La ronde de Novembre : « Figure » (2)

Pour ceux qui auraient l’envie de relire mon texte, le voici :

Figures à géométrie variable

Les figures réalisées par ces patineurs sont autant d’exploits. Ils enchaînent arabesques et pirouettes, semblant défier les lois de la pesanteur à chaque instant. Ils gravent dans la glace et dans l’esprit des aficionados le souvenir de leur sillage impeccable, peu importe si les juges ne leur accordent pas la suprême récompense. Parfois les nuits d’hiver,  la glace qui glisse sous le vent, rêve aux figures qu’elle a gardées en mémoire et dessine sur les fenêtres les guirlandes de volutes dont elle se souvient.

***

Ma chérie, je n’ai plus figure humaine, regarde ce que ce coiffeur a fait de moi. Je lui ai demandé d’égaliser les pointes et il est parti sur ses grands cheveux, à grand renfort de ciseaux aiguisés qu’il agitait au-dessus de ma tête. Je le voyais dessiner des grands cercles concentriques de plus en plus serrés, me demandant quelle figure géométrique, triangle, losange ou pentagramme, trônerait au sommet de mon crâne à la fin de son délire.

***

Le visage de cet homme me rappelle une figure géométrique : un carré ou plutôt un beau cube lisse aux arêtes saillantes, sans un poil sur le caillou, les oreilles collées à son crâne dans le sens du vent, les yeux enfoncés et le nez aplati comme si rien ne devait dépasser de sa personne. Un vraie figure de statue de sel, imperturbable et tellement sûr de lui, qu’on a envie de voir un oiseau le prendre pour perchoir pour lui rabattre son caquet !

***

Je vous demande d’écrire un texte d’invention, vous avez tout loisir de choisir librement votre sujet, en utilisant cependant toutes les figures de style apprises depuis le début de l’année.  Votre texte devra se développer comme un arbre dont on suivrait la croissance des branches harmonieusement construites, dans un registre réaliste. Les figures de style apparaîtront comme autant de perles agrémentant le texte pour mettre en valeur vos idées. Vous avez quatre heures.

***

Figurez-vous qu’un jour, j’aurai le temps de l’écrire ce roman surréaliste où les plantes s’empareront du monde pour se venger de ce que les hommes leur ont fait subir depuis leur apparition sur terre. Elles s’affranchiront de leur immobilité, franchiront les limites de l’inimaginable et feront disparaître les vestiges de la civilisation humaine sous un tourbillon de vrilles et de feuilles.

***

Finalement, je ne sais quelle figure choisir, tous ces textes feraient bien le début d’une belle histoire à figure humaine ou pourquoi pas des aventures d’une figure de proue ! En ces temps de récompenses littéraires, il suffirait de laisser les mots s’étirer sur la page en prenant le temps de les écrire en suivant les lignes comme on suit le vol des oies sauvages…

texte et photos M. Christine Grimard

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La ronde de Novembre : « Figure »

Ronde du 15  novembre 2018 autour du mot « figure »

Entrons dans cette nouvelle ronde dont je vous rappelle le principe retranscrit ici depuis le blog de Dominique Autrou:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie mon texte chez Dominique et j’ai le plaisir de recevoir celui de Helène .

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde autour des «Figures».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Voici le texte d’Helène:
*
Eux, elle et autres figures
.

Eux,

 

paisibles dans la nacelle de l’été

— sous le  filtre des platanes au soleil descendant — lumineuse élégance, lui vêtu de blanc, elle à la robe bleu ciel, ils marchaient d’un pas lent et menu, ils marchaient se tenant pas la main et parfois, s’arrêtant, prononçaient quelques mots ;  dans ces conversations demeurait l’invisible, le temps, la répétition qui n’est jamais redite ou quelque événement qu’eux seuls pouvaient connaître,  ou peut-être encore la courbe gracieuse du fleuve au plus bas des saisons, les figures glissées des canards et des cygnes sur le miroir de l’eau et, par le menu recommencés, le fleuve, la ville,

.

La ville,

 

texture toujours menacée d’ombre, usée jusqu’à la trame,

figure vivante de pierres accumulées,

couronnée d’un château qui scrute la ville et l’eau  sous le souffle vibratile des grands pins séculaires ;

dans le lacis obscur où pénètrent une fois l’an les arbres

ou plutôt leurs ombres gnomoniques portées

comme des estafettes au cœur de la cité,

la ville où règne l’entraide des maisons jetant par dessus les passants

des arcades de pierre au travers de la rue,

et cette porte de ville impénétrable sommée d’un campanile de fer dont cloche et sirènes sonnent les alarmes — du moins on le suppose —

quand la fureur saisit le fleuve,

 

.

Le fleuve,

pénétrant imprévisible par tous les interstices dans la ville construite sous le niveau des crues,

la ville toujours là comme le pont romain,

ou le gué de béton quelques mètres en amont qui brise les folies du fleuve et des modernités ;

le fleuve cévenol, le fleuve protestant qui va battre les flancs des remparts d’Aigues-Mortes pour prendre le sillage du roi saint en route vers Carthage

— ce fleuve qui sépare ici la ville vieille de sa ville des morts—

 tandis qu’aux alentours, comme partout ailleurs,

se développent les zones qui, dans l’ignorance du fleuve, dévorent la plaine de leurs agitations,

 

.

La ronde de septembre : autour de l’arbre

Pour ceux qui auraient envie de relire le poème que j’avais écrit pour la ronde de septembre …

Venez danser avec moi autour de l’arbre !

ARBRE DE VIE / ARBRE D’OUBLI / ESPOIR

Photo m ch Grimard

Auprès de toi, l’air est plus doux

Rêver de ce qui pourrait être

Bercé dans l’ombre de tes branches

Redevenir un jeune enfant

En écoutant l’oiseau chanter

Dans l’espoir fou de la jeunesse

Errant dans l’éternel printemps

Vivre sans décompter son temps

Impatient de ce qui sera

Empreint d’un espoir inconscient

Photo m ch Grimard

Avoir tout le temps devant soi

Reprendre un peu de jours heureux

Boire à la coupe des plaisirs

Refuser de voir les nuages

Et décider que tout est beau

Derrière soi, laisser les maux

Oublier ceux qui passent et lassent

Un jour amis, un jour tueurs

Bénir les nuits où la vie danse

Laisser passer les jours d’horreur

Indifférent aux importuns

Photo m ch Grimard

Et quand le dernier jour viendra

Se retourner sur son chemin

Penser, sans regret ni remords

Oser écrire en souriant

Il faisait très bon ici-bas

Reviendrai-je sous ces branchages …

……….… où j’ai vécu et tant aimé

Texte et photos : M. Christine Grimard

La ronde de septembre : « Arbre »

Ronde du 15  septembre 2018 autour de l’arbre.

Entrons dans cette nouvelle ronde dont je vous rappelle le principe retranscrit ici depuis le blog de Dominique Autrou:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie mon texte chez Dominique et j’ai le plaisir de recevoir celui de Giovanni .

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde , dont le thème est : «Arbre».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

va chez Jacques Joseph Frisch
qui va chez Noel Bertrand
va chez Hélène Verdier
va chez Franck
va chez Giovanni Merloni
va chez Marie-Christine Grimard
va chez Guy Deflaux
qui va chez Marie Noëlle Bertrand
Voici le texte de Giovanni :
***

« Abruptement, l’arbre rêvé m’abrite… »

Est-ce que je vivais vraiment heureux auprès de mon arbre ? Vivais-je pour de bon, avec mes confrères et compatriotes d’un monde prétendu meilleur, dans un véritable paradis terrestre ?

Est-il juste et généreux, envers les nouvelles générations et tous ceux qui en sont concernés, de fermer les yeux pour ne pas voir les erreurs et les horreurs de l’actualité et se réfugier dans la nostalgie d’un passé désormais révolu, s’obstinant à le juger coûte que coûte propice à l’insouciance de belles espérances ?

Je ne crois pas que ce soit juste de prétendre trop, lorsqu’on se rend au pied de l’arbre de la vie pour y rechercher quelques fruits comestibles ainsi que quelques traces du passage d’êtres sages et civilisés qui s’occuperont de nous au moment de notre trépas.

Il n’y aura jamais de paradis sur terre, parce que la terre ne nous appartient que provisoirement, toute revendication de propriété s’accrochant en fait moins à un droit qu’à un privilège… tandis que l’arbre du Bien et du Mal ne cessera jamais d’agiter ses branches immenses comme autant de doigts levés en signe de reproche pour nos inépuisables faiblesses.

Aucun paradis, alors. Cependant, puisque les arbres existent et, malgré tout, résistent, nous n’allons pas non plus plonger dans l’enfer, pour l’instant !

Toutes les fois que j’emprunte rue de la Fidélité pour me rendre rue de Paradis — où je trouve, sinon une oasis de paix, un peu de calme par rapport au tourbillon des voix et des corps que j’entends défiler dans les rues adjacentes — je rattrape quelques-unes de mes rêveries perdues.

Contrairement à Jean-Jacques, je me promène sur des planches incohérentes au milieu d’un paysage de pierre et goudron et c’est tout à fait logique que la rue de Paradis soit presque totalement dépourvue d’arbres… Cependant, de ces décors aux infinies nuances du blanc et du gris, jaillit toujours la plante encourageante et colorée d’un arbre hardi et prolifique, prêt à m’offrir un toit et un lit :

« Abruptement, l’arbre rêvé m’abrite

M’offrant gratuitement un confortable gîte. »

Étendu là-dessous, je n’aurai pas peur de la foudre ni de la pomme empoisonnée qui pourrait tomber brusquement sur ma tête.

D’ailleurs, j’ai toujours été un rat de ville, habitué dès la plus tendre enfance à me rendre par d’allègres traversées dans les rares jardins que les rois et les reines avaient bâtis pour leur propre plaisir. Et je me rends avec dévotion et reconnaissance dans les grands ou petits squares que le baron Haussmann a eu la gentillesse d’offrir aux Parisiens pour se faire pardonner ses brutales (ô combien clairvoyantes) destructions. Dans mon vocabulaire citoyen, le mot « boulevard » (« viale », en Italie) a toujours représenté, rien qu’à le prononcer, une promesse de liberté pour les poumons et les yeux. Encore plus suggestives, dans le souvenir enfantin ce sont les enfilades d’arbres séculaires qui bordent les fleuves et les doubles rangées d’arbres au tronc peint en blanc qui accompagnent les routes principales hors de la ville…

Pourtant, les arbres qui résistaient à la pollution dans la ville de Rome, tout comme leurs confrères qui embellissaient ses routes aux noms élégants (Aurelia, Cassia, Flaminia, Salaria, Tiburtina, Appia…) n’étaient pour moi que des témoins de la nature, des ambassadeurs pris au piège faisant un jour partie d’un immense royaume caché ou peu connu.

pinède de Belsito

Né à dix minutes de la célèbre Villa Borghese, j’ai habité dans une périphérie sans arbres, me voyant obligé de me contenter des grandes ombrelles des pins de viale delle Medaglie d’oro ou alors de la petite pinède autour du fort Trionfale tout en haut : juste un échantillon — où j’ai découvert plus tard des endroits « panoramiques » tout à fait inattendus — par rapport à la glorieuse pinède de Ravenne ou à celle que Giuseppe Garibaldi récréa dans son île de Caprera…

L’image du « héros de deux mondes » qui s’efface dans son exil travailleur et plante un à un les pins d’une immense pinède, évoque forcément le berger Elzéard Bouffierle de Jean Giono, cet homme qui consacrait tout son temps et même son désir de communiquer avec les autres à cette course contre le temps de redonner les arbres à la terre qui en avait été privée…

Cela a été une initiative de Jean-Lou Guérin, patron des mardis littéraires au café de la Mairie de la place Saint-Sulpice, celle de faire poser l’inscription ci-dessus dans la terrasse du café que Georges Perec avait intensément fréquenté en octobre 1974 (1)

Place G org s P r c 

Par une simple association d’idées, je cours de ces jours, avec esprit reconnaissant, à un homme qui « plantait les livres », œuvrant de toutes ses forces pour que la parole écrite circule et sème la plante la plus indispensable à la vie, celle de la culture contre les ravages de l’ignorance : Jean Lou Guérin, animateur de nombreux ateliers d’écriture en France et passeur de littérature contemporaine, décédé en juillet à l’âge de 80 ans, avait consacré les vingt dernières années de sa vie aux mardis littéraires du café de la Mairie place Saint-Sulpice dans le 6e arrondissement. Il s’agissait d’un personnage de roman, comme l’a dit Pierrette Fleutiaux par la voix d’une écrivaine présente mardi dernier à la réunion commémorative : presque complètement effacé, il donnait très généreusement aux autres… Lors de chaque rendez-vous, comme à ce dernier, cette salle à l’étage du café de la Mairie affichait désormais le même air désenchanté et infatigable de son gardien et maître Jean-Lou Guérin : un air décalé et tout à fait indifférent aux attitudes exclusives du monde littéraire parisien.

Ce ne sont pas forcément le temps ni les lois inexorables de la nature qui effacent les traces des bienfaits des êtres humains. Ce sont les humains mêmes les seuls responsables de destructions souvent irréversibles !

Tityre collage

Je suis donc, hélas, un mauvais connaisseur de différentes espèces d’arbres qui peuplent le monde que j’ai portant traversé — en train, en voiture ou à pied — avec des élans d’amour sincère et même d’enthousiasme pour ces êtres gentils et parfois sévères sans lesquels il n’y aurait pas d’aubes ni de couchants à retenir dans notre petite mémoire intime.

Comme je viens de le dire, je connais assez bien les pins, leurs aiguilles et leurs fruits, l’odeur et la saveur intime de leur résine.

Pendant les vacances dans le sud de la Toscane, on m’amenait « au bois ». Il s’agissait d’un vaste bois sombre de châtaigniers, dont j’ai appris à aimer les branches généreuses et les fruits qui devaient attendre l’automne et l’hiver pour être mangés.

En montant vers le sommet du mont Amiata, marqué par une grande croix blanche, on traversait un bois moins épais et impénétrable, rythmé par la noble présence des hêtres…

Je ne connaissais pas encore l’incontournable personnage de Tityre, que Virgile nous décrit confortablement installé au-dessus des frondes d’un hêtre lui offrant un toit. Avec toutes ces commodités, Tityre ne pouvait avoir qu’un esprit rêveur, tandis que son âme se perdait volontiers dans la contemplation des merveilles de la nature :

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi,

mollement étendu sous l’ombrage, tu apprends aux forêts 

à répéter le nom de la belle Amaryllis… (2)

Plus tard, ayant atteint désormais l’âge adulte, j’ai fréquenté assez régulièrement la montagne que j’ai pendant longtemps préférée à la mer… à ces plages brûlantes où j’avais quelquefois traîné, fauve et maladroit, au milieu de femmes insaisissables et indifférentes. Dans les Dolomites, le roi c’était le sapin, se mariant toujours à des prés moelleux et ondulés où j’aimais me rouler à l’infini…

Oui, bien sûr, même un rat de ville comme moi peut vanter d’infinies expériences de vie ayant un arbre pour complice !

J’ai donc frôlé de la tête des saules pleureurs, j’ai mangé les fleurs des glycines, j’ai profité de l’ombre des amandiers dans le parc-campagne de Villa Ghigi aux portes de Bologne…

Et finalement, j’ai séjourné pendant des années dans une petite villa avec jardin auprès de la mer, à cinquante kilomètres de Rome, où trônait un chêne aux feuilles luxuriantes qui nous faisait cadeau d’une ombre parfaite et constante…

Comme celui du Gianicolo, où Torquato Tasso se rendait en pèlerinage pour s’abstraire un peu de ses obsessions, le chêne de mon beau-père Arnoldo tombait souvent malade… mais chaque été, grâce aux soins incomparables de son propriétaire, il renaissait de ses cendres dans un triomphe de reflets et d’agréables bruissements…

Titiro huile

Malgré ces expériences non abouties et parfois frustrantes, les arbres sont au centre, depuis toujours, d’un monde fantastique que je me suis forgé moi-même, en m’autorisant entre autres une bizarre rêverie : en me faufilant dans le personnage de Virgile, Tityre, endormi au-dessus de larges frondaisons de son hêtre, je rêve de temps en temps à une exploration indiscrète et irrévérencieuse parmi les branches de mon arbre généalogique..

Contre lequel, inévitablement, je ferai naufrage…

Giovanni Merloni

*

1) Du 18 au 20 octobre 1974, Georges Perec s’y installe à différentes heures et note tout ce qu’il observe sur la place, attendant l’instant où il n’y aurait plus rien à dire. Cela donne Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.

2) Virgile, Les Bucoliques, Églogue I

La ronde de juillet (Bis) : Désert

Pour ceux qui auraient envie de relire mon texte, le voici :

**

Le jour se lève.

Il faut qu’elle y aille.

Où ça déjà ? 

Ah oui, il l’attend là-Bas !

Il faut qu’elle se lève, qu’elle ne soit pas en retard.

C’est le jour où jamais.

Encore un instant au chaud dans ses draps. Elle ferme les yeux, elle est bien ici finalement.

Dans le couloir flotte un parfum de café et de pain chaud. On lui apportera son petit déjeuner dans une heure. Elle prendra un bon café et deux tartines beurrées avec du miel. Elle adore le miel, blond, doux et âpre à la fois. Elle le sentira couler sur sa langue, descendre doucement le long de son gosier pour réchauffer son cœur…

Elle a un peu de temps avant qu’ils n’ arrivent. Elle se lève un peu trop vite, titube puis se reprend. Il faut qu’elle tienne, c’est le jour où jamais.

Ce jour sera le plus beau, l’apothéose, le bout du tunnel. Elle le sait !

Elle ouvre la porte du placard péniblement. Chaque jour, cette porte est plus lourde. Elle sort son sac de toile, attrape quelques vêtements, sa jupe à carreaux, son chemisier de soie, un pull noir qu’elle ne reconnait pas. La lingère a dû se tromper de chambre, se dit-elle. Peu importe, son pull bleu marine fera la joie d’une autre. Après tout dans le désert, il ne fait jamais froid.

Elle referme la porte, le sac n’est pas trop lourd, ça devrait aller. Il lui faut son chapeau de paille. Ils l’ont accroché sur la patère, mais elle parvient à l’attraper en montant sur la chaise. Ils ne se rendent pas compte qu’elle rétrécit, tous ces jeunes grands comme des jours sans pain. Elle va leur jouer un joli tour en jouant la fille de l’air. Ils n’en reviendront pas.

Elle sourit tout seule sous son beau chapeau, le soleil entre dans la pièce dessinant des centaines de petits pois dorés sur son visage en traversant la paille. Elle aperçoit son reflet dans le miroir et se trouve très jolie comme ça. C’est bien : il faut soigner son image, il n’y a pas d’âge pour cela.

Elle ouvre la porte-fenêtre, dehors le soleil est déjà haut. Il ne faut pas traîner. Ils vont bientôt arriver. Elle attrape son livre et le serre sur son cœur. Elle ne leur laissera pas ce qu’elle a de plus précieux, sa marraine lui a donné quand elle avait cinq ans et c’est tout ce qui lui reste. Tout est dans ce livre, elle n’a qu’à suivre l’histoire. Il est le chemin.

Elle sort, le sable est déjà très chaud. Elle a bien fait de mettre ses bottes. Il faut qu’elle arrive en haut de la première dune avant qu’ils ne s’aperçoivent de son absence. Elle se hâte, en oublie de respirer, feint de ne pas voir les papillons qui se pressent devant ses yeux, n’écoute pas les sifflements qui l’assourdissent. Elle s’arrête pour reprendre son souffle, un petit vent frais se lève, quel plaisir !

Elle commence à redescendre de l’autre côté de la dune, plus doucement puisqu’ils ne peuvent plus la voir. Elle a tout le temps. Le désert s’étend devant elle à perte de vue. Au loin, des nuages se lèvent portés par un vent de sable. Elle n’a qu’à suivre la direction du soleil. Une belle promenade, ma Foi !

Elle relève la tête, personne ne la suit, elle a enfin la paix. Le sable blondit sous la caresse du vent, venant caresser se mollets léger comme mille plumes. Elle avance, ne comptant pas ses pas, sans avoir faim, ni soif. La lumière commence à baisser à l’horizon.

Puis elle l’aperçoit qui l’attend en haut de cette dune. Elle sourit et lui fait un signe de la main. Il lui répond en agitant son écharpe au-dessus de sa tignasse blonde dans le soleil couchant. Confiante, elle marche dans sa direction, elle savait qu’en suivant l’histoire page à page, elle trouverait son chemin dans ce désert…

**

« Je l’ai trouvée comme ça en lui apportant son petit déjeuner, explique la jeune femme. Je lui avais mis un petit pot de miel comme on est dimanche, elle aime bien ça. La pauvre, elle n’en goûtera plus maintenant…

  • Tu sais, elle est mieux là où elle est, répond sa collègue. Elle n’a plus posé le pied par terre depuis des semaines et ne pouvait plus nous parler. Elle passait son temps à lire et relire le même livre. Tiens, regarde ! Elle le serre encore contre elle.
  • Je pense qu’il faudrait lui laisser. On va faire sa toilette puis on le remettra entre ses mains, et on expliquera à sa fille qu’elle aurait sûrement voulu le garder.
  • Tu as raison, c’était son dernier trésor, peut-être son seul souvenir là où elle en était arrivée.
  • Il faut qu’on se dépêche, il fait déjà chaud dans la chambre. On ne pourra pas la laisser là bien longtemps…
  • Regarde, dit sa collègue en s’approchant de la porte-fenêtre, elle n’est pas fermée. C’est bizarre, je me demande qui l’a ouverte. Il fait déjà une chaleur de ce côté ! La pelouse a disparu tant le soleil a tapé ces derniers temps, on se croirait dans le désert…

*

Photo M;Christine Grimard

La ronde de juillet : « Désert »

Ronde du 15  juillet 2018 autour du désert.

Entrons dans cette nouvelle ronde dont je vous rappelle le principe retranscrit ici depuis l’ancien blog de Dominique Autrou:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie mon texte chez Jacques, et je publie celui de Marie-Noëlle Bertrand .

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde , dont le thème est : «Désert».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

chez
Voici le texte de marie-Noëlle :
**

En son plus profond…

 

En notre cœur, un désert…

 

Par-delà les apparences,

scruter l’insondable,

aborder au plus secret,

révéler l’abondance.

Point sécheresse le jour,

point froidure la nuit.

 

En son plus profond,

l’amour reçu,

l’amour donné,

même mal,

même discrètement,

même modestement.

 

Notre cœur, oasis au désert…

 

Présage précieux,

douceurs à venir,

vertes tel le palmier,

sucrées telle la datte.

Ouvrir les yeux,

regarder vraiment.

 

Aridité de surface,

fertilité secrète.

Juste une combustion

où se rencontrent

le passé et l’avenir,

la tristesse et la joie.

La ronde de Mai : « Souvenirs »

Pour ceux qui auraient le désir de le relire, voici mon texte partagé lors de la « Ronde » de mai.

*

 

…Où il est question de souvenir

 

Que sont nos souvenirs ?

Ceux que nous avons vécus ?

Ceux que nous avons inventés ?

Ceux que l’on nous a racontés ?

.

Quels souvenirs garderons-nous de notre vie, au dernier jour, les bons ou les mauvais ?

.

Lorsque les souvenirs nous échappent, jusqu’à avoir oublié le prénom de nos amours, pourquoi enfance nous reste-t-elle chevillée au corps ?

 

 

*

Photo M.Christine Grimard

*

 

Lorsque les êtres aimés ont disparu, sommes-nous les détenteurs de leurs propres souvenirs ?

Gardons-nous inscrits dans nos gênes, le souvenir des joies et des peines de nos ancêtres ?

.

Quelle a été la vie quotidienne de cette grand-mère que je n’ai jamais connue autrement que dans les souvenirs de ma mère ?

Qui était cette jeune mariée à la mode des années folles ?

*

Photo M.christine Grimard

*

 

Jusqu’où remonte ma mémoire génétique ?

Reste-t-il dans mes mitochondries, le souvenir de la première femme de la lignée ?

Dans quelle steppe vivait-elle, et combien de décennie a-t-elle eu la chance de vivre ?

Le souvenir de son regard se retrouve-t-il dans l’éclat de celui de ma mère qui disait avoir les yeux en forme de «boutons de bottines » ?

Où est-ce seulement le souvenir qui me reste du regard qu’elle portait sur moi ?

 

*

Photo Marcel Mailland

*

 

De toutes les femmes de ma lignée, je garderai le souvenir de l’amour partagé.

 

Je le transmettrai à ma fille en retour, espérant que le souvenir de mon amour pour elle éclairera sa route.

 

Ma fille, souviens toi de cela :

« Où que tu ailles

Quoi que tu fasses

Que le souvenir de cet Amour qui t’habite, ne s’efface jamais dans le cœur de ceux que tu croiseras ».

 

Texte et reproduction de photos personnelles : Marie-Christine Grimard