Un petit air d’hiver (5) : Entre Deux

« Dans l’interminable

Ennui de la plaine,

La neige incertaine

Luit comme du sable.

 

Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune,

On croirait voir vivre

Et mourir la lune.

 

Comme des nuées

Flottent gris les chênes

Des forêts prochaines

Parmi les buées.

 

Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune.

On croirait voir vivre

Et mourir la lune. »

 

Verlaine

*

Photo m. Christine Grimard

.

Dans l’inimitable

Beauté du couchant

Les chênes engourdis

Tendent vers un ciel rouge

Leurs désirs d’infini

.

Entre hiver et printemps

La vie attend son tour

Entre jour et nuit blanche

La mort attend son heure

.

Dans l’irrémédiable

Fuite éperdue du temps

L’esprit choisit le vent

Et dans un rire d’enfant

S’envole sous la lune

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Photo du jour: Soir de cuivre.

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Courtesy Google

« Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune. »
Verlaine

Chaque fois qu’elle regardait cette photo, elle se projetait là-bas.

Ce jour-là. A cet instant précis. Ce soir-là.

A l’instant où le jour s’éteint, où la mer s’étale, où se tait le vent, où chacun se presse de rentrer , où se montre l’obscurité.

Comment était-elle arrivée là ? Ce n’était pas important. Elle était là, c’est tout.

Elle était là pour le voir glisser vers l’horizon.

Il passait en silence, flottant sur les vagues sanglantes. Il passait et  elle savait qu’il ne reviendrait jamais.

Le ciel à la dérive.

Le cœur sur l’autre rive.

Elle devrait oublier l’absence, apprendre à aimer le silence, choisir l’insouciance.

Elle ne pourrait oublier l’enfance.

Il n’y aurait pas de renaissance.

Chaque fois, le même rêve, la même couleur de sang.

Cette nuit écarlate.

Ce soir de cuivre et de sang où elle avait vu mourir la lune.

Les filles de la Lune ( Partie 27)

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Le procès fut court et expéditif. Tout était joué d’avance. Plusieurs témoins, dont la servante de Tristan, vinrent expliquer qu’ils avaient vu Luna pratiquer une magie inconnue, et Tristan lui-même raconta que Luna avait rendu la vie à des enfants morts avec l’aide d’une déesse inconnue. En entendant son témoignage, Luna releva la tête et le regarda fixement, jusqu’à ce qu’il baisse les yeux en rougissant. Puis résignée, elle se contenta de sourire lorsque le verdict de mort fut prononcé, ce qui conforta ses juges dans l’idée qu’elle était heureuse de rejoindre le maître des enfers, en brûlant sur le bûcher.

On lui accorda le privilège de charger le bûcher avec du bois vert pour qu’elle soit asphyxiée plutôt que brûlée vive, à la demande de Tristan qui acheta cette réduction de peine, trente sous.

Luna passa sa dernière nuit à penser à Pierre et à demander à la déesse de l’aider à ne pas souffrir. Elle n’avait pas peur de perdre sa vie, puisqu’elle avait fini son chemin, mais elle avait peur du feu. Elle avait toujours eu peur du feu, probablement parce qu’elle avait deviné qu’il serait son bourreau… elle le savait maintenant. Au petit matin, elle rêva au jour où la déesse lui avait confié le « sang de la lune » et la statuette, elle revit le grand chêne foudroyé se refermer derrière elle et se sentit apaisée sans savoir pourquoi.

Le ciel était orageux, noir, chargé et lourd. Le chemin la menant au bûcher suivait les faubourgs de la ville jusqu’à une colline. La pluie commençait à tomber, éclaircissant les rangs des badauds.

Luna marchait péniblement au milieu de la foule qui l’invectivait, mais ne baissait pas la tête. Au contraire, elle savait qu’elle n’avait jamais rien fait dont elle puisse rougir et plus elle y pensait, plus elle relevait le menton. Peu à peu, devant autant de dignité affichée, les injures se tarirent, et elle entendit des femmes soupirer sur son passage en se signant. L’un d’elles dit que Dieu punirait les bourreaux et accueillerait les innocents dans l’autre monde. Une autre lui répondit que Dieu allait tous les punir bientôt, parce qu’on disait que les Loups étaient arrivés aux portes de la ville, et qu’on avait vu une Louve blanche rôder dans les ruelles depuis quelques nuits.

L’orage s’intensifiait lorsque Luna arriva sur les lieux de son supplice. La pluie redoublait de violence mais ne parvenait pas à éteindre les flambeaux d’étoupe qui serviraient à enflammer le bûcher. Elle s’avança courageusement, cela ne servait à rien d’attendre. Le bûcher avait été disposé en fer à cheval, le bourreau enflamma la partie droite et poussa Luna vers le centre, lui indiquant d’entrer au milieu du bûcher. Il attendrait qu’elle soit parvenue au centre, puis refermerait l’enfer derrière elle.

Elle se retourna se tenant droite devant la foule qu’elle balaya du regard, et un silence de mort tomba dans les rangs des badauds. Puis elle fit volte-face et se dirigea vers le demi-cercle infernal en levant les yeux vers le ciel, comme dernière supplique. Les nuages noirs étaient légion au-dessus de la place, on entendit un craquement monstrueux, au même instant un éclair déchira le ciel et s’abattit sur le sol, aveuglant la foule. De nombreuses personnes étaient tombées, soufflées par la violence du choc. Des cris fusaient de toute part, et ceux qui pouvaient encore le faire fuyaient en tous sens. Le bourreau lança à terre son flambeau, qui lui avait brûlé les cheveux lorsqu’il l’avait approché de son visage dans un réflexe de protection involontaire. Il chercha des yeux Luna, mais à l’endroit où se trouvait son corps, il ne retrouva qu’un peu de cendres et un carré d’étoffe encore fumante. Il en avait vu d’autres dans sa vie, mais une terreur rétrospective l’envahit, et il tomba inanimé.

Le silence retomba sur la place comme une chape de plomb, chacun s’interrogeant sur ce qu’il avait vu. Le reste des badauds, sidérés par cette scène d’apocalypse, se dispersa en courant lorsqu’un long hurlement lugubre déchira le crépuscule, bientôt repris par de nombreux autres aux quatre coins de la ville.

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Lina referma le Carnet et parcourut du doigt l’inscription de la couverture « Luna 1455 ». Un instant, un visage doux encadré de cheveux clairs lui apparut pour s’effacer aussitôt.

Plus rien ne l’étonnait désormais.

Cette femme extraordinaire de dévouement et de courage, était probablement son ancêtre. Elle le sentait comme une évidence. Elle se demandait si elle aurait eu autant de courage qu’elle dans le même contexte. Probablement pas.

Elle ne serait jamais à la hauteur d’une telle femme. La simple vue d’une goutte de sang la rendait malade …

Elle regarda les autres carnets, rangés dans l’ordre chronologique en se demandant quels lourds secrets ils pouvaient renfermer aussi. Elle n’avait pas la force de poursuivre sa lecture pour le moment.

Il fallait laisser décanter les mots, et surtout laisser s’envoler les images de mort et de souffrance de ces dernières pages.

Elle se sentait révoltée devant cette souffrance injuste, cet obscurantisme, la lâcheté et la bêtise humaine n’avait aucune limite. A cette époque, c’était évident. Elle aurait voulu empêcher cela, sauver ce que l’on pouvait sauver !

Voilà qu’elle montait sur ses grands chevaux, comme toujours …

Elle se leva et alla à la fenêtre pour se calmer. Dehors, la vie s’écoulait. Les gens marchaient dans la rue, se pressant sans lever les yeux vers ceux qu’ils croisaient. Le ciel commençait à s’obscurcir. Il y aurait bientôt de l’orage…

La vie continuait, la vie d’ici.

Rien que de très normal.

Elle se détourna de la fenêtre, décida de ranger les carnets pour le moment, et de poursuivre sa vie normale. Quand tout cela pèserait moins lourd, elle reprendrait la suite de sa lecture. Un jour, si elle en avait le courage.

Peut-être …

 

Fin du livre 1 .  A suivre

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Les filles de la lune ( Partie 26)

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Lorsque la servante vit que Luna approchait la lame chauffée à blanc du ventre du cadavre, elle eut un malaise et tomba dans la ruelle du lit. Luna ne fit pas un geste pour la secourir, le temps était compté, et il était préférable qu’elle ne se rende compte de rien. Quelques minutes plus tard, elle avait délivré les deux enfants de leur prison mortuaire, mais ils semblaient inertes. Elle recouvrit le cadavre pour cacher la plaie béante à la servante, et s’occupa des enfants. Tout en les massant tour à tour pour les réchauffer, elle leur parlait doucement, les appelant vers la vie. La servante reprit connaissance et se releva en se tenant la tête. Luna lui demanda de l’aider mais elle n’osait s’approcher et regardait tour à tour la silhouette cadavérique de la maman, et les petits corps gris et inertes des enfants, d’un air terrifié. Il fallut plusieurs minutes avant que le premier bébé ne crie, emplissant ses poumons d’air, et ce fut le signal qui décida la servante à bouger. Elle prit l’enfant que lui tendait Luna et l’emmaillota, puis le garda contre elle pour le réchauffer, pendant que Luna se battait avec la mort, pour son frère. Après de longues minutes, Luna commençait à désespérer, quand il poussa un faible cri suivit d’un énorme soupir. Luna continua de le masser pour l’aider à respirer, puis le prit contre elle en l’encourageant :

  • Oui, oui, mon enfant, respire, la vie arrive, la vie vient… respire, respire !

Le petit homme hurla si fort que les deux femmes se regardèrent en souriant, des larmes plein les yeux. La servante s’approcha de Luna, lui posa la main sur l’épaule et lui dit :

  • Ta magie a sauvé la vie de ces enfants, mais ne pouvait sauver celle de leur mère. Je l’avais élevée quand sa mère est morte dans les mêmes circonstances qu’elle, il y a quinze ans. Je savais que cette naissance signerait sa fin. Même ta magie noire ne pouvait aller contre cette malédiction. Aucun mage n’est plus fort que la mort. Mais ses enfants seront robustes et la vie reviendra dans cette maison avec eux.

Luna tentant de dissuader la vieille femme, répondit :

  • Tu te trompes, je ne pratique pas la magie, et je ne me bats pas contre la mort, mais seulement pour la vie, et contre la souffrance. Je n’aurais pas pu sauver la vie de cette jeune femme, trop frêle pour porter ces enfants. Je n’ai pu que réduire la souffrance de sa fin. J’ai aidé ses enfants à vivre, mais sans ton aide, je n’aurais pas pu y arriver.
  • Je n’ai rien fait pour t’aider, je ne veux pas savoir ce que tu as fait, ni à quel démon tu as demandé de l’aide. J’élèverai ces enfants, comme je l’ai fait avec leur mère. Je ne veux rien savoir de plus. Je tiens au salut de mon âme.
  • Tu sais que ce qui s’est passé ici est simplement l’œuvre de la nature.
  • Je ne crois pas non. La nature emporte les femmes qui n’ont pas la force de mettre leur enfant au monde, et leurs enfants avec elle. La nature ne donne pas la vie aux enfants d’une morte. Alors ne me dis pas que la nature a mis au monde ces enfants.

Luna finit d’emmailloter le second bébé et le plaça dans le berceau où était déjà endormi son frère. Ils se lovèrent l’un contre l’autre, apaisés par la chaleur de leurs langes serrés.

  • La vie prend parfois des chemins détournés. Mais rien n’est plus beau que la vie, dit-elle.

La servante s’approcha du berceau, attendrie malgré elle.

A cet instant, Tristan entra dans la chambre suivi des deux curés de la paroisse en grande tenue mortuaire, du diacre et de ses quatre enfants de chœur, venus pour donner l’extrême onction à la jeune mère et à son enfant.

Son regard alla des deux femmes penchées vers le berceau, au corps de sa fille recouvert de son drap sanglant sur le lit. Il se raidit et pâlit encore plus, et se précipita vers le berceau où il resta figé et muet devant ses petits-enfants, les yeux écarquillés. Le prêtre le suivit et se signa en voyant les nouveau-nés.

  • Dieu a-t-il permis pareil miracle ? Ne m’as-tu pas dit que ta fille avait rendu son âme à Dieu quand tu es venu me chercher ? demanda-t-il à Tristan.
  • C’est ce que j’ai dit, en effet, parvint à articuler faiblement Tristan.
  • Comment a-t-elle pu mettre au monde ces enfants, alors ? Qui a changé le dessein de Dieu, ici ? poursuivit le prêtre en pointant un doigt accusateur vers les femmes.
  • J’ai aidé la vie à trouver son chemin, répondit Luna en fixant le prêtre. J’ai fait ce pourquoi j’étais venue.
  • Tu as détourné la volonté de Dieu, insista le prêtre. De qui tiens-tu ton pouvoir, sinon du maître de l’enfer lui-même, qui se croit plus fort que Dieu ?
  • Je n’ai aucun pouvoir, répondit Luna. Qui serait assez fou pour se croire plus fort que Dieu ? Pas moi, bien sûr ! Mais il est possible que Dieu ait utilisé mes mains pour accomplir son dessein.
  • Tu blasphèmes ! cria le curé. Cette femme blasphème, dit-il en regardant ses compagnons. Elle doit être conduite devant le tribunal de Dieu !

Le diacre attrapa le bras de Luna et la força à s’agenouiller.

Tristan, prostré, ne sachant plus vers qui trouver son salut, ne protesta pas. Il se contenta de s’assoir dans le coin de la pièce, pendant que le prêtre allait bénir le corps de sa fille.

Quand la cérémonie macabre fut achevée, les hommes quittèrent la pièce, sans un mot de plus, entraînant Luna à leur suite, sans que Tristan ni la servante ne prononcent un seul mot.

A suivre …

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Les Filles de la Lune (partie 25)

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Elle trouva Tristan prostré dans la pièce commune, la tête dans les mains. Avec toute la douceur dont elle était capable, elle lui expliqua que son enfant vivait ses derniers instants, et qu’il fallait qu’il vienne la serrer dans ses bras une dernière fois. Elle lui dit que lorsque la vie aurait quitté son corps, elle tenterait de sauver ses bébés, s’il le souhaitait toujours.

Le cri qu’il poussa fut inhumain. Elle lui laissa quelques minutes pour se reprendre, puis le prit par la main et le tira vers la chambre de sa fille. Avant d’entrer, elle le regarda au fond des yeux, à la fois pour le soutenir et pour le jauger. Il lui rendit son regard puis il se signa avant d’entrer dans la pièce.

Il y régnait une ambiance de mort, l’odeur du sang mêlée à une autre odeur plus âcre, qui ne présageait rien d’heureux. La moribonde râlait très faiblement de nouveau et la servante pleurait à ses côtés. Luna se précipita vers elle, et lui fit de nouveau absorber un peu de sa potion. La servante se recula pour faire place à Tristan. La jeune maman soulagée par ce qu’elle avait bu, ouvrit les yeux quelques secondes et reconnut son père. Elle eut le temps de lui sourire faiblement puis ses yeux se révulsèrent, et elle rendit son dernier soupir.

Le corps s’affaissa et tous ses muscles se relâchèrent. Tristan la serra contre lui en pleurant, mais Luna ne pouvait lui laisser plus de temps.

Elle mit sa main sur son épaule, et lui dit doucement à l’oreille :

  • Je peux tenter de donner vie à ses petits, mais il reste peu de temps …

Tristan regarda le visage exsangue de sa fille, puis baissa les yeux vers son ventre, l’air soudain dégoûté comme s’il venait remarquer sa monstruosité.

Il répondit d’une voix lasse :

  • Faites ce que vous pouvez. C’est trop tard de toute façon …

Luna se tourna vers la servante et lui demanda un couteau, qu’elle déposa sur la bûche qui flambait dans la cheminée, des draps propres et de l’eau.

Elle fit sortir Tristan.

A suivre …

 

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Les Filles de la Lune (Partie 23)

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Jean et Hermine avaient bien grandi et la vie devenait difficile pour Luna. Elle perdait ses forces physiques progressivement, mais son esprit restait vif. Cependant Lisa s’inquiétait pour elle quand elle se rendait seule dans la forêt pour récolter ses baies et autres écorces. Elle ne craignait pas les animaux ou les mauvaises rencontres, mais seulement que sa mère ne fasse une mauvaise chute ou un malaise.

Ses craintes avaient redoublé depuis que Pierre avait eu son accident dans des circonstances similaires. Comme à son habitude il partait seul lorsque le bois venait à manquer, mais un soir d’octobre, il tardait à rentrer et les hommes du village qui étaient partis à sa recherche l’avaient ramené inconscient. Un tronc vermoulu avait éclaté sous sa cognée et il était resté enseveli sous les branchages pendant plusieurs heures. Malgré les soins continus de Luna, il n’avait repris conscience que quelques minutes avant sa fin. Luna n’avait eu que très peu de temps pour le serrer dans ses bras et lui redire son amour avant qu’il ne lâche prise. Il lui demanda de l’excuser de la laisser seule, et la remercia de leur vie d’amour, puis les yeux rivés à elle, il laissa tomber sa main le long du lit et s’envola vers l’autre monde.

Dans les mois qui suivirent, Luna semblait avoir perdu son énergie vitale. Elle continuait à se lever le matin, à faire son travail, à sourire à sa famille, mais ses yeux étaient éteints. Lisa se demandait combien de temps allait durer cette errance, et si sa mère allait jamais retrouver un peu de joie de vivre.

C’est à cette période que l’on vit arriver au village, une vieille connaissance. Seuls les anciens se souvenaient de son histoire, mais Luna le reconnut aussitôt. Il venait lui demander son aide pour sa fille qui portait un enfant et qui était malade. Le revoir, réveilla en elle des souvenirs à la fois heureux et douloureux, puisque son cher époux n’était plus là pour se les remémorer avec elle. Il s’agissait de Tristan. Il avait bien changé, mais son regard où la curiosité et l’angoisse se mêlaient, était toujours le même, et Luna ne l’avait jamais oublié. Il était devenu Prévost des Marchands de la ville de Lyon, en succédant à son père, son allure trahissait sa grande richesse. Mais c’était un homme blessé par la vie qui revenait demander son aide à Luna. Angoissé pour la vie de son enfant, il avait pensé à Luna en ultime recours.

Lisa s’insurgea contre cette idée, en voyait que sa mère hésiter à accepter :

  • Tu n’es plus assez robuste pour faire un voyage si fatigant, et je ne vois pas ce que tu pourras faire si les choses se présentent aussi mal que le dit cet homme.
  • Ma fille, répondit Luna, si Tristan a fait tout ce chemin pour que je l’aide, je pense que je peux au moins tenter de le faire…
  • Non, maman. C’est au-dessus de tes forces !

Tristan, resté en arrière, baissait la tête. Il sentait que ce qu’il demandait à Luna était probablement inutile. Depuis qu’il avait vu combien elle semblait avoir vieilli, il commençait à regretter d’avoir fait tout ce chemin.

Hermine s’approcha de lui, lui prit la main et dit :

  • Si quelqu’un peut aider ta fille, c’est bien ma grand maman. Ne t’inquiète pas !
  • Je le sais bien, répondit Tristan à l’enfant avec un pâle sourire. C’est pourquoi je suis venu jusque-là. Mais elle est si …
  • Attends et tu verras, coupa l’enfant en souriant.

Lisa avait poussé sa mère dans la chambre, et refermé la porte derrière elles, pour tenter de la convaincre de renoncer à ce projet.

  • Maman… Je t’en prie ! Je ne veux pas te perdre …
  • Oui, ma fille chérie… Je sais. Mais ma vie est arrivée à son terme. Ce qui me ronge va m’emporter bientôt, tu le sais…
  • Ne dis pas cela !
  • Tu le sais…
  • ….
  • Tu le sais ! Inutile de fermer les yeux. Je te laisse mais tu n’es pas seule, ton mari, Hermine et Jean sont avec toi. Tu es ma lignée, tu es mon amour. Je t’ai laissé toute ma science. Je t’ai donné la force de mon âme. Tu poursuivras notre travail. Je sais que tu le feras mieux que moi, dont le vieux corps ne peut plus se porter lui-même. Sois forte, et pense que je serai toujours avec toi quand tu en auras besoin.

Lisa qui n’avait plus la force de se rebeller, baissait la tête et pleurait en silence.

  • Lorsque tu auras des doutes, la Déesse t’aidera. Il suffira de lui demander. Tiens…

En disant ces mots, Luna détacha la statuette de son cou, et la passa autour du cou de Lisa. La statuette s’illumina de rouge un bref instant, puis retrouva sa texture muette.

  • Maman…
  • Allons, ma fille. Ce voyage ne peut attendre si cette jeune femme est au plus mal. Il faut que je me prépare.

Elle prit Lisa dans ses bras et la tint serrée contre elle de longues minutes, en lui caressant les cheveux. Les sanglots de sa fille lui fendaient le cœur, mais elle savait qu’elle ne pourrait pas reculer. On ne combat pas son destin.

Les deux femmes revinrent dans la salle commune, main dans la main. Tristan, Lancelin et les enfants les regardaient avancer l’une contre l’autre, les yeux baissés vers le sol, en silence. Au cou de Lisa se balançait la statuette.

Hermine comprenant qu’elle ne reverrait pas sa grand-mère avant longtemps, se jeta contre sa jupe. Pour Luna, qui avait toujours été si forte, ce fut la goutte d’eau, et les larmes la submergèrent brusquement. Elles pleurèrent dans les bras l’une de l’autre, puis Luna se redressa et se tourna vers Tristan.

  • Nous partirons très tôt demain matin. Je te suivrai, mais n’attends pas de moi ce qui est impossible, Tristan. Je ne lutte pas contre la mort, même si je me bats pour la vie depuis toujours.
  • Je le sais, dit Tristan. Je regrette de t’obliger à quitter ta famille dans ces conditions.
  • Ne te reproche rien, le coupa Luna. Je savais que ce jour viendrait…

La dernière soirée de Luna avec sa famille fut courte et riche en émotions. Le lendemain, le convoi quitta le village avec les premières lueurs de l’aube. Lorsque le charriot qui portait Luna passa sur le chemin du bois, la Louve blanche qui s’était installée sous un chêne, pour les regarder passer, poussa un hurlement déchirant, qui fendit le silence.

Luna se retourna, leva la main vers elle en signe d’apaisement, et ne baissa le regard que lorsque l’animal eut disparu entre les arbres.

A suivre…

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Les Filles de la Lune (Partie 22)

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Au réveil, elle avait sa réponse.

Elle avait rêvé la guérison d’Hermine. Elle avait vu ses mains, guidées par d’autres mains aux longs doigts fins, accomplir les gestes guérisseurs. Elle allait reproduire ce lent massage jusqu’à ce que le ventre douloureux, dur et gonflé de l’enfant, retrouve sa souplesse et sa forme normale. Il s’agissait de rétablir les flux, de guider la vie vers sa lumière. Elle avait retrouvé confiance. Elle parviendrait à ses fins et donnerait à l’enfant sa décoction digestive, mélange de camomille, mélisse, fenouil et de chardon-marie, pour accélérer sa guérison. Elle repartit si vite vers le village qu’elle en oublia sa statuette sur le sol. Elle était arrivée à l’orée du bois quand un hurlement aigu l’arrêta.

La louve était là, assise à la regarder d’un air réprobateur, la statuette dans la gueule. Luna baissa les yeux, confuse et lui dit :

  • Oui, tu vois, la douleur me fait oublier tous mes devoirs. Pardonne-moi !

La louve émit un grondement sourd et s’approcha de Luna. Elle posa la statuette devant ses pieds et pointa son museau sur son ventre, appuyant fortement à un endroit précis. Luna n’osait plus respirer. La louve mima plusieurs fois le même geste avec son museau, massant l’abdomen de Luna de haut en bas avec son museau. Elle regarda Luna au fond des yeux pour s’assurer de son attention, puis reprit la statuette dans sa gueule et reproduisit le même mouvement. Enfin, elle glissa la statuette dans la paume de la main de Luna et tourna la tête en direction du village, en grondant.

Luna avait compris. Elle salua la louve d’un signe de tête, et la remercia en s’éloignant :

  • J’ai compris, je vais libérer l’enfant de son mal avec ton aide. Merci de m’avoir indiqué la voie à suivre.

Arrivée à la porte du village, elle se retourna et salua d’un geste de la main, la louve qui la suivait du regard, à l’orée du bois. Celle-ci hurla à la lune montante, puis bondit et disparut sous les ramures.

Luna, fébrile, se précipita dans la chambre où dormait Hermine. Lisa qui était aussi pâle que sa chemise de lin, regarda entrer sa mère, et sentit son espoir renaître. Elle avait dans les yeux cette lueur qu’elle lui connaissait bien. Celle qui faisait flamber sa vie depuis toujours, la lumière de l’espoir et de la vie. Elle se leva et prit les mains de sa mère :

  • Maman, le curé est venu …
  • Ma fille, laisse le curé faire ses prières, après tout il n’a rien de mieux à faire, et cela pourra nous aider aussi, qui sait ! Pendant ce temps, nous allons faire le travail, toi et moi, et il pourra se glorifier d’avoir sauvé notre enfant. Peu importe !
  • Que veux-tu dire ?
  • Je dis que je sais ce qu’il faut faire pour qu’Hermine ne souffre plus et que nous allons le faire, toi et moi. J’étais aveuglée par mon chagrin. Pour la première fois, j’étais égarée par la souffrance de cette enfant qui est la chair de ma chair. J’ai soigné tant d’hommes et de femmes pourtant. Cela ne m’avait jamais été aussi dur auparavant. Je n’étais plus capable de réfléchir, aveuglée par ses gémissements. La déesse m’a montré le chemin à suivre et nous allons mener cette bataille ensemble, ma fille. Aie Confiance …

Elle serra Lisa contre elle, à l’instant où Hermine s’éveilla en se tortillant de douleur. Lisa prit l’enfant et la berça contre son cœur mais rien ne calmait ses cris. Luna se dirigea vers la cuisine, enduisit ses mains d’un onguent à la reine des prés, pendant que Lisa installait sa fille sur la couche. L’enfant se tordait de douleur. Luna commença à lui masser le ventre de haut en bas, en reproduisant les gestes de la louve. Au début, l’enfant cria plus fort, puis peu à peu se calma. Lorsque Luna arrêtait de masser, elle criait de nouveau, aussi elle continua inlassablement jusqu’à ce que l’enfant se rendorme.

Une heure plus tard, la même scène se reproduisit, et Luna reprit son massage, mais il fallut moins longtemps pour que le bébé se calme. La reine des prés et la douceur de la main de sa grand-mère, la rassuraient. Toute la nuit, celle-ci ne ménagea pas sa peine, et au matin, enfin, elle sentit nettement sous ses doigts, que quelque chose se dénouait, comme si elle avait libéré un obstacle. L’enfant sourit et poussa un long soupir. Lisa, qui s’était endormie, se redressa brusquement.

  • Qu’arrive-t-il ?
  • Tout va bien, ma fille, je crois que le mal s’est envolé. Donne-lui un peu de lait maintenant, je crois qu’elle va l’accepter.
  • Chaque tétée est un torture… dit la jeune mère, les larmes aux yeux.
  • Pas celle-ci. Fais-moi confiance. Donne-lui, elle a besoin de ta force !

Luna prit l’enfant dans ses bras, et la déposa contre le sein de sa fille. Le bébé frotta sa tête contre la peau de sa mère, cherchant le sein, puis se mit à téter goulument en soupirant entre chaque gorgée. On aurait dit qu’elle essayait de rattraper le temps perdu. Lisa caressait ses cheveux, et de grosses larmes coulaient en silence sur ses joues. Luna les entoura toute les deux de ses bras, et ferma les yeux, épuisée. Lisa sentait la statuette de la déesse battre entre son dos et le cœur de sa mère, et elle releva la tête pour regarder le visage de sa mère.

Plus aucune parole n’était nécessaire, et dans le regard embué de larmes qu’elles échangèrent, tout était dit.

 

Luna sortait de ces mois d’angoisse et de cette nuit de bataille, totalement épuisée. Elle sentait ses forces décliner, et savait que sa flamme s’éteindrait bientôt. Mais, en regardant Lisa qui berçait Hermine, elle savait aussi que cette flamme éclairerait les autres femmes de sa lignée aussi longtemps qu’on aurait besoin d’elles.

Au loin, il lui sembla qu’un hurlement de joie s’élevait dans le petit matin.

A suivre …

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