Photo du jour : Sentinelle

« Il y a des êtres mystérieux toujours les mêmes qui se tiennent en sentinelle à chaque carrefour de votre vie »

Modiano

hibou

De nombreuses fois dans ma vie, j’ai eu la sensation de n’être pas seule.

Sensation inexplicable que celle d’une présence aimante, protectrice, attentive, patiente.

Au moment des choix essentiels, lorsque je me perdais dans le brouillard, quand toutes les portes étaient fermées et que je m’acharnais à vouloir les ouvrir sans avoir la clé, à l’instant où je lâchais prise, ou j’allais abandonner, je me tournais vers cette présence et lui demandais son aide, ou son avis, n’importe quoi, juste un peu de lumière et d’espoir.

Soudain, quelques heures après, la clé apparaissait dans ma main. Je savais alors quelle porte prendre. Il suffisait de suivre la flèche.

De nombreuses fois.

Était-ce le hasard ?

Il semble que le hasard ne soit pas aussi fidèle au poste. Il bat les cartes puis les jette dans le vent de la plaine. Le hasard n’est pas généreux, ni bienveillant. Il fauche les nids des fauvettes dans la furie des moissons, il brise les temples et broie leurs fidèles sous les cataclysmes terrestres, il choisit ses victimes parmi les enfants des écoles sous les assauts des fous. Il distribue les bons et les mauvais numéros.

Cette présence ne devait rien au hasard. Enfant, je l’imaginais dans les nuées bleutées, sous les nuages joufflus, me regardant en souriant, une lueur bienveillante au creux des prunelles. Elle prenait le visage doux de ma grand-mère, du moins le visage que je lui prêtais n’ayant jamais eu la joie de croiser son regard. Ma jeune grand-mère ayant quitté cette vie avant sa quarantième année, elle n’a toujours été pour moi que ce visage un peu flou au regard clair en amande, coiffé de cheveux lissés à la mode des années folles, une étoile de brillants au dessus de l’oreille gauche, et un sautoir de perles autour de son cou de cygne.

J’étais sûre que personne d’autre, là-haut, ne pourrait avoir la patience d’écouter mes élucubrations. Aussi, sa présence dans les hautes instances, était une aubaine, et me rassurait. Les êtres de lumière avaient bien autre chose à faire …

Depuis peu, elle a reçu du renfort, ce qui devrait me rassurer encore plus. Sa fille bien aimée l’a rejointe. Comme elles doivent être heureuses de s’être retrouvées. Si j’ai besoin de guide, maintenant, il y aura deux anges au lieu d’un pour éclairer mon chemin …

Et cette chanson trotte dans ma tête, trotte, flotte …

« Here I go
I’ll tell you what you already know
If you love me with all that you are
If you love me, I’ll make you a star in my universe…
You’ll spend everyday shining your light my way » (Angus et Julia Stone For you )

 Les sentinelles de l’Amour sont là.

En fermant les yeux, on entend murmurer leurs âmes tout contre les nôtres.

Sinon, à quoi servirait tout cet amour ?

With your soul on my soul, Here I’ll go.

If you love me, Wherever you are now .

You are shining your light on my way …

Une image … Une histoire: Sentinelle

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Il adorait regarder le soir tomber, assis sur ce rocher, regarder le soleil descendre vers l’horizon puis disparaître lentement derrière « son phare ».

Qu’il était beau et majestueux, fièrement dressé, contre vents et marées. Il était son refuge, son havre. Il était la sentinelle, la lumière sur l’écueil, l’œil de la nuit.

Et lui, il était le gardien de ce temple, le serviteur du temps. Il veillait sur la source, entretenait la flamme, comptait les secondes séparant les éclats. Chaque marin savait où se situait le phare en fonction du rythme des rotations. Il ne fallait pas prendre le moindre retard afin qu’aucun navire ne s’égare.

Quand il était jeune, ils étaient trois gardiens, ce qui permettait de se reposer entre les quarts, ou d’avoir du temps pour explorer le rocher à marée basse. Ce rocher, depuis le temps, il le connaissait dans ses moindres recoins. Mais jour après jour, selon les saisons, selon les tempêtes, selon la lumière, il trouvait encore à s’émerveiller, devant ce jeu d’ombres et de lumière, la valse des vagues sur la dentelle des rochers, ou la course des sternes contre le vent d’ouest.

Aujourd’hui il était seul, lui le dernier gardien du dernier phare breton encore semi-automatique. Le progrès allait bientôt étendre des griffes jusqu’à son refuge. On lui avait annoncé que l’heure de sa retraite avait sonné. Il comptait les jours qui lui restaient sur un vieux calendrier gondolé par les embruns.

Comment allait-il réussir à vivre loin d’ici ?
Ne plus entendre le rythme du ressac sur les pierres avant de s’endormir.
Ne plus entendre les cris des mouettes en partance pour un autre occident.
Ne plus entendre le vent outremer qui berce les rêves des marins, juste avant que le soleil ne se noie à l’horizon.
Ne plus entendre les pierres craquer sous les assauts des tempêtes de janvier.
Ne plus entendre la verrière grincer quand le sommet des vagues monstrueuses de colère venaient s’y écraser.
Ne plus entendre le silence de la mer, juste avant la tempête, comme une illusion de paix, comme une attente, comme un espoir.

Quinze jours, il lui restait quinze jours pour remplir ses souvenirs de l’odeur des embruns, de la couleur de l’océan, de la saveur de l’iode salé sur le bout de sa langue, du simple bonheur d’exister entre ciel et mer sur le bout de son cœur.
Il était le terrien le plus à l’ouest de l’Europe, le dernier terrien avant l’Amérique.

Bientôt il ne serait plus rien, arraché à cette bande de terre et de rochers, arraché à sa « sentinelle », arraché à son âme.
Qu’allait-il devenir sans lui ? « Son phare « …
Une âme vide.
Un cœur artificiel.
Bien réglé, automatiquement, toujours à l’heure, à la seconde près, jusqu’à la fin des temps.
Mais un corps vide, un œil sans éclat, une tour sans âme…

Il était temps de rentrer, il commençait à faire froid. La marée commençait à monter et bientôt elle allait recouvrir tout le rocher. S’il traînait, il ne pourrait plus regagner la porte et avec la nuit tombée, c’était la mort assurée.

Ah oui … Assurée.

Après tout, la soirée était belle, si belle qu’il allait la prolonger un peu.
Le sourire au lèvres, il regarda la silhouette de sa sentinelle, si belle à contre-jour, sur l’éclat de la lune qui se levait.
Il faisait si bon sur son rocher.
Il s’assit de nouveau sans cesser de sourire.
Il resterait là, puisque c’était ici, chez lui.

Il suffisait de rester assis là
Éternellement.