Ateliers d’écritures de @fbon été 2017 : Les 18 secondes d’Artaud

Voici mon texte écrit pour le sixième atelier de François Bon pour l’été 2017 , intitulé « les dix-huit secondes d’Artaud, le roman collectif« . Vous trouverez sous le lien les autres contributions.

Photo m Christine grimard

.

Seconde 1 : Tombée de la nuit.

Seconde 2 : Sur la route côtière le soleil descend sur l’océan. A l’horizon, la brume de chaleur se dissipe. Deux goélands volent de concert survolant les rochers, à la recherche de leur dîner.

Seconde 3 : Deux files continues de voitures se croisent à petite vitesse. Une moto arrive d’un chemin de terre sur la gauche et s’insère dans la circulation en frôlant le capot d’une petite Citroën blanche. La conductrice freine brutalement surprise et apeurée, laissant une distance respectueuse entre elle et la camionnette qui la précède pour faire place au motard imprudent. Il s’en est fallu d’une seconde pour qu’elle ne l’accroche. Le motard qui ne s’est aperçu de rien, chante à tue-tête sous son casque intégral où la radio lui délivre le dernier tube de métal à la mode.

Seconde 4 : La voiture qui suit la Citroën pile à quelques centimètres de son pare-chocs. Le conducteur était au téléphone avec son épouse qui lui annonçait son intention de le quitter. Il hésite entre reprendre tranquillement sa route et doubler cette voiture en s’écrasant sur la Peugeot qui arrive en face. Il se déporte légèrement vers la bande centrale continue, croise le regard triste de l’adolescent blond assis à la place du mort dans la voiture d’en face, et renonce à son projet malsain. Il réalise la raison du brusque ralentissement de la Citroën en voyant le motard qui la précède faire des embardées. Il la laisse repartir et la suit en roulant très à droite, le front moite et le cœur battant.

Seconde 5 : Le motard fait des embardées pour tenter de doubler la camionnette, mais il n’y a aucune possibilité tant la circulation est dense. Les gens reviennent de la plage tous à la même heure. Tous les soirs, lorsqu’il part pour prendre son service en cuisine, les mêmes embouteillages le retardent.

Seconde 6 : La file de voitures aborde la courbe longeant Le Bois St André, l’ombre des arbres gêne la visibilité, créant des reflets trompeurs dans les pare-brises. Il prend son élan, lance sa moto et passe entre deux voitures, in-extremis, soulagé d’avoir doublé la camionnette. Il se dit qu’il l’a échappé belle, n’ayant aucune visibilité derrière cet engin aux vitres arrière occultées. Il n’a pas de temps à perdre, le chef va encore l’incendier en arrivant pour quelques minutes de retard. Il en a marre de son caractère de chien. La saison prochaine, il se trouvera un autre restaurant.

Seconde 7 : la conductrice de la Citroën blanche est soulagée, au moins ce motard n’est plus devant elle. Elle ne supporte pas ce genre de conduite inconsciente. Ces écervelés, il vaut mieux les avoir loin devant…

Seconde 8 : La camionnette de chantier oblique vers l’entrée d’une propriété jouxtant le bord de mer, et la Citroën se retrouve derrière le motard. La conductrice pousse un soupir et ralentit, laissant une distance certaine entre elle et la moto.

Seconde 9 : Le motard recommence à zigzaguer pour tenter de doubler le monstrueux quatre-quatre BMW qui le précède maintenant. Il se demande ce qu’il a prévu au menu de la soirée. Il déteste ouvrir les huitres, mais son commis est si maladroit qu’il va encore devoir le remplacer pour cette tâche ingrate. Perdu dans ses pensées, il décide de doubler en oubliant que dans la courbe où il se trouve, il n’a aucune visibilité sur ce qui arrive en face.

Seconde 10 : Il se déporte brutalement sur la file de gauche, franchissant la bande continue.

Seconde 11 : Un Berlingot arrive en face, le conducteur surpris donne un coup de volant à droite et freine en bloquant ses roues. Son épouse qui était retournée pour parler aux deux enfants assis sur les sièges arrière, a le cou cisaillé par sa ceinture et s’évanouit de douleur.

Seconde 12 : Le motard, comprenant trop tard qu’il ne passera pas, tente de repasser la ligne médiane en se jetant sur son côté droit. Trop tard, l’impact est inévitable. La moto explose sur le capot de la Berlingot dans un bruit d’enfer, des morceaux de tôles brulants s’envolent sur les bas-côtés cisaillant les pneus des véhicules alentour. Le motard est projeté en avant par-dessus le toit de la Berlingot et retombe lourdement sur la chaussée derrière elle, la tête la première.

Seconde 13 : Le quatre-quatre BMW, malgré le bruit assourdissant de l’impact qui s’est produit à hauteur de sa portière gauche, continue sa route tranquillement. Il accélère et disparaît à la seconde suivante derrière la courbe de la départementale.

Seconde 14 : La conductrice de la Citroën s’arrête, sort de sa voiture les jambes flageolantes, et se précipite vers le jeune motard étendu sur la ligne blanche. Il est conscient, et tente de se relever. Elle arrive à le convaincre de rester tranquille.

Seconde 15 : Les conducteurs des voitures suivantes descendent de leurs véhicules et forment un cercle autour du blessé. Certains appellent les secours, d’autres donnent des conseils.

Seconde 16 : Les badauds commencent à se regrouper sur le bord de la route.

Seconde 17 : Le jeune motard arrache son casque. La conductrice de la Citroën est soulagée qu’il n’ait pas perdu connaissance, il arrive à bouger les bras, mais une de ses jambes est inerte et son pied a pris une position très anormale. Elle n’ose lui dire, mais lui demande s’il a mal. Il répond qu’il a mal au bras et ne sent plus son pied gauche. Elle hoche la tête et tente de le rassurer en lui assurant que les secours sont en route. Ce qui l’inquiète, c’est cette tache de sang qui teinte doucement la jambe de son jean, mais elle le garde pour elle …

Seconde 18 : Elle demande son prénom au jeune motard pour le détourner de sa douleur et l’obliger à rester conscient. Il s’appelle Nicolas et lui demande d’appeler son père. Elle trouve son portable dans la poche de son blouson, trouve « papa » dans le répertoire, compose le numéro et tend le portable au jeune homme. Il a les larmes aux yeux en entendant la voix de son père, elle se dit qu’il a l’âge de son fils. Il la regarde dans les yeux et dit à son père :
— Ne t’inquiète pas, j’ai eu un accident. Je vais bien mais la moto est foutue. Papa, pourquoi j’ai pris ma moto aujourd’hui ? Si tu savais, j’ai eu si peur…
Sa voix se brise et il lui tend le portable, n’ayant plus la force de poursuivre. Elle tente de rassurer l’homme au téléphone, lui indique le lieu de l’accident et raccroche. Elle s’assoit à côté du jeune homme et lui prend la main pour attendre les secours.
— C’était pourtant une belle journée, dit-il. C’est si bête la vie…

Publicités

Ateliers d’écriture de @fbon de l’été 2017 : 5, fantôme de soi écrivain

 

Photo M Ch. grimard


.

Voici mon texte écrit pour le cinquième volet proposé par François Bon pour ces ateliers d’écriture de l’été 2017, portant sur le thème des personnages, il s’agissait de décrire l’écrivain fictif que l’on porte en nous. Ayant cherché en vain celui que j’aurais dû porter en moi,  parti pour d’autres galaxies, j’en ai décrit deux autres qui se portaient l’un-l’autre…

***

Chère mère,

Je vous écris devant le vasistas de la mansarde qui me sert de chambre. Je n’ai que quelques minutes avant le coucher du soleil aussi je vais essayer d’être bref. Je n’ai pas beaucoup de temps libre pour vous expliquer la vie que je mène ici mais il faut que je vous décrive la personnalité de Monsieur P. Vous avez souhaité que j’entre à son service pour l’aider à parachever son œuvre et pour que la vie dans son intimité, complète mon éducation littéraire. Vous serez comblée au centuple par le résultat. Après que j’aie répertorié toute sa bibliothèque, il m’a demandé d’écrire son autobiographie à condition que cela reste entre nous. J’ai accepté de grand cœur l’honneur qu’il me fait d’apposer ainsi sa signature prestigieuse sur un mes écrits, ainsi je serai lu par les centaines de personnes qui l’adulent. Par la suite, il a souhaité que je corrige son dernier ouvrage. Au début je ne faisais qu’améliorer l’orthographe puis j’ai tenté de modifier le texte en raccourcissant certaines de ses phrases interminables. L’une d’entre elles comptait près de trente lignes ! Lorsqu’il a accepté, j’ai compris qu’il m’accordait sa confiance. Je retranscris ici pour vous, la quatrième de couverture que j’ai écrite pour son dernier ouvrage qui paraîtra cet automne, afin que vous me donniez, chère mère, votre sentiment sur mon style avant que je lui soumette.

 

Monsieur P. n’est pas devenu écrivain par hasard mais par vocation. Très jeune, d’une santé fragile, il fut obligé de garder la chambre ce qui lui donna l’occasion de parcourir toute la bibliothèque familiale que son père, professeur de médecine, avait patiemment constituée. Cette fragilité constitutionnelle, alliée aux privations de nourriture durant sa petite enfance durant la guerre où il perdit tous les hommes de sa famille, lui ont conféré une grande sensibilité, celle-là même dont son œuvre est empreinte. Sa mère qui lui était toute dévouée, devenue chef de famille à la disparition de son père, a acquis les Éditions du clair de lune qui ont alors édité ses premières parutions : « Le journal d’un muet en 1912 » dont il sera tiré une pièce de théâtre de mime deux ans plus tard, et « La valse des amputés », ode antimilitariste qui fut considérée par la suite comme un des premiers écrits anarchiques. Sa prédilection allant au théâtre, il écrivit de nombreuses pièces dont certaines furent créées par la grande Sarah Bellenhardt, la plus célèbre étant : Les derniers jours du corbeau blanc. Vous retrouverez la liste complète de ses cinquante parutions en dernière page de ce livre.

Sa réputation de conteur n’est plus à faire et dans l’ouvrage que vous tenez entre les mains, vous retrouverez sa manière inimitable de décrire les péripéties d’une famille de grands bourgeois, milieu qu’il a beaucoup fréquenté, et les méandres que peut prendre la férocité de la nature humaine pour parvenir à ses fins. Cette saga comprendra plusieurs ouvrages mais je ne dévoilerai rien ici qui puisse gâcher au lecteur le plaisir de la découverte des protagonistes de cette œuvre merveilleuse qui comptera, à n’en pas douter, parmi les grands classiques de la littérature de ce siècle.

 

Voici chère mère, ce que je lui proposerai. Il acceptera après l’avoir à peine parcouru, comme à son habitude et me demandera de porter le manuscrit à son éditeur dans la foulée. Il me considère désormais comme un fils spirituel. J’espère être digne de cette confiance, vous me connaissez et savez à quel point je peux être dévoué lorsqu’on me prend par les sentiments. Je crois que dans quelques semaines, j’aurai l’audace de lui montrer mes écrits de fiction, en commençant par ma « Recherche du passé retrouvé ». Qu’en dites-vous chère maman, ai-je raison ou se moquera-t-il de moi ? Répondez-moi sans ambages, vous savez à quel point ce texte me tient à cœur.

J’espère que ma missive vous trouvera dans une belle forme, chère mère. Je vous tiendrai informée des dernières nouvelles de ces parutions et de ma vie passionnante avec notre grand écrivain tant admiré.

Je vous embrasse ma chère mère autant que je pense à vous.

 

                                                                                                          Votre fils aimé, Swann

 

 

Texte Marie-Christine Grimard (https://mariechristinegrimard.wordpress.com)

Atelier d’écriture de @fbon de l’été 2017 : Et si je vous dis, personnages ?

Voici mon texte envoyé à François Bon pour son premier atelier d’écriture de l’été 2017 traitant du thème des personnages. Il s’agissait de présenter en quelques phrases, onze personnages.

« Et si je vous dis personnages ? » que vous trouverez sur Tiers livre

*****

Photo M. Christine Grimard

Onze Personnages

  1. Il a toujours voulu avoir une bibliothèque où les livres seraient rangés par tailles et par couleurs mais n’en n’a jamais eu les moyens, alors il ramasse tous ceux qu’il trouve dans les poubelles de la ville pour les installer dans son coin de paradis sous le Pont des Arts. Le soir, quand les bobos ont regagné leurs pénates, les copains se réunissent dans son loft-sur-Seine à ciel ouvert et l’écoutent leur lire les romans qu’il a déniché dans la journée. Il a tant d’imagination que personne n’a su qu’il n’avait jamais appris à lire.
  2. Elle a déjà trois garçons qu’elle aime plus que sa vie mais cette petite fille arrivée par miracle sera le soleil de ses jours. Dehors la neige tombe en cette nuit de décembre, les bruits de la ville disparaissent dans la brume ouatée. Lorsque on la conduit dans sa chambre, elle insiste auprès de la sage-femme pour qu’on lui laisse son bébé. Dans la pénombre de ce petit matin d’hiver, elle installe sa petite fille contre son sein et regarde les flocons danser dans la lumière des réverbères. Elle sait que cet instant restera à jamais gravé dans sa mémoire.
  3. Il serre entre ses doigts le billet de cinq euros qu’il a gagné en tondant la pelouse, émerveillé devant les centaines d’exemplaires du dernier jeu à la mode brillant sous les spots du supermarché. Une fillette d’une maigreur extrême remplit son panier selon la liste de sa mère : pain, œufs, pâtes. Elle range la liste, ajoute une tablette de chocolat aux noisettes, compte ses pièces et repose la tablette avant de se diriger vers la caisse. Il croise son regard frustré, la regarde s’éloigner, prend la tablette, règle son achat et sort du magasin. Lorsqu’elle sort à son tour ployant sous la charge de son panier, il lui sourit, glisse la tablette de chocolat aux noisettes dans son cabas et part en courant.
  4. Elle sera fleuriste plus tard pour inventer des plantes capables de répandre de l’amour autour d’elles. Chaque nuit, elle rêve que la ville est apaisée par le parfum des fleurs disséminées dans chaque appartement, aucun cri ne résonne dans les étages, aucun crime dans les rues. Au réveil, elle s’inscrit au cours de botanique de la faculté des sciences.
  5. Il marche le long de la voie ferrée, la clôture est trop haute pour lui mais il sait qu’il pourra la franchir près du pont. La vie devient trop lourde, plus rien ne le retient ici, personne ne s’est aperçu de son départ. Il a toujours été seul mais depuis quelques temps plus personne ne le voit, même sa boulangère ne le regarde plus quand elle lui tend sa baguette quotidienne. Un long sifflement le fait se retourner, l’express de 22 heures entame la dernière courbe, le conducteur ne le verra qu’en s’engageant sur le pont. Il s’assied entre les rails, dos au train. Il préfère ne pas voir la mort en face, il n’a jamais été très courageux. Soudain il se ravise, se lève dans un sursaut et se précipite vers la rambarde. L’express passe dans un bruit d’enfer, si près de son visage qu’il saute en arrière pour l’éviter et bascule par-dessus le parapet.
  6. Elle vit au bord de la falaise dans une petite longère de pierre berceau de sa famille depuis dix générations. Dernière de la lignée, elle ne s’est jamais mariée, l’ouvrier italien réfugié dans le village fuyant Mussolini, dont elle était follement amoureuse à vingt ans, n’ayant pas plu à son père. Depuis quelques années, l’océan ronge la craie de la falaise de plus en plus profondément, menaçant sa maison et le hameau voisin. Le maire a signé un arrêté d’expulsion, mais elle a refusé d’obtempérer lorsque le garde municipal est venu lui présenter. Ce soir, la radio parle de la tempête du siècle coïncidant avec les grandes marées d’équinoxe. Elle sort sur la terrasse face à l’océan, les vagues et le vent font un bruit d’enfer. Elle s’installe avec une couverture pour admirer le coucher du soleil, il serait dommage de rater un tel spectacle.
  7. Il travaille dans une banque spécialisée en affaires internationales, les chiffres ont occupé toutes ses journées depuis l’école élémentaire où il était déjà le premier de la classe en mathématiques. Chaque soir il va s’asseoir au bord de l’eau dans le parc, observe les oiseaux, noircit les pages d’un petit carnet noir puis rentre chez lui puis passe la nuit à retranscrire ses feuillets sur un site d’impression à la demande. Il a décidé de ne pas se rendre à l’invitation reçue de Stockholm, la banque n’admettrait jamais qu’un de ses obscurs employés reçoive un Prix Nobel de littérature.
  8. Elle se regarde et ne se reconnaît pas sur cette photo sépia, ce visage encadré de deux bandeaux de cheveux bruns, ce regard de braise passionné appartiennent à une jeune fille disparue depuis si longtemps. Demain, le soleil se lèvera sur sa quatre-vingt-dix-huitième année. Elle se lève, derrière la porte-fenêtre la lune dessine des ombres fantastiques à la cime des grands pins. Elle sort à petits pas sur la terrasse, pas la peine d’enfiler ses chaussons, elle a toujours aimé sentir la fraîcheur de la neige entre ses orteils. C’est une belle nuit pour rejoindre les étoiles.
  9. Il ne sait plus pourquoi il est assis là à côté de cette femme qui le regarde fixement. Puis il se souvient qu’on l’a enfermé ici le jour où il a enterré au fond de son jardin son ordinateur, sa télévision, son poste de radio et son smartphone. Il a eu beau leur expliquer qu’il ne voulait plus recevoir de nouvelles du monde de dingues dans lequel il vivait, ils n’ont pas voulu l’entendre. Il ne sait plus depuis combien de temps il est assis à côté de cette femme, mais restera encore un peu puisqu’ils apportent le repas. Il partira quand ils auront éteint toutes les lumières. Il ne sait pas encore où il ira, mais sait qu’il y trouvera enfin le silence.
  10. Elle a toujours eu beaucoup d’imagination mais elle garde pour elle les histoires qu’elle invente. Pour les partager avec d’autres, il faudrait qu’elle ait appris la langue de ce pays où la guerre l’a menée. Elle sait qu’elle ne restera pas ici assez longtemps pour cela. Plus personne ne parle le dialecte de ses ancêtres. Elle aimerait pouvoir trouver un endroit accueillant où poser enfin ses valises. Elle se construirait un havre chaleureux, trouverait un gentil compagnon qui lui donnerait une petite fille et lui raconterait les histoires que sa mère inventait pour elle chaque soir, dans son pays.
  11. Il a ouvert une librairie spécialisée dans les ouvrages célestes. Plus jeune il était mécanicien-avion, dans un aéroclub où il y avait une bibliothèque remplie d’ouvrages d’aviateurs célèbres. A ces heures perdues il a lu tant de fois Saint-Exupéry qu’il connaissait tous ses livres par cœur. Chez lui, on trouve les publications du monde entier traitant du ciel, de l’aviation, de l’astronomie et l’espace. Il a poussé le vice jusqu’à en décorer le plafond de maquettes d’avion et de fusées qu’il a construites lui-même. Lorsque les enfants de l’école lui ont offert la reproduction de la fusée de Tintin pour son anniversaire, il a pleuré.

Texte M.Christine Grimard

 

Ateliers d’écriture d’été de François Bon 8 : Dialogue avec Camion.

Voici le texte que j’ai écrit dans le cadre du huitième atelier d’écriture d’été de François Bon sur le tiers-livre.

Vous pourrez retrouver sa vidéo explicative ici, sur sa chaîne youtube.

*

train

Photo M.Christine Grimard

*

Le TER numéro 28 traverse les bois. L’ombre des arbres joue avec la lumière, parfois on croit voir un chevreuil effarouché qui détale au passage des wagons. Depuis que la ligne est totalement électrifiée, le train avance presque en silence. Au long des voies, on entend seulement le souffle du vent qu’il génère par son passage, faisant trembler les arbres.

Luc est assis comme chaque soir à la même place, au milieu du wagon. Le train est presque plein ce soir mais il reste les places qui se font vis-à-vis, les gens craignant d’être obligés de croiser le regard des inconnus assis en face d’eux, ces places sont toujours les dernières à être choisies.

Elle monte à la gare de Châtillon, comme chaque soir. Il la regarde. Elle ne le voit pas. Elle parcourt des yeux les sièges puis avise celui qui est en face de lui et vient s’y asseoir. Il trouve qu’elle a l’air fatiguée. Elle remarque son regard et hoche la tête dans un salut informel. Jamais ils ne se sont parlé pourtant ils se voient tous les soirs. C’est un peu comme s’ils étaient voisins sans se connaître. Il sait qu’elle descendra dans une trentaine de kilomètres, dans une petite gare qu’il croyait désaffectée tant elle est vieillotte. Il se demande où elle vit et avec qui, mais n’a jamais eu le courage de lui demander.

Il se lance, c’est ce soir ou jamais…

  • Les derniers jours de l’été sont vraiment très chauds cette année… dit-il en esquissant un sourire gêné.

Elle le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Un éclair amusé passe dans son regard, elle se dit que les banalités sur la météo sont toujours un classique pour faire connaissance. Pourquoi pas, après tout.

  • Vous avez raison, la chaleur nous est tombée sur les épaules, comme la misère sur le pauvre monde ! Répond-t-elle avec un grand sourire. Mais en habitant dans les bois, on en souffre moins.
  • Je plains les pauvres gens qui vivent en ville, ajoute-t-il rapidement.

Il ne faut pas lâcher la conversation, surtout, ne pas retomber dans le mutisme réciproque. Il est subjugué par ce sourire si lumineux.

  • J’ai habité un certain temps dans le quartier Saint-Jean, poursuit-elle. Les soirs d’été, on avait l’impression que le bitume irradiait des ondes de chaleurs comme une marée montante. Vous voyez ?
  • Oui je vois très bien, je travaille au rez-de-chaussée dans un quartier où les maisons se font face à quelques mètres, sans un seul souffle d’air et sans climatisation évidemment. On a la sensation d’être submergés par des strates d’air chaud qui tournent en rond dans les bureaux. Le patron pense que l’été ne dure jamais très longtemps et que la climatisation est un luxe hors de prix…
  • Je vous plains beaucoup, il y a de quoi étouffer littéralement ces jours-ci.

Elle le regarde sincèrement désolée pour lui. Il est ému par ce regard attentif, jamais personne ne prête attention à son confort. Il a toujours eu l’habitude de se débrouiller seul.

Elle jette un coup d’œil sur son sac d’où dépasse une bouteille d’eau minérale, pensive et poursuit :

  • J’espère que vous pensez à boire au moins, c’est important. Je ne peux vous offrir ma bouteille, j’ai bu au goulot. Désolée…
  • Je vous remercie, répond-t-il en souriant à son tour. Nous avons de quoi boire au bureau, et même de quoi conserver les bouteilles au frais ! Le comité d’entreprise a au moins obtenu cela depuis la canicule de 2003.
  • Très bien alors, dit-elle en baissant les yeux, soudain gênée de lui avoir proposé de son eau.
  • C’était très gentil à vous, insiste-t-il.

Elle lève les yeux vers lui, les pommettes rosissantes, s’autorisant à le détailler. Elle l’a déjà vu mais jamais vraiment regardé, alors qu’ils prennent le même train tous les soirs, été comme hiver. Elle ne saurait pas lui donner d’âge, mais lui trouve un visage généreux aux lèvres douces et pleines, avec un « je-ne-sais-quoi » de fragilité qui la touche.

  • Je vais descendre bientôt, j’ai été ravie de faire votre connaissance, si l’on peut dire. On croise tant de monde dans une journée et pourtant les paroles échangées sont plutôt rares… Du moins en ce qui me concerne, ajoute-t-elle rapidement comme pour s’excuser.
  • Je suis très heureux aussi de ces quelques mots échangés avec vous. Nous nous croisons tous les soirs et je me demande souvent ce que vous faites en descendant de ce train, répond-t-il en rougissant à son tour de son audace. Pardonnez ma curiosité, j’ai toujours eu ce gros défaut…
  • Je ne trouve pas que cela soit un défaut. Il faut être curieux dans la vie, cela permet d’aller explorer le monde !

Il est soulagé de ne pas l’avoir choquée et la regarde plein d’espoir. Le train siffle en entrant en gare. Elle jette un coup d’œil à la voie et se lève en soupirant, lui tend la main et ajoute :

  • Je dois descendre. J’ai été ravie de ce moment, mais nous pourrons poursuivre la conversation demain soir ?

Il hoche la tête, soudain ému par le contact de la douceur de sa main. Il finit par murmurer au moment où les portes s’ouvrent :

  • Oh oui, merci beaucoup, j’attendrai demain soir avec un grand plaisir…

Elle descend sur un dernier regard, les portes se referment sur son sourire et le train repart.

Il la regarde avec l’impression que le film passe au ralenti. Elle secoue la tête, se retourne et disparaît dans la petite gare.

*

Ateliers d’écriture de l’été numéro 7 : Aller chercher la voix des vivants

Voici le texte que j’ai écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture d’été de François Bon sur le tiers-livre.

Vous pourrez retrouver sa vidéo explicative ici, sur sa chaîne youtube.

*

mamie papy

Tu étais plutôt enjoué et ta voix prolongeait ton sourire, d’un grain entre deux tons, un baryton léger comme tu aimais le dire.

L’opéra était une de tes passions et parfois j’entendais ta voix s’accrocher à celle des Caruso et autre Callas, quand la maison était secouée de décibels tandis que tu réglais l’orientation de tes baffles dernier cri…

C’était une voix de velours pour bercer l’enfant endormie sur tes genoux ou une voix de stentor pour vociférer sur les récalcitrants, une voix bienveillante pour accueillir les nouveaux venus, une voix de ténor pour saluer les partants.

Tu t’en servais beaucoup de cette voix, certains te pensaient bavard, d’autres ravis, attendaient que tu entraînes toute l’assemblée dans ta joie d’exister.

Tu déclamais au clair de lune les poèmes appris dans l’enfance, la tirade des nez « avec le ton », le pastiche du corbeau et le renard en argot, ou les paroles des chansons de Mouloudji ou de Ferré avec ou sans l’accompagnement de ton banjo fétiche.

Tu murmurais, tu criais, tu chantais, tu susurrais, tu hurlais.

Autant de tonalités qui résonnent encore au fond des lambeaux de ma mémoire.

Tu aurais aimé monter sur les planches et ta voix aurait séduit les foules.

Quel destin pervers n’a rien trouvé de mieux que de te priver de ta voix ? Et pour quelle raison, grand Dieu !

Il n’y avait pas plus douce que cette voix, pas plus veloutée, pas plus sucrée.

Maintenant quand je prends ta main immobile et que tes yeux cherchent en vain au fond des miens le vague souvenir que ce regard pourrait t’évoquer, j’espère entendre de nouveau cette voix qui me tirerait vers le linceul de mon enfance. Un instant, je n’en demande pas plus.

Les bonnes journées, un quart de seconde tu croises mon regard et dis : « oui » !

Juste un mot, le dernier que tu saches encore prononcer.

Les mauvais jours, tes lèvres restent closes et je repars le cœur vide et l’âme blessée, engluée dans la terreur d’oublier un jour le grain de cette voix qui berça mon enfance.

Ateliers d’écriture de l’été 2016 numéro 6 : le faux autoportrait comme vraie fiction.

Voici ma contribution au sixième atelier d’écriture de François Bon pour l’été 2016 que vous retrouverez ainsi que les autres textes sur le tiers-livre, suivant la consigne c’est un faux autoportrait et une vraie fiction, puisque c’est le portrait véritable d’un personnage totalement fictif, ou le faux portrait d’une personne véritablement réelle. Au lecteur de choisir

*

iphone oct 318

Photo M.Christine Grimard

Il ne sait pas pourquoi il a choisi cette maison plutôt que celle qui avait les volets rouges.
Il préfère que les murs soient blancs pour que ses tableaux en couleur s’y sentent à leur place.

Il s’habille toujours en costume strict gris pour avoir l’air plus sérieux que son père.
Il cherche ses chaussettes chaque matin parce qu’elles restent bloquées dans ses rêves.
Il mange des abricots riches en magnésium au petit déjeuner parce qu’il est sujet aux crampes.

Il reste de longues minutes sous la douche où personne ne peut le joindre au téléphone.
Il aime le miel plus que tout et en collectionne tous les millésimes.
Il consigne sur un carnet noir toutes les dates de naissances et les coordonnées de ses connaissances pour ne jamais être pris au dépourvu en cas de décès.
Il ne sort jamais sans un appareil photo pour ne jamais perdre de vue sa vie quotidienne.
Il ne prend jamais le métro parce qu’il préfère respirer à l’air libre.
Il a toujours rêvé de faire un tour en montgolfière bien qu’il ait le vertige quand il monte sur une chaise.
Il a rangé ses livres par couleurs et tailles plutôt que par auteurs parce qu’il a le sens de l’esthétique.
Il est bénévole pour de nombreuses associations parce que c’est plaisant de se rendre utile.
Il a toujours fait ce qu’on lui a demandé sans discuter parce qu’il est parfois fatigant d’avoir de l’imagination.
Il ne se souvient jamais de ses rêves parce qu’il craint qu’ils ne soient prémonitoires.
Il met de l’argent de côté pour aller nager avec les baleines quand il sera vieux.
Il est parti en camping une fois en Bretagne avec ses amis quand il avait vingt ans ; il a plu le premier jour et ils sont restés mouillés toute la semaine. Il adore les reportages télévisés sur la Bretagne mais n’y a jamais remis les pieds.
Il aime les chats de ses voisins quand ils passent devant sa fenêtre. Il ne va jamais à la SPA sachant qu’il en repartirait probablement avec un chien. Il n’omet plus jamais de nourrir son poisson rouge depuis qu’il lui a tourné le dos pendant une semaine la dernière fois qu’il avait oublié de le faire.
Il aime passer des heures assis au jardin du Luxembourg pour entendre les cris des enfants. Il a toute une collection de dessins au fusain d’enfants faisant voguer leurs bateaux sur le bassin du Luxembourg.
Il aime Mozart et Bach et Chopin aussi, mais n’en parle jamais pour ne pas passer pour un rêveur.
Il s’achète des orangettes au chocolat noir chaque fois qu’il n’a pas le moral.
Il aurait voulu vivre dans un port pour rêver d’alizés en regardant partir les navires.
Il sait qu’un jour il prendra le temps de faire ce qu’il n’a jamais eu le temps de faire.
Il a appris tout ce qu’il avait besoin de savoir pour vivre sa vie ici et maintenant.
Il espère qu’il comprendra un jour tout ce qu’il n’avait pas besoin de savoir pour vivre.
Il croit qu’il est là pour une raison précise et qu’il finira bien par comprendre laquelle.

Ateliers d’écriture de François Bon : La route rouge de Rimbaud

Voici mon cinquième texte écrit dans le cadre des ateliers de l’été 2016 de François Bon, intitulé « la route rouge de Rimbaud », en suivant le lien vous pourrez lire toutes les contributions parues sur  « le tiers livre ».

 

iphone chris 2448

Photo M.Christine Grimard

*

Le jardin s’étire au soleil d’un bel après-midi d’été. La mère, un chapeau de paille tressée tombant sur le front, met un panier d’osier dans la main de sa fillette. Elles sortent au moment où l’ombre des peupliers s’allonge. Un parfum de jasmin baigne l’espace entre les murs.

Dans quelques semaines, la vie reprendra sa routine avec l’automne, mais il reste de belles soirées de liberté à partager.

L’enfant sourit aux papillons qui valsent dans la lumière.

Au fond de la vallée, les blés mûrs ondulent sous la brise fraîche du soir mais la chaleur est encore pesante. L’enfant regarde la jupe de sa mère qui danse à chacun de ses pas. Le crêpe blanc parsemé de pois bleus est plus léger que les ailes des papillons.

Les châtaigniers recroquevillent leurs feuilles comme autant de mains qui se tendent dans la touffeur aoûtienne. C’est l’heure où le silence envahit le village parce qu’il fait trop chaud pour parler et que les corps sont épuisés.

Le jardin est clos de murs où grimpent les vrilles de la vigne et les volubilis fripons. Leurs corolles bleuissent entre les feuilles des haricots grimpants et des pois de senteur.

L’enfant tend son panier à la mère qui commence à le remplir de belles tomates écarlates. Elle interrompt son geste, sa tomate à la main, suivant des yeux un papillon bleu qui volète en spirale autour d’un rayon de soleil et se pose dans une fleur de courgette. Elle essayera de se souvenir des couleurs exactes de l’insecte pour en faire une aquarelle en rentrant.

Elle sait que derrière le mur, serpente un long sentier qui descend jusqu’à la rivière, mais le temps semble tourner à l’orage. Il vaudra mieux éviter de s’approcher de l’eau ce soir, les sautes d’humeur du ruisseau étant imprévisibles.

C’est un jour sans importance, un jour où la vie ne l’aura pas surprise.

L’enfant le gardera au fond de son cœur comme un joyau aussi étincelant que l’été. Elle n’oubliera pas les ombres du figuier sur le mur du couchant et l’odeur mêlée de moisi et de pommes du fruitier où elle range les arrosoirs avant de reprendre le chemin de la maison. Elle avance sur les pas de sa mère qui porte les paniers pleins de légumes.

Ce jour-là, les grenouilles de la boutasse lui offrent leur plus belle chanson.

C’est bientôt la fin de l’été, c’est le jour de ses dix ans.

*