La ronde de janvier : Musique ! (2)

Pour ceux qui souhaiteraient lire mon texte pour cette ronde musicale, le voici de nouveau :

Le voici de nouveau devant cette page blanche…

Inutile d’insister, les mots lui échappent.

Il attrape la thèse qu’on lui a demandé de relire. Autant ne pas perdre son temps puisque l’inspiration n’est pas au rendez-vous. Gagner sa croûte en corrigeant les textes des autres ou en noircissant du papier, payé à la ligne, il en a assez. Mais il ne sait rien faire d’autre. Comme disait sa mère : « tu n’es bon à rien en dehors de tes livres.. » Empiler les petits boulots sans intérêt, corriger des phrases exposant un sujet qui lui est étranger, relire des manuscrits qui feront le succès d’un autre, c’est une torture qu’il s’impose comme s’il voulait se punir d’avoir choisi les lettres plutôt que les chiffres contre la volonté de son père.

Sa vie aurait peut-être été différente s’il avait achevé son stage à la banque de l’oncle Gaston, le frère de sa mère qui avait « réussi ». Ce genre de réussite, bâtie sur l’argent des autres, le dégoûtait. Son père exaspéré par sa démission, l’avait envoyé à l’autre bout du pays pour la cueillette des fruits. Ce qui aurait dû être une punition, se révéla comme la plus belle période de sa vie. Les saisonniers dont il faisait partie, vivant ensemble jours et nuits, formaient une famille éclectique qui aurait déconcerté n’importe quel gosse de son âge. Mais pour la première fois de sa vie, il eut l’impression d’être accepté pour ce qu’il était, qu’on l’écoutait. De fermes en fermes, il avait suivi le groupe d’ouvriers étrangers qui parcouraient le pays en fonction du calendrier des récoltes. C’est là qu’il rencontra Lili, la catalane, à la voix si claire, au regard si bleu…

Deux ans de sa vie si importants pour lui, dont il avait gardé si peu de choses, quelques photos délavées, quelques morceaux de guitare dont la chanson fétiche que Lili lui avait apprise, quelques lettres. La musique rythmait leurs journées, berçait leurs amours, réchauffait leurs nuits. Lili chantait en s’accompagnant à la guitare, lui écrivait les paroles. Elle disait que la musique réunit les peuples et nourrit l’amour. Elle avait un timbre de voix unique, chaud et léger à la fois et un petit accent catalan qui le faisait fondre. Un regard d’elle et il était le roi de la scène.

Tout ceci était bien loin. Il n’avait plus joué pour personne depuis que Lili…

Retour en ville. Seul. Il faut bien gagner sa vie, devenir le spécialiste des petits boulots : de serveur en plongeur, d’écrivain public en correcteur pour maisons d’édition, de coach sportif en prof de français à domicile, accessoirement prof de guitare acoustique pour ado bobo désœuvré. La littérature est un luxe qu’il ne peut plus se permettre. Son roman est en panne, comme sa vie d’ailleurs. Aucune muse ne lui rend plus visite . Au fond, il sait bien qu’il n’a aucun talent, même si on appréciait ses arrangements quand Lili chantait autour du feu, même s’ils avaient un beau succès en faisant la manche en marge des festivals méridionaux. En dehors de ses études de lettres classiques, et de ces quelques années de duos partagés, il n’a rien fait de sa vie, rien d’autre qu’un carnet de chansons.

Enfin presque…

Mais cela personne ne le saura jamais.

Il ouvre la fenêtre, l’air est presque doux ce soir. Il s’approche du garde-corps branlant. Le sol qui brille sous la pluie d’automne paraît si proche. Il serait si simple…

Quelques notes de guitare montent du bar du rez-de-chaussée. Le mardi soir, le patron donne sa chance à des jeunes musiciens. Les habitués le savent et viennent encourager les débutants dans une ambiance bon-enfant. Voilà bien longtemps qu’il n’a pas sorti sa guitare. Après tout, ça le distraira un peu. Avant de se laisser le temps de réfléchir, il attrape son étui et descend.

L’ambiance était bonne ce soir, pense-t-il en sortant du bar. On se serait cru dans les seventies, autour du feu.  Il regrette un peu d’être descendu, finalement tous ces sourires lui ont remué le couteau dans la plaie. Le son de sa guitare, les rires de l’assemblée, même les parfums alcoolisés de fin de soirée, tout ceci est si loin et si proche à la fois. Il fait quelques pas sur le trottoir, il va prendre un peu l’air avant de remonter dans son antre, histoire de se laver la tête…

  • Attendez, crie une voix claire derrière lui.

Il se retourne. Un regard franc d’un incroyable bleu le transperce. La jeune femme le dévisage,  l’air interrogateur.

  • Où avez-vous appris le morceau que vous avez joué en dernier ?

Il hésite à répondre ou à tourner les talons. Cette inconnue au regard effronté l’intimide. Il se sent soudain coupable d’avoir chanté la chanson de Lili, mais après tout c’est aussi « sa » chanson. Et de quoi se mêle cette gamine, à la fin ?

  • Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous voulez les paroles ? répond-t-il sèchement.
  • Je connais cette chanson, c’est pour ça… répond la jeune femme désappointée par le son hargneux.
  • Et comment pourriez-vous la connaitre puisque c’est moi qui l’ai écrite, continue-t-il de plus en plus en colère.

Il s’approche d’elle, presque menaçant, cherchant à mieux voir son visage à la lumière du réverbère. Ce regard myosotis aux paupières ourlées, lui donne le vertige. Il recule brusquement et se passe une main sur les yeux.

  • Vous ne vous sentez pas bien, s’inquiète la jeune femme. Vous voulez que j’appelle quelqu’un ?
  • Dites-moi comment vous pourriez connaître cette chanson ! insiste-t-il en lui prenant le bras.
  • Oh ça va, réplique-t-elle en se dégageant, ça n’est pas une affaire d’état. Je ne vois pas ce qui vous énerve de la sorte.
  • C’est ma chanson alors vous ne pouvez pas la connaître. Où l’avez-vous entendue ? crie-t-il.
  • Arrêtez à la fin, réplique-t-elle, c’est ma tante Lili qui me l’a chantée, chaque fois que j’étais en vacances chez elle, coincée dans sa compagne pourrie !
  • Lili dites-vous ! Lili, qui est cette Lili ?

Il est sonné. Elle s’approche, inquiétée par sa pâleur. Il titube puis s’affaisse sur le trottoir, les yeux clos

  • Lili, ma Lili, où es-tu ? murmure-t-il entre ses dents.
  • Remettez-vous, Monsieur, Réveillez-vous implore-t-elle. Vous me faites peur !

Il se redresse un peu groggy, la dévisage et lui dit : « Lili, Ma Lili, tu es revenue ! »

  • Non, moi c’est Julie. Lili c’est ma tante. Vous connaissez ma tante Lili ? demande la jeune fille.
  • Je ne sais pas, je croyais que ma Lili était morte… répond-t-il d’une voix blanche
  • La mienne n’est pas morte, elle élève des chèvres et des brebis dans une campagne perdue du côté du Larzac au milieu des loups. Elle vend des fromages aux herbes que les restaurants réputés de la région s’arrachent. Elle n’a plus beaucoup le temps de faire de la musique, mais quand elle avait un moment, elle passait des heures sur sa guitare, et cette chanson, je l’ai entendue des centaines de fois !

Il se redresse, un peu de couleur revient sur ses joues.

  • Elle vit dans le sud, dit-il. Dans le sud, loin de tout, c’était notre rêve…
  • Seriez-vous Renaud ? demande la jeune fille.
  • Oui, c’est moi répond l’homme.
  • J’ai beaucoup entendu parler de vous, dit-elle soudain souriante. Beaucoup, beaucoup ! Oui, je vous connais. Je croyais que vous étiez un fantôme qu’elle avait inventé se rendre intéressante.  Vous êtes son plus grand regret ! Je vous donne son adresse si vous voulez, elle sera très heureuse de vous revoir, je pense !

Il reste muet, écrasé d’émotion. Ses lèvres tremblent. Il regarde sa guitare comme si elle allait lui dicter sa conduite. Elle lui a sauvé la vie ce soir. Il sourit à la jeune fille et hoche la tête, les yeux pleins de larmes, ne pouvant prononcer un mot. Le soleil se lève au bout de l’avenue. Les grands arbres semblent frissonner de plaisir. Il se relève, un sourire au coin des lèvres. Finalement, la journée sera belle.

  • Vous savez jeune fille, Lili disait toujours que même quand la route était très sombre, il y avait toujours quelqu’un au bord du chemin pour vous prêter sa lanterne. Cette nuit, ma lanterne, c’est vous…

photo M.Christine Grimard

La ronde de janvier : Musique !

Ronde du 15  janvier 2019 autour du mot « Musique »

Entrons dans cette nouvelle ronde dont je vous rappelle le principe détaillé ici depuis le blog de Dominique Autrou:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie mon texte chez Franck et j’ai le plaisir de recevoir celui de Guy

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde autour de la musique.

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Clichés 74: Prague (3)

Prague et la Musique

Prague, cité qui fait la part belle à l’architecture mais aussi à la musique.

Un dicton tchèque affirme co Čech, to muzikant (tel Tchèque, tel musicien).

On en trouve les traces, partout dans la ville.

Suivons-les :

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Photo M. Christine Grimard

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Devant la porte du Théâtre des états ou Théâtre Nostitz, j’ai imaginé un instant que le fantôme espiègle de Mozart venait se pencher pour regarder dans les yeux celui du commandeur dissimulé sous sa cape

(C’est là que fut créé Don Giovanni, sous la direction de Wolfgang Amadeus Mozart lui-même,

le 29 octobre 1787 qui fut un immense succès, contrairement à l’accueil qui lui fut réservé à Vienne en 1788)

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Photo M. Christine Grimard

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Le long de la Vltava, le fleuve qui traverse Prague, des « guinguettes » attendent que l’été revienne pour que la fête recommence.

Restent les silhouettes des musiciens qui répètent inlassablement leurs morceaux dans les brumes du rivage.

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Photo M. Christine Grimard

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Dans les squares, la musique endormie s’habille de fil de couleurs

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Photo M. christine Grimard

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Sur les places, tous les instruments sont permis, pourvu que la musique soit bonne !

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Photo M. Christine Grimard

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Orgue de barbarie

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Photo M. Christine Grimard

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Trompette

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Photo M. Christine Grimard

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Même notre Charles national est attendu pour la fête…

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Photo M. Christine Grimard

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Dans de nombreuses églises, vers 17 heures, des concerts de musique classique ou baroque sont donnés, où il suffit de s’inscrire quelques minutes avant le début de la représentation, pour trouver une place et se laisser porter tant par la beauté de la musique que par la somptuosité du décor.

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Photo M. Christine Grimard

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Les habitants de Prague ont la musique dans le sang et même leurs immeubles entrent dans la danse.

Immeuble « Ginger et Fred » ou « Dancing House » ou en tchèque : Tančící dům,

œuvre conjointe de l’architecte tchèque d’origine croate Vlado Milunić et de l’architecte américano-canadien Frank Gehry, achevée en 1996

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–> A suivre <–

Musique : Summertime

Temps d’été

Temps de tous les excès

Temps de l’amour

Temps du soleil et de liberté

Temps de la musique en liberté

Temps des festivals

Temps du plaisir de la musique égrainée dans la nuit chaude

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Plaisir sensuel

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Plaisir du jazz

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Plaisir classique indémodable

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Chacun choisira son plaisir, celui de la musique !

Une image… une histoire : Lumières (Partie 1)

Khalil Gibran écrivait que l’amour était « un mot de lumière, écrit par une main de lumière, sur une page de lumière ».

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photo d’origine inconnue

Il avait lu tous les livres de son père.

Il avait étudié tous les textes conseillés par les professeurs.

Il avait lu aussi tous les textes interdits.

Il avait goûté tous les fruits défendus.

Il avait affronté tous les gouffres.

Il avait repoussé toutes les limites.

Il avait fait le tour de tout.

Et il en était revenu.

Sans avoir trouvé la lumière.

Depuis, il vivait là, sur la terre de ses ancêtres, dans cette bergerie délabrée.

Il avait réuni quelques souvenirs des générations qui l’avaient précédé ici, des outils qu’ils avaient tenus au creux de leurs mains burinées, des instruments qu’ils avaient fabriqués, des objets qu’ils avaient aimés.

C’était son trésor.

Avec ses livres et son piano.

Il vivait avec son chien, compagnon des jours gris, gardiens des nuits bleues, son seul ami.

Sa mère l’avait prénommé Erik en mémoire de son compositeur préféré, et quand il se sentait seul certains soirs, il se mettait au piano et jouait ses morceaux favoris. Il lui semblait voir son sourire ébloui dans la lueur des bougies, sa tête battant la mesure. Elle avait un cou démesuré qui lui donnait une élégance de reine, et même par-delà la mort elle n’avait rien perdu de sa superbe. Il ne racontait à personne ses visites nocturnes, les villageois qui le trouvaient déjà très bizarre, l’auraient sûrement chassé s’ils l’avaient appris.

Au réveil, certains matins, il ne savait plus s’il l’avait vue ou non, comme si la lumière du jour tirait un voile sur la réalité de ses souvenirs.

***

Elle était arrivée au village un matin de juillet, auréolée d’une couronne de cheveux cendrés qui sembler onduler au soleil au rythme de ses pas. Elle n’avait aucun bagage, en dehors d’un sac de toile où pendait une gourde. Sa chienne trottinant sur ses talons, observait d’un œil amusé les regards désapprobateurs des villageois qui se demandaient ce que cette étrangère venait faire dans leur région.

Les commères se retrouvèrent toutes à la boulangerie comme par enchantement; gardant un œil sur la fontaine contre laquelle la nouvelle venue avait posé son sac pour donner à boire à son chien. Les langues allaient bon train, les supputations précédant de peu les accusations gratuites. La rumeur enflant et se rependant comme une nuée de bourdons, la chienne tourna la tête vers le groupe de femmes et aboya d’un ton sec faisant taire brusquement les conversations. La jeune visiteuse lui fit signe de rester tranquillement assise devant son sac, et se dirigea vers la boulangerie.

Erik déboucha du chemin des mûriers au même moment, son chien Pirus sur ses talons.  En un clin d’œil, il évalua la situation, ce qui le fit sourire, lui rappelant le jour de son arrivée au village. Ce fut sans doute pourquoi, il ressentit une sympathie immédiate envers la jeune femme qui traversait la place. Il savait les regards obliques et les mots cinglants, il savait les humiliations à peine déguisées et les moments de solitude au milieu de la foule. Il avait vécu tout cela, en avait fait le tour et avait dépassé la souffrance. Sans savoir pourquoi, il ne voulait pas que cette jeune femme subisse la même chose. Il suivit son sillage à pas lents, se demandant un peu comment il s’y prendrait pour l’aborder.

Pirus le devança, humant la fragrance de jasmin de la jeune femme, ce qui le fit éternuer, puis se retournant vers sa chienne toujours assise près de la fontaine. Avec un aboiement joyeux, il se dirigea vers elle, la queue battant la mesure de ses pas. Elle redressa le museau, la truffe frémissante et semblant approuver sa présence, balaya le sable de la place de sa queue.

La jeune femme sortant de la boulangerie s’arrêta à la vue de sa chienne assise en face d’un grand chien inconnu, les deux animaux se souriant, babines découvertes et dessinant sur le sol des cercles parfaitement symétriques avec leurs queues. Elle chercha des yeux le propriétaire du chien sans voir Erik qui s’était reculé sous le micocoulier pour mieux les observer. Il décida d’oublier sa timidité, de trouver la force de lui parler, et s’avança dans la lumière.

***

–> A suivre <–