Une image … Une histoire: Sentinelle

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Il adorait regarder le soir tomber, assis sur ce rocher, regarder le soleil descendre vers l’horizon puis disparaître lentement derrière « son phare ».

Qu’il était beau et majestueux, fièrement dressé, contre vents et marées. Il était son refuge, son havre. Il était la sentinelle, la lumière sur l’écueil, l’œil de la nuit.

Et lui, il était le gardien de ce temple, le serviteur du temps. Il veillait sur la source, entretenait la flamme, comptait les secondes séparant les éclats. Chaque marin savait où se situait le phare en fonction du rythme des rotations. Il ne fallait pas prendre le moindre retard afin qu’aucun navire ne s’égare.

Quand il était jeune, ils étaient trois gardiens, ce qui permettait de se reposer entre les quarts, ou d’avoir du temps pour explorer le rocher à marée basse. Ce rocher, depuis le temps, il le connaissait dans ses moindres recoins. Mais jour après jour, selon les saisons, selon les tempêtes, selon la lumière, il trouvait encore à s’émerveiller, devant ce jeu d’ombres et de lumière, la valse des vagues sur la dentelle des rochers, ou la course des sternes contre le vent d’ouest.

Aujourd’hui il était seul, lui le dernier gardien du dernier phare breton encore semi-automatique. Le progrès allait bientôt étendre des griffes jusqu’à son refuge. On lui avait annoncé que l’heure de sa retraite avait sonné. Il comptait les jours qui lui restaient sur un vieux calendrier gondolé par les embruns.

Comment allait-il réussir à vivre loin d’ici ?
Ne plus entendre le rythme du ressac sur les pierres avant de s’endormir.
Ne plus entendre les cris des mouettes en partance pour un autre occident.
Ne plus entendre le vent outremer qui berce les rêves des marins, juste avant que le soleil ne se noie à l’horizon.
Ne plus entendre les pierres craquer sous les assauts des tempêtes de janvier.
Ne plus entendre la verrière grincer quand le sommet des vagues monstrueuses de colère venaient s’y écraser.
Ne plus entendre le silence de la mer, juste avant la tempête, comme une illusion de paix, comme une attente, comme un espoir.

Quinze jours, il lui restait quinze jours pour remplir ses souvenirs de l’odeur des embruns, de la couleur de l’océan, de la saveur de l’iode salé sur le bout de sa langue, du simple bonheur d’exister entre ciel et mer sur le bout de son cœur.
Il était le terrien le plus à l’ouest de l’Europe, le dernier terrien avant l’Amérique.

Bientôt il ne serait plus rien, arraché à cette bande de terre et de rochers, arraché à sa « sentinelle », arraché à son âme.
Qu’allait-il devenir sans lui ? « Son phare « …
Une âme vide.
Un cœur artificiel.
Bien réglé, automatiquement, toujours à l’heure, à la seconde près, jusqu’à la fin des temps.
Mais un corps vide, un œil sans éclat, une tour sans âme…

Il était temps de rentrer, il commençait à faire froid. La marée commençait à monter et bientôt elle allait recouvrir tout le rocher. S’il traînait, il ne pourrait plus regagner la porte et avec la nuit tombée, c’était la mort assurée.

Ah oui … Assurée.

Après tout, la soirée était belle, si belle qu’il allait la prolonger un peu.
Le sourire au lèvres, il regarda la silhouette de sa sentinelle, si belle à contre-jour, sur l’éclat de la lune qui se levait.
Il faisait si bon sur son rocher.
Il s’assit de nouveau sans cesser de sourire.
Il resterait là, puisque c’était ici, chez lui.

Il suffisait de rester assis là
Éternellement.

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4 réflexions sur “Une image … Une histoire: Sentinelle

  1. Oh le phare! Tout un symbole! Je crois qu’un « gardien de phare » (au sens large, quel que soit le phare) ne prend jamais sa « retraite »! Il y a tant de choses à rendre lumineuses!

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  2. il fait rêver, une autre vie peut-être, je serais gardienne de phare pour surveiller la lune et la mer 🙂

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