Une image… une histoire : histoire d’accents

Photo Marie-Christine Grimard (théâtre des Célestins Lyon)

.

Parfois les rêves se réalisent, parfois ils restent inaccessibles.


Paul ne le sait que trop bien. Malgré les efforts consentis pour se départir de son accent, il lui revient toujours comme un boomerang lorsqu’il se laisse déborder par ses émotions. Son rêve d’intégrer le théâtre français est resté au point mort à cause de son accent albigeois, il ne compte plus les auditions où on lui a ri au nez à la fin de ses tirades…


Ce soir, c’est son dernier espoir de jouer Tartuffe. Le jury est composé de cinq hommes et une femme entourant le metteur en scène tchèque qui monte le Tartuffe pour le prochain festival de Rocamadour.

Il se lance :


« Ah,! pour être Dévot, je n’en suis pas moins homme
Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange
Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange… »


Il a dérapé sur « étrange » et sur « ange », rattrapé par son émotion et son accent. Une fois encore !
Le metteur en scène lève le bras, les doigts écartés en signe de réprobation. Il a déjà vu tant de mains se lever ainsi pour interrompre ses tirades.

Il craque, s’avance au bord de la scène et déclame :


« Accent circonflexe heureux d’être complexe
Accent grave aux airs de dilettante à la rondeur lascive et concave
Accent aigu flottant sur son e comme un pot suspendu
Accent québécois traînant ses syllabes dans le sirop d’érable
Accent tonique écrasant la rhétorique à s’en écorcher les oreilles
Accent du midi chantant et caressant les mots de sa nonchalance
Accent chti mystérieusement nébuleux comme le brouillard du Nord
Accent lyonnais de Guignol et de Gnafron, à l’intonation éternellement étonnée
Accent marseillais épicé aux saveurs de Méditerranée
Accent toulousain roulant son torrent rouge brique
Accent méridional au parfum de cigales
Accent albigeois qui alourdit ma voix
Accent de n’importe-où, accents d’ailleurs et de partout
Avoir l’accent de son pays c’est transporter avec soi le souvenir de la terre qui vous a enfanté, c’est laisser l’émotion sortir de sa coquille, c’est reprendre sa liberté, c’est réveiller l’enfant qui dormait derrière la cascade. »


Le metteur en scène a baissé le bras, le jury est toute ouïe, figé dans un silence absolu. On n’entend que le grincement des planches sous ses pieds.

Paul lève les yeux vers les cintres, met les mains en portevoix et crie aux limbes:


« L’accent, c’est pas dans la gorge des uns, c’est dans l’oreille des autres ! » a dit Plume Latraverse

Silence dans la salle. Les yeux des membres du jury sont fixés sur lui. Pas un cil ne bouge.
Paul finit sa tirade, d’une voix pâle, monocorde, sans aucun accent.


« Peu m’importe que vous refusiez ma différence, peu m’importe que vous n’entendiez pas la
Garonne qui roule sur ma langue, peu m’importe que vous préfériez le mensonge d’une voix
formatée à la vérité de mon accent. »

Silence.
Le metteur en scène se lève. Paul, du coin de l’œil, le voit faire le tour de la table.

Il tombe à genoux et reprend son accent pour hurler :
« Même si vous ne m’entendez pas, je crierai mes mots sur les toits, j’irai les cracher sur vos tombes.
Malgré vous, je donnerai à ma vie des accents de joie ! »

Silence.
Un ange passe sous ses paupières closes.
On entendrait un accent circonflexe tomber de la cime dans l’abîme.
Paul se relève, les paupières baissées il attend le verdict négatif tant de fois entendu.


Deux mains saisissent les siennes, le metteur en scène lui tape sur l’épaule, tout sourire, et dit :
« J’aime l’originalité de votre approche !
Parfait, les répétitions commencent demain à 7 heure, je compte sur vous pour apporter un peu de sang frais à ce vieux Tartuffe ! ».

24 réflexions sur “Une image… une histoire : histoire d’accents

  1. J’ai débuté ma carrière à Villefranche sur Saône (en 1982…), et j’aimais bien venir à Lyon, notamment aux Célestins. 👌
    Merci Marie-Christine pour ces bons souvenirs 😊
    Je te souhaite un agréable dimanche 🏵️😘

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  2. Quel bel hymne aux accents orthographiques et aux accents régionaux ! Je les aime tous. Moi, j’ai perdu mon accent charentais à force de vivre ailleurs, mais quand je retourne là bas je me délecte de l’entendre même si objectivement ce n’est pas le plus charmant, pour moi il l’est, car c’est celui de mon enfance.

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  3. Lyonnaise d’adoption depuis 40 ans je retrouve mon accent champenois quand je retourne dans mes terres natales..
    Votre histoire du jour me parle et votre sensibilité me touche.
    Merci pour ces jolis mots et bon dimanche !

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    • Merci beaucoup pour cette première visite et votre commentaire.
      L’accent lyonnais peut-être très prégnant et pas seulement dans les traboules du vieux lyon, je suis heureuse que vous retrouviez le vôtre sur votre terre régionale. Je crois que nos accents « maternels » sont une partie de notre identité. Cela m’attriste que dans certaines professions il soit obligatoire d’essayer de le perdre pour formater son discours aux desiderata du commerce du moment 🙂

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  4. Bel acte théâtral…
    Un fois le rideau rouge refermé, une carrière de Premier ministre attend peut-être Paul ?… 🙂

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  5. Magnifique tirade. Au fil de la vie, les accents se mélangent. Quand je suis arrivée dans le Gers, on me disait que j’avais l’accent pointu des gens du nord… de la Loire. Quand je retournais à Nantes, on me disait que j’avais l’accent du sud-ouest. Et pourtant, je suis bourguignonne, née à Chalon sur Saône. Mais je n’ai jamais roulé les r comme ma maman…

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    • J’aime ce mélange d’accents qui vous constitue. Toutes les régions que vous citez sont chères à mon cœur. Entre autres, ma mère, originaire des environs de Digoin, roulait les r également. Je ne m’en suis jamais aperçue jusqu’à ce que des copines d’écoles me le signalent !!
      L’accent vendéen est également cher à mon cœur. En fait chaque accent est un peu de la terre de sa région que l’on emporte. J’y suis sensible comme vous !

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      • Comme vous, maman était originaire des environs de Digoin. Elle était née à Rigny-sur-Arroux et son nom de jeune fille était Laupin. Ça ne s’invente pas…

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      • Dans la vie il n’y a pas de hasards, que des rencontres. Et je crois aux coïncidences. La famille paternelle de ma mère est de Pierrefitte sur Loire et sa famille maternelle de Saligny sur roudon. Ces villages me semblent toujours si paisibles lorsque je m’y rends. Mes grands parents maternels y sont enterrés.

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  6. oh, c’est si rare d’entendre citer Plume Latraverse,
    et toujours un plaisir !
    « car nous avons le soleil ».

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  7. J’adore ce texte! Et la citation de Plume Latraverse! Et il y a plein d’accents au Québec (l’accent montréalais, gaspésien, madelinot, du Lac-St-Jean, etc)
    Merci, Marie-Christine et belle journée!

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  8. Très beau ce texte ainsi que la photo. Bonne fin de journée à vous

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  9. L’accent de vérité traverse la scène
    et
    emporte le morceau
    Tartuffe est vaincu
    Tartuffe est convaincu (sourire)²

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