Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 8 : il pleut…

Voici la suite du texte écrit pour le premier atelier d’été de François Bon, construire une ville avec des mots

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Proposition 8 : Il pleut

Le moment de magie est terminé. La jeune commerciale sort de l’appartement et pousse un cri en la voyant perchée sur sa chaise de jardin, au moment où un énorme coup de vent traverse la cour. Surprise, elle vacille et s’accroche au mur pour ne pas tomber. Un coup de tonnerre déchire le ciel suivi en quelques secondes d’une pluie battante qui la trempe des pieds à la tête.

La jeune femme rentre en courant et lui fait signe de la suivre. Elle obtempère un peu honteuse de s’être laissée surprendre, mais contente que la pluie soit venu noyer ses larmes. Ce moment difficile et la relation qu’elle entretient avec ces murs, ne regardent qu’elle. Cette jeune femme ne pourrait pas comprendre, il est inutile de lui faire des confidences. Elle lui explique qu’elle souhaitait examiner le voisinage et les nuisances possibles avant de se décider pour cet appartement. L’autre sourit rassurée par son explication et lui propose un café pour la réchauffer.

Elles remontent dans le bureau où elle demande à voir les plans généraux qu’elle examine avec soin, essayant de retrouver les traces du passé. Peu à peu les souvenirs se reconstruisent et elle réalise que peu de changements structurels ont été faits et elle reconnaît les murs où elle a vécu. La pluie s’est installée, frappant aux carreaux lui donnant un prétexte pour détailler les lieux plus longtemps. Elle reconnaît la grande grange où son père garait sa Panhard bleue métallisée aux enjoliveurs en forme d’œil de biche. Elle semble intacte. Elle demande si elle peut la visiter. La jeune femme se confond en excuses, lui expliquant qu’elle n’a pas la clé de ce bâtiment puisqu’il n’a pas encore été rénové, mais que son patron sera présent le lendemain et qu’elle pourra lui poser la question si elle le souhaite.

Elle remercie la jeune commerciale pour toutes ses explications et prend congé. Dehors, la pluie redouble, gainant d’argent les pierres dorées. Elle connaît bien cette brillance pour l’avoir vu mille fois et sait que si le soleil sort des nuages, la façade s’habillera de diamants en un instant.

Il serait temps de rentrer maintenant, pluie ou pas, elle se promet de revenir demain. Elle n’en n’a pas fini avec son passé…

Photo M. Christine Grimard

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Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 7 : là, tout près, mais…

Voici la suite du texte écrit pour le premier atelier d’été de François Bon, pour ceux qui ont plaisir à le lire…

 

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Proposition 7 : Là, Tout près, Mais

Elle a besoin d’air, tout à coup. Si elle se souvient bien, il y avait un porche qui menait au jardin où sa mère faisait pousser fleurs et légumes. On dirait qu’ils l’ont condamné. A la place elle remarque une loggia recouverte d’un plancher de bois où l’on a installé des transats, des oliviers en pots et une table de jardin. Elle s’approche en hésitant. Une pancarte avec une flèche indiquant « appartement témoin » l’invite à entrer.

Elle pousse la porte vitrée et se retrouve dans un salon aménagé en bureau où une hôtesse l’accueille avec un sourire commercial. Elle explique qu’elle cherche un appartement en rez-de-jardin avec un extérieur privatif. La jeune femme, lui indique sur le plan les surface disponibles à la vente, sans se douter qu’elle connaît les bâtiments mieux qu’elle. Elle repère facilement celui qui donne sur le jardin de sa mère et demande à le visiter. La commerciale lui demande de remplir un dossier avec ses coordonnées, ce qu’elle fait rapidement. Peu importe si elle reçoit des offres immobilières à n’en plus finir, si c’est le prix à payer pour visiter appartement et revoir le jardin de sa mère. Elle commence à s’impatienter lorsque la jeune femme cherche au milieu de centaines de clés dans un tableau mural, en vain. Son collègue arrive avec des visiteurs et remet la clé dans le tableau. Enfin, elle va pouvoir descendre au jardin, elle tremble légèrement mais sourit à la jeune femme pour cacher son trouble. Elles suivent un corridor passant au fond de l’ancien porche et débouchent sur une large entrée, où se distribuent trois appartements et un escalier monumental qu’elle reconnaît avec un pincement de cœur. Les marches de marbre blanc sont intactes, la rambarde de fer forgé a été repeinte en gris anthracite à la mode moderne, elles se dirigent vers une porte en contre-bas, descendent cinq marches et entrent dans un coquet salon au décor blanc et bois clair, scandinave minimaliste. Elle sait qu’elles se trouvent dans l’ancienne cave, où une immense baie vitrée triple a été percée, donnant sur le jardin. Le reste de l’appartement lui importe peu, elle ouvre la porte-fenêtre et sort sur la terrasse en béton.

Sa déception est immense. La terrasse sonne sur un carré de pelouse  de deux cent mètre carrés, barré par un mur de pierres sèches plus haut qu’elle. Elle n’aperçoit que la cime des cèdres qui encadraient le jardin. Elle ne pourra voir ce qu’il reste de la bande de terre où elle cultivait des roses trémières et des dahlias multicolores à cette époque de l’année.

Elle s’approche du mur, la jeune commerciale reçoit un coup de fil et retourne dans l’appartement pour répondre. Elle attrape une chaise de jardin, la pose contre le mur et grimpe. Ça y est, elle peut l’apercevoir entre les arbustes qui ont pris une ampleur incroyable. Le mur est couvert de volubilis, alors que sa mère passait son temps à les maintenir dans un coin pour qu’ils n’envahissent pas tout. Ils ont gagné finalement. Une seule rose trémière a survécu, éclatante, couleur pèche de vigne. Magnifique corole à contre-jour remplissant à elle seule tout l’espace.

La vie est encore là, finalement. Maman serait contente de la voir, pense-t-elle, la gorge serrée.

Un oiseau chante, laissant éclater sa joie au sommet du cèdre.

Oui, la vie gagne toujours songe-t-elle en essuyant une larme.

 

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Photo M Christine Grimard

 

Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, troisième proposition (Se retourner)

Voici mon texte pour l’atelier d’été de François Bon, pour sa Proposition 3 : Se retourner

Rassurée d’avoir retrouvé un peu de son enfance au fond du puits,  elle se redresse et examine les murs qui l’entourent. La forme des toitures n’a pas changé mais certaines ouvertures n’existaient pas. Leurs encadrements de fenêtres ont été fabriqués à l’identique, si bien qu’elles semblent avoir toujours été là. Les chéneaux de zinc découpés en forme d’as de pique scintillent au soleil de juin. Ils sont aussi beaux que dans son souvenir. Absorbée dans sa contemplation, elle sent un regard peser sur ses épaules. Cette sensation la renvoie quarante ans auparavant, lorsque sa mère la surveillait depuis la fenêtre de la galerie située au premier étage du bâtiment principal. Elle sait très bien de quelle fenêtre provient le poids de ce regard, mais n’ose se retourner. Un nuage passe devant le soleil la faisant frissonner, ou peut-être est-ce la crainte de croiser ce regard aujourd’hui disparu. Prenant une inspiration, elle se retourne au ralenti. Personne à la fenêtre. Peut-être a-t-elle rêvé…

Elle fait face au bâtiment, où elle a vécu les dix premières années de sa vie. Il lui semble qu’elle est revenue chez elle. Il n’y a plus les géraniums de sa mère aux fenêtres, mais quelques énormes jardinières modernes anthracite délimitent les espaces privatifs entre les appartements.

Aura-t-elle le courage de visiter ce village reconstitué, pétri de confort moderne, ou gardera-t-elle ses souvenirs intacts ? C’est beaucoup d’émotion pour une même journée, après tout le hameau tout juste rénové est à la vente depuis quelques jours seulement. Elle peut revenir dans quelques jours, lorsqu’elle se sentira plus forte.

Une ombre passe derrière la fenêtre de leur ancienne cuisine. Elle retient son souffle, mais le soleil sort des nuages et vient frapper le carreau, l’éblouissant. Elle cherche ses lunettes de soleil et les chausse fébrilement. Lorsqu’elle relève la tête, il n’y a plus personne derrière les carreaux.

Photo M.Christine Grimard

Ateliers d’écriture de l’été de @fbon : Dernier texte du cycle « Personnages »

Voici ma contribution pour le dernier atelier de l’été dernier de François Bon dans le cadre de son cycle « Personnages »  : « Faire semblant d’être Pierre Michon ».

Merci à ceux qui apprécieront de retrouver le personnage qui se dévoile dans ce texte.

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PHOTO Marie-Christine Grimard

 

 

Il lui faut bien gagner sa vie, faire le ménage n’est pas déchoir après tout. Il n’y a pas de sot-métier et les deux personnes chez qui elle travaille ne sont pas désagréables. L’employé en charge de son dossier à l’agence qui l’emploie, est un peu son ange gardien. Il l’a prise sous son aile et lui a choisi des clients sympathiques. L’une est une femme très âgée qui la traite comme sa petite fille et lui donne mille conseils de prudence lorsqu’elle époussette ses bibelots, l’autre est un vieil homme solitaire qui refuse qu’elle touche à son bureau où s’entassent des tas de feuillets couverts d’une écriture illisible et des carnets de moleskine sombre tous plus défraîchis les uns que les autres.

Le vieil homme l’intrigue, il est toujours très poli avec elle mais ne la regarde jamais dans les yeux, lui donnant des ordres secs en baissant la tête. Elle fait ses courses courantes, lui prépare ses repas, s’occupe de son linge et fait le ménage tandis qu’il monologue dans son bureau. Elle ne lui connaît pas d’amis, mais sait qu’il descend souvent s’asseoir au square voisin pour y passer l’après-midi. Il prend des notes sur ses petits carnets, parle parfois aux passants et rentre chez lui à la nuit tombante.

Mais un jour, en faisant la poussière, elle renverse un carton à chaussure posé en haut de l’étagère du salon. Une dizaine de carnets en tombent dont certains laissant échapper des grosses coupures. Il se précipite dans le salon alors qu’elle tente de les ramasser et entre dans une colère noire, l’accusant de l’espionner et de vouloir le voler. Elle a beau se défendre de telles intentions, il ne veut rien entendre et la pousse dehors en lui jetant son manteau et son sac à la tête.

Elle reste un moment devant la porte de son immeuble, abasourdie puis se décide à traverser. Elle ne racontera pas son aventure à son mentor à l’agence, craignant qu’il ne la prenne pour une incapable. Elle sent ses jambes se dérober sous elle, et décide d’aller prendre un café avant de rentrer chez elle. Dans le bar, les habitués jouent à la belote en sirotant leur ballon de blanc. L’un d’eux, qui était un ami de son père, l’apostrophe en lui demandant la raison de sa pâleur. Elle secoue la tête en silence et baisse les yeux sur sa tasse. A cet instant, le vieil homme sort de son immeuble, l’aperçoit au comptoir du bar, et vocifère des injures à son intention en gesticulant, puis s’éloigne à grands pas vers le square. Elle en a les larmes aux yeux. L’ami de son père se lève et s’approche d’elle. Elle lui explique en deux mots ce qui vient de se passer. Il tente de la rassurer, lui disant de ne pas se formaliser pour un vieux fou. Il lui explique de c’est un type peu recommandable, qui a toujours trempé dans des affaires louches et qu’il est préférable pour elle de ne plus travailler pour lui. Elle rentre chez elle, un peu rassérénée mais n’arrive à trouver le sommeil qu’au petit matin.

 

Le lendemain matin, on sonne à sa porte. Elle émerge difficilement d’un rêve pénible, se lève, s’habille précipitamment et va ouvrir. Deux inspecteurs lui montrent leur carte professionnelle et lui demandent de la suivre au commissariat. Elle demande des explications qu’ils refusent de lui donner, lui indiquant que le commissaire attend sa venue. On la conduit toutes sirènes hurlantes à travers des rues étroites jusqu’au quai des orfèvres, puis jusqu’à un bureau sombre au fond d’un couloir où l’attend une jeune femme disparaissant derrière un monceau de dossiers. Elle se présente comme étant le Commissaire en chef, lui indique un siège en face d’elle et commence à l’interroger sur sa vie et les personnes qui l’emploient.

Elle répond à son interrogatoire en détail se demandant ce qui lui vaut cet honneur mais n’ose poser la question directement. Au bout d’une heure, le commissaire se lève, va chercher une grande enveloppe sur son étagère et en sort quelques photos qu’elle étale devant elle. Elle reconnaît l’appartement du vieil homme, mais tout est dans un désordre indescriptible. Elle s’exclame devant ces images, expliquant qu’elle a quitté un appartement impeccablement rangé, et se décide à raconter le pénible incident survenu la veille.

La policière n’ajoute rien et pousse devant elle une dernière photo. Elle reconnaît le visage du vieil homme, le regard éteint. Il est allongé sur les tomettes de l’entrée. Il a l’air d’un homme ordinaire, vêtu d’un imperméable défraîchi et toujours coiffé de son chapeau de feutre bleu marine, si ce n’était ce grand trou derrière le crâne exhalant un mélange hideux aux couleurs de mort.
Réalisant soudain, la jeune femme pousse un cri et s’évanouit sur sa chaise. Lorsqu’elle se réveille plusieurs minutes plus tard, elle est dans une cellule allongée sur une paillasse sommaire. Au-dessus d’elle un vasistas laisse filtrer une lumière blafarde.

L’inspectrice referme la petite boîte contenant une dizaine de carnets de moleskine et la range au fond du tiroir de son bureau. Ils doivent contenir une multitude de renseignements sur la victime mais elle n’a pas le temps de tout décortiquer pour le moment. La jeune femme a probablement encore des choses à dire. Elle mettra le stagiaire sur le coup demain, ferme son tiroir à clé, éteint sa lampe de bureau et sort dans la brume du petit matin.

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Ateliers d’écritures de @fbon été 2017 : Les 18 secondes d’Artaud

Voici mon texte écrit pour le sixième atelier de François Bon pour l’été 2017 , intitulé « les dix-huit secondes d’Artaud, le roman collectif« . Vous trouverez sous le lien les autres contributions.

Photo m Christine grimard

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Seconde 1 : Tombée de la nuit.

Seconde 2 : Sur la route côtière le soleil descend sur l’océan. A l’horizon, la brume de chaleur se dissipe. Deux goélands volent de concert survolant les rochers, à la recherche de leur dîner.

Seconde 3 : Deux files continues de voitures se croisent à petite vitesse. Une moto arrive d’un chemin de terre sur la gauche et s’insère dans la circulation en frôlant le capot d’une petite Citroën blanche. La conductrice freine brutalement surprise et apeurée, laissant une distance respectueuse entre elle et la camionnette qui la précède pour faire place au motard imprudent. Il s’en est fallu d’une seconde pour qu’elle ne l’accroche. Le motard qui ne s’est aperçu de rien, chante à tue-tête sous son casque intégral où la radio lui délivre le dernier tube de métal à la mode.

Seconde 4 : La voiture qui suit la Citroën pile à quelques centimètres de son pare-chocs. Le conducteur était au téléphone avec son épouse qui lui annonçait son intention de le quitter. Il hésite entre reprendre tranquillement sa route et doubler cette voiture en s’écrasant sur la Peugeot qui arrive en face. Il se déporte légèrement vers la bande centrale continue, croise le regard triste de l’adolescent blond assis à la place du mort dans la voiture d’en face, et renonce à son projet malsain. Il réalise la raison du brusque ralentissement de la Citroën en voyant le motard qui la précède faire des embardées. Il la laisse repartir et la suit en roulant très à droite, le front moite et le cœur battant.

Seconde 5 : Le motard fait des embardées pour tenter de doubler la camionnette, mais il n’y a aucune possibilité tant la circulation est dense. Les gens reviennent de la plage tous à la même heure. Tous les soirs, lorsqu’il part pour prendre son service en cuisine, les mêmes embouteillages le retardent.

Seconde 6 : La file de voitures aborde la courbe longeant Le Bois St André, l’ombre des arbres gêne la visibilité, créant des reflets trompeurs dans les pare-brises. Il prend son élan, lance sa moto et passe entre deux voitures, in-extremis, soulagé d’avoir doublé la camionnette. Il se dit qu’il l’a échappé belle, n’ayant aucune visibilité derrière cet engin aux vitres arrière occultées. Il n’a pas de temps à perdre, le chef va encore l’incendier en arrivant pour quelques minutes de retard. Il en a marre de son caractère de chien. La saison prochaine, il se trouvera un autre restaurant.

Seconde 7 : la conductrice de la Citroën blanche est soulagée, au moins ce motard n’est plus devant elle. Elle ne supporte pas ce genre de conduite inconsciente. Ces écervelés, il vaut mieux les avoir loin devant…

Seconde 8 : La camionnette de chantier oblique vers l’entrée d’une propriété jouxtant le bord de mer, et la Citroën se retrouve derrière le motard. La conductrice pousse un soupir et ralentit, laissant une distance certaine entre elle et la moto.

Seconde 9 : Le motard recommence à zigzaguer pour tenter de doubler le monstrueux quatre-quatre BMW qui le précède maintenant. Il se demande ce qu’il a prévu au menu de la soirée. Il déteste ouvrir les huitres, mais son commis est si maladroit qu’il va encore devoir le remplacer pour cette tâche ingrate. Perdu dans ses pensées, il décide de doubler en oubliant que dans la courbe où il se trouve, il n’a aucune visibilité sur ce qui arrive en face.

Seconde 10 : Il se déporte brutalement sur la file de gauche, franchissant la bande continue.

Seconde 11 : Un Berlingot arrive en face, le conducteur surpris donne un coup de volant à droite et freine en bloquant ses roues. Son épouse qui était retournée pour parler aux deux enfants assis sur les sièges arrière, a le cou cisaillé par sa ceinture et s’évanouit de douleur.

Seconde 12 : Le motard, comprenant trop tard qu’il ne passera pas, tente de repasser la ligne médiane en se jetant sur son côté droit. Trop tard, l’impact est inévitable. La moto explose sur le capot de la Berlingot dans un bruit d’enfer, des morceaux de tôles brulants s’envolent sur les bas-côtés cisaillant les pneus des véhicules alentour. Le motard est projeté en avant par-dessus le toit de la Berlingot et retombe lourdement sur la chaussée derrière elle, la tête la première.

Seconde 13 : Le quatre-quatre BMW, malgré le bruit assourdissant de l’impact qui s’est produit à hauteur de sa portière gauche, continue sa route tranquillement. Il accélère et disparaît à la seconde suivante derrière la courbe de la départementale.

Seconde 14 : La conductrice de la Citroën s’arrête, sort de sa voiture les jambes flageolantes, et se précipite vers le jeune motard étendu sur la ligne blanche. Il est conscient, et tente de se relever. Elle arrive à le convaincre de rester tranquille.

Seconde 15 : Les conducteurs des voitures suivantes descendent de leurs véhicules et forment un cercle autour du blessé. Certains appellent les secours, d’autres donnent des conseils.

Seconde 16 : Les badauds commencent à se regrouper sur le bord de la route.

Seconde 17 : Le jeune motard arrache son casque. La conductrice de la Citroën est soulagée qu’il n’ait pas perdu connaissance, il arrive à bouger les bras, mais une de ses jambes est inerte et son pied a pris une position très anormale. Elle n’ose lui dire, mais lui demande s’il a mal. Il répond qu’il a mal au bras et ne sent plus son pied gauche. Elle hoche la tête et tente de le rassurer en lui assurant que les secours sont en route. Ce qui l’inquiète, c’est cette tache de sang qui teinte doucement la jambe de son jean, mais elle le garde pour elle …

Seconde 18 : Elle demande son prénom au jeune motard pour le détourner de sa douleur et l’obliger à rester conscient. Il s’appelle Nicolas et lui demande d’appeler son père. Elle trouve son portable dans la poche de son blouson, trouve « papa » dans le répertoire, compose le numéro et tend le portable au jeune homme. Il a les larmes aux yeux en entendant la voix de son père, elle se dit qu’il a l’âge de son fils. Il la regarde dans les yeux et dit à son père :
— Ne t’inquiète pas, j’ai eu un accident. Je vais bien mais la moto est foutue. Papa, pourquoi j’ai pris ma moto aujourd’hui ? Si tu savais, j’ai eu si peur…
Sa voix se brise et il lui tend le portable, n’ayant plus la force de poursuivre. Elle tente de rassurer l’homme au téléphone, lui indique le lieu de l’accident et raccroche. Elle s’assoit à côté du jeune homme et lui prend la main pour attendre les secours.
— C’était pourtant une belle journée, dit-il. C’est si bête la vie…

Ateliers d’écriture de @fbon de l’été 2017 : 5, fantôme de soi écrivain

 

Photo M Ch. grimard


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Voici mon texte écrit pour le cinquième volet proposé par François Bon pour ces ateliers d’écriture de l’été 2017, portant sur le thème des personnages, il s’agissait de décrire l’écrivain fictif que l’on porte en nous. Ayant cherché en vain celui que j’aurais dû porter en moi,  parti pour d’autres galaxies, j’en ai décrit deux autres qui se portaient l’un-l’autre…

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Chère mère,

Je vous écris devant le vasistas de la mansarde qui me sert de chambre. Je n’ai que quelques minutes avant le coucher du soleil aussi je vais essayer d’être bref. Je n’ai pas beaucoup de temps libre pour vous expliquer la vie que je mène ici mais il faut que je vous décrive la personnalité de Monsieur P. Vous avez souhaité que j’entre à son service pour l’aider à parachever son œuvre et pour que la vie dans son intimité, complète mon éducation littéraire. Vous serez comblée au centuple par le résultat. Après que j’aie répertorié toute sa bibliothèque, il m’a demandé d’écrire son autobiographie à condition que cela reste entre nous. J’ai accepté de grand cœur l’honneur qu’il me fait d’apposer ainsi sa signature prestigieuse sur un mes écrits, ainsi je serai lu par les centaines de personnes qui l’adulent. Par la suite, il a souhaité que je corrige son dernier ouvrage. Au début je ne faisais qu’améliorer l’orthographe puis j’ai tenté de modifier le texte en raccourcissant certaines de ses phrases interminables. L’une d’entre elles comptait près de trente lignes ! Lorsqu’il a accepté, j’ai compris qu’il m’accordait sa confiance. Je retranscris ici pour vous, la quatrième de couverture que j’ai écrite pour son dernier ouvrage qui paraîtra cet automne, afin que vous me donniez, chère mère, votre sentiment sur mon style avant que je lui soumette.

 

Monsieur P. n’est pas devenu écrivain par hasard mais par vocation. Très jeune, d’une santé fragile, il fut obligé de garder la chambre ce qui lui donna l’occasion de parcourir toute la bibliothèque familiale que son père, professeur de médecine, avait patiemment constituée. Cette fragilité constitutionnelle, alliée aux privations de nourriture durant sa petite enfance durant la guerre où il perdit tous les hommes de sa famille, lui ont conféré une grande sensibilité, celle-là même dont son œuvre est empreinte. Sa mère qui lui était toute dévouée, devenue chef de famille à la disparition de son père, a acquis les Éditions du clair de lune qui ont alors édité ses premières parutions : « Le journal d’un muet en 1912 » dont il sera tiré une pièce de théâtre de mime deux ans plus tard, et « La valse des amputés », ode antimilitariste qui fut considérée par la suite comme un des premiers écrits anarchiques. Sa prédilection allant au théâtre, il écrivit de nombreuses pièces dont certaines furent créées par la grande Sarah Bellenhardt, la plus célèbre étant : Les derniers jours du corbeau blanc. Vous retrouverez la liste complète de ses cinquante parutions en dernière page de ce livre.

Sa réputation de conteur n’est plus à faire et dans l’ouvrage que vous tenez entre les mains, vous retrouverez sa manière inimitable de décrire les péripéties d’une famille de grands bourgeois, milieu qu’il a beaucoup fréquenté, et les méandres que peut prendre la férocité de la nature humaine pour parvenir à ses fins. Cette saga comprendra plusieurs ouvrages mais je ne dévoilerai rien ici qui puisse gâcher au lecteur le plaisir de la découverte des protagonistes de cette œuvre merveilleuse qui comptera, à n’en pas douter, parmi les grands classiques de la littérature de ce siècle.

 

Voici chère mère, ce que je lui proposerai. Il acceptera après l’avoir à peine parcouru, comme à son habitude et me demandera de porter le manuscrit à son éditeur dans la foulée. Il me considère désormais comme un fils spirituel. J’espère être digne de cette confiance, vous me connaissez et savez à quel point je peux être dévoué lorsqu’on me prend par les sentiments. Je crois que dans quelques semaines, j’aurai l’audace de lui montrer mes écrits de fiction, en commençant par ma « Recherche du passé retrouvé ». Qu’en dites-vous chère maman, ai-je raison ou se moquera-t-il de moi ? Répondez-moi sans ambages, vous savez à quel point ce texte me tient à cœur.

J’espère que ma missive vous trouvera dans une belle forme, chère mère. Je vous tiendrai informée des dernières nouvelles de ces parutions et de ma vie passionnante avec notre grand écrivain tant admiré.

Je vous embrasse ma chère mère autant que je pense à vous.

 

                                                                                                          Votre fils aimé, Swann

 

 

Texte Marie-Christine Grimard (https://mariechristinegrimard.wordpress.com)

Atelier d’écriture de @fbon de l’été 2017 : Et si je vous dis, personnages ?

Voici mon texte envoyé à François Bon pour son premier atelier d’écriture de l’été 2017 traitant du thème des personnages. Il s’agissait de présenter en quelques phrases, onze personnages.

« Et si je vous dis personnages ? » que vous trouverez sur Tiers livre

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Photo M. Christine Grimard

Onze Personnages

  1. Il a toujours voulu avoir une bibliothèque où les livres seraient rangés par tailles et par couleurs mais n’en n’a jamais eu les moyens, alors il ramasse tous ceux qu’il trouve dans les poubelles de la ville pour les installer dans son coin de paradis sous le Pont des Arts. Le soir, quand les bobos ont regagné leurs pénates, les copains se réunissent dans son loft-sur-Seine à ciel ouvert et l’écoutent leur lire les romans qu’il a déniché dans la journée. Il a tant d’imagination que personne n’a su qu’il n’avait jamais appris à lire.
  2. Elle a déjà trois garçons qu’elle aime plus que sa vie mais cette petite fille arrivée par miracle sera le soleil de ses jours. Dehors la neige tombe en cette nuit de décembre, les bruits de la ville disparaissent dans la brume ouatée. Lorsque on la conduit dans sa chambre, elle insiste auprès de la sage-femme pour qu’on lui laisse son bébé. Dans la pénombre de ce petit matin d’hiver, elle installe sa petite fille contre son sein et regarde les flocons danser dans la lumière des réverbères. Elle sait que cet instant restera à jamais gravé dans sa mémoire.
  3. Il serre entre ses doigts le billet de cinq euros qu’il a gagné en tondant la pelouse, émerveillé devant les centaines d’exemplaires du dernier jeu à la mode brillant sous les spots du supermarché. Une fillette d’une maigreur extrême remplit son panier selon la liste de sa mère : pain, œufs, pâtes. Elle range la liste, ajoute une tablette de chocolat aux noisettes, compte ses pièces et repose la tablette avant de se diriger vers la caisse. Il croise son regard frustré, la regarde s’éloigner, prend la tablette, règle son achat et sort du magasin. Lorsqu’elle sort à son tour ployant sous la charge de son panier, il lui sourit, glisse la tablette de chocolat aux noisettes dans son cabas et part en courant.
  4. Elle sera fleuriste plus tard pour inventer des plantes capables de répandre de l’amour autour d’elles. Chaque nuit, elle rêve que la ville est apaisée par le parfum des fleurs disséminées dans chaque appartement, aucun cri ne résonne dans les étages, aucun crime dans les rues. Au réveil, elle s’inscrit au cours de botanique de la faculté des sciences.
  5. Il marche le long de la voie ferrée, la clôture est trop haute pour lui mais il sait qu’il pourra la franchir près du pont. La vie devient trop lourde, plus rien ne le retient ici, personne ne s’est aperçu de son départ. Il a toujours été seul mais depuis quelques temps plus personne ne le voit, même sa boulangère ne le regarde plus quand elle lui tend sa baguette quotidienne. Un long sifflement le fait se retourner, l’express de 22 heures entame la dernière courbe, le conducteur ne le verra qu’en s’engageant sur le pont. Il s’assied entre les rails, dos au train. Il préfère ne pas voir la mort en face, il n’a jamais été très courageux. Soudain il se ravise, se lève dans un sursaut et se précipite vers la rambarde. L’express passe dans un bruit d’enfer, si près de son visage qu’il saute en arrière pour l’éviter et bascule par-dessus le parapet.
  6. Elle vit au bord de la falaise dans une petite longère de pierre berceau de sa famille depuis dix générations. Dernière de la lignée, elle ne s’est jamais mariée, l’ouvrier italien réfugié dans le village fuyant Mussolini, dont elle était follement amoureuse à vingt ans, n’ayant pas plu à son père. Depuis quelques années, l’océan ronge la craie de la falaise de plus en plus profondément, menaçant sa maison et le hameau voisin. Le maire a signé un arrêté d’expulsion, mais elle a refusé d’obtempérer lorsque le garde municipal est venu lui présenter. Ce soir, la radio parle de la tempête du siècle coïncidant avec les grandes marées d’équinoxe. Elle sort sur la terrasse face à l’océan, les vagues et le vent font un bruit d’enfer. Elle s’installe avec une couverture pour admirer le coucher du soleil, il serait dommage de rater un tel spectacle.
  7. Il travaille dans une banque spécialisée en affaires internationales, les chiffres ont occupé toutes ses journées depuis l’école élémentaire où il était déjà le premier de la classe en mathématiques. Chaque soir il va s’asseoir au bord de l’eau dans le parc, observe les oiseaux, noircit les pages d’un petit carnet noir puis rentre chez lui puis passe la nuit à retranscrire ses feuillets sur un site d’impression à la demande. Il a décidé de ne pas se rendre à l’invitation reçue de Stockholm, la banque n’admettrait jamais qu’un de ses obscurs employés reçoive un Prix Nobel de littérature.
  8. Elle se regarde et ne se reconnaît pas sur cette photo sépia, ce visage encadré de deux bandeaux de cheveux bruns, ce regard de braise passionné appartiennent à une jeune fille disparue depuis si longtemps. Demain, le soleil se lèvera sur sa quatre-vingt-dix-huitième année. Elle se lève, derrière la porte-fenêtre la lune dessine des ombres fantastiques à la cime des grands pins. Elle sort à petits pas sur la terrasse, pas la peine d’enfiler ses chaussons, elle a toujours aimé sentir la fraîcheur de la neige entre ses orteils. C’est une belle nuit pour rejoindre les étoiles.
  9. Il ne sait plus pourquoi il est assis là à côté de cette femme qui le regarde fixement. Puis il se souvient qu’on l’a enfermé ici le jour où il a enterré au fond de son jardin son ordinateur, sa télévision, son poste de radio et son smartphone. Il a eu beau leur expliquer qu’il ne voulait plus recevoir de nouvelles du monde de dingues dans lequel il vivait, ils n’ont pas voulu l’entendre. Il ne sait plus depuis combien de temps il est assis à côté de cette femme, mais restera encore un peu puisqu’ils apportent le repas. Il partira quand ils auront éteint toutes les lumières. Il ne sait pas encore où il ira, mais sait qu’il y trouvera enfin le silence.
  10. Elle a toujours eu beaucoup d’imagination mais elle garde pour elle les histoires qu’elle invente. Pour les partager avec d’autres, il faudrait qu’elle ait appris la langue de ce pays où la guerre l’a menée. Elle sait qu’elle ne restera pas ici assez longtemps pour cela. Plus personne ne parle le dialecte de ses ancêtres. Elle aimerait pouvoir trouver un endroit accueillant où poser enfin ses valises. Elle se construirait un havre chaleureux, trouverait un gentil compagnon qui lui donnerait une petite fille et lui raconterait les histoires que sa mère inventait pour elle chaque soir, dans son pays.
  11. Il a ouvert une librairie spécialisée dans les ouvrages célestes. Plus jeune il était mécanicien-avion, dans un aéroclub où il y avait une bibliothèque remplie d’ouvrages d’aviateurs célèbres. A ces heures perdues il a lu tant de fois Saint-Exupéry qu’il connaissait tous ses livres par cœur. Chez lui, on trouve les publications du monde entier traitant du ciel, de l’aviation, de l’astronomie et l’espace. Il a poussé le vice jusqu’à en décorer le plafond de maquettes d’avion et de fusées qu’il a construites lui-même. Lorsque les enfants de l’école lui ont offert la reproduction de la fusée de Tintin pour son anniversaire, il a pleuré.

Texte M.Christine Grimard