Ateliers d’écriture d’hiver 2017 de @fbon numéro 5 : Le texte escalier

Voici ma participation au cinquième volet de l’atelier d’écriture d’hiver proposé par François Bon, traitant du lieu, sur le tiers livre, où vous retrouverez les autres contributions.

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Photo M. Christine Grimard

Elle a toujours aimé cet escalier en colimaçon, du genre de ceux que l’on trouve dans les châteaux forts s’enroulant autour d’un axe central. Petite fille elle l’imaginait comme la colonne vertébrale d’un escargot fabuleux ayant fait le vœux de quitter sa condition d’invertébré qu’une bonne fée au cheveux bleus aurait exaucé. Chaque fois qu’elle arrive dans ce vestibule, elle s’arrête sur la première marche, lève les yeux vers le ciel et admire la régularité parfaite des marches métalliques ajourées de triangles entremêlés. Elle aime leur ballet de lumière avec le soleil qui plonge du sommet de la tour. Elle se demande comment les hommes d’autrefois ont pu façonner un tel monument au temps où les chevaux étaient leur seule aide. Elle gravit les marches en faisant claquer ses semelles sur la structure métallique, chacune ayant un son particulier. Elle pense qu’elle saurait les reconnaître à l’aveugle tant elle les a entendues sonner depuis son enfance. Elle parvient au premier palier où le fenestron ogival émerge à peine des rochers à marée basse, un peu de varech est resté accroché au rebord du vasistas depuis la dernière marée d’équinoxe. L’odeur iodée qui lui chatouille les narines, la transporte aux plus beaux jours de son enfance lorsque son oncle l’emmenait relever ses casiers en mer d’Iroise. Elle poursuit sa progression jusqu’au second niveau où le parfum du varech laisse place à celui du large, mais ne s’arrête pas. Elle parvient au troisième niveau un peu essoufflée et s’arrête un instant. Sur le mur, on devine la trace de cette lame gigantesque qui avait emporté le châssis de la fenêtre lors de la tempête de 1999. Elle se souvient du bruit assourdissant des vagues ce soir-là, et des prières que les paroissiens avaient récitées toute la nuit, regroupés dans La Chapelle St-Matthieu. Elle passe le palier en courant, tant ces souvenirs de tempête sont lourds, et parvient au sommet. L’escalier se termine par trois marches de bois qui craquent sous ses bottines en guise de bienvenue. La dernière des deux cent trente et une marches contraste avec le sol carrelé du pavillon des lentilles. La lumière inonde la pièce ronde, se réfléchissant sur la lentille de la torche, produisant mille flammèches arc-en-ciel sur le plafond. Elle tourne sur elle-même saoulée de vent du large et se prend à rêver de déployer ses ailes et de s’élancer du haut de la tour jusqu’à l’île du levant. Le soleil se couche, le moment magique est passé. La torche s’allume, éblouissante. À regret, elle reprend l’escalier et s’enfonce vers les ténèbres, en tremblant un peu de rater une marche…

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Confessions Intimes 23 : Pharo

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Photo M.Christine Grimard

Ils m’ont abandonné.

Je suis tout seul pour affronter l’océan.

C’est fini, plus personne ne viendra éclairer mes nuits de sa chaude présence.

Je resterai à jamais un amas de pierres de taille froides, saumurées par les embruns.

Le dernier gardien a raccroché ses gants derrière ma porte, l’année de la grande tempête. Ils ont décidé que mon rocher était trop dangereux pour conserver une présence humaine dans mes entrailles. Ils m’ont déshumanisé. Ils m’ont robotisé. Ils m’ont abandonné !

Pourtant, je suis là depuis deux siècles. Ils ont monté mes pierres à la force de leurs bras, contre vents et marées. Ils ont opéré en été, attendant que la mer soit basse et calme pour apporter mes pierres taillées depuis le continent sur des barges plates. Certaines ont chaviré, poussées par les courants sur les écueils qui entourent mon île. Par ici, les vagues sont souvent traitresses et plus d’une fois elles ont emporté mon piédestal avant son achèvement. Mais ils se sont obstinés, et leur volonté a été plus forte que l’océan.

Un beau matin d’automne, ils m’ont « inauguré ».

Monsieur le Maire avait mis sa belle écharpe sur son ventre proéminent, il a fait un magnifique discours et tout le monde a applaudi. Il avait à peine fini de parler qu’une lame facétieuse a traversé l’îlot, venant se jeter sur la fenêtre du premier étage éclaboussant ma lentille de son écume salée. Toute l’assemblée fût trempée, les dames virent leurs chapeaux détruits, les messieurs en gardèrent la moustache piteuse et salée durant toute une semaine. Je ne pus m’empêcher de m’en réjouir mais personne n’entendit mon rire couvert par les cris moqueurs des mouettes.

C’est un de mes meilleurs souvenirs. Pourtant depuis deux siècles, il y en a eu beaucoup…

J’en ai connu des tempêtes et des calmes plats. J’en ai connu des générations de gardiens, au caractère plutôt bien trempé, ce qui est normal pour un gardien de phare de haute-mer, c’est même une qualité indispensable pour ne pas mourir de peur ou d’ennui ici. Je peux me vanter de n’avoir jamais eu de naufrage à déplorer dans mon secteur, tous mes gardiens étaient des hommes d’honneur. Je me suis attaché à eux, et parfois même à leur famille. Je me souviens de ce petit Gaël fils de Gwendal, qui était né ici un soir de tempête, sa mère n’ayant pu regagner le continent à temps au milieu de l’automne rugissant qui nous encerclait depuis plusieurs semaines cette année-là. Cette arrivée au monde mouvementée ne l’avait pas dégoûté des embruns puisqu’il a appris à marcher sur mes rochers et que quelques décennies plus tard, il a pris la suite de son père dans la loge du gardien.

Je l’aimais cet enfant, il était courageux et toujours rieur, ne pleurait jamais quand il s’écorchait aux aspérités de mon granit. Il a grandi dans mes entrailles et quand il est devenu un jeune homme magnifique et qu’il est parti sur le continent pour faire ses études, j’ai cru que j’allais en mourir. Une nuit de profonde tristesse, j’ai même laissé ma lentille se couvrir de buée et ma portée a tellement faibli que l’on entendit des cornes de brumes hurler toute la nuit, les navires ne sachant plus où ils se trouvaient. Je n’en suis pas fier, cependant. Mais il est vite revenu et a fini sa vie à mes côtés. Il ne pouvait plus se passer de moi puisqu’il a même souhaité que ses cendres soient dispersées à mes pieds. C’est un hommage qui m’a beaucoup touché. C’est pour lui que je continue, malgré le temps qui s’étire, malgré le vent qui cingle et les tempêtes qui griffent.

C’est le souvenir du courage de ces hommes qui m’ont habité, ont entretenu ma lanterne jour et nuit pendant des vies entières, ont aimé la solitude avec moi, c’est ce souvenir qui me pousse à rester droit sur mon rocher.

Sinon, sans le souvenir tous ces cœurs qui ont battu pour moi, je n’aurais plus la force de continuer à braver l’océan. On n’est pas de bois, tout de même !

 

Texte et photo : M. Christine Grimard

Une image … Une histoire: Sentinelle

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Il adorait regarder le soir tomber, assis sur ce rocher, regarder le soleil descendre vers l’horizon puis disparaître lentement derrière « son phare ».

Qu’il était beau et majestueux, fièrement dressé, contre vents et marées. Il était son refuge, son havre. Il était la sentinelle, la lumière sur l’écueil, l’œil de la nuit.

Et lui, il était le gardien de ce temple, le serviteur du temps. Il veillait sur la source, entretenait la flamme, comptait les secondes séparant les éclats. Chaque marin savait où se situait le phare en fonction du rythme des rotations. Il ne fallait pas prendre le moindre retard afin qu’aucun navire ne s’égare.

Quand il était jeune, ils étaient trois gardiens, ce qui permettait de se reposer entre les quarts, ou d’avoir du temps pour explorer le rocher à marée basse. Ce rocher, depuis le temps, il le connaissait dans ses moindres recoins. Mais jour après jour, selon les saisons, selon les tempêtes, selon la lumière, il trouvait encore à s’émerveiller, devant ce jeu d’ombres et de lumière, la valse des vagues sur la dentelle des rochers, ou la course des sternes contre le vent d’ouest.

Aujourd’hui il était seul, lui le dernier gardien du dernier phare breton encore semi-automatique. Le progrès allait bientôt étendre des griffes jusqu’à son refuge. On lui avait annoncé que l’heure de sa retraite avait sonné. Il comptait les jours qui lui restaient sur un vieux calendrier gondolé par les embruns.

Comment allait-il réussir à vivre loin d’ici ?
Ne plus entendre le rythme du ressac sur les pierres avant de s’endormir.
Ne plus entendre les cris des mouettes en partance pour un autre occident.
Ne plus entendre le vent outremer qui berce les rêves des marins, juste avant que le soleil ne se noie à l’horizon.
Ne plus entendre les pierres craquer sous les assauts des tempêtes de janvier.
Ne plus entendre la verrière grincer quand le sommet des vagues monstrueuses de colère venaient s’y écraser.
Ne plus entendre le silence de la mer, juste avant la tempête, comme une illusion de paix, comme une attente, comme un espoir.

Quinze jours, il lui restait quinze jours pour remplir ses souvenirs de l’odeur des embruns, de la couleur de l’océan, de la saveur de l’iode salé sur le bout de sa langue, du simple bonheur d’exister entre ciel et mer sur le bout de son cœur.
Il était le terrien le plus à l’ouest de l’Europe, le dernier terrien avant l’Amérique.

Bientôt il ne serait plus rien, arraché à cette bande de terre et de rochers, arraché à sa « sentinelle », arraché à son âme.
Qu’allait-il devenir sans lui ? « Son phare « …
Une âme vide.
Un cœur artificiel.
Bien réglé, automatiquement, toujours à l’heure, à la seconde près, jusqu’à la fin des temps.
Mais un corps vide, un œil sans éclat, une tour sans âme…

Il était temps de rentrer, il commençait à faire froid. La marée commençait à monter et bientôt elle allait recouvrir tout le rocher. S’il traînait, il ne pourrait plus regagner la porte et avec la nuit tombée, c’était la mort assurée.

Ah oui … Assurée.

Après tout, la soirée était belle, si belle qu’il allait la prolonger un peu.
Le sourire au lèvres, il regarda la silhouette de sa sentinelle, si belle à contre-jour, sur l’éclat de la lune qui se levait.
Il faisait si bon sur son rocher.
Il s’assit de nouveau sans cesser de sourire.
Il resterait là, puisque c’était ici, chez lui.

Il suffisait de rester assis là
Éternellement.