Underground 8 : L’histoire de Luc

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

*

 

(Une fois n’est pas coutume, ce texte m’a été inspiré par le dernier billet de Jean-Paul Gallibert qui anime le blog EXISTENCE !

Qu’il en soit grandement remercié !)

*

Photo M. Christine Grimard

*

Luc rassemble ses outils, il lui manque son sécateur. Il a dû tomber quand il a escaladé le mur de la terrasse pour tailler ce lierre qui envahit tout. Ces vieilles demeures, aux rambardes pleines de ronces, il en a assez. Il faut bien prendre le travail là où il est, mais parfois il préférerait faire de la tonte au kilomètre plutôt que ce débroussaillage de parcs ancestraux laissés à l’abandon. Les propriétaires reviennent une fois l’an et il faut qu’à leur arrivée tout soit impeccable. L’équipe de nettoyage s’affaire dans les salons, les jardiniers ont trois jours pour finir de remettre le parc en état.

Luc jette un coup d’œil vers le balcon du premier. Lina secoue les tentures puis les étend sur la rambarde les unes sur les autres. Elles paraissent très lourdes mais elle garde la cadence. Elle semble pourtant si frêle. Luc voudrait pouvoir l’aider. Lui et Lina se connaissent depuis toujours, ils étaient à l’école ensemble. Il ne pensait pas qu’un jour…

Il est bien placé pour savoir qu’elle est volontaire et ne lâche jamais rien. Elle n’acceptera pas son aide même si sa vie en dépendait. Sa petite taille lui joue parfois des tours, elle disparaît totalement derrière un monceau de linge. Tant pis, il va l’aider quand même, de tout manière il a fini ici. Le lierre attendra, finalement la rambarde est plus jolie comme ça. Il caresse les feuilles de lierre qui semblent frissonner sous la paume de sa main. Il n’y a pourtant pas le moindre filet de vent. Il sourit à l’idée que le lierre apprécie sans doute le fait qu’il lui épargne le feu du sécateur.

Il grimpe le long de la façade, jusqu’au balcon et saute sur le seuil au moment où Lina ressort de la chambre avec un couvre-lit plus gros qu’elle. Essoufflée, transpirant à grosses gouttes, elle pousse un cri en voyant Luc atterrir devant elle.

  • Oh, tu m’as fait peur !
  • Attends, je vais t’aider, dit Luc en empoignant l’étoffe.
  • Je ne suis pas fatiguée, réplique Lina, les joues écarlates.
  • Je sais, répond Luc. Ça m’amuse !

Lina le regarde soulever la lourde pièce de tissu comme un fétu de paille et l’étendre sur la rambarde du balcon sans aucun effort apparent. Les mains sur les hanches, elle reprend son souffle et ébauche un sourire.

  • Tu vas me dire que tu passais là par hasard…
  • C’est ça ! Je me suis dit que la vue d’ici devait être agréable et je suis monté voir.

Elle hoche la tête, soulagée malgré elle.

  • Très bien ! alors puisque tu passais par-là, viens donc m’aider pour la seconde chambre, les rideaux sont encore plus lourds.

Elle l’entraîne à sa suite en riant. Luc, soulagé qu’elle n’ait pas ronchonné, lui emboîte le pas. Elle doit être épuisée pour accepter son aide sans broncher, cela ne lui ressemble pas. Il la regarde en coin, lui trouve les yeux brillants et le teint pâle. Elle a peut-être un peu de fièvre.

  • Tu as pleuré ? demande -t-il en hésitant.
  • Non, pourquoi tu dis ça ? réplique-t-elle les sourcils froncés.
  • Je ne sais pas, tu as l’air fatiguée et tu as les yeux brillants, regarde-toi. Répond Luc en lui montrant le miroir au-dessus de la cheminée.

Lina se retourne vers le miroir, examine son visage. C’est vrai qu’elle n’a pas bonne mine. Maintenant qu’elle y pense, elle se sent écœurée. Elle regarde Luc à la dérobée, il ne faut pas qu’il se doute… Elle secoue les épaules, autant ne pas y penser, il y a encore du travail.

Son regard est attiré par deux masques de carnaval posés sur le manteau de la cheminée. Ils sont magnifiques, de style vénitien. Elle n’en n’a jamais vu d’aussi beaux auparavant.

  • Regarde dit-elle à Luc, tu as vu ces masques, ils sont magnifiques !

Luc s’approche, prend un masque dans chaque main, en approche un de son visage et tend l’autre à Lina.

  • Ne touche à rien, s’insurge Lina. Ils doivent avoir beaucoup de valeur, ils ont l’air très anciens !
  • Essayons-les une seconde, réplique Luc. On ne va pas les faire fondre. J’aimerais te voir avec. Sur toi, il sera encore plus beau.

Lina sourit et se laisse prendre au jeu. Elle rassemble ses longs cheveux en un chignon torsadé et enfile le masque en bloquant le ruban dans ses cheveux. Elle fixe le miroir, éblouie par sa propre image. Derrière elle, le reflet du visage souriant de Luc la remplit de sérénité. Il pose le masque sur son visage, et elle ne voit plus que son doux regard sur elle. Un rayon de soleil traversant la fenêtre de la chambre vient frapper le miroir, les éblouissant. Ils clignent des paupières. Lina ferme les yeux, un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

*

Héléna se dépêche de mettre les dernières touches à sa tenue de bal, quelques rubans de dentelles dans sa coiffure, quelques perles dans les torsades de ses cheveux, un peu de poudre sur les joues, un peu de parfum au creux de ses poignets. Le corset la serre plus que de raison, elle ne pourra pas rester longtemps sans respirer de la sorte. Il faudra bien qu’elle fasse bonne figure pourtant, personne ne doit savoir, pas même Lucas. C’est son secret. Elle le gardera autant qu’elle pourra. Il ne faut pas que l’on remarque sa pâleur ni son regard brillant.

Elle est presque prête, il ne manque que son masque. Il est posé sur le rebord de la cheminée, semblant la fixer de son regard vide. Elle le saisit d’une main tremblante, il va l’aider à cacher ce qui la tourmente. Lucas la reconnaîtra puisqu’il portera le même, et la musique les emportera jusqu’au bout de la nuit. Ils pourront enfin oublier les fâcheux et les jaloux et partager quelques instants de douceur à l’abri des regards. Ce soir derrière les masques, tout est permis.

Elle sort sur le palier, s’approche de la rambarde du grand salon. Lucas est en bas parmi les invités qui se pressent autour du buffet. Il porte le masque jumeau du sien, lève les yeux vers elle et sourit imperceptiblement. Elle aime tant ce sourire. Elle pose le masque sur son visage et noue le ruban sur les boucles de son chignon avant de descendre le grand escalier.

Elle s’approche de la première marche lorsqu’un léger vertige la saisit. Une brusque nausée la submerge. Elle se sent glisser doucement sur ses talons, jusqu’à ce que sa tête touche le sol, en douceur. Elle entend distinctement un petit bruit sec au moment où le masque frappe le sol, comme celui d’une noix qu’on briserait entre ses doigts. Puis un voile noir, velouté, spongieux lui enserre le visage, et elle se laisse aller. C’est si bon de se reposer un instant…

*

Lina ouvre les yeux. La lumière est éblouissante. Elle porte la main à son front douloureux mais ne rencontre qu’une surface froide. Un visage flou flotte au-dessus d’elle. L’image s’éclaircit peu à peu, elle reconnaît son masque jumeau. Elle lève la main vers lui, caresse la cire du masque, puis les cheveux de l’homme qui la regarde avec tant d’inquiétude.

  • Héléna, que t’arrive-t-il ? dit l’homme, les sourcils froncés, le regard brûlant sous son masque.

Elle veut le rassurer :

  • Ne t’inquiète pas Lucas, je n’ai rien. Un petit vertige c’est tout. Tout va bien. Aide-moi à me relever. Il ne faut pas faire attendre les invités. Le bal doit avoir débuté.

Luc pâlit et retire son masque pour mieux la voir. Elle semble si frêle, si fragile, recroquevillée sur elle-même avec ce masque qui lui mange le regard. Elle semble sortir d’un cauchemar.

  • Tu crois que tu peux te lever ? Il faudrait peut-être t’allonger un moment, Lina. Tu es si pâle, répond Luc.
  • Je ne peux pas, ils attendent que je rejoigne les invités pour ouvrir le bal. Lucas, aide-moi à arranger ma robe et je vais descendre au petit salon. Reste dans la grande salle il ne faut pas qu’ils nous voient ensemble pour le moment. Je te retrouverai dans la bibliothèque après la collation, j’ai besoin de te parler.
  • Pourquoi m’appelle-tu Lucas ? répond Luc et de quel bal s’agit-il ? Je ne savais pas qu’il y aurait un bal.

Lina le regarde, interdite. A-t-il perdu la raison ?

Son visage était un peu différent dans ses souvenirs. Il faut dire qu’elle ne l’a pas vu depuis plusieurs semaines et ce bal était l’occasion de les réunir de nouveau en toute discrétion parmi la foule. Une chance pour elle de pouvoir lui révéler son lourd secret. Elle ne comprend pas sa question. Elle a tellement mal à la tête…

Elle tente de se lever mais une violente douleur lui déchire les entrailles. Elle se recroqueville sur elle-même en se tenant le ventre. La nausée la reprend. Elle est secouée de spasmes qu’elle tente d’apaiser en respirant à fond. Enfin, les choses se calment, elle reprend un peu de couleur. S’appuyant sur le bras de Luc, elle se lève et se traîne jusqu’au fauteuil le plus proche.

  • Que t’arrive-t-il insiste Luc. Dis-moi, je m’inquiète pour toi, Lina. Pourquoi as-tu besoin de me parler ?
  • Il s’agit de notre avenir mais je ne peux te parler au milieu de tous les invités. Je te verrai plus tard Lucas, répond Lina en tentant de se lever. Il faut que je les rejoigne.
  • Mais enfin, Lina. Il n’y a aucun invité, regarde autour de toi. Nous sommes seuls, s’insurge Luc. Réveille-toi. Tu es en plein délire !
  • Pourquoi m’appelle-tu Lina depuis tout à l’heure ? Tu ne te souviens plus de mon prénom ? Tu exagères, nous ne nous sommes pas vus depuis quelques semaines seulement. Mon prénom est Héléna !

Aide-moi à arranger les rubans de ma robe, ils sont tout froissés, dit-elle en lissant les jambes de son jean de la paume de ses mains. Ce corset me serre tellement !

Luc, de plus en plus inquiet, ne sait plus que faire. Elle semble perdue dans son rêve, pose la main sur son visage et soupire :

  • Lucas, j’ai tellement mal à la tête, ce masque m’étouffe …

Luc tente de lui retirer le masque, mais n’y parvient pas. C’est comme s’il s’accrochait à son visage…

Il détache le ruban qui enserre ses cheveux et tire sur le masque, qui résiste de nouveau. Lina suffoque, les yeux injectés de sang. Luc tire plus fort, en vain. Lina ferme les yeux et tombe en arrière. Luc, effrayé par la pâleur mortuaire de ce masque privé de regard, hurle son nom.

  • Lina, Lina, respire ! Regarde-moi Lina. Réveille-toi. C’est moi, Luc. Lâche-la, toi, sale masque de carnaval !

Luc tire de toutes ses forces sur le masque mais rien ne se passe. Il ne sait plus quoi faire. Horrifié, il reste pétrifié en voyant un rictus se dessiner imperceptiblement sur les lèvres exsangues du visage de cire. Puis, les orbites laissent apparaître deux pupilles noires dilatées. Luc, bien qu’intimidé par ce regard monstrueux, ne lâche pas prise. L’autre éclate d’un rire démoniaque, tandis que Lina gémit sous le masque. Cette plainte, insupportable pour Luc, le transcende. Il tente de glisser le pouce entre la cire et le visage de Lina, mais l’autre resserre son étreinte. Le regard monstrueux balaye la pièce et se pose sur le second masque que Luc a posé sur le parquet. Il le fixe intensément, semblant vouloir lui transmettre son énergie vitale. Luc croise ce regard et comprend que le salut est là.

Il se précipite sur le second masque, prend son élan et saute à pieds joints sur le visage de cire, le faisant éclater en mille fragments informes. Immédiatement, un cri déchirant s’échappe des lèvres du monstre. Luc empoigne le masque pour l’arracher du visage de Lina, mais ne rencontre plus aucune résistance. Il jette le masque sur le parquet et l’écrase comme le premier.

Lina ouvre les yeux, un peu désorientée, Luc l’aide à se redresser.

  • Assieds-toi, tu as eu un léger malaise mais ça va aller maintenant.
  • Que s’est-il passé, demande-t-elle en jetant un coup d’œil autour d’elle.

Découvrant le désordre de la pièce, elle se lève d’un bond, furieuse contre Luc.

  • Qu’as-tu fait ? Il va falloir que je nettoie toute la chambre, regarde ça, cette farine partout sur le parquet !
  • Cette farine, c’est de la cire, répond Luc. Un trop plein de cire sur un parquet, c’est normal, il n’y a qu’à l’aspirer dit-il.

Joignant le geste à la parole, il met l’aspirateur en marche et aspire le tas de cire.

  • Voilà une bonne chose de faite, dit-il rayonnant en se tournant vers Lina. Aller, secouons les rideaux, puis on ira manger. Les émotions ça creuse !
  • Mais de quoi parles-tu ? Demande Lina. J’ai mal à la tête, il me semble que j’ai raté un épisode. Que faisions-nous avant que je…
  • Tu es tombée et tu t’es légèrement assommée, répond Luc, parce que tu es épuisée par ce travail. Je vais t’aider à finir cette pièce et tu iras te reposer un peu.
  • Il me semble que j’ai rêvé, poursuit Lina, perdue dans ses pensées. Je devais te dire quelque chose de très important, mais je ne souviens pas quoi. Il y avait une très belle femme, à la mode du grand siècle. Elle voulait que je garde son secret, mais je ne me souviens plus de quoi il s’agissait. La seule chose qui me revient c’est son prénom, Héléna je crois…
  • N’y pense plus, la coupe Luc, en la serrant dans ses bras. Je ne veux plus que tu penses à cette histoire. Allons, on va sortir d’ici et aller prendre l’air. On finira plus tard. N’y pense plus, viens avec moi.

Il l’attire rapidement vers la porte, ne voulant pas rester une minute de plus dans cette pièce. Il faut qu’il l’emmène loin de cette maison de fous. Elle le suit docilement jusqu’à la porte de la chambre, mais avant de passer le seuil, le regard dans le vide, elle se retourne et lui dit :

  • Attends, Lucas, je crois que j’ai oublié quelque chose…
  • Non, crie-t-il ! On sort d’ici immédiatement !

Il la tire dans le couloir et claque la porte de la chambre au moment où une longue plainte s’élève derrière eux. Ils descendent le grand escalier en courant et sortent sur le perron à l’instant où la fenêtre de la chambre du premier étage vole en éclat, répandant des milliers de petits bouts de verre sur la terrasse.

  • Ne restons pas là, dit Luc, en prenant la main de Lina.
  • C’est fini, répond-t-elle en souriant. Je crois qu’ils sont partis, maintenant. Regarde…

Elle lui montre le ciel où le soleil couchant dessine des volutes écarlates. Un arc-en-ciel s’élève au-dessus de la colline barrant l’horizon. Lina se serre contre Luc et dépose un baiser sur sa joue. Il la regarde, interdit tandis qu’elle poursuit :

  • J’ai un secret à te confier…

texte et photo M. Christine Grimard

 

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16 réflexions sur “Underground 8 : L’histoire de Luc

  1. Un récit qui tient en haleine… jusqu’à la dernière syllabe ! J’aime😉
    Joyeux dimanche

    Aimé par 1 personne

  2. Conte fantastique dans la veine d’Edgar Poe ou de Beaudelaire.

    Aimé par 1 personne

  3. La vie ou l’existence sont peut-être un bal masqué dont les participants glissent en silence sur des parquets trop cirés… Aujourd’hui ou bien le lierre, tout se mêle parfois : Venise serait la capitale de ces rêves réels.

    J'aime

  4. C’est un thème très intéressant. J’ai aimé les fils qui se rejoignent. Le masque c’est le visage de la crainte. Il libére et il enferme. Il faut savoir le quitter. Certains n’y parviennent jamais. N. Delsol.

    Aimé par 1 personne

  5. wow – amazing and beautiful.

    Aimé par 1 personne

  6. … un flot qui emporte le lecteur…
    Merci pour vos partages toujours de qualité
    Bonne semaine 🙂

    Aimé par 1 personne

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