Les filles de la Lune (Partie 3)

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Le lendemain matin, lorsque le téléphone sonna à l’aube, Lina sut qu’une page de sa vie était tournée, avant même de décrocher.

Elle hésita, puis prit le combiné, le cœur battant. Une voix douce et jeune lui annonça en hésitant que sa mère s’était endormie paisiblement la vieille, mais ne s’était pas réveillée ce matin. Un long silence suivit, Lina n’arrivant pas à admettre que ce qu’elle redoutait était arrivé, et se disant à la fois qu’elle avait toujours su que cela se produirait. Après quelques minutes, la jeune femme s’inquiéta :

– Madame, avez-vous besoin d’aide ?

– Je … Non, Merci, répondit enfin Lina. Ne vous inquiétez pas, je vais venir tout de suite.

– Au contraire, prenez votre temps de vous remettre avant de prendre la route. Nous préparerons les démarches administratives, il faudrait que quelqu’un vous accompagne.

– Oui, vous avez raison. Je viendrai dans la matinée.

Lina posa le combiné, puis s’assit, abasourdie, avec la sensation que son monde venait de s’écrouler….

 

Lina vécut les jours suivants comme on traverse une tempête, ballotée de part en part par les vagues de chagrin, confrontée aux absurdités de l’administration, à l’indifférence, aux tracasseries en tout genre. Elle émergea de cette période, comme un noyé qui se réveille sur le sable de l’estran, sonné et fourbu.

Lorsqu’elle se retrouva seule, la famille qui était venue la soutenir lors des obsèques de sa mère étant rentrée chez elle, elle comprit qu’elle ne pouvait plus repousser le moment de déménager la maison de ses parents.

Déménager n’était pas le mot approprié, il s’agissait plutôt de la démanteler, de vider tous ses souvenirs et de les mettre au rebut. Elle ne parvenait pas à accepter cette idée. Le dimanche suivant, elle décida de faire un premier tri, pour évaluer l’ampleur de la tâche. En ouvrant la porte vitrée de l’entrée, une odeur de jasmin vint lui chatouiller les narines, le parfum de sa mère. Elle ferma les yeux, l’imaginant sortant de la cuisine pour l’accueillir avec son sourire éclatant. Mais il n’y eut que le silence. Elle sut alors que la tâche ne serait pas facile, et hésita un instant entre continuer ou rebrousser chemin.

Elle rassembla son courage, et commença à vider les armoires de linges, en essayant de ne pas réveiller ses souvenirs, de plier les costumes de son père sans évoquer les jours où il les portait. Deux heures après, elle avait fini et ne garderait que la robe de mariée de sa mère et le « trousseau » de sa grand-mère, des draps de baptiste qu’elle avait patiemment brodés à son chiffre, qu’elle n’utiliserait jamais, mais qui gardaient encore l’odeur des sachets de lavande fraîche que sa mère disposait sur les rayons à chaque récolte automnale, des mouchoirs fins comme des ailes de papillons, et des services de table centenaires.

Épuisée, elle s’assit dans le salon, regardant la lumière décliner sur les tableaux, celui que son père avait offert à sa mère au moment de leurs fiançailles représentant le canal traversant son village, qu’elle quittait pour l’épouser et dont elle était restée nostalgique toute sa vie, les portraits de ses ancêtres, et le sien, dessiné au fusain par un jeune artiste de Montmartre alors qu’elle avait quinze ans. Tout ceci ne pouvait être vendu, elle les emballa soigneusement pour qu’ils supportent un séjour prolongé dans sa cave. Les murs vides devenus impersonnels, il lui serait plus facile de poursuivre sa tâche.

Le jour suivant elle déménagea la vaisselle, sans réussir à se décider à s’en défaire, puis le bureau de son père, jetant la plupart des papiers administratifs, et gardant la correspondance et les photos, qu’elle se promit de trier plus tard. Sa cave commençait à être pleine de cartons, mais peu à peu les meubles et les placards se vidaient. Bientôt la maison serait vide, et elle pourrait la louer meublée ou mettre des annonces pour vendre les meubles. Cette étape était une épreuve supplémentaire et elle se donnerait quelques jours pour y réfléchir.

Le dernier jour, elle contemplait les pièces vides où ses pas résonnaient, fière, malgré tout d’être parvenue au bout de sa tâche sans trop de chagrin, lorsqu’elle réalisa qu’elle avait oublié le grenier. Cette contrariété fut la goutte d’eau, et elle s’écroula sur le canapé du salon, en larmes. L’impression de vide qu’elle ressentait soudain, l’envahit toute entière, comme si elle était seule, désormais, et pour l’éternité, sans savoir où le chemin la mènerait, ni si elle y parviendrait seule. Sa mère avait toujours été là pour la guider dans ses choix, et son absence se faisait lourde, brutalement. Elle essaya de se remémorer ses dernières paroles à propos des vieilleries qui se trouvaient dans ce grenier. Elle voulait qu’elle les trie et qu’elle garde ce qui était le souvenir de sa lignée maternelle.

 

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Lina, se ressaisit, il fallait en finir. Elle allait jeter un coup d’œil et elle reviendrait dans la semaine si cela en valait la peine. Après tout, si c’était la dernière volonté de sa mère, elle pouvait bien encore faire cet effort.

Elle monta péniblement l’étroit escalier de bois qui menait au grenier, chaque marche grinçant sous ses pas. Elle poussa la porte qui s’ouvrit en gémissant, comme si elle regrettait de laisser passer une visiteuse indésirable. Lina fut submergée par l’odeur de vieille poussière qui régnait dans la pièce. Elle traversa le grenier pour ouvrir le fenestron et en poussant le volet de bois, laissa le soleil couchant pénétrer dans le réduis. Quelques cartons étaient disposés le long des murs, elle décida de les descendre dans le salon pour mieux en trier le contenu dans la semaine. Dans le coin opposé de la pièce, une grande armoire de bois occupait tout le mur. Elle appartenait à la mère de sa grand-mère, et avait été fabriquée par son arrière-grand-père. C’était un meuble monumental, en bois ouvragé, magnifique, et Lina se promit de lui donner une place de choix dans son appartement, si toutefois, elle parvenait à le glisser sous son plafond ! Elle avait oublié l’existence de cette armoire, qui était dans le bureau de son père dans sa petite enfance, et que l’on avait relégué dans ce grenier, lorsque son père avait acheté un meuble plus moderne pour y conserver ses papiers administratifs. Elle laissa glisser ses doigts sur les volutes de bois entourant les serrures, avec l’impression que le bois se réchauffait sous ses mains. Lorsqu’elle effleura la serrure, la porte s’entrouvrit, libérant un parfum de jasmin. Lina reconnu celui de sa grand-mère, et sourit à l’évocation de son regard si doux qu’elle avait connu seulement une dizaine d’années. Elle eut alors la surprise de découvrir une bibliothèque entièrement remplie de livres brochés ou gainés de cuir. Elle n’avait jamais su que ce grenier recélait de telles merveilles. Des livres d’auteurs majeurs côtoyaient ceux d’illustres inconnus, que Lina ouvrit précautionneusement, craignant de les voir tomber en poussière. Mais l’armoire de bois les avait bien protégés, et certains semblaient presque neufs.

Sur l’étagère la plus haute étaient alignés une demi-douzaine de carnets, que Lina prit d’abord pour les carnets de sa mère, mais lorsqu’elle les parcourut, elle découvrit qu’ils étaient couverts d’écritures différentes et inconnues. Plusieurs auteurs semblaient avoir soigneusement consigné des évènements dont ils souhaitaient garder le souvenir, et Lina remarqua   qu’ils avaient été écrits à des époques différentes.

Sans savoir exactement ce dont il s’agissait, elle comprit que c’était là l’héritage dont sa mère parlait. Elle rangea soigneusement ce trésor de famille dans un carton, et y ajouta les fameux carnets de sa mère qu’elle trouva derrière la seconde porte de l’armoire, se promettant de les lire attentivement, en essayant d’en reconstituer la chronologie à tête reposée.

Elle allait quitter la pièce, lorsqu’elle remarqua une statuette qui brillait dans le soleil couchant, sur une étagère de coin. Elle était éclairée obliquement par les derniers rayons. Il s’agissait d’une silhouette d’allure féminine, tellement usée et polie, qu’on ne distinguait plus son visage, mais à l’endroit où devait se trouver son cœur, la lumière dessinait une flaque rouge scintillante. Lina s’approcha, fascinée par cette lumière qui battait comme un cœur, sans oser la toucher. Ce devait être la représentation d’une divinité féminine, mais elle ne ressemblait pas aux statuettes de la vierge qu’elle connaissait. Elle tendit la main pour la saisir, et dans l’instant, la lumière se fit plus vive, semblant inonder toute la pièce, ce qui la fit hésiter. Mais le cœur palpitant sous cette fine couche de bois, l’attirait inexorablement, et lorsqu’elle s’en empara, elle sentit une douce chaleur l’envahir, qui l’apaisa. Une curieuse impression s’imposa à elle, comme si elle était enfin rentrée chez elle, alors qu’elle mettait la touche finale au démantèlement de sa maison d’enfance!  La statuette était montée sur une chaîne d’or. Pour ne pas la faire tomber, Lina la passa autour de son cou. Elle ressentit de nouveau cette douce chaleur, plaisante. Elle se laissa porter par la certitude apaisante qu’elle aurait bientôt les réponses à ses questions, pris son carton sous le bras, puis referma le grenier et redescendit les marches.

Arrivée au bas de l’escalier, elle crut entendre de nouveau la voix de sa mère qui lui disait :

« …les objets qu’il contient n’étaient pas les miens au sens propre, mais ils font partie de notre héritage, celui de la lignée des femmes de ma famille. Ils sont ton héritage, et ils te reviennent de droit. Tu comprendras de quoi je parle en les voyant. »

Elle se retourna brusquement, mais il n’y avait personne. Décidément le chagrin la rendrait folle, si elle n’y prêtait pas attention.

Machinalement, elle posa la main sur la statuette qui se balançait entre ses seins. Celle-ci était chaude, et semblait battre au rythme de son propre cœur. Cela ne l’effrayait pas, au contraire, sans qu’elle comprenne pourquoi, elle qui avait toujours détesté les histoires ésotériques.

Il était temps de quitter cette maison, elle rassembla les différents objets qu’elle avait sélectionnés, et les emporta dans sa voiture. Elle leur ferait une place dans sa vie, en souvenir de ses parents, mais elle savait déjà que sa plus importante richesse, serait la lecture de ces mystérieux carnets. Elle espérait qu’ils lui révèleraient les secrets de cette statuette, bien qu’elle les pressente déjà sans bien comprendre pourquoi.

En reprenant la route de son appartement, il lui sembla évident qu’elle venait de tourner une page de sa vie.

Elle serait différente désormais, comme si elle venait de quitter son innocence, et que cette mue donnait naissance à une personne inconnue, celle qu’elle avait toujours été sans le savoir.

Elle se demandait si cette nouvelle personne serait son amie, ou si elle devrait en avoir peur.

 

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6 réflexions sur “Les filles de la Lune (Partie 3)

  1. Bravo ! quelle montée en suspens !!!
    Je redoute le jour où je devrais attaquer un certain grenier, courage fuyons… 😦

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  2. Quelle belle apologie de la transmission familiale non tellement pour les objets mais pour le respect qu’ils inspirent…Bravo! Ambiance au top! Merci

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