La Porte (Epilogue)

856254_519181998189419_1260786646_o

Vignes de la côte bourguignone Automne 2013

Le retour au bureau fut difficile et laborieux.

Ma collègue ne me posa aucune question, et le fil des jours reprit sa course lente, sans qu’on n’évoque notre séjour bourguignon. A la fin de la semaine, chacun rentra chez lui, en se souhaitant un bon week-end, sans que personne ne fasse allusion au précédent. L’épisode bourguignon prendrait rapidement sa place au rang des simples souvenirs.

Je passais le dimanche à éplucher les documents que l’on m’avait donné en Bourgogne, et je complétais ma recherche en quelques clics sur le Net, m’étonnant de tout ce que l’on pouvait trouver avec quelques mots clés bien choisis. Le nombre de spécialistes du moyen-âge qui échangeaient leurs données sur la toile était incroyable, et des manifestations organisées pour reconstituer des évènements de cette époque étaient fréquemment organisées.

Au fur et à mesure de mes recherches, les morceaux de cette histoire s’imbriquèrent peu à peu, mêlant mes souvenirs aux détails historiques trouvés sur la toile, formant une trame qui me semblait tout à fait plausible. C’était un cadeau du passé et je ressentais le besoin impérieux de finir cette esquisse et de la partager. Après quelques semaines de travail, j’avais écrit une histoire d’une cinquantaine de pages, et je l’adressais au vigneron, complétée de quelques dessins au fusain des vignes de cette côte. Il me remercia par retour du courrier, en m’expliquant qu’il avait demandé à un historien de faire quelques recherches sur l’histoire de son vignoble et que mon histoire recoupait en grande partie la sienne. Il promit de m’envoyer un exemplaire de sa plaquette dès qu’elle serait prête. J’étais curieuse d’en découvrir le résultat.

Ma patience fut mise à rude épreuve, puisque je n’entendis plus parler de cette histoire pendant plusieurs mois. La seule trace que j’en gardais, était les deux tableaux que j’avais accrochés au-dessus de mon bureau, représentant mon dessin au fusain du visage de Blanche, et celui où elle se tenait aux côtés de son fils Bertrand, que m’avait donné le Vigneron. Sans ces portraits, j’aurais pu croire, à la longue, que tout ceci n’avait jamais existé.

Près d’une année plus tard, je regardais un reportage à la télévision sur la région bourguignonne, à l’occasion de la candidature « Des Climats de Bourgogne » au patrimoine mondial de l’Unesco. Le vigneron faisait partie des invités et expliqua l’histoire de sa parcelle, comme illustration du fait que ce patrimoine prenait pied dans mille ans d’histoire de la région. En quelques minutes, il expliqua l’histoire du Clos Vougeot et la raison pour laquelle sa parcelle en fut exclue, et donnée en héritage à un bâtard du premier Abbé. Il expliqua que sa mère, prénommée Blanche, fille d’un tailleur de pierre, était restée au secret dans le Clos, jusqu’à la disparition tragique de l’Abbé, à la suite d’un différend avec son successeur. Pour illustrer son propos, il avait apporté sa plaquette où l’on pouvait admirer le portrait de Blanche sur la couverture. Il ajouta que le patrimoine de sa région était étroitement lié à l’histoire des hommes qui y avaient vécu avec leurs sentiments, leurs joies, leurs chagrins et leur labeur, et que l’histoire de sa propre parcelle en était un exemple parlant. Il conclut par ces quelques mots :

« L’ironie de l’histoire est qu’aujourd’hui, le vin produit sur cette parcelle, a une valeur marchande bien plus élevée que celle du Clos lui-même, peut-être une vengeance posthume de cette femme, ou une revanche que Dieu a accordé à son fils, mille ans plus tard.

Cette note d’ésotérisme, plut beaucoup aux journalistes présents, et le reportage s’acheva sur quelques vues aériennes de la Côte Bourguignonne brillant sous le soleil.

 

Je restais silencieuse plusieurs minutes devant mon écran éteint, un sourire aux lèvres, cette dernière phrase prenant un éclat particulier dans ma mémoire. Et quand je levai les yeux vers le portrait de Blanche, je vis son sourire s’élargir doucement, jusqu’à découvrir ses jolies dents. Et quand son regard croisa le mien, je sus qu’elle avait enfin trouvé la paix.

~~ FIN ~~

1903017_550289778411974_1890540195_n

Clos de Vougeot Automne 2013 M Christine Grimard

 

Publicités

La Porte (partie 12)

1891393_550294278411524_999620190_o

Photo M. Christine Grimard

Je descendis l’escalier à vis, et retrouvai mes collègues dans le hall d’entrée de l’hôtel, encore toute imprégnée de la mélancolie de la scène que je venais de vivre. Mon amie me regarda, mais se retint de me poser des questions. Cela n’était pas dans ses habitudes et je savais qu’elle garderait ses questions pour plus tard, ce qui me promettait un bel interrogatoire une fois rentrées au bureau.

Je savais que je n’arriverai jamais à lui expliquer ce que j’avais vécu ici, et je me contentais de lui sourire bêtement. Elle me montra un groupe de personnes dans la pièce adjacente, et dit :

– Il faut que tu ailles récupérer le vin que tu as commandé. Le Vigneron est dans ce salon, il a préparé des cartons pour chacun et il m’a demandé où tu étais. Il veut absolument te parler de ton dessin, je crois. Dépêche-toi, il faut aussi rendre les clés et rentrer. La route est longue et tu seras inutile demain au bureau si tu continues à traîner. Qu’est-ce que tu faisais pendant deux heures, simplement pour récupérer une valise dans ta chambre ? Tu t’es perdue ?

– Oui, je me suis égarée dans les couloirs du temps … lui répondis-je avec un grand sourire.

– Oh, ça va ! ne fais pas la maligne en plus !!! Dit-elle, faussement fâchée. Si je ne te connaissais pas aussi bien, je pourrais croire que ce que tu dis est vrai.

Elle me regardait fixement, sans sourire, et je m’empressais de tourner la tête, pour qu’elle ne voie pas qu’elle avait raison. La laissant à ses réflexions, je me dirigeai vers le vigneron. La plupart de mes collègues avaient déjà récupéré leur commande, il ne restait plus que deux ou trois cartons avec le nom de chacun sur le dessus. Le mien était mis de côté, avec une liasse de papiers posé sur le couvercle. Il me vit arriver et vint à ma rencontre, en disant :

– Ah, enfin, je vous attendais ! Il faut que je vous parle.

– Excusez-moi, répondis-je, je me suis un peu attardée dans ma chambre, pour en admirer le décor le plus longtemps possible.

– Oui, j’ai vu combien vous aviez le sens de l’esthétique, affirma-t-il. Mais, savez-vous aussi, à quel point votre intuition est grande ?

Je le regardais, en silence, me demandant où il voulait en venir. Il poursuivit sur le même ton, enthousiaste.

– Je vous parle de votre dessin, et du prénom féminin que vous avez attribué à mon vin, hier soir. Etait-ce vraiment par hasard, ou aviez-vous entendu parler de ce vignoble auparavant ?

Le ton avec lequel il me questionnait était si passionné, que je me demandais quel crime de lèse-majesté j’avais bien pu commettre sans le vouloir. Il commençait à m’inquiéter avec ses questions. Je répondis avec toute la sincérité dont j’étais capable :

– Non, c’est la première fois que je viens dans votre région, je ne connaissais rien du vignoble bourguignon avant d’arriver hier. J’ai été très impressionnée par le travail que cet art représente, dont je n’avais aucune idée auparavant, et surtout de la transmission de cette tradition depuis mille ans. J’ai eu l’impression d’être plongée dans cette Histoire malgré moi en découvrant ce terroir, comme si les vrilles de la Vigne s’enroulaient autour de mon âme, pour que j’en comprenne toute la beauté de l’intérieur. Vous voyez, je suis sans doute un peu folle, comme le dit toujours mon amie qui est là-bas.

En lui parlant, je jetai à coup d’œil à ma collègue, qui me regardait toujours avec cet air intrigué. Il suivit mon regard et poursuivit :

– Oui, elle vous connait sûrement mieux que vous ne le pensez. Elle avait dit que vous feriez un « petit Chef-d’œuvre » en quelques traits de fusain, ce qui fut le cas. Mais je ne voulais pas parler de votre talent de dessinatrice, bien qu’il m’ait aussi impressionné, je voulais parler de votre intuition tout court !

– Je ne vois vraiment pas où vous voulez en venir… commençais-je.

– Je vais vous expliquer. Lorsque j’ai acheté le vignoble avec mes amis, lorsque nous avons signé la vente chez le notaire, celui-ci nous a remis un tas de vieux documents ayant appartenu aux différents propriétaires, depuis plusieurs siècles. Je n’ai pas encore fini de tous les déchiffrer, mais j’ai commencé à établir un début de généalogie à partir des écrits les plus anciens, jusqu’à la révolution française. C’est une de mes passions, en dehors du vin, j’aime beaucoup chercher dans les vieux papiers et pour ce qui est de cette parcelle exceptionnelle, je suis encore plus impatient d’en apprendre le plus possible sur son histoire. Le nom des premières générations de propriétaires n’apparait pas clairement, mais le premier titre de propriété a été délivré de la propre main de l’Abbé Jehan de Grigny au « Porteur de ce titre », sans nomination plus précise. Cependant, plusieurs générations plus tard, l’un des membres de la famille a tenté de retranscrire l’histoire de sa famille dans une sorte de journal. Dans ces feuillets apparaît une femme répondant au prénom de Blanche qui semble être la mère du premier propriétaire.

Sur ces dernières paroles, il arrêta brusquement ses explications, les yeux rivés sur moi, surveillant ma réaction. Je me sentis rougir et baissais les yeux pour qu’il ne puisse voir mon trouble. Je tentai de minimiser ma réaction en lui disant :

– C’est une drôle de coïncidence ! Blanche est un prénom médiéval très répandu, et il m’est venu sans réfléchir, je ne saurais vous en expliquer la raison. La jeune femme que j’ai dessinée, me semblait porter ce prénom, tout simplement.

– Oui, Tout simplement, reprit-il en hochant la tête. Tout simplement !…

– J’imagine que de nombreuses femmes portaient ce nom au moyen âge, ainsi que Marie et Anne…

– Sans doute, mais lorsque le portrait que vous avez dessiné sous mes yeux hier, ressemble trait pour trait à celui que j’ai trouvé dans ce carnet, la coïncidence devient extraordinaire. Surtout lorsque ce portrait est attribué aussi à une certaine Blanche, mère du premier porteur du titre. Regardez vous-même.

A ces mots, il attrapa les feuillets qu’il avait préparés sur ma caisse de vin et me les tendit. Il en sortit une feuille, où était reproduit un portrait en pied de deux personnages. En me le tendant, il observait ma réaction, et je tentai de dissimuler ma surprise. L’une des deux personnes était la Blanche que je venais de quitter, ses beaux traits semblaient un peu plus fatigués que sur le portrait que j’avais dessiné la veille, mais c’était bien son sourire que j’aurais reconnu entre mille. Je ne pus m’empêcher de sourire aussi devant son évident bonheur. A ses côtés, un jeune homme, qui lui ressemblait beaucoup, beaucoup plus jeune qu’elle, arborant le même sourire. Je reconnaissais la forme de ses yeux comme étant celle de Blanche, ainsi que l’implantation des cheveux, mais la forme de sa mâchoire était plus virile, carrée, lui donnant un air plus sévère, où je retrouvais celui de Jehan de Grigny.

– Voulez-vous vous assoir, vous êtes toute pâle !

J’entendis la voix de mon compagnon dans un lointain brouillard, et je me rendis compte que ma main tenant le portrait, tremblait. Je m’assis sur le siège qu’il me désignait, et fermai les yeux, le temps de reprendre mon calme.

– Que vous arrive-t-il ? insista-t-il.

– Ne vous inquiétez pas, cela va déjà mieux. Le visage de cette femme m’a impressionnée malgré moi. Effectivement, sa ressemblance avec le portrait que je vous ai donné, est frappante, et cela m’a un peu effrayée. Cette image semble m’avoir été suggérée malgré moi, et c’est un peu angoissant, ne trouvez-vous pas ?

– Effectivement, j’ai trouvé aussi cela étrange, c’est pourquoi je voulais vous en parler personnellement, avant votre départ.

– Je ne peux guère vous en dire plus, malheureusement. Il semble que cette jeune femme soit aussi celle qui est représentée sur la tapisserie de la salle à manger de l’hôtel. Peut-être ai-je été influencée par son visage au moment de dessiner ce portrait.

– Ah oui ? Vous croyez que c’est la même femme ? Je n’ai jamais vu cette tapisserie.

– De cela, je suis sûre, répondis-je. Je sais aussi qu’il y a trois autres tapisseries faites de la même série, qui vous en apprendraient peut-être une peu plus sur cette femme où les premiers vignerons de la région. Je crois que l’intendante de l’hôtel a fait quelques recherches historiques de ce genre, nous en avons parlé ensemble. Elle pourrait peut-être vous aider à en savoir plus.

– Je n’ai que quelques informations en pointillés, et ne peut que faire des suppositions pour le moment. Vous lirez ces feuillets aussi, et si vous trouvez quelques explications pour m’éclairer, je serai heureux que nous en parlions de nouveau, si vous êtes d’accord.

– Bien sûr, je vous aiderai volontiers si je le peux ! Mais mon intuition, comme vous dites, n’a aucune valeur historique, vous savez, lui répondis-je en souriant.

Il semblait un peu déçu, ce qui me rendait nerveuse. Je ne pouvais pas décemment lui expliquer que je tenais une partie de mes informations de Blanche elle-même. Pour lui faire plaisir, je décidais de lui donner un détail supplémentaire. Je pris un air détaché et lui demandai :

– Savez-vous qui est ce jeune homme à ses côtés ?

– Je crois que c’est son fils, le premier propriétaire de la parcelle justement. Mais je ne connais pas son nom, il n’est noté nulle part.

– Je le verrais bien se prénommer Bertrand, ce jeune homme. N’auriez-vous pas trouvé ce prénom dans vos archives ?

– D’où sortez-vous ce prénom? De nouveau de votre intuition ?

– Je ne sais pas, de ma mémoire médiévale je suppose, répondis en souriant de nouveau. Blanche et Bertrand, je trouve que ces prénoms s’accordent bien, avec Bérangère aussi, mais enfin, pour un garçon, je trouve cela beaucoup moins seyant !

Il me regarda de nouveau, bouche bée, pendant plusieurs secondes. Puis il reprit :

– En fait, la seule chose que je sais, c’est que pour de nombreuses générations dans sa descendance, le prénom du premier né garçon était Bertrand, comme une tradition obligatoire, génération après génération. De là à conclure que le premier homme du nom se prénommait aussi Bertrand, c’est effectivement facile ! Mais, cela, vous ne le saviez pas non plus…

– Non plus ! Cette maison a vraiment un effet très bizarre sur mon esprit, je trouve ! Il est temps que je m’en aille, concluais-je en riant, un peu trop bruyamment pour être honnête.

– N’oubliez pas votre carton et contactez-moi lorsque vous aurez lu les pages que je vous ai photocopiées. J’aimerais vraiment avoir votre avis sur cette histoire. Je compte faire une petite plaquette relatant l’historique de cette parcelle, que je donnerai aux clients qui achèteront ce vin, pour qu’ils en comprennent mieux la valeur. Qu’en pensez-vous ?

– C’est une merveilleuse idée, en effet ! Je suis sûre qu’un vin aussi extraordinaire a eu tout un parcours historique qui sort de l’ordinaire également. Et faire partager cela aux personnes qui auront le plaisir de le déguster, sera un vrai plus, absolument magnifique. Quelle belle idée ! Je vous aiderai si je le peux. Je vais lire attentivement vos feuillets et compléter avec certains ouvrages sur cette époque, pour ne pas laisser mon imagination prendre le pas sur la réalité historique. J’écrirai pour vous un résumé de ce que j’aurais compris et s’il me vient d’autres dessins en l’écrivant, je les joindrai à mon envoi. J’espère que tout cela pourra vous aider, et que votre vin sera apprécié comme il le mérite !

– Je vous en remercie à l’avance, j’attendrai vos impressions avec impatience. Rentrez bien, j’espère que ce séjour vous aura laissé un bon souvenir, et que vous apprécierez mon vin au retour ! Conclut-il en me serrant les deux mains.

– Votre région me laisse un souvenir plus fort encore que vous ne pouvez le croire, et votre région m’a enchantée plus que je ne pourrais le dire ! Je vous remercie et soyez tranquille, votre vin sera dégusté selon son rang.

1496254_514287908678828_953177452_o

Photo M. Christine Grimard

Je récupérais mon carton de bouteilles, et me rendis à la réception où ma collègue attendait toujours. L’intendante était là aux côtés de la réceptionniste, et lorsque je déposais les clés de la ma chambre, elle me demanda :

– Votre séjour vous a-t-il satisfaite ?

– Plus encore que vous ne le croyez ! Merci beaucoup pour votre accueil, et comme vous le savez, j’ai beaucoup apprécié le cadre historique de cette demeure et ce que vous en avez fait aussi.

– Je vous ai préparé quelques références d’ouvrage, et une des anciennes plaquettes de la maison, où l’on reprenait l’histoire de la construction du lieu. Il me semble que cela pouvait vous intéresser, comme nous en avions parlé.

– Oh, merci beaucoup ! Effectivement, cela me permettra de prolonger ce rêve une fois rentrée dans ma réalité moderne. Vous me faites un plaisir immense, merci encore pour tout.

Je quittais cette demeure, où j’avais vécu des heures inoubliables, les bras chargés de promesses de nouvelles découvertes. Ma collègue me précéda vers la sortie, me regardant fixement en silence, ce qui me promettait un flot de questions, de retour au bureau.

En attendant, il fallait regagner nos pénates sans encombre. Je me réjouissais de pouvoir prolonger un peu l’ambiance de ce séjour en me plongeant dans les écrits que je rapportais avec moi. Je laisserai quelques jours passer, pour arriver à prendre un peu de recul avec les émotions fortes que je venais de vivre, comme on laisse décanter une bouteille ancienne avant de la déguster.

Puis, je laisserai le passé m’envahir de nouveau, et tenterai de le retranscrire pour le Vigneron qui me l’avait demandé. Que sortirait-il de ces lignes, je n’en avais aucune idée ?

A suivre…

1921053_550284811745804_32474051_o

Photo M. Christine Grimard

La Porte ( Partie 11)

1903017_550289778411974_1890540195_n

Photo M. Christine Grimard

Je ne bougeai plus, je ne respirai plus, je regardai cette porte pivoter avec une lenteur désespérante. Le miroir apparut, ne reflétant que mon image livide, mais je savais que ce n’était qu’un leurre.

Le calme avant la tempête.

J’attendis, scrutant le reflet, mais rien ne se produisait. Alors, je me décidai à poser la main sur la surface lisse et froide du verre. A ce signal, une autre image, en face de moi, se dessina doucement, en partant du reflet de ma main pour s’étendre peu à peu sur tout le miroir. Cette main, de l’autre côté du miroir n’était plus la mienne ; le reflet de ce bras, puis celui de ce corps n’étaient plus le mien. Enfin, un visage apparu dans le reflet du mien, différent, encadré de cheveux longs tressés, châtains clairs mêlés de gris.

Je reconnus les traits et le regard doux de Blanche, ce qui me soulagea immédiatement. Cependant, ses traits avaient changé. Son visage semblait fatigué, ses cheveux étaient moins brillants. Je lui souris, et elle me répondit d’un pâle sourire triste.

Je tentai de faire basculer le miroir pour la faire entrer dans la pièce, mais n’y parvins pas, malgré son aide. Nous étions prisonnières, chacune dans notre époque, et le seul contact entre nous était celui de nos paumes posées l’une sur l’autre, mais restant séparées par le miroir.

Elle rompit le silence, impatiente :

– Alors c’est donc vrai, il semble que je ne puisse plus entrer dans cette chambre ?

– Je ne sais pas, Blanche. Je ne comprends pas ce qui se passe ici. Que vous est-il arrivé ? Vous semblez avoir changé depuis notre dernière rencontre.

– Changé ? reprit-elle. Bien sûr ! La dernière fois que je vous ai vue, je venais d’avoir mon petit garçon…

Elle s’interrompit, semblant se plonger dans ses souvenirs, baissant la tête, submergée de mélancolie, avant de poursuivre.

– Ce soir-là fut le dernier où je vis mon enfant. Il me fut arraché le lendemain matin, et je ne l’ai jamais revu. Aujourd’hui il doit avoir trente ans…

– Trente ans se sont écoulés depuis notre rencontre, répétai-je, incrédule. Je compris soudain pourquoi son visage me semblait différent.

– Oui, trente ans, répéta-t-elle, au cours desquels je suis restée au service de l’Abbé. Je pensais qu’il me laisserait repartir dans ma famille lorsque j’aurais achevé la série de tapisseries des quatre saisons, mais il n’en fut rien. Il me confie l’intendance de l’Abbaye durant la journée et me garde prisonnière dans cette tour durant la nuit. Jusqu’à présent, je pouvais circuler librement entre ma chambre et la sienne par ce passage secret, mais depuis hier, les choses ont changé, cette porte reste close. Ce matin, lorsque j’ai pris mon service, on m’a dit que l’Abbé avait disparu, depuis l’office du soir. Personne ne sait où il s’est rendu après, et les recherches n’ont rien donné jusqu’ici. C’est sans doute pourquoi, cette porte a été fermée de l’intérieur, et que je ne puis plus accéder à sa chambre.

– Que comptez-vous faire maintenant, si l’Abbé ne réapparaît pas ?

– De nombreuses personnes n’appréciaient pas ma présence en ces lieux, le monastère reste interdit aux femmes, et j’étais tolérée dans cette maison, où l’Abbé recevait ses visiteurs, pour mon efficacité dans l’organisation des réceptions et la tenue générale de la maison. Mais si l’Abbé ne réapparaissait pas, je devrais quitter ce château. Les autres membres de la communauté ne tolèrent ma présence que parce que l’Abbé leur impose. Quand il a fait apposer mon effigie à côté de la sienne autour du porche de l’entrée du château, cela a fait scandale. Je ne sais pas où je pourrais aller, mes parents ont disparu depuis des lustres, mon père a trouvé la mort en achevant son chantier, écrasé accidentellement sous un éboulement. Ma mère est morte de chagrin quand elle a su que je resterai définitivement à l’Abbaye, et surtout que j’étais une fille perdue puisque j’avais eu un enfant sans père. J’avais trouvé une sorte d’équilibre ici, au fil des années, ayant renoncé à la vie que j’avais rêvée, mais maintenant, je ne sais plus que faire.

– J’aimerais pouvoir vous aider, mais vous avez comme moi, que c’est impossible.

– Oui, je l’ai bien compris, répondit-elle. Nos rencontres sont probablement un rêve que nous faisons toutes les deux, un cadeau que la providence nous offre, au-delà de la réalité. Je ne sais pas qui vous êtes, mais chaque fois que je suis désespérée, vous apparaissez dans ma vie et m’aidez à poursuivre mon chemin. Je n’ai pas oublié votre présence à mes côtés, la nuit où l’on m’a arraché mon fils, et votre attitude qui m’a aidée à prendre un peu d’assurance vis-à-vis de l’Abbé. Cela m’a poussée à survivre. Et ce soir encore, vous êtes là.

– Vous savez, je ne provoque pas ces rencontres, je ne comprends pas comment elles se produisent. J’avais juste envie de vous revoir avant de quitter ce château, et j’en avais peur aussi. Et puis, nous nous voyons, en restant séparées par ce miroir obstinément bloqué, et cela m’énerve encore plus, dis-je en frappant la vitre de la main.

1799881_550314625076156_509495799_o

Photo M. Christine Grimard

Comme s’il n’attendait que cela, le miroir pivota doucement sur son axe, libérant Blanche. Elle se glissa par l’ouverture, et s’approcha de moi, puis me prit les deux mains dans les siennes. Elles étaient douces et froides, mais bien réelles. Je les serrais comme pour m’en assurer. Il fallait que je l’admette, cette femme était bien vivante, autant que moi, elle n’avait rien d’un fantôme. Elle me regardait anxieusement, semblant chercher un peu de réconfort à sa détresse. Puis elle regarda autour d’elle, ce qui augmenta encore son désarroi.

– Cette chambre n’est pas celle que je connais, en dehors des murs et du plafond, tout le reste est différent. Que m’arrive-t-il et qui êtes-vous ?

– Je ne pourrais pas vous expliquer ce qui nous arrive à toutes les deux, vous voyez cette chambre telle qu’elle m’apparaît. Je ne suis qu’une femme comme vous, personne de remarquable. Je crois que nous vivons à deux époques différentes et je ne comprends pas pourquoi nous nous rencontrons ainsi. Je sais seulement que j’aimerais vous aider encore si je le peux, mais je ne vois pas comment. Expliquez-moi plus en détails ce qui vous arrive.

– Je ne sais rien de vous et pourtant je vous fais confiance. Je ne sais plus ce que je dois faire maintenant, voilà trois jours que l’Abbé a disparu et personne ne sait où il a pu se rendre. L’ambiance a déjà changé et je vois bien que mes jours ici sont comptés. L’homme qui a pris la tête de la communauté à sa place me déteste. Il pense que je suis un suppôt de Satan, que j’ai détourné l’esprit de l’Abbé avec mes sortilèges de femme ! Je sais qu’il me fera disparaître aussi dès qu’il en aura l’opportunité. L’Abbé et lui s’affrontaient souvent ces derniers temps, à tous propos, et je les ai entendu se disputer très violemment à propos de la gestion des réserves de nourriture, il y a une semaine. L’Abbé pensait que le cellier était plein, et l’autre lui a répondu qu’il était presque vide, parce que l’on nourrissait trop de parasites dans cette Abbaye. L’Abbé est entré dans une colère folle et a dit qu’il irait visiter le cellier et la citerne en personne, et que s’il voyait que de la nourriture avait été volée, il sévirait en conséquence. Depuis, je ne l’ai pas revu. Je commence vraiment à m’inquiéter pour lui.

– Je comprends votre inquiétude, maintenant. C’est probablement le cas en effet. Il n’avait aucune raison de disparaître ainsi, au contraire, s’il voulait remettre de l’ordre dans l’intendance de l’Abbaye. Il a dû lui arriver quelque chose de grave.

– C’est ce que je crains, en effet ! dit-elle en baissant la tête.

– Pardonnez mon audace, mais il faut que je vous pose la question. Vous allez me trouver très indiscrète, mais, seriez-vous peinée s’il lui était arrivé malheur ?

– Ne soyez pas inquiète de votre audace. C’est la question que je me pose depuis trois jours. Je crois qu’il me manquerait, parce que je suis habituée à lui, depuis trente ans. Mais, c’est aussi la personne que j’ai le plus détestée au monde, celui qui m’a volé ma vie, en m’enfermant ici pour assouvir son plaisir, qui m’a volé l’amour de mon enfant, qui m’a retenue prisonnière, ne me laissant aucune autre liberté que celle de le servir nuit et jour en priant Dieu pour que cela cesse.

1477397_514289832011969_2013971025_n

Photo M. Christine Grimard

Elle serrait les poings et sa voix prenait une intonation de plus en plus sèche à mesure que sa parole se libérait. Sur sa dernière phrase, elle leva vers moi, un regard flamboyant de colère.

– Dans ce cas-là, répondis-je, votre chemin est tout tracé. C’est l’occasion de retrouver votre liberté, il faut partir tout de suite. Je crois que vous savez qu’il n’y a pas d’autre alternative à ce choix, les autres membres de la Communauté ne vous laisseront pas vivre ici désormais. Je crois que l’Abbé a disparu, comme vous le supposiez. Je crois savoir ce qui lui est arrivé. Il ne faut pas rester ici plus longtemps, mon amie. Vous devriez tenter de retrouver votre fils, il me semble qu’il serait temps d’être un peu heureuse dans votre vie.

– Vous avez raison, l’Abbé doit être mort, et je ne sais pas si je me sens soulagée ou attristée. Quant à retrouver mon fils, je n’ai aucune idée de ce qu’il est devenu, et s’il aurait ou non envie de me connaître. Je ne sais pas où aller si je pars d’ici.

– Un fils a toujours envie de connaître sa mère, et il n’est jamais trop tard pour cela, tant que la vie est encore là. Je ne sais que très peu de choses, mais il semble qu’il ait fait prospérer le vignoble que son père lui a laissé à sa naissance, cette parcelle dont il vous a parlé, le soir où je vous ai rencontrée pour la première fois. A mon époque, elle est devenue une des plus réputée de la région, je crois que vous devriez vous rendre là-bas et lui expliquer ce qu’a été votre vie. Il ne pourra que vous accueillir et vous aimer. Il faut trouver le courage de le faire.

– Vous avez raison, je vais suivre votre conseil. Laissez-moi quelques instants, je vais rassembler quelques affaires et je partirai. Attendez-moi, voulez-vous ?

– Oui, je vous attends. Faites vite !

Elle disparut dans le passage secret, ayant brusquement retrouvé toute sa vivacité. En la regardant descendre dans le corridor de pierres, je maintins le miroir ouvert en m’adossant au panneau vitré, craignant qu’il se referme définitivement sur son époque avant la fin de cette histoire. Quelques minutes plus tard, elle réapparut, portant un grossier sac de toile et revêtue d’un long manteau de laine. L’idée que toute sa vie était contenue dans un si petit sac, me serra le cœur, et je ne pus m’empêcher de comparer avec ce que contenait ma valise faite pour un voyage de deux jours. Quand la vie devient notre seule richesse, tout le reste n’a bien peu d’importance.

Il n’était pas l’heure de réfléchir à tout cela. Elle se tenait de nouveau devant moi, prête à partir définitivement pour l’inconnu, et je l’admirais de nouveau pour ce courage, en me demandant si je l’aurais eu à sa place.

Je lui indiquai la sortie :

– Il faudrait rejoindre la cour intérieure et vous glisser vers la sortie pendant que la communauté sera occupée à l’office du soir. Il y a un escalier…

– Ne vous inquiétez pas pour moi, je connais ce château mieux que personne, j’ai eu l’occasion de l’explorer des milliers de fois pendant que l’Abbé et tous ses frères dormaient. Je connais un passage secret qui me mènera directement à l’extérieur de la chapelle, dissimulé dans le mur Nord, je vais l’emprunter, mais avant je veux vous remercier pour m’avoir donné la force encore une fois, de faire ce que j’aurais dû faire depuis longtemps.

En disant ces derniers mots, elle me prit dans ses bras et me serra avec une force peu commune, que je ne lui aurais jamais imaginée. Je lui rendis son étreinte, et nous nous séparâmes. Je ne pouvais m’empêcher de me sentir un peu coupable de la pousser ainsi à affronter son destin sans avoir plus de détails sur son avenir. Je ne pouvais que m’inquiéter pour elle, d’autant plus que je ne saurai sans doute jamais, ce qui adviendrait d’elle par la suite…

Un dernier regard, et nous nous séparâmes. Je lui ouvris la porte extérieure, et jetais un coup d’œil rapide sur le palier. La voie étant libre, je lui laissai le passage. Elle me serra une dernière fois la main et s’engagea sur le palier. Elle se dirigea vers le mur Nord de la pièce, où se trouvait une porte noire dissimulée dans une encoignure, que je n’avais pas remarquée auparavant. Elle l’ouvrit et disparut derrière après un dernier regard dans ma direction.

Je soupirai, me sentant de nouveau seule, et sachant que je ne la reverrai jamais. Comment avais-je pu m’attacher à cette jeune femme, en ne l’ayant vu que deux fois ?

Je revins dans ma chambre, le miroir était refermé, hermétiquement, sur son mystère. J’essayai de le faire pivoter de nouveau, en vain. Alors, comme on tourne une page, je refermai sur lui, cette porte de bois cirée et fit coulisser le loquet vers la gauche. Cette fois-ci, il ne se rouvrit pas tout seul, comme s’il n’y avait plus rien à voir.

Après un dernier regard circulaire, à cette pièce où j’avais vécu beaucoup plus qu’un week-end, je rassemblai mes bagages et sortis de la chambre. Je traversai le palier et m‘approchai du mur où Blanche avait disparu quelques instants auparavant.

Incrédule, je restai pétrifiée devant le mur aveugle. Les méandres du temps s’étaient bel et bien refermés sur nous. Il n’y avait plus aucune porte dans l’encoignure où je l’avais vue disparaître.

A suivre …

1654859_550316825075936_333809384_o

Photo M. Christine Grimard

La porte (Partie 10)

1540567_550297335077885_358019871_o

Photo M. Christine Grimard

Je remontai jusqu’à ma chambre en empruntant l’escalier de bois dont chaque marche grinçait. Etage après étage, une fenêtre éclairait le faiblement le palier donnant sur une cour intérieure. Sur la droite, une tour barrait la perspective du bâtiment ; un fenestron à chaque étage, semblait borgne. Je m’arrêtai à l’étage inférieur au mien, et tentai de distinguer à travers les carreaux, si la pièce ronde que j’avais visitée dans mon rêve, aurait pu être située dans cette tour. Une ouverture carrée était visible sur la façade, donnant sur le pignon de l’ancien cellier devenu salle de restaurant. J’en déduisis qu’il pouvait bien être la petite fenêtre de la chambre où Blanche était recluse. Quant au passage que j’avais suivi, je n’arrivais pas à le situer. J’avais eu la sensation de m’enfoncer dans l’épaisseur des murs, mais mon sens de l’orientation avait dû être parasité par l’émotion.

Je ne saurais sans doute jamais, comment j’avais réussi à m’égarer dans le temps, en sautant d’une époque à l’autre, comme on change la tonalité d’une guitare, juste en ouvrant cette porte. Pourtant, je n’avais pas eu la sensation de rêver…

1796793_550317258409226_1419791894_o

Photo M. Christine Grimard

J’arrivai sur le palier de ma chambre, où je m’arrêtai de nouveau pour examiner la tour. Le fenestron de Blanche était sombre. L’intendante, passant derrière moi, me reconnut et d’approcha de moi en disant :

–          Vous admirez la cour intérieure, tous les bâtiments que vous voyez sont les anciens communs, écuries ou ateliers, que nous avons entièrement rénovés.

–          Oui, j’admirais le travail de restauration qui est remarquablement bien fait, sans dénaturer l’esthétique des bâtiments. La modernité des aménagements a été parfaitement bien dissimulée. Je me demandais si vous aviez aménagé aussi des chambres dans la tour qui apparaît ici, dis-je en lui montrant « la chambre de Blanche ». Une chambre ronde doit être bien difficile à meubler !

–          Non, cette tour est encore intacte. Nous n’avons restauré que l’aspect extérieur du bâtiment. A vrai dire, je ne sais même pas où se situe le passage pour y entrer. L’architecte faisait des recherches à ce sujet dernièrement, mais je ne sais pas si elles ont abouti. Si cela vous intéresse, avant de partir, je vous donnerai une plaquette que distribue une confrérie  de la région, et qui reprend quelques faits historiques liés aux bâtisses anciennes, avec quelques anecdotes à propos de ce château.

–          Oh je vous remercie, effectivement, ce court séjour, m’a donné envie d’en apprendre plus sur cette époque et sur les gens qui y vivaient. Je vais libérer ma chambre, et je retrouverai mes amis à la réception, où le vigneron qui nous a fait visiter sa cave, doit nous apporter le vin que nous lui avons commandé.

–          Très bien, je serai là, et vous aurais préparé les documents. A plus tard !

Elle s’éloigna, et disparut dans une embrasure de porte, son registre à la main. Il me restait à rassembler mes affaires avant de quitter le château. Je regardais la porte de ma chambre, en hésitant à la franchir. Maintenant que je savais que cette chambre était celle de l’Abbé, et que j’avais ressenti sa froideur dans ce corridor souterrain, la peur de le rencontrer me hantait malgré moi. Je n’avais jamais été bien courageuse et un mauvais film d’horreur suffisait à m’effrayer. Quant à communiquer avec des fantômes du moyen âge, c’était une autre histoire !

PORTE

Photo M. Christine Grimard

Je fixai le petit blason où brillait le numéro 18, me demandant si j’allais me trouver nez-à-nez avec Jehan de Grigny, en penêtrant dans la pièce. Puis, riant de ma propre folie, je poussai la porte cirée, d’une main légèrement tremblante. Un rapide coup d’œil circulaire me rassura tout à fait. On était encore dans mon siècle, le téléphone était sur la table de nuit et la porte au miroir était exceptionnellement fermée. Je décidai de faire mes valises et de descendre rapidement, quelque chose me disait de ne pas m’éterniser ici. Je passai dans la salle de bain pour rassembler mes affaires de toilette, lorsque j’entendis frapper. J’allai ouvrir la porte, quand on frappa de nouveau, et je compris que ce n’était pas à la porte d’entrée, le son provenait plutôt de la fenêtre derrière moi. Je fermai les yeux, n’osant pas me retourner, pour faire face à ce nouveau mystère. Je me sentis frissonner de la tête aux pieds, hésitant entre partir en courant et me retourner vers la fenêtre.

Après tout, que pouvait-il m’arriver ? Jusqu’ici je n’avais subi aucun dommage !

1656409_550303645077254_2003717841_n

Photo M. Christine Grimard

Reprenant courage, je me retournai et fixait la fenêtre, qui semblait tout à fait banale. Je m’approchai mais rien n’apparut, ni fantôme, ni pigeon effronté. Quelques-uns de mes collègues se promenaient dans le jardin à la française en contre-bas, ce qui me rassura. Il fallait que je me dépêche de libérer cette chambre. Je sortis ma valise et commençait à la remplir, tout en surveillant les décorations murales comme si elles allaient se mettre à bouger. Enfin, tout fut rangé, et je fis le tour de la pièce, vérifiant que je n’avais rien oublié, quand on frappa de nouveau. J’arrêtai de respirer, comprenant que les coups provenaient du miroir et non de la fenêtre.

Allais-je avoir le courage d’ouvrir la porte ?

En tremblant, j’avançai la main vers le loquet, mais je tremblai si fort que je ne parvins pas à le débloquer. J’allai renoncer quand je le vis coulisser très doucement jusqu’à se libérer complétement, et la porte commença à pivoter lentement sur son axe.

A suivre …

1798919_550295065078112_1661759940_o

Photo M. Christine Grimard

La Porte (Partie 9)

1404812_514271645347121_969372567_o

Photo M. Christine Grimard

Quelques centaines de mètres séparaient le Chaix, du parc du Château, que nous rejoignîmes à pied, dans la fraîcheur du soleil de cette fin d’automne. Quelques pigeons tentaient de réchauffer leurs ailes, tous alignés sur les toits vermoulus, du côté Sud.

Nous nous rendions dans la salle à manger voûtée, pour le déjeuner, les gens échangeant entre eux leurs impressions sur la dégustation du matin. Même les œnologues amateurs avaient appris quelque chose de nouveau au contact de notre guide, et chacun se réjouissait de la matinée qu’il avait passée, loin de la routine du bureau. Le groupe reprit, le long corridor souterrain qui conduisait à l’ancien cellier devenu salle de restaurant.

1798520_550318688409083_1182015554_n

Photo M. Christine Grimard

A l’entrée, je remarquai un trophée impressionnant, une tête de cerf, qui rappelait les chasses d’autrefois. Voyant que je m’arrêtais pour l’admirer, la gouvernante s’approcha de moi en souriant et dit :

–          Vous semblez intéressée par le décor historique du château, je pourrais vous indiquer quelques ouvrages où ce lieu est cité, notamment dans l’histoire des moines cisterciens, et de la construction du Clos Vougeot, mais aussi à différentes époques, et ce jusqu’à la révolution française, où il tomba dans l’oubli, pendant quelques décennies.

–          Volontiers ! Je vous remercie, effectivement, ce lieu me fascine, et j’aimerais beaucoup en savoir un peu plus; notamment, à propos du travail de sa construction qui correspond aux débuts du vignoble. Mais j’avoue que ce qui m’intéresse surtout, c’est de suivre les traces des personnes qui ont vécu à ces époques, comme on suivrait le sillage d’une étoile filante, sans jamais pouvoir la rattraper. Vous voyez ?

–          Je vois très bien, en effet ! Je trouve aussi ce lieu fascinant, et je suis ravie d’y travailler. Vous savez que la tête de cerf est l’emblème du premier Abbé, vous pouvez la retrouver dans la décoration de certaines chambres.

–          Effectivement, j’avais compris cela, dans ma chambre une fresque représentant une ribambelle des têtes de cerf avec une croix entre les cornes, souligne le plafond à la française.

–          Ah je vois que vous avez la chambre 18, c’est vrai, cette fresque est très belle. Cette chambre est marquée par la présence de l’Abbé lui-même, puisque l’on pense que c’était sa propre chambre, sans certitude cependant. Cette hypothèse vient de cette décoration, justement, que l’on a retrouvée en restaurant le bâtiment. Aucune autre chambre ne porte ses armoiries. Chaque chambre étant différente, l’ambiance n’y est jamais identique, mais celle-ci est spéciale, du fait de ses peintures remarquables. Je suis contente que vous les ayez appréciées.

–          Plus que vous ne le croyez, répondis-je, avec une moue.

Elle me regarda en coin, en s’interrogeant sur le véritable sens de mes paroles ; je m’empressais de la rassurer.

–          Ne vous méprenez pas ; j’ai vraiment apprécié ce séjour et cette chambre, d’autant plus que j’aime dessiner et que j’ai passé de longues minutes à admirer le plafond et la décoration des murs.

Elle parut soulagée soudain, et n’ajouta rien, en se plongeant dans la contemplation de ses chaussures… Sentant sa gêne, je décidai d’insister :

–          Cependant, il y a bien quelque chose qui m’a surprise…

Elle releva brusquement la tête, un peu d’inquiétude brillant dans son regard. Elle fronça les sourcils.

–          Qu’est-ce que c’était ? Un détail vous a déplu ?

–          Oh non, rien n’aurait pu me déplaire dans cet endroit si extraordinaire, et je mesure pleinement la chance que j’ai eu de dormir dans la chambre de l’Abbé. Cependant, je me suis demandée pourquoi, il y avait une porte de bois de chaque côté de la fenêtre. Vous pouvez peut-être me l’expliquer. L’une d’elles dissimule un placard avec une télévision, mais l’autre protège un miroir qui semble intégré au mur, et je me demandais s’il y avait un passage à cet endroit auparavant.

–          Je le suis posé la même question que vous, en arrivant ici. Le château est très complexe avec de nombreux niveaux, passages divers qui ont été construits au fil des siècles. Il semble que cette porte ne mène nulle part, et j’ai fini par croire qu’elle n’avait qu’un usage décoratif. Cependant, certaines parties du château semblent encore inexplorées. Précisément, derrière cette chambre il y a une tour où nous n’avons trouvé qu’un passage menant à une chambre au dernier étage. Il y a forcément d’autres pièces aux étages inférieurs mais il n’y a aucun moyen d’y accéder, pour ce que j’en sais. Nous n’avons jamais retrouvé de plans, aussi nous en sommes réduits aux hypothèses, et nous faisons rarement des travaux, compte tenu du classement de la maison en « Monument historique ».

–          La maison garde son mystère, et c’est sans doute mieux ainsi, répondis-je avec un sourire. Mais dans ce genre de bâtiments aux murs très épais, il y a forcément des passages oubliés et des chambres secrètes. Il nous reste à imaginer, et c’est encore plus palpitant !

–          Oui, vous avez raison, mais je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Le déjeuner vous attend, tous vos amis sont déjà partis. Je vous souhaite un agréable repas, et si l’histoire du château vous intéresse, demandez-moi les références des ouvrages historiques de la région, je vous les donnerai avant votre départ.

–          Merci beaucoup, je n’y manquerai pas !

chateau de Gilly

Photo M. Christine Grimard

Je la saluai d’un sourire, et m’empressai de rejoindre mes collègues à la salle à manger, en passant par le corridor souterrain, où je ressentis de nouveau le courant d’air glacial qui m’avait effrayé le premier soir. Je pris le temps de m’arrêter au milieu du passage et eut nettement l’impression de le souffle d’air qui me traversa, s’arrêta en même temps que moi, puis fit demi-tour et m’entoura de toute part, de ces bras glacés. J’étais seule, et je sentis ses doigts froids qui se posaient sur ma bouche, comme pour tenter de m’étouffer. Curieusement, je n’avais plus peur, je repris mon souffle en inspirant à fond par le nez, puis je m’entendis prononcer distinctement mais à voix basse:

–          Je n’ai plus peur de toi. Tu es coincé ici par ta propre noirceur, et tu y resteras à jamais, puisque tu ne veux pas changer. Tu n’as aucune prise sur moi. Je suis ici et maintenant, dans une autre dimension que la tienne. Je ne crois qu’à l’Amour et la force de ta Haine ne pourra plus jamais m’atteindre.

Immédiatement, le souffle disparut, ce qui m’impressionna plus encore que sa présence elle-même. Ces paroles que j’avais prononcées sans les penser vraiment,  je me demandais si elles étaient vraiment de moi.

Je me sentais très mal dans cet endroit, il fallait que je m’en échappe ! Je courus vers la sortie et dévalais les deux marches vers la salle du restaurant presque en courant, ce qui me valut un nouveau regard amusé de tous mes collègues.

Le repas fut d’un raffinement exceptionnel, ce qui me fit oublier la désagréable rencontre du corridor.

iphone chris 5825

Photo M. Christine Grimard

Mais, au moment du café, une phrase de mon amie, me la remémora brutalement :

–          Leur cuisine est extraordinaire, mais ils pourraient revoir leur chauffage. Ces vieux murs sont impossibles à chauffer, et tout particulièrement ce couloir souterrain. Tout à l’heure, j’ai eu l’impression de traverser une grotte de glace.

–          Tu as senti ce courant d’air glacial, toi aussi ?

–          Oui, et tous les autres également ! me répondit-elle. J’ai demandé au serveur pourquoi il faisait aussi froid à cet endroit. Il m’a répondu qu’autrefois, il y avait la glaciaire du château sous ce passage, une sorte de citerne souterraine où l’on conservait la neige recueillie au cours de l’hiver, pour la conservation de certaines denrées. Et ce qu’il m’a raconté ensuite m’a fait dresser les cheveux sur la tête.

Elle s’approcha tout près de mon visage pour continuer sur le ton du secret.

–          Figure-toi que le premier Abbé a trouvé la mort dans cette glacière justement. Il ne savait pas dans quelles circonstances exactes, mais il semble qu’il soit tombé dans cette cave et qu’il y soit mort de froid. Par la suite le souterrain aurait été muré…

–          Ce lieu est plein de mystères et de surprises, et plus encore que tu ne crois. Tu te moques toujours de moi et de mes « élucubrations » mais je suis sûre que l’histoire des hommes qui y ont vécu, imprègne les murs de ce genre de demeure. Le temps est un canevas, dont la trame est complexe. Il me semble que l’on pourrait sauter facilement d’une strate à l’autre, pour un peu que l’on prête un peu attention aux traces qu’ils ont laissées.

–          – Oui, enfin, je n’ai pas envie de te suivre sur cette pente descendante. Je te connais, tu vas encore partir dans une histoire à dormir debout. Je suis une fille de mon temps, ma chère, et je te rappelle que nous devons libérer les chambres et récupérer le vin que nous avons commandé ce matin, avant de partir. Nous n’avons plus le temps de nous attarder dans les couloirs du temps. Aller, on y va ! dit-elle en se levant de table.

chateau de Gilly Salle à manger

Photo M. Christine Grimard

Je n’insistai pas, et me levai à mon tour. Cependant, avant de la suivre, je me tournai vers la tapisserie murale, pour l’admirer une dernière fois. Elle était décidément magnifique, encore plus belle depuis que j’avais vu les mains qui l’avaient façonnée. Je m’approchai pour en comprendre tous les détails, maintenant que son histoire m’était plus familière. A gauche, sur un siège de bois, était assis Jehan de Grigny, vêtu de noir, aussi sombre que son regard dur qui semblait me fixer. Au centre, Blanche, se tenait debout, telle une apparition lumineuse, ses longs cheveux retenus en tresse sur le côté de son visage, une main tendue en offrande devant elle, son beau regard empreint de douceur, l’autre main désignant vers la droite, quelques rangs de vigne en fleur, la scène devant représenter le printemps. Cependant, en suivant des yeux, son doigt tendu, je découvris un tout petit garçon, dissimulé derrière les rangs de vigne, que je n’avais pas remarqué la veille.

La surprise me fit sursauter, et je regardais Blanche, en hochant la tête, comme pour lui indiquer qu’elle m’avait bien eue, tout en réalisant l’incongruité de mon attitude. Voilà que je me mettais à parler à une tapisserie du quinzième siècle, maintenant ! Mais ma surprise fut plus grande encore, lorsque je vis Blanche, accentuer sensiblement son sourire en me regardant dans les yeux. Je lui rendis son sourire, et lui fis un signe de la main avant de quitter le restaurant, en évitant soigneusement de croiser le regard du serveur qui débarrassait les tables, qui avait remarqué mon manège et me regardait fixement, immobile, une assiette dans chaque main.

Décidément, il fallait que je quitte ce château au plus vite, si je tenais à éviter l’hôpital psychiatrique.

A suivre …

1537480_550290691745216_381387521_o

Photo M. Christine Grimard

La Porte (Partie 8)

1417704_515696478537971_317788950_o

Photo M. Christine Grimard

Je retrouvais mes collègues dans le hall d’entrée, où le guide nous expliqua qu’un vigneron allait nous ouvrir sa cave, et nous faire déguster dix de ses crus. Nous n’avions que quelques centaines de mètres à parcourir pour rejoindre cette cave, ce qui nous permis d’admirer le parc du Château illuminé de la lumière dorée de ce matin d’hiver, parsemé de mille scintillements de rosée glacée. Nous avancions en silence, chacun étant impressionné par la beauté du site.

Le vigneron nous accueillit chaleureusement. Il avait préparé la dégustation dans les règles de l’art, accompagnant ses crus de quelques spécialités régionales consistantes, qui nous permettraient d’atténuer les effets de l’alcool. Il nous fit visiter son chaix, et nous livra sa passion pour soigner les vignes, récolter la vendange, élever le vin et le faire apprécier des amateurs, en conservant le meilleur des méthodes traditionnelles de culture, en modernisant les techniques sans dénaturer le travail ancestral. Une pièce attenante était remplie de pièces, ces tonneaux bourguignons, ou fûts de chêne ventrus, empilés, telle une assemblée d’ancêtres, et dans une autre cave, des cuves en béton et d’autres en inox étaient alignées, modernes sentinelles en armures brillantes. Il nous montra une grande table entourée de bancs, et nous demanda de nous installer pour la dégustation.

futs

Puis la ronde des saveurs commença. Moi, qui n’avais rien appris sur le vin, je me surpris peu à peu à détailler les différentes notes, fruitées, boisées, corsées, subtiles détails qui se révélaient derrières les goûts primaires de chaque cru. Les couleurs des robes aussi, se déclinaient du brun au rouge sang, du mordoré au pourpre. En fonction des années de récolte, des caprices du temps, de l’ensoleillement ou de l’exposition de la parcelle, de l’hygrométrie, de l’exposition au vent, de la profondeur du sol, on obtenait une saveur différente, un nuancier incroyable, une partition étonnante. Jamais je n’aurais pu imaginer toutes ces nuances que la nature avait sculptées, au fil des années.

Entendre l’homme de l’Art, nous narrer sa vigne fut une expérience magnifique. Notre guide reprit en parallèle, l’histoire de ce terroir, nous situant chaque cru, selon son appellation, dans chaque parcelle correspondante, parmi celles que nous avions parcourues la veille. Ainsi, les différentes saveurs s’enracinaient dans leur terroir et prenaient corps dans notre mémoire et dans notre imaginaire en même temps.

1888472_550284041745881_146499717_n

Photo M. Christine Grimard

Je me remémorais la beauté des ceps dénudés, et des quelques grappes qui restaient sur les sarments après la vendange, pâles reflets de la splendeur de la récolte. L’image des vignes sagement alignées dans leurs clos depuis des siècles, qui étiraient leurs vrilles au soleil bourguignon, et puisaient leur sève dans les sols rocailleux ou bruns d’humus, me revenait en mémoire. J’avais été surprise de la variété de nuances de couleurs du sol, et je comprenais maintenant ces différences en détaillant les saveurs, comme on admire la palette d’un peintre.

1620940_550285425079076_46694298_n

Photo M. Christine Grimard

Les mots dansaient habillés de toutes les variantes du rouge, déclinés du plus prestigieux au plus simple : Romanée-Conti, Grand cru, Grand Echezeaux, Gevrey-Chambertin 1er cru Lavaux-St-Jacques, Chambolle-Musigny 1er Cru… Tout un poème à ciel ouvert.

1890529_550317711742514_1491150400_o

Photo M. Christine Grimard

Etaient-ce les vapeurs d’alcool qui commençaient à me brouiller l’esprit, bien que je prenne soin de ne pas boire chacun des crus proposés ? Très rapidement, je m’imaginais, la multitude d’hommes qui avaient travaillé cette terre depuis les premiers moines cisterciens, au début de l’exploitation de la vigne en Bourgogne. Le travail des générations successives avaient façonné ce terroir, pour en faire une mine d’or, mais en dehors de la richesse produite, c’était bien l’amour du travail bien fait et la passion de la Vigne qui les portait. Je les voyais presque, toutes ces générations de vignerons, alignées devant ces cuves, et qui attendaient la fermentation de leurs précieuses grappes. Ou peut-être étaient-ils encore dans leurs vignes, au petit matin, sous la forme des volutes de brumes qui s’élevaient au pied des sarments, pour surveiller que le gel ne s’attaque pas aux précieux plants de pinot noir.

Décidément, j’avais trop d’imagination.

1913468_550282371746048_1622821688_o

Photo M. Christine Grimard

Mais la réalité dépassant souvent la fiction, le glorieux et tortueux passé nourrissait le présent et allait bientôt sortir de l’ombre.

Notre guide nous donnait quelques précisions sur les débuts prometteurs du Clos Vougeot, lorsqu’il prononça une phrase qui attira mon attention.

–          Une autre parcelle est remarquable, même si elle ne se situe pas dans le Clos lui-même. Certains ont dit qu’elle en faisait partie autrefois, et qu’elle en a été exclue, lorsque le mur d’enceinte a été finalement construit. Elle forme une excroissance séparée, mais le vin qu’elle produit est extraordinaire, probablement en raison de son ensoleillement exceptionnel, et de sa forme en cuvette, et son exposition plein sud. Elle a un nom très particulier sans que l’on n’en connaisse l’origine : C’est le « Clos du Bâtard ». Le vin produit est capiteux, de couleur très foncée. Les grappes très sucrées naturellement, produisent un degré d’alcool élevé, et la teneur en tanin est remarquablement forte. On dit que le Pape de l’époque se réservait la première cuvée pour son usage personnel, ce qui fit la réputation de cette vigne. Récemment, notre ami vigneron a racheté cette parcelle très convoitée, en s’associant à cinq de ses collègues, en l’arrachant de main de maître à un négociant chinois qui voulait l’acquérir. Aux enchères, le prix a atteint des sommets que je ne dévoilerai pas ici, mais le vin produit sur cette parcelle sera à la hauteur de ses espérances.

1417620_514297888677830_1813981185_o

Photo M. Christine Grimard

Le vigneron se tenait un peu en retrait, écoutant notre guide nous détailler sa passion pour  le travail du vin, avec un sourire. Et quand il nous parla de cette nouvelle acquisition, son regard s’éclaira d’une passion semblable. Il prit la parole

–          Cette cuvée sera très particulière, donnant un vin plus léger que les autres parcelles, un vin qui plait plus aux dames qu’aux messieurs. Un lointain propriétaire l’avait dédié au premier Abbé du Clos, Jehan de Grigny, dont vous avez sans doute entendu parler, et intitulée « Grand cru de l’Abbé Jehan », mais je crois que c’est une erreur. Avec cette présentation et ce nom, ce cru n’a pas le succès qu’il mérite. Il me semble que ce vin est féminin, et je souhaite en changer l’appellation, ce qui est très compliqué, avec toutes les autorisations administratives que cela implique. J’ai lancé la procédure, et je ne suis pas sûr qu’elle aboutisse. Mais j’espère y arriver.

Sa voix prenait des intonations passionnées, et on voyait dans ses yeux que ce combat était important pour lui. Je mesurais là, de nouveau, la passion qu’il y a avait derrière ce travail ancestral. Il nous regarda, puis poursuivit :

–          Je sais que votre groupe appartient à une société de marketing, et j’aimerais avoir votre avis. Vous avez goûté les différentes récoltes et mesuré les différentes nuances de cette palette. Je vais vous montrer une bouteille de la précédente récolte de cette parcelle du Bâtard, avec son étiquette d’origine, et je vais vous faire goûter ce vin. J’aimerais que vous me donniez votre sentiment sur cet assemblage, objectivement.

964349_514291218678497_2065037392_o

Photo M. Christine Grimard

Il versa quelques gouttes du précieux nectar au fond de chacun de nos verres, et observa avec curiosité l’effet produit. La couleur était inhabituelle, entre pourpre et marron, mais avec des reflets rouges comme si des gouttes de sang y flottaient en suspension. C’était déjà un plaisir de le faire tournoyer doucement dans la paume de la main en observant à contre-jour la danse de la lumière à travers sa robe foncée.

Le goût sortait de l’ordinaire effectivement, légèrement plus sucré que les crus que nous avions dégustés auparavant, laissant une empreinte fleurie sur les papilles, comme un parfum de jasmin. Une note féminine, charmeuse, dont je reconnus la fragrance. Elle m’évoqua immédiatement celle d’une jeune femme vêtue d’une robe de bure, aux lèvres rouges sang, très belle, fine et élancée, aux longs cheveux châtain clair entourant un visage triangulaire, et aux grands yeux bleus très clairs presque gris. Son image s’imposa dans mon esprit dès que ce vin coula dans ma gorge. Ce vin était le sien, son sang y coulait, que son fils avait élevé et que les générations suivantes avaient bonifié. Bien sûr, tout ceci n’était qu’une sensation floue, venue de l’ombre du passé, sans aucun support œnologique, et n’ayant aucun rapport avec cette science. Chacun donnait son avis, et je n’osais pas donner le mien, cependant, le silence étant revenu, je lançais un timide :

–          Il est évident que ce vin possède une fragrance féminine, et qu’il faut lui rendre son identité, en commençant par changer son nom. Il est beaucoup trop fin et subtil pour porter le nom de cet Abbé au regard dur. J’imaginerais plutôt une appellation plus légère, plus douce…

Le vigneron sourit, heureux du résultat produit par son cru sortant de l’ordinaire. Il acquiesça :

–          Je savais que ce vin plaisait aux dames. Mais de là à lui donner un nom féminin, j’avoue ne pas y avoir songé. Les cuvées portent le nom de leurs parcelles d’origine, ce sont plutôt des indications géographiques, ou parfois elles reprennent le nom de certains villages ou de certaines familles. Quel nom lui auriez-vous donné ?

–          Le nom qui s’impose à moi est « Grand cru Blanche de Grigny » mais je ne sais d’où me vient cette idée, répondis-je en rougissant. Ce gout est charmeur, léger et tout en finesse, élégant et velouté.

Le vigneron me regarda, un peu étonné. Il ne répondit rien, mais il me fixa pendant plusieurs secondes, en silence. Il me sembla que mes paroles avaient eu une résonance particulière pour lui. Plusieurs de mes collègues approuvèrent, d’autres donnèrent d’autres suggestions, d’autres prénoms féminins. La discussion s’animait, encouragée par les vapeurs d’alcool.

Je m’approchai de la bouteille pour examiner l’étiquette. Elle reprenait les armoiries de Jehan  de Grigny, représentant une tête de cerf stylisée avec une croix entre les bois, au-dessus du nom du cru, et d’un médaillon où le profil dur de cet homme était reproduit. Je reconnus immédiatement le dessin orangé qui ornait le plafond peint de ma chambre. Ces couleurs voyantes ne correspondaient pas du tout à la finesse de ce cru, et l’air rébarbatif de l’homme ne donnait pas envie de goûter ce vin. Je me tournai vers le vigneron et lui fis cette remarque.

1795981_550296555077963_1393937310_o

Photo M. Christine Grimard

–          Que suggéreriez-vous pour l’étiquette alors ? me dit-il amusé.

Le dessin étant un de mes loisirs favoris, j’avais toujours dans mon sac un carnet de croquis et quelques fusains. Je le sortis et lui dis :

–          Donnez-moi quelques minutes, et je vous fais une ébauche.

–          Avec plaisir, répondit-il. Il me semble que vous avez bien senti l’esprit de ce cru, et je suis curieux de voir ce qu’il vous a inspiré.

Ma collègue qui s’était approché de notre groupe, renchérit :

–          Oui, elle est très forte pour « sentir les choses », effectivement, ce qui lui vaut parfois quelques moqueries de notre part. Mais, ses dessins sont des merveilles, et elle va vous pondre un petit chef d’œuvre en moins de temps qu’il ne vous faut pour vider une bouteille. Faites-lui confiance !

Elle partit d’un grand éclat de rire, et s’empara d’une gougère qu’elle mordit à belles dents tout en sirotant la fin de son verre.

iphone chris 5838

Photo M. Christine Grimard

Ses mots me firent rougir, et je me détournai pour cacher mon trouble. Peu m’importaient les éventuelles moqueries, je sentais qu’il fallait que je fasse cette ébauche, et que le visage de cette jeune femme reprenne vie sous mes fusains. Je laissai courir mes doigts sur le vélin, et quelques minutes plus tard, le contour du beau visage de mon amie d’un soir m’apparut, dans toute sa douceur. J’eus la sensation de n’être que le transmetteur, et que le fusain glissait sur le papier sans que n’y fusse pour rien, et je laissai ma main suivre son instinct. Je finis par son regard, qui parût tellement vivant lorsque j’ajoutai une touche de craie blanche, que j’eus la sensation qu’elle allait me parler. Ses longs cheveux balayaient le contour de son visage triangulaire, et sa bouche fine souriait imperceptiblement. Ses yeux, que je savais gris clairs, même si le fusain n’en rendait pas la couleur véritable, étaient très expressifs, presque vivants, et son regard d’une douceur incroyable, répandait une aura de paix et d’amour. J’ajoutais dans chaque coin du portrait, une grappe de raisin, et une feuille de vigne, pour tenter de compléter l’illustration de l’étiquette.

Je regardais le portrait sorti de ce fusain, en me demandant quelle force avait commandé ma main, pour poser sur cette feuille de vélin blanche, l’image exacte de la jeune femme du 15° siècle qui avait traversé ma nuit. Elle me souriait, visiblement heureuse que son image ressurgisse du passé, pour illustrer le vin issu de la parcelle dont avait hérité son fils, et qui avait acquis ses lettres de noblesse avec le temps et le travail des hommes.

Encouragée par ce sourire, je tendis mon carnet au vigneron, en lui disant :

–          Voilà, ce n’est qu’une ébauche, mais voici le portrait que m’a inspiré la saveur de votre vin féminin. Cette jeune femme, s’appelle Blanche, il me semble, et je crois que votre vin a la couleur de son sourire. Ne me demandez pas pourquoi, c’est juste une impression, et je m’exprime mieux en dessin qu’en paroles. Faites-en ce que vous voudrez …

Il resta immobile une longue minute, contemplant ce visage, pâlit sous son hâle, et tendis le carnet à notre guide, qui le regarda fixement à son tour. Enfin, ils retrouvèrent l’usage de la parole, et il me dit :

–          En effet, votre collègue avait raison ! C’est bien un petit chef-d’œuvre. Cette femme est fascinante, et je crois qu’elle illustre parfaitement  l’esprit de ce grand cru, à la fois charmeur et capiteux, doux et corsé, tendre et plein de ressources. Comment faites-vous pour rendre aussi bien, l’expression d’un regard ? C’est incroyable !

–          N’en faites pas trop ! répondis-je en riant. Mais je suis contente qu’il vous plaise, peut-être allez-vous l’utiliser ?

–          Bien sûr, si mes associés sont d’accord. Je vais faire une photocopie de votre dessin et leur montrer dès demain, et si tout va bien la prochaine cuvée sortira sous cette appellation de « Cuvée Blanche » ou « Grand cru Blanche de Grigny » si elle est acceptée. J’ai l’intuition que cette nouvelle présentation devrait rendre à cette production toute l’attention qu’elle mérite et qu’elle avait perdue depuis des lustres.

Il s’éloigna pour faire cette copie, puis me rendit mon carnet, et rejoignit son comptoir pour prendre les commandes de ceux qui souhaitaient repartir avec quelques bouteilles de grands crus. Je le rangeai avec mes fusains, satisfaite du tour que prenaient les évènements. Ma collègue me glissa à l’oreille :

–          Tu vois bien que tu as un talent particulier pour sentir les choses et les faire ressortir en pleine lumière. Heureusement qu’il y a des gens comme toi, sinon la vie serait bien terne par moment ! Viens, on va se commander une bonne bouteille qu’on ouvrira pour Noël, ça égayera un peu la cérémonie de vœux au bureau !

Elle rit, en s’éloignant vers le comptoir. Je la suivis en souriant, décidément, elle avait toujours les mots qu’il fallait pour me recadrer vers la réalité. Le vigneron nota notre commande, qu’il préparerait, et nous apporterait au château avant notre départ. En me tendant ma facture, il me regarda avec reconnaissance et dit :

–          Peu de gens comprennent les particularités de notre terroir en si peu de temps, et surtout il y en a encore moins qui sentent aussi bien que vous l’avez fait, la passion qu’il y a derrière cette vitrine commerciale. Je ne sais pas comment vous avez fait pour capter aussi rapidement l’âme de ce cru, et la restituer aussi bien, mais je vous en suis très reconnaissant. Je ne sais pas s’il aura le succès qu’il mérite, mais ce que je sais, c’est que les choses sont à leur place, maintenant. Je vous en remercie de tout cœur, et un cœur de Bourguignon, c’est gros comme ça, dit-il en me posant sa grande main sur sa poitrine.

Je balbutiais quelques mots de remerciements à mon tour, puis nous reprîmes le chemin du Château pour le dernier déjeuner avant le retour vers notre vie normale, plus tard dans l’après-midi. Je sentais déjà que j’en repartirai avec les regrets de laisser ce lieu extraordinaire, pour retrouver la banalité du quotidien. En quelques heures seulement, tant d’évènements s’étaient déroulés, qu’il me faudrait sûrement plusieurs jours pour en faire le point exact, à mon retour. Dans l’immédiat, il me restait quelques heures à vivre ici, et je comptais bien en savourer chaque minute. Reverrai-je ma jeune amie avant de partir ? Je ne savais pas trop si je le souhaitais ou si je le redoutais, et je me posais cette question lorsqu’on nous demanda de rejoindre la salle à manger.

L’avenir me répondrait bientôt, probablement plus tôt que je le pensais.

A suivre…

980022_514302198677399_1423775934_o

Photo M. Christine Grimard

La Porte (Partie 6)

clos vougeot

photo M.Christine Grimard

J’avance sans faire de bruit. La pièce est ronde, sans doute sommes-nous dans une tour. Elle est froide, sombre et contient peu de meubles, un lit, une table et une chaise sur laquelle une femme est assise. Elle me tourne le dos, je ne vois que sa chemise de bure et de longs cheveux qui lui balayent le dos. Elle sanglote et chantonne en même temps, entrecoupant son chant de longs soupirs, et je trouve sa voix déchirante. Elle oscille sur sa chaise, en rythme, marquant du mouvement de sa tête, les paroles de sa chanson.

Je balaie la pièce du regard, et remarque un berceau de bois, et un meuble bas dont la porte ouverte laisse apercevoir des étoffes. Une seule fenêtre, haut située, éclaire la pièce, donnant sur le pignon d’un autre bâtiment, empêchant le soleil de pénétrer en ces lieux. Sous la fenêtre une sorte de chevalet est installé, supportant une lourde étoffe à moitié brodée, devant lui, je remarque un tabouret à trois pieds, et un panier d’osier contenant des écheveaux de laine colorés.

 

château de Gilly

photo M.Christine Grimard

Soudain, le chant s’arrête, suivit d’un long sanglot, qui se perd dans la nuit, laissant retomber un lourd silence dans la pièce. Je n’ose plus respirer. Au même instant, les pleurs du nourrissons s’élèvent vers la voute. La jeune mère reprend alors son chant en essayant de ne plus sangloter, et l’enfant se calme aussitôt. Elle fredonne de plus en plus doucement, et quelques minutes plus tard, l’enfant s’endort. Alors, elle se lève, et à pas lents, en le tenant à quelques centimètres de son visage, elle l’emporte vers son berceau. Elle le contemple endormi, les larmes ruisselant en silence sur ses joues, puis le serre contre son cœur avant le l’installer dans son petit lit. Son beau visage est empreint de toute la détresse du monde, lorsqu’elle le regarde dormir, si paisible dans son innocence. Puis elle se détourne et lève les bras et le visage vers le ciel, tentant une ultime prière. Cette supplication silencieuse et poignante de dignité, me brise le cœur, mais je n’ose approcher. Enfin, elle se recroqueville sur elle-même et s’accroupit, les bras repliés autour de ses genoux, comme si elle avait compris que sa prière était vaine, et qu’elle rendait les armes.

Elle ne bouge plus, ne sanglote même plus, alors je retrouve mon courage et fais quelques pas vers elle, sans bruit. Elle ne m’a pas remarquée tant elle est prostrée dans son chagrin.

Je pose une main sur son épaule, essayant de lui transmettre un peu de mon énergie. Elle lève brusquement la tête et me dévisage, à peine surprise. Elle ne crie pas, se relève sans un mot. Elle est à peine plus petite que moi. Nous nous dévisageons un instant, ses grands yeux gris fouillent mon regard. Elle ne semble pas effrayée, et je n’ai plus peur. Sans nous connaître, nous nous reconnaissons. Sa détresse est aussi la mienne, elle le sait.

Je prends ses deux mains dans les miennes, sans dire un mot, qu’elle serre à son tour, puis elle se jette contre moi, comme une naufragée s’accrocherait à un radeau. Je la garde contre moi, aussi longtemps que je la sens trembler, puis elle se calme enfin, et je m’écarte doucement. Je la découvre mieux, elle est si jeune qu’elle pourrait être ma fille, fine et élancée malgré la grossesse récente, très belle, de longs cheveux châtain clair entourant un visage triangulaire, de grands yeux bleus très clairs presque gris. Son air mélancolique n’altère en rien sa beauté diaphane, et sous son apparence fragile, elle paraît très déterminée.

Le silence devient pesant, et je me décide à lui murmurer :

-Qui êtes-vous et pourquoi êtes-vous aussi malheureuse ?

– Je ne suis plus personne, puisque mon existence doit rester secrète désormais. Personne ne doit savoir que je suis là, ni que mon enfant est né. Nous n’existons pas, nous sommes déjà des ombres. Je me suis habituée à cette existence depuis quelques mois, mais mon petit garçon aura une vie différente, loin de moi. Il faut que je me prépare à l’idée de le laisser partir, pour qu’il puisse voir la lumière, et grandir au soleil, loin de ces murs. Je le sais depuis qu’il est né, mais je pensais qu’il me le laisserait quelques semaines de plus, mais il est intransigeant. C’est un homme très dur. Il décide, et Dieu est de son côté, alors je n’ai plus qu’à accepter.

Je comprends tout ce qu’elle tait, et admire son courage. Une si jeune femme, qui a déjà autant de dignité dans sa détresse, cela me laisse sans voix. Je poursuis cependant :

– Comment pourrais-je vous venir en aide ? Je pourrais vous faire sortir d’ici avec votre enfant, ma chambre est au-dessus, vous n’auriez qu’à me suivre.

Elle me dévisage ; soudain effrayée ;

– M’échapper ? Avec mon enfant ? Et pour aller où ? Il est impossible de s’échapper, alentour, toutes les terres appartiennent à l’Abbaye, et personne n’oserait m’aider, en s’attirant les foudres de l’Abbé. Et où pourrais-je me cacher, en plein hiver avec un nourrisson ? Ce serait courir à la mort !

– Vous êtes donc prisonnière ici, pourquoi ? Je ne comprends pas, comment vous êtes-vous retrouvée ici ? Voulez-vous me l’expliquer…

– Je ne dois rien dire, où je disparaitrais…

– Oh, quelle horreur ! Vous ne pouvez pas rester là à attendre que l’on vous fasse disparaître ! Il faut vous échapper. Je vais vous aider !

Elle regarde, anxieusement, le berceau, où son enfant s’agite un peu, et baisse le ton pour me répondre.

– Mais enfin, d’où sortez-vous ? Comment pourrais-je échapper au destin que mon père a choisi pour moi. Une fille doit obéissance, et n’a aucun droit en ce monde. J’ai été attachée à l’Abbaye, et j’y resterai jusqu’à ce que la mort vienne me délivrer. Je n’ai pas fini ma tâche, et je n’ai d’autre choix que d’obéir.

– C’est terrible …

Je murmure à mon tour en me laissant gagner par son désespoir. J’ajoute :

– Pourquoi, votre père vous a-t-il abandonnée ici ?

Elle me regarde, interdite, comme si je débarquais d’une autre planète. Puis elle daigne me donner quelques explications :

– Mon père est Maître Sculpteur, Tailleur de pierre, il a été choisi comme quelques dizaines d’hommes pour bâtir ce monastère à la demande de l’Abbé. Il y travaillera pendant quelques années, ce qui payera l’entretient de mes nombreux frères et sœurs. Je ne peux mécontenter l’Abbé, sinon il renverra mon père et toute la famille tombera dans la misère.

– Je ne comprends pas, comment vous êtes arrivée aussi dans ce lieu, si c’est votre père qui était employé comme tailleur de pierre.

Je la regarde, muette, la question suivante reste bloquée dans ma gorge, mais elle y répond avant que je n’ose la poser.

– L’Abbé m’a remarquée quand il est venu chez nous pour voir mon père. J’étais occupée à ma broderie, et il a admiré mon ouvrage. Je suis la meilleure brodeuse de la région, et mon travail l’a impressionné, alors il a exigé que j’accompagne mon père à l’Abbaye pour travailler pour lui. Je devais faire une série de tapisseries pour la pièce d’apparat qui représentaient les quatre saisons de culture de la vigne.

Elle désigne du doigt la tapisserie qui était dans le coin de la pièce.

– En fait, je n’ai commencé que la première, celle qui illustre le printemps. L’Abbé a décidé que je serai attachée à son service personnel, en arrivant ici. Je devins sa femme de chambre, il ne fut plus question de « tapisseries ». Et très vite, ses exigences furent beaucoup plus importantes…

Sa voix se brise, brusquement, elle baisse les yeux en rougissant, et se tait. Je la vois trembler, et ne sais comment l’apaiser. Je la serre de nouveau contre moi. Elle pose la tête sur mon épaule, et sanglote en silence. Curieusement, ses larmes coulent sur ma chemise, sans la mouiller. Je n’ose plus bouger. Elle relève la tête et poursuit :

– Quelques semaines plus tard, j’ai compris que la vie avait pris racine dans mes entrailles. J’étais heureuse malgré cette situation contre nature. Mais quand l’Abbé l’apprit, il entra dans une rage folle. Il me secoua si fort que je crus perdre l’enfant. Le lendemain, il m’installa ici. Les semaines suivantes, il ne revint jamais, me laissant pourrir dans cette pièce, avec pour seule aide, une vieille servante sourde. Il avait décidé que personne ne devait connaître l’existence de son enfant, et ne revint me visiter qu’après la naissance de son enfant. Depuis, chaque fois, qu’il passe cette porte, je crains pour ma vie, tant sa colère est palpable. Il me considère, comme la fille du démon. Il dit que de je suis entrée dans sa vie, pour éprouver sa Foi, et qu’il ne laissera pas le démon gagner la partie.

Plus elle avance dans son récit, plus je suis abasourdie par son histoire de descente aux enfers. Je comprends peu à peu que son destin est tout tracé, souligné de noir, et que je n’en suis que le témoin inutile. Personne ne pourrait l’aider à sortir du piège qui s’est refermé sur elle.

L’enfant se réveille en gémissant, aussitôt elle se précipite vers lui, et le prend dans ses bras. Il a faim, elle s’installe au bord de son lit et lui donne le sein. L’enfant se calme. Elle me regarde de nouveau, semblant plus calme. Elle me montre le rideau derrière moi et dit :

– Vous devriez repartir maintenant, je vais m’occuper de mon bébé, et le garder contre moi jusqu’à demain, puisqu’il va me l’enlever au matin. Je vous remercie d’avoir tenté de m’aider, mais j’appartiens à l’Abbaye et personne ne peut plus me rendre ma liberté désormais. Je l’ai admis. Il veut que je brode ses tapisseries, je le ferai puisque je n’ai plus rien d’autre à faire dans cette vie, où mon enfant grandira sans moi. Je lui laisserai ainsi un souvenir de moi, à l’insu de son père. J’espère que ma vie sera courte et que le bonheur que je n’ai pas eu ici-bas, me sera donné ailleurs.

Bouleversée par ses paroles, je reste immobile un instant. Je n’ai aucun moyen de la réconforter. Je me sens tellement inutile, que je recule doucement vers la tenture comme elle me l’a demandé, en continuant de la fixer. J’accroche le cadre de son ouvrage, et le fais tomber bruyamment. En m’excusant, je le ramasse en le dépliant, je reconnais la tapisserie qui était dans la salle à manger de l’hôtel. Je prends le temps de la détailler, et reconnais les traits de ma nouvelle amie, comme étant ceux du personnage central.

Château de Gilly

photo M.Christine Grimard

C’est elle que j’avais vu fermer les paupières hier soir, ce qui avait déclenché l’hilarité générale de mes collègues. Je comprends maintenant pourquoi ce personnage me semblait aussi triste. Dans le coin opposé, un personnage rébarbatif est assis sur un siège massif, et en le regardant de plus près, je reconnais Jehan de Grigny. A droite, une vigne en fleur symbolise le printemps et derrière la jeune femme, on distingue l’ébauche d’un visage d’enfant. Mais l’ouvrage est inachevé, et je n’ose l’interroger sur ses intentions réelles. Je remets la tapisserie en place et m’approche de la jeune femme pour la saluer avant de sortir de la pièce, quand j’entends des pas lourds résonner dans le couloir.

Mon amie me regarde, soudain terrorisée. Je sens la panique me gagner aussi, et je recule vers le mur. Il n’y a aucun endroit où me dissimuler, alors je reste là, immobile, prête à me défendre, bec et ongles, ainsi que ma nouvelle amie, s’il le faut.

Le rideau est brusquement tiré par une main aussi large qu’un battoir, et un homme massif entre. Il me parait immense à côté de la frêle jeune femme, qui serre craintivement son nourrisson contre elle. Il jette un coup d’œil méprisant à l’enfant, et se détourne, comme si sa vue le dégoûtait. Il lui dit d’un ton cassant :

– Tout est en place, demain matin, la nourrice que j’ai choisie pour élever votre bâtard, viendra le chercher, et il sera traité avec tous les égards nécessaires. Vous n’aurez plus à vous en inquiéter, et vous pourrez reprendre votre ouvrage, ainsi que mon service personnel, que vous avez négligé depuis trop de semaines. Je ne veux plus jamais vous entendre me parler de cet enfant, ni de votre faute, et je vous accorderai ma clémence si votre ouvrage glorifie mon œuvre comme il se doit.

tapisserie

A ces mots, il se tourne vers l’endroit où est installée la tapisserie. Se faisant, il balaye la pièce du regard, en me regardant au passage. Je sens tout mon sang se retirer de mes joues, lorsque je croise son regard, et mes jambes ne me portent plus. Tout mon courage a disparu en une fraction de seconde, en fixant ce regard noir.

Je me ressaisis, et m’apprête à lui tenir tête, forte de ma colère pour la manière dont il traite sa jeune femme et son enfant. Je le fixe, en faisant un pas en avant, se faisant j’entends mon amie gémir, en levant une main vers moi, ce qui loin de me calmer, décuple ma détermination. Il a beau être deux fois plus lourd que moi, il ne me fait pas peur, ce lâche. Il va entendre parler d’humanisme s’il insiste ! Je sens mon sang féministe qui se réveille…

Puis, contre toute attente, il s’approche du chevalet pour examiner la tapisserie de près. On dirait qu’il ne m’a pas vue, ou qu’il m’ignore délibérément. Je reste interdite un instant, puis j’avance de deux pas, et me plante devant lui. Je le fixe d’un air outré, prête à en découdre, mais il tourne la tête vers la jeune femme et lance :

– Je vois que votre ouvrage n’a pas beaucoup avancé depuis que vous êtes mère, il est plus que temps que l’on vous décharge de cet enfant.

Il est odieux ! N’y tenant plus, je crie :

– Vous êtes un véritable monstre, vous êtes totalement inhumain ! Seule votre personne compte à vos yeux. Le sort de cette jeune femme que vous avez séduite et de votre enfant vous importe moins que l’état d’avancement de cette tapisserie sensée chanter la gloire de votre précieuse vigne. Vous êtes le seul responsable de toute cette souffrance, tout ceci est entièrement le fait de votre immense égoïsme. Vous vous êtes servi de cette jeune femme et maintenant vous l’abandonnez dans son chagrin. Je vous méprise, et j’espère que vous irez pourrir dans cet enfer dont vous avez tellement peur !

La jeune femme me regarde, avec de grands yeux effrayés, mais l’homme ne réagit pas. Il se tourne vers elle, et s’étonne de sa réaction. Il cherche du regard ce qui semble inquiéter sa compagne et se tourne vers moi…

J’attends une réaction violente, qui ne vient pas. Il se retourne vers elle et lui demande :

– Qu’avez-vous soudain ? Quelque chose semble vous effrayer ? Avez-vous vu une souris ? Vous êtes tellement craintive ! Ici, rien ne peut vous arriver, la plupart des gens qui vivent dans l’Abbaye, ne connaissent pas l’existence de cette chambre. Personne ne sait que vous êtes ici. Je ne vois pas ce qui pourrait vous faire peur ainsi !

– Je n’ai rien, j’ai cru entendre quelque chose, répondit-elle en me regardant dans les yeux.

Je secoue la tête et lui fais signe de ne rien ajouter, un doigt devant les lèvres. Elle suit mon injonction et n’ajoute rien, en baissant la tête pour qu’il ne remarque pas notre échange. Je viens de comprendre qu’il ne me voit pas. Pour en être bien sûre, je m‘approche à nouveau de lui et me place entre lui et la jeune femme. Il continue à lui parler, sans me voir, puis il tourne brusquement les talons et sort de la pièce en tirant brutalement le rideau derrière lui. Je n’ai pas écouté ses dernières paroles, mais le fait qu’il ne soit plus dans cette pièce, me redonne des forces d’un seul coup. La jeune femme pousse aussi un soupir de soulagement et m’interroge du regard, sans oser encore prononcer la question qui lui brûle les lèvres.

Je m’approche du rideau de brocart et le soulève imperceptiblement, je vois l’homme disparaître à l’extrémité du corridor. Me retournant vers la jeune femme, je lui demande :

– Avez-vous compris pourquoi il ne pouvait me voir ?

– Je ne sais pas, répondit-elle, et vous ?

– Je n’ai aucune explication, il se passe ici des choses qui dépassent mon entendement. J’aimerais savoir pourquoi ce genre de chose m’arrive toujours, et que quelqu’un m’explique ce que je dois faire en face de tels évènements. Là, j’avoue que je suis totalement perdue.

– Je ne sais pas d’où vous venez, me répondit-elle, ni ce qui se passe, mais laissez-moi vous dire que votre présence m’a beaucoup aidée aujourd’hui. Le fait que vous soyez là, m’a montré que je n’étais pas seule, et grâce à vous, cet homme m’effraye beaucoup moins. Je n’oserai jamais lui parler comme vous l’avez fait, mais le fait que vous pensiez que tout ceci est de sa faute, m’a fait beaucoup de bien, et m’aidera à supporter cet avenir pénible. Peut-être arriverai-je à lui répondre comme cela, moi aussi… En fait, je viens de comprendre que je le détestais aussi, sans oser le penser puisqu’il me tient entièrement en son pouvoir. C’est horrible, mais le fait que vous l’ayez maudit tout à l’heure, m’a fait beaucoup de bien, parce que secrètement l’espère aussi qu’il ira brûler en enfer.

Je souris, malgré moi, malgré le côté dramatique de cette situation, devant cette réaction enfantine, et tellement humaine de ma nouvelle amie.

– Je ne sais pas si l’enfer existe vraiment, lui rétorquais-je. Cependant je crois que s’il lui reste une once de conscience, le jour où il réalisera tout le mal qu’il vous a fait, ainsi qu’à son propre fils, pour satisfaire son plaisir et son égocentrisme, ce jour-là sera le premier jour du reste de son enfer. Je lui souhaite long et douloureux !

Je ne me reconnais pas, moi qui suis si douce d’habitude, qui tiens des propos pareils. Il fallait que cette histoire me bouleverse ! Mon amie me désigne le couloir par lequel j’étais venue et dit :

– Il faut que vous partiez maintenant, je crains qu’il ne revienne et vous trouve, cette fois-ci. Je me souviendrai toujours de votre présence, ce soir, et en remercierai le ciel jusqu’à mon dernier soir. Partez vite mon amie, et que Dieu vous garde !

– Vous avez raison, je vais regagner ma chambre, c’est plus prudent. Surtout soyez forte, et ne perdez pas espoir, mon amie. Si le désespoir vous gagne, pensez à moi, et j’essayerai de vous aider aussi, de là où je serai. Je ne vous oublierai jamais non plus.

Je la prends dans mes bras de nouveau et dépose un baiser sur le front de son petit garçon.

– Vous ne m’avez pas dit son prénom, ni le vôtre, dis-je en me dirigeant vers la tenture.

– Je l’ai appelé Bertrand, et je ne nomme Blanche.

– Je vous souhaite le meilleur chère Blanche ainsi qu’à votre petit ange Bertrand, que Dieu vous garde aussi.

Je la regarde une dernière fois, tentant de lui transmettre ce qui me reste de forces, pour le combat qu’elle aura à mener, en me demandant ce qui m’a pris de lui dire des choses pareilles. Décidément l’ambiance de ce château ne me vaut rien.

Je suis le couloir jusqu’à l’escalier en colimaçon, puis remonte péniblement les marches qui me paraissent beaucoup plus nombreuses qu’à la descente. Je retrouve le couloir en pente et le remonte doucement à tâtons, dans l’obscurité. J’arrive vers le miroir, où je vois ma chambre en transparence, dans la pénombre. Je tâtonne et tente de le faire pivoter mais rien ne bouge. Je pousse, je tire, en vain. Après plusieurs minutes d’efforts inutiles, je commence à me décourager et m’écris, inquiète :

– C’est pas vrai ! je ne vais pas rester coincée ici tout de même.

Comme s’il attendait cela, le miroir pivote brusquement sur lui-même. Je me précipite dans ma chambre, de peur qu’il se referme sur moi définitivement. Une fois dans la pièce, je referme le miroir, puis la porte de bois, et y appuie mon dos. Je me sens épuisée, et n’arrive plus à remettre de l’ordre dans mes idées.

Je m’assois sur le fauteuil qui est placé devant la fenêtre où les premières lueurs de l’aube apparaissent. Je ferme les yeux un instant, pour me reprendre, et tenter de réfléchir aux évènements de la soirée. Je vais juste me reposer quelques minutes, puis il faudra se préparer pour la seconde journée.

Et en moins d’une seconde, je m’endors.

……..A suivre

Château du Gilly

photo M.Christine Grimard