Haïku 132 : Vendanges

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PHOTO MC GRIMARD

 

Les grappes s’accrochent

Sur les vrilles de la vigne

Le vin sera bon

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La Porte (Partie 8)

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Photo M. Christine Grimard

Je retrouvais mes collègues dans le hall d’entrée, où le guide nous expliqua qu’un vigneron allait nous ouvrir sa cave, et nous faire déguster dix de ses crus. Nous n’avions que quelques centaines de mètres à parcourir pour rejoindre cette cave, ce qui nous permis d’admirer le parc du Château illuminé de la lumière dorée de ce matin d’hiver, parsemé de mille scintillements de rosée glacée. Nous avancions en silence, chacun étant impressionné par la beauté du site.

Le vigneron nous accueillit chaleureusement. Il avait préparé la dégustation dans les règles de l’art, accompagnant ses crus de quelques spécialités régionales consistantes, qui nous permettraient d’atténuer les effets de l’alcool. Il nous fit visiter son chaix, et nous livra sa passion pour soigner les vignes, récolter la vendange, élever le vin et le faire apprécier des amateurs, en conservant le meilleur des méthodes traditionnelles de culture, en modernisant les techniques sans dénaturer le travail ancestral. Une pièce attenante était remplie de pièces, ces tonneaux bourguignons, ou fûts de chêne ventrus, empilés, telle une assemblée d’ancêtres, et dans une autre cave, des cuves en béton et d’autres en inox étaient alignées, modernes sentinelles en armures brillantes. Il nous montra une grande table entourée de bancs, et nous demanda de nous installer pour la dégustation.

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Puis la ronde des saveurs commença. Moi, qui n’avais rien appris sur le vin, je me surpris peu à peu à détailler les différentes notes, fruitées, boisées, corsées, subtiles détails qui se révélaient derrières les goûts primaires de chaque cru. Les couleurs des robes aussi, se déclinaient du brun au rouge sang, du mordoré au pourpre. En fonction des années de récolte, des caprices du temps, de l’ensoleillement ou de l’exposition de la parcelle, de l’hygrométrie, de l’exposition au vent, de la profondeur du sol, on obtenait une saveur différente, un nuancier incroyable, une partition étonnante. Jamais je n’aurais pu imaginer toutes ces nuances que la nature avait sculptées, au fil des années.

Entendre l’homme de l’Art, nous narrer sa vigne fut une expérience magnifique. Notre guide reprit en parallèle, l’histoire de ce terroir, nous situant chaque cru, selon son appellation, dans chaque parcelle correspondante, parmi celles que nous avions parcourues la veille. Ainsi, les différentes saveurs s’enracinaient dans leur terroir et prenaient corps dans notre mémoire et dans notre imaginaire en même temps.

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Photo M. Christine Grimard

Je me remémorais la beauté des ceps dénudés, et des quelques grappes qui restaient sur les sarments après la vendange, pâles reflets de la splendeur de la récolte. L’image des vignes sagement alignées dans leurs clos depuis des siècles, qui étiraient leurs vrilles au soleil bourguignon, et puisaient leur sève dans les sols rocailleux ou bruns d’humus, me revenait en mémoire. J’avais été surprise de la variété de nuances de couleurs du sol, et je comprenais maintenant ces différences en détaillant les saveurs, comme on admire la palette d’un peintre.

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Photo M. Christine Grimard

Les mots dansaient habillés de toutes les variantes du rouge, déclinés du plus prestigieux au plus simple : Romanée-Conti, Grand cru, Grand Echezeaux, Gevrey-Chambertin 1er cru Lavaux-St-Jacques, Chambolle-Musigny 1er Cru… Tout un poème à ciel ouvert.

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Photo M. Christine Grimard

Etaient-ce les vapeurs d’alcool qui commençaient à me brouiller l’esprit, bien que je prenne soin de ne pas boire chacun des crus proposés ? Très rapidement, je m’imaginais, la multitude d’hommes qui avaient travaillé cette terre depuis les premiers moines cisterciens, au début de l’exploitation de la vigne en Bourgogne. Le travail des générations successives avaient façonné ce terroir, pour en faire une mine d’or, mais en dehors de la richesse produite, c’était bien l’amour du travail bien fait et la passion de la Vigne qui les portait. Je les voyais presque, toutes ces générations de vignerons, alignées devant ces cuves, et qui attendaient la fermentation de leurs précieuses grappes. Ou peut-être étaient-ils encore dans leurs vignes, au petit matin, sous la forme des volutes de brumes qui s’élevaient au pied des sarments, pour surveiller que le gel ne s’attaque pas aux précieux plants de pinot noir.

Décidément, j’avais trop d’imagination.

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Photo M. Christine Grimard

Mais la réalité dépassant souvent la fiction, le glorieux et tortueux passé nourrissait le présent et allait bientôt sortir de l’ombre.

Notre guide nous donnait quelques précisions sur les débuts prometteurs du Clos Vougeot, lorsqu’il prononça une phrase qui attira mon attention.

–          Une autre parcelle est remarquable, même si elle ne se situe pas dans le Clos lui-même. Certains ont dit qu’elle en faisait partie autrefois, et qu’elle en a été exclue, lorsque le mur d’enceinte a été finalement construit. Elle forme une excroissance séparée, mais le vin qu’elle produit est extraordinaire, probablement en raison de son ensoleillement exceptionnel, et de sa forme en cuvette, et son exposition plein sud. Elle a un nom très particulier sans que l’on n’en connaisse l’origine : C’est le « Clos du Bâtard ». Le vin produit est capiteux, de couleur très foncée. Les grappes très sucrées naturellement, produisent un degré d’alcool élevé, et la teneur en tanin est remarquablement forte. On dit que le Pape de l’époque se réservait la première cuvée pour son usage personnel, ce qui fit la réputation de cette vigne. Récemment, notre ami vigneron a racheté cette parcelle très convoitée, en s’associant à cinq de ses collègues, en l’arrachant de main de maître à un négociant chinois qui voulait l’acquérir. Aux enchères, le prix a atteint des sommets que je ne dévoilerai pas ici, mais le vin produit sur cette parcelle sera à la hauteur de ses espérances.

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Photo M. Christine Grimard

Le vigneron se tenait un peu en retrait, écoutant notre guide nous détailler sa passion pour  le travail du vin, avec un sourire. Et quand il nous parla de cette nouvelle acquisition, son regard s’éclaira d’une passion semblable. Il prit la parole

–          Cette cuvée sera très particulière, donnant un vin plus léger que les autres parcelles, un vin qui plait plus aux dames qu’aux messieurs. Un lointain propriétaire l’avait dédié au premier Abbé du Clos, Jehan de Grigny, dont vous avez sans doute entendu parler, et intitulée « Grand cru de l’Abbé Jehan », mais je crois que c’est une erreur. Avec cette présentation et ce nom, ce cru n’a pas le succès qu’il mérite. Il me semble que ce vin est féminin, et je souhaite en changer l’appellation, ce qui est très compliqué, avec toutes les autorisations administratives que cela implique. J’ai lancé la procédure, et je ne suis pas sûr qu’elle aboutisse. Mais j’espère y arriver.

Sa voix prenait des intonations passionnées, et on voyait dans ses yeux que ce combat était important pour lui. Je mesurais là, de nouveau, la passion qu’il y a avait derrière ce travail ancestral. Il nous regarda, puis poursuivit :

–          Je sais que votre groupe appartient à une société de marketing, et j’aimerais avoir votre avis. Vous avez goûté les différentes récoltes et mesuré les différentes nuances de cette palette. Je vais vous montrer une bouteille de la précédente récolte de cette parcelle du Bâtard, avec son étiquette d’origine, et je vais vous faire goûter ce vin. J’aimerais que vous me donniez votre sentiment sur cet assemblage, objectivement.

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Photo M. Christine Grimard

Il versa quelques gouttes du précieux nectar au fond de chacun de nos verres, et observa avec curiosité l’effet produit. La couleur était inhabituelle, entre pourpre et marron, mais avec des reflets rouges comme si des gouttes de sang y flottaient en suspension. C’était déjà un plaisir de le faire tournoyer doucement dans la paume de la main en observant à contre-jour la danse de la lumière à travers sa robe foncée.

Le goût sortait de l’ordinaire effectivement, légèrement plus sucré que les crus que nous avions dégustés auparavant, laissant une empreinte fleurie sur les papilles, comme un parfum de jasmin. Une note féminine, charmeuse, dont je reconnus la fragrance. Elle m’évoqua immédiatement celle d’une jeune femme vêtue d’une robe de bure, aux lèvres rouges sang, très belle, fine et élancée, aux longs cheveux châtain clair entourant un visage triangulaire, et aux grands yeux bleus très clairs presque gris. Son image s’imposa dans mon esprit dès que ce vin coula dans ma gorge. Ce vin était le sien, son sang y coulait, que son fils avait élevé et que les générations suivantes avaient bonifié. Bien sûr, tout ceci n’était qu’une sensation floue, venue de l’ombre du passé, sans aucun support œnologique, et n’ayant aucun rapport avec cette science. Chacun donnait son avis, et je n’osais pas donner le mien, cependant, le silence étant revenu, je lançais un timide :

–          Il est évident que ce vin possède une fragrance féminine, et qu’il faut lui rendre son identité, en commençant par changer son nom. Il est beaucoup trop fin et subtil pour porter le nom de cet Abbé au regard dur. J’imaginerais plutôt une appellation plus légère, plus douce…

Le vigneron sourit, heureux du résultat produit par son cru sortant de l’ordinaire. Il acquiesça :

–          Je savais que ce vin plaisait aux dames. Mais de là à lui donner un nom féminin, j’avoue ne pas y avoir songé. Les cuvées portent le nom de leurs parcelles d’origine, ce sont plutôt des indications géographiques, ou parfois elles reprennent le nom de certains villages ou de certaines familles. Quel nom lui auriez-vous donné ?

–          Le nom qui s’impose à moi est « Grand cru Blanche de Grigny » mais je ne sais d’où me vient cette idée, répondis-je en rougissant. Ce gout est charmeur, léger et tout en finesse, élégant et velouté.

Le vigneron me regarda, un peu étonné. Il ne répondit rien, mais il me fixa pendant plusieurs secondes, en silence. Il me sembla que mes paroles avaient eu une résonance particulière pour lui. Plusieurs de mes collègues approuvèrent, d’autres donnèrent d’autres suggestions, d’autres prénoms féminins. La discussion s’animait, encouragée par les vapeurs d’alcool.

Je m’approchai de la bouteille pour examiner l’étiquette. Elle reprenait les armoiries de Jehan  de Grigny, représentant une tête de cerf stylisée avec une croix entre les bois, au-dessus du nom du cru, et d’un médaillon où le profil dur de cet homme était reproduit. Je reconnus immédiatement le dessin orangé qui ornait le plafond peint de ma chambre. Ces couleurs voyantes ne correspondaient pas du tout à la finesse de ce cru, et l’air rébarbatif de l’homme ne donnait pas envie de goûter ce vin. Je me tournai vers le vigneron et lui fis cette remarque.

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Photo M. Christine Grimard

–          Que suggéreriez-vous pour l’étiquette alors ? me dit-il amusé.

Le dessin étant un de mes loisirs favoris, j’avais toujours dans mon sac un carnet de croquis et quelques fusains. Je le sortis et lui dis :

–          Donnez-moi quelques minutes, et je vous fais une ébauche.

–          Avec plaisir, répondit-il. Il me semble que vous avez bien senti l’esprit de ce cru, et je suis curieux de voir ce qu’il vous a inspiré.

Ma collègue qui s’était approché de notre groupe, renchérit :

–          Oui, elle est très forte pour « sentir les choses », effectivement, ce qui lui vaut parfois quelques moqueries de notre part. Mais, ses dessins sont des merveilles, et elle va vous pondre un petit chef d’œuvre en moins de temps qu’il ne vous faut pour vider une bouteille. Faites-lui confiance !

Elle partit d’un grand éclat de rire, et s’empara d’une gougère qu’elle mordit à belles dents tout en sirotant la fin de son verre.

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Photo M. Christine Grimard

Ses mots me firent rougir, et je me détournai pour cacher mon trouble. Peu m’importaient les éventuelles moqueries, je sentais qu’il fallait que je fasse cette ébauche, et que le visage de cette jeune femme reprenne vie sous mes fusains. Je laissai courir mes doigts sur le vélin, et quelques minutes plus tard, le contour du beau visage de mon amie d’un soir m’apparut, dans toute sa douceur. J’eus la sensation de n’être que le transmetteur, et que le fusain glissait sur le papier sans que n’y fusse pour rien, et je laissai ma main suivre son instinct. Je finis par son regard, qui parût tellement vivant lorsque j’ajoutai une touche de craie blanche, que j’eus la sensation qu’elle allait me parler. Ses longs cheveux balayaient le contour de son visage triangulaire, et sa bouche fine souriait imperceptiblement. Ses yeux, que je savais gris clairs, même si le fusain n’en rendait pas la couleur véritable, étaient très expressifs, presque vivants, et son regard d’une douceur incroyable, répandait une aura de paix et d’amour. J’ajoutais dans chaque coin du portrait, une grappe de raisin, et une feuille de vigne, pour tenter de compléter l’illustration de l’étiquette.

Je regardais le portrait sorti de ce fusain, en me demandant quelle force avait commandé ma main, pour poser sur cette feuille de vélin blanche, l’image exacte de la jeune femme du 15° siècle qui avait traversé ma nuit. Elle me souriait, visiblement heureuse que son image ressurgisse du passé, pour illustrer le vin issu de la parcelle dont avait hérité son fils, et qui avait acquis ses lettres de noblesse avec le temps et le travail des hommes.

Encouragée par ce sourire, je tendis mon carnet au vigneron, en lui disant :

–          Voilà, ce n’est qu’une ébauche, mais voici le portrait que m’a inspiré la saveur de votre vin féminin. Cette jeune femme, s’appelle Blanche, il me semble, et je crois que votre vin a la couleur de son sourire. Ne me demandez pas pourquoi, c’est juste une impression, et je m’exprime mieux en dessin qu’en paroles. Faites-en ce que vous voudrez …

Il resta immobile une longue minute, contemplant ce visage, pâlit sous son hâle, et tendis le carnet à notre guide, qui le regarda fixement à son tour. Enfin, ils retrouvèrent l’usage de la parole, et il me dit :

–          En effet, votre collègue avait raison ! C’est bien un petit chef-d’œuvre. Cette femme est fascinante, et je crois qu’elle illustre parfaitement  l’esprit de ce grand cru, à la fois charmeur et capiteux, doux et corsé, tendre et plein de ressources. Comment faites-vous pour rendre aussi bien, l’expression d’un regard ? C’est incroyable !

–          N’en faites pas trop ! répondis-je en riant. Mais je suis contente qu’il vous plaise, peut-être allez-vous l’utiliser ?

–          Bien sûr, si mes associés sont d’accord. Je vais faire une photocopie de votre dessin et leur montrer dès demain, et si tout va bien la prochaine cuvée sortira sous cette appellation de « Cuvée Blanche » ou « Grand cru Blanche de Grigny » si elle est acceptée. J’ai l’intuition que cette nouvelle présentation devrait rendre à cette production toute l’attention qu’elle mérite et qu’elle avait perdue depuis des lustres.

Il s’éloigna pour faire cette copie, puis me rendit mon carnet, et rejoignit son comptoir pour prendre les commandes de ceux qui souhaitaient repartir avec quelques bouteilles de grands crus. Je le rangeai avec mes fusains, satisfaite du tour que prenaient les évènements. Ma collègue me glissa à l’oreille :

–          Tu vois bien que tu as un talent particulier pour sentir les choses et les faire ressortir en pleine lumière. Heureusement qu’il y a des gens comme toi, sinon la vie serait bien terne par moment ! Viens, on va se commander une bonne bouteille qu’on ouvrira pour Noël, ça égayera un peu la cérémonie de vœux au bureau !

Elle rit, en s’éloignant vers le comptoir. Je la suivis en souriant, décidément, elle avait toujours les mots qu’il fallait pour me recadrer vers la réalité. Le vigneron nota notre commande, qu’il préparerait, et nous apporterait au château avant notre départ. En me tendant ma facture, il me regarda avec reconnaissance et dit :

–          Peu de gens comprennent les particularités de notre terroir en si peu de temps, et surtout il y en a encore moins qui sentent aussi bien que vous l’avez fait, la passion qu’il y a derrière cette vitrine commerciale. Je ne sais pas comment vous avez fait pour capter aussi rapidement l’âme de ce cru, et la restituer aussi bien, mais je vous en suis très reconnaissant. Je ne sais pas s’il aura le succès qu’il mérite, mais ce que je sais, c’est que les choses sont à leur place, maintenant. Je vous en remercie de tout cœur, et un cœur de Bourguignon, c’est gros comme ça, dit-il en me posant sa grande main sur sa poitrine.

Je balbutiais quelques mots de remerciements à mon tour, puis nous reprîmes le chemin du Château pour le dernier déjeuner avant le retour vers notre vie normale, plus tard dans l’après-midi. Je sentais déjà que j’en repartirai avec les regrets de laisser ce lieu extraordinaire, pour retrouver la banalité du quotidien. En quelques heures seulement, tant d’évènements s’étaient déroulés, qu’il me faudrait sûrement plusieurs jours pour en faire le point exact, à mon retour. Dans l’immédiat, il me restait quelques heures à vivre ici, et je comptais bien en savourer chaque minute. Reverrai-je ma jeune amie avant de partir ? Je ne savais pas trop si je le souhaitais ou si je le redoutais, et je me posais cette question lorsqu’on nous demanda de rejoindre la salle à manger.

L’avenir me répondrait bientôt, probablement plus tôt que je le pensais.

A suivre…

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Photo M. Christine Grimard

La Porte (Partie 2)

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Photo M. Christine Grimard

Je déposai mon sac dans un coin, et redescendis en vitesse, sans détailler plus le décor magnifique, une visite du vignoble étant prévue dans l’après-midi, ce qui serait une première pour moi. Je retrouvai quelques collègues sur l’esplanade du château, et nous échangeâmes nos impressions sur la beauté du site en attendant que notre guide n’arrive. Même mon amie, habituellement toujours blasée et dubitative, semblait impressionnée par la magnificence des lieux.

Notre guide, qui sans être vigneron, était un amoureux de la région, nous brossa en quelques mots, les particularités du vignoble bourguignon. Il était passionné et passionnant. En quelques heures nous comprîmes pourquoi ce pays avait produit un vin célèbre dans le monde entier, fruit de la combinaison unique d’un terroir très particulier, de cépages historiques et du savoir-faire des hommes.

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Photo M. Christine Grimard

Pour commencer à nous imprégner de ce pays et de sa passion contagieuse, il nous entraina sur les terres du Château du Clos Vougeot. Son récit nous fit comprendre à quel point les racines de ce vignoble étaient lointaines, remontant au XIIe siècle, où les moines de Cîteaux cultivaient déjà la vigne. Le travail des moines donna la note pour la suite de l’histoire du vignoble, les moines sélectionnant les plants, les élevant avec patience et améliorant sans cesse les méthodes de taille et de culture. Il nous brossa un portrait vivant du château depuis sa construction par les moines en 1115, jusqu’à nos jours où il abrite encore l’ordre de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. Nous vîmes défiler les rois de France qui avaient légiféré sur la qualité de la viticulture en Bourgogne, depuis Philippe le Hardi, jusqu’à la révolution. Puis il s’arrêta sur la personnalité du prince de Conti  qui en 1790 acquit La Romanée qui porterait son nom, et dont la croix emblématique brille encore au soleil au milieu de ses vignes chargées histoire.

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Photo M. Christine Grimard

Entendre l’histoire de ce pays, contée par un homme que ce terroir, qui a traversé le temps, passionnait, fut un enchantement. Il nous expliqua que la nature du sol était un des éléments clés, des couleurs, saveurs et arômes du vin. En fonction de l’exposition de chaque parcelle, de son altitude, de la profondeur de son sous-sol, de sa pente et donc du drainage qu’il en découle, des conditions climatiques de l’année de récolte, on obtenait un vin différent. Les crus étaient donc classés différemment, en fonction de leur parcelle d’origine, même si celles-ci n’étaient séparées que de quelques mètres. La dernière inconnue dont il fallait tenir compte dans l’équation, était le rôle des hommes qui de la culture de la vigne, de sa taille, jusqu’aux vendanges, puis au travail en cave, élèveraient le vin jusqu’à le sublimer. Certains seraient récompensés de leurs efforts par des prix décernés par des confréries de connaisseurs, ce qui donnerait une valeur supplémentaire à leur vin.

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Photo M. Christine Grimard

« Ainsi, la Confrérie des Chevaliers du Tastevin célèbre la Bourgogne et son vin dans une tradition d’accueil, de chaleur humaine et de générosité, et offre à la France l’une de ses plus belles « tables d’hôtes ». » conclut-il.

L’après-midi touchait  sa fin, et le coucher de soleil en fut l’apothéose, flamboyant derrière la côte, et se découpant derrière l’ombre des clochers. Nous regagnâmes notre chambre, la tête pleine d’images mêlant l’histoire et la modernité de la région, avec la promesse de participer le lendemain à une dégustation, pour comprendre plus concrètement comment se déclinaient les différences et les particularités de chaque parcelle.

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Photo M. Christine Grimard

Chacun devait regagner sa chambre, pour se préparer avant la conférence du soir qui serait suivie d’un dîner, servi dans un ancien cellier voûté, comme une chapelle.

Je découvris alors la chambre que l’on m’avait attribuée plus en détail. Cette chambre était décorée dans un style d’époque renaissance, et les détails modernes avaient été habilement dissimulés derrière des morceaux de décor anciens. Le plafond était à lui tout seul une œuvre d’art, et même si des fissures en complétaient l’harmonie, je restais bouche bée à l’admirer en entrant dans la pièce. Les poutres à la Française finement décorées, évoquaient une dentelle d’images inspirées de la nature. Je ne pus m’empêcher d’imaginer la main de l’artiste qui l’avait peint, cinq siècles auparavant, et ce qu’il penserait en me voyant béate d’admiration devant son travail, ce soir. Je parcourus la pièce des yeux, me demandant combien d’êtres humains avaient dormi ici avant moi, et s’il en restait une trace, un souvenir accroché aux volutes du baldaquin. Les murs étaient très épais, et le silence était lourd.

Château de Gilly

Photo M. Christine Grimard

Je m’approchai de la fenêtre, seul rectangle de lumière, découpé sur les ombres de la fin de l’après-midi. Les petits carreaux dessinaient leur silhouette sur le sol inégal, filtrant les derniers rayons de ce soleil d’hiver. L’atmosphère était étrange, comme si l’on était entre parenthèse dans une niche du temps. La fenêtre donnait sur un parc magnifiquement entretenu, et l’on s’attendait à voir surgir une dame enrubannée des bosquets taillés au cordeau. Il n’y avait pas un chat, on aurait pu être dans le décor du château de la bête, ou chaque objet était figé dans le passé, attendant qu’une belle vienne secouer la poussière du temps.

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Photo M. Christine Grimard

Je suivais des yeux la ligne des remparts, où quelques pigeons avaient élu domicile, faisant briller leur plumage dans les rayons du couchant, quand j’entendis un bruit derrière moi. On aurait dit un soupir. Je me retournai, brusquement, pensant que quelqu’un était entré dans la pièce, mais dans la pénombre, je ne distinguai rien. J’avançai dans la pièce, lorsqu’un second soupir se fit entendre. Le son venait de la gauche. Je me retournai vers lui, mais ne vis rien de plus. Il commençait à faire sombre dans la pièce, et l’inquiétude me gagnant, je me précipitai vers le commutateur pour éclairer.

Le plafonnier ne s’éclairait pas, sans doute pour ne pas ternir la belle harmonie de la fresque, mais un lampadaire inonda la pièce de lumière, me soulageant du même coup. Je jetai un coup d’œil circulaire, et ne vis rien d’anormal. Décidément, il fallait que je me calme, mon imagination me perdrait.

Je décidai de défaire mes bagages, m’occuper concrètement me ferait reprendre pied dans le présent. Cela me prit quelques minutes, et j’étais dans la salle de bain, lorsque j’entendis distinctement une voix qui chantait. Je tendis l’oreille, pour distinguer d’où venait le chant, mais il semblait venir de partout, ou de nulle part. Je me demandai s’il y avait des haut-parleurs dissimulés derrière les tentures du lit. Mais lorsque je m’en approchai, la voix se tut.

Je me demandai si je préférais le silence, ou les bruits insolites, mais je n’eus pas l’occasion de me poser la question plus avant, parce qu’on frappa à la porte. Je fus soulagée, en ouvrant, de me trouver devant une femme de chambre, tout à fait contemporaine, qui me souriait aimablement. Elle me demanda si j’avais besoin de quelque chose pour la nuit, et m’offrit une petite boite colorée contenant quelques bonbons au Marc de Bourgogne, en guise de cadeau de bienvenue.

Je n’osais pas lui poser des questions, craignant qu’elle me croie folle, mais j’aurais bien voulu qu’elle s’attarde un peu et qu’elle me rassure. Je lançai en hésitant un peu :

-Chantiez-vous à l’instant ?

Elle me regarda en souriant, et répondit sans hésitation :

-Oh, non, Madame, je ne chantais pas, j’en serais bien incapable, je chante tellement faux, si vous saviez !  Je vous souhaite une agréable soirée, la salle à manger se trouve au sous-sol, le dîner vous sera servi vers 21 heures.

Sur ces paroles, elle sortit gracieusement, me laissant sur mes questions, et sur ma faim. Je regardais les bonbons, en me demandant quelles hallucinations allaient encore m’envahir si je les goûtais, déjà que j’entendais des voix, sans avoir rien bu !

A suivre …

Croix de la Romanée Conti

Photo M. Christine Grimard