La Porte (Partie 1)

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M Christine Grimard Vol d’étourneaux bourguignons Automne 2013

Ma collègue s’indignait :

– Encore des réunions à n’en plus finir, pour couper les cheveux en quatre ?

-De quoi parles-tu ?

-On est « conviés » à un séminaire, le week-end prochain, de remise à niveau. Et en plus, ça se passera dans un ancien monastère reconverti en hôtel, je ne sais où dans la campagne bourguignonne.

-Je te trouve bien dure ! C’est un endroit probablement magnifique, je connais mal cette région mais je la crois très belle. Ça sera l’occasion de découvrir ! Tu n’es jamais contente.

-Tu es toujours optimiste, et quoi qu’il t’arrive, tu trouves toujours le moyen d’y trouver un intérêt. C’est une vraie maladie ! Cette fois-ci, je te prédis que ce week-end ne te laissera pas un souvenir impérissable. Deux jours, dans la grisaille de l’hiver, dans une région où il n’y a probablement que des vignes, dépourvues de la moindre feuille à cette époque de l’année. De quoi s’ennuyer ferme, entre les conférences, et on sera ravis de revenir au bureau lundi !

-Et toi, tu n’es jamais contente, lui répliquai-je en souriant. Je parie que tu auras changé d’avis lundi, on en reparlera !

-Dans chaque pari, il y a un imbécile et un escroc, répondit-elle en me rendant mon sourire. Tu comprendras que je ne souhaite rien parier avec toi ! Enfin, si tu veux, on parie une boite de chocolats, et on la mangera ensemble ici.

-D’accord ! Pari tenu, l’escroc et l’imbécile se consoleront ensemble avec une orgie de chocolats. On se retrouve là-bas samedi matin aux aurores.

-Il faudra bien ça pour me consoler d’avoir encore perdu un week-end pour faire plaisir au boss, dit ma collègue en attrapant son manteau. Allez, bonne soirée, ma belle, on se retrouve samedi.

Elle sortit en faisant claquer ses talons, comme pour ponctuer son mécontentement. En arrivant vers l’ascenseur, elle se retourna et me fit un clin d’œil en ajoutant :

-Toi qui aime te documenter sur tout, fais quelques recherches sur la région avant. On sera à quelques kilomètres du célèbre « Clos Vougeot ». Tu pourras te régaler d’histoire pendant que moi, je dégusterai les grands crus !

Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur son rire en cascade, et je me réjouis à l’avance de passer le week-end en sa joyeuse compagnie, même si l’on ne quitterait pas vraiment l’ambiance du travail. Cela promettait un beau dépaysement. Avant de partir, je fis quelques recherches sur le lieu de notre réunion, et les villages environnants, et je compris que ce court séjour allait probablement nous laisser des souvenirs alléchants.

Voilà qui s’annonçait beau et bon, comme j’aimais goûter la vie. Encouragée par cette perspective, je me dépêchais de finir mon travail, et de rentrer pour préparer mon sac.

 

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Côte Bourguignone M Christine Grimard Automne 2013

Le lendemain, je partis aux aurores, mais le voyage fut facile, sans aucune circulation en cette période hivernale. En arrivant dans la région, je repérais des coteaux plantés de vignes, qui dessinaient une carte à ciel ouvert où les différentes parcelles se distinguaient par la couleur de leur sol, ou de leurs ceps dénudés. Certaines étaient closes de murs, d’autres délimitées par des sentiers. Le puzzle ainsi dessiné brillait au soleil du matin, et en le voyant ainsi je me demandais pourquoi ce vignoble était célèbre dans le monde entier.

Ce week-end serait aussi l’occasion d’en savoir un peu plus sur cette terre ancestrale, et je m’en réjouissais.

 

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Château de Gilly Automne 2013 M Christine Grimard

A l’arrivée, j’étais la première, ce qui me donna l’opportunité de faire le « tour du propriétaire » avant que le reste de mes collègues n’arrive. L’Hôtel était en effet situé dans les murs d’un ancien monastère du moyen âge, reconverti en château de plaisance à la renaissance. Il avait gardé le cachet de l’authenticité, et semblait se cacher des curieux derrières ses grilles gainées de lierre. Les douves désormais vides, et engazonnées, le rendaient inaccessible en dehors d’un reliquat de pont-levis, ce qui accentuait son mystère. Les pierres d’époque scintillaient à contre-jour dans les lueurs du petit matin, évoquant l’image d’un joyau dans son écrin. Le silence qui l’entourait finissait de peindre cette atmosphère d’un autre âge, empreinte de paix et de sérénité.

Seuls, quelques sapins de Noël disposés en rang d’oignon contre le parapet du pont levis, dénotaient dans ce décor d’époque. Cette note de modernité incongrue, nous projetait brutalement dans la réalité, et je ne pus m’empêcher de regretter de ne pas avoir connu ce lieu, trois siècles auparavant.

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Château de Gilly Automne 2013 M Christine Grimard

La jeune femme de la réception était bien dans son siècle, blonde et accueillante. Elle m’indiqua le chemin de la chambre en me confiant une clé à l’ancienne, digne d’un couvent, ornée d’un porte-clés en forme de tour argentée, où se dessinait la tête d’une licorne. Je montais au second étage, puis me perdis dans un dédale de couloirs successifs, séparés de petits paliers inégaux où l’on accédait par trois ou quatre marches. Sur chaque palier, un guéridon et deux fauteuils étaient disposés pour offrir une halte à ceux qui le souhaitaient ; et dans chaque recoin s’ouvrait une porte de chambre.

Chaque chambre était unique, ainsi, on avait la sensation d’être un des membres de la famille du seigneur du lieu, et d’avoir la chance d’être invité à partager son intimité.

Rien à voir avec les hôtels modernes aseptisés et impersonnels où on a la sensation d’être un numéro, que l’on range dans son clapier pour la nuit.

Je me réjouissais de partager un peu de l’ambiance de la Renaissance pendant ce séjour, et de pouvoir imaginer la vie de ceux qui avaient vécu en ces murs. Il me semblait les voir gravir ces marches dans un froissement d’étoffe, alors que le bois craquait sous mes pas, comme il avait dû le faire sous les leurs. C’était troublant de penser que le miroir qui ornait le palier de ma chambre, avait reflété d’autres visages, qui avaient disparu dans les méandres du temps, comme le mien le ferait aussi.

Dans ces murs, où le passé et le présent se côtoyaient étroitement, ce qui semblait être un jeu de miroir ne tarderait pas à me montrer à quel point le temps n’est qu’un leurre dans l’étroitesse de notre esprit humain. J’allais bientôt en faire l’inquiétante expérience…

 

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Château de Gilly Automne 2013 M Christine Grimard

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La porte (Prologue)

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Photo M. Christine Grimard

Prologue :

Cette histoire sera un peu différente de celles que j’ai écrites jusqu’ici.

Elle m’a été inspirée par une région magnifique où j’ai eu le plaisir de passer deux jours en novembre, La Bourgogne. Ce fut une magnifique découverte, que je souhaitais vous faire partager : celle de ses côtes viticoles, entretenues et bonifiées depuis près d’un millénaire par des hommes amoureux de leur terre, celle d’un pays où l’histoire se mêle au quotidien, pour perpétuer la tradition et la faire grandir, pour obtenir un produit célèbre dans le monde entier, le vin de Bourgogne.

Si l’on n’approche pas cette bande de terre, si l’on n’écoute pas parler les hommes de ce pays, de leur terre et de leur travail, on ne peut comprendre pourquoi et comment ce vin est né et a grandi, ni pourquoi il est toujours célébré, mille ans plus tard.

C’est une terre si riche, non en terme d’argent seulement, mais bien en terme de richesse humaine, historique et géographique, que j’espère vous donner l’envie de la découvrir vraiment, lorsque vous aurez lu cette histoire.

Les photos, illustrant le texte seront celles que j’ai prises lors de ce séjour.

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Photo M. Christine Grimard

L’histoire relatée, sera un peu « romancée », mais l’histoire des demeures de cette merveilleuse région, est si longue, qu’elle prend forcément pied dans la réalité, et qu’il est difficile de la distinguer de la fiction, dans des lieux tellement chargés de la grande Histoire.

Je ne peux pas m’empêcher de « romancer » l’histoire, mais souvent la réalité dépasse la fiction de très loin. Il suffit d’écouter parler les anciens, et de lire dans leurs yeux, ce que leur mémoire a omis de raconter, pour comprendre que la nature humaine a encore beaucoup de tours dans son sac.

Cette Histoire est une illustration des méandres que le temps emprunte pour marquer nos esprits, et nous aider à comprendre que la vie n’est qu’un éternel recommencement, pour ceux qui l’aiment.

Si vous souhaitez visiter cette région, à la fin de l’histoire, il suffira de suivre les liens qui s’y trouveront.

Bonne lecture.

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Photo M. Christine Grimard

Train de nuit (Partie 7 et fin)

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Le reste du voyage fut banal, et j’en profitais pour repasser dans ma mémoire, le film des évènements de la nuit.

Tout s’était déroulé si vite, que j’avais besoin de laisser décanter mes sensations, pour comprendre ce qui était arrivé. Ce que je ne parvins pas à faire. Cette nuit restait confuse dans mon esprit, et j’avais l’impression que l’histoire n’était pas finie…

A l’arrivée à Vienne, je fus prise par l’ambiance si particulière de la ville, et me consacrais au travail pour lequel j’étais venue. La musique imprégnait les pavés de cette ville, et c’était l’endroit idéal, pour faire des recherches sur un compositeur, ce qui était le but de mon voyage. Il s’agissait d’authentifier une lettre qui avait été retrouvée dans les écrits personnels de ce compositeur célèbre, auteur de plusieurs concertos et opéras qui avaient marqué leur temps. Il avait été reconnu de son vivant, ce qui est rare, et avait laissé une empreinte majeure sur la musique. J’aimais son œuvre, même si la musique classique n’était pas ma spécialité, et que je n’étais qu’historienne et pas musicienne moi-même.

La conservatrice du musée consacré à la musique viennoise, me conduisit à la pièce où le bureau du compositeur avait été reconstitué. On avait ajouté une pièce maîtresse, le bureau personnel du maestro, depuis quelques mois seulement ; le dernier membre de la famille de l’artiste qui venait de mourir, ayant légué ce meuble au musée, par testament. Elle m’indiqua qu’on avait trouvé à l’intérieur, dans une cachette secrète, ce qui était fréquent dans ces meubles, un bon nombre de papiers, couverts d’une écriture serrée, et que l’on attendait de moi que je les déchiffre, et surtout que je les authentifie.

Je m’attaquais à la tâche avec plaisir, ce genre de mystère était ce qui me faisait vibrer. Je connaissais bien les écrits de cet homme, mieux que sa musique, et je reconnus immédiatement son écriture serrée et torturée. Plusieurs essais de livrets et partitions inachevés étaient là, que je rangeais dans une pochette pour les confier à un de mes amis, musicologue. Ce qui m’intéressait, c’était surtout ses papiers personnels, qui me serviraient à étoffer sa biographie. J’avais commencé ce projet d’écriture il y a quelques années, puis abandonné, n’ayant que peu d’informations à son propos, en dehors de ce qui avait été officiellement écrit sur lui, lorsqu’il était compositeur officiel de la cour de l’empereur.

J’étais sûre que j’allais trouver cette nuit là, de quoi finir d’étoffer mon ouvrage. Je travaillais jusqu’à l’aube, et n’avais trouvé que des écrits d’une banalité navrante, jusqu’à des listes qu’il faisait pour son personnel de service.

Je commençais à désespérer, quand je trouvais un paquet de lettres dissimulées dans un petit tiroir réservé aux plumes et encriers. Les lettres étaient étroitement roulées, entourées d’un ruban mauve, et le papier avait durci, aussi je pris d’infinies précautions pour extraire ce rouleau de son étroite prison.

Quand j’y parvins, un parfum de violette m’enroba toute entière, et je sus …

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Tout ce que je sentais maintenant, c’était cet étrange frisson qui glissait le long de mon cou….

Je regardais autour de moi, j’aurais été heureuse de la revoir, comme on accueille une vieille amie, mais j’étais seule. Cependant, je savais ce que je devais faire.

Je déroulai lentement les lettres, et découvris son écriture ronde et joyeuse, dans les premières lettres, puis plus fine, et enfin tremblante et presque torturée sur le dernier billet, celui dont elle m’avait parlé, celui qu’elle lui avait adressé avant de prendre ce train. L’encre était mauve de la teinte exacte de la robe qu’elle portait dans le train, et du ruban que j’enroulais autour de mon doigt.

J’avais l’impression de la voir penchée sur ce billet, avec son beau sourire éteint par l’anxiété, et ses magnifiques yeux tristes. Je caressais ses mots, comme si je les avais écrits moi-même.

« Je sens que quelque chose te préoccupe, que tu ne veux pas m’écrire, aussi je te rejoindrai demain, je prends le Trans-Express ce soir pour Vienne. Tu m’expliqueras en me regardant au fond des yeux, pourquoi tu ne veux plus me voir, ou plutôt tu Nous l’expliqueras. »

Je savais ce qu’elle attendait de moi, que la vérité apparaisse, et que le monde connaisse son existence et celle de son enfant, celui que j’avais senti palpiter au fond de moi, cette nuit là, et qui s’était envolé avec elle. Je rassemblais tous les papiers, et n’eus de cesse, alors que d’écrire cette biographie revisitée par la vérité.

Cela me prit près de deux ans de ma vie, et l’ouvrage fut accueilli de deux manières diamétralement opposées, les uns étant très intéressés par cette nouvelle facette de la vie d’un personnage historique présenté bien différemment jusque là, les autres choqués et par les allégations qu’ils jugeaient outrageantes pour la mémoire de ce compositeur célèbre et adulé. Je reçus même plusieurs lettres de menaces de mélomanes qui m’accusaient de salir sa mémoire. Je n’en avais cure. Tout ce que je voulais, c’est que cette souffrance immense que j’avais ressentie au fond de mon âme, cette nuit là, soit levée.

En fait, ce qui choquait le plus les âmes bien pensantes, était la dernière page du livre, où j’avais inséré la copie d’une page, manuscrite par le compositeur, où il lui demandait pardon de l’avoir abandonnée ce soir là, au profit de sa carrière, elle et son enfant. Il l’avait écrite quelques mois avant sa mort seulement, et l’avait repliée au beau milieu du rouleau retenu par le ruban mauve, et elle s’était imprégnée de l’odeur des violettes, comme les autres lettres. Il finissait par ces phrases :

« Je voudrais que tu me pardonnes cet immense égoïsme qui a détruit nos deux vies et notre amour. J’espère que là où tu es, tu entends ces mots parce que je n’ai jamais aimé que toi. Je souhaite te retrouver enfin, où que tu sois, pour tenter de vivre ensemble, ce que j’ai détruit, ici. »

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Je sus qu’elle avait trouvé la paix, le jour de la parution de mon livre.

En rentrant après la présentation officielle à la presse, j’ouvris la boite où j’avais rangé la correspondance à l’origine de ce livre, et comme chaque fois que je l’ouvrais, la fragrance de violette vint chatouiller mes narines.

Puis quelques minutes plus tard, ce parfum familier se dissipa, se volatilisa, comme un voile qui s’envole dans le vent.

Tout ce que je sentais maintenant, c’était cet étrange frisson qui glissait le long de mon cou …

Comme la caresse d’une main froide qui m’effleura et disparut comme elle était venue ….

FIN

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Train de nuit (Partie 6)

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Tout ce que je sentais maintenant, c’était cet étrange frisson qui glissait le long de mon cou….

J’avais du m’assoupir quelques instants, lorsque je me réveillais en sursaut. Elle était debout devant moi, penchée au dessus de mon visage, elle me regardait fixement, ses yeux gris magnifiques étincelaient malgré la froideur de son expression.

-Je crois que finalement, c’était vous, que j’attendais, me dit-elle laconiquement. Toutes ces années, toutes ces personnes qui sont venues partager ma cabine pendant quelques heures, et finalement, c’était avec vous que j’avais rendez-vous…

Je ne comprenais pas, et je la fixais, un peu effrayée. Quand elle me prit la main, une onde glacée me parcourut toute entière, me paralysant de terreur.

-Je n’en avais pas l’intention avant de vous connaître mieux, mais maintenant, vous êtes mon amie, la plus précieuse que je n’ai jamais eue. Je vous laisserai repartir par la porte, et non la fenêtre, comme je le fais habituellement, dit-elle en baissant les yeux. Mais je sais que vous vous souviendrez de moi le moment venu. Vous êtes l’amie que j’aurais voulu avoir. J’aimerais que le souvenir de ce que j’étais ne soit pas effacé à jamais… »

Elle me regardait intensément, et un sourire se dessina doucement sur ses lèvres, éclairant son visage d’une lumière nouvelle, une lumière que je n’avais jamais vue auparavant. Ses yeux se firent plus doux, et elle se redressa, comme si le poids de toutes ces années s’était effacé en un instant. Elle ajouta simplement :

« Merci d’être venue me libérer de mon enfer. Merci … »

Puis, elle se détourna de moi, et se retira dans le cabinet de toilette, derrière le rideau de soie.

 

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Je restais là, transie et paralysée par une peur indescriptible. Je regardais la fenêtre, qui était de nouveau sombre, en me demandant si j’étais éveillée ou encore dans un rêve. Je n’avais aucune idée de l’heure. Quelques minutes plus tard, l’employé des wagons-lits frappa à la porte du compartiment. Il entra précautionneusement, me demandant si j’avais appelé. Je lui répondis négativement, mais lui dit qu’il devait s’agir de ma compagne de voyage. A ces mots, il pâlit et me dit :

« Mais, Madame, vous êtes la seule passagère de ce compartiment !

-Mais, non enfin, lui répondis-je en désignant le rideau, regardez : elle est dans le cabinet de toilette. »

Il tira le rideau, en me regardant d’un air inquiet, et je fixais incrédule, le miroir qui me faisait face, où il n’y avait que nos deux reflets.

Ma compagne de voyage avait disparu, et la seule trace de son passage, était une fragrance de violette qui flottait dans la pièce.

« Alors vous l’avez vue vous aussi, dit-il en se retournant vers moi, les mâchoires crispées.

– Oui je l’ai vue, j’ai fait une partie du voyage en sa compagnie » répondis-je avec impatience. Je ne voulais pas qu’il m’interroge. Je voulais garder pour moi cette étrange rencontre, et je ne voulais pas que quelqu’un se mêle de ce qui était à moi seule.

Cependant, je l’interrogeais pour mieux comprendre ce qui avait pu arriver, même si je le savais très bien au fond de moi.

– « Enfin, allez-vous me dire ce que vous savez de cette jeune femme ? Tout le monde fait des mystères dans ce train, cela commence à m’exaspérer ! Qui est-elle ? lui dis-je d’un ton faussement étonné.

– Personne ne le sait, me dit-il, cependant, elle se manifeste dans cette cabine depuis des lustres, principalement auprès des femmes, et plusieurs d’entre elles ont quitté cette cabine en hurlant dans les années où on l’utilisait encore. Mais à la suite d’un suicide, une jeune femme s’étant défenestrée lors qu’un voyage, le jour de Noël, il y a 5 ans, on a condamné la cabine, et on ne l’a jamais plus attribuée depuis. Ce soir, on a fait une exception pour vous, en pensant que cette histoire était terminée, devant l’urgence de la situation » dit-il d’un air contrit.

Il me regarda, partagé entre la culpabilité et l’admiration, en fait, je compris brusquement, que personne avant moi n’avait résisté à une rencontre avec mon amie d’un soir.

La seule réponse était la fuite ou la mort.

A suivre

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Train de nuit (Partie 5)

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De nouveau, lorsqu’elle fixa vers moi, son regard argenté, je sentis ce frisson glisser le long de ma nuque.

Elle me regarda quelques instants sans parler, semblant hésiter, puis commença son récit, sans que je ne lui demande rien :

« Ce voyage m’en rappelle un autre, que je fis, pour rejoindre mon amant à Vienne, un soir de Noël, voici de nombreuses années. Ne vous méprenez pas, je n’étais pas aussi mélancolique à l’époque, j’étais une jeune femme promise à un bel avenir, appartenant à une famille de la grande bourgeoisie autrichienne, et je devais épouser l’homme que j’aimais depuis toujours. Je ne me posais aucune question, nous étions nés dans le même milieu, et je le connaissais depuis l’enfance, nous nous aimions si fort que la perspective de passer toute notre vie ensemble était évidente, et que j’avais accepté d’être sa maîtresse avant que nous ne soyons mariés, ce qui était considéré comme une grande faute à l’époque.
J’étais heureuse, belle, insouciante, courtisée, aimée, ma vie n’était qu’une succession de fêtes et de rires.

Il était musicien, compositeur, et ce soir là je devais le rejoindre à Vienne où il préparait la mise en scène de son premier opéra. Nous devions annoncer nos fiançailles à nos familles respectives dans quelques jours, mais je m’ennuyais si fort de lui que j’avais décidé de le rejoindre quelques jours avant, contre son gré. J’avais aussi une nouvelle à lui annoncer, qui devenait trop lourde à porter pour mes vingt ans.

Il prétextait qu’il n’aurait pas de temps à me consacrer, ce qui me contrariait beaucoup. Depuis qu’il était parti en ville pour cet opéra, je le sentais s’éloigner de moi, sans qu’il ne me donne d’explication.
Cela m’avait sans doute incitée à partir encore plus vite et je lui avais envoyé un message pour lui annoncer mon arrivée, seulement quelques heures avant de monter dans le train. »

Elle s’arrêta un instant, toute essoufflée, et les yeux perdus dans le vague, et j’eus la sensation de voir se dérouler toute la scène qu’elle revivait dans ce regard fixe.

Je l’encourageai en posant une main sur son bras gainé de soie, mais je sentis le froid qui émanait de son corps, remonter le long de mon avant-bras, et retirais ma main en réprimant un frisson.

« Je me souviens de ce soir là, le brouillard montait, un peu comme ce soir » poursuivit-elle, en se tournant vers la fenêtre.

Je suivis son regard et vit que la brume commençait à étendre ses volutes cotonneuses sur les ombres des arbres, le long de la voie. L’atmosphère devint plus pesante, et le ton de sa voix se fit plus cassant, presque métallique.

« Il monta dans le train, au dernier arrêt avant Vienne, il avait chevauché jusque là, pour me voir avant que je descende du train et me convaincre de rentrer chez moi. Notre rencontre fut la dernière, et la plus violente de toute ma jeune vie. Elle s’arrêta, songeuse.

– Que s’est-il passé ? lui dis-je d’une voix à peine audible.

– Il était venu m’annoncer, que notre mariage ne pouvait plus avoir lieu, parce qu’il avait rencontré une femme dont il avait besoin pour sa carrière, une cantatrice, précisément celle qui allait créer son fameux opéra, et qu’il comptait bien l’épouser. »

En prononçant ces mots, sa bouche prit une expression amère, et ses yeux gris devinrent argentés, brillants de haine. Je me reculai au fond de mon fauteuil, sentant l’intensité de cette haine remplir le compartiment. Un grand froid commençait à m’engourdir, et ma tête bourdonnait.

Elle poursuivit d’une voix monocorde, comme résignée :

« En fait, il me dit qu’il m’aimait encore, mais que sa carrière était plus importante que notre amour, et il ajouta qu’il ne m’oublierait jamais, mais que j’étais riche et que je retrouverai facilement un meilleur parti que lui … »

Elle était maintenant entièrement habitée par son récit, et je vis devant mes yeux, se dessiner la jeune femme qu’elle était alors, son visage lisse et douloureux, ses yeux pleins de larmes, et sa bouche qui tremblait.

« Je n’eus même pas la force de lui expliquer, pourquoi je voulais le voir sans plus attendre, ce soir là, pourquoi il fallait qu’il revienne très vite, dit-elle, en tremblant si fort, je n’eus même pas ce courage … »

Elle me parut si vulnérable à cette minute, que je me levai brutalement et la pris dans mes bras, malgré le froid intense qui me glaçait les os. Je sentais monter en moi, une immense compassion, pour sa souffrance, pour cette vie brisée, alors qu’elle n’en avait encore rien vécu. J’aurais voulu la protéger de tout ce malheur injuste, lui faire un rempart de mes bras. A cet instant, elle était ma sœur, et à travers elle, j’aurais voulu effacer toutes les souffrances liées à notre condition. Alors, je la berçai contre moi, comme on berce un jeune enfant qui a peur du noir avant qu’il s’endorme. Elle se serra contre moi, et se leva à son tour, m’entraînant vers la fenêtre, en poursuivant son récit.

J’étais dans une torpeur de plus en plus forte, et je l’entendais me parler comme à travers un voile, en s’approchant de la fenêtre, j’eus la sensation de m’enfoncer dans la brume, comme si elle pénétrait dans la cabine, et remplissait tout l’espace.

Elle poursuivit :
« Je l’ai laissé partir, sans cri, mais dès que je fus seule, les sanglots me submergèrent. La sensation que ma vie était finie fut si forte, que je crus que j’étais déjà morte. Ce fut comme si on m’avait privé de mon sang, brutalement, je ne pouvais plus respirer. A cette époque, une femme, ne pouvait retrouver sa dignité facilement, lorsqu’elle était abandonnée ainsi, surtout si elle avait commis l’irréparable, et je portais en moi la preuve vivante de mon infamie. Je vis défiler ce que serait ma honte et celle de ma famille. La seule solution était de disparaître…
Je m’approchais de cette fenêtre et je l’ouvris, l’air de la nuit me gifla, sans pour cela me faire changer d’avis. Les rails défilaient sous mes yeux, et le bruit du vent m’assourdissait. J’étais fascinée par la vitesse, le bruit, le froid qui me léchait le visage. Je ne voyais plus rien, aveuglée par mes cheveux.

Quelques minutes suffirent à me faire basculer de ce monde à un univers onirique où je voyais des lumières aveuglantes défiler sous mes paupières brûlantes et j’entendais un sifflement aigu qui m’assourdissait.

Puis je me penchais par la fenêtre, et basculais dans la nuit.

Et ce fut le silence… »

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Sa voix se tut brutalement.
Nous étions devant cette fenêtre où je voyais se dessiner le fantôme des arbres qui encadraient la voie de chemin de fer. La brume dansait autour des branches, et le froid de la nuit enveloppait nos corps. Je sentis plus que je ne vis, la fenêtre s’ouvrir brutalement sans que personne ne la touche.
Nos deux corps étaient rivés l’un à l’autre et je pouvais ressentir tout ce qu’elle ressentait, sans qu’elle ne prononce plus un mot. Je sentais le froid de la nuit qui glaçait mon sang, ma respiration qui devenait pénible.
Je sentis cette vie qui palpitait au fond de mon ventre, je sentis cet enfant bouger en moi et se débattre, comme si c’était le mien.

Mes yeux me brûlaient et mes poumons éclataient, lorsque je me penchais en avant, ma tête reçut de plein fouet le vent de la nuit, comme un coup de poing.

Je sentis le poids des rails qui m’attirait inexorablement, et je tombais, au ralenti, dans un plongeon qui n’en finit plus. Je me sentis délivrée, enfin soulagée, et légère, si légère…

–> A suivre

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Train de nuit (Partie 4)

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Je fermai la porte et me retournai vers elle, et à mon grand étonnement, elle s’était installée sur un des fauteuils et me désignait l’autre, d’un geste élégant, en me disant :

« Installez-vous, je vous en prie, si vous le souhaitez, je sonnerai pour que l’on nous apporte du Thé. »

Je m’entendis lui répondre, que je n’en avais pas besoin, sans oser lui rappeler qu’on était dans « ma cabine». Mais, il se confirma rapidement qu’il n’en était rien, quand je la vis étendre la main vers une boite en porcelaine décorée de violettes, que je n’avais pas encore remarquée, et l’ouvrir en me regardant fixement en me demandant :

« Aimez-vous les Bonbons à la Violette ? Ceux-ci proviennent de Toulouse en France ! ».

J’en prenais un bien que l’odeur douceâtre de Violettes qui envahissait toute la cabine, m’écœurait. Je me sentais flotter entre deux eaux, et me demandais un instant ce qu’il pouvait bien y avoir dans ces bonbons. Le fait qu’elle connaisse l’existence de cette boîte m’intriguait aussi, mais je rangeais cette information dans un coin de mon esprit, pour y réfléchir plus tard.

Pour secouer la torpeur qui s’insinuait en moi, je pris la parole :

« Je vais à Vienne pour mon travail. C’est une ville fascinante, que je connais mal à vrai dire, je ne m’y suis rendue qu’une seule fois auparavant, il y a très longtemps.

-C’est une ville où peu de choses changent, tournée vers son passé glorieux, fait de festivités et de faux-semblants, dit-elle d’un ton tranchant.

-Vous la connaissez bien ? demandais-je en lui jetant un cou d’œil timide.

-Elle ne me rappelle aucun bon souvenir trancha-t-elle brutalement. Je préfèrerais que l’on parle d’autre chose ! »

Le parfum de violette qui flottait légèrement autour d’elle, devint aussi épais que le brouillard extérieur, me donnant la sensation de suffoquer, comme si des vagues successives suivant les ondes de sa colère, s’abattaient sur moi. J’ouvris la bouche, comme un poisson en dehors de son bocal. Elle me jeta un cou d’œil furtif, et leva la main d’un geste d’apaisement. Aussitôt le parfum devint à peine perceptible.

Comment faisait-elle cela ?

J’avais l’impression que toute la cabine, les murs, les tentures, et jusqu’aux meubles, étaient imprégnés de son parfum, ou plutôt d’Elle tout entière. Elle m’entourait de toute part, et commençait doucement à imprégner toutes mes fibres aussi.
Et le pire, c’est que je souhaitais qu’elle le fasse. C’était une nécessité, que je m’imprègne physiquement de sa souffrance, pour pouvoir la comprendre et l’aider, une nécessité absolue, que je ne parvenais pas à m’expliquer.

J’essayais de l’apaiser en changeant de sujet :

« J’aime la décoration de cette cabine, dis-je en souriant, ancienne, élégante et raffinée. J’aime tout ce qui se rapporte au passé, au point que j’en ai fait mon métier !

– Oui, je m’y sens bien aussi, dit-elle, d’une voix adoucie, comme chez moi, dans la chambre de ma jeunesse … J’y ai connu tant de joies, et tant de déceptions, ajoutait-elle, tristement. Mais j’aurais voulu ne me souvenir, que des bons moments. Seulement, il y a des moments si forts dans une vie, qu’on ne peut les effacer, et qu’ils vous submergent. »

Elle sembla perdue dans ses pensées quelques minutes, puis se souvenant de ma dernière phrase, me demanda :

« A mon époque, les femmes ne travaillaient pas. Quel est ce métier dont vous me parlez ?

– Je suis historienne, dis-je avec un sourire, j’essaye de débusquer la vérité dans les écrits et les vestiges du passé. En fait, j’essaye surtout de retrouver la trace des humains qui nous ont précédé, et de comprendre leurs motivations, leurs sentiments, leurs attentes. J’ai le sentiment d’appartenir à la famille humaine, et que je dois lui rendre la place qu’elle mérite, pour que les générations futures se construisent sur des bases plus solides. C’est un peu présomptueux, dis-je en m’excusant presque, j’aimerais rétablir la vérité historique, et c’est elle que je cherche dans des vieux parchemins, des fragments de poterie, des gravures anciennes. J’aimerais surtout retrouver les sentiments de ceux qui les ont créés.

Je m’enflammais, en lui décrivant mes motivations, si fort, que j’en rougissais, en la regardant au fond des yeux. Elle me fixait avec la même passion, et je sentais son regard brûlant qui m’enveloppait. A cet instant, une communion de pensée nous unissait, ce que je n’avais encore jamais ressenti avec personne avant elle.

Pourquoi, lui dévoilais-je ainsi ce que je ressentais, au plus profond, pourquoi avais-je besoin de lui parler de moi, comme à une amie ? C’était étrange, cette impression qu’elle pouvait comprendre ce qui bouillonnait en moi, et plus encore, qu’elle avait besoin de le savoir.

Un flot de questions à propos de cette rencontre étrange me submergeait, à mesure que notre dialogue avançait. Pourquoi me parlait-elle de « son époque » alors qu’elle semblait avoir seulement quelques années de plus que moi ? Pourquoi avais-je l’impression que lorsque j’avais prononcé les mots « rétablir la vérité historique », l’air de la pièce était devenu de nouveau irrespirable ? Pourquoi avait-elle choisi de s’assoir à ma table ? Qu’attendait-elle de moi ?

Elle baissait les yeux, semblant réfléchir, un instant, puis releva lentement la tête.

Lorsqu’elle fixa vers moi, son regard argenté, je sentis de nouveau ce frisson glisser le long de ma nuque.

A suivre

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Train de nuit (Partie 3)

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Je ne savais pas trop comment engager la conversation, et je lançais banalement :

« Je vais à Vienne, et vous, quelle est votre destination ? »

Elle me regarda, avec un léger sourire, et me dit :

– « Peu importe la destination, c’est le voyage qui est important. Disons que je suis à bord de ce train pour trouver ma destination finale, et que je voyage au hasard des rencontres … »

Sa voix était douce et enjôleuse, et malgré le café, je me sentais bercée par la musique de ses paroles, j’avais l’impression de flotter dans un léger brouillard.

Elle poursuivit :

– « Je connais très bien cette ligne, j’ai dû faire ce voyage une centaine de fois, mais je découvre chaque fois des nouveaux détails ou je rencontre chaque fois de nouvelles personnes, ce qui m‘enchante, comme vous aujourd’hui ma chère ! »

Elle avait appuyé sur les derniers mots, et son intonation contenait une légère menace, mais je n’arrivais pas à comprendre ce qui pouvait m‘inquiéter, dans cette conversation anodine, avec une personne aussi belle et aussi charismatique.

Le serveur tournait autour de la table, suggérant que l’heure était venue de regagner le compartiment couchette. J’étais contrariée, souhaitant prolonger cet entretien. Mais ma compagne, me proposa de m’accompagner jusqu’à ma cabine en poursuivant notre échange. Cette idée me ravit ; je me levai et la précédai vers la porte, lorsque le serveur me salua d’un :

« Bonsoir Madame, je vous souhaite une bonne nuit. » Je le regardai, et le remerciai, attendant un instant pour qu’il salue aussi la jeune femme en mauve, ce qu’il ne fit pas.

Elle n’en parut pas étonnée, et elle disparut en un instant, alors que je me retournai vers le serveur d’un air réprobateur.

Je la retrouvais dans le couloir, elle ne semblait pas contrariée, et regardait le paysage défiler d’un air nostalgique. Elle paraissait si vulnérable à cet instant que je n’osais pas la questionner sur les raisons de son chagrin. Subitement, elle leva les yeux vers moi, comme si elle se rappelait brusquement de ma présence, et m’attrapa le coude, en me conduisant d’un pas rapide vers ma cabine.

Je sentais à peine ses doigts à travers l’étoffe de ma manche, mais j’avais l’impression que mon bras était plongé dans de l’eau froide, et je fus soulagée quand elle retira sa main.

« Ne restons pas ici, dit-elle, nous avons beaucoup de choses à nous dire, nous serons plus tranquilles dans m… dans votre cabine ! » Le ton employé n’admettait pas de réplique.

Je la suivis, en silence. Lorsqu’elle ouvrit la porte du treizième compartiment, je me demandais comment elle connaissait le numéro de ma cabine, puisque je ne lui avais rien dit.
J’etais de plus en plus intriguée et vaguement inquiète quand elle me précéda dans la pièce en disant:
– Entrez et installez-vous confortablement, la nuit risque d’être longue ..

—> A suivre

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