Confessions intimes 22 : Jumelles

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Photo M. Christine Grimard

Le jour se lève.

Encore une journée comme les autres, sans surprise. Une journée de cire, figée dans le temps. Une journée de silence, sourde et muette.

Ils sont partis depuis si longtemps. La maison est vide sans eux. La maison est morte sans leurs rires.

Et nous sommes là toutes les deux, immobiles et abandonnées.

J’aime quand ils sont là, le bruit de leur vie me berce. Il me rappelle celui de la mienne. Il me rappelle la chaleur du soleil sur mes joues, la fraîcheur des vagues sur mes jambes, la saveur du miel sur ma langue, la caresse du vent dans mes cheveux. A travers eux, je vis encore, je ressens encore.

Ils sont partis avec l’arrivée de l’automne pour leur maison en ville. Leur vie est là-bas, rien ne peut les retenir ici lorsque l’été s’en va pas même le spectacle des grandes marées. Ils n’ont jamais compris que l’océan est plus vrai sous le vent d’hiver. Chaque fois qu’ils disparaissent, mon sentiment d’abandon est plus fort.

Ma sœur essaye de me consoler en me disant que nous sommes ensemble. Je n’ose pas lui dire que ne sais plus si je suis heureuse d’être encore là ou bien si l’éternité me pèse. Je ne sais pas si je pense encore ou si tout ceci n’est qu’un rêve. Je ne sais plus si j’existe encore ou si je ne suis qu’une poupée de cire. Je ne sais plus si ce cauchemar est le mien ou celui de ma sœur.

Il y a des avantages à être encore là. Je peux encore imaginer la caresse de la lumière qui traverse les persiennes sur ce qui me tient lieu de peau. Je peux encore apprécier le chant des cigales à la fin du jour. Je ne souffre plus de la faim ni de la soif. Je ne ressens plus la douleur et je n’aurai jamais de rides…

J’avais si peur de vieillir, que mes yeux perdent leur éclat que ma beauté se flétrisse, que j’ai tout tenté pour éviter cela ; un peu trop d’ailleurs puisque j’ai entraîné ma sœur dans cette galère éternelle. Nous étions jumelles, un seul détail nous distinguait, la présence d’un grain de beauté invisible sous nos vêtements dont je garderai l’emplacement secret par pudeur. Peu importe maintenant, tant d’eau est passée sous les ponts, emportant les modes et les convenances dans les flots du temps. Tout faire pour que l’on nous confonde était un jeu que nous cultivions. Nous échangions nos vêtements ou nos places à l’école pour piéger les étrangers. Nous étions farceuses, facétieuses, moqueuses et parfois cruelles et méchantes. Je le regrette maintenant que je n’ai plus le choix. Il n’y a plus moyen de rattraper certaines horreurs que j’aie pu commettre, plus moyen de se racheter. Pourtant, j’aurai toute l’éternité pour le faire.

J’ai souvent pensé que si on en était arrivé là c’est parce que nous l’avions bien cherché, surtout moi. Je le regrette tellement pour ma sœur. Moi, j’ai bien mérité cette punition, comme le disait la mère supérieure du pensionnat de notre enfance : « Tout se paye mes enfants, en monnaie sonnante et trébuchante : chaque bonne action et chaque mauvaise action ! »

Et moi, j’ai ouvert un crédit illimité !

Ce jour-là, je n’aurais jamais dû me rendre à cette fête foraine, je n’aurais jamais dû rire de ce garçon, je n’aurais jamais dû me moquer de cette vieille cartomancienne, je n’aurais jamais dû lui jeter ses cartes à la figure quand elle m’a dit que ma beauté sans bonté ne serait pas éternelle, je n’aurais pas dû me moquer de sa magie de pacotille.

La dernière chose dont je me souvienne est ce corbeau qui planait au-dessus de nous sur le chemin du retour. Le dernier geste dont je me souvienne est d’avoir attrapé la main de ma sœur et de l’avoir serrée très fort lorsqu’il a plongé vers nous…

Mais voilà que je m’agite comme à chaque fois que je ressasse cette histoire de fous !

Ma sœur se réveille, elle va encore s’inquiéter pour moi.

Rendors-toi encore quelques heures ma belle, encore quelques mois. Ne t’inquiète pas. Tout va très bien. On n’a qu’à faire comme si l’on s’était endormies. Regarde : la vie est belle et le soleil nous éclaire. Je suis là avec toi, on reste ensemble…

*

AOUT 2 2015 056

Photo M.CH Grimard

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16 réflexions sur “Confessions intimes 22 : Jumelles

  1. Plaisir de retrouver ici ce texte et de découvrir la deuxième photo (avec toujours le charme des maillots de bain « une pièce ») !

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  2. Merci à vous. 🙂
    Ces jumelles sont assez cabotines et apprécient qu’on les photographie sur toutes les coutures de leur maillot vintage !

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  3. C’est moins à l’éternité qu’on aspire parfois qu’à prolonger les instants et la vie. Mais à la prolonger indéfiniment… Nous sommes inconséquents.

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  4. Atmosphère des maisons d’été…les parents nous avaient emmenés passer les grandes vacances en Vendée à Ronce-les-Bains; il n’existait pas encore d’immeubles, juste des petites maisons entourées de jardin, appelées pompeusement « villas », avec leur nom colorié sur une plaque de céramique à l’entrée; les gens n’avaient pas encore de voitures polluantes qui troublent l’air que l’on respire.
    Et je me souviens de l’odeur de ces maisons, qui sentaient bon le pin chaud, le sable et l’océan; avec une pointe de renfermé, malgré les fenêtres ouvertes qui laissaient entrer le soleil à flot.

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    • Les « Villas » sont encore très nombreux en Vendée même si certaines villes ont accepté le bétonnage de leur front de mer dans les années 70…
      L’arrière pays est encore plein de charme et authentique comme le sont les vendéens, et leur double Coeur enlacé qui n’est pas qu’une image sur un blason. L’air y est léger peut être parce que le vent y est chez lui !

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  5. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ». Votre texte me fait penser à cette phrase de Lamartine, mais aussi à un épisode de la série culte des années 60 « la quatrième dimension ». Cela s’appelait : « Cinq personnages en quête d’une sortie ». Je garde ces images et ces sensations depuis tant d’années. Votre texte les a fait resurgir. Merci.

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    • Merci à vous de cette attention que vous portez à mes textes.
      En fait j’ai basé toute cette série de textes sur cette idée précisément ( il y en a maintenant 25, que j’ai écrit pour le blog de Jan Doets au départ..). Je crois que les objets ont une âme, celle des gens qui les aiment mais aussi leur vie propre, puisée dans les couloirs du temps, depuis leur créateur jusqu’au jour où ils nous livrent leur histoire.
      Cette série de « Confessions Intimes » est ma vison personnelle de la mémoire des choses, et des êtres (animaux y compris… que l’on n’entend pas souvent donner leur avis).

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  6. Joli texte auquel j’adhère pour le jour de mon anniversaire ! Merci du cadeau 😉

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  7. Délicieux, « rêvassement » splendide! …Animer l’inanimé par le rêve, le souvenir, l’évocation un peu nostalgique…tout un (beau) programme!…Le côté « jumeau » me plaît forcément bien (j’ai un frère jumeau…en plus de mon « double » qui écrit…Nous sommes 3 en fait!…)…
    Mais n’est t-on pas parfois le « jumeau  » (ou « jumelle » ) de quelqu’un avec qui on s’entend bien?…

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    • Oh merci beaucoup Patrick !
      J’avais déjà écrit un petit texte sur des jumeaux après avoir vu des nouveaux nés accrochés l’un à l’autre dans leur premier bain. Cette idée de partage dès le premier instant m’intéresse énormément. Merci de l’illustrer ainsi par votre expérience, les concept d’âmes jumelles est aussi un de mes dadas 🙂

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  8. L’origine du coeur vendeen: on n’hésitait pas autrefois à porter un coeur en bijou, aussi bien les hommes que les femmes.
    Cynisme et égoïsme, les frères jumeaux, dominent malheureusement le monde.
    La Vendée reste une poche de résistance.

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    • J’en ai de nombreux dans la maison sur différents objets, et j’ai aussi une bague arborant ce symbole.
      J’espère que ces jumeaux là seront bientôt oubliés au profit des jumelles compassion et tolérance !
      La Vendée est restée authentique même si le tourisme la submerge par moment 🙂

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