Underground 9: L’histoire de Nicolas

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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Photo M.Christine Grimard

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Nicolas se dépêche de rentrer. Les jours sont encore courts et la fraîcheur de mars s’accroche aux ruelles. Il frissonne en passant à l’ombre des tourelles de l’évêché, pourtant il y a un beau soleil sur la place de la basilique. Il a toujours une appréhension lorsqu’il passe par ici, incompréhensible. Il lève les yeux vers les chiens assis qui habillent le toit. Les fenêtres sont condamnées depuis longtemps, il se demande ce qu’il peut bien y avoir dans ces greniers. Il aimerait bien visiter ces bâtiments un jour et voir la ville de là-haut. Il imagine les bâtisseurs du moyen-âge qui ont sculpté ces dentelles de pierre et les admire.

  • Quels artistes ! dit-il tout haut.

Derrière lui, un passant lève la tête suivant son regard et lui répond :

  • Vous ne croyez pas si bien dire. Les pierres sont comme au premier jour, et ils peuvent être fiers de leur travail !

Nicolas se retourne, dévisage l’homme. Il ne l’a jamais vu dans le quartier, à cette époque de l’année il y a peu de touristes. Il est vêtu sobrement d’une ample veste de toile et d’une houppelande qui le couvre des pieds à la tête. Une barbe grise lui mange le visage lui donnant un air de patriarche. Nicolas est impressionné par l’énergie qui habite son regard.

  • Vous semblez savoir de quoi vous parlez, lui répond Nicolas.
  • C’est mon métier, réplique l’homme, le regard embué, ou plutôt c’était ma vie…
  • Je ne voulais pas vous chagriner, murmure Nicolas soudain gêné. J’admire ces bâtiments chaque soir en rentrant chez moi, ajoute-t-il vivement pour faire diversion. Parfois, au couchant, les reflets qui éclairent les volutes de la corniche semblent venir de l’intérieur de la pierre. Je me suis toujours demandé comment ils avaient pu faire pour tailler tous ces détails à une époque où ils n’avaient rien !
  • En effet, répond l’homme enfin souriant, juste une belle force physique, quelques ciseaux et beaucoup de talent !
  • Oui, comme vous dites, beaucoup de talent… Nicolas hoche la tête. Ce minutieux travail de la pierre est très impressionnant.

 

Photo M.Christine Grimard

L’homme lui explique en quelques phrases, la signification des détails de la corniche. Il lui montre les symboles découpés à contre-jour et lui fait découvrir le vrai visage des gargouilles, lui narrant l’histoire de chacune. Nicolas est ravi, le soleil éclaire le fronton, faisant briller les sculptures. Il ne les a jamais détaillées aussi précisément auparavant. Le soleil descendant sur l’horizon les éclaire une à une, comme si elles se plaçaient volontairement sous le projecteur. C’est idiot mais il lui semble qu’elles apprécient que l’on parle d’elles.

  • On les croirait vivantes, dit-il en riant. On dirait qu’elles sourient quand vous parlez d’elle.
  • Elles sont là depuis si longtemps qu’elles ont appris le langage des hommes, à n’en pas douter, répond l’homme en éclatant de rire. N’est-ce pas mes belles ?

Nicolas jurerait avoir entendu un ricanement provenir du fronton en réponse à la question. Il jette un coup d’œil à l’homme qui le regarde en souriant.

  • Les apparences sont parfois trompeuses, mon jeune ami. Mais ne craignez rien, elles sont solidement arrimées depuis mille ans et ne vont pas venir se poser sur votre épaule. Vous avez vu trop de films. Venez plutôt avec moi voir l’horloge, au lieu de vous imaginer je ne sais quoi. Elle est si belle, dit-il en prenant le bras de Nicolas et en l’entrainant vers le parvis de la basilique.

Il gravit les marches d’un pas étonnamment léger eu égard à son âge. Nicolas le suit de plus en plus intrigué. Il lui montre du doigt une horloge enluminée d’or, sertie de pierres taillées. Elle repose sur quatre stèles soutenues par des personnages bibliques stylisés.

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Photo M.Christine Grimard

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  • Ces personnages représentent les évangélistes, explique l’homme, mais comme nous n’avions jamais vu leurs visages, nous avons pris l’équipe des sculpteurs comme modèles.
  • Comment le savez-vous ? demande Nicolas, la basilique a plus de mille ans !
  • Cela me semble évident, réplique l’homme en baissant les yeux. Il fallait bien se baser sur des visages connus. Simple déduction.

Nicolas avance au plus près de la façade pour détailler les visages en question. Le personnage de droite l’intrigue particulièrement. Le visage encadré d’une cape lui semble familier.

  • Savez-vous qui est celui qui est le plus à droite, demande-t-il à l’homme.
  • Il s’appelait Nicolas répond l’homme, comme vous et moi. C’est un prénom très ancien, savez-vous ?
  • Oui, je sais… répond Nicolas en se tournant vers l’homme à la houppelande. Comment connaissez-vous mon prénom ?
  • Je l’ai vu sur votre sac, cela m’a frappé parce que c’est aussi le mien. Je dois vous laisser maintenant, dit l’homme coupant toute discussion d’un geste de la main. Vous devriez visiter la basilique à vos moments perdus et regarder chaque statue en détail, ce sont des œuvres d’art. Cela plairait beaucoup aux hommes qui l’ont bâtie de savoir que des jeunes d’aujourd’hui apprécient encore leurs œuvres. Si vous avez d’autres questions techniques, je vous aiderai volontiers, cela me rappellera le temps lointain de ma jeunesse. J’habite là-haut, mais je descendrai lorsque je vous verrai en bas. A bientôt jeune Nicolas. Votre air intrigué m’amuse beaucoup, je me ferai un plaisir d’éclairer votre lanterne.

Sur ces dernières paroles, il lui tourne le dos se dirigeant vers la tour de l’évêché en éclatant d’un rire tonitruant.

Nicolas le regarde s’éloigner en silence.

Arrivé près de la porte, l’homme se retourne vers lui, le salue de la main, la tête à moitié dissimulée par sa cape.

Nicolas lève la main pour lui rendre son salut, mais suspend son geste devant l’évidence qui lui a échappé jusque là.

Ce visage, ce regard…

C’est celui de l’évangéliste de pierre.

 

Texte et photos M. Christine Grimard

Photos  de la Basilique St Jean de LYON

 

Underground 8 : L’histoire de Luc

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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(Une fois n’est pas coutume, ce texte m’a été inspiré par le dernier billet de Jean-Paul Gallibert qui anime le blog EXISTENCE !

Qu’il en soit grandement remercié !)

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Photo M. Christine Grimard

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Luc rassemble ses outils, il lui manque son sécateur. Il a dû tomber quand il a escaladé le mur de la terrasse pour tailler ce lierre qui envahit tout. Ces vieilles demeures, aux rambardes pleines de ronces, il en a assez. Il faut bien prendre le travail là où il est, mais parfois il préférerait faire de la tonte au kilomètre plutôt que ce débroussaillage de parcs ancestraux laissés à l’abandon. Les propriétaires reviennent une fois l’an et il faut qu’à leur arrivée tout soit impeccable. L’équipe de nettoyage s’affaire dans les salons, les jardiniers ont trois jours pour finir de remettre le parc en état.

Luc jette un coup d’œil vers le balcon du premier. Lina secoue les tentures puis les étend sur la rambarde les unes sur les autres. Elles paraissent très lourdes mais elle garde la cadence. Elle semble pourtant si frêle. Luc voudrait pouvoir l’aider. Lui et Lina se connaissent depuis toujours, ils étaient à l’école ensemble. Il ne pensait pas qu’un jour…

Il est bien placé pour savoir qu’elle est volontaire et ne lâche jamais rien. Elle n’acceptera pas son aide même si sa vie en dépendait. Sa petite taille lui joue parfois des tours, elle disparaît totalement derrière un monceau de linge. Tant pis, il va l’aider quand même, de tout manière il a fini ici. Le lierre attendra, finalement la rambarde est plus jolie comme ça. Il caresse les feuilles de lierre qui semblent frissonner sous la paume de sa main. Il n’y a pourtant pas le moindre filet de vent. Il sourit à l’idée que le lierre apprécie sans doute le fait qu’il lui épargne le feu du sécateur.

Il grimpe le long de la façade, jusqu’au balcon et saute sur le seuil au moment où Lina ressort de la chambre avec un couvre-lit plus gros qu’elle. Essoufflée, transpirant à grosses gouttes, elle pousse un cri en voyant Luc atterrir devant elle.

  • Oh, tu m’as fait peur !
  • Attends, je vais t’aider, dit Luc en empoignant l’étoffe.
  • Je ne suis pas fatiguée, réplique Lina, les joues écarlates.
  • Je sais, répond Luc. Ça m’amuse !

Lina le regarde soulever la lourde pièce de tissu comme un fétu de paille et l’étendre sur la rambarde du balcon sans aucun effort apparent. Les mains sur les hanches, elle reprend son souffle et ébauche un sourire.

  • Tu vas me dire que tu passais là par hasard…
  • C’est ça ! Je me suis dit que la vue d’ici devait être agréable et je suis monté voir.

Elle hoche la tête, soulagée malgré elle.

  • Très bien ! alors puisque tu passais par-là, viens donc m’aider pour la seconde chambre, les rideaux sont encore plus lourds.

Elle l’entraîne à sa suite en riant. Luc, soulagé qu’elle n’ait pas ronchonné, lui emboîte le pas. Elle doit être épuisée pour accepter son aide sans broncher, cela ne lui ressemble pas. Il la regarde en coin, lui trouve les yeux brillants et le teint pâle. Elle a peut-être un peu de fièvre.

  • Tu as pleuré ? demande -t-il en hésitant.
  • Non, pourquoi tu dis ça ? réplique-t-elle les sourcils froncés.
  • Je ne sais pas, tu as l’air fatiguée et tu as les yeux brillants, regarde-toi. Répond Luc en lui montrant le miroir au-dessus de la cheminée.

Lina se retourne vers le miroir, examine son visage. C’est vrai qu’elle n’a pas bonne mine. Maintenant qu’elle y pense, elle se sent écœurée. Elle regarde Luc à la dérobée, il ne faut pas qu’il se doute… Elle secoue les épaules, autant ne pas y penser, il y a encore du travail.

Son regard est attiré par deux masques de carnaval posés sur le manteau de la cheminée. Ils sont magnifiques, de style vénitien. Elle n’en n’a jamais vu d’aussi beaux auparavant.

  • Regarde dit-elle à Luc, tu as vu ces masques, ils sont magnifiques !

Luc s’approche, prend un masque dans chaque main, en approche un de son visage et tend l’autre à Lina.

  • Ne touche à rien, s’insurge Lina. Ils doivent avoir beaucoup de valeur, ils ont l’air très anciens !
  • Essayons-les une seconde, réplique Luc. On ne va pas les faire fondre. J’aimerais te voir avec. Sur toi, il sera encore plus beau.

Lina sourit et se laisse prendre au jeu. Elle rassemble ses longs cheveux en un chignon torsadé et enfile le masque en bloquant le ruban dans ses cheveux. Elle fixe le miroir, éblouie par sa propre image. Derrière elle, le reflet du visage souriant de Luc la remplit de sérénité. Il pose le masque sur son visage, et elle ne voit plus que son doux regard sur elle. Un rayon de soleil traversant la fenêtre de la chambre vient frapper le miroir, les éblouissant. Ils clignent des paupières. Lina ferme les yeux, un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

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Héléna se dépêche de mettre les dernières touches à sa tenue de bal, quelques rubans de dentelles dans sa coiffure, quelques perles dans les torsades de ses cheveux, un peu de poudre sur les joues, un peu de parfum au creux de ses poignets. Le corset la serre plus que de raison, elle ne pourra pas rester longtemps sans respirer de la sorte. Il faudra bien qu’elle fasse bonne figure pourtant, personne ne doit savoir, pas même Lucas. C’est son secret. Elle le gardera autant qu’elle pourra. Il ne faut pas que l’on remarque sa pâleur ni son regard brillant.

Elle est presque prête, il ne manque que son masque. Il est posé sur le rebord de la cheminée, semblant la fixer de son regard vide. Elle le saisit d’une main tremblante, il va l’aider à cacher ce qui la tourmente. Lucas la reconnaîtra puisqu’il portera le même, et la musique les emportera jusqu’au bout de la nuit. Ils pourront enfin oublier les fâcheux et les jaloux et partager quelques instants de douceur à l’abri des regards. Ce soir derrière les masques, tout est permis.

Elle sort sur le palier, s’approche de la rambarde du grand salon. Lucas est en bas parmi les invités qui se pressent autour du buffet. Il porte le masque jumeau du sien, lève les yeux vers elle et sourit imperceptiblement. Elle aime tant ce sourire. Elle pose le masque sur son visage et noue le ruban sur les boucles de son chignon avant de descendre le grand escalier.

Elle s’approche de la première marche lorsqu’un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol, en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

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Lina ouvre les yeux. La lumière est éblouissante. Elle porte la main à son front douloureux mais ne rencontre qu’une surface froide. Un visage flou flotte au-dessus d’elle. L’image s’éclaircit peu à peu, elle reconnaît son masque jumeau. Elle lève la main vers lui, caresse la cire du masque, puis les cheveux de l’homme qui la regarde avec tant d’inquiétude.

  • Héléna, que t’arrive-t-il ? dit l’homme, les sourcils froncés, le regard brûlant sous son masque.

Elle veut le rassurer :

  • Ne t’inquiète pas Lucas, je n’ai rien. Un petit vertige c’est tout. Tout va bien. Aide-moi à me relever. Il ne faut pas faire attendre les invités. Le bal doit avoir débuté.

Luc pâlit et retire son masque pour mieux la voir. Elle semble si frêle, si fragile, recroquevillée sur elle-même avec ce masque qui lui mange le regard. Elle semble sortir d’un cauchemar.

  • Tu crois que tu peux te lever ? Il faudrait peut-être t’allonger un moment, Lina. Tu es si pâle, répond Luc.
  • Je ne peux pas, ils attendent que je rejoigne les invités pour ouvrir le bal. Lucas, aide-moi à arranger ma robe et je vais descendre au petit salon. Reste dans la grande salle il ne faut pas qu’ils nous voient ensemble pour le moment. Je te retrouverai dans la bibliothèque après la collation, j’ai besoin de te parler.
  • Pourquoi m’appelle-tu Lucas ? répond Luc et de quel bal s’agit-il ? Je ne savais pas qu’il y aurait un bal.

Lina le regarde, interdite. A-t-il perdu la raison ?

Son visage était un peu différent dans ses souvenirs. Il faut dire qu’elle ne l’a pas vu depuis plusieurs semaines et ce bal était l’occasion de les réunir de nouveau en toute discrétion parmi la foule. Une chance pour elle de pouvoir lui révéler son lourd secret. Elle ne comprend pas sa question. Elle a tellement mal à la tête…

Elle tente de se lever mais une violente douleur lui déchire les entrailles. Elle se recroqueville sur elle-même en se tenant le ventre. La nausée la reprend. Elle est secouée de spasmes qu’elle tente d’apaiser en respirant à fond. Enfin, les choses se calment, elle reprend un peu de couleur. S’appuyant sur le bras de Luc, elle se lève et se traîne jusqu’au fauteuil le plus proche.

  • Que t’arrive-t-il insiste Luc. Dis-moi, je m’inquiète pour toi, Lina. Pourquoi as-tu besoin de me parler ?
  • Il s’agit de notre avenir mais je ne peux te parler au milieu de tous les invités. Je te verrai plus tard Lucas, répond Lina en tentant de se lever. Il faut que je les rejoigne.
  • Mais enfin, Lina. Il n’y a aucun invité, regarde autour de toi. Nous sommes seuls, s’insurge Luc. Réveille-toi. Tu es en plein délire !
  • Pourquoi m’appelle-tu Lina depuis tout à l’heure ? Tu ne te souviens plus de mon prénom ? Tu exagères, nous ne nous sommes pas vus depuis quelques semaines seulement. Mon prénom est Héléna !

Aide-moi à arranger les rubans de ma robe, ils sont tout froissés, dit-elle en lissant les jambes de son jean de la paume de ses mains. Ce corset me serre tellement !

Luc, de plus en plus inquiet, ne sait plus que faire. Elle semble perdue dans son rêve, pose la main sur son visage et soupire :

  • Lucas, j’ai tellement mal à la tête, ce masque m’étouffe …

Luc tente de lui retirer le masque, mais n’y parvient pas. C’est comme s’il s’accrochait à son visage…

Il détache le ruban qui enserre ses cheveux et tire sur le masque, qui résiste de nouveau. Lina suffoque, les yeux injectés de sang. Luc tire plus fort, en vain. Lina ferme les yeux et tombe en arrière. Luc, effrayé par la pâleur mortuaire de ce masque privé de regard, hurle son nom.

  • Lina, Lina, respire ! Regarde-moi Lina. Réveille-toi. C’est moi, Luc. Lâche-la, toi, sale masque de carnaval !

Luc tire de toutes ses forces sur le masque mais rien ne se passe. Il ne sait plus quoi faire. Horrifié, il reste pétrifié en voyant un rictus se dessiner imperceptiblement sur les lèvres exsangues du visage de cire. Puis, les orbites laissent apparaître deux pupilles noires dilatées. Luc, bien qu’intimidé par ce regard monstrueux, ne lâche pas prise. L’autre éclate d’un rire démoniaque, tandis que Lina gémit sous le masque. Cette plainte, insupportable pour Luc, le transcende. Il tente de glisser le pouce entre la cire et le visage de Lina, mais l’autre resserre son étreinte. Le regard monstrueux balaye la pièce et se pose sur le second masque que Luc a posé sur le parquet. Il le fixe intensément, semblant vouloir lui transmettre son énergie vitale. Luc croise ce regard et comprend que le salut est là.

Il se précipite sur le second masque, prend son élan et saute à pieds joints sur le visage de cire, le faisant éclater en mille fragments informes. Immédiatement, un cri déchirant s’échappe des lèvres du monstre. Luc empoigne le masque pour l’arracher du visage de Lina, mais ne rencontre plus aucune résistance. Il jette le masque sur le parquet et l’écrase comme le premier.

Lina ouvre les yeux, un peu désorientée, Luc l’aide à se redresser.

  • Assieds-toi, tu as eu un léger malaise mais ça va aller maintenant.
  • Que s’est-il passé, demande-t-elle en jetant un coup d’œil autour d’elle.

Découvrant le désordre de la pièce, elle se lève d’un bond, furieuse contre Luc.

  • Qu’as-tu fait ? Il va falloir que je nettoie toute la chambre, regarde ça, cette farine partout sur le parquet !
  • Cette farine, c’est de la cire, répond Luc. Un trop plein de cire sur un parquet, c’est normal, il n’y a qu’à l’aspirer dit-il.

Joignant le geste à la parole, il met l’aspirateur en marche et aspire le tas de cire.

  • Voilà une bonne chose de faite, dit-il rayonnant en se tournant vers Lina. Aller, secouons les rideaux, puis on ira manger. Les émotions ça creuse !
  • Mais de quoi parles-tu ? Demande Lina. J’ai mal à la tête, il me semble que j’ai raté un épisode. Que faisions-nous avant que je…
  • Tu es tombée et tu t’es légèrement assommée, répond Luc, parce que tu es épuisée par ce travail. Je vais t’aider à finir cette pièce et tu iras te reposer un peu.
  • Il me semble que j’ai rêvé, poursuit Lina, perdue dans ses pensées. Je devais te dire quelque chose de très important, mais je ne souviens pas quoi. Il y avait une très belle femme, à la mode du grand siècle. Elle voulait que je garde son secret, mais je ne me souviens plus de quoi il s’agissait. La seule chose qui me revient c’est son prénom, Héléna je crois…
  • N’y pense plus, la coupe Luc, en la serrant dans ses bras. Je ne veux plus que tu penses à cette histoire. Allons, on va sortir d’ici et aller prendre l’air. On finira plus tard. N’y pense plus, viens avec moi.

Il l’attire rapidement vers la porte, ne voulant pas rester une minute de plus dans cette pièce. Il faut qu’il l’emmène loin de cette maison de fous. Elle le suit docilement jusqu’à la porte de la chambre, mais avant de passer le seuil, le regard dans le vide, elle se retourne et lui dit :

  • Attends, Lucas, je crois que j’ai oublié quelque chose…
  • Non, crie-t-il ! On sort d’ici immédiatement !

Il la tire dans le couloir et claque la porte de la chambre au moment où une longue plainte s’élève derrière eux. Ils descendent le grand escalier en courant et sortent sur le perron à l’instant où la fenêtre de la chambre du premier étage vole en éclat, répandant des milliers de petits bouts de verre sur la terrasse.

  • Ne restons pas là, dit Luc, en prenant la main de Lina.
  • C’est fini, répond-t-elle en souriant. Je crois qu’ils sont partis, maintenant. Regarde…

Elle lui montre le ciel où le soleil couchant dessine des volutes écarlates. Un arc-en-ciel s’élève au-dessus de la colline barrant l’horizon. Lina se serre contre Luc et dépose un baiser sur sa joue. Il la regarde, interdit tandis qu’elle poursuit :

  • J’ai un secret à te confier…

texte et photo M. Christine Grimard

 

Underground 7 : L’histoire de Marc

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

 

Photo M. Christine Grimard

Chaque soir depuis dix ans, il rentre chez lui par la rue du bastion en passant devant cette maison. Il ne se souvient même plus l’avoir vue ouverte. Peut-être une fois, il y a très longtemps. Les volets très soignés à l’origine sont peu à peu tombés en ruine. Certains ont été arrachés par le vent, d’autres fracturés par des squatters peu scrupuleux. Heureusement, la marquise a résisté aux vents et au temps.

Il se demande combien de temps la maison va échapper à la démolition. C’est dommage, elle est bien placée non loin du centre-ville, dans un quartier plutôt calme, orientée plein sud. Marc se dit que s’il avait eu une famille, il aurait volontiers acheté une maison de ce genre ; c’est une idée qui lui avait traversé l’esprit les premiers temps. Maintenant qu’elle est presque en ruines avec sa cour pleine de ronces, sa façade défraichie et ses volets dépareillés, elle ne l’attire plus vraiment ; surtout depuis qu’ils ont muré les fenêtres avec des grilles métalliques. Pire, depuis quelques semaines, les vandales se sont attaqués aux murs des pignons avec leurs bombes de peinture. Marc apprécie les tableaux de rue quand ils sont esthétiques, mais ces signatures monstrueusement agressives le dégoûtent. C’est probablement le signe que la fin est proche.

Malgré lui, cette perspective de démolition lui fait mal au cœur.

Ce soir, il rentre à pied et s’arrête devant la façade. Il en détaille chaque pierre puis sort son téléphone portable et la prend en photo, sans savoir pourquoi. Cela lui semble indispensable de garder le souvenir de cette maison avant sa disparition.

  • C’est idiot grommelle-t-il en glissant son portable dans sa poche avant de s’éloigner à grands pas.
  • Dans la vie, si on ne faisait que ce qui est intelligent, répond une voix de garçon derrière lui.

Il se retourne pour voir à qui appartient cette voix moqueuse, mais il n’y a personne. Il revient sur ses pas mais il n’y a personne au coin de la rue non plus. Il se tourne vers la maison comme pour la prendre à témoin. La nuit commence à tomber. Les réverbères s’éclairent, se reflétant sur les grillages des fenêtres. Un léger mouvement attire le regard de Marc vers la fenêtre du deuxième étage. Une ombre créée par le reflet des nuages, pense-t-il. Pour mieux la voir, il recule de deux pas jusqu’au bord du trottoir au moment où une camionnette bariolée passe à toute vitesse sur la chaussée. Le chauffard klaxonne impatiemment, tandis que quelqu’un crie « attention« . Marc sursaute, c’est la même voix dont il ne peut définir la provenance. Elle semble sortir de son propre crâne, comme si son instinct de survie lui parlait distinctement, comme s’il était habité. C’est une sensation très désagréable. Marc se demande s’il ne devient pas fou.

Il décide de rentrer et de se coucher. Il a besoin de repos. Il jette un dernier regard agacé à la maison avant de s’éloigner. Il la rend responsable de son humeur maussade comme si elle s’était moqué de lui.

  • Décidément j’ai perdu tout sens commun, pense-t-il en hochant la tête. Comment une maison pourrait-elle être responsable de quoi que ce soit. J’ai vraiment besoin de repos.
  • Certains lieux sont chargés de mémoire, et ne se laissent pas oublier, prononce la voix à l’intérieur de son crâne. Inutile de se boucher les oreilles. Les secrets finissent toujours par se dévoiler.

Marc se retourne et même s’il ne voit rien dans la rue sombre, il sort son téléphone et prend une dernière photo avant de rentrer chez lui en courant. Curieusement, il sent qu’il devait le faire et cela l’apaise. En rentrant, il se couche la tête vide et s’endort aussitôt, épuisé.

***

Le lendemain au réveil, sa première pensée le ramène aux évènements de la veille. Il sort son portable et fait défiler les photos qu’il a prises de la maison. La dernière est particulièrement sombre, sauf la fenêtre du second d’où il émane une sorte de halo. Marc tente d’agrandir l’image mais elle est si floue que cela n’apporte rien. Il modifie les réglages, augmente la luminosité et le contraste, réduit les ombres et focalise sur le vasistas qui l’intéresse.

Un visage apparaît dans une sorte de halo blanc, comme s’il était éclairé par la flamme d’une bougie située au-dessus de lui. C’est le visage émacié d’un enfant brun, au regard triste. Une ombre lui barre le front, une sorte de cicatrice ou d’hématome…

Il faut qu’il en ait le cœur net. Il prend sa veste, y glisse son portable et reprend la direction de la maison. La rue est barrée par un ballet d’engins de chantiers. Il se glisse parmi les badauds. Deux énormes pelles mécaniques ont été installées, bras mécaniques levés vers le ciel. Les ouvriers du chantier de démolition se mettent en place, déviant la circulation vers la rue voisine. Marc avance sur le trottoir d’en face, les piétons étant interdits sur le chantier. Il lève machinalement les yeux vers le vasistas. Il n’y a personne.

Il reporte son attention sur le chef de chantier qui donne des ordres à son équipe à grand renfort de gestes.

  • Cette fois, les dés sont jetés, dit la voix dans sa tête.

Marc sursaute. Avant même de le voir, il sait qu’il est là, il lève les yeux vers le vasistas où l’enfant triste lui fait un geste désabusé de la main. Marc hurle aux ouvriers de s’arrêter. Il traverse en courant et empoigne le bras du chef de chantier en lui montrant la fenêtre. L’autre le prend pour un fou, il suit la direction indiquée par Marc mais ne voit rien. Marc s’énerve, mais rien n’y fait. Après quelques minutes de dialogue de sourds, le chef de chantier finit par appeler la police. Ils sont là rapidement et interrogent Marc qui leur explique ses craintes en leur montrant la photo prise la veille. Il leur demande d’arrêter le chantier jusqu’à ce que l’enfant soit évacué de la maison et insiste tant que le policier finit par en référer à sa hiérarchie. Les ouvriers commencent à s’impatienter tandis que les badauds s’interrogent. Plusieurs minutes plus tard, le commissaire arrive, Marc soulagé par son attitude calme et attentive, lui explique toute l’histoire. Le commissaire l’écoute en silence, puis lève les yeux vers la fenêtre incriminée au moment où un nuage étend son ombre sur la maison.

Photo M.Christine Grimard

Il hoche la tête puis demande au chef de chantier de l’aider à fracturer la porte et à Marc de les accompagner. Celui-ci rougissant, les suit un peu tremblant, se demandant ce qui lui a pris de se mêler de cette histoire.

Ils pénètrent dans la maison. Une odeur de moisi imprègne les murs. Dans la pénombre, le silence emplit tout l’espace, aussi épais que la poussière qu’ils soulèvent sous leurs pas. Ils suffoquent. L’atmosphère est si lourde que Marc ne peut s’empêcher de trembler. Il interroge du regard le commissaire. Le chef de chantier reste sur le pas de la porte, craintif. Le commissaire lui fait signe de le suivre et s’engage dans l’escalier de bois. Les marches craquent, ils montent précautionneusement, craignant qu’elles ne se brisent sous leurs poids. Tout en montant au second étage, il explique que la dernière fois qu’il est venu ici, il y a vingt ans, il enquêtait sur la disparition d’un jeune garçon qui était en pension dans cette famille, placé par la DASS. Ils n’avaient jamais retrouvé l’enfant et cette affaire n’avait jamais cessé de le hanter depuis. En prononçant ces paroles, il a les larmes aux yeux et Marc ne peut s’empêcher de poser sa main sur son bras en disant :

  • La vérité finit souvent par se montrer avec de la patience.

Il ne sait pourquoi il a dit cela, lorsque la voix lui répond :

  • Rien ne vaut la vérité, même si elle fait mal.

Le commissaire se retourne, interdit, cherchant l’origine de la voix. Marc soulagé, comprend qu’il n’est pas le seul à l’avoir perçue. Il hoche la tête et indique aux deux hommes une porte vermoulue d’où la voix semble être venue.

  • Il me semble qu’il faut entrer là.
  • Vous avez raison, entrons là, répond le commissaire.

La pièce est petite à l’image de la seule fenêtre que Marc reconnaît comme étant celle où il a vu le visage de l’enfant apparaître la veille au soir. Ils avancent sur le parquet qui craque comme les feuilles d’automne dans un sous-bois. Marc trébuche sur une latte qui dépasse et tente de se rattraper en faisant un pas en avant, mais tombe lourdement sur le sol en brisant trois lames de bois. Le commissaire se précipite pour l’aider à se relever mais le parquet craque sous son poids et il s’enfonce de plusieurs centimètres. Ils n’osent plus bouger de peur de passer à travers le plafond du premier.

Le chef de chantier resté prudemment sur seuil de la chambre, pousse un cri en montrant d’une main tremblante un manche de bois qui dépasse de la lame de parquet brisée. Le commissaire se relève, soulève les deux lattes qui l’ont fait tomber, découvrant une petite cavité creusée sous le plancher. Il fait signe à Marc de l’aider à dégager le parquet. Les deux hommes travaillent en silence, échangeant des regards inquiets. Quelques secondes suffisent à dégager l’endroit. Ils se redressent, les mains tremblantes, la gorge nouée.

Au fond de la cavité, git un petit squelette, les bras et les jambes repliées en position fœtale. Au milieu de ce qui formait l’abdomen de l’enfant, un nounours râpé est niché. Le crâne est fendu au niveau du front par une hache rouillée dont le manche dépasse de la cavité.

Les deux hommes se regardent en silence, laissant couler leurs larmes, lorsque la petite voix s’élève du coin de la pièce :

  • Finalement, c’est une très belle journée, dit-elle en partant d’un éclat de rire plus léger que le cristal. C’est ma plus belle journée, depuis bien longtemps.

Texte et Photos M. Christine Grimard

 

 

Underground 6 : L’histoire d’Alice

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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retro

Photo M.Christine Grimard

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Alice émerge de son rêve, tremblante, en sueurs.

Un cauchemar comme elle en a rarement fait. Ce rêve l’a totalement déstabilisée, elle ne sait plus où elle en est !

Il est vrai que ce sommeil n’avait rien de naturel. Elle savait qu’elle n’aurait pas dû se faire opérer. Après tout, ses dents de sagesse ne la gênaient pas le moins du monde. Elle n’aurait pas dû écouter son dentiste. Pourquoi avoir des anesthésies inutiles ? Surtout avec sa nature fragile ! Elle ne supporte pas le milieu médical et tout ce qui va avec, les odeurs aseptisées, les couleurs blafardes des locaux, la douleur. Enfin, elle reconnaît qu’aujourd’hui, elle n’a pas eu mal tant ils l’ont assommée avec leurs drogues.

Elle émerge doucement, nauséeuse. Couchée sur le dos, elle examine le plafond. Elle pourrait en détailler chaque grain. Elle remarque un carreau qui est plus gris que les autres, ils ont dû le changer après coup. Elle se demande pourquoi il y a des carreaux de céramique au plafond. C’est bizarre, elle n’a jamais vu ça auparavant. C’est peut-être pour l’hygiène. Elle secoue la tête pour se réveiller un peu mieux et chasser le vertige qui lui enserre les tempes. Elle a l’impression de flotter entre deux eaux, finalement ce n’est pas si désagréable…

Puis elle réalise ! Elle flotte réellement, le dos collé au plafond et ces carreaux dont elle voit chaque détail, sont sur le sol ! Prise de panique, il lui semble qu’elle va s’écraser lourdement et se briser les os. Elle voudrait crier mais ne peut pas. Elle tombe, le cœur au bord des lèvres, mais elle s’arrête à deux millimètres du sol et elle remonte vers le plafond aussi vite.

Elle en a assez ! Elle veux que ça cesse, immédiatement ! Elle a toujours détesté les montagnes russes et les manèges. Assez !

A peine a-t-elle pensé ses mots, qu’elle est exaucée. Elle se retrouve clouée sur un lit au milieu de la pièce, bardée d’électrodes, les bras percés d’aiguilles, cernée de potences de perfusions. Elle a dû détraquer les machines avec son petit vol plané. Tous les voyants passent au rouge et l’alarme lui déchire les tympans. Elle fronce les sourcils et se crispe. C’est encore pire que les montagnes russes. Le bruit va lui faire exploser le cœur ou éclater la tête.

Une armée de blouses blanches se précipite sur elle. Elle ne veut pas les voir et se réfugie dans son rêve. Même s’il était désagréable, elle s’y sentait mieux qu’au milieu de toute cette folie. Elle se retrouve dans la même histoire à l’instant où elle l’a quittée pour aller flotter sous le plafond, comme dans un film que l’on passerait en boucle.

Elle est assise sur le siège arrière d’un énorme taxi gris métallisé. C’est un mini-bus qui pourrait transporter cinq passagers où elle est seule avec le chauffeur. Dehors, le ciel est magnifique, hésitant entre bleu et feu. Le coucher du soleil se profile à l’horizon. C’est la fin d’une belle journée. Du chauffeur, elle n’aperçoit que les épaules massives vêtues de noir et la tête carrée aux cheveux ras taillés en brosse. Il roule très vite, sans dire un mot. Elle n’ose pas lui dire de ralentir, il a l’air d’une brute. Il file au milieu de la circulation dense de la fin d’après-midi, frôlant les trottoirs et les autres voitures, s’arrêtant à quelques centimètres des pare-chocs. Elle déteste ce genre de conduite brutale mais n’ose piper mot. Elle sent le danger, mais ne peut rien faire pour l’éviter. Elle voit les immeubles défiler de plus en plus vite, puis les pavillons de banlieue, puis les jardinets aux arbres sombres dénudés. Elle les voit s’éloigner dans le rétroviseur comme des fantômes décharnés aux doigts crochus. La menace se précise. Elle ne sait laquelle, mais elle sait qu’elle se rapproche. Le moteur vrombit.

Ils roulent sur une route à quatre voies. Le taxi est sur la file de gauche doublant un bus scolaire plein d’enfants chahuteurs. Elle les devine qui chantent s’accompagnant des grands gestes des bras. Le feu passe à l’orange, le bus ralentit puis marque l’arrêt. Le taxi tente de freiner mais se ravise aussitôt, estimant que sa vitesse excessive ne lui permettra pas de s’arrêter à temps. Il accélère brutalement faisant bondir le véhicule et crisser les pneus. Le feu est au rouge.

Une jeune mère s’engage sur le passage clouté poussant devant elle un landau. Elle traverse devant le bus arrêté au feu et ne voit pas le taxi fou lancé à toute vitesse. Elle avance confiante en souriant à son bébé.

Alice hurle, mais rien n’arrête l’horreur. Elle entend le bruit des freins qui rugissent puis celui d’une explosion et aperçoit dans un éclair le landau qui vole au dessus du capot de la voiture. Elle ferme les yeux alors que son corps décolle pour traverser le pare-brise. Elle sent sa tête éclater et se retrouve dans l’obscurité totale.

C’est le grand silence. La nuit.

Reposant. Apaisant. Enfin, elle a la paix.

Elle n’a pas froid. Elle est légère. Plus rien ne peut lui arriver…

*

– Mademoiselle, mademoiselle, réveillez-vous. Réveillez-vous, serrez-moi la main !

– Arrêtez de me broyer la main de cette manière, répond Alice. Vous me faites mal.

– Ça y est, elle revient, dit la jeune femme soulagée. Eh bien, on peut dire que vous nous avez fait une belle peur !

– De quoi parlez-vous ? Demande Alice à l’infirmière penchée au-dessus de son visage.

– Disons que vous avez eu un réveil difficile, répond laconiquement la jeune femme. Mais tout va bien maintenant, je vais pouvoir arrêter le monitoring.

Elle commence à retirer toutes les électrodes et clampe les perfusions. Quelques minutes plus tard, Alice est libre de ses mouvements. Elle s’assied au bord du lit lorsque l’infirmière lui en donne la permission. Un léger vertige la reprend, beaucoup moins fort que le précédent. Elle garde en mémoire les cauchemars qui ont occupé sa journée mais n’ose en parler. Elle est probablement la seule personne à avoir aussi mal réagi aux drogues de l’anesthésie. Elle a dû leur causer des soucis, elle ne va pas en rajouter. Elle se lève en tanguant et va jusqu’aux toilettes. Elle passe un peu d’eau froide sur ses tempes et se sent tout à fait remise. Elle récupère ses affaires et l’infirmière lui indique la salle d’attente où elle pourra se reposer un peu en attendant que l’on vienne la chercher pour la ramener chez elle.

Elle s’assied lourdement sur les sièges de bois et malgré leur manque de confort, se rendort. Elle ne sait combien de temps s’est écoulé lorsque la secrétaire de l’étage lui indique que son taxi l’attend. Elle se lève et la suit jusqu’à la porte du service, la salue et passe les portes battantes.

Un homme l’attend devant le perron. Il est massif, vêtu de noir, les cheveux taillés en brosse, le regard dur. Alice se crispe mais le suit. Il prend sa valise et la pose sur le siège arrière où elle prend place. Il claque la portière, s’installe au volant puis démarre en trombe. Il conduit durement, secouant Alice à chaque virage.

  • C’est une brute, songe-t-elle.

Les rues défilent de plus en plus vite. Alice se sent mal, elle tente une parole :

  • Ralentissez s’il vous plaît, ou je vais être malade. J’ai eu une anesthésie aujourd’hui. Si vous ne voulez pas que je salisse vos sièges…
  • Ok, répond l’homme d’une voix sèche ;
  • Sympa, pense Alice.

Dans le rétroviseur, elle voit défiler les arbres de la banlieue. Impression de déjà-vu désagréable. Vivement qu’elle arrive chez elle. Elle n’a qu’une envie, celle de se coucher et de dormir. Elle n’est pas près d’accepter qu’on la charcute de nouveau !

Devant le taxi, un bus scolaire s’arrête. Les collégiens chantent à tue-tête la dernière chanson à la mode en balançant leurs bras au-dessus de leurs têtes. Alice retient son souffle. Sur le trottoir, une jeune mère pousse un landau bleu.

Le taxi met son clignotant pour doubler le bus. Alice Hurle :

  • Arrêtez-vous tout de suite ici. Je vais vomir ! Vite !

L’homme se retourne, le regard affolé, il détaille le visage d’Alice, sa pâleur, ses pupilles dilatées l’effrayent.

Il ralentit, reste derrière le bus et s’arrête au bord du trottoir. Alice ouvre la portière et sort. Elle voit le feu passer à l’orange. Le bus s’arrête. La jeune mère caresse le visage de son enfant qui lui répond en babillant. Elle s’engage pour traverser devant le bus, poussant le landau devant elle. Un souffle de vent frais balaye le visage d’Alice, séchant les larmes qui coulent sur sa joue. L’émotion lui coupe les jambes. La jeune mère finit de traverser la route, sur le trottoir d’en face le père de l’enfant leur fait signe. Ils échangent un baiser et poursuivent leur route.

Alice éclate en sanglots et se rassied dans le taxi. Elle tremble de tous ses membres. L’homme la regarde interdit. Elle essuie ses larmes et lui fait signe de démarrer.

  • Allons-y dit -elle, et calmement s’il vous plaît. J’ai eu assez d’émotions pour aujourd’hui.
  • Oui, on dirait ! dit l’homme entre ses dents.
  • Vous ne savez pas à quel point, parfois il suffit d’un détail pour que la vie bascule, cher monsieur. Croyez-moi ! réplique Alice.

L’homme démarre doucement. Il ne sait pas pourquoi mais il sent que la jeune femme a raison. Il ne faut pas qu’il la secoue, elle a eu une dure journée. Il regarde le jeune couple qui pousse un landau bleu sur le trottoir de gauche et reconnaît son fils et sa compagne. Il les salue d’un léger coup de klaxon. Ils lui répondent d’un signe de main. Il sourit. Dimanche, ils viendront manger à la maison avec leur petit bébé. Cet enfant, c’est son petit trésor. Il y tient comme à la prunelle de ses yeux. Il l’emmènera à la pêche avec lui dès qu’il aura l’âge et il lui apprendra le nom des étoiles. Avoir un petit-fils est la plus belle chose qui lui soit arrivé dans sa vie. Il rentrera après cette dernière course et les appellera.

Ils sont arrivés devant la maison d’Alice. Il croise son regard dans le rétroviseur et lui explique que ce petit dans le landau est son petit-fils et qu’il en est fier. La jeune femme pâlit, hoche la tête et lui dit :

  • Prenez bien soin de lui, et de vous aussi. Il a besoin de son grand-père pour bien grandir. Il faudra faire attention à vous sur la route, votre métier est dangereux. Il faudrait qu’il ait le temps de profiter de vous.
  • Ce sera le cas, répond l’homme d’un ton soudain adouci. Ce soir, avec vous, je faisais ma dernière course. Je prends ma retraite demain. J’aurai tout le temps de m’occuper de lui.
  • J’en suis ravie pour vous deux, répond Alice en sortant de la voiture. C’est la meilleure nouvelle de ma journée. Je vous souhaite d’en profiter pleinement et de passer de beaux moments avec votre petit-fils. Bonsoir monsieur et merci pour la course, rentrez bien.

L’homme répond par un sourire et un signe de la main et démarre. Le taxi s’inserre prudemment dans la circulation. Alice le regarde s’éloigner. Elle respire à nouveau, la sensation de menace qu’elle avait sur le cœur depuis ce matin, s’est brusquement éloignée. L’air est doux ce soir. Elle pousse la grille et entre dans le jardin. Finalement c’était une belle journée.

Une de celles que l’on oublie pas…

                                                                  Texte et Photo M.Christine Grimard

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Underground 5 : L’histoire de Louise

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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Photo M.Christine Grimard

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Louise déambule dans ce village touristique depuis plus de deux heures. Le soleil de mai commence à être haut, cependant, l’étroitesse des ruelles protège depuis mille ans les passants inconscients du danger à s’exposer à ses rayons. Elle ne craint pas grand-chose de ce côté-là, tenant de ses ancêtres une peau mate qui brunit dès les premiers jours du printemps. Sa mère lui a toujours dit qu’ils avaient des ascendances bohémiennes, et que ses yeux verts lui ont été donnés par une lointaine ancêtre aussi belle que la Reine de Saba. En l’évoquant le souvenir du regard pétillant de sa mère, Louise sourit. Elle adorait lorsqu’elle lui contait les légendes familiales. C’était la mémoire de la famille et tant de choses ont disparu avec elle…

A sa mort, Louise a eu envie de changer de vie. Elle a tout laissé derrière elle, l’héritage et les petites cuillères en argent pour son frère tellement attaché aux biens de ce monde, le linge de famille et les meubles pour sa sœur aînée collectionneuse au sens obsessionnel du terme. Elle n’a conservé que les lettres et les photos des anciens dans un coffre de voyage en cuir, qu’elle n’ouvrira pas avant que le chagrin ne soit atténué.

Elle est arrivée dans ce village médiéval depuis quelques semaines et curieusement, elle s’y est tout de suite sentie chez elle. Il n’a pas été difficile de trouver du travail dans un tel lieu où les besoins en main d’œuvre sont toujours insatisfaits pendant la saison touristique. Elle était prête à accepter n’importe quoi pour changer d’air et finalement ce travail de femme de chambre lui laisse pas mal de temps libre. Elle est nourrie et logée au cœur du village dans les combles du palace où elle travaille, et même si les horaires sont harassants, elle a le temps de parcourir les ruelles médiévales tous les jours. Bien qu’elle ne soit jamais venue dans cette région auparavant, il lui semble connaître chaque pierre. C’est une impression déconcertante et rassurante à la fois.

Aujourd’hui, elle explore une nouvelle partie du village. Les ruelles sont fortement pentues, serpentant jusqu’au fond de la combe où les eaux de ruissellement alimentent un ancien lavoir. Le soleil ne pénètre ici qu’au zénith de l’été. Les pavés sont un peu glissants, recouverts de mousse. Elle progresse avec précaution, les yeux rivés sur le bout de ses pieds. Les maisons se serrent les unes contre les autres, aucun véhicule ne peut emprunter ces passages étroits. On est tranquille pour se promener, pense Louise. La ruelle débouche sur une placette inondée de soleil. Un petit banc de pierre est posé à côté d’un cyprès, Louise s’y installe pour profiter un instant du soleil. En face d’elle, une maison de maître emplit tout l’espace. Les fenêtres cintrées aux persiennes de bois peint assorti au ciel provençal, occupent la façade en pierres de taille. Au centre de chaque volet on a installé une petite trappe métallique coulissante. Louise sourit, elle sait ce que les trappes dissimulent et regrette qu’on ne les ait pas laissées ouvertes. Elle s’approche de la persienne de la fenêtre du rez de chaussée et pose la main sur la trappe pour la faire coulisser. Sans qu’elle ne sache pourquoi, il est essentiel qu’elle l’ouvre. Mais la trappe résiste, collée par la peinture. Louis fronce les sourcils et soupire.

  • C’est du travail de cochon, laisse-t-elle échapper.

La fenêtre est aussi dans un état pitoyable. Des moustiquaires ont été clouées sur les carreaux, à moitié délavées par le temps, piquetées de moisissures, elles donnent à l’ensemble un air d’abandon. Les montants de bois sont vermoulus, les points de rouille ressortant sur la peinture posée à la vas-vite. Les vitraux à l’ancienne composés de multiples carrés de verre coloré maintenus par des joints de plomb, font triste mine. Louise s’en désole. Certains carreaux sont prêts à se détacher de l’ensemble retenus seulement par la moustiquaire devenue si fine qu’elle ne tiendra plus longtemps. Elle hoche la tête tristement, se demandant pourquoi ce spectacle de désolation l’attriste à ce point. Gênée par sa myopie, elle s’approche, la tête à quelques centimètres du carreau en bougonnant malgré elle :

  • Comment peut-on laisser une telle maison à l’abandon, comme ça. C’est honteux !

En prononçant ces mots, elle aperçoit un regard noir qui la fixe à travers les carreaux et se recule brusquement, saisie d’effroi.

Une femme âgée ouvre le battant de la fenêtre et lui répond d’un ton peu amène :

  • Vous semblez avoir des idées à proposer pour entretenir cette maison. Venez me les détailler. Vous pouvez entrer et visiter, l’entrée est libre et si vous nous laissez votre obole, cela nous aidera à l’entretenir !

Elle regarde Louise durement. Son ton autoritaire est insupportable. La réprobation se lit sur son visage mais Louise est décidée à ne pas se laisser faire. Elle pointe le doigt vers le volet de gauche et ajoute, agacée :

  • Mais regardez ce travail ! On ne voit même plus le cœur, celui qui a peint les volets en bleu, a collé la trappe. A quoi ça sert si on ne peut plus laisser entrer la lumière. Il est vrai que vu l’état des carreaux, elle entrera bientôt sans aucun obstacle !

Elle ponctue sa phrase d’une moue et d’un soupir.

La femme redresse la tête et la dévisage.

  • Comment savez-vous qu’il y a un cœur derrière cette trappe ? Elle est coincée depuis si longtemps et les volets sont tellement rouillés qu’on ne peut plus les fermer. Moi-même je n’ai jamais vue cette trappe ouverte.
  • Je ne sais pas, répond Louise, soudain déconcertée. Je crois qu’il y a un cœur derrière cette trappe, mais je n’en sais rien à vrai dire. C’est la première fois que je me promène par ici…

La femme la détaille, s’attarde sur la forme de ses yeux sur l’ovale de son visage. Elle semble intriguée mais garde le silence. Louise baisse les yeux, intimidée.

  • Pardonnez-moi, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Je vais remonter vers le village. Faut-il prendre cette ruelle ?
  • Pas si vite, ma belle ! répond la vieille femme avec un accent provençal marqué. J’aimerais comprendre qui vous êtes. Entrez une seconde. Le musée est fermé mais je vous ouvre la porte.

En prononçant ses mots, elle referme brutalement la fenêtre, faisant tomber un des carreaux de verre dans la moustiquaire. L’instant suivant, la porte monumentale s’ouvre en grinçant. La femme descend précipitamment les deux marches et prend Louise par le bras.

  • Venez, il faut que je vous montre quelque chose. Insiste-t-elle en la tirant vers l’entrée.

Louise remarque une plaque en laiton où il est gravé : Musée du Raspaioun.

  • Quel genre de Musée est-ce là ? demande-t-elle à la vieille dame.
  • Un musée des arts provençaux, répond celle-ci, santons habillés ou peints, tissu provençaux et costumes traditionnels, outils, vaisselle, tableaux divers. Mais au fil des ans, on a accumulé toutes sortes d’objets plus ou moins authentiques. Peu importe, les touristes adorent, conclue-t-elle avec un grand sourire où il manque deux dents.
  • Oh, j’aimerais beaucoup le visiter, s’exclame Louise. J’aime les objets provençaux et je possède une belle collection de santons.

Elles entrent dans la pièce principale, relativement sombre, où Louise reconnaît les fenêtres à vitraux qui ont attiré son attention à l’extérieur. Son regard s’attarde sur les boiseries et les poutres apparentes puis descend vers les tommettes, et enfin détaille le mobilier. Les meubles provençaux cirés sont de facture bourgeoise et au centre de la pièce une table a été mise sur une nappe brodée pour la fête.

Louise fait la moue, fait le tour de la table puis s’approche d’une petite table de travail posée contre le mur opposé à l’entrée.

  • Que pensez-vous de l’ambiance que l’on a recréée ici ? Demande la vieille femme. C’est une table dressée pour la fête des vendanges.
  • Je… commence Louise qui s’interrompt aussitôt.
  • Oui ? insiste la femme.
  • Je pense qu’il est bien dommage que cette magnifique maison de famille soit devenue un musée. Je ressens une certaine nostalgie ici, pour ne pas dire une grande tristesse. Je ne sais pas pourquoi mais on dirait que le temps s’est arrêté et que la maison attend quelque chose…
  • Très intéressant… répond la femme. Vous avez une sensibilité étonnante ! S’il est vrai que vous ne connaissiez pas ce village, ajoute-t-elle avec un rictus.
  • Je ne suis jamais venue ici avant aujourd’hui, répond Louise. Cependant, il me semble que j’ai déjà vu cette maison, peut-être dans des livres sur l’histoire de la Provence ou sur des gravures. Je ne sais pas. Il me semble que c’est une erreur d’avoir positionné une table ici. Cette pièce n’est pas une salle à manger mais une pièce de réception. Il aurait mieux valu y présenter des fauteuils et des tables de jeu. Il manque aussi un piano. Ce petit bureau n’est pas à sa place, il devrait être devant cette fenêtre, dit-elle en s’approchant de lui.
  • Remarquable… Dit la vieille femme, en la regardant fixement.
  • La lumière éclairerait ainsi le plateau surtout celle de la fin de l’après-midi qui est si belle, comme un rayon de miel qui tomberait sur le cuir rouge et le transformerait en soie rose, poursuit Louise dans son rêve. Aidez-moi dit-elle à la vieille femme, il n’est pas très lourd, nous allons le remettre à sa place.

Sans attendre la réponse, elle empoigne le plateau du petit bureau et le soulève, fait deux pas et s’arrête, le regard fixe.

  • Mais qu’est-ce que je fais ?
  • Je ne sais pas trop, répond la vieille dame, mais vous semblez y tenir beaucoup. Je vais vous aider. Prenez l’autre bout du bureau et mettons-le devant cette fenêtre. Vous avez raison, on dirait qu’il était fait pour être là.
  • Regardez, les pieds du bureau ont laissé une marque d’usure sur les tomettes à cet endroit précis, montre Louise à la femme. Il s’ajuste parfaitement, ajoute-telle avec un sourire triomphant. Je le savais !
  • Oui, et je me demande bien comment, répond la femme.
  • Je ne sais pas… répond Louise de plus en plus perdue.

Elle caresse de l’index les moulures qui encadrent le plateau de bois. Sur le côté, à moitié effacée, une rose est sculptée dans le bois. Louise la montre à la vieille femme.

  • Avez-vous remarqué cette rose magnifique ?
  • Non, je ne l’avais jamais vue ! S’exclame la femme. Il faut dire qu’elle était invisible dans ce coin sombre.
  • Il me semble que… commence Louise en appuyant sur la corolle de la rose.

Un léger déclic se fait entendre et une petite trappe s’ouvre dans le bois. Louise se penche pour voir ce qu’elle cache et en sort un paquet de Tarots de Lenormand. Les figures jaunies sont encore visibles mais les cartes semblent avoir beaucoup servi. Elle pose le jeu sur la table et en extrait quatre cartes qu’elle dispose en croix, puis recule de deux pas. La femme la regarde, hoche la tête et dit :

  • Je crois qu’il faut que je vous explique en deux mots l’histoire de cette maison, poursuit la femme. Les propriétaires étaient de riches bourgeois, négociants en vins. La famille fut prospère pendant des générations mais le dernier héritier après avoir dilapidé la fortune de la famille, est mort sans descendance. C’est ainsi que la maison a été récupérée par la commune. On dit qu’il a été maudit parce qu’il a refusé d’épouser la fille d’un riche arlésien pour lui préférer une bohémienne des Sainte-Marie rencontrée à la Féria de Nîmes. Il l’a épousée contre l’avis de sa famille et ils n’ont jamais eu d’enfants. Peu à peu tout la communauté les a mis en quarantaine et je ne sais pas vraiment ce qu’il est advenu d’eux. On raconte que tout le gratin du village défilait entre ces murs pour que la Gipsy leur tire des cartes et qu’elle n’avait pas son pareil pour lire l’avenir dans les tarots. Venez, je vais vous montrer ce que l’on a retrouvé dans leur chambre à coucher.

Louise, intriguée par le ton mystérieux de la vieille femme, la suit dans le corridor. Elle frissonne pourtant l’après-midi est encore chaude. Ces maisons anciennes gardent la fraîcheur entre leurs murs trop épais, songe-t-elle, mais le courant d’air qui balaie cette partie de la maison est plutôt désagréable.

Elles pénètrent dans une vaste pièce très sombre. On devine un lit au milieu de la chambre. De lourds rideaux occultent la fenêtre, la vieille femme s’en approche et les ouvre brusquement. La lumière du couchant inonde la pièce.

Sur le mur devant lequel Louise se tient, un miroir en pied ancien au tain inégal est accroché. Son image lui apparaît un peu floue, en contre-jour. Derrière elle, le miroir reflète l’image d’une femme brune qui la regarde. Louise en perd le souffle, cette femme est son double, sa jumelle. Elle pousse un cri et se retourne pour lui faire face. Ce n’est pas une apparition mais un portrait sur le mur, celui d’une femme à la longue chevelure brune, au regard d’émeraudes. C’est un magnifique portrait, on la croirait vivante. Louise s’approche en tremblant. Ce visage sur le mur, c’est le sien.

Elle entend dans le lointain la vieille femme lui dire :

  • Ma petite, vous êtes si pâle !

Louise ne voit plus que ce visage si lumineux qui flotte dans l’obscurité. Il lui semble que le sol l’aspire. Elle n’entend plus qu’un long sifflement qui lui déchire les tempes, et se sent glisser doucement vers l’abîme…

Photo et texte MCh Grimard

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Underground 4 : L’Histoire de Marie

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui brillent derrière les choses.

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Photo M.Christine Grimard

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Une journée de plus s’achève. Marie rentre, épuisée. Les nuages menacent alors que toute la journée a été radieuse. Elle voulait aller faire un tour avec son chien resté seul toute la journée et voilà que le temps se couvre quand elle retrouve sa liberté.
Pas de chance.

Elle conduit automatiquement et s’étonne d’être déjà arrivée sur le chemin de son village. Elle n’a pas vu passer le trajet. Elle a l’impression de sortir d’un coma et secoue ses épaules pour se réveiller. Chaque soir, c’est un peu plus dur. Elle vieillit et n’a plus l’endurance qu’elle avait il y a dix ans. Le manque de personnel dans le service est de plus en plus criant. Un jour, la vie des patients sera en danger quand une des filles fera un malaise d’épuisement pendant son service. On n’a beau le dire à chaque réunion, tout le monde se désintéresse de la question. Du moment que le travail est fait, le reste n’a pas d’importance.

Marie prise dans ses pensées négatives, appuie de plus en plus fort sur l’accélérateur. Les pneus crissent sur le bitume mouillé. Des grosses gouttes viennent s’écraser sur le pare-brise. Le soleil sort brusquement de derrière les nuages et l’éblouit. Elle freine instinctivement, sentant ses roues glisser vers le fossé. La voiture tangue puis rétablit sa trajectoire. Des sueurs froides la traversent tandis qu’un léger vertige la saisit. Un coup d’œil au tableau de bord lui indique une vitesse effrayante : 120 sur une route de campagne exigüe et sinueuse. Comment a-t-elle pu se laisser entraîner ainsi ? Elle a dû s’endormir un instant.
Elle se crispe sur le volant et appuie sur le frein par petites touches, il ne s’agirait pas de faire un tête-à-queue. Les freins semblent peu efficaces. Elle sent ses roues qui se bloquent. La voiture se déporte sur la gauche de la route, elle ne parvient pas à rétablir la trajectoire. Elle voit défiler le paysage à une vitesse vertigineuse avec la sensation paradoxale d’être dans un film au ralenti. Elle approche du prochain tournant qu’elle sait être très serré. Il faut absolument qu’elle ralentisse avant, si jamais quelqu’un arrive en face, elle ne pourra l’éviter. Accrochée au volant, elle enfonce la pédale de frein désespérément, sans résultat.
Elle arrive près du tournant, au moment où un énorme tracteur se présente sur la voie de gauche.

Cette fois, c’est la fin, elle ne pourra l’éviter.
Un sanglot lui échappe. Elle va mourir sur cette route. Pourtant le ciel est si beau, mariant nuages, pluie et soleil dans un bal resplendissant de lumière.
Elle se dit que c’est trop bête de mourir alors que le ciel est si beau.
Elle se dit qu’elle est trop bête de penser cela.
Elle se dit qu’elle a encore tant de choses à accomplir.
Elle entend quelqu’un crier, hurler même, avant de réaliser que c’est elle.

Un rayon de soleil darde, transformant les gouttelettes sur le pare-brise en diamants bruts. Éblouie, Marie cligne des paupières. Sur la droite, un reflet bleuté flotte au-dessus des haies. Intriguée, Marie le suit des yeux. Il ondule dans le soleil, monte un peu puis redescend brusquement. Elle ne comprend pas ce qu’elle voit et en oublie de regarder le tracteur qui se rapproche dangereusement.
Au moment où « l’objet » se pose sur le bas-côté de la route et que la voiture folle le dépasse, Marie sent une force incroyable écraser son pied sur le frein. La voiture pile en douceur, comme si elle s’était arrêtée dans un tampon d’ouate invisible, alors qu’elle glissait inexorablement la seconde précédente. Un peu sonnée, Marie se retourne vers la lumière bleue. Elle a disparu mais au pied du poteau téléphonique à l’endroit où elle croit l’avoir vue se poser, un jeune piéton la fixe de son regard gris. Elle n’avait pas remarqué qu’il y avait quelqu’un près du poteau en passant. Il est vrai que dans ces circonstances, on n’est pas attentif à l’environnement !

Le tracteur s’est arrêté, un homme en descend et s’approche de sa portière.
– Eh bien, ma petite dame, on fait les 24 heures du Mans ?
– Oh, je vous en prie, répond Marie, n’en rajoutez pas ! J’ai eu assez peur comme ça. Ma voiture a glissé…
– Vous rouliez à tombeau ouvert, ma petite !
– Je ne suis pas « votre petite » premièrement. Et je me suis arrêtée finalement.
– Oui, j’ai vu. Un vrai miracle, d’ailleurs. Je me demande comment vous avez fait pour piler comme ça !
– Je ne sais pas moi-même, répond Marie. Le jeune homme là-bas pourra peut-être me raconter ce qu’il a vu quand je suis passée devant lui.
– Quel jeune homme, répond l’homme. Il n’y a personne. Vous avez des visions en plus ? Vous avez bu ou alors fumé des trucs bizarres ? Insiste-t-il.
– Je vous en prie, je suis infirmière. Je ne bois pas ni ne me drogue. J’ai vu un jeune homme très pâle aux yeux gris qui me regardait en passant. Venez- voir !
– Dans tes rêves… répond l’homme dans un éclat de rire.

Marie lui jette un regard noir et sort de sa voiture en claquant la portière. Elle se dirige vers le poteau téléphonique où elle croyait avoir vu quelqu’un. Mais il n’y a personne. L’homme la suit, se moquant de « ses visions ». Elle ne l’entend pas, elle sait ce qu’elle a vu. Il y avait un homme là, elle en est sûre. Quelqu’un de bon, au regard doux. Quelqu’un qui l’a aidée. Quelqu’un dont la présence l’a rassurée…
Elle se dit qu’elle devient folle la fatigue aidant, la pluie redoublant, la nuit tombant, qu’elle va prendre froid si elle reste là. Voilà qu’elle a des visions maintenant. Il faudra qu’elle consulte le neurologue du service. Si ça se trouve, elle a une tumeur cérébrale.

L’homme se penche vers le fossé, ramasse un objet brillant qu’il lui tend en disant :
– Votre fantôme vous a laissé un cadeau on dirait !
Marie le saisit et le retourne. C’est une petite médaille de baptême, en or rose. Elle a dû appartenir à une petite fille. Sur un des côtés, un angelot la regarde, le menton dans les mains, le visage éclairé d’un sourire espiègle. Sur la face opposée, un seul prénom gravé en lettres manuscrites : Marie
Marie pâlit, regarde la médaille en silence. Elle ne peut s’empêcher de trembler. C’est probablement le contre coup de l’accident. Le souffle lui manque. L’homme s’inquiète de son mutisme et l’attrape par le bras, craignant qu’elle ne tombe :
– Eh ma petite, ça ne va pas ?
Elle avale sa salive et parvient à répondre :
– On m’appelle Marie, et ceci est la copie exacte de ma médaille de baptême.
En prononçant ces paroles, elle sort de son cou une chaînette en or rose où une médaille identique à la précédente est pendue.

L’homme la regarde en hochant la tête. Il bougonne dans sa barbe quelques mots qui échappent à Marie, puis lui tapote l’épaule et conclue :
– Aller, ma petite. Il faut rentrer maintenant. Ce n’est pas la peine de rester là sous la pluie pour attraper la mort. Surtout que ce soir, elle rodait et elle n’a pas eu ce qu’elle voulait. Il vaut mieux ne pas rester là. Vous avez eu bien de la chance. Dans la vie, il faut prendre les bonnes choses quand elles viennent et ne pas essayer de comprendre ce qui nous dépasse. Ma vieille mère disait toujours que « Quand c’est pas l’heure, c’est pas l’heure ».
– Vous avez raison, répond Marie en essayant de réprimer ses tremblements. Je vais rentrer me mettre au chaud. Merci pour votre aide précieuse.
– Je n’ai pas fait grand-chose, ma petite. Mais je suis assez content d’avoir vu ce que j’ai vu… Oui, bien content ma Foi !

L’homme s’éloigne et remonte dans son tracteur en hochant la tête. Marie reprend sa voiture et démarre doucement. Elle rentrera à 30, elle a le temps. Elle a eu de la chance et il ne vaut mieux pas la tenter une seconde fois ce soir.
La voiture démarre dans un murmure. La pluie a cessé. Marie regarde dans le rétroviseur. Un halo bleuté frémit sur le bas-côté près du poteau téléphonique. Elle s’arrête et se retourne brusquement au moment où il s’élève légèrement.  Il volète un instant au-dessus de sa voiture, puis s’éloigne et se dissout dans la nuit.

Texte et photo M.Christine Grimard

 

Underground 3 : L’Histoire de Pedro

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

*

gargouille

photo M.Christine Grimard

**

Pedro accélère. Encore quelques minutes et il sera rentré. Maman sera là et quand il ouvrira la porte, une succulente odeur de chocolat chaud montera à ses narines. Elle lui demandera comment s’est déroulée sa journée d’école, et s’il n’a pas pris froid dans les rues.

Le vent s’engouffre dans les ruelles, léchant les murs délavés, tourbillonnant dans les encorbellements faisant grincer les colombages et craquer les corniches. Il pourrait rentrer plus vite en empruntant le boulevard, mais il préfère passer dans les ruelles encerclant la basilique. Il ne sait pas pourquoi, mais il a toujours adoré marcher sur ces calades, le nez en l’air pour admirer le jeu de la lumière sur les pierres centenaires.

Il aime les pierres. Peut-être parce que sa mère l’a nommé Pedro. Peut-être parce que son arrière-grand-père était tailleur de pierres. Il ne sait pas encore comment il y arrivera, mais il sera tailleur comme lui. Il ne l’a jamais connu mais son grand-père lui racontait comment son père « parlait » aux pierres avant de les tailler et comment il en tirait des merveilles en quelques coups de ciseaux. Il avait restauré une partie des archivoltes de la cathédrale que Pedro aimait détailler au passage. En admirant les sculptures de la corniche supérieure, il pense à lui et à l’enfant qu’il était lorsqu’il avait son âge. Etait-il déjà attiré par les pierres comme lui ? Etait-il espiègle et joueur ou déjà sérieux et minutieux ? Il aurait tant aimé le rencontrer et lui raconter son attirance.

Les copains se moquent de lui. Ils ne comprennent pas qu’il ne traîne pas avec eux après l’école, et ne savent rien de ce qu’il fait lorsqu’il s’enfonce dans les ruelles, le nez en l’air…

Il passe par le cloître de l’église des Cordeliers où l’on a aligné les gargouilles lors de la restauration de la façade Nord. Elles sont toutes là, posées à la verticales, assises sur leur derrière le cou tendu vers le ciel, bouches ouvertes comme si elles étaient assoiffées de pluie. Elles ont plusieurs siècles mais elles ne les font pas. Sur certaines d’entre elles, on voit encore les griffes des ciseaux du sculpteur comme si elles étaient nées d’hier. En passant, il caresse du doigt les cicatrices des pierres de granit. Il lui semble qu’il a toujours fait ça. Ici, il se sent chez lui.

Il n’a encore raconté à personne ses désirs de sculpture. Il sait que sa mère en serait effrayée. Pour elle, il n’y a point de salut en dehors d’études longues et ennuyeuses. Pedro sait que ce genre de chose n’est pas pour lui. Il veut devenir tailleur de pierre, sculpter la roche comme son ancêtre. Son grand-père lui a promis qu’il lui donnerait les outils de son père lorsqu’il serait assez grand pour s’en servir. Il attend ce jour avec impatience. Parfois il s’essaye sur quelques galets, en secret. Il lui semble qu’il a toujours fait cela, caresser la pierre et la retourner sur toutes les coutures. L’admirer en pleine lumière, puis à jour frisant. Lui demander ce qu’elle cache dans son cœur, puis faire naître la forme sous son burin. Il sait déjà ce qu’il doit faire pour cela, sans l’avoir appris. Il a ça dans le sang.

Il ressort du cloître et suit la ligne blanche des pavés inégaux de la rue du Formeret. La lumière se fait plus rare. Les rayons du soleil dessinent des arcs sur les encorbellements des fenêtres, l’éblouissant en se reflétant dans les carreaux. Il se frotte des yeux.

Il débouche devant le parvis de la cathédrale. Un bruit sec attire son regard vers le grand cintre du porche.   Un petit éclat de pierre vient de tomber de la dernière gargouille encore en place sur la corniche, une chimère mi chauve-souris mi démon dont le visage est effacé par le temps. Toutes les autres ont été enlevées pour restauration, et celle-ci en aurait également bien besoin pense Pedro. Il s’approche et la regarde fixement comme s’il voulait évaluer le travail nécessaire. Un second fragment tombe, venant heurter son front. Un mince filet de sang coule à la racine de ses cheveux. Il ne sent pas la douleur mais seulement un léger vertige. La gargouille, assise sur son derrière, le regarde fixement. Elle déploie ses ailes immenses et s’élève au-dessus de la corniche puis descend doucement jusqu’à lui. Il retient son souffle tandis qu’elle se pose juste devant lui, sur la colonne de droite du portail de la cathédrale. Elle replie ses ailes dans un crissement d’enfer et ouvre de grands yeux ovales semblant sortir du néant au milieu de ce qui devait être son visage. Curieusement, Pedro n’est pas impressionné. Il n’est pourtant pas très courageux, mais cette statue ne l’effraye pas. Sans qu’elle prononce un mot, il l’entend lui expliquer qu’elle attendait qu’il revienne pour lui rendre sa splendeur d’antan. Il la regarde dans les yeux et la reconnaît. Il lui semble que le voile qui lui bouchait la vue s’est envolé brusquement. C’est elle, son enfant, son œuvre. Il revoit le bloc de grès et ses mains qui taillaient, il revoit ses compagnons travaillant le granit sur ce parvis, il entend le tintement des ciseaux sur la pierre, il revoit le jour où…

  • Mon petit ! Réveille-toi ! M’entends-tu ?

Il ouvre les yeux, porte sa main à son front douloureux, un peu de sang teinte la pulpe de ses doigts. Il secoue la tête, le vertige a disparu. La gargouille aussi. Il lève les yeux vers la corniche. Elle a repris sa place, sagement immobile, a replié ses ailes. Il se relève, un peu chancelant. Une vieille femme le regarde, inquiète et ajoute :

  • Ne bouge pas, on va appeler les pompiers.
  • Non, madame, ne vous inquiétez pas. Je vais bien, j’ai dû rater la marche. Je vais rentrer chez moi ; j’habite là-bas.

Sans attendre sa réponse, il descend le parvis de la cathédrale en courant et disparaît dans la ruelle. Il pousse la porte cochère et poursuit sa course jusqu’à l’escalier. Il s’assoit un instant, les yeux dans le vague, reprend son souffle, la tête entre les mains. Lorsqu’il le relève, un sourire éclaire son visage. Il grimpe jusqu’au premier, ouvre la porte et crie à la cantonade :

  • Maman, il faut que je te dise quelque chose de très important. Aujourd’hui, j’ai trouvé ce que je dois faire quand je serai grand !

***

 

 

Texte et photo Marie-Christine Grimard