Une image… Une histoire : Véranda

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Il cherchait depuis si longtemps qu’il décida de répondre à toutes les annonces parues cette semaine-là.
Cela ne pouvait plus durer.
Il avait vendu son appartement depuis six mois déjà, et en avait tiré un bon prix, mais si les choses continuaient ainsi, il allait perdre son bénéfice en nuits d’hôtel avant d’avoir trouvé un nouveau lieu de vie.
Il avait voulu changer radicalement, faire table rase, oublier toutes ses erreurs et repartir à zéro, dans une nouvelle région. Pour cela, il avait même changé de tête. Ses cheveux mi-longs n’étaient plus qu’un souvenir et un collier de barbe soulignait son menton désormais, ce qui atténuait son aspect sévère, lui donnant un petit air Bohême qu’il appréciait beaucoup. Lui qui avait toujours été si sérieux, si cartésien, ses anciens amis habitués à son aspect strict ne le reconnaîtraient pas. A l’idée de leur surprise s’ils le croisaient aujourd’hui, il souriait tout seul en se regardant dans le miroir de ce café.
Il avait parcouru toutes les annonces du jour, mais aucune n’avait retenu son attention. Il releva la tête, attiré par le rire d’une jeune femme rousse et pulpeuse qui sortait du café, chargée d’un plateau.
Intrigué, il la suivit des yeux et la vit traverser la rue et entrer dans l’agence immobilière d’en face. Quand le serveur passa près de lui, il lui demanda si ce manège était habituel, et apprit que « la nouvelle stagiaire » de l’agent immobilier venait chercher des cafés tous les matins pour ses collègues. Il vit là le signe qu’il attendait, peut-être parce qu’il avait toujours aimé la couleur de la chevelure de Rita Hayworth, peut-être parce que son rire cristallin avait illuminé son matin.

Peu importe, il fallait qu’il la revoie.

Il paya son café et laissa le journal sur la table, puis traversa le flot de la circulation et se planta devant la vitrine de l’agence immobilière. Il parcourut les annonces affichées, distraitement, en ne pensant qu’au sourire de la jeune beauté rousse. Il allait se décider à entrer sans idée précise, lorsqu’une affichette retint son attention. Elle décrivait une maison ancienne, ayant besoin de « rafraîchissements », située à l’orée de la forêt domaniale, proposée à un prix défiant toute concurrence. Il se demanda quelle mauvaise surprise pouvait bien cacher une telle aubaine, mais se décida à entrer pour se renseigner.

La jeune femme rousse le regarda entrer distraitement, puis se replongea dans son dossier. Un jeune homme l’accueillit avec un sourire commercial, puis s’enquit de ses souhaits. Quand il lui désigna la maison qu’il avait vue à l’extérieur, il se tourna vers sa collègue et lui dit:

– Marlène, ce Monsieur s’intéresse à ton dossier. Veux-tu t’en occuper ? »

– Avec plaisir, dit-elle en se levant avec élégance. Que souhaitez-vous savoir, Monsieur, je vous en prie, veuillez vous asseoir, dit-elle en lui désignant le siège en face d’elle.

Subjugué par son regard vert, il mit quelques secondes à retrouver son sang froid. Il ne reconnut pas sa voix étranglée quand il lui expliqua qu’il cherchait une maison ancienne, lumineuse, et ayant une histoire, pour pouvoir s’adonner librement à son art.

Elle eut l’air soudain intéressée, et lui demanda de quel art il était question.

Il ne répondit pas, baissa les yeux et se sentit rougir devant le regard insistant de la jeune femme. Il avait la sensation d’être mis à nu, et en ressentait un mélange de terreur et de plaisir. Il aurait voulu lui expliquer tous ses rêves et tous ses désirs. Il aurait voulu partager avec elle tous ces espoirs. Elle, qu’il n’avait jamais vue auparavant. Elle, qu’il avait l’impression de connaître depuis toujours.

Que lui arrivait-il ?

– Pourrais-je visiter cette maison ? demanda-t-il brusquement, pour détourner l’attention de la jeune femme.

– Bien sûr, dit-elle. Je vous accompagne.

Elle prit les clés dans un placard où des centaines de trousseaux attendaient preneur. Il suivit des yeux sa main délicate, aux doigts si fins, qui se refermait sur un trousseau de clés à l’ancienne comme celles qui tintaient dans les poches des supérieures de couvents.

Durant le trajet, elle lui raconta l’histoire de la maison. Elle avait appartenu à un artiste qui était mort dans la misère sans héritier direct, et elle était en vente depuis près de dix ans, personne n’ayant souhaité s’atteler à la restauration nécessaire. Elle conclut qu’il faudrait beaucoup de patience et de courage pour le nouveau propriétaire, en lui jetant un coup d’œil de biais. Ils arrivaient devant la grille du jardin, qu’elle fit pivoter avec peine tant elle était rouillée. Il l’aida et referma la grille derrière eux avec un grincement lugubre.

Il s’avancèrent dans une allée en friches, et soudain la maison apparut.

Il retint son souffle. La jeune femme le regardait guettant sa réaction. Il resta muet devant tant de majesté. Les façades étaient défraîchies, le toit était vermoulu, les fenêtres étaient délabrées, mais l’ensemble dégageait une atmosphère unique. Sur la façade principale avait été apposée une véranda ouvragée, dont le soubassement décoré de volutes soulignait l’élégance des fenêtres à l’ancienne. Il imagina la lumière qu’il devait y avoir derrière ces carreaux, la douceur du soleil d’hiver filtrant jusqu’au coeur de la maison. Il s’imagina debout dans cette lumière, devant sa toile. Il se dessina là.

Elle le regardait en silence, attentive aux changements d’expression de son visage. Il se retourna vers elle et elle lut dans ses yeux tout ce qu’il ne pouvait expliquer tant l’émotion était forte. Elle lui tendit les clés en silence, comme on transmet un flambeau. Il les prit solennellement, comprenant toute la portée de ce geste, quand elle ajouta:

– Je connaissais personnellement le propriétaire de la maison. Il était peintre et quand j’étais enfant, je venais souvent m’asseoir dans cette véranda pour le regarder peindre. Je crois qu’il aurait aimé que vous vous occupiez de sa maison…

Il regarda les clés qui pesaient dans sa main, et sentit la responsabilité qui serait la sienne s’il acceptait. Mais curieusement, il se sentit soulagé que la jeune femme accepte de lui faire confiance en lui confiant la maison. Il avait l’impression d’être arrivé chez lui. Il pouvait poser ses valises.

Il pouvait laisser le soleil venir caresser ses toiles.

– Quand pouvons-nous signer ? demanda-t-il.

-Vous ne souhaitez pas la visiter ? insista-t-elle.

– Je vous fais confiance, répondit-il.

Elle hocha la tête, lui sourit avec une infinie douceur, et lui demanda:

– Quand pourrais-je venir vous voir peindre dans la véranda ?

 

 
Texte M. Christine Grimard
Photo anonyme

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