Ateliers d’écriture d’été de François Bon 8 : Dialogue avec Camion.

Voici le texte que j’ai écrit dans le cadre du huitième atelier d’écriture d’été de François Bon sur le tiers-livre.

Vous pourrez retrouver sa vidéo explicative ici, sur sa chaîne youtube.

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train

Photo M.Christine Grimard

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Le TER numéro 28 traverse les bois. L’ombre des arbres joue avec la lumière, parfois on croit voir un chevreuil effarouché qui détale au passage des wagons. Depuis que la ligne est totalement électrifiée, le train avance presque en silence. Au long des voies, on entend seulement le souffle du vent qu’il génère par son passage, faisant trembler les arbres.

Luc est assis comme chaque soir à la même place, au milieu du wagon. Le train est presque plein ce soir mais il reste les places qui se font vis-à-vis, les gens craignant d’être obligés de croiser le regard des inconnus assis en face d’eux, ces places sont toujours les dernières à être choisies.

Elle monte à la gare de Châtillon, comme chaque soir. Il la regarde. Elle ne le voit pas. Elle parcourt des yeux les sièges puis avise celui qui est en face de lui et vient s’y asseoir. Il trouve qu’elle a l’air fatiguée. Elle remarque son regard et hoche la tête dans un salut informel. Jamais ils ne se sont parlé pourtant ils se voient tous les soirs. C’est un peu comme s’ils étaient voisins sans se connaître. Il sait qu’elle descendra dans une trentaine de kilomètres, dans une petite gare qu’il croyait désaffectée tant elle est vieillotte. Il se demande où elle vit et avec qui, mais n’a jamais eu le courage de lui demander.

Il se lance, c’est ce soir ou jamais…

  • Les derniers jours de l’été sont vraiment très chauds cette année… dit-il en esquissant un sourire gêné.

Elle le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Un éclair amusé passe dans son regard, elle se dit que les banalités sur la météo sont toujours un classique pour faire connaissance. Pourquoi pas, après tout.

  • Vous avez raison, la chaleur nous est tombée sur les épaules, comme la misère sur le pauvre monde ! Répond-t-elle avec un grand sourire. Mais en habitant dans les bois, on en souffre moins.
  • Je plains les pauvres gens qui vivent en ville, ajoute-t-il rapidement.

Il ne faut pas lâcher la conversation, surtout, ne pas retomber dans le mutisme réciproque. Il est subjugué par ce sourire si lumineux.

  • J’ai habité un certain temps dans le quartier Saint-Jean, poursuit-elle. Les soirs d’été, on avait l’impression que le bitume irradiait des ondes de chaleurs comme une marée montante. Vous voyez ?
  • Oui je vois très bien, je travaille au rez-de-chaussée dans un quartier où les maisons se font face à quelques mètres, sans un seul souffle d’air et sans climatisation évidemment. On a la sensation d’être submergés par des strates d’air chaud qui tournent en rond dans les bureaux. Le patron pense que l’été ne dure jamais très longtemps et que la climatisation est un luxe hors de prix…
  • Je vous plains beaucoup, il y a de quoi étouffer littéralement ces jours-ci.

Elle le regarde sincèrement désolée pour lui. Il est ému par ce regard attentif, jamais personne ne prête attention à son confort. Il a toujours eu l’habitude de se débrouiller seul.

Elle jette un coup d’œil sur son sac d’où dépasse une bouteille d’eau minérale, pensive et poursuit :

  • J’espère que vous pensez à boire au moins, c’est important. Je ne peux vous offrir ma bouteille, j’ai bu au goulot. Désolée…
  • Je vous remercie, répond-t-il en souriant à son tour. Nous avons de quoi boire au bureau, et même de quoi conserver les bouteilles au frais ! Le comité d’entreprise a au moins obtenu cela depuis la canicule de 2003.
  • Très bien alors, dit-elle en baissant les yeux, soudain gênée de lui avoir proposé de son eau.
  • C’était très gentil à vous, insiste-t-il.

Elle lève les yeux vers lui, les pommettes rosissantes, s’autorisant à le détailler. Elle l’a déjà vu mais jamais vraiment regardé, alors qu’ils prennent le même train tous les soirs, été comme hiver. Elle ne saurait pas lui donner d’âge, mais lui trouve un visage généreux aux lèvres douces et pleines, avec un « je-ne-sais-quoi » de fragilité qui la touche.

  • Je vais descendre bientôt, j’ai été ravie de faire votre connaissance, si l’on peut dire. On croise tant de monde dans une journée et pourtant les paroles échangées sont plutôt rares… Du moins en ce qui me concerne, ajoute-t-elle rapidement comme pour s’excuser.
  • Je suis très heureux aussi de ces quelques mots échangés avec vous. Nous nous croisons tous les soirs et je me demande souvent ce que vous faites en descendant de ce train, répond-t-il en rougissant à son tour de son audace. Pardonnez ma curiosité, j’ai toujours eu ce gros défaut…
  • Je ne trouve pas que cela soit un défaut. Il faut être curieux dans la vie, cela permet d’aller explorer le monde !

Il est soulagé de ne pas l’avoir choquée et la regarde plein d’espoir. Le train siffle en entrant en gare. Elle jette un coup d’œil à la voie et se lève en soupirant, lui tend la main et ajoute :

  • Je dois descendre. J’ai été ravie de ce moment, mais nous pourrons poursuivre la conversation demain soir ?

Il hoche la tête, soudain ému par le contact de la douceur de sa main. Il finit par murmurer au moment où les portes s’ouvrent :

  • Oh oui, merci beaucoup, j’attendrai demain soir avec un grand plaisir…

Elle descend sur un dernier regard, les portes se referment sur son sourire et le train repart.

Il la regarde avec l’impression que le film passe au ralenti. Elle secoue la tête, se retourne et disparaît dans la petite gare.

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Vases Communicants : Arborescences

Je reprends ici le texte  écrit pour l’échange des vases communicants du mois de février, sur une proposition et une photo de Dominique Hasselmann, publié sur son Blog « Métronomiques » pour ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de le lire.

Cela me donne l’occasion de relire aussi ce petite conte que j’avais pris beaucoup de plaisir à écrire, et j’espère que vous prendrez le même plaisir…

 

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Photo Dominique Hasselmann

 

Un baobab passe devant mes yeux, exhibant ses branches dénudées. Il traverse la ville dans l’indifférence générale. Ses congénères enluminés de la place du marché le regardent passer, un peu condescendants. Pour un peu, les platanes communs dans leur nudité tremblante se détourneraient, méprisant son exotisme, si leur écorce épaisse leur en laissait la force.

Il crie « racine » comme d’autres crient « famine ».

Où sont-elles, ses racines ? On imagine qu’il les cache soigneusement au regard des passants, comme un jardin secret, un trésor oublié. Quelle terre nourrissait ses racines enchevêtrées ? Où était l’origine de son monde, la source de sa sève ? A-t-il gardé le souvenir de la graine qui le contenait tout entier ? Rêve-t-il de son Afrique natale, le soir, au fond de son entrepôt ?

Voilà que je pars encore dans un de mes délires. C’est ma spécialité. Coupant court à mes élucubrations, je traverse sans regarder. Un coup de klaxon strident me sort de ma distraction, et je vois passer un automobiliste furibond qui me fait des grands gestes peu amènes. Confuse, je rougis. Cette fois-ci, c’était moins une !

L’homme descend de son camion, le contourne et ouvre le hayon-arrière de son fourgon au moment où j’arrive à sa hauteur. Il me jette un regard amusé et m’apostrophe :

« Vous étiez à ce point fascinée par mon camion que vous avez failli passer sous les roues de ce chauffard, ou était-ce pour mon charme naturel ? »

Je rougis de plus belle, et ignorant la seconde partie de sa phrase, lui réponds :

« J’admirais simplement cet arbre, et essayais d’imaginer sa terre africaine natale. Je n’ai pas entendu la voiture. Je suis un peu distraite … »

« Un peu, effectivement. Il faut beaucoup d’imagination pour voir l’Afrique dans ce logo monochrome. Faites un peu attention ou la prochaine fois, ça vous jouera des tours ! »

Un peu vexée par le sourire moqueur qui accompagne ses mots, je lance sèchement :

« Merci de vos conseils. Je ne sais pas pourquoi cet arbre m’a plu, d’ailleurs. Maintenant que je le vois de plus près, je trouve qu’il manque de feuilles et de couleurs. Bonne journée à vous ! »

Je m’éloigne rapidement, sans le regarder, et me dirige vers le pavillon du marché. A la porte, un jeune garçon à l’allure bohème, la tignasse dissimulée par un énorme bonnet de laine, n’a rien perdu de la scène. Il me salue d’un pouce levé vers le ciel lorsque j’entre dans le marché couvert, et ajoute goguenard :

« Parfois, il suffit d’y croire ! »

C’est un petit matin frileux, les acheteurs sont rares et les maraîchers bavards. Je fais le tour des étals et retrouve ma bonne humeur. Je remplis mon panier de mandarines, kakis, oranges, kiwis, pommes variées. Il me faut faire provisions de couleurs pour affronter la grisaille qui habille cet hiver à n’en plus finir. En sortant, je ne peux m’empêcher d’admirer l’arc-en-ciel qui remplit mon panier.

Le camion est toujours là, mais le chauffeur a refermé son hayon. Il me regarde d’un air réprobateur. Avant de monter dans sa cabine il pointe un doigt accusateur en ma direction et me lance :

« Je ne sais pas comment vous avez fait ça, mais laissez-moi vous dire que c’est nul ! »

Très étonnée, je le regarde sans comprendre. Il me fait un geste de la tête, désignant sa benne. Je lève les yeux vers le logo. Le baobab tristement dénudé s’est habillé d’une symphonie de couleurs. En quelques minutes, il s’est recouvert d’une multitude de feuilles de toutes les couleurs. Les nuances du jaune prédominent, éclairées par un soleil africain conquérant. Il s’insinue jusqu’au fond de ses racines, qui déploient désormais leur arborescence dans une terre orangée, là où il n’y avait que du noir il y a quelques minutes. C’est si beau que j’éclate de rire, entraînant les passants dans mon fou-rire. Toute la rue semble éclairée par le soleil d’Afrique.

« Mais, je n’ai rien fait … » dis-je en direction du chauffeur, qui me lance un regard noir.

Un homme passe à côté de moi, en sifflotant un air de reggae.

« Qui sait ? » chantonne-t-il. « Certains souhaits se réalisent quand le désir était vraiment sincère … »

Il poursuit son chemin sans se retourner, et je reconnais le jeune homme au bonnet de tout à l’heure. De sa poche dépasse le couvercle d’une bombe de peinture. Il me fait un signe de la main, le pouce levé vers le ciel, au-dessus de sa tête, puis se retourne une seconde et ponctue son sourire d’un clin d’œil appuyé. Puis, il disparaît dans la foule du boulevard.

texte : Marie-Christine Grimard

photo : Dominique Hasselmann