Atelier d’écriture de @fbon : « Comment j’ai fait /Duras »

Si vous avez envie de le lire, voici le texte que j’ai envoyé à François Bon pour son atelier d’écriture d’hiver « Vers un écrire-Film » sur Duras  où vous trouverez aussi toutes les autres contributions.

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Je n’avais plus d’inspiration, l’impression de flotter dans le vide, la tête pleine de courants d’air. Retrouver le fil d’une histoire quand on n’en connaît ni l’incipit ni le dénouement, n’est pas chose facile. Parfois, l’or se cache sous le sable, il faut savoir attendre que l’eau rejaillisse pour le voir briller. Mais une rivière à sec ne mène nulle part. Je décidais d’aller dormir, après tout, autant s’occuper sainement, plutôt que de morfondre devant une page blanche. Il ne lui fallut que quelques secondes pour surgir dans la marge en passant par la couture centrale, juste au moment où j’allais refermer le carnet. Je ne vis que son regard, intense et désespéré. Reposant le carnet et le stylo devant moi, je gardai le silence. Il bondit sur le plateau du bureau dont la nuance chêne clair faisait ressortir l’éclat de ses rayures fauves, et s’installa sur un noeud du bois pour me narrer son histoire. Derrière lui, sa queue majestueuse battait l’air, ponctuant nonchalamment ses phrases. Son enfance libre puis sa jeunesse errante et enfin ses années de captivité, qui l’avaient plongé dans une sidération douloureuse où la colère faisait bouillir ses veines, il n’oublia aucun détail. À la fin de son récit, les larmes emplissaient son beau regard. L’une d’elle glissa sur le pelage de son museau et vint s’écraser sur mes doigts, me faisant exploser le cœur. Il se coucha sur la page de gauche, émettant un grognement approbateur lorsque je saisis mon stylo et commença à retranscrire son histoire mot pour mot. À la fin de mon texte, il posa une patte sous le dernier mot, comme s’il voulait y apposer sa signature, croisa une dernière fois mon regard, puis prenant appui sur la ligne rouge de la marge, il disparut derrière le point final. J’eus beau fixer ce point durant plusieurs minutes, espérant le voir ressurgir, il ne revint jamais. Mais en me penchant pour examiner la page à jour frisant sous ma lampe de bureau, il me sembla distinguer une empreinte féline dont les coussinets avaient dessiné un prénom à l’encre sympathique : Jack.

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Atelier d’été 2017 de @fbon : personnages numéro 2

Pour ce second atelier la consigne était de d’écrire trois personnages en interaction dans un même lieu en trois paragraphes distincts, par exemple dans le métro…

Je ne prends que très rarement le métro aussi j’ai placé mes personnages dans un autre lieu fréquenté par du public que je connais mieux. À chacun de le reconnaître.

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Trois personnages :

Il entre à petits pas tellement courbé que l’on ne voit que le sommet de son crâne dégarni. Chaque mouvement l’essouffle et sa canne lui sert d’ange gardien. Il lève les yeux vers les personnes déjà assises, adressant un sourire édenté à la cantonade. Il avise une chaise dans le coin de la pièce, s’assoit lourdement en laissant tomber son portefeuille. Il se penche en avant déployant un bras décharné noueux comme un tronc centenaire, tendant sa main ridée et tremblante vers le sol. Mais le portefeuille a glissé sous le siège du voisin qui l’ignore, les yeux clos, les oreilles cachées derrière un énorme casque audio qui lui mange la moitié du crâne. Le vieil homme se redresse, à bout de souffle, les lèvres cyanosées et se tient la poitrine en fermant les yeux. La plongée en apnée, ce n’est plus de son âge, pense-t-il, la terre est trop basse pour ses vieux os. Il s’accorde quelques secondes de répit, attendant que son cœur se calme et que ce vertige cesse pour faire une seconde tentative.

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Elle affiche un visage conquérant empreint de l’insouciance de sa jeunesse, un regard aux reflets de bronze dont elle balaye la pièce à chaque nouvelle entrée, avant de se replonger dans son roman en anglais. Elle ne se laisse vraiment distraire que par les notifications qui illuminent sans arrêt son écran de smartphone. Une frange de cheveux châtains lui barre le front, ondulant avec les oscillations de son crâne, synchronisée au tempo du morceau de Dylan qui sort de ses écouteurs et dont tous les voisins profitent généreusement. Elle fait mine de ne pas remarquer l’arrivée du vieil homme mais un léger tremblement apparaît sur ses lèvres lorsqu’il fait tomber son portefeuille. Sans lever la tête, elle jette un coup d’œil sur cette main tremblante, fait la moue, puis se lève brusquement, ramasse l’objet et le tend au vieil homme. Sans un mot, elle se rassoit en balayant les visages des adultes présents d’un regard outré qui leur fait monter le rouge aux joues. Elle hausse les épaules et se remet à lire.

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La secrétaire entre dans la pièce, s’approche du porte-revues pour disposer les derniers numéros de Paris-match qu’elle vient de recevoir, puis énonce le nom du patient suivant. Une petite femme se lève pour la suivre, le front en sueurs, soudain prise d’une quinte de toux caverneuse. Elle se précipite dans le couloir, en bougonnant « c’est pas trop tôt ! » entre ses dents. La secrétaire qui en a vu d’autres, ne perd pas son sang froid et répond : « le docteur avait été appelé pour une urgence à la clinique, il a terminé et va donc pouvoir s’occuper de vous. » Elle adresse un sourire à la cantonade, remonte ses lunettes sur le nez, redresse son chignon banane et sort derrière la patiente. Elle se dit que dans trois heures, à son cours de Salsa, elle pourra oublier à quel point les patients sont de moins en moins patients.

 

texte et photo M Ch Grimard

Ateliers d’écriture d’hiver de François Bon : du lieu.

Voici le texte que j’ai écrit pour l’atelier d’hiver ouvert cette semaine par François Bon sur le Tiers-livre.

La consigne était de parler d’un lieu en une seule phrase-paragraphe, où le seul signe de ponctuation était le point-virgule. J’espère que vous aurez plaisir à le lire.

 

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Photo trouvée sur le net

 

Un village pris dans la brume de décembre ; une rue en pente où se pressent quelques enfants impatients ; dans le halo des réverbères mangés par le brouillard givrant, quelques flocons qui dansent à la nuit tombante ; une odeur de marrons chauds guide les derniers promeneurs vers la place de la mairie ; quelques maisonnettes de bois montées à la va-vite abritent des objets made-in-ailleurs rendus plus sexy par des projecteurs multicolores ; un petit marché de Noël imitant ceux des villes de l’est se tient depuis un dizaine d’années le deuxième dimanche de décembre ; des ballons gonflés à l’Hélium aux effigies des personnages de Disney flottent au-dessus des étals pour la joie des petits ; les parents se réchauffent autour des braseros en sirotant un vin chaud à la cannelle ; les enfants chevauchent les licornes de bois du manège à l’ancienne, espérant attraper le pompon pour gagner un tour gratuit supplémentaire ; les parfums de miel et de résine se mêlent aux relents de frites ; au bout de la place, une barque bretonne tangue dangereusement sur ses cales, le mareyeur bradant ses dernières huitres avant que la nuit ne tombe ; son acolyte qui n’est pas alcoolique bien que marchand de vin, hurle à qui veut l’entendre que cette année le beaujolais nouveau a un petit goût de noisettes grillées ; derrière l’église, une exposition de crèches provençales éclaire le crépuscule ; les couleurs bigarrées des santons en route vers l’enfant-Dieu dessinent un arc-en-ciel contrastant avec le ciel marron-glacé ; le sourire des enfants qui chantent des cantiques de l’avent est toujours le même, c’est celui de l’espoir qu’une nuit prochaine leur apportera avec les cadeaux dont ils auront rêvé ; une place où les branches dénudées des platanes sont habillées de chandelles artificielles, dessinant sur le sol des ribambelles de dentelles que les pas des villageois effacent en passant ; un chant célébrant la nuit où la naissance d’un enfant apportera l’espoir au monde, s’élève sous la voûte de la halle millénaire ; chacun retient son souffle sentant les émotions de l’enfance lui submerger le cœur.

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Ateliers d’écriture : Petit point fixe de la peau du monde

Pour l’atelier d’écriture de François Bon, sur les outils du roman en 2015, j’avais écrit ce texte retrouvé hier.

Un petit rien.

Un détail.

Juste une bulle, et dans cette bulle, le monde entier.

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Photo M.Christine Grimard

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Il l’attendait mais comme d’habitude elle devait encore se disperser aux quatre vents. Il avait choisi cette terrasse ensoleillée parce qu’il aimait voir la vie couler devant ses yeux. La vie des autres. Il pouvait les imaginer, inventer leur monde, choisir leur destin. Cela lui donnait l’impression d’être tout puissant, de décider…

La serveuse lui apporta le diabolo-menthe commandé.

Le verre posé devant lui, exhalait ses gouttelettes de fraicheur dans l’atmosphère surchauffée de ce début d’après-midi. Une goutte plus grosse que les autres s’attardait au bord du verre. Les reflets du soleil scintillaient à la surface de la sphère, et c’était tout un monde qui brillait devant ses yeux. Un arc-en-ciel miniature étirait ses ailes, valsant dans le soleil. Il s’approcha, fasciné par cette image éphémère. Il suffirait que la bulle éclate et tout disparaîtrait. En attendant, il voulait retenir le temps, faire durer la magie de l’instant. Il était tout près, sentant les bulles éclater en gerbe sous son nez. Il crut les voir, tout au fond de ce diamant, vibrer puis danser. Ou peut-être les avait-il imaginées. Deux fées minuscules dansaient en se tenant les mains, et en riant, la tête renversée vers le ciel. Elles riaient, riaient. Puis l’une d’elle, le regarda et en souriant, lui fit un geste de la main…

Une seconde après, la bulle éclata…

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Ateliers d’écriture de l’été de F.Bon: Entrer dans des maisons inconnues

 

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Photo M.Christine Grimard

Assis près de la fenêtre Pierre s’impatiente, encore de longues minutes avant qu’il ne retrouve son port d’attache. Ce tortillard n’en finit pas de desservir des villages fantômes aux maisons abandonnées depuis des décennies, vidées de leurs souvenirs. Chaque arrêt inutile faute de voyageurs, lui pèse. Il est seul dans le wagon comme tous les soirs. Encore quinze minutes de trajet avant qu’il ne retrouve sa ville aux ruelles tranquilles, aux volets ripolinés. Il a choisi de revenir vivre ici et ne le regrette pas.

Au début, il pensait retrouver ses copains d’enfance, suivre l’ombre de ces chers disparus sur les pavés du port. Mais peu à peu, il a pris conscience que c’était cette ville qu’il aimait. Les maisons basses serrées les unes contre les autres pour se protéger du vent du large, les murs soulignés de pierres de granit taillées de main d’hommes, les volets outremer assortis au ciel océanique, tous les détails dont cette ville portuaire était friande lui avaient manqué durant ses années d’expatriation. Le soir après le travail, il préférait rentrer à pied de la gare, arpentant les pavés inégaux, admirant la ténacité des roses trémières et les reflets orangés que le couchant donnait aux façades. Le vent iodé qui l’accueillait sur les quais le remplissait de sérénité ; les cris des mouettes perchées sur les ardoises du toit de la gare lui souhaitaient la bienvenue. Il leur souriait et elles lui répondaient d’un éclat de rire. Il habitait au fond d’une impasse, derrière le port. Au passage, il saluait de la main les marins qui rentraient avec la marée du soir ayant posé leurs casiers au large. L’étrave des navires éclaboussant d’or les eaux du bassin, le fascinait bien qu’il soit sujet au mal de mer. Loïc, son ami d’enfance, lui criait de venir embaucher avec lui quand il en aurait marre de son rond de cuir, ponctuant sa plaisanterie d’un rire tonitruant. Pierre lui répondait par le même rire et un hochement de tête, comme chaque soir. Il était bien ici. Il avait trouvé sa place.

Ce soir, il prend la rue du môle, pour changer un peu de routine. Quand il était petit, les façades étaient sombres et vermoulues, les portes de bois martelées d’embruns cachant des secrets effrayants. Il n’a jamais repris cette rue depuis ses dix ans. Elle a bien changé. Il lui semble que les maisons ont rétréci. La rue lui semble plus aérée, certaines masures délabrées dans son souvenir ayant été remplacées par des jardins. Les façades sont claires désormais, crépies couleur pastel ou patinées de blanc. Aux 40, 42 et 44, trois portes en enfilade attirent son attention. Elles sont mitoyennes, le numéro 42 semblant coincé entre les deux autres. Au 40 et au 44, les façades arborent fièrement trois fenêtres symétriques mais au 42, il n’y a qu’une porte. Il se demande comment une telle chose est possible et qui peut vivre au fond d’un couloir bloqué entre deux maisons « normalement constituées ». Une femme entre deux âges au rez-de-chaussée de la maison d’en face, le dévisage le regard pétillant. Il hoche la tête en lui montrant du doigt la porte du 42. Elle éclate de rire derrière ses carreaux avant d’ouvrir sa fenêtre, ravie d’avoir l’opportunité de bavarder un peu :

  • Vous être intrigué, n’est-ce-pas ? Vous n’êtes pas le premier ! dit-elle en le fixant d’un regard gris, mélange de douceur et d’amusement.
  • Il y a de quoi, répond Pierre sur le même ton, je me demande quel être singulier peut arriver à passer son existence dans un couloir.
  • En effet, c’est la bonne question à se poser. Puisque vous avez deviné, je vous invite à découvrir la solution de l’énigme seul. Vous me semblez futé, alors ouvrez la porte du 42 et suivez les instructions que vous trouverez derrière. Le mystère ne se dévoile qu’à celui qui en est digne. Bonne chance !

Sur ces derniers mots d’encouragement, elle referme sa fenêtre et disparaît au fond de la pièce avant que Pierre n’ait le temps de réagir.

Après une hésitation, il traverse la rue, pose la main sur la poignée jetant un coup d’œil en arrière pour glaner une approbation, mais la voisine a disparu. Il est seul dans cette rue déserte avec ce mystère mêlé aux souvenirs glauques des rues sombres de son enfance.

A l’intérieur, un long corridor plongé dans la pénombre l’accueille. L’atmosphère est âcre, mélange d’encaustique et de vieil antimite. Le silence est pesant. Au mur, des gravures de scènes médiévales couvrent toute la surface. Elles décrivent les amours de Merlin l’enchanteur et de la fée Morgane dans le style Gustave Doré mais semblent beaucoup plus anciennes. Un tapis de jute atténue le bruit de ses pas, il avance jusqu’au fond du couloir où une porte vitrée donne sur une pièce inondée de lumière. Soudain intimidé, il n’ose frapper au carreau. Sur la dernière gravure, la fée Morgane fièrement dressée sur sa queue de serpent, le fixe d’un regard amusé aux pupilles fendues verticalement. Pour s’extraire de l’effet hypnotique de ce regard surnaturel, il reprend sa respiration, rassemble tout son courage et dit d’une voix éteinte :

  • Il y a quelqu’un ?

Un long silence lui répond. Il n’est pas venu jusque-là pour renoncer, pose la main sur la poignée au moment où une voix chevrotante crie à travers la porte :

  • Le panier est sur la sellette. Le porte-monnaie est au fond. Je laisserai la porte ouverte, si vous voulez le laisser sur la table. Merci à vous, Ginette, à tout à l’heure !

Pierre suspend son geste, récupère le panier sur la tablette et ressort de la maison sans bruit. Au fond, il découvre un petit carnet jauni où l’on a griffonné au fil des jours des listes de courses et des phrases de remerciements. L’écriture est belle bien que légèrement tremblée, d’un style suranné qui le touche. Il parcourt le carnet, journal de la vie quotidienne de la vieille dame dont la voix l’a ému tout à l’heure, déclinant au fil des pages ses goûts culinaires et ses habitudes intimes. Il a la sensation qu’un hasard malicieux l’a fait entrer par effraction dans la vie de la personne vivant au 42. En traversant la rue, il croise le regard de la voisine qui l’épie à travers ses carreaux. Elle hoche la tête et lui sourit, lui montrant du doigt le magasin d’alimentation situé au bout de la rue.

La jeune vendeuse reconnaissant le panier de la vieille dame, lui demande sa liste de courses. En quelques minutes, elle remplit le panier et explique à Pierre qu’elle n’a pu ajouter les macarons à la framboise, péché-mignon de la vieille dame, n’ayant pas trouvé assez d’argent dans le porte-monnaie. Il ne peut s’empêcher de l’interroger sur les habitudes de celle dont il n’a entendu que la voix, apprend qu’elle vit seule depuis la mort de son fils, marin-pêcheur noyé lors de la grande tempête qui a détruit son bateau. Elle était pâtissière autrefois et régalait tous les gamins du quartier de ses sablés à la vanille bourbon et au beurre salé. La jeune fille assure qu’elle n’en a jamais goûté de meilleurs depuis que la vieille dame n’a plus la force d’en préparer. En l’écoutant, Pierre retrouve sur sa langue la saveur sucrée-salée des sablés de sa jeunesse. Il demande à la jeune femme d’ajouter le plus gros paquet de macarons dont elle dispose, la règle et reprend le chemin du numéro 42.

Lorsqu’il pénètre dans le corridor, le silence se fait sur son passage comme si les personnages des dessins encadrés sur le mur interrompaient brusquement leur conversation pour l’observer. Il écarte doucement le rideau de la porte de la salle principale mais rien ne bouge à l’intérieur. Il frappe discrètement mais n’obtenant pas de réponse, se décide à entrer.

Le petit logement se résume à cette seule pièce ouverte à l’ouest sur une cour intérieure par une large verrière d’atelier. La cuisine où trône un antique fourneau de fonte, occupe la plus grande partie de la pièce. Pierre, en admiration devant la multitude de moules à gâteaux en cuivre pendus sur le mur, les ustensiles de pâtissier disposés dans tes pots de terre sur une plaque de granit noire polie, laisse courir ses doigts sur la surface brillante comme un miroir, imaginant les gâteaux qui y ont été confectionnés pendant des décennies. Il lui semble qu’un parfum de fleur d’oranger flotte encore au-dessus du fourneau. Il dépose le panier à ses pieds, cherchant autour de lui où il pourrait ranger tout ce qu’il avait rapporté de l’épicerie, lorsqu’une voix s’élève derrière lui.

  • Laissez le panier sur la table, Ginette, je rangerai demain quand j’aurai retrouvé un peu mes forces.

Il se retourne, interloqué, cherchant la voix qui provient d’un placard de bois sculpté occupant le mur opposé à la verrière. Il connaît ce meuble mais a beau chercher dans sa mémoire, il n’en retrouve trace. La voix tout d’abord atténuée par les panneaux de bois, prend de l’ampleur tandis qu’une main fripée pousse la lourde porte coulissante. Pierre se souvient : c’est un lit clos breton comme il en a vu dans son enfance. Il avait même joué à l’intérieur de l’un d’eux, avec un de ses amis d’enfance dont les parents en possédaient un depuis plusieurs générations. Ses souvenirs resurgissent à mesure que le panneau coulisse, comme la brume se dissipe lorsque la brise d’octobre balaye la lande au petit matin.

  • Je ne suis pas Ginette, murmure-t-il pour ne pas effrayer la vieille dame, mon nom est Pierre. Je suis allé à l’épicerie à sa place. Il restait de beaux macarons, ceux que vous préférez m’a dit la petite vendeuse… ajoute-t-il comme pour excuser sa présence.

La vieille dame le découvre, surprise, puis lui offre son plus beau sourire où il manque quelques dents. Elle s’assoit au bord du lit en l’examinant des pieds à la tête. Il se sent tout petit sous ce regard puissant, aux reflets gris bleus comme celui de la crête des vagues en automne.

  • Pierre, oui. C’est bien toi, tu es Pierre. Je t’aurais reconnu tout de suite à cette jolie fossette si j’avais encore mes yeux d’antan…

Pierre n’ose la contredire, se demandant avec qui elle le confond.

Elle paraît sortie tout droit d’une des gravures de son corridor, faisant presque corps avec le bois du lit tant sa peau est burinée. Elle tend la main vers Pierre pour qu’il l’aide à se lever puis saute sur ses pieds, plus agile qu’il n’y parait et poursuit :

  • Tu ne te souviens pas de moi ? Pourtant tu es souvent venu jouer avec mon Joël, vous restiez des heures derrière les portes de mon lit à vous raconter des histoires de pirates. Tu n’as pas oublié mon Joël quand même !

Elle le fixe sévèrement de toute la hauteur de sa petite taille, et Pierre se sent soudain plus bas que terre. Comment avait-il pu oublier cette période de sa vie ? Joël, son meilleur copain de la communale, son alter-ego, son frère. Il s’approche du lit-clos, en caresse les sculptures suivant du doigt volutes et grappes, puis se tourne vers la vieille dame, des larmes plein les yeux.

  • Je n’ai pas oublié Joël, il est toujours au fond de mon cœur, ni les histoires de pirates, ni le goût de vos sablés, Corentine, je les avais seulement enfouis sous tant de sable…
  • Mon petit, répondit la vieille femme, en hochant la tête, tant de marées sont passées sur le sable pour moi aussi. Tu ne pouvais pas me reconnaître derrière ce masque de vieux pruneau desséché qui me sert de visage, désormais. Je te pardonne volontiers. Mais je suis si heureuse de te revoir. Raconte-moi où tu as roulé ta bosse durant toutes ces années.

Pierre a de nouveau huit ans. Il la regarde émerveillé comme si une fée avait brusquement surgi des nuits de son enfance. Il se sent si bien près d’elle, il lui semble que s’il ferme les yeux, Joël va sortir de ce lit de chêne en riant, comme il l’a si souvent vu le faire.

Il tire près de la table le vieux tabouret sur lequel il s’asseyait pendant qu’elle confectionnait ses gâteaux, et commence à lui raconter ses années de jeunesse autour du monde. Dans un coin, l’horloge égraine les minutes puis les heures, mais le temps de compte plus pour eux.

Corentine s’approche du fourneau, attrape un tablier pendu dans un coin de la cuisine et dit :

  • Il est temps de secouer la poussière de ce vieux tablier. Pendant que tu me racontes tes voyages, je vais te faire quelques sablés. Ne regarde pas ce que je mets dans la pâte. C’est mon secret, mais tu m’en diras des nouvelles !

Dehors, le soleil décline, couvrant les carreaux de la verrière de reflets dorés. Le sourire de Corentine est parsemé de petites étoiles. Un chat aux yeux verts s’étire sur le toit du lit-clos puis saute d’un bond sur ses genoux. La lumière glisse sur les mains de Corentine pétrissant la pâte sablée. Pierre se sent de nouveau vivant. La vie qu’il aime est là, palpable, au goût de vanille, aux couleurs du couchant, à la saveur du sourire d’un ami, à la fragrance du rire de Morgane.

Pierre se dit qu’il a bien fait de pousser la porte bleue du 42 ce matin-là.

 

 

 

 

Ateliers d’écriture de l’été 2016 numéro 6 : le faux autoportrait comme vraie fiction.

Voici ma contribution au sixième atelier d’écriture de François Bon pour l’été 2016 que vous retrouverez ainsi que les autres textes sur le tiers-livre, suivant la consigne c’est un faux autoportrait et une vraie fiction, puisque c’est le portrait véritable d’un personnage totalement fictif, ou le faux portrait d’une personne véritablement réelle. Au lecteur de choisir

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Photo M.Christine Grimard

Il ne sait pas pourquoi il a choisi cette maison plutôt que celle qui avait les volets rouges.
Il préfère que les murs soient blancs pour que ses tableaux en couleur s’y sentent à leur place.

Il s’habille toujours en costume strict gris pour avoir l’air plus sérieux que son père.
Il cherche ses chaussettes chaque matin parce qu’elles restent bloquées dans ses rêves.
Il mange des abricots riches en magnésium au petit déjeuner parce qu’il est sujet aux crampes.

Il reste de longues minutes sous la douche où personne ne peut le joindre au téléphone.
Il aime le miel plus que tout et en collectionne tous les millésimes.
Il consigne sur un carnet noir toutes les dates de naissances et les coordonnées de ses connaissances pour ne jamais être pris au dépourvu en cas de décès.
Il ne sort jamais sans un appareil photo pour ne jamais perdre de vue sa vie quotidienne.
Il ne prend jamais le métro parce qu’il préfère respirer à l’air libre.
Il a toujours rêvé de faire un tour en montgolfière bien qu’il ait le vertige quand il monte sur une chaise.
Il a rangé ses livres par couleurs et tailles plutôt que par auteurs parce qu’il a le sens de l’esthétique.
Il est bénévole pour de nombreuses associations parce que c’est plaisant de se rendre utile.
Il a toujours fait ce qu’on lui a demandé sans discuter parce qu’il est parfois fatigant d’avoir de l’imagination.
Il ne se souvient jamais de ses rêves parce qu’il craint qu’ils ne soient prémonitoires.
Il met de l’argent de côté pour aller nager avec les baleines quand il sera vieux.
Il est parti en camping une fois en Bretagne avec ses amis quand il avait vingt ans ; il a plu le premier jour et ils sont restés mouillés toute la semaine. Il adore les reportages télévisés sur la Bretagne mais n’y a jamais remis les pieds.
Il aime les chats de ses voisins quand ils passent devant sa fenêtre. Il ne va jamais à la SPA sachant qu’il en repartirait probablement avec un chien. Il n’omet plus jamais de nourrir son poisson rouge depuis qu’il lui a tourné le dos pendant une semaine la dernière fois qu’il avait oublié de le faire.
Il aime passer des heures assis au jardin du Luxembourg pour entendre les cris des enfants. Il a toute une collection de dessins au fusain d’enfants faisant voguer leurs bateaux sur le bassin du Luxembourg.
Il aime Mozart et Bach et Chopin aussi, mais n’en parle jamais pour ne pas passer pour un rêveur.
Il s’achète des orangettes au chocolat noir chaque fois qu’il n’a pas le moral.
Il aurait voulu vivre dans un port pour rêver d’alizés en regardant partir les navires.
Il sait qu’un jour il prendra le temps de faire ce qu’il n’a jamais eu le temps de faire.
Il a appris tout ce qu’il avait besoin de savoir pour vivre sa vie ici et maintenant.
Il espère qu’il comprendra un jour tout ce qu’il n’avait pas besoin de savoir pour vivre.
Il croit qu’il est là pour une raison précise et qu’il finira bien par comprendre laquelle.

Atelier d’écriture : Franchir les neuf portes

Voici le texte que le dernier  atelier d’écriture de François Bon sur le tiers-livre  m’a inspiré.

Il s’agissait de franchir neufs portes en laissant son imagination vagabonder, selon la sensibilité de chacun, en un seul paragraphe dont les seules respirations étaient des points-virgules. Le choix de ce thème était inspiré par l’œuvre de Georges Perec. Il m’a semblé difficile d’être à la hauteur de la tâche et des autres contributeurs habituels, mais j’ai tenté ma chance avec ce petit texte, que François Bon a eu l’indulgence et la gentillesse d’accepter.

Je vous laisse découvrir les autres contributions avec le lien ci-dessus, mais j’ai aimé l’aventure que ce petit garçon m’a racontée et je vous la transmets…

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La porte du jardin s’ouvre devant un corridor sans fin, il est si petit que sa tête n’atteint même pas la poignée, tant pis, il la laissera ouverte ; la porte de sa chambre est tout en haut de l’escalier, mais ses jambes qui ont trop couru n’accepteront pas de le porter sur tant de marches ; la porte du salon est trop loin, derrière elle son père commente les nouvelles à mesure que le journal lui raconte les guerres du monde, sa voix tonitrue plus fort que les canons qui s’étalent à la une ; la porte de la salle de jeux est si loin, tout au bout du fleuve du corridor où dorment des alligators qui le happeront s’il s’approche de leur cachette ; la porte de la cave claque et son battement cadencé suit les soubresauts de son cœur affolé, la maison est pleine de courants d’air, courses de korrigans, marathons de trolls invisibles qui attendent qu’il se décide à passer pour le dévorer en guise de déjeuner ; la porte de la cuisine est restée entrouverte, laissant passer le fumet de ce que maman a laissé mijoter toute la nuit, aux arômes de cannelles ou de civet, il ne préfère pas choisir et continue sa route ; la porte de la chambre de sa mère ne se ferme jamais pour lui, tout près de la fenêtre elle rêve à l’oiseau qui passe et chantonne cet air si doux qui le berce ; la porte de la salle de bain s’ouvre sur sa sœur qui passe sans le voir, le nez dans un livre tout de noir jaquetté où des yeux de feu le regardent, il se cache dans le placard de l’entrée ; mais la porte du placard qui était la plus vorace sous ses airs de cabinet secret, se referme sur lui et il s’endort sans cannelle et sans civet…

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Photo M. Christine Grimard