Vases Communicants : Arborescences

Je reprends ici le texte  écrit pour l’échange des vases communicants du mois de février, sur une proposition et une photo de Dominique Hasselmann, publié sur son Blog « Métronomiques » pour ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de le lire.

Cela me donne l’occasion de relire aussi ce petite conte que j’avais pris beaucoup de plaisir à écrire, et j’espère que vous prendrez le même plaisir…

 

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Photo Dominique Hasselmann

 

Un baobab passe devant mes yeux, exhibant ses branches dénudées. Il traverse la ville dans l’indifférence générale. Ses congénères enluminés de la place du marché le regardent passer, un peu condescendants. Pour un peu, les platanes communs dans leur nudité tremblante se détourneraient, méprisant son exotisme, si leur écorce épaisse leur en laissait la force.

Il crie « racine » comme d’autres crient « famine ».

Où sont-elles, ses racines ? On imagine qu’il les cache soigneusement au regard des passants, comme un jardin secret, un trésor oublié. Quelle terre nourrissait ses racines enchevêtrées ? Où était l’origine de son monde, la source de sa sève ? A-t-il gardé le souvenir de la graine qui le contenait tout entier ? Rêve-t-il de son Afrique natale, le soir, au fond de son entrepôt ?

Voilà que je pars encore dans un de mes délires. C’est ma spécialité. Coupant court à mes élucubrations, je traverse sans regarder. Un coup de klaxon strident me sort de ma distraction, et je vois passer un automobiliste furibond qui me fait des grands gestes peu amènes. Confuse, je rougis. Cette fois-ci, c’était moins une !

L’homme descend de son camion, le contourne et ouvre le hayon-arrière de son fourgon au moment où j’arrive à sa hauteur. Il me jette un regard amusé et m’apostrophe :

« Vous étiez à ce point fascinée par mon camion que vous avez failli passer sous les roues de ce chauffard, ou était-ce pour mon charme naturel ? »

Je rougis de plus belle, et ignorant la seconde partie de sa phrase, lui réponds :

« J’admirais simplement cet arbre, et essayais d’imaginer sa terre africaine natale. Je n’ai pas entendu la voiture. Je suis un peu distraite … »

« Un peu, effectivement. Il faut beaucoup d’imagination pour voir l’Afrique dans ce logo monochrome. Faites un peu attention ou la prochaine fois, ça vous jouera des tours ! »

Un peu vexée par le sourire moqueur qui accompagne ses mots, je lance sèchement :

« Merci de vos conseils. Je ne sais pas pourquoi cet arbre m’a plu, d’ailleurs. Maintenant que je le vois de plus près, je trouve qu’il manque de feuilles et de couleurs. Bonne journée à vous ! »

Je m’éloigne rapidement, sans le regarder, et me dirige vers le pavillon du marché. A la porte, un jeune garçon à l’allure bohème, la tignasse dissimulée par un énorme bonnet de laine, n’a rien perdu de la scène. Il me salue d’un pouce levé vers le ciel lorsque j’entre dans le marché couvert, et ajoute goguenard :

« Parfois, il suffit d’y croire ! »

C’est un petit matin frileux, les acheteurs sont rares et les maraîchers bavards. Je fais le tour des étals et retrouve ma bonne humeur. Je remplis mon panier de mandarines, kakis, oranges, kiwis, pommes variées. Il me faut faire provisions de couleurs pour affronter la grisaille qui habille cet hiver à n’en plus finir. En sortant, je ne peux m’empêcher d’admirer l’arc-en-ciel qui remplit mon panier.

Le camion est toujours là, mais le chauffeur a refermé son hayon. Il me regarde d’un air réprobateur. Avant de monter dans sa cabine il pointe un doigt accusateur en ma direction et me lance :

« Je ne sais pas comment vous avez fait ça, mais laissez-moi vous dire que c’est nul ! »

Très étonnée, je le regarde sans comprendre. Il me fait un geste de la tête, désignant sa benne. Je lève les yeux vers le logo. Le baobab tristement dénudé s’est habillé d’une symphonie de couleurs. En quelques minutes, il s’est recouvert d’une multitude de feuilles de toutes les couleurs. Les nuances du jaune prédominent, éclairées par un soleil africain conquérant. Il s’insinue jusqu’au fond de ses racines, qui déploient désormais leur arborescence dans une terre orangée, là où il n’y avait que du noir il y a quelques minutes. C’est si beau que j’éclate de rire, entraînant les passants dans mon fou-rire. Toute la rue semble éclairée par le soleil d’Afrique.

« Mais, je n’ai rien fait … » dis-je en direction du chauffeur, qui me lance un regard noir.

Un homme passe à côté de moi, en sifflotant un air de reggae.

« Qui sait ? » chantonne-t-il. « Certains souhaits se réalisent quand le désir était vraiment sincère … »

Il poursuit son chemin sans se retourner, et je reconnais le jeune homme au bonnet de tout à l’heure. De sa poche dépasse le couvercle d’une bombe de peinture. Il me fait un signe de la main, le pouce levé vers le ciel, au-dessus de sa tête, puis se retourne une seconde et ponctue son sourire d’un clin d’œil appuyé. Puis, il disparaît dans la foule du boulevard.

texte : Marie-Christine Grimard

photo : Dominique Hasselmann

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