Train de nuit (Partie 7 et fin)

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Le reste du voyage fut banal, et j’en profitais pour repasser dans ma mémoire, le film des évènements de la nuit.

Tout s’était déroulé si vite, que j’avais besoin de laisser décanter mes sensations, pour comprendre ce qui était arrivé. Ce que je ne parvins pas à faire. Cette nuit restait confuse dans mon esprit, et j’avais l’impression que l’histoire n’était pas finie…

A l’arrivée à Vienne, je fus prise par l’ambiance si particulière de la ville, et me consacrais au travail pour lequel j’étais venue. La musique imprégnait les pavés de cette ville, et c’était l’endroit idéal, pour faire des recherches sur un compositeur, ce qui était le but de mon voyage. Il s’agissait d’authentifier une lettre qui avait été retrouvée dans les écrits personnels de ce compositeur célèbre, auteur de plusieurs concertos et opéras qui avaient marqué leur temps. Il avait été reconnu de son vivant, ce qui est rare, et avait laissé une empreinte majeure sur la musique. J’aimais son œuvre, même si la musique classique n’était pas ma spécialité, et que je n’étais qu’historienne et pas musicienne moi-même.

La conservatrice du musée consacré à la musique viennoise, me conduisit à la pièce où le bureau du compositeur avait été reconstitué. On avait ajouté une pièce maîtresse, le bureau personnel du maestro, depuis quelques mois seulement ; le dernier membre de la famille de l’artiste qui venait de mourir, ayant légué ce meuble au musée, par testament. Elle m’indiqua qu’on avait trouvé à l’intérieur, dans une cachette secrète, ce qui était fréquent dans ces meubles, un bon nombre de papiers, couverts d’une écriture serrée, et que l’on attendait de moi que je les déchiffre, et surtout que je les authentifie.

Je m’attaquais à la tâche avec plaisir, ce genre de mystère était ce qui me faisait vibrer. Je connaissais bien les écrits de cet homme, mieux que sa musique, et je reconnus immédiatement son écriture serrée et torturée. Plusieurs essais de livrets et partitions inachevés étaient là, que je rangeais dans une pochette pour les confier à un de mes amis, musicologue. Ce qui m’intéressait, c’était surtout ses papiers personnels, qui me serviraient à étoffer sa biographie. J’avais commencé ce projet d’écriture il y a quelques années, puis abandonné, n’ayant que peu d’informations à son propos, en dehors de ce qui avait été officiellement écrit sur lui, lorsqu’il était compositeur officiel de la cour de l’empereur.

J’étais sûre que j’allais trouver cette nuit là, de quoi finir d’étoffer mon ouvrage. Je travaillais jusqu’à l’aube, et n’avais trouvé que des écrits d’une banalité navrante, jusqu’à des listes qu’il faisait pour son personnel de service.

Je commençais à désespérer, quand je trouvais un paquet de lettres dissimulées dans un petit tiroir réservé aux plumes et encriers. Les lettres étaient étroitement roulées, entourées d’un ruban mauve, et le papier avait durci, aussi je pris d’infinies précautions pour extraire ce rouleau de son étroite prison.

Quand j’y parvins, un parfum de violette m’enroba toute entière, et je sus …

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Tout ce que je sentais maintenant, c’était cet étrange frisson qui glissait le long de mon cou….

Je regardais autour de moi, j’aurais été heureuse de la revoir, comme on accueille une vieille amie, mais j’étais seule. Cependant, je savais ce que je devais faire.

Je déroulai lentement les lettres, et découvris son écriture ronde et joyeuse, dans les premières lettres, puis plus fine, et enfin tremblante et presque torturée sur le dernier billet, celui dont elle m’avait parlé, celui qu’elle lui avait adressé avant de prendre ce train. L’encre était mauve de la teinte exacte de la robe qu’elle portait dans le train, et du ruban que j’enroulais autour de mon doigt.

J’avais l’impression de la voir penchée sur ce billet, avec son beau sourire éteint par l’anxiété, et ses magnifiques yeux tristes. Je caressais ses mots, comme si je les avais écrits moi-même.

« Je sens que quelque chose te préoccupe, que tu ne veux pas m’écrire, aussi je te rejoindrai demain, je prends le Trans-Express ce soir pour Vienne. Tu m’expliqueras en me regardant au fond des yeux, pourquoi tu ne veux plus me voir, ou plutôt tu Nous l’expliqueras. »

Je savais ce qu’elle attendait de moi, que la vérité apparaisse, et que le monde connaisse son existence et celle de son enfant, celui que j’avais senti palpiter au fond de moi, cette nuit là, et qui s’était envolé avec elle. Je rassemblais tous les papiers, et n’eus de cesse, alors que d’écrire cette biographie revisitée par la vérité.

Cela me prit près de deux ans de ma vie, et l’ouvrage fut accueilli de deux manières diamétralement opposées, les uns étant très intéressés par cette nouvelle facette de la vie d’un personnage historique présenté bien différemment jusque là, les autres choqués et par les allégations qu’ils jugeaient outrageantes pour la mémoire de ce compositeur célèbre et adulé. Je reçus même plusieurs lettres de menaces de mélomanes qui m’accusaient de salir sa mémoire. Je n’en avais cure. Tout ce que je voulais, c’est que cette souffrance immense que j’avais ressentie au fond de mon âme, cette nuit là, soit levée.

En fait, ce qui choquait le plus les âmes bien pensantes, était la dernière page du livre, où j’avais inséré la copie d’une page, manuscrite par le compositeur, où il lui demandait pardon de l’avoir abandonnée ce soir là, au profit de sa carrière, elle et son enfant. Il l’avait écrite quelques mois avant sa mort seulement, et l’avait repliée au beau milieu du rouleau retenu par le ruban mauve, et elle s’était imprégnée de l’odeur des violettes, comme les autres lettres. Il finissait par ces phrases :

« Je voudrais que tu me pardonnes cet immense égoïsme qui a détruit nos deux vies et notre amour. J’espère que là où tu es, tu entends ces mots parce que je n’ai jamais aimé que toi. Je souhaite te retrouver enfin, où que tu sois, pour tenter de vivre ensemble, ce que j’ai détruit, ici. »

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Je sus qu’elle avait trouvé la paix, le jour de la parution de mon livre.

En rentrant après la présentation officielle à la presse, j’ouvris la boite où j’avais rangé la correspondance à l’origine de ce livre, et comme chaque fois que je l’ouvrais, la fragrance de violette vint chatouiller mes narines.

Puis quelques minutes plus tard, ce parfum familier se dissipa, se volatilisa, comme un voile qui s’envole dans le vent.

Tout ce que je sentais maintenant, c’était cet étrange frisson qui glissait le long de mon cou …

Comme la caresse d’une main froide qui m’effleura et disparut comme elle était venue ….

FIN

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Train de nuit (Partie 6)

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Tout ce que je sentais maintenant, c’était cet étrange frisson qui glissait le long de mon cou….

J’avais du m’assoupir quelques instants, lorsque je me réveillais en sursaut. Elle était debout devant moi, penchée au dessus de mon visage, elle me regardait fixement, ses yeux gris magnifiques étincelaient malgré la froideur de son expression.

-Je crois que finalement, c’était vous, que j’attendais, me dit-elle laconiquement. Toutes ces années, toutes ces personnes qui sont venues partager ma cabine pendant quelques heures, et finalement, c’était avec vous que j’avais rendez-vous…

Je ne comprenais pas, et je la fixais, un peu effrayée. Quand elle me prit la main, une onde glacée me parcourut toute entière, me paralysant de terreur.

-Je n’en avais pas l’intention avant de vous connaître mieux, mais maintenant, vous êtes mon amie, la plus précieuse que je n’ai jamais eue. Je vous laisserai repartir par la porte, et non la fenêtre, comme je le fais habituellement, dit-elle en baissant les yeux. Mais je sais que vous vous souviendrez de moi le moment venu. Vous êtes l’amie que j’aurais voulu avoir. J’aimerais que le souvenir de ce que j’étais ne soit pas effacé à jamais… »

Elle me regardait intensément, et un sourire se dessina doucement sur ses lèvres, éclairant son visage d’une lumière nouvelle, une lumière que je n’avais jamais vue auparavant. Ses yeux se firent plus doux, et elle se redressa, comme si le poids de toutes ces années s’était effacé en un instant. Elle ajouta simplement :

« Merci d’être venue me libérer de mon enfer. Merci … »

Puis, elle se détourna de moi, et se retira dans le cabinet de toilette, derrière le rideau de soie.

 

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Je restais là, transie et paralysée par une peur indescriptible. Je regardais la fenêtre, qui était de nouveau sombre, en me demandant si j’étais éveillée ou encore dans un rêve. Je n’avais aucune idée de l’heure. Quelques minutes plus tard, l’employé des wagons-lits frappa à la porte du compartiment. Il entra précautionneusement, me demandant si j’avais appelé. Je lui répondis négativement, mais lui dit qu’il devait s’agir de ma compagne de voyage. A ces mots, il pâlit et me dit :

« Mais, Madame, vous êtes la seule passagère de ce compartiment !

-Mais, non enfin, lui répondis-je en désignant le rideau, regardez : elle est dans le cabinet de toilette. »

Il tira le rideau, en me regardant d’un air inquiet, et je fixais incrédule, le miroir qui me faisait face, où il n’y avait que nos deux reflets.

Ma compagne de voyage avait disparu, et la seule trace de son passage, était une fragrance de violette qui flottait dans la pièce.

« Alors vous l’avez vue vous aussi, dit-il en se retournant vers moi, les mâchoires crispées.

– Oui je l’ai vue, j’ai fait une partie du voyage en sa compagnie » répondis-je avec impatience. Je ne voulais pas qu’il m’interroge. Je voulais garder pour moi cette étrange rencontre, et je ne voulais pas que quelqu’un se mêle de ce qui était à moi seule.

Cependant, je l’interrogeais pour mieux comprendre ce qui avait pu arriver, même si je le savais très bien au fond de moi.

– « Enfin, allez-vous me dire ce que vous savez de cette jeune femme ? Tout le monde fait des mystères dans ce train, cela commence à m’exaspérer ! Qui est-elle ? lui dis-je d’un ton faussement étonné.

– Personne ne le sait, me dit-il, cependant, elle se manifeste dans cette cabine depuis des lustres, principalement auprès des femmes, et plusieurs d’entre elles ont quitté cette cabine en hurlant dans les années où on l’utilisait encore. Mais à la suite d’un suicide, une jeune femme s’étant défenestrée lors qu’un voyage, le jour de Noël, il y a 5 ans, on a condamné la cabine, et on ne l’a jamais plus attribuée depuis. Ce soir, on a fait une exception pour vous, en pensant que cette histoire était terminée, devant l’urgence de la situation » dit-il d’un air contrit.

Il me regarda, partagé entre la culpabilité et l’admiration, en fait, je compris brusquement, que personne avant moi n’avait résisté à une rencontre avec mon amie d’un soir.

La seule réponse était la fuite ou la mort.

A suivre

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Train de nuit (Partie 5)

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De nouveau, lorsqu’elle fixa vers moi, son regard argenté, je sentis ce frisson glisser le long de ma nuque.

Elle me regarda quelques instants sans parler, semblant hésiter, puis commença son récit, sans que je ne lui demande rien :

« Ce voyage m’en rappelle un autre, que je fis, pour rejoindre mon amant à Vienne, un soir de Noël, voici de nombreuses années. Ne vous méprenez pas, je n’étais pas aussi mélancolique à l’époque, j’étais une jeune femme promise à un bel avenir, appartenant à une famille de la grande bourgeoisie autrichienne, et je devais épouser l’homme que j’aimais depuis toujours. Je ne me posais aucune question, nous étions nés dans le même milieu, et je le connaissais depuis l’enfance, nous nous aimions si fort que la perspective de passer toute notre vie ensemble était évidente, et que j’avais accepté d’être sa maîtresse avant que nous ne soyons mariés, ce qui était considéré comme une grande faute à l’époque.
J’étais heureuse, belle, insouciante, courtisée, aimée, ma vie n’était qu’une succession de fêtes et de rires.

Il était musicien, compositeur, et ce soir là je devais le rejoindre à Vienne où il préparait la mise en scène de son premier opéra. Nous devions annoncer nos fiançailles à nos familles respectives dans quelques jours, mais je m’ennuyais si fort de lui que j’avais décidé de le rejoindre quelques jours avant, contre son gré. J’avais aussi une nouvelle à lui annoncer, qui devenait trop lourde à porter pour mes vingt ans.

Il prétextait qu’il n’aurait pas de temps à me consacrer, ce qui me contrariait beaucoup. Depuis qu’il était parti en ville pour cet opéra, je le sentais s’éloigner de moi, sans qu’il ne me donne d’explication.
Cela m’avait sans doute incitée à partir encore plus vite et je lui avais envoyé un message pour lui annoncer mon arrivée, seulement quelques heures avant de monter dans le train. »

Elle s’arrêta un instant, toute essoufflée, et les yeux perdus dans le vague, et j’eus la sensation de voir se dérouler toute la scène qu’elle revivait dans ce regard fixe.

Je l’encourageai en posant une main sur son bras gainé de soie, mais je sentis le froid qui émanait de son corps, remonter le long de mon avant-bras, et retirais ma main en réprimant un frisson.

« Je me souviens de ce soir là, le brouillard montait, un peu comme ce soir » poursuivit-elle, en se tournant vers la fenêtre.

Je suivis son regard et vit que la brume commençait à étendre ses volutes cotonneuses sur les ombres des arbres, le long de la voie. L’atmosphère devint plus pesante, et le ton de sa voix se fit plus cassant, presque métallique.

« Il monta dans le train, au dernier arrêt avant Vienne, il avait chevauché jusque là, pour me voir avant que je descende du train et me convaincre de rentrer chez moi. Notre rencontre fut la dernière, et la plus violente de toute ma jeune vie. Elle s’arrêta, songeuse.

– Que s’est-il passé ? lui dis-je d’une voix à peine audible.

– Il était venu m’annoncer, que notre mariage ne pouvait plus avoir lieu, parce qu’il avait rencontré une femme dont il avait besoin pour sa carrière, une cantatrice, précisément celle qui allait créer son fameux opéra, et qu’il comptait bien l’épouser. »

En prononçant ces mots, sa bouche prit une expression amère, et ses yeux gris devinrent argentés, brillants de haine. Je me reculai au fond de mon fauteuil, sentant l’intensité de cette haine remplir le compartiment. Un grand froid commençait à m’engourdir, et ma tête bourdonnait.

Elle poursuivit d’une voix monocorde, comme résignée :

« En fait, il me dit qu’il m’aimait encore, mais que sa carrière était plus importante que notre amour, et il ajouta qu’il ne m’oublierait jamais, mais que j’étais riche et que je retrouverai facilement un meilleur parti que lui … »

Elle était maintenant entièrement habitée par son récit, et je vis devant mes yeux, se dessiner la jeune femme qu’elle était alors, son visage lisse et douloureux, ses yeux pleins de larmes, et sa bouche qui tremblait.

« Je n’eus même pas la force de lui expliquer, pourquoi je voulais le voir sans plus attendre, ce soir là, pourquoi il fallait qu’il revienne très vite, dit-elle, en tremblant si fort, je n’eus même pas ce courage … »

Elle me parut si vulnérable à cette minute, que je me levai brutalement et la pris dans mes bras, malgré le froid intense qui me glaçait les os. Je sentais monter en moi, une immense compassion, pour sa souffrance, pour cette vie brisée, alors qu’elle n’en avait encore rien vécu. J’aurais voulu la protéger de tout ce malheur injuste, lui faire un rempart de mes bras. A cet instant, elle était ma sœur, et à travers elle, j’aurais voulu effacer toutes les souffrances liées à notre condition. Alors, je la berçai contre moi, comme on berce un jeune enfant qui a peur du noir avant qu’il s’endorme. Elle se serra contre moi, et se leva à son tour, m’entraînant vers la fenêtre, en poursuivant son récit.

J’étais dans une torpeur de plus en plus forte, et je l’entendais me parler comme à travers un voile, en s’approchant de la fenêtre, j’eus la sensation de m’enfoncer dans la brume, comme si elle pénétrait dans la cabine, et remplissait tout l’espace.

Elle poursuivit :
« Je l’ai laissé partir, sans cri, mais dès que je fus seule, les sanglots me submergèrent. La sensation que ma vie était finie fut si forte, que je crus que j’étais déjà morte. Ce fut comme si on m’avait privé de mon sang, brutalement, je ne pouvais plus respirer. A cette époque, une femme, ne pouvait retrouver sa dignité facilement, lorsqu’elle était abandonnée ainsi, surtout si elle avait commis l’irréparable, et je portais en moi la preuve vivante de mon infamie. Je vis défiler ce que serait ma honte et celle de ma famille. La seule solution était de disparaître…
Je m’approchais de cette fenêtre et je l’ouvris, l’air de la nuit me gifla, sans pour cela me faire changer d’avis. Les rails défilaient sous mes yeux, et le bruit du vent m’assourdissait. J’étais fascinée par la vitesse, le bruit, le froid qui me léchait le visage. Je ne voyais plus rien, aveuglée par mes cheveux.

Quelques minutes suffirent à me faire basculer de ce monde à un univers onirique où je voyais des lumières aveuglantes défiler sous mes paupières brûlantes et j’entendais un sifflement aigu qui m’assourdissait.

Puis je me penchais par la fenêtre, et basculais dans la nuit.

Et ce fut le silence… »

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Sa voix se tut brutalement.
Nous étions devant cette fenêtre où je voyais se dessiner le fantôme des arbres qui encadraient la voie de chemin de fer. La brume dansait autour des branches, et le froid de la nuit enveloppait nos corps. Je sentis plus que je ne vis, la fenêtre s’ouvrir brutalement sans que personne ne la touche.
Nos deux corps étaient rivés l’un à l’autre et je pouvais ressentir tout ce qu’elle ressentait, sans qu’elle ne prononce plus un mot. Je sentais le froid de la nuit qui glaçait mon sang, ma respiration qui devenait pénible.
Je sentis cette vie qui palpitait au fond de mon ventre, je sentis cet enfant bouger en moi et se débattre, comme si c’était le mien.

Mes yeux me brûlaient et mes poumons éclataient, lorsque je me penchais en avant, ma tête reçut de plein fouet le vent de la nuit, comme un coup de poing.

Je sentis le poids des rails qui m’attirait inexorablement, et je tombais, au ralenti, dans un plongeon qui n’en finit plus. Je me sentis délivrée, enfin soulagée, et légère, si légère…

–> A suivre

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Train de nuit (Partie 4)

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Je fermai la porte et me retournai vers elle, et à mon grand étonnement, elle s’était installée sur un des fauteuils et me désignait l’autre, d’un geste élégant, en me disant :

« Installez-vous, je vous en prie, si vous le souhaitez, je sonnerai pour que l’on nous apporte du Thé. »

Je m’entendis lui répondre, que je n’en avais pas besoin, sans oser lui rappeler qu’on était dans « ma cabine». Mais, il se confirma rapidement qu’il n’en était rien, quand je la vis étendre la main vers une boite en porcelaine décorée de violettes, que je n’avais pas encore remarquée, et l’ouvrir en me regardant fixement en me demandant :

« Aimez-vous les Bonbons à la Violette ? Ceux-ci proviennent de Toulouse en France ! ».

J’en prenais un bien que l’odeur douceâtre de Violettes qui envahissait toute la cabine, m’écœurait. Je me sentais flotter entre deux eaux, et me demandais un instant ce qu’il pouvait bien y avoir dans ces bonbons. Le fait qu’elle connaisse l’existence de cette boîte m’intriguait aussi, mais je rangeais cette information dans un coin de mon esprit, pour y réfléchir plus tard.

Pour secouer la torpeur qui s’insinuait en moi, je pris la parole :

« Je vais à Vienne pour mon travail. C’est une ville fascinante, que je connais mal à vrai dire, je ne m’y suis rendue qu’une seule fois auparavant, il y a très longtemps.

-C’est une ville où peu de choses changent, tournée vers son passé glorieux, fait de festivités et de faux-semblants, dit-elle d’un ton tranchant.

-Vous la connaissez bien ? demandais-je en lui jetant un cou d’œil timide.

-Elle ne me rappelle aucun bon souvenir trancha-t-elle brutalement. Je préfèrerais que l’on parle d’autre chose ! »

Le parfum de violette qui flottait légèrement autour d’elle, devint aussi épais que le brouillard extérieur, me donnant la sensation de suffoquer, comme si des vagues successives suivant les ondes de sa colère, s’abattaient sur moi. J’ouvris la bouche, comme un poisson en dehors de son bocal. Elle me jeta un cou d’œil furtif, et leva la main d’un geste d’apaisement. Aussitôt le parfum devint à peine perceptible.

Comment faisait-elle cela ?

J’avais l’impression que toute la cabine, les murs, les tentures, et jusqu’aux meubles, étaient imprégnés de son parfum, ou plutôt d’Elle tout entière. Elle m’entourait de toute part, et commençait doucement à imprégner toutes mes fibres aussi.
Et le pire, c’est que je souhaitais qu’elle le fasse. C’était une nécessité, que je m’imprègne physiquement de sa souffrance, pour pouvoir la comprendre et l’aider, une nécessité absolue, que je ne parvenais pas à m’expliquer.

J’essayais de l’apaiser en changeant de sujet :

« J’aime la décoration de cette cabine, dis-je en souriant, ancienne, élégante et raffinée. J’aime tout ce qui se rapporte au passé, au point que j’en ai fait mon métier !

– Oui, je m’y sens bien aussi, dit-elle, d’une voix adoucie, comme chez moi, dans la chambre de ma jeunesse … J’y ai connu tant de joies, et tant de déceptions, ajoutait-elle, tristement. Mais j’aurais voulu ne me souvenir, que des bons moments. Seulement, il y a des moments si forts dans une vie, qu’on ne peut les effacer, et qu’ils vous submergent. »

Elle sembla perdue dans ses pensées quelques minutes, puis se souvenant de ma dernière phrase, me demanda :

« A mon époque, les femmes ne travaillaient pas. Quel est ce métier dont vous me parlez ?

– Je suis historienne, dis-je avec un sourire, j’essaye de débusquer la vérité dans les écrits et les vestiges du passé. En fait, j’essaye surtout de retrouver la trace des humains qui nous ont précédé, et de comprendre leurs motivations, leurs sentiments, leurs attentes. J’ai le sentiment d’appartenir à la famille humaine, et que je dois lui rendre la place qu’elle mérite, pour que les générations futures se construisent sur des bases plus solides. C’est un peu présomptueux, dis-je en m’excusant presque, j’aimerais rétablir la vérité historique, et c’est elle que je cherche dans des vieux parchemins, des fragments de poterie, des gravures anciennes. J’aimerais surtout retrouver les sentiments de ceux qui les ont créés.

Je m’enflammais, en lui décrivant mes motivations, si fort, que j’en rougissais, en la regardant au fond des yeux. Elle me fixait avec la même passion, et je sentais son regard brûlant qui m’enveloppait. A cet instant, une communion de pensée nous unissait, ce que je n’avais encore jamais ressenti avec personne avant elle.

Pourquoi, lui dévoilais-je ainsi ce que je ressentais, au plus profond, pourquoi avais-je besoin de lui parler de moi, comme à une amie ? C’était étrange, cette impression qu’elle pouvait comprendre ce qui bouillonnait en moi, et plus encore, qu’elle avait besoin de le savoir.

Un flot de questions à propos de cette rencontre étrange me submergeait, à mesure que notre dialogue avançait. Pourquoi me parlait-elle de « son époque » alors qu’elle semblait avoir seulement quelques années de plus que moi ? Pourquoi avais-je l’impression que lorsque j’avais prononcé les mots « rétablir la vérité historique », l’air de la pièce était devenu de nouveau irrespirable ? Pourquoi avait-elle choisi de s’assoir à ma table ? Qu’attendait-elle de moi ?

Elle baissait les yeux, semblant réfléchir, un instant, puis releva lentement la tête.

Lorsqu’elle fixa vers moi, son regard argenté, je sentis de nouveau ce frisson glisser le long de ma nuque.

A suivre

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Train de nuit (Partie 3)

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Je ne savais pas trop comment engager la conversation, et je lançais banalement :

« Je vais à Vienne, et vous, quelle est votre destination ? »

Elle me regarda, avec un léger sourire, et me dit :

– « Peu importe la destination, c’est le voyage qui est important. Disons que je suis à bord de ce train pour trouver ma destination finale, et que je voyage au hasard des rencontres … »

Sa voix était douce et enjôleuse, et malgré le café, je me sentais bercée par la musique de ses paroles, j’avais l’impression de flotter dans un léger brouillard.

Elle poursuivit :

– « Je connais très bien cette ligne, j’ai dû faire ce voyage une centaine de fois, mais je découvre chaque fois des nouveaux détails ou je rencontre chaque fois de nouvelles personnes, ce qui m‘enchante, comme vous aujourd’hui ma chère ! »

Elle avait appuyé sur les derniers mots, et son intonation contenait une légère menace, mais je n’arrivais pas à comprendre ce qui pouvait m‘inquiéter, dans cette conversation anodine, avec une personne aussi belle et aussi charismatique.

Le serveur tournait autour de la table, suggérant que l’heure était venue de regagner le compartiment couchette. J’étais contrariée, souhaitant prolonger cet entretien. Mais ma compagne, me proposa de m’accompagner jusqu’à ma cabine en poursuivant notre échange. Cette idée me ravit ; je me levai et la précédai vers la porte, lorsque le serveur me salua d’un :

« Bonsoir Madame, je vous souhaite une bonne nuit. » Je le regardai, et le remerciai, attendant un instant pour qu’il salue aussi la jeune femme en mauve, ce qu’il ne fit pas.

Elle n’en parut pas étonnée, et elle disparut en un instant, alors que je me retournai vers le serveur d’un air réprobateur.

Je la retrouvais dans le couloir, elle ne semblait pas contrariée, et regardait le paysage défiler d’un air nostalgique. Elle paraissait si vulnérable à cet instant que je n’osais pas la questionner sur les raisons de son chagrin. Subitement, elle leva les yeux vers moi, comme si elle se rappelait brusquement de ma présence, et m’attrapa le coude, en me conduisant d’un pas rapide vers ma cabine.

Je sentais à peine ses doigts à travers l’étoffe de ma manche, mais j’avais l’impression que mon bras était plongé dans de l’eau froide, et je fus soulagée quand elle retira sa main.

« Ne restons pas ici, dit-elle, nous avons beaucoup de choses à nous dire, nous serons plus tranquilles dans m… dans votre cabine ! » Le ton employé n’admettait pas de réplique.

Je la suivis, en silence. Lorsqu’elle ouvrit la porte du treizième compartiment, je me demandais comment elle connaissait le numéro de ma cabine, puisque je ne lui avais rien dit.
J’etais de plus en plus intriguée et vaguement inquiète quand elle me précéda dans la pièce en disant:
– Entrez et installez-vous confortablement, la nuit risque d’être longue ..

—> A suivre

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Train de nuit (Partie 1)

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Lorsque l’on me demanda de partir pour Vienne, je ne me doutais pas que ce voyage me laisserait un des souvenirs les plus extraordinaires de ma vie. Il s’agissait d’authentifier une lettre attribuée à un compositeur autrichien célèbre, sur la biographie duquel je travaillais depuis quelques mois, avant que le Musée de la ville ne s’en porte acquéreur.

Trente années se sont écoulées depuis cette histoire, et si je te la raconte, maintenant ma chère fille, c’est que je crains d’en oublier les détails, et que le récit de cette rencontre ne disparaisse à jamais avec moi.

En l’évoquant, je sens à nouveau cet étrange frisson glisser le long de mon cou.

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Nous étions quelques mois après la fin de la grande guerre, et de nombreux réfugiés parcouraient encore l’Europe à la recherche de leurs familles, ou d’un lieu plus accueillant pour refaire leur vie. Dans les trains, se côtoyait une multitude de personnes, éclectiques. Sur les visages, se lisaient toutes les émotions humaines, de la curiosité jusqu’à la détresse.

J’aimais voyager, et de par mon métier, j’étais amenée à le faire fréquemment, et parcourir l’Europe ainsi, me permettait de découvrir les lieux et des personnages tellement différents de ceux de mon quotidien, que je me réjouissais de partir de nouveau.

Cette ligne prestigieuse qui traversait l’Europe jusqu’à Istanbul, était l’une de mes préférées. Cependant, ce voyage se fit dans la précipitation, et lorsque j’arrivais à la gare, mon compartiment-couchette n’avait pas été réservé, comme ma compagnie l’avait prévu. L’employé semblait désolé de ce contretemps, et cherchait sur son registre comment résoudre ce problème. Il avait beau chercher, il ne restait aucun compartiment de libre, et je devais absolument être à Vienne avant le lendemain. Je commençais à désespérer quand un jeune stagiaire arriva, et lui suggéra de m’attribuer le compartiment numéro 13, en souriant malicieusement. A ces mots, l’employé blêmit et il me jeta un regard bref, apeuré, avant de froncer les sourcils et réprimandant son stagiaire.

Il lui murmura : «Mon jeune ami, vous savez bien que ce compartiment n’est jamais utilisé ! ».

Je le regardais fixement, et lui répondis en souriant que je n’étais pas superstitieuse et que j’acceptais son offre, le chiffre 13 ne m’ayant jamais effrayée jusqu’ici. Il baissa les yeux, et murmura entre ses dents :

« Cela pourrait bien changer d’ici peu ! »

Je fis mine de ne pas avoir entendu, et je lui demandais de m’indiquer où se trouvait ce compartiment. Il ordonna alors à son stagiaire, de m’accompagner en portant mon sac de voyage. Lorsque je passai devant lui, il me regarda au fond des yeux, en me lançant un :

« Puisque vous le souhaitez, bon voyage, Madame… » qui me laissa perplexe.

Je croyais jusqu’ici, qu’il n’y avait jamais de cabine ou de place portant le numéro 13 dans les trains et les avions, en raison de la superstition des voyageurs.

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Le jeune homme me précéda, silencieux, et après avoir bataillé avec la serrure, qui manifestement n’avait pas été utilisée depuis longtemps, il s’effaça pour me laisser entrer. La cabine était relativement spacieuse, avec deux couchettes superposées, et un mobilier ancien en marqueterie, qui me projeta au 19° siècle. J’appréciais ce style élégant et désuet, et il me sembla qu’un parfum de violettes flottait dans la pièce. Dans un coin, un cabinet de toilette était dissimulé derrière un rideau de soie. L’ensemble était magnifique, mais il y régnait une atmosphère lourde, pesante, qui dénotait dans ce décor coloré, évoquant la belle époque.

Mon jeune guide me dit que le dîner était servi à 20 heures, au wagon-restaurant, et il referma la porte derrière lui, me laissant découvrir seule, cette magnifique décoration art-déco.

Je parcourus des yeux la pièce, posant mon sac dans un coin, sans le défaire, puis je m’approchai de la fenêtre où le paysage commençait à défiler. Le train quitta la ville et bientôt la campagne alentour apparut, sous le soleil.

Pourtant, je me sentais inexplicablement triste, et un léger vertige me saisit.

Je savais que je ne pouvais pas tomber mais j’eus la sensation que les rails m’attiraient, et je reculai brutalement, et m’effondrai sur le siège derrière moi.

Une sensation de fatigue intense me pesait, je sentais que je devais sortir de cette pièce.

Dans un sursaut je me précipitai dans le couloir, où je pus de nouveau respirer sans cette sensation de chape de plomb sur les épaules. Il y régnait un froid glacial bien que nous soyons en juin, je frissonnai et m’éloignai rapidement de cette cabine, en jetant un coup d’œil derrière moi avec l’impression d’être suivie.

C’est alors que pour la première fois, je sentis cet étrange frisson glisser le long de mon cou.

A SUIVRE

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Messages (Partie 7 et fin)

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Je regardai l’appareil, me demandant ce que je devais en faire.

Jusqu’à présent, il n’avait jamais eu besoin d’être rechargé. Je n’avais rien pour le faire, ce modèle n’étant compatible avec aucun matériel connu. Ma première réaction fut d’ignorer le message et de le ranger au fond d’un tiroir. Mais quelques heures plus tard, je ne parvenais pas à l’oublier.

Je le ressortis de mon bureau, l’écran affichait toujours la même phrase :

……Batterie faible, veuillez brancher rapidement votre mobile …

Mon fils étant rentré, je lui demandais conseil :

-Dis-moi, tu sais, le téléphone que je t’avais montré il y a quelques temps. Il faudrait que je le recharge. Aurais-tu un chargeur compatible à me prêter ?

-Tu as gardé ce truc ? Tu ne l’as encore jamais chargé ! Tu n’as pas dû t’en servir beaucoup ! Montre-le moi, je ne me souviens plus de quel modèle il était.

-Regarde, il affiche cette phrase depuis le début de l’après-midi.

-Sans s’éteindre ? La batterie ne doit pas être si faible que ça !

Il le retourna dans tous les sens, et conclut de nouveau :

-Je ne connais pas ce genre de modèle. Jamais vu un truc pareil ! Il n’y a même pas d’endroit où brancher le chargeur. Le gars qui te l’a donné, s’est bien fichu de toi !

-Oui, en attendant… Qu’est-ce que je peux faire ?

-Le rapporter à la boutique ! Mais le temps que tu y ailles, il sera définitivement éteint, je pense ! Au fait, tu pourrais aussi me prendre une nouvelle coque, la mienne est foutue…

– Oui, je crois que tu as raison. Probablement que cela ne servira à rien, mais au moins j’aurais essayé.

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Le lendemain, je retournais dans la boutique de téléphonie, presque déserte à cette heure-ci, sans me faire d’illusion sur ce qu’allaient me dire les vendeurs. Ce modèle n’était pas connu, et ils n’avaient pas de chargeur adapté, que je ne l’avais pas acheté chez eux…

Le jeune garçon à qui je m’adressais, fut pourtant très aimable, et essaya de comprendre pourquoi ce téléphone bizarre n’avait pas de prise pour adapter un chargeur. Et malgré l’aide de tous ses collègues appelés à la rescousse, aucune solution ne fut trouvée. Le même message restait inscrit sur l’écran de veille, alors que l’indicateur de batterie était vide !!

Les employés commençant à me regarder avec une curiosité déguisée sous des sourires commerciaux, mais je voyais bien que l’appareil les intriguait et qu’ils se demandaient d’où je le tenais. Je ne parlais pas de l’homme qui me l’avait donné, bien que je sois très déçue de ne pas le voir dans la boutique. Enfin, l’un d’eux m’indiqua qu’une boutique de matériel informatique venait d’ouvrir ses portes dans la galerie marchande.

-Vous devriez y trouver votre bonheur, me dit-il. Ils ont tout, même des accessoires qui datent des débuts de l’ère informatique. J’ai vu là-bas un vieil Amstrad, du même modèle que mes parents avaient acheté l’année de ma naissance, où il y avait un jeu de casse-brique que j’adorais. Si un moyen de recharger ce modèle de téléphone existe, ils le trouveront sûrement.

Je repris un peu espoir.

– Je vous remercie de ce renseignement, je vais aller voir. Répondis-je, avec un sourire. Avant cela, j’ai besoin d’une coque pour le portable de mon fils. J’espère que ce modèle est encore d’actualité.

Le vendeur s’empressa de me trouver différents modèles, ravi de me vendre quelque chose malgré tout. Je payais et quittais de la boutique en le remerciant chaleureusement. En m’éloignant, je sentis son regard fixé sur moi, et l’entendis murmurer à oreille de son collègue, une phrase dont je ne compris que deux mot :

– … histoire bizarre !

Il ne savait pas à quel point il avait raison sur la bizarrerie de cette histoire !

Je parcourus la galerie marchande à la recherche de cette fameuse boutique informatique, sans la trouver. Les rares personnes qui étaient présentes ne purent me renseigner. J’allais renoncer quand une enseigne s’éclaira lorsque je passai devant, le nom de la boutique était inhabituel : «Espace et connexions». J’entrai et jetai un coup d’œil rapide autour de moi. Il n’y avait personne dans la boutique, ni appareils sophistiqués, seulement quelques présentoirs vitrés avec des téléphones de toutes les couleurs, et quelques ordinateurs portables fermés. Les marques m’étaient inconnues, ce qui n’aurait pas étonné mes enfants, je suppose. J’attendis quelques minutes, mais comme personne ne semblait s’apercevoir de ma présence, je me dirigeai vers le comptoir et appelai :

– Il y a quelqu’un ?

-Voilà, voilà, j’arrive ! Me répondit une voix forte dans l’arrière-boutique. Puis je vis entrer un homme trapu, à reculons, qui portait des cartons si volumineux qu’ils dépassaient de sa tête. Il posa sa charge et se retourna vers moi.

Je restai muette de surprise, en le reconnaissant malgré sa barbe et ses cheveux plus courts.

Il me regarda en souriant, silencieux quelques instants, ses yeux rieurs attiraient d’emblée la sympathie. Je ne pus m’empêcher de lui rendre son sourire.

Il se décida à parler le premier :

– Je suis ravi de vous revoir. Il semble que vous vous souveniez de moi.

– Ne soyez pas ironique, vous savez qu’il aurait été impossible de vous oublier, avec ce que vous m’avez fait vivre au cours de cette année.

– Oh, moi je n’ai rien fait, dit-il. Je vous ai simplement donné un instrument, dont vous étiez libre de vous servir ou non. Il me semble que c’est vous qui avez choisi de poursuivre l’aventure. Rien ne vous obligeait à le faire.

– Rien !! Vraiment rien ? Vous croyez ?

Je n’en revenais pas. Plus je m’indignais, plus son sourire s’élargissait. Il poursuivit.

– Oui, rien ne vous obligeait à le faire, si vous réfléchissez bien. Vous auriez pu ranger ce téléphone dans un coin, et ne plus le regarder. Les choses en seraient restées au point où elles étaient, les histoires auxquelles vous étiez confrontées se seraient déroulées différemment. Qu’en pensez-vous ?

– Je pense que vous vous moquez de moi. Qui aurait pu laisser les choses de faire, et attendre sans intervenir, comme vous dites ? Personne je pense !

– Oui, ça c’est ce que vous pensez, en effet ! Moi, je vous dis que rien ne vous obligeait à le faire, et que de nombreuses personnes n’auraient rien fait, pour ne pas avoir d’ennui, pour ne pas chambouler leur vie, par peur de l’inconnu, par paresse ou par lâcheté, ou simplement pour avoir la paix. J’ai déjà fourni de nombreux téléphones vous savez, et les personnes qui me l’ont rapporté comme vous le faites aujourd’hui, se comptent sur les doigts d’une main …

– Je pense que vous exagérez, je ne vous crois pas. Répondis-je. Lorsqu’on a cet écran devant les yeux qui vous montre de telles images, il est impossible de les ignorer et de passer son chemin en fermant les yeux. Mais il est vrai, que c’est très stressant, chaque fois, un peu plus que la précédente. Mais enfin, on peut au moins essayer, il me semble !

– Vous avez raison, bien sûr, mais soyez réaliste, ma chère. Ici, on est dans la vraie vie, pas dans un conte de bonne-femme. Combien de personnes se lèvent pour défendre quelqu’un qui est agressé dans le métro ? Combien de fois nous préoccupons-nous de la santé de notre voisin ? Combien de fois laisse-t-on la peur, l’envie, la jalousie paralyser nos actions ? Pourquoi se préoccuperait-on du bien-être de l’inconnu que l’on croise dans la rue, puisqu’on ne le reverra jamais ? Alors à quoi bon le regarder dans les yeux en le croisant ? C’est sans doute pour cela que tant de personnes marchent dans la rue en regardant le bout de leurs chaussures.

Il se tut, et le silence écrasant qui suivit sa tirade, me parut si lourd que je baissais les yeux vers mes chaussures, comme si elles allaient me fournir un alibi pour mes propres lâchetés.

– Vous avez raison, bien sûr. Si chacun faisait un pas vers l’autre, ce monde serait beaucoup moins lourd certains jours. Vous savez, je n’aurais jamais cru que j’arriverai à aider quelqu’un comme je l’ai fait au cours de ces derniers mois. Je suis lâche aussi, et quand un évènement se déroule devant mes yeux, je commence par tenter de me replier dans ma coquille. Il faut que l’indignation me pousse vraiment pour que je décide d’en sortir. Je ne sais pas si c’est de la timidité de la peur ou de la lâcheté, et je ne me suis jamais vraiment posé cette question auparavant.

– Moi, je savais que vous le pouviez. Mais vous, comme tant d’autres, ne le saviez pas, dit-il, ses grands yeux brillant en face des miens.

Ce regard clair et franc me donnant confiance, j’oubliais ma timidité pour poursuivre :

– Je sais que vous avez raison, chacun de nous est capable du pire et du meilleur. C’est une question de choix. Nous avons tous le même potentiel, mais nous ne le laissons pas toujours s’épanouir, selon ce que nous avons vécu, selon nos désirs ou nos craintes. Il faut souvent un déclic pour laisser notre nature s’exprimer. Il me semble que ce téléphone ailé ait été pour moi ce déclic, et je vous remercie de me l’avoir confié, finalement.

Je repassais dans mon esprit, le film des évènements de l’année précédente, en ayant l’impression que cela concernait quelqu’un d’autre. Les yeux dans le vague, je me pris à regretter que cela soit terminé. Il sembla lire dans mes pensées, et me demanda :

-Regrettez-vous ce qui s’est passé, ou regrettez-vous que cela soit terminé ?

Je le regardai, incrédule, la bouche ouverte, un instant, puis répondis :

-Je ne sais pas trop, je regrette un peu que tout cela soit terminé. Mais je crois que je regrette surtout que ce téléphone soit arrivé au bout de sa source d’énergie sans me donner la raison de tous ces mystères! Me direz-vous enfin, qui vous êtes, et qui a décidé du choix de ces évènements, et qui tire les ficelles ?

Il me regarda en silence, avec ce sourire énigmatique dans les yeux, une moue au coin des lèvres, en se caressant la barbe.

-Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas dévoiler. Ce genre d’information ne vous avancerait à rien, surtout que vous connaissez déjà les réponses à vos questions. Il suffirait que vous ouvriez un peu votre esprit pour le savoir. Il me semble que vous êtes suffisamment futée pour y arriver un jour…

Il éclata de rire, ce qui eut le don de m’exaspérer ;

-Oui, c’est ça, je ne saurai rien de plus « Monsieur Mystère » ! Il suffit que j’ouvre mon esprit, et la réponse m’apparaitra, écrite dans les nuages, ou sur cet écran, désespérément éteint ! Vous vous moquez de moi. Tout cela vous plaît beaucoup, il me semble. Figurez-vous que j’aime bien connaître les tenants et les aboutissants des choses. J’ai l’esprit cartésien, et j’aurais beaucoup aimé avoir le fin mot de cette histoire !

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Il me regardait, et il me semblait qu’il était tenté de me répondre. Enfin, il se lança, tandis que je retenais mon souffle, pour ne pas l’interrompre :

-Disons que vous méritez bien d’avoir quelques-unes de vos réponses. Peu de personnes ont réussi à remplir tout le tableau comme vous. Il me semble qu’on ne m’en tiendra pas rigueur, si je vous donne quelques indices. Alors écoutez bien, parce que je ne le répèterai pas deux fois.

Il baissa le ton, comme si la confidence était classée top-secret.

-La providence qui règle les mouvements de cet univers, a parfois quelques moments de faiblesse. Disons que tout ceci est tellement complexe, qu’il arrive que la mécanique se grippe. Les erreurs de programmation étant difficiles à corriger, il faut souvent une aide extérieure pour le faire, le tout dans l’urgence bien sûr. Alors on fait appel à des bénévoles ayant l’esprit vif, prompt à découvrir comment régler les problèmes rapidement. On les choisit soigneusement, mais il nous arrive de nous tromper, et chacun ne parvient pas forcément à accomplir sa mission. Cependant, je dois reconnaître que la plupart du temps, ils y mettent la meilleure volonté du monde ! Ce qu’il est important de comprendre, c’est qu’ils gardent le choix de leurs actions, et s’ils veulent arrêter, ils le peuvent aussi. La bonne volonté est avant tout une question de liberté de choix.

Les grandes lignes de ce canevas commençaient à se dessiner doucement devant mes yeux. Il le sentit et interrompit son discours, en me fixant. Je tentai une dernière question :

-Ces bénévoles dont vous parlez, sont souvent apparus dans la littérature ou l’art, sous la forme d’êtres surnaturels, aux ailes diaphanes et au sourire angélique, n’est-ce pas ?

-Sans doute, comme vous le savez, les humains ont une imagination débordante ! Répondit-il en riant dans sa barbe. Ils ont besoin d’agrémenter leur quotidien d’un peu de rêve, alors les anges gardiens, le père Noël, le croque-mitaine, le lapin de Pâques, celui d’Alice et tout le reste, font partie de toutes ces légendes. Disons pour être plus juste, que le monde est régit par des forces qui doivent s’équilibrer entre elles. Quand une force négative voit le jour, il est nécessaire qu’une force positive s’oppose à elle, pour que l’équilibre général de cet univers, ne soit pas rompu.

Il se tut, et retourna derrière son comptoir, me laissant terriblement frustrée. J’insistais :

-Il me reste encore des interrogations.

-Oui, moi aussi, répondit-il, et plus d’une ! Mais je me contente des réponses que j’ai déjà pour avancer.

Le ton était cassant, et il semblait inflexible. Je ne saurais rien de plus. J’avançai vers lui, en scrutant son visage, pour tenter d’y retrouver les dernières pièces du puzzle. Il releva les yeux vers moi et dit :

-Inutile d’insister. Je ne dirai rien de plus, vous en savez déjà beaucoup trop. Personne ne m’a jamais posé autant de questions jusqu’ici.

Je restai piquée devant lui, et fit une dernière tentative.

-Je vais donc vous rendre ce téléphone, cependant il réclame d’être rechargé depuis plusieurs jours. L’écran reste éclairé, alors qu’il n’a plus de batterie depuis des lustres. J’aimerai juste comprendre. Vous pourriez m’expliquer, cela ne doit pas être un si grand secret. Et j’aurai une dernière question plus personnelle à vous poser après, et celle-ci je ne vous en voudrai pas si vous m’en refusez la réponse.

-Vous ne lâchez jamais prise, n’est-ce pas ? Dit-il en me regardant sévèrement.

-Oui, c’est drôle, on me dit souvent cela, finalement ! Répondis-je en riant franchement.

-Bien. Pour ce qui est du téléphone, il attend que je décide de le recharger, et l’écran restera allumé jusqu’à cet instant. J’ai alors deux options, où je le confie à quelqu’un d’autre, ou je vous le rends, si vous l’acceptez. L’avantage, c’est que désormais, vous savez à quoi vous attendre.

Il me regardait, attendant ma décision en silence.

J’avalais péniblement ma salive, un peu sonnée. Celle-ci je ne l’avais pas vue venir. Je réfléchissais rapidement aux conséquences de ce qu’il attendait de moi. Il allait recharger ce téléphone, de nouvelles missions, de nouvelles vies en attente, de nouveaux défis. Aurais-je assez d’énergie pour l’aider encore ? Qu’allait devenir ma vie ? Toutes ces questions tournaient dans ma tête comme un manège infernal, et je le regardais un peu perdue.

-Vous savez, je ne confierais pas ce genre de fardeau, à quelqu’un qui n’aurait pas l’énergie nécessaire pour le porter. Faites-moi confiance ! Si je vous ai choisie, c’est parce que je savais que vous en étiez capable, ajouta-t-il. Je sais toujours de quoi les gens sont capables avant eux.

-Facile à dire, répondis-je entre mes dents. Je sentais que l’angoisse commençait à me serrer l’estomac.

-Le choix vous appartient, dit-il laconiquement.

Encore mieux ! Il ne m’aiderait pas ! Je ne regardais d’un air outré, mais il se contenta de sourire en prenant mon téléphone entre ses doigts. On entendit un bruit de carillon s’agitant dans le vent, puis l’écran s’éteignit.

-Voilà, il est rechargé, dit-il en le posant sur la banque devant moi. Que décidez-vous ?

Je regardais le téléphone dont l’écran était de nouveau muet, pendant quelques secondes, puis le pris dans ma main. Il me sembla qu’il me reconnaissait, et qu’aucune force au monde n’aurait pu me convaincre de le laisser à quelqu’un d’autre. Je levai les yeux vers l’homme et lui répondis :

-Je le garde, on fait une bonne équipe ensemble, il me semble.

Il sourit en silence, puis me dit :

-Je vous souhaite une heureuse année, ma chère, que vos pas vous guident vers le meilleur. Si vous le souhaitez, je serai là l’année prochaine à la même époque, et je serai ravi d’avoir de vos nouvelles. Je vous laisse reprendre le cours de votre vie, mais surtout je vous remercie de votre aide, et de votre efficacité discrète.

Tout en parlant, il me raccompagnait vers la porte, qu’il ouvrit largement, me signifiant que l’entretien était terminé. En me glissant dehors, je me retournais une dernière fois vers lui, et lui posais mon ultime question :

-Dites-moi, juste pour satisfaire mon insatiable curiosité, êtes-vous la Providence dont vous me parliez, êtes-vous le Chef d’Orchestre de toute l’histoire ?

Je le scrutais, espérant qu’il ne se déroberait pas. Il partit d’un grand éclat de rire et le dit :

-Non, je ne suis pas le Chef d’orchestre, Dieu Merci !!! Disons, pour satisfaire votre immense curiosité que je suis seulement son premier violon !

Sur cette dernière phrase, il referma la porte derrière lui, et quelques secondes plus tard, toutes les lumières de la boutique, s’éteignirent.

Je restais là, un peu interdite de cette dernière révélation. Il fallait que je rentre chez moi, pour digérer tout cela. Avant de me mettre en route, j’ouvris la coque ailée du téléphone, en attendant une aide indéfinie. Comme s’il m’avait entendue, l’écran s’illumina.

Devant les yeux, la représentation de « l’ange au sourire » apparut. Il me regardait avec ses grands yeux souriants, colorés de gris comme je ne les avais jamais vus auparavant. Puis, très distinctement, je le vis me faire un clin d’œil, et son sourire s’élargit pendant quelques secondes. Je me surpris à lui sourire en retour, et je lui rendis son clin d’œil. Il battit des ailes une fois, puis l’écran s’éteignit de nouveau.

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Cette connivence inattendue me rendit le sourire, et je repris le chemin de ma vie, plus légère. Peu importe, ce qui allait arriver pendant cette année qui recommençait, j’allais faire de mon mieux, et avec l’aide de ceux que j’aimais, j’essayerai de ne pas perdre mon sourire.

En repartant dans les rues, je levai les yeux vers le ciel noir d’encre ce soir-là. Aucune Providence ne se montra, mais en marchant entre les immeubles, j’entendis un violon au loin, qui égrainait une cascade de notes. Je fis un signe de la main, en direction du son, qui redoubla de vitesse et de dextérité, puis s’éteignit comme le dernier bouquet d’un feu d’artifice, dans une gerbe de silence. Je compris alors que la confiance qui m’habitait ne me laisserait pas seule sur le chemin, et je rentrai en fredonnant, enfin sereine, comme je ne l’avais pas été depuis fort longtemps.

FIN

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Messages (Partie 5)

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La vie reprit son cours normal après les vacances, avec son lot d’obligations et de contraintes. Le temps s’accélérait, et je ne voyais pas les semaines passer, la rentrée, puis l’arrivée de l’automne, les premiers jours de brouillard, les premières nuits de gel.

Je savais qu’un autre évènement allait bientôt réveiller mon quotidien, le Calendrier m’avait prévenu, mais je n’avais pas noté la date exacte ayant été troublée par la présence de mon fils ce jour-là. Je me souvenais que l’étoile marquait un jour de novembre, et le mois venait de commencer. Chaque jour qui passait augmentait ma nervosité.

Un matin, le brouillard enserrait toute la ville dans ses écharpes de gel, et même en poussant le chauffage, nous ne parvenions pas à nous réchauffer. L’impression d’humidité s’insinuait sous la peau, intensifiant la sensation désagréable de froid tenace. Devant sortir, je cherchais un second pull, lorsque j’entendis la sonnerie du téléphone. Elle me surprit et je laissai tomber toute la pile. Je me précipitai sur mon sac, sous les yeux de mon mari, et j’attrapais le téléphone. Dès la coque ouverte, la vidéo démarra.

Le premier plan était la retransmission d’un reportage télévisé, sur les dangers de l’hiver. On y voyait un chauffagiste qui expliquait les dangers d’un chauffage défectueux et la nécessité de faire régler ses appareils avant le gros de l’hiver. Je me demandais si cet homme était la prochaine victime, lorsque le film s’interrompit pour laisser la place, à la une d’un journal. En gros plan, un article daté du lendemain, où l’on voyait la façade d’un immeuble ancien. Un gros titre s’étalait sous la photo : « L’hiver a encore frappé ». Puis quelques lignes laconiques :

« Cette nuit, dans la capitale, le froid a fait deux nouvelles victimes. Un couple d’octogénaires qui avaient dû calfeutrer leur conduit d’aération, a trouvé la mort, intoxiqué par du Monoxyde de Carbone produit par leur appareil de chauffage vétuste et mal entretenu. Suivait le nom de malheureuses victimes et le nom de leur rue, et des conseils pour éviter ce genre d’accident. »

Je notais rapidement le nom de la rue et celui des victimes craignant que l’image en disparaisse subitement. Mon mari, qui comprit ma nervosité essaya de me rassurer :

« Cette fois-ci tu as toute la journée pour les trouver et déjouer ce piège. C’est presque trop beau ! »

Comme il prononçait ces paroles, l’écran d’accueil se modifia pour afficher :

-Première Vie

-Deuxième vie

-Troisième Vie

-Quatrième vie

-En attente …

-En attente …

Deux vies à la fois, cela augmentait encore mon degré d’anxiété. Je n’avais que deux indices, un patronyme très courant, une vague adresse, et surtout je n’avais qu’une seule journée pour trouver un moyen d’arrêter l’engrenage.

J’essayais de trouver leur nom à l’adresse indiquée mais ils devaient être sur une liste rouge, et les recherches classiques ne donnèrent aucun résultat. En revanche, en faisant défiler des images de la rue en question sur les pages de Google-Earth, il fut facile de repérer l’immeuble dont j’avais la photo qui illustrant l’article. Je décidais de me rendre sur place, pour vérifier les informations et trouver une stratégie. J’espérais avoir une idée lumineuse, une fois sur place, mais cette fois-ci cela me semblait beaucoup plus difficile.

Mon mari, devant mon désarroi, décida de m’accompagner. Cela me rassurait, à deux, nous avions plus de chance de réussir.

Arrivés sur place, nous observâmes l’immeuble pendant plusieurs heures. Plusieurs personnes en sortirent dont un homme âgé, qui traversa la rue péniblement en direction de la boulangerie. Je n’avais jamais vu cet homme, mais mon instinct me commanda de le suivre. Pendant que mon mari, continuait la surveillance de l’immeuble, j’emboîtais le pas du vieil homme, espérant en apprendre un peu plus. Il marchait si lentement que je ne risquais pas de le perdre. Il entra dans la boulangerie et je le suivis. La boulangère qui le connaissait bien, entama la conversation :

« Bonjour Monsieur… Comment va la santé, ce matin ? Vous avez l’air en forme !

-Bonjour, répondit-il, Oh vous savez, ça ne va pas très fort. Moi, encore j’ai pu sortir, mais ma femme est très fatiguée, elle a très mal à la tête et ce matin, elle n’arrivait pas à se réveiller. Chaque matin, elle est de plus en plus fatiguée, la tête lui tourne et elle dit qu’elle ne voit plus clair. Si ça continue, demain, je ferai venir le docteur !

-Oh, je suis désolée qu’elle soit malade, répondit la boulangère. Heureusement que vous, vous tenez le coup !

– Justement, moi, ça ne va pas trop non plus. Ce matin j’étais un peu comme elle, vasouillard, avec ce mal de tête. Je n’ai rien pu avaler, j’étais barbouillé, et la tête me tournait aussi ! Je ne sais pas ce qu’on a bien pu attraper, surtout qu’on ne voit jamais personne !

Il prit le pain que la boulangère lui tendait, la paya puis sortit. J’achetais rapidement une viennoiserie puis repris ma filature. Sur le trottoir, il titubait, aussi je m’enhardis, et allais lui prendre le bras ;

« Monsieur, laissez-moi vous aider, vous allez tomber .. !

Il me regarda, comme si je tombais de la lune. Après m’avoir considérée sous toutes les coutures, son regard s’adoucit, et il dit :

« Si vous voulez ma petite dame, si vous avez du temps à perdre ! Aujourd’hui, mes vieilles jambes refusent de me porter, je dois couver la grippe, vous feriez mieux de déguerpir en courant !

– Les microbes ne me font pas peur, répondis-je en riant. Je les ai apprivoisés depuis longtemps. Je vais vous raccompagner, je ne veux pas que vous tombiez. Si vous êtes d’accord, bien sûr ; ajoutais-je en le regardant dans les yeux, un peu hésitante malgré tout.

– Vous obtenez toujours ce que vous voulez, n’est-ce pas ? Dit-il avec un sourire. Alors, je suis d’accord.

– Oui, la plupart du temps, c’est vrai !

– C’est bien ce qu’il me semblait, dit-il en avançant légèrement. Avec votre petit air fragile, et votre regard d’ange, il est probablement difficile de vous refuser quelque chose. Je suis vieux, et un peu gâteux pour certains, mais je n’ai pas encore perdu totalement la vue.

Je ne relevais pas, et lui demandais :

« Où voulez-vous que je vous accompagne ?

– Au bout du monde, mon petit. Oui, j’irais bien au bout du monde, si je pouvais. Mais pour aujourd’hui je vais me contenter de rentrer chez moi, c’est au bout de la rue. Là, vous voyez, dit-il en levant sa canne, l’immeuble jaune.

Vous savez, j’ai fait le tour du monde, plusieurs fois, même. J’étais marin, dans la marine marchande, mais cela fait si longtemps maintenant, qu’il me semble que je parle de quelqu’un d’autre.

Nous avancions doucement, mon bras sous le sien, et il me raconta toutes les mers du monde, avec une étincelle dans les yeux, et un sourire au bord des lèvres encore tout chaud de ses souvenirs exotiques.

En passant devant l’épicerie, il se souvint qu’il devait acheter de l’eau minérale pour son épouse. J’entrai avec lui, et lui proposai de porter ses bouteilles, ce qui sembla beaucoup le contrarier. Il marmonna :

« Il fut un temps où je n’aurais jamais laissé une dame porter quelque chose en ma présence, mais voilà, je suis devenu une vraie loque. Regardez-moi ça, j’arrive à peine à me porter moi-même. La vieillesse est un naufrage. C’est un comble pour un marin !

J’attrapai le paquet de bouteilles et sortis de la boutique avant qu’il ne refuse, et j’avançai en direction de son immeuble. Il me suivit péniblement. Je m’arrêtai sur le seuil et me retournai vers lui, en disant :

-Dites-moi où je dois déposer vos bouteilles, et je vous laisse.

-Je vais vous faire entrer, mon petit. Ma femme sera ravie de saluer une personne aussi gentille est serviable. Elle ne voit jamais personne, c’est toujours moi qui sort pour faire les courses.

Je le suivis à l’intérieur, et il me conduisit à la cuisine, pour que j’y dépose les bouteilles. Il appela son épouse, qui ne répondit pas. Elle n’était nulle part, et je le vis changer de couleur. Il alla jusqu’à la chambre et je l’entendis crier. Je me précipitai à sa suite et découvris son épouse allongée sur son lit, inconsciente. Il fut impossible de la réveiller, et son mari choqué commençait à me sembler très mal en point également. Il se tenait la poitrine et respirait avec peine. Moi-même je commençais à avoir très mal à la tête.

Je le fis allonger aux côtés de son épouse et appelai le Samu. Je fis signe à mon mari qui était resté dans notre voiture, de nous rejoindre. Les secours arrivèrent quelques minutes plus tard, ce qui fit sensation dans l’immeuble.

J’expliquai au médecin que la vieille dame était déjà inconsciente quand nous étions arrivés et que son époux avait été très choqué de la trouver dans cet état. Je lui suggérai qu’il pouvait s’agir d’une intoxication au monoxyde de carbone en lui montrant le vieux poil à mazout qui rougeoyait dans un coin de la chambre. Il ne fallut que quelques minutes pour que l’équipe prenne en charge les deux époux, et quand ils les transportèrent jusqu’à l’ambulance, sous oxygène, le vieil homme se sentait déjà mieux. Il me fit un signe, pour que je m’approche de lui. Dans un souffle il me dit :

« Merci de votre aide, ma petite, sans vous la porte a failli se refermer sur nous. Il faudra revenir nous voir, plus tard, que je vous présente à ma femme. Elle sera ravie de vous connaître.

-Bien sûr, je reviendrai quand vous serez guéris, mais il faut me promettre de ne plus utiliser ce chauffage, à l’avenir. »

Il n’eut pas le temps de me répondre, mais me fit un clin d’œil, au-dessus de son masque à oxygène. La dernière image que je gardai de lui fut ce regard pétillant d’énergie, ce qui me redonna espoir en leur avenir.

En regagnant notre voiture, j’entendis la clochette de la messagerie téléphonique retentir. Je montrai l’écran à mon mari, il indiquait :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • En attente…

Ce dernier point d’interrogation me fit froid dans le dos.

Alors que mon mari s’installait dans la voiture, je me retournais vers l’ambulance qui partait toutes sirènes hurlantes, comme si je pouvais encore infléchir le sort de cette sixième vie. A cet instant, un homme habillé de noir, apparût sur le trottoir. Je sentis son regard sur moi, et le fixai à mon tour. C’était l’homme que j’avais rencontré à deux reprises déjà, dans le métro et dans le parking du supermarché. Je lui souris mais me heurtai à son regard noir et froid. Il me dit un peu sèchement :

« Encore vous ! Ne me dites pas qu’il s’agit encore d’une coïncidence. Il suffit de voir s’éloigner une voiture de secours, pour vous trouver quelques mètres plus loin. Ça devient une mauvaise habitude…

Il ajouta d’un ton légèrement menaçant : « Mais, on ne peut pas gagner à tous les coups. Même les meilleures choses ont une fin. Il suffit d’être patient. A la fin de la partie, le pion et le roi finissent tous dans la même boîte. »

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Je restai interdite, paralysée par l’hostilité que je sentais irradier de tout son être. Il semblait avoir changé depuis la dernière fois où je l’avais croisé, il était devenu triste et négatif. Je me demandais ce qui lui était arrivé, et ce que je pouvais faire pour l’adoucir, mais il ne m’en laissa pas le temps et tourna les talons. Il s’éloigna à grandes enjambées comme si il fuyait devant un monstre.

Sous l’emprise de cette mauvaise impression, je restai silencieuse pendant le trajet de retour, ce qui inquiéta mon mari.

« Que se passe-t-il ? Dit-il, tu es inquiète pour la vieille dame ?

– Oui, un peu, mais je ne peux rien faire de plus.

– Effectivement, elle est entre de bonnes mains, et je crois que tu as fait tout ce que tu pouvais, dit-il, rassurant.

– Oui, tu as raison, il n’y a qu’à attendre.

La soirée se passa dans la morosité, j’avais l’impression qu’une menace inconnue planait, sans que j’arrive à définir cette peur. Je regardai plusieurs fois le téléphone qui restait implacablement muet.

Enfin, vers minuit, les ailes de la coque commencèrent à scintiller, et l’écran d’accueil s’illumina. Les deux ailes déployées brillaient de tout leur éclat et s’étalait en dessous :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • Sixième vie

Je me sentis soulagée, l’air me parut soudain plus léger, lorsque je montrais le téléphone à mon mari qui se réjouit avec moi de cette bonne nouvelle.

Cependant, cette nuit-là, j’eus un sommeil agité, peuplé d’ombres menaçantes, qui planaient dans un ciel noir d’orage. Au réveil, une image désagréable me restait à l’esprit, qui allait me poursuivre tout au long de la journée, celle d’une bataille entre une colombe et un corbeau. Les deux oiseaux se battaient en haut d’un rocher battu par le vent. Ils s’affrontaient dans une débauche de coups de becs, les ailes ensanglantées, sans un cri. Puis ils basculèrent de l’autre côté du rocher et le silence retomba. Je m’éveillai sans rien savoir de plus, de l’issue de ce combat avec une impression de mort imminente accrochée au cœur.

La journée fut plus lourde que les autres et je savais que la suite de l’histoire serait plus lourde encore.

A suivre …

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Messages (Partie 3)

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Mon souhait fut exaucé, le téléphone resta muet le lendemain et les jours suivants. J’en étais venue à oublier son existence. Je savais qu’il était là, mais il resta muet tellement longtemps, que je finis par croire qu’il le resterait.

J’avais accepté le fait, que quelqu’un, sorti de je ne sais où, m’avait demandé un peu d’aide, et que depuis, il avait mis de l’ordre dans ses petites affaires, sans moi. Les erreurs de programmations qu’avaient du faire un de ses stagiaires devaient être corrigées, et il m’avait oubliée. Je ressentais un certain soulagement, mais j’avais laissé le téléphone dans mon sac, au cas où !

L’été arrivait, et un peu de repos me ferait du bien. Je devais faire le plein au supermarché avant de partir, pour laisser de quoi survivre aux enfants qui restaient en ville. Ce matin-là, l’air était déjà chaud, bien que le soleil soit voilé par des nuages. La canicule allait arriver tôt cette année.

Je garai ma voiture dans le parking du supermarché, lorsque le téléphone blanc sonna. Je n’avais pas entendu cette sonnerie depuis si longtemps, que je ne la reconnus pas d’emblée. Je le cherchais fébrilement, en alerte, et l’ouvris d’une main tremblante.

L’écran d’accueil s’éclaira, et une nouvelle vidéo défila. Je reconnus immédiatement les abords du centre commercial où je me trouvais. Une jeune femme, la trentaine environ, sortait de sa voiture. S’adressant à quelqu’un qui était derrière et dont on ne voyait dépasser que les cheveux blonds, elle dit :

« Je reviens tout de suite, ne t’inquiète pas, j’en ai juste pour une minute. Sois sage ! »

Et elle claqua la portière s’éloignant rapidement vers l’entrée du centre commercial. Instinctivement, je levai les yeux à mon tour, croyant l’apercevoir vers la porte, mais je me rendis compte qu’il s’agissait de la seconde entrée, située plus au Nord.

Il y eu un arrêt, puis la vidéo reprit. Cette fois-ci, la caméra avait suivi la jeune femme à l’intérieur du centre. Elle était devant la vitrine du débitant de tabac et s’apprêtait à y entrer, quand elle se prit la tête à deux mains, en se tordant de douleur, puis fut brusquement terrassée par une crise d’épilepsie. Elle tomba lourdement et se fracassa le crâne en chutant sur un pot de fleurs. La vidéo s’arrêta, alors que le commerçant, appelait les secours.

Je regardais le téléphone, en me demandant, ce que je devais faire de ces informations. L’écran d’accueil afficha de nouveau la page de messagerie, avec les deux ailes déployées, où il était inscrit :

-Première vie

-Deuxième vie

-En attente …

Au même instant, j’entendis la sirène des pompiers, et le camion me dépassa à toute vitesse pour se rendre vers l’entrée Nord du magasin. Je partis en courant à sa suite. Il faisait déjà une chaleur accablante et j’avais du mal à courir.

Lorsque j’arrivais devant le débit de tabac, la jeune femme était installée sur un brancard, toujours inconsciente, et il régnait autour d’elle une grande effervescence. Je jouai des coudes au milieu des badauds, m’approchai d’un des pompiers et lui dit :

« Attendez, avant de l’emmener, s’il vous plaît. Je la connais. Savez-vous où est son enfant, je ne le vois pas ici ?

Il me regarda, un peu interdit, et répondit :

« Non, elle n’avait pas d’enfant avec elle. Elle était seule ici, et on l’emmène aux urgences. Ecartez-vous ! »

J’insistai :

– Son enfant doit bien être quelque part, il est toujours avec elle, elle l’élève seule. »

Je n’avais aucune idée la véracité de ce que j’affirmais, mais il fallait qu’il me croie. Il réfléchit une seconde puis demanda :

« Si cet enfant existe, alors il est où ?

– Je pense qu’elle a dû le laisser dans sa voiture, pour faire cette course…

– Seul, dans sa voiture ! Avec cette chaleur !

– Oui, sans doute ! Je sais que ça paraît complément fou, mais je crois qu’il faut chercher, et en vitesse, à cause de cette chaleur, justement ! Il faut m’aider, à plusieurs on y arrivera plus vite.

– Vous avez raison, il faut qu’on se dépêche. Vous connaissez la marque de sa voiture ?

– Non répondis-je, un peu penaude de ne pas avoir remarqué la marque de la voiture ! Mais je sais qu’elle est blanche et que c’est une berline.

– Une berline blanche ! Alors là ! Ca va nous faciliter la vie ! Venez les gars, dit-il en se tournant vers les autres pompiers, il n’y a pas une minute à perdre, si cet enfant est vraiment dans une voiture par cette chaleur, je ne donne pas cher de sa peau !

Je leur emboitai le pas, et courrai vers la voiture blanche la plus proche, qui était vide ! Puis une seconde, tout aussi vide ! Ce n’était pas la bonne méthode. Je réfléchis à l’angle de vue avec lequel j’avais vu la jeune femme de la vidéo, s’éloigner de la voiture pour rejoindre la porte d’entrée, et je suivis mentalement son trajet à l’envers.

Une berline blanche apparut soudain dans mon champ de vison. C’était la seule dans cette partie du Parking. Je me précipitai vers elle, et en l’approchant je vis une couronne de cheveux blonds qui dépassaient légèrement de la vitre arrière. Je fis de grands signes aux pompiers, qui accoururent vers moi. En une seconde, ils brisèrent la fenêtre avant du véhicule où il régnait déjà une chaleur intense, et récupérèrent l’enfant qui était endormie. L’air extérieur plus frais la réveilla, et elle dit d’une toute petite voix :

« Où elle est ma maman, elle a dit qu’on allait au manège … »

Entendre cette voix si frêle me brisa le cœur, et je ne pus empêcher les larmes de jaillir, en silence. Le pompier qui m’avait fait confiance, me regarda en hochant la tête.

« Oui, ça fait toujours ça la première fois ! Ne vous inquiétez plus pour elle, on va la réhydrater et l’emmener avec sa mère à l’hôpital. Elles ont eu beaucoup de chance que vous passiez par là aujourd’hui ! »

Puis devant ma pâleur, il ajouta :

-Voulez-vous qu’on vous emmène aussi ?

-Non, non, je vous remercie, je vais me remettre. Ça doit être à cause de la chaleur…

Je les regardais se diriger vers le camion, l’enfant dans leur bras, demandait :

-Tu m’emmènes où ? Elle est où ma maman ? Tu sais où il est le manège, toi ?

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Un attroupement s’était formé devant la porte du supermarché, les gens commentaient les évènements. Je n’avais pas la force de traverser leurs rangs pour aller faire mes courses, et décidais de rentrer chez moi. Au premier rang, je remarquai un homme qui me regardait fixement. Il me sembla étonnement familier, sans que je ne puisse lui donner un nom. Quittant le groupe, il s’approcha de moi, et je le reconnus à sa démarche. C’était l’homme qui m’avait raccompagnée à la sortie du métro, le jour de la première agression.

« Je vous reconnais, dit-il. C’est une habitude chez vous, décidément ! Deux fois, c’est un peu trop pour une coïncidence, il me semble. Rappelez-moi de vous appeler, le jour où j’aurai des ennuis !

Il tourna autour de moi en faisant mine de chercher quelque chose, et ajouta :

« Je ne sais pas comment vous faites pour qu’on ne voit pas vos ailes, mais le camouflage est réussi ! »

Devant ma mine déconfite et ma pâleur, il finit par s’excuser.

« Pardonnez-moi, je tourne toujours tout en dérision. C’est mon caractère. Mais sans blague, j’avais bien l’impression que vous étiez spéciale l’autre fois, et aujourd’hui ça se confirme. »

Je finis par en sourire, le rencontrer m’avait changé les idées et je le remerciais pour cela :

« Je vous remercie de me faire rire un peu, après cette heure de tension, c’est appréciable ! Il faut que je vous laisse, maintenant, on m’attend. Merci de votre aide aujourd’hui et l’autre fois aussi ! »

Je le laissai et me dirigeai vers ma voiture, où je me laissai tomber, épuisée. J’entendis alors, tinter la sonnette de la messagerie. Je jetai un coup d’œil à l’écran d’accueil, où s’inscrivaient trois lignes :

– Première vie.

– Deuxième vie.

– Troisième vie.

Cette nouvelle « mission » m’avait épuisée, et je ne pouvais m’empêcher de me demander quelle serait la suivante, quel en serait le lieu et le moment, et surtout si j’aurai encore la force de l’accomplir. L’enjeu m’apparaissait encore plus grand, en regard de ce qui s’était passé aujourd’hui, peut-être parce qu’il s’agissait de la vie d’un tout petit enfant. Je prenais conscience que tout ceci n’avait rien d’un jeu, et que la responsabilité que l’on me confiait était terrible. Je me demandais pourquoi, une telle charge m’incombait.

Après tout, si j’avais réussi déjà trois fois, je serai peut-être capable de continuer.

A ce stade de mes réflexions, il me revint en mémoire, le moment où le vieil homme m’avait demandé de choisir, mon futur téléphone, sur sa table. Je me souvins brusquement qu’à côté du téléphone blanc avec les ailes argentées, il y avait un autre appareil laqué noir décoré d’ailes gris foncées. Je ne pus m’empêcher de m’interroger, sur le type de « Mission » que cet appareil m’aurait confié.

Les paroles du vieil homme tournaient dans mon esprit : « La vie n’est faite que de choix : saisir les opportunités, suivre le bon chemin, savoir faire demi-tour, imposer autour de soi ce que l’on estime être juste, accepter ses erreurs, suivre ses intuitions, écouter les signes. »

Finalement, je me félicitais de mon choix. Au moins, il correspondait à ce qui me motivait depuis toujours, faire entrer la lumière dans la vie de ceux que j’aimais.

« Il faut que j’arrête, pensais-je dans un sursaut de réalisme. Cette chaleur me fait délirer, je vais rentrer, la réalité me rattrapera, et ça sera bien mieux comme ça ! »

Sur ces paroles de grande sagesse, je rentrai.

A suivre

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Messages (Partie 1)

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Courir les magasins quelques jours avant Noël était un exercice difficile, et année après année, je ne faisais aucun progrès. Je finissais toujours par me retrouver au milieu de la foule quelques jours avant la fête, en priant pour qu’il reste dans les rayons « Le » cadeau que l’on m’avait demandé.

Cette année, pourtant, j’avais presque tout déniché quelques semaines avant, sauf le téléphone portable dernier cri, que mon fils souhaitait trouver au pied du sapin. En maugréant, ce matin-là, je traversais la moitié de la ville pour me rendre dans la boutique de téléphonie la plus vaste de la cité, en espérant qu’il en resterait. Je pris le métro bondé à cette heure-ci, et après avoir fait la queue dans la boutique pendant près d’une heure, j’obtenais enfin le téléphone de ses rêves…

Je ressortais, soulagée, en louvoyant au milieu de ceux qui attendaient leur tour, jusqu’à la sortie, où je heurtai le coin d’une table que je n’avais pas remarquée en arrivant. Un homme était assis à cette table, où était étalée une dizaine de téléphones portables en promotion. Je le priai de m’excuser d’avoir bousculé son étalage, en ramassant une pancarte publicitaire que j’avais fait tomber. Il me regarda en souriant, avec un air énigmatique, sans me répondre. Intriguée par son silence, je le détaillai. Son allure m’amusait, on aurait dit le Père Noël, sans le costume ni le traineau. Il avait une barbe blanche qui semblait bien réelle, et une couronne de cheveux blancs, un visage jovial encadrant un regard espiègle. Il semblait avoir été particulièrement bien choisi pour son physique pour faire cette promotion de Noël.

Je lui rendis son sourire et m’apprêtait à sortir, quand il me dit :

« Il n’y a pas de mal, vous n’avez rien cassé ! Et vous tombez à pic, cette promotion vous est destinée !

Je le regardai, déjà agacée, par son habileté à retourner la situation en sa faveur. Je pensais qu’il voulait me vendre encore quelque appareil dont je n’avais aucun besoin. Ce genre de promotion m’agaçait prodigieusement. Je tentai de m’enfuir en lui jetant rapidement :

« Veuillez m’excuser de nouveau, mais j’ai trouvé tout ce qu’il me fallait. Au revoir Monsieur. »

Il m’interrompit d’autorité, et sa voix forte m’immobilisa.

« Vous ne m’avez pas bien compris, je pense. Je vous dis que cette promotion vous est spécialement destinée, dit-il en posant sa main sur mon bras. C’est gratuit, parce que vous venez d’acquérir le dernier téléphone sorti en cette fin d’année. Cela fait partie du marché, le vendeur ne vous en a pas informée ?

– Non répondis-je, en me demandant de quoi il me parlait.

– Vous pouvez donc choisir un des téléphones qui sont sur cette table, gratuitement, et vous en servir à votre guise, aussi longtemps que vous le souhaiterez. Si vous décidez de le garder, aucune contribution financière ne vous sera demandée.

– Je n’ai jamais entendu parler d’une telle promotion ! Il y a forcément un prix à payer, lui dis-je en le regardant droit dans les yeux. Dans notre monde, rien n’est gratuit. Quelle est la clause supplémentaire, dont vous omettez de me parler, celle qui est tout en bas du contrat, en lettres minuscules ?

– Il n’y en a aucune. Répondit-il en me regardant fixement. Parfois, les choses sont réellement gratuites, vous savez. Parfois, certaines personnes donnent leur aide gratuitement, vous sourient en passant et s’éloignent avant que vous ayez réalisé qu’elles vous ont fait cadeau de leur aide. Parfois, vous avez seulement quelques minutes pour choisir si vous répondez ou non à ce sourire, et le moment magique s’est envolé.

Je n’osais plus m’éloigner, ni ne le désirais d’ailleurs. Il m’intriguait de plus en plus, et je voulais comprendre comment cette conversation surréaliste était arrivée sur le tapis.

– De quoi me parlez-vous, dis-je en baissant la voix, comme s’il s’agissait d’une conversation secrète.

– Je parle de choix, répondit-il plus sèchement, en me désignant la table du doigt. Je vous propose un choix, lequel de ces téléphones vous plaît-il ?

Il marqua un temps d’arrêt puis ajouta :

-La vie n’est faite que de choix : saisir les opportunités, suivre le bon chemin, savoir faire demi-tour, imposer autour de soi ce que l’on estime être juste, accepter ses erreurs, suivre ses intuitions, écouter les signes.

En disant cela, il me fixait toujours, et je n’arrivais pas à détacher mon regard du sien. J’avais l’impression de flotter sur un nuage. Comme dans un rêve, je m’entendis dire :

-Je prends celui-là, en désignant un des appareils posés devant moi. J’avais choisi celui qui était blanc avec un logo à l’arrière, représentant deux ailes grises déployées.

-Très bien, dit-il, en me te tendant. Il est à vous. Vous n’aurez pas à regretter votre choix, et je pense que vous en serez pleinement satisfaite.

-Je vous remercie, dis-je. Au revoir, Monsieur.

-Au revoir, Madame, dit-il. Passez un bon Noël avec votre famille.

Je partis sans me retourner, avec l’impression de fuir, et arrivée au coin de la rue, je réalisai qu’il ne m’avait demandé aucune coordonnée, et que je n’avais aucune facture justifiant que ce téléphone m’appartenait. J’hésitai à faire demi-tour, mais finalement je poursuivis mon chemin, n’ayant aucune envie de me retrouver en face de ce drôle de bonhomme.

Je pressai le pas et sautai dans la dernière rame de métro, juste avant que la porte ne se referme. Il restait une place sur la banquette centrale, l’heure de pointe était passée. Perdre du temps, avec cette aventure m’avait au moins fait éviter l’heure de pointe.

Je réfléchissais à cette rencontre bizarre. Un type qui vous donnait un téléphone gratuitement, en insistant pour que vous le preniez, qui parlait comme un philosophe, et qui vous regardait s’éloigner tranquillement, comme si tout cela était normal ; il faut avouer que je n’avais jamais encore vécu une situation comme celle-ci. Je me demandais ce qu’en penseraient mes proches. Ils allaient encore se moquer de ma naïveté, pensais-je, en faisant la moue.

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J’en étais à ce stade de ma réflexion, quand le téléphone blanc sonna dans mon sac. Je n’avais jamais entendu une sonnerie pareille, on aurait dit une cascade qui tombait sur un xylophone. C’était très poétique, mais encore plus bizarre. Décidément, toute cette histoire sortait de l’ordinaire. Je fouillais un moment dans mon sac avant e le dénicher, mais il ne s’arrêta pas de sonner pour autant. J’ouvris la coque pour décrocher, mais la sonnerie s’arrêta aussitôt. Il n’y avait rien sur l’écran d’accueil noir. Je ne savais même pas le mettre en route. Je le regardais bêtement, quand l’écran s’éclaira, sans que je ne fasse rien pour cela. Immédiatement, une vidéo se mit à défiler devant mes yeux, sans aucun son. Je ne pouvais détacher mon regard de cet écran, et ce que j’y vis reste encore gravé dans ma mémoire aujourd’hui.

La scène se déroulait sur le quai d’une gare, où la foule se pressait. Une femme marchait, on la voyait de dos, son long manteau gris se déployant autour d’elle, une écharpe mauve pendant à son cou. Sur son épaule droite, la bandoulière d’un sac de cuir noir assorti à ses bottes, se balançait au rythme de ses pas. Elle avançait rapidement, au bord du quai pour tenter de doubler les gens qui flânaient devant elle. Soudain, un homme jeune, entièrement vêtu de noir, s’approcha d’elle, venant de sa droite. Il attrapa la bandoulière du sac et tira violemment vers lui. Mais la jeune femme tenta de résister. Ils se mesurèrent pendant quelques secondes, puis il tira d’un coup sec tout en sortant un cutter de sa poche et coupa la bride. Déséquilibrée, elle partit en arrière, et bascula du quai, tombant lourdement sur les rails, au moment précis où le train démarrait. La dernière image était celle du visage horrifié de certains des passants qui avaient suivi la scène et qui regardaient les rails, paralysés de terreur.

Je ne pus m’empêcher de crier : « Oh Non !! Ce n’est pas possible, quelle horreur !!! »

Je m’arrêtais brusquement, sentant tous les regards sur moi. Je retombai sur terre, et levai les yeux, pour voir dix paires d’yeux désapprobateurs qui me regardaient. Je rougis et baissai la tête, ne sachant plus où me cacher. Je rangeai le téléphone dans mon sac, et pris un air détaché, pour me fondre dans le décor. Quelques secondes plus tard, ils semblaient m’avoir oubliée, et je balayai l’espace du regard, pour le vérifier, quand je remarquai que la jeune femme assise en face de moi portait une écharpe mauve de la même nuance que celle du film, ainsi qu’un manteau gris, un sac et des bottes de cuir noir. Cette coïncidence m’étonna, et je me dis en souriant, que le monde était souvent surprenant.

La rame arrivait en gare, et tout le monde se leva. Je descendis quelques secondes après la jeune femme, qui commença à remonter le long du quai. En la voyant de dos, je compris soudain, que devant moi, se déroulait la scène que j’avais entrevue quelques minutes auparavant. Tout se déroula en une fraction de secondes. Comme dans un film au ralenti, je vis cet homme s’approcher d’elle et tendre le bras vers son sac. Alors, sans réfléchir, je hurlai :

« Non, Pas ça !!! Arrêtez ça tout de suite !!!! »

Surpris, il s’arrêta et me regarda fixement. Je me dirigeai vers lui, sans baisser les yeux, et sans trop savoir ce que je voulais faire. Et, par miracle, il n’insista pas. Il partit en courant vers la sortie, se faufilant au milieu des voyageurs.

La jeune femme se retourna vers moi, interdite, le regard hostile. Elle me toisa une seconde puis lâcha sèchement, avant de s’éloigner.

« Ma petite dame, je crois qu’il faudrait vous faire soigner ! »

Je restai là, clouée sur place, les jambes tremblantes, avec la peur rétrospective de ce qui aurait pu se passer. Je me demandais aussi, si le voleur m’attendrait à la sortie. Les gens passaient autour de moi, indifférents à ce qui venait de se produire. Je tentai de reprendre mon souffle, quand un homme posa sa main sur mon épaule, me faisant sursauter de nouveau.

« N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal. Cette femme ne sait pas qu’elle vous doit une fière chandelle ! Mais vous tremblez, ça ne va pas ?

-Je ne sais pas ce qui m’arrive, lui dis-je en claquant des dents. C’est la première fois que je fais ce genre de chose et je ne peux plus m’arrêter de trembler.

-Respirez calmement, me dit-il. Ça va passer, je vous accompagne jusqu’à la sortie.

-Je vous remercie, lui dis-je avec un sourire pâlot, j’ai aussi peur qu’il m’attende, je crois.

-Non, ne vous inquiétez pas, ce genre de petit voleur à la tire, ne moisit jamais longtemps au même endroit. Il a dû déjà trouver une autre victime …

En effet, à la sortie du métro, il n’y avait personne. Je remerciai mon compagnon, de m’avoir aidée à retrouver mon courage, et m’apprêtai à rejoindre ma voiture, lorsqu’il ajouta :

« Il y a peu de gens comme vous, vous savez, prête à prendre un mauvais coup, pour empêcher qu’on vole une inconnue. Qu’est-ce qui vous a pris ?

– Je ne sais pas trop… Ce n’était pas pour le vol, je crois. J’ai cru qu’il allait plutôt la tuer…

J’avais l’air d’une parfaite idiote, mais je ne pouvais pas décemment lui expliquer, que je venais de voir qu’il allait « effectivement » la tuer.

Il me regarda fixement quelques secondes, puis dit :

-Vous êtes quelqu’un de surprenant, vous savez ! Je ne suis pas prêt d’oublier cette matinée, moi ! Enfin, prenez soin de vous quand même, vous n’aurez peut-être pas autant de chance à chaque fois. »

Il s’éloigna, en se retournant deux fois, pour me regarder comme si j’étais une extraterrestre, ou que j’allais disparaître subitement dans un nuage de fumée.

A chaque fois …

Comment ça, à chaque fois ?

Une seule fois m’avait bien suffit. J’avais besoin de réfléchir à tout cela, au calme. Je regagnais ma voiture et rentrai chez moi. Cependant, je ne parlai de cet incident à personne, ni de ce téléphone bizarre, ne sachant pas par quel bout commencer.

Je le laissai au fond de mon sac, avec la ferme intention d’aller le rendre demain, à ce drôle de bonhomme. Avant de me coucher, cependant, je ne pus m’empêcher d’aller jeter un coup d’œil sur lui. Il semblait éteint, mais quand j’ouvris la coque, il s’éclaira. Je n’osais pas regarder, craignant de revoir cette vidéo atroce, mais il n’y avait qu’une image fixe. Sur un fond bleu et blanc nuageux, le logo représentant deux ailes déployées s’étalait en haut de la page, et juste en dessous, on voyait sept tirets alignés verticalement. A côté du premier tiret était écrit :

– Première vie

Je regardais fixement cette inscription, quand il s’éteignit. Je ne pus rien faire pour le rallumer. Je le remis dans mon sac avec l’impression qu’il me brûlait les doigts.

J’en avais froid dans le dos.

Cela confirma ma première intention : j’irai le rendre demain.

A la première heure.

A suivre

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