village qu’ils venaient de quitter. Julia, un peu surprise se demanda un instant si elle allait rester sagement ici, puis en jetant un coup d’œil aux chiens qui s’étaient assis côte à côte à l’ombre, elle décida de les imiter. Après tout, un peu de repos ne lui ferait pas de mal, elle marchait depuis l’aube.

Autour d’elle, le paysage était moins aride que sur l’autre versant de la colline. Le chemin s’enfonçait dans une vallée mangée par les futaies. Quelques châtaigniers étendaient leur feuillage foncé de long des fossés, elle remarqua qu’un hachis de branchage coloriait de brun les ornières du sentier. Il y avait dû avoir des orages violents ces derniers temps. La nuit dernière, elle avait entendu le tonnerre rebondir sur les falaises au loin. Malgré cela, elle se sentait sereine, ce pays respirait le calme. Elle avait l’impression d’entendre les arbres respirer, mais la vie qui bouillonnait autour d’elle avait le don de l’apaiser.

Elle fit quelques pas sur le chemin, mais revint bientôt sur ses pas, rappelée par un gémissement plaintif de sa chienne. Celle-ci la regardait, interrogative, prête à la suivre mais tournant le museau vers Pirus, gémit de nouveau. Julia s’approcha d’elle et lui tapota le crâne en la rassurant :

  • Je n’ai pas l’intention de partir, et je ne priverai pas de la présence de son nouvel ami. Ne t’inquiète pas, nous resterons un peu par ici. Ce pays me plaît aussi, autant qu’à toi, même si je ne reste jamais bien longtemps quelque part…

Elle avait à peine fini sa phrase qu’Erik réapparaissait, les bras chargés d’un carton démesuré d’où il n’émergeait que le haut de son visage.

  • Voilà, nous pouvons y aller. J’ai le colis.

Sans attendre la réponse, il poursuivit son chemin, suivi par Pirus et Brida. Julia le regarda passer, un sourire sur les lèvres, se demandant ce qu’il pouvait y avoir dans un carton aussi grand qui paraissait pourtant léger. Elle n’osa pas poser la question et leur emboîta le pas.

Ils marchèrent en silence pendant quelques centaines de mètres, puis Erik bifurqua sur un sentier qui s’enfonçait dans la futaie. Brida le suivait avec confiance comme si elle l’avait toujours connu, ce qui finit de vaincre les dernières réticences de Julia. Pirus attendit qu’elle s’engage sur le sentier étroit puis ferma la marche.

Après quelques minutes, marchant péniblement sur un sentier escarpé en file indienne, ils parvinrent devant une maison de pierres sèches, au toit pointu couvert de lauzes. Plusieurs bâtiments formaient un demi-cercle, mais seul l’un d’eux semblait habité. Derrière d’étroites fenêtres ogivales, des rideaux de dentelles anciennes étaient pendus. Quand ils approchèrent du portillon de bois, Pirus jappa joyeusement, et une main fripée écarta le rideau. Julia aperçut le visage d’une vieille femme qui les regardait. Le sourire édenté qu’elle leur offrit se reflétait dans son regard pétillant de malice. Julia en fut séduite immédiatement.

Déjà Erik avait traversé la cour et montait l’escalier de pierre. Au moment où la porte s’ouvrait il dit:

  • Germaine, j’ai trouvé votre colis et je vous amène de la compagnie. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?
  • Peu importe, ce que racontent mes vieux os. J’espère que vous n’avez pas saoulé cette petite avec vos histoires de fous. Pour une fois qu’un aussi joli visage vient éclairer ma journée, j’espère que vous ne la ferez pas fuir avec votre caractère d’ours.
  • Toujours aussi charmante, répliqua Erik. Si j’avais su, j’aurais « oublié » votre paquet !
  • Mais non, mais non, mon petit. Votre grande âme en aurait été pétrie de remords et vous n’auriez encore pas dormi de la nuit…

Ces deux-là semblaient s’apprécier, et Julia sourit devant cet échange plein de pudeur et de tendresse dissimulée. Lorsque Germaine tourna son regard inquisiteur vers elle, et la fixa, elle sut qu’elle ne pourrait rien lui dissimuler.

La vieille dame releva le menton et lui dit :

  • Alors ma petite, dites-moi ce qui vous a conduit dans notre vallée perdue, je veux tout savoir…

–> A suivre <–

Une image… une histoire : Lumières (partie 3)

Khalil Gibran écrivait que l’amour était

« un mot de lumière, écrit par une main de lumière, sur une page de lumière ».

*

iphone chris 217

Photo d’auteur inconnu

 

Ils traversèrent le village, sans prêter attention aux regards curieux qui les accompagnaient. Les chiens ouvraient la marche, fiers, la tête dressée.

Un silence s’installa entre eux, comme si les mots se retenaient pour ne pas gâcher cet instant précieux. Julia levait les yeux vers les frontons des maisons, les volets entre-ouverts, les rideaux tirés, essayant d’imaginer ce qu’ils cachaient. Mais le village semblait assoupi, aucun regard ne filtrait derrière les fenêtres, comme si la vie était ailleurs. Intriguée elle demanda à Erik :

  • Les maisons semblent désertes à cette heure-ci, les villageois sont occupés ailleurs ?
  • Oui, la plupart partent travailler très tôt. La ville la plus proche étant à une trentaine de kilomètres, ils quittent le village à l’aube. Il ne reste que les retraités et quelques femmes, dont celles que vous avez vues se regrouper à la boulangerie à votre arrivée. Elles forment l’avant-poste de surveillance agréé du village. Tous les commérages et toutes les nouvelles passent par leur intermédiaire, et s’en trouvent déformées comme il se doit ! ajouta-t-il avec un sourire ironique. Si vous avez l’intention de séjourner un peu par ici, il faudra en passer par leurs fourches caudines, pour avoir une chance d’être acceptée…
  • J’avais l’intention de trouver un hébergement par ici pendant quelques jours, mais je n’ai vu aucun lieu de séjour dans le village. Pourriez-vous me renseigner ?
  • Il n’y a plus aucune auberge dans la région depuis plus de vingt ans. Nous ne sommes pas une région touristique, et il faut aimer la solitude pour vivre par ici…
  • Je trouve cette région très belle au contraire, l’interrompit Julia, sauvage et aride à souhait, ou les coquelicots sont les seuls survivants au bord des chemins. Enfin pour qui aime le silence et la solitude … ajouta-t-elle avec un sourire devant le regard de biais qu’il lui lançait.
  • Vous pensez vraiment ce que vous dites ? demanda Erik
  • Bien sûr, répliqua-t-elle, Je pense toujours ce que je dis. Toujours… La vie est trop courte pour se mentir, à quoi cela servirait-il de dissimuler ses sentiments. Parfois, je me tais, cependant, pour ne pas blesser quelqu’un. Quand quelque chose ne me plaît pas, je passe mon chemin, sans pour cela le dénigrer. Je regarde ailleurs, c’est tout !
  • Voilà un trait de caractère qui me plaît ! déclara Erik avec conviction. Je n’aime pas le mensonge et les menteurs, même si certaines vérités sont moins difficiles à avaler, un peu enrobées…

Julia s’esclaffa sur ces dernières paroles et ils échangèrent un regard de connivence souriante qui les combla tous les deux.

Levant les yeux vers le ciel, elle ajouta :

  • En fait, je crois que c’est la lumière de ce pays qui me plaît. Regardez comme elle caresse les murs de pierres, ils semblent lui rendre cette caresse en irradiant une sorte de reflet doré que je n’ai jamais vu ailleurs. C’est drôle, c’est ainsi que j’imaginais la maison des fées quand j’étais enfant, avec des murs en pierres dorées dont les paillettes brillaient au soleil…
  • Vous n’avez encore rien vu, répliqua Erik, attendez de voir le soleil couchant sur les rochers du Diable, c’est un feu d’artifices à ciel ouvert !
  • J’aimerais beaucoup voir ça, en effet ! répondit Julia. Vous me montrerez ?
  • Il faudrait pour cela que vous soyez encore là au coucher du soleil …
  • Je compte rester un peu, dit-elle en riant. Si vous m’y aidez.

Elle égraina de nouveau son rire de cristal, qui résonnait sur les pierres des façades, et Erik se dit que les fées devaient apprécier que l’une d’elles soit venue leur rendre une petite visite impromptue. Mais voilà qu’il recommençait à délirer …

Il se contenta de sourire en fixant ses chaussures et en priant pour qu’elle ne change pas d’avis.

–> A suivre <—