Messages (Partie 7 et fin)

iphone chris 953

Je regardai l’appareil, me demandant ce que je devais en faire.

Jusqu’à présent, il n’avait jamais eu besoin d’être rechargé. Je n’avais rien pour le faire, ce modèle n’étant compatible avec aucun matériel connu. Ma première réaction fut d’ignorer le message et de le ranger au fond d’un tiroir. Mais quelques heures plus tard, je ne parvenais pas à l’oublier.

Je le ressortis de mon bureau, l’écran affichait toujours la même phrase :

……Batterie faible, veuillez brancher rapidement votre mobile …

Mon fils étant rentré, je lui demandais conseil :

-Dis-moi, tu sais, le téléphone que je t’avais montré il y a quelques temps. Il faudrait que je le recharge. Aurais-tu un chargeur compatible à me prêter ?

-Tu as gardé ce truc ? Tu ne l’as encore jamais chargé ! Tu n’as pas dû t’en servir beaucoup ! Montre-le moi, je ne me souviens plus de quel modèle il était.

-Regarde, il affiche cette phrase depuis le début de l’après-midi.

-Sans s’éteindre ? La batterie ne doit pas être si faible que ça !

Il le retourna dans tous les sens, et conclut de nouveau :

-Je ne connais pas ce genre de modèle. Jamais vu un truc pareil ! Il n’y a même pas d’endroit où brancher le chargeur. Le gars qui te l’a donné, s’est bien fichu de toi !

-Oui, en attendant… Qu’est-ce que je peux faire ?

-Le rapporter à la boutique ! Mais le temps que tu y ailles, il sera définitivement éteint, je pense ! Au fait, tu pourrais aussi me prendre une nouvelle coque, la mienne est foutue…

– Oui, je crois que tu as raison. Probablement que cela ne servira à rien, mais au moins j’aurais essayé.

IMG_5619

Le lendemain, je retournais dans la boutique de téléphonie, presque déserte à cette heure-ci, sans me faire d’illusion sur ce qu’allaient me dire les vendeurs. Ce modèle n’était pas connu, et ils n’avaient pas de chargeur adapté, que je ne l’avais pas acheté chez eux…

Le jeune garçon à qui je m’adressais, fut pourtant très aimable, et essaya de comprendre pourquoi ce téléphone bizarre n’avait pas de prise pour adapter un chargeur. Et malgré l’aide de tous ses collègues appelés à la rescousse, aucune solution ne fut trouvée. Le même message restait inscrit sur l’écran de veille, alors que l’indicateur de batterie était vide !!

Les employés commençant à me regarder avec une curiosité déguisée sous des sourires commerciaux, mais je voyais bien que l’appareil les intriguait et qu’ils se demandaient d’où je le tenais. Je ne parlais pas de l’homme qui me l’avait donné, bien que je sois très déçue de ne pas le voir dans la boutique. Enfin, l’un d’eux m’indiqua qu’une boutique de matériel informatique venait d’ouvrir ses portes dans la galerie marchande.

-Vous devriez y trouver votre bonheur, me dit-il. Ils ont tout, même des accessoires qui datent des débuts de l’ère informatique. J’ai vu là-bas un vieil Amstrad, du même modèle que mes parents avaient acheté l’année de ma naissance, où il y avait un jeu de casse-brique que j’adorais. Si un moyen de recharger ce modèle de téléphone existe, ils le trouveront sûrement.

Je repris un peu espoir.

– Je vous remercie de ce renseignement, je vais aller voir. Répondis-je, avec un sourire. Avant cela, j’ai besoin d’une coque pour le portable de mon fils. J’espère que ce modèle est encore d’actualité.

Le vendeur s’empressa de me trouver différents modèles, ravi de me vendre quelque chose malgré tout. Je payais et quittais de la boutique en le remerciant chaleureusement. En m’éloignant, je sentis son regard fixé sur moi, et l’entendis murmurer à oreille de son collègue, une phrase dont je ne compris que deux mot :

– … histoire bizarre !

Il ne savait pas à quel point il avait raison sur la bizarrerie de cette histoire !

Je parcourus la galerie marchande à la recherche de cette fameuse boutique informatique, sans la trouver. Les rares personnes qui étaient présentes ne purent me renseigner. J’allais renoncer quand une enseigne s’éclaira lorsque je passai devant, le nom de la boutique était inhabituel : «Espace et connexions». J’entrai et jetai un coup d’œil rapide autour de moi. Il n’y avait personne dans la boutique, ni appareils sophistiqués, seulement quelques présentoirs vitrés avec des téléphones de toutes les couleurs, et quelques ordinateurs portables fermés. Les marques m’étaient inconnues, ce qui n’aurait pas étonné mes enfants, je suppose. J’attendis quelques minutes, mais comme personne ne semblait s’apercevoir de ma présence, je me dirigeai vers le comptoir et appelai :

– Il y a quelqu’un ?

-Voilà, voilà, j’arrive ! Me répondit une voix forte dans l’arrière-boutique. Puis je vis entrer un homme trapu, à reculons, qui portait des cartons si volumineux qu’ils dépassaient de sa tête. Il posa sa charge et se retourna vers moi.

Je restai muette de surprise, en le reconnaissant malgré sa barbe et ses cheveux plus courts.

Il me regarda en souriant, silencieux quelques instants, ses yeux rieurs attiraient d’emblée la sympathie. Je ne pus m’empêcher de lui rendre son sourire.

Il se décida à parler le premier :

– Je suis ravi de vous revoir. Il semble que vous vous souveniez de moi.

– Ne soyez pas ironique, vous savez qu’il aurait été impossible de vous oublier, avec ce que vous m’avez fait vivre au cours de cette année.

– Oh, moi je n’ai rien fait, dit-il. Je vous ai simplement donné un instrument, dont vous étiez libre de vous servir ou non. Il me semble que c’est vous qui avez choisi de poursuivre l’aventure. Rien ne vous obligeait à le faire.

– Rien !! Vraiment rien ? Vous croyez ?

Je n’en revenais pas. Plus je m’indignais, plus son sourire s’élargissait. Il poursuivit.

– Oui, rien ne vous obligeait à le faire, si vous réfléchissez bien. Vous auriez pu ranger ce téléphone dans un coin, et ne plus le regarder. Les choses en seraient restées au point où elles étaient, les histoires auxquelles vous étiez confrontées se seraient déroulées différemment. Qu’en pensez-vous ?

– Je pense que vous vous moquez de moi. Qui aurait pu laisser les choses de faire, et attendre sans intervenir, comme vous dites ? Personne je pense !

– Oui, ça c’est ce que vous pensez, en effet ! Moi, je vous dis que rien ne vous obligeait à le faire, et que de nombreuses personnes n’auraient rien fait, pour ne pas avoir d’ennui, pour ne pas chambouler leur vie, par peur de l’inconnu, par paresse ou par lâcheté, ou simplement pour avoir la paix. J’ai déjà fourni de nombreux téléphones vous savez, et les personnes qui me l’ont rapporté comme vous le faites aujourd’hui, se comptent sur les doigts d’une main …

– Je pense que vous exagérez, je ne vous crois pas. Répondis-je. Lorsqu’on a cet écran devant les yeux qui vous montre de telles images, il est impossible de les ignorer et de passer son chemin en fermant les yeux. Mais il est vrai, que c’est très stressant, chaque fois, un peu plus que la précédente. Mais enfin, on peut au moins essayer, il me semble !

– Vous avez raison, bien sûr, mais soyez réaliste, ma chère. Ici, on est dans la vraie vie, pas dans un conte de bonne-femme. Combien de personnes se lèvent pour défendre quelqu’un qui est agressé dans le métro ? Combien de fois nous préoccupons-nous de la santé de notre voisin ? Combien de fois laisse-t-on la peur, l’envie, la jalousie paralyser nos actions ? Pourquoi se préoccuperait-on du bien-être de l’inconnu que l’on croise dans la rue, puisqu’on ne le reverra jamais ? Alors à quoi bon le regarder dans les yeux en le croisant ? C’est sans doute pour cela que tant de personnes marchent dans la rue en regardant le bout de leurs chaussures.

Il se tut, et le silence écrasant qui suivit sa tirade, me parut si lourd que je baissais les yeux vers mes chaussures, comme si elles allaient me fournir un alibi pour mes propres lâchetés.

– Vous avez raison, bien sûr. Si chacun faisait un pas vers l’autre, ce monde serait beaucoup moins lourd certains jours. Vous savez, je n’aurais jamais cru que j’arriverai à aider quelqu’un comme je l’ai fait au cours de ces derniers mois. Je suis lâche aussi, et quand un évènement se déroule devant mes yeux, je commence par tenter de me replier dans ma coquille. Il faut que l’indignation me pousse vraiment pour que je décide d’en sortir. Je ne sais pas si c’est de la timidité de la peur ou de la lâcheté, et je ne me suis jamais vraiment posé cette question auparavant.

– Moi, je savais que vous le pouviez. Mais vous, comme tant d’autres, ne le saviez pas, dit-il, ses grands yeux brillant en face des miens.

Ce regard clair et franc me donnant confiance, j’oubliais ma timidité pour poursuivre :

– Je sais que vous avez raison, chacun de nous est capable du pire et du meilleur. C’est une question de choix. Nous avons tous le même potentiel, mais nous ne le laissons pas toujours s’épanouir, selon ce que nous avons vécu, selon nos désirs ou nos craintes. Il faut souvent un déclic pour laisser notre nature s’exprimer. Il me semble que ce téléphone ailé ait été pour moi ce déclic, et je vous remercie de me l’avoir confié, finalement.

Je repassais dans mon esprit, le film des évènements de l’année précédente, en ayant l’impression que cela concernait quelqu’un d’autre. Les yeux dans le vague, je me pris à regretter que cela soit terminé. Il sembla lire dans mes pensées, et me demanda :

-Regrettez-vous ce qui s’est passé, ou regrettez-vous que cela soit terminé ?

Je le regardai, incrédule, la bouche ouverte, un instant, puis répondis :

-Je ne sais pas trop, je regrette un peu que tout cela soit terminé. Mais je crois que je regrette surtout que ce téléphone soit arrivé au bout de sa source d’énergie sans me donner la raison de tous ces mystères! Me direz-vous enfin, qui vous êtes, et qui a décidé du choix de ces évènements, et qui tire les ficelles ?

Il me regarda en silence, avec ce sourire énigmatique dans les yeux, une moue au coin des lèvres, en se caressant la barbe.

-Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas dévoiler. Ce genre d’information ne vous avancerait à rien, surtout que vous connaissez déjà les réponses à vos questions. Il suffirait que vous ouvriez un peu votre esprit pour le savoir. Il me semble que vous êtes suffisamment futée pour y arriver un jour…

Il éclata de rire, ce qui eut le don de m’exaspérer ;

-Oui, c’est ça, je ne saurai rien de plus « Monsieur Mystère » ! Il suffit que j’ouvre mon esprit, et la réponse m’apparaitra, écrite dans les nuages, ou sur cet écran, désespérément éteint ! Vous vous moquez de moi. Tout cela vous plaît beaucoup, il me semble. Figurez-vous que j’aime bien connaître les tenants et les aboutissants des choses. J’ai l’esprit cartésien, et j’aurais beaucoup aimé avoir le fin mot de cette histoire !

Ipod 297

Il me regardait, et il me semblait qu’il était tenté de me répondre. Enfin, il se lança, tandis que je retenais mon souffle, pour ne pas l’interrompre :

-Disons que vous méritez bien d’avoir quelques-unes de vos réponses. Peu de personnes ont réussi à remplir tout le tableau comme vous. Il me semble qu’on ne m’en tiendra pas rigueur, si je vous donne quelques indices. Alors écoutez bien, parce que je ne le répèterai pas deux fois.

Il baissa le ton, comme si la confidence était classée top-secret.

-La providence qui règle les mouvements de cet univers, a parfois quelques moments de faiblesse. Disons que tout ceci est tellement complexe, qu’il arrive que la mécanique se grippe. Les erreurs de programmation étant difficiles à corriger, il faut souvent une aide extérieure pour le faire, le tout dans l’urgence bien sûr. Alors on fait appel à des bénévoles ayant l’esprit vif, prompt à découvrir comment régler les problèmes rapidement. On les choisit soigneusement, mais il nous arrive de nous tromper, et chacun ne parvient pas forcément à accomplir sa mission. Cependant, je dois reconnaître que la plupart du temps, ils y mettent la meilleure volonté du monde ! Ce qu’il est important de comprendre, c’est qu’ils gardent le choix de leurs actions, et s’ils veulent arrêter, ils le peuvent aussi. La bonne volonté est avant tout une question de liberté de choix.

Les grandes lignes de ce canevas commençaient à se dessiner doucement devant mes yeux. Il le sentit et interrompit son discours, en me fixant. Je tentai une dernière question :

-Ces bénévoles dont vous parlez, sont souvent apparus dans la littérature ou l’art, sous la forme d’êtres surnaturels, aux ailes diaphanes et au sourire angélique, n’est-ce pas ?

-Sans doute, comme vous le savez, les humains ont une imagination débordante ! Répondit-il en riant dans sa barbe. Ils ont besoin d’agrémenter leur quotidien d’un peu de rêve, alors les anges gardiens, le père Noël, le croque-mitaine, le lapin de Pâques, celui d’Alice et tout le reste, font partie de toutes ces légendes. Disons pour être plus juste, que le monde est régit par des forces qui doivent s’équilibrer entre elles. Quand une force négative voit le jour, il est nécessaire qu’une force positive s’oppose à elle, pour que l’équilibre général de cet univers, ne soit pas rompu.

Il se tut, et retourna derrière son comptoir, me laissant terriblement frustrée. J’insistais :

-Il me reste encore des interrogations.

-Oui, moi aussi, répondit-il, et plus d’une ! Mais je me contente des réponses que j’ai déjà pour avancer.

Le ton était cassant, et il semblait inflexible. Je ne saurais rien de plus. J’avançai vers lui, en scrutant son visage, pour tenter d’y retrouver les dernières pièces du puzzle. Il releva les yeux vers moi et dit :

-Inutile d’insister. Je ne dirai rien de plus, vous en savez déjà beaucoup trop. Personne ne m’a jamais posé autant de questions jusqu’ici.

Je restai piquée devant lui, et fit une dernière tentative.

-Je vais donc vous rendre ce téléphone, cependant il réclame d’être rechargé depuis plusieurs jours. L’écran reste éclairé, alors qu’il n’a plus de batterie depuis des lustres. J’aimerai juste comprendre. Vous pourriez m’expliquer, cela ne doit pas être un si grand secret. Et j’aurai une dernière question plus personnelle à vous poser après, et celle-ci je ne vous en voudrai pas si vous m’en refusez la réponse.

-Vous ne lâchez jamais prise, n’est-ce pas ? Dit-il en me regardant sévèrement.

-Oui, c’est drôle, on me dit souvent cela, finalement ! Répondis-je en riant franchement.

-Bien. Pour ce qui est du téléphone, il attend que je décide de le recharger, et l’écran restera allumé jusqu’à cet instant. J’ai alors deux options, où je le confie à quelqu’un d’autre, ou je vous le rends, si vous l’acceptez. L’avantage, c’est que désormais, vous savez à quoi vous attendre.

Il me regardait, attendant ma décision en silence.

J’avalais péniblement ma salive, un peu sonnée. Celle-ci je ne l’avais pas vue venir. Je réfléchissais rapidement aux conséquences de ce qu’il attendait de moi. Il allait recharger ce téléphone, de nouvelles missions, de nouvelles vies en attente, de nouveaux défis. Aurais-je assez d’énergie pour l’aider encore ? Qu’allait devenir ma vie ? Toutes ces questions tournaient dans ma tête comme un manège infernal, et je le regardais un peu perdue.

-Vous savez, je ne confierais pas ce genre de fardeau, à quelqu’un qui n’aurait pas l’énergie nécessaire pour le porter. Faites-moi confiance ! Si je vous ai choisie, c’est parce que je savais que vous en étiez capable, ajouta-t-il. Je sais toujours de quoi les gens sont capables avant eux.

-Facile à dire, répondis-je entre mes dents. Je sentais que l’angoisse commençait à me serrer l’estomac.

-Le choix vous appartient, dit-il laconiquement.

Encore mieux ! Il ne m’aiderait pas ! Je ne regardais d’un air outré, mais il se contenta de sourire en prenant mon téléphone entre ses doigts. On entendit un bruit de carillon s’agitant dans le vent, puis l’écran s’éteignit.

-Voilà, il est rechargé, dit-il en le posant sur la banque devant moi. Que décidez-vous ?

Je regardais le téléphone dont l’écran était de nouveau muet, pendant quelques secondes, puis le pris dans ma main. Il me sembla qu’il me reconnaissait, et qu’aucune force au monde n’aurait pu me convaincre de le laisser à quelqu’un d’autre. Je levai les yeux vers l’homme et lui répondis :

-Je le garde, on fait une bonne équipe ensemble, il me semble.

Il sourit en silence, puis me dit :

-Je vous souhaite une heureuse année, ma chère, que vos pas vous guident vers le meilleur. Si vous le souhaitez, je serai là l’année prochaine à la même époque, et je serai ravi d’avoir de vos nouvelles. Je vous laisse reprendre le cours de votre vie, mais surtout je vous remercie de votre aide, et de votre efficacité discrète.

Tout en parlant, il me raccompagnait vers la porte, qu’il ouvrit largement, me signifiant que l’entretien était terminé. En me glissant dehors, je me retournais une dernière fois vers lui, et lui posais mon ultime question :

-Dites-moi, juste pour satisfaire mon insatiable curiosité, êtes-vous la Providence dont vous me parliez, êtes-vous le Chef d’Orchestre de toute l’histoire ?

Je le scrutais, espérant qu’il ne se déroberait pas. Il partit d’un grand éclat de rire et le dit :

-Non, je ne suis pas le Chef d’orchestre, Dieu Merci !!! Disons, pour satisfaire votre immense curiosité que je suis seulement son premier violon !

Sur cette dernière phrase, il referma la porte derrière lui, et quelques secondes plus tard, toutes les lumières de la boutique, s’éteignirent.

Je restais là, un peu interdite de cette dernière révélation. Il fallait que je rentre chez moi, pour digérer tout cela. Avant de me mettre en route, j’ouvris la coque ailée du téléphone, en attendant une aide indéfinie. Comme s’il m’avait entendue, l’écran s’illumina.

Devant les yeux, la représentation de « l’ange au sourire » apparut. Il me regardait avec ses grands yeux souriants, colorés de gris comme je ne les avais jamais vus auparavant. Puis, très distinctement, je le vis me faire un clin d’œil, et son sourire s’élargit pendant quelques secondes. Je me surpris à lui sourire en retour, et je lui rendis son clin d’œil. Il battit des ailes une fois, puis l’écran s’éteignit de nouveau.

Bc_bcm2CAAA9D1Q

Cette connivence inattendue me rendit le sourire, et je repris le chemin de ma vie, plus légère. Peu importe, ce qui allait arriver pendant cette année qui recommençait, j’allais faire de mon mieux, et avec l’aide de ceux que j’aimais, j’essayerai de ne pas perdre mon sourire.

En repartant dans les rues, je levai les yeux vers le ciel noir d’encre ce soir-là. Aucune Providence ne se montra, mais en marchant entre les immeubles, j’entendis un violon au loin, qui égrainait une cascade de notes. Je fis un signe de la main, en direction du son, qui redoubla de vitesse et de dextérité, puis s’éteignit comme le dernier bouquet d’un feu d’artifice, dans une gerbe de silence. Je compris alors que la confiance qui m’habitait ne me laisserait pas seule sur le chemin, et je rentrai en fredonnant, enfin sereine, comme je ne l’avais pas été depuis fort longtemps.

FIN

BdO1U9MCAAIik3N

Messages (Partie 6)

1378696_574058582653920_1039353064_n

Jour après jour, la sensation menaçante me poursuivait. Je savais qu’il restait une ligne à remplir sur le tableau aux ailes argentées. Mais peu à peu, ma confiance s’amenuisait et j’en vins à penser que cette dernière partie de l’histoire serait un échec. J’essayais de ne pas m’en persuader, pour ne pas gâcher à l’avance les chances de réussite, mais je sentais bien que je perdais espoir.

Je tentais de me changer les idées, en préparant les fêtes de fin d’année qui approchaient à grand pas. En vain, la course aux cadeaux me replongeait dans le souvenir de la rencontre avec ce « Père Noël » l’année précédente, et je me repassais en boucle, le début de toute cette histoire.

Et je me demandais comment elle allait s’achever.

Nuit après nuit, le même cauchemar me poursuivit. Je finis par dormir le moins possible et le manque de sommeil m’épuisa peu à peu. Je savais que le dernier évènement aurait lieu avant la fin de l’année, et à mesure que les jours passaient, mes inquiétudes grandissaient. L’impression qu’une force inconnue volait peu à peu mon énergie, s’insinuait dans mon esprit. Je ne me reconnaissais pas, et mes proches me regardaient en silence sans oser poser la moindre question sur mon changement de caractère. Plus le mois égrainait ses jours, plus mon anxiété prenait le pas sur toutes mes émotions.

Un matin, enfin, je m’éveillai avec un sentiment d’urgence. Le jour était arrivé, et je le savais, bien qu’aucune sonnerie ne se soit fait entendre. La journée commença dans la routine, puis en début d’après-midi les minutes s’accélérèrent. Je sentis que je devais sortir, sans bien savoir où me rendre. Je suivis les boulevards, où une foule compacte se pressait, pour les achats de Noël. Je regardai le téléphone plusieurs fois, mais il restait désespérément muet. Je pris la direction du fleuve et suivis les quais, où des mouettes planaient lourdement dans le vent glacial de l’hiver. Cet endroit était un de mes préférés de la ville, et je profitais de ce moment de plaisir, même s’il prenait un goût de tempête imminente.

Je sursautai lorsque le téléphone sonna. Le moment était venu.

Il n’y avait aucune vidéo, mais seulement une image fixe, où un homme que je voyais de dos, enjambait le parapet du pont. Je levai les yeux pour m’en convaincre. Il s’agissait bien du pont qui était devant mes yeux, mais il n’y avait aucun homme. Je refermais la coque et courus pour arriver sur place avant cet homme inconnu, essoufflée par le vent glacial et la côte. En débouchant sur la chaussée du pont, je le vis. Il était déjà là, au milieu du fleuve, regardant au loin, sans que je ne puisse voir son visage, immobile, à quelques mètres du parapet. J’avançais sans le quitter des yeux, lorsque je perçus le son caractéristique de ma messagerie. Je savais ce qui allait s’inscrire, et préférai ne pas regarder, pour garder l’homme dans mon champ de vision, comme s’il ne pouvait pas sauter aussi longtemps que je le fixerai.

Cette idée était irrationnelle, mais je ne lâcherais pas prise, il le fallait.

Je m’approchai de lui tout doucement, quand je le vis franchir les quelques mètres qui le séparaient de la rambarde. Je m’entendis dire d’une voix étranglée :

– Non, attendez … une minute ! Si nous en discutions …

Il se retourna brusquement et me fixa. Je sursautais en le reconnaissant, c’était l’homme que j’avais déjà rencontré à plusieurs reprises, mais son regard était méconnaissable. Je n’avais pas remarqué auparavant à quel point ses yeux étaient à la fois noirs et flamboyants et je ne pus m’empêcher d’être impressionnée par l’hostilité qui irradiait de lui.

Un silence pesant tomba entre nous.

Imperceptiblement, il reculait. Je suivis son mouvement, refusant qu’il mette de la distance entre nous. Plus un bruit n’était perceptible, ni le murmure du vent, ni la rumeur de la ville, ni le glissement du fleuve. On pouvait croire que l’on s’était envolé dans une sphère hors du temps, cela dura quelques secondes puis il rompit le silence :

« J’aurais dû m’en douter, ça ne pouvait être que vous ! Vous ne pouvez pas vous empêcher de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas ! Mais cette fois-ci les choses se passeront comme JE l’aurai décidé. Ses derniers mots ne furent qu’un cri et malgré moi je fis un pas en arrière.

–         Non, ne dites pas ce genre de chose…

–         Taisez-vous, hurla-t-il, je ne veux plus entendre votre voix de petite fille sage. Laissez-moi tranquille !

Alors qu’il disait ces mots, je me glissais imperceptiblement entre lui et la rambarde du pont, sans baisser les yeux. Il jeta un coup d’œil rapide au fleuve, puis me toisa de toute sa hauteur, changeant brusquement d’attitude. Et c’est avec un sourire qu’il dit soudain :

« Vous voulez en discuter, avez-vous dit, alors discutons-en ! Je suis curieux de savoir ce que vous pourriez bien me dire qui me ferait changer d’avis. »

Le ton employé était cassant et ironique. Il finit par un ricanement méprisant.

Je ne me laissais pas dominer, je saisis l’occasion et lui dis :

« Très bien, alors suivez-moi, nous allons en discuter calmement  au chaud ; je vous offre un café ! »

Je lui pris alors le bras pour l’entrainer  vers la rive. Il eut un mouvement de recul mais je ne le lâchai pas et il n’eut d’autre solution que de me laisser faire. Il ne disait plus rien mais son regard était toujours aussi sombre, et je compris que la partie ne faisait que commencer.

Quelques minutes plus tard, nous étions installés dans le café le plus proche, assis l’un en face de l’autre, en silence, nous affrontant du regard. Je ne savais pas comment j’allais l’aider, me heurtant à un mur d’opposition évidente. J’attendais qu’il parle; mais au bout d’un temps infini, alors qu’il continuait de me regarder fixement sans rien dire, je lui dis :

-Pourquoi étiez-vous sur ce pont ce matin ?

Il me lança un sourire ironique et répondit :

-Vous n’en avez aucune idée, bien sûr ?

-Si, mais je voulais que vous me l’expliquiez vous-même, cela vous aiderait à prendre un peu de recul, il me semble.

Il eut l’air égaré brusquement :

« En fait, je ne sais pas très bien, pourquoi je me suis retrouvé sur ce pont, ce matin, je savais seulement que je devais y aller. Et puis une fois là-bas, les choses ne se sont pas passées comme prévu, et insensiblement, je me suis senti attiré par le fleuve, alors que je ne sais pas nager et que j’ai horreur de l’eau. Alors, je suis bien incapable de vous expliquer ce qui m’arrive ! Depuis quelques semaines, je fais parfois des choses qui ne me plaisent pas, comme ça, et je ne sais pas pourquoi je les fais. Ma vie est devenue un enfer, et peut-être que ce matin, j’avais juste envie que ça s’arrête.

–         Il y a probablement un autre moyen… commençais-je mais il m’interrompit.

–         Vous ne savez rien ! Vous êtes toujours resté du bon côté de la barrière, du côté de la lumière, n’est-ce pas ? Que pourriez-vous connaître de l’ombre ? Ne vous mêlez pas de ce que vous ne pouvez pas comprendre !

Il avait haussé le ton, devenant presque menaçant. Je reconnaissais à peine sa voix, sifflante et aigüe. Son regard avait de nouveau changé, noir ourlé d’éclat mauve. Cette couleur me fascinait et je sentais que je perdais pied petit à petit.

« Arrêtez, lui dis-je. Vous ne savez rien de moi, non plus. Personne n’est tout blanc, personne n’est tout noir. Je suis juste un humain, comme vous, avec tous ses défauts, et je ne veux rien d’autre que vous aider à sortir de ce jour sombre dans votre vie. Si vous me laissez le faire. » Ajoutais-je en hésitant.

-Ma petite dame, c’est très généreux de votre part, encore que je ne crois pas aux actes gratuits de ce genre ! répondit-il. Vous avez sûrement quelque chose à y gagner. Votre part de paradis, ou votre bonne conscience, ou je ne sais quelle autosatisfaction…

Il me regardait avec un air incrédule, puis son visage se transforma de nouveau, pour laisser place à un masque de mépris amusé.

« Je vous ai dit l’autre jour, qu’on ne pouvait pas gagner à tous les coups. Vous ne m’avez pas cru. Mais aujourd’hui, c’est moi qui distribue les cartes, et vous allez goûter à l’amertume de la défaite. Chacun son tour ! »

En disant ces derniers mots il s’approcha de mon visage, jusqu’à quelques centimètres, et je sentis son souffle qui brûlait mes joues. Il pensait que je reculerais, mais je n’en fis rien. Au contraire, je le fixais intensément, et sans baisser les yeux, je lui dis :

« Regardez-moi bien. Qu’est-ce que vous voyez ? Un guerrier près à se battre contre vous, un joueur de poker, un escroc ? Il n’y a rien de tout cela en face de vous. En échange de l’amertume, de l’envie, de la méchanceté, de la jalousie, de la violence, de la haine, je n’ai rien d’autre à donner que ma douceur, ma compassion, ma sérénité, mon amitié ou la force de mon amour. Je ne ferai rien de plus que rester avec vous, pour que vous ne soyez pas seul face à vos ombres, ce matin.

En disant cela, je posais ma main sur la sienne, qu’il retira aussitôt comme si le contact de me doigts l’avait brûlé. Il baissa les yeux en se reculant.

J’insistais :

« Je ne lâche pas prise facilement, vous savez. Et toute votre négativité ne me fera pas perdre le chemin que je me suis fixé. Vous n’aurez pas la joie de me faire douter. Je ne suis pas ici pour moi, mais pour vous. Ce matin, il s’agit seulement de vous. Répondez à une simple question, puis je vous laisserai faire ce que vous souhaitez.

Il releva la tête, son regard ombré de haine, sembla s’adoucir un instant.

-Quelle est la question ?

-Comment tout cela a-t-il commencé pour vous, et pourquoi cette fin serait-elle inéluctable ?

-Cela fait deux questions ! répliqua-t-il, l’air amusé… Mais si je vous racontais ma vie, nous en aurions pour une semaine. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c’est que tout le monde n’a pas votre générosité, ni votre chance dans la vie, et que parfois les circonstances vous poussent du mauvais côté de la barrière. Pour moi, c’est le côté sombre qui a gagné et maintenant je dois payer la note !

-En vous faisant disparaître dans ce fleuve ?

-Pourquoi pas ? C’est un moyen comme un autre !

Il s’enferma de nouveau dans son silence.

-Vous auriez pu attendre au moins que l’eau soit moins froide … avançais-je.

Il me regarda, incrédule. Je le fixai avec un sourire en coin, et soudain, il éclata de rire. Je ne lui laissai pas le temps de se reprendre et poursuivis :

« Racontez-moi, cette vie qui n’a pas été simple, et que vous supposez plus difficile que le mienne. Aucune vie n’est facile, mais parfois il faut savoir faire des choix. Pensez-vous avoir fait les mauvais choix ?

Il baissa les yeux un instant et quand il me regarda de nouveau, son regard fut encore plus glacial. Il siffla entre ses dents :

« Sans aucun doute, j’ai fait les mauvais choix, il suffit de voir où j’en suis arrivé aujourd’hui. J’arrive au terme de ma vie, j’ai été incapable de nouer des liens avec quiconque. Personne n’a voulu partager ma vie plus que quelques mois, j’ai été incapable de construire la moindre relation durable, incapable de garder un amour. Je me suis construit un personnage, extraverti, d’apparence sympathique, qui semblait plaire, mais dès que j’apparaissais vraiment derrière, les gens fuyaient. J’ai erré de ville en ville, de travail en travail, de fille en fille, et là je me retrouve seul, même ma famille ne veut plus me voir. Il faut dire que je leur en ai fait voir de toutes les couleurs dans ma jeunesse …

Il était perdu dans ses pensées, et ne me regardait plus. Puis il ajouta :

« Et cette histoire est la goutte d’eau …

-De quelle histoire parlez-vous ? C’est ce qui vous a conduit sur ce pont ce matin ?

-Vous voulez tout savoir, n’est-ce pas ? répondit-il d’un ton de nouveau agressif. Vous ne devriez pas ! Il y a des choses qu’il vaut mieux ignorer. Votre petit cerveau qui ne veut voir que le côté positif des choses et des gens, n’y résisterait pas. Regardez mieux autour de vous. Que croyez-vous que ces gens fassent ce matin, des belles actions ? Vous seriez bien déçue, avec vos nuages roses et bleus dans la tête ! Celui-ci se demande comment il va soutirer de l’argent à sa vieille mère, celui-là a volé dans la caisse hier, et il réfléchit à tout ce qu’il va pouvoir faire de son argent. » En disant cela, il désignait du doigt les personnes présentes autour de nous.

« Et je pourrais vous en dire encore beaucoup sur ce qui occupe l’esprit de tous ces gens… » Je le laissais poursuivre son monologue, qui coulait comme un fleuve en crue, charriant des tonnes de déchets, et à travers ce qu’il dépeignait, je voyais une telle souffrance transpirer de son regard, que je le laissais faire en silence. J’attendais simplement que le flot se tarisse. Plusieurs minutes après, il se tut, en me regardant, persuadé qu’il m’avait convaincue de la noirceur du monde qui m’entourait. Il semblait soulagé, comme un champion qui vient de passer la ligne d’arrivée et qui est sûr d’avoir gagné.

Je le laissais croire ce qu’il voulait quelques minutes, puis lui dit :

« Le monde que vous venez de me décrire est le vôtre, celui que vous voyez et qui ressemble à la personne que vous êtes devenu. Ce n’est pas le mien, mon monde est différent. Au contraire de ce que vous me décrivez, moi, je sais que dans chaque personne, il persiste quelque chose de bon, parfois bien caché. Mais si on le veut, cette lumière peut renaître, et parfois il suffit de très peu de chose. Ce monde est celui que chacun de nous construit, vous comme moi. J’ai fait le choix de construire, et pour le moment vous avez fait celui de détruire, et cela vous rend amer, et désespéré, vous le voyez bien. »

Il me regardait sans répondre, le regard triste. Je poursuivis :

« Vous n’arriverez pas à me faire dévier de la route que j’ai choisie de suivre. Vous me croyez faible, mais je ne le suis pas. J’ai beau être beaucoup plus petite que vous, la force positive qui m’habite ne me lâchera pas. Je me nourris de ce que ce monde compte de beauté, et l’énergie que j’en retire, me porte. J’avance sous l’orage, et personne ne m’arrêtera, surtout pas vous, ni les éclairs, ni le vent, ni ce qui vous tire vers la nuit. Alors, arrêtez de vous plaindre de ce monde, et donnez-moi la main. Si vous sortez de la contemplation de votre nombril, vous verrez qu’il y a encore beaucoup de travail à faire autour de nous ! Vous ne voulez pas m’aider ? »

Il n’en revenait pas, et s’écria :

« Mais, enfin, vous n’avez rien compris. Si je suis dans cet état, c’est justement parce que j’ai choisi d’aider la mauvaise personne. Vous le savez très bien !

-Expliquez-moi de quoi vous parlez, je ne comprends rien ….

-Ce matin, je devais m’assurer que quelqu’un irait au bout de ce qu’il devait faire, et finalement, j’ai échoué. Maintenant, il faut que je paye, et que je le remplace… Une mort pour une vie… vous voyez ? C’est le prix convenu !

-De quoi parlez-vous ? De quel prix s’agit-t-il ?

-Vous le savez très bien ! C’est de cela dont je parle !

En disant ces mots, il sortit de son blouson, un objet qu’il posa sur la table, devant moi.

C’était le téléphone noir, qui figurait parmi les choix possibles sur la table du « Père Noël » un an plus tôt. Celui-là même que j’avais négligé, pour choisir le blanc avec les ailes argentées. Il ouvrit la coque, et je vis l’écran d’accueil s’éclairer.

Le fond d’écran était gris, avec un oiseau noir en haut de la page, très impressionnant avec ses ailes ouvertes et ses serres déployées. En dessous, un texte était inscrit en lettres noires. En le déchiffrant, je frissonnais :

–         Première mort

–         Deuxième mort

–         Troisième mort

–         Quatrième mort

–         Cinquième mort

–         Sixième mort

–         Septième Vie // …. En attente

Je demandais en murmurant presque : « Cette septième vie est-elle la vôtre ? »

« Non, dit-il en criant presque, je vous ai dit que ce gosse est reparti du pont, bien vivant. Je n’ai pas réussi à le convaincre de sauter ! Celle qui attend sera donc la mienne, c’était dans le contrat. Il faut que je retourne là-bas, pas moyen de faire autrement. »

-Pourquoi avez-vous accepté ce rôle, demandais-je en le fixant de nouveau.

Il soutint mon regard : «Pourquoi fait-on des choses que l’on regrette ? C’est une question intéressante, sans doute parce qu’on vous a promis une belle contrepartie, l’argent, le succès, l’amour… Que sais-je ? »

Il avait l’air totalement perdu. « En tout cas, je ne sais plus pourquoi, mais je sais que j’ai fait tout ce que je devais faire, jusqu’à ce jour, même si je n’en étais pas fier. Et je vais continuer !! Il ne faut pas changer le scénario ! »

Je répliquai d’une voix assurée :

« Moi, j’ai un scénario très différent ! ». Et je posai mon téléphone blanc à côté du sien, en ouvrant la coque.

L’écran bleu déployait ses ailes argentées et il était écrit :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • Sixième vie
  • EN ATTENTE …

La dernière ligne scintillait en lettres majuscules, ce qui était nouveau. J’insistais :

« Cette dernière ligne ne m’échappera pas. Regardez comme elle scintille, il suffit de suivre le scénario.

Il partit d’un grand rire, et ce timbre de voix inconnu, me glaça le sang. En se levant, il dit en ricanant :

« Assez joué, ma petite dame, je vous laisse retourner au pays des merveilles, j’ai à faire. Ravi de vous avoir croisée, mais comme je vous le disais, on ne peut gagner à tous les coups ! »

Il récupéra son téléphone noir, et se dirigea vers la porte, pendant que j’en faisais de même avec le mien, et lui emboîtai le pas. Il marchait à grand pas, mais je ne me laissai pas distancer. Il prit la direction du pont, et je luttai pour ne pas qu’il me sème. Arrivant au milieu du pont, il se retourna brusquement pour me faire face ;

« Vous êtes une vraie sangsue, et ce n’est pas un compliment, vous savez ! Enfin, si vous décidez de me suivre jusqu’au bout, vous pouvez toujours sauter avec moi » dit-il en attrapant ma main, tout en s’approchant de la rambarde.

Il leva vers le ciel son téléphone noir en criant :

« Voilà, tu as perdu, finalement ça sera deux vies à la fois. »

Dans un sursaut d’adrénaline, je dégageai me main de la sienne, et attrapait le téléphone noir qu’il brandissait, et dans le même geste, je l’envoyai le plus loin possible, par-dessus la balustrade. Il atterrit au beau milieu du fleuve. L’impact qu’il produisit à la surface de l’eau, fit un bruit de tonnerre, et je crus voir un éclair au moment où il disparut dans les flots.

420810_426042424117654_400382599_n

Je me tournais vers mon compagnon, un peu inquiète de sa réaction, mais en un instant, il avait perdu toute sa superbe. La disparition du téléphone semblait  l’avoir délivré de sa violence et de ses peurs, et lorsqu’il prit la parole, même sa voix avait changé.

« Qu’est-ce que je fais là ? Et qui êtes-vous ? Je vous ai déjà rencontrée il me semble… mais je n’arrive pas à me souvenir des circonstances. »

-Oui, nous nous sommes croisés à plusieurs reprises ces derniers temps. Je suis ravie de vous revoir… »

Il me regarda intensément, puis sembla me reconnaître.

« Ah, oui, c’est vous, qui étiez dans le métro et sur ce parking de supermarché ! Je vous reconnais ! Alors toujours en vadrouille, à la recherche d’un peu d’adrénaline ; qui allez-vous sauver aujourd’hui ?

J’éclatai de rire, et répondis :

« Oh, j’en serais bien incapable, tout ceci n’était que coïncidences. Regardez-moi, je suis plutôt timide et inconsistante. L’adrénaline n’est pas ma tasse de thé. Comment voulez-vous que je puisse sauver qui que ce soit. J’ai déjà bien du mal à ne pas me perdre dans cette ville !

-Il semble que les apparences soient parfois trompeuses. Mais j’ai un assez bon instinct d’habitude, et je sais que vous êtes quelqu’un de spécial, même si vous ne voulez pas le reconnaître. Enfin, peut-être qu’un jour, j’aurai ma réponse. Je dois vous laisser, j’avais beaucoup à faire ce matin. Il faut juste que j’arrive à me souvenir quoi !

Il me fit un signe de la main et s’éloigna rapidement. Je le suivis des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse  au bout du boulevard, un peu inquiète, malgré moi de la suite qu’il donnerait à sa route.

Je restai là, au milieu du pont, en regardant le fleuve, scrutant l’endroit où le téléphone noir avait disparu, craignant qu’il remonte à la surface. C’est à cet instant que j’entendis la clochette de ma messagerie. J’ouvris la coque en tremblant  et lus :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • Sixième vie
  • Septième vie

J’étais soulagée, souriant bêtement à cet écran, malgré le vent glacial qui balayait le pont.

Voilà j’avais rempli toutes les lignes. Qu’allait-il advenir de ce téléphone maintenant ? Il s’éteignit et je le rangeai dans mon sac. J’en avais probablement fini avec cette histoire. Je me sentais à la fois soulagée et un peu désabusée, finalement j’y avais pris goût. J’allais rentrer dans ma coquille, et la normalité allait probablement me peser un peu désormais.

Il y avait tant de questions autour de ce téléphone, mais personne ne me donnerait les réponses, et ce goût d’inachevé me semblait un peu amer.

En rentrant chez moi, il me sembla entendre de nouveau la clochette caractéristique. Je regardai l’écran, qui restait désespérément éteint. Déçue, je m’apprêtais à le ranger au fond de mon bureau quand il s’éclaira, juste le temps que je puisse voir inscrit :

…Batterie faible, veuillez brancher rapidement votre mobile …

A suivre …

945455_631539000241572_1353563174_n

Messages (Partie 5)

1011670_612714865457086_1385735928_n

La vie reprit son cours normal après les vacances, avec son lot d’obligations et de contraintes. Le temps s’accélérait, et je ne voyais pas les semaines passer, la rentrée, puis l’arrivée de l’automne, les premiers jours de brouillard, les premières nuits de gel.

Je savais qu’un autre évènement allait bientôt réveiller mon quotidien, le Calendrier m’avait prévenu, mais je n’avais pas noté la date exacte ayant été troublée par la présence de mon fils ce jour-là. Je me souvenais que l’étoile marquait un jour de novembre, et le mois venait de commencer. Chaque jour qui passait augmentait ma nervosité.

Un matin, le brouillard enserrait toute la ville dans ses écharpes de gel, et même en poussant le chauffage, nous ne parvenions pas à nous réchauffer. L’impression d’humidité s’insinuait sous la peau, intensifiant la sensation désagréable de froid tenace. Devant sortir, je cherchais un second pull, lorsque j’entendis la sonnerie du téléphone. Elle me surprit et je laissai tomber toute la pile. Je me précipitai sur mon sac, sous les yeux de mon mari, et j’attrapais le téléphone. Dès la coque ouverte, la vidéo démarra.

Le premier plan était la retransmission d’un reportage télévisé, sur les dangers de l’hiver. On y voyait un chauffagiste qui expliquait les dangers d’un chauffage défectueux et la nécessité de faire régler ses appareils avant le gros de l’hiver. Je me demandais si cet homme était la prochaine victime, lorsque le film s’interrompit pour laisser la place, à la une d’un journal. En gros plan, un article daté du lendemain, où l’on voyait la façade d’un immeuble ancien. Un gros titre s’étalait sous la photo : « L’hiver a encore frappé ». Puis quelques lignes laconiques :

« Cette nuit, dans la capitale, le froid a fait deux nouvelles victimes. Un couple d’octogénaires qui avaient dû calfeutrer leur conduit d’aération, a trouvé la mort, intoxiqué par du Monoxyde de Carbone produit par leur appareil de chauffage vétuste et mal entretenu. Suivait le nom de malheureuses victimes et le nom de leur rue, et des conseils pour éviter ce genre d’accident. »

Je notais rapidement le nom de la rue et celui des victimes craignant que l’image en disparaisse subitement. Mon mari, qui comprit ma nervosité essaya de me rassurer :

« Cette fois-ci tu as toute la journée pour les trouver et déjouer ce piège. C’est presque trop beau ! »

Comme il prononçait ces paroles, l’écran d’accueil se modifia pour afficher :

-Première Vie

-Deuxième vie

-Troisième Vie

-Quatrième vie

-En attente …

-En attente …

Deux vies à la fois, cela augmentait encore mon degré d’anxiété. Je n’avais que deux indices, un patronyme très courant, une vague adresse, et surtout je n’avais qu’une seule journée pour trouver un moyen d’arrêter l’engrenage.

J’essayais de trouver leur nom à l’adresse indiquée mais ils devaient être sur une liste rouge, et les recherches classiques ne donnèrent aucun résultat. En revanche, en faisant défiler des images de la rue en question sur les pages de Google-Earth, il fut facile de repérer l’immeuble dont j’avais la photo qui illustrant l’article. Je décidais de me rendre sur place, pour vérifier les informations et trouver une stratégie. J’espérais avoir une idée lumineuse, une fois sur place, mais cette fois-ci cela me semblait beaucoup plus difficile.

Mon mari, devant mon désarroi, décida de m’accompagner. Cela me rassurait, à deux, nous avions plus de chance de réussir.

Arrivés sur place, nous observâmes l’immeuble pendant plusieurs heures. Plusieurs personnes en sortirent dont un homme âgé, qui traversa la rue péniblement en direction de la boulangerie. Je n’avais jamais vu cet homme, mais mon instinct me commanda de le suivre. Pendant que mon mari, continuait la surveillance de l’immeuble, j’emboîtais le pas du vieil homme, espérant en apprendre un peu plus. Il marchait si lentement que je ne risquais pas de le perdre. Il entra dans la boulangerie et je le suivis. La boulangère qui le connaissait bien, entama la conversation :

« Bonjour Monsieur… Comment va la santé, ce matin ? Vous avez l’air en forme !

-Bonjour, répondit-il, Oh vous savez, ça ne va pas très fort. Moi, encore j’ai pu sortir, mais ma femme est très fatiguée, elle a très mal à la tête et ce matin, elle n’arrivait pas à se réveiller. Chaque matin, elle est de plus en plus fatiguée, la tête lui tourne et elle dit qu’elle ne voit plus clair. Si ça continue, demain, je ferai venir le docteur !

-Oh, je suis désolée qu’elle soit malade, répondit la boulangère. Heureusement que vous, vous tenez le coup !

– Justement, moi, ça ne va pas trop non plus. Ce matin j’étais un peu comme elle, vasouillard, avec ce mal de tête. Je n’ai rien pu avaler, j’étais barbouillé, et la tête me tournait aussi ! Je ne sais pas ce qu’on a bien pu attraper, surtout qu’on ne voit jamais personne !

Il prit le pain que la boulangère lui tendait, la paya puis sortit. J’achetais rapidement une viennoiserie puis repris ma filature. Sur le trottoir, il titubait, aussi je m’enhardis, et allais lui prendre le bras ;

« Monsieur, laissez-moi vous aider, vous allez tomber .. !

Il me regarda, comme si je tombais de la lune. Après m’avoir considérée sous toutes les coutures, son regard s’adoucit, et il dit :

« Si vous voulez ma petite dame, si vous avez du temps à perdre ! Aujourd’hui, mes vieilles jambes refusent de me porter, je dois couver la grippe, vous feriez mieux de déguerpir en courant !

– Les microbes ne me font pas peur, répondis-je en riant. Je les ai apprivoisés depuis longtemps. Je vais vous raccompagner, je ne veux pas que vous tombiez. Si vous êtes d’accord, bien sûr ; ajoutais-je en le regardant dans les yeux, un peu hésitante malgré tout.

– Vous obtenez toujours ce que vous voulez, n’est-ce pas ? Dit-il avec un sourire. Alors, je suis d’accord.

– Oui, la plupart du temps, c’est vrai !

– C’est bien ce qu’il me semblait, dit-il en avançant légèrement. Avec votre petit air fragile, et votre regard d’ange, il est probablement difficile de vous refuser quelque chose. Je suis vieux, et un peu gâteux pour certains, mais je n’ai pas encore perdu totalement la vue.

Je ne relevais pas, et lui demandais :

« Où voulez-vous que je vous accompagne ?

– Au bout du monde, mon petit. Oui, j’irais bien au bout du monde, si je pouvais. Mais pour aujourd’hui je vais me contenter de rentrer chez moi, c’est au bout de la rue. Là, vous voyez, dit-il en levant sa canne, l’immeuble jaune.

Vous savez, j’ai fait le tour du monde, plusieurs fois, même. J’étais marin, dans la marine marchande, mais cela fait si longtemps maintenant, qu’il me semble que je parle de quelqu’un d’autre.

Nous avancions doucement, mon bras sous le sien, et il me raconta toutes les mers du monde, avec une étincelle dans les yeux, et un sourire au bord des lèvres encore tout chaud de ses souvenirs exotiques.

En passant devant l’épicerie, il se souvint qu’il devait acheter de l’eau minérale pour son épouse. J’entrai avec lui, et lui proposai de porter ses bouteilles, ce qui sembla beaucoup le contrarier. Il marmonna :

« Il fut un temps où je n’aurais jamais laissé une dame porter quelque chose en ma présence, mais voilà, je suis devenu une vraie loque. Regardez-moi ça, j’arrive à peine à me porter moi-même. La vieillesse est un naufrage. C’est un comble pour un marin !

J’attrapai le paquet de bouteilles et sortis de la boutique avant qu’il ne refuse, et j’avançai en direction de son immeuble. Il me suivit péniblement. Je m’arrêtai sur le seuil et me retournai vers lui, en disant :

-Dites-moi où je dois déposer vos bouteilles, et je vous laisse.

-Je vais vous faire entrer, mon petit. Ma femme sera ravie de saluer une personne aussi gentille est serviable. Elle ne voit jamais personne, c’est toujours moi qui sort pour faire les courses.

Je le suivis à l’intérieur, et il me conduisit à la cuisine, pour que j’y dépose les bouteilles. Il appela son épouse, qui ne répondit pas. Elle n’était nulle part, et je le vis changer de couleur. Il alla jusqu’à la chambre et je l’entendis crier. Je me précipitai à sa suite et découvris son épouse allongée sur son lit, inconsciente. Il fut impossible de la réveiller, et son mari choqué commençait à me sembler très mal en point également. Il se tenait la poitrine et respirait avec peine. Moi-même je commençais à avoir très mal à la tête.

Je le fis allonger aux côtés de son épouse et appelai le Samu. Je fis signe à mon mari qui était resté dans notre voiture, de nous rejoindre. Les secours arrivèrent quelques minutes plus tard, ce qui fit sensation dans l’immeuble.

J’expliquai au médecin que la vieille dame était déjà inconsciente quand nous étions arrivés et que son époux avait été très choqué de la trouver dans cet état. Je lui suggérai qu’il pouvait s’agir d’une intoxication au monoxyde de carbone en lui montrant le vieux poil à mazout qui rougeoyait dans un coin de la chambre. Il ne fallut que quelques minutes pour que l’équipe prenne en charge les deux époux, et quand ils les transportèrent jusqu’à l’ambulance, sous oxygène, le vieil homme se sentait déjà mieux. Il me fit un signe, pour que je m’approche de lui. Dans un souffle il me dit :

« Merci de votre aide, ma petite, sans vous la porte a failli se refermer sur nous. Il faudra revenir nous voir, plus tard, que je vous présente à ma femme. Elle sera ravie de vous connaître.

-Bien sûr, je reviendrai quand vous serez guéris, mais il faut me promettre de ne plus utiliser ce chauffage, à l’avenir. »

Il n’eut pas le temps de me répondre, mais me fit un clin d’œil, au-dessus de son masque à oxygène. La dernière image que je gardai de lui fut ce regard pétillant d’énergie, ce qui me redonna espoir en leur avenir.

En regagnant notre voiture, j’entendis la clochette de la messagerie téléphonique retentir. Je montrai l’écran à mon mari, il indiquait :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • En attente…

Ce dernier point d’interrogation me fit froid dans le dos.

Alors que mon mari s’installait dans la voiture, je me retournais vers l’ambulance qui partait toutes sirènes hurlantes, comme si je pouvais encore infléchir le sort de cette sixième vie. A cet instant, un homme habillé de noir, apparût sur le trottoir. Je sentis son regard sur moi, et le fixai à mon tour. C’était l’homme que j’avais rencontré à deux reprises déjà, dans le métro et dans le parking du supermarché. Je lui souris mais me heurtai à son regard noir et froid. Il me dit un peu sèchement :

« Encore vous ! Ne me dites pas qu’il s’agit encore d’une coïncidence. Il suffit de voir s’éloigner une voiture de secours, pour vous trouver quelques mètres plus loin. Ça devient une mauvaise habitude…

Il ajouta d’un ton légèrement menaçant : « Mais, on ne peut pas gagner à tous les coups. Même les meilleures choses ont une fin. Il suffit d’être patient. A la fin de la partie, le pion et le roi finissent tous dans la même boîte. »

62450_10201348592418993_932518080_n

Je restai interdite, paralysée par l’hostilité que je sentais irradier de tout son être. Il semblait avoir changé depuis la dernière fois où je l’avais croisé, il était devenu triste et négatif. Je me demandais ce qui lui était arrivé, et ce que je pouvais faire pour l’adoucir, mais il ne m’en laissa pas le temps et tourna les talons. Il s’éloigna à grandes enjambées comme si il fuyait devant un monstre.

Sous l’emprise de cette mauvaise impression, je restai silencieuse pendant le trajet de retour, ce qui inquiéta mon mari.

« Que se passe-t-il ? Dit-il, tu es inquiète pour la vieille dame ?

– Oui, un peu, mais je ne peux rien faire de plus.

– Effectivement, elle est entre de bonnes mains, et je crois que tu as fait tout ce que tu pouvais, dit-il, rassurant.

– Oui, tu as raison, il n’y a qu’à attendre.

La soirée se passa dans la morosité, j’avais l’impression qu’une menace inconnue planait, sans que j’arrive à définir cette peur. Je regardai plusieurs fois le téléphone qui restait implacablement muet.

Enfin, vers minuit, les ailes de la coque commencèrent à scintiller, et l’écran d’accueil s’illumina. Les deux ailes déployées brillaient de tout leur éclat et s’étalait en dessous :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • Sixième vie

Je me sentis soulagée, l’air me parut soudain plus léger, lorsque je montrais le téléphone à mon mari qui se réjouit avec moi de cette bonne nouvelle.

Cependant, cette nuit-là, j’eus un sommeil agité, peuplé d’ombres menaçantes, qui planaient dans un ciel noir d’orage. Au réveil, une image désagréable me restait à l’esprit, qui allait me poursuivre tout au long de la journée, celle d’une bataille entre une colombe et un corbeau. Les deux oiseaux se battaient en haut d’un rocher battu par le vent. Ils s’affrontaient dans une débauche de coups de becs, les ailes ensanglantées, sans un cri. Puis ils basculèrent de l’autre côté du rocher et le silence retomba. Je m’éveillai sans rien savoir de plus, de l’issue de ce combat avec une impression de mort imminente accrochée au cœur.

La journée fut plus lourde que les autres et je savais que la suite de l’histoire serait plus lourde encore.

A suivre …

Bbs-Hx8IQAAYvw_

Messages (Partie 4)

314936_400696093361069_696387222_n

 

Les vacances allaient me faire du bien. Nous devions passer quelques jours en montagne pour rendre visite à une vieille tante célibataire, et lui réparer sa maison, comme chaque année. Puis ce serait l’océan, les embruns et l’air du large, ma préférence depuis toujours. De quoi, recharger les batteries, se ressourcer, passer quelques jours avec les gens que l’on aime.

Cette année tout particulièrement, j’attendais cette période avec impatience. Je bouclai les valises, et vérifiai si le téléphone blanc était toujours dans mon sac, quand mon fils entra dans la pièce. Il remarqua immédiatement l’appareil que je tentai de dissimuler dans mes affaires.

« Tu as un nouveau téléphone, c’est quelle marque ? Fais voir ! »

– Non, n’y touche pas ! Ce téléphone n’est pas à moi, c’est un ami qui me l’a confié… »

Mais, déjà, il avait pris l’appareil et l’examinait sous toutes les coutures.

« Oh, il a l’air super, il est d’enfer !! »

-Oui, on peut dire ça ! Répondis-je en souriant. C’est le mot approprié !!

-Je n’arrive même pas à l’allumer, il n’y a plus de batterie ? Il n’y a même pas de bouton pour l’éclairer. D’où il sort ce truc ?

Il était très étonné qu’une machine de ce genre puisse lui résister, et me regardait d’un air ébahi. Je répondis :

– Oh, tu sais, moi, je n’y connais rien. Il semble s’allumer tout seul quand il en a envie. Mais je n’ai jamais réussi à comprendre comment, mais comme tu sais, là-dessus, je ne suis pas une lumière !

– Oui, c’est sûr ! Et à quoi ça sert d’avoir un téléphone qui s’allume seulement quand il veut ? Et pourquoi on te l’a confié à toi ? Qui peut bien laisser son téléphone à quelqu’un d’autre comme ça ?

– Arrête avec toutes tes questions ! J’espérais que tu m’expliques comment le mettre en route, mais je vois que tu n’es pas plus malin que moi, finalement !

Vexé, il le tournait et le retournait devant la fenêtre, espérant trouver un bouton dissimulé dans un coin, en vain. Il renonça et lorsqu’il le reposa, le téléphone s’éclaira, le faisant sursauter ;

« Ah ! Il s’allume ! Tu as raison, il fait comme il veut ! Il y a un message, regarde.

Je sentis mon cœur se serrer, et l’angoisse monter doucement.

Il se pencha vers l’écran en même temps que moi, et je me demandais quelle explication j’allais trouver s’il voyait le genre de vidéo que ce téléphone diffusait généralement. Mais cette fois-ci, il n’y avait pas de film, ni le message habituel. L’écran d’accueil était bloqué sur la page «Calendrier annuel». Plusieurs dates étaient marquées par des étoiles argentées, et un rapide coup d’œil me permit de comprendre, que les trois premières dates correspondaient aux évènements que j’avais déjà vécus. Je notais qu’il y avait trois dates encore inscrites, dont une indiquée sur la semaine suivante, et deux autres dates plus lointaines, vers la fin de l’année.

« C’est quoi toutes ces étoiles, me demanda mon fils en me regardant fixement. Il avait l’air interloqué, ce qui était très inhabituel chez lui, qui était un éternel blasé.

-Je n’en sais rien du tout. Tu vois, comme ce téléphone est bizarre. Et voilà, il s’éteint de nouveau !

-C’est un truc de ouf ! Conclua-t-il en s’éloignant. Je me demande dans quoi tu t’es encore fourrée. »

Je n’insistai pas, en souhaitant qu’il oublie l’incident le plus vite possible. Mais les évènements allaient bientôt me donner tort.

Nous étions installés depuis quelques jours à la montagne quand ma tante nous demanda de l’emmener visiter un monastère perdu en haut d’un col. Nous roulions depuis quelques kilomètres, sur une route en lacets, creusée à flanc de montagne. Elle était si étroite que pour que les voitures se croisent, des refuges avaient été prévus régulièrement, en entaillant la montagne. Par chance, ce jour-là, nous n’avions encore croisé personne.

Ma tante bavardait sans relâche comme à son habitude, n’attendant aucune réponse, et j’étais seule à l’arrière, admirant ce paysage grandiose. Soudain, la cascade de clochettes retentit, me faisant sursauter. J’étais la seule à l’avoir entendue, et je sortis discrètement le téléphone de mon sac et l’ouvrai.

Après quelques secondes, une nouvelle vidéo démarra.

Je reconnus immédiatement la route de montagne sur laquelle nous roulions à l’instant même. Cependant, je n’avais pas vu encore cette partie du trajet où la route semblait redescendre légèrement. Un cycliste roulait, seul sur la route, il regardait en contre-bas et ne vit pas un nid-de-poule qui était devant sa roue. Surpris, il perdit déséquilibre et fut dévié de sa trajectoire, et bascula dans le fossé, puis tomba la tête la première, en passant au-dessus du guidon, et disparut dans le ravin, à l’endroit précis où un panneau indiquait : « Ne pas stationner. Attention chutes de pierres ».

Après un plan serré sur le panneau, la vidéo fut coupée brutalement. A sa place, l’écran d’accueil apparut avec les deux ailes déployées et les lignes suivantes :

– Première vie

– Deuxième vie

– Troisième vie

– En attente ….

Je savais bien ce que cela signifiait. Il n’y avait probablement pas une minute à perdre. Je scrutais la route pour essayer de repérer l’endroit de l’accident, après un virage serré à gauche, la chaussée redescendait légèrement. Une centaine de mètres plus loin, j’aperçus le panneau sur la droite de la route. Je m’écriai :

« Arrête la voiture, il faut que je descende tout de suite !

-Qu’est ce qui se passe, répondit mon mari, tu es malade ?

-Oui, arrête-toi là, vite !

-Je ne peux pas, il y a un panneau « Interdiction de stationner » attends un peu, répondit-il

-Non, hurlais-je, arrête toi je te dis !!

Inquiet de ma pâleur, il stoppa quelques mètres plus loin. Je descendis précipitamment et m’approchai du ravin. Je ne voyais rien et le vertige commençait à me saisir. Mon mari qui m’avait suivie me regardait avec inquiétude :

« Mais enfin, qu’est ce qui te prend ? Tu es malade ?

-Non, regarde en bas, il y a un cycliste qui est tombé dans ce ravin, je n’arrive pas à le voir !

-Un cycliste ? Mais je n’ai vu personne, il n’y avait aucun cycliste devant nous. Qu’est-ce que tu racontes ?

-Je te dis que je l’ai vu, je ne suis pas folle !

Il me regardait fixement et je compris qu’il n’en était plus très sûr. J’insistais :

-Crois-moi, je sais qu’il est là. Il faut qu’on le trouve.

En disant cela, j’aperçus un peu de rouge en contre-bas, que je lui montrai.

« Regarde, il y a quelque chose là !

Il se pencha et dit :

« Oui, c’est un bidon rouge ! Mais je ne vois pas le cycliste !

-Regarde mieux, il est forcément là.

-Mais enfin… dit-il en avançant un peu. Attends, oui je vois autre chose…

Le cycliste était là, couché sur le dos, inconscient, bloqué contre un buisson, son vélo un peu plus bas. Mon mari descendit avec précautions jusqu’à lui et cria :

-Il est en vie, appelle des secours !

 

1401728_561627810558619_1361657866_o

Quelques heures plus tard, une fois le blessé évacué et hospitalisé, nous étions de nouveau au calme chez ma tante. Je savais que je devrais répondre aux questions de mes proches, et j’hésitais entre dire la simple vérité ou éluder les questions gênantes. Jusqu’ici j’abhorrais le mensonge, et détestais la dissimulation, préférant affronter les problèmes plutôt que les repousser au lendemain. Mais, dans ces circonstances précises, je ne savais pas comment expliquer une vérité que je ne la comprenais pas moi-même.

Une fois que ma tante fut couchée, mon mari se tourna vers moi, avec un regard interrogateur. Je n’échapperai pas aux questions, même si les réponses m’échappaient toujours.

« Alors, m’expliqueras-tu enfin ce qui s’est passé cette après-midi ? »

Voilà une question simple, à laquelle il était facile de répondre, aussi je me lançais :

– Oui, je t’explique. J’avais vu un cycliste passer par-dessus la balustrade à l’endroit précis où était le panneau « Interdiction de stationner », et je t’ai demandé de t’arrêter pour qu’on puisse le secourir, sinon il y serait encore.

– Oui, évidemment. C’est tout simple, présenté comme ça. Alors, explique-moi comment tu as vu ce cycliste, qui, manifestement était tombé à cet endroit précis, au moins plusieurs minutes avant qu’on ne passe ! J’aimerais comprendre…

– Cette partie-là est plus difficile à expliquer. Mais je vais essayer, répondis-je en hésitant de plus en plus.

Je suis contente de t’en parler, tu vas peut-être m’aider à comprendre mieux ce qui arrive »

Je lui racontais toute l’histoire depuis le début. Il m’écouta attentivement, sans paraître le moins du monde surpris, ni incrédule. Il savait que j’évitais le mensonge comme la peste et il me croyait. Mais c’était un homme pragmatique et j’étais impatiente de savoir ce qu’il pensait de tout cela. Après un silence, il dit :

« Pourrais-tu me montrer ce téléphone ?

A cet instant précis, la clochette de la messagerie retentit. Je lui tendis l’appareil après l’avoir ouvert. Sur l’écran bleuté de la messagerie, orné des ailes ouvertes, on voyait les lignes suivantes :

-Première vie

-Deuxième vie

-Troisième vie

-Quatrième vie

J’étais soulagée de voir la confirmation que le cycliste allait bien, mais je regardais mon mari, anxieuse de sa réaction. Il me fixait et dit :

« En effet, voilà qui confirme bien que ce téléphone est d’un modèle très particulier. A vrai dire, je ne suis pas étonné qu’il t’ait choisie pour nouveau propriétaire, ou nouveau locataire, peut-être. Personne ne te connait mieux que moi et j’ai toujours su que tu étais quelqu’un de spécial.

Je crois que les choses vous arrivent quand on est prêt à les recevoir. Je crois aussi que l’on ne demande aux gens que ce qu’ils sont capables de réaliser. Je ne sais pas qui avait besoin de ton aide, mais ce que je sais c’est qu’il s’est adressé à la bonne personne. Et je sais aussi, que tu es ravie de le faire !

Il semble aussi que trois lignes sont encore vacantes, et j’espère simplement que tu auras assez d’énergie pour aider à les remplir. Si tu as besoin de mon aide, je serai là.

Quant aux explications rationnelles, je n’en ai aucune, mais quand tu auras compris, je serai heureux que tu m’expliques » finit-il avec un grand sourire.

Je riais avec lui, il savait toujours comment remettre les choses à leur juste place. Il avait raison, il n’y avait qu’à poursuivre le chemin, et les réponses viendraient en leur temps, si elles le souhaitaient.

Je rangeai le téléphone dans mon sac. Sur la coque les ailes argentées scintillèrent quelques secondes avant de s’éteindre. Je me sentis de nouveau étonnement calme, soulagée d’avoir pu partager cette histoire surréaliste et de reprendre pied dans ma réalité aussi facilement.

Jusqu’ici la providence m’avait été plutôt favorable, et j’espérai qu’elle continuerait jusqu’au bout de cette histoire.

A suivre…

IMG_3555

Messages (Partie 3)

1465299_10200806058743845_1872345487_n

Mon souhait fut exaucé, le téléphone resta muet le lendemain et les jours suivants. J’en étais venue à oublier son existence. Je savais qu’il était là, mais il resta muet tellement longtemps, que je finis par croire qu’il le resterait.

J’avais accepté le fait, que quelqu’un, sorti de je ne sais où, m’avait demandé un peu d’aide, et que depuis, il avait mis de l’ordre dans ses petites affaires, sans moi. Les erreurs de programmations qu’avaient du faire un de ses stagiaires devaient être corrigées, et il m’avait oubliée. Je ressentais un certain soulagement, mais j’avais laissé le téléphone dans mon sac, au cas où !

L’été arrivait, et un peu de repos me ferait du bien. Je devais faire le plein au supermarché avant de partir, pour laisser de quoi survivre aux enfants qui restaient en ville. Ce matin-là, l’air était déjà chaud, bien que le soleil soit voilé par des nuages. La canicule allait arriver tôt cette année.

Je garai ma voiture dans le parking du supermarché, lorsque le téléphone blanc sonna. Je n’avais pas entendu cette sonnerie depuis si longtemps, que je ne la reconnus pas d’emblée. Je le cherchais fébrilement, en alerte, et l’ouvris d’une main tremblante.

L’écran d’accueil s’éclaira, et une nouvelle vidéo défila. Je reconnus immédiatement les abords du centre commercial où je me trouvais. Une jeune femme, la trentaine environ, sortait de sa voiture. S’adressant à quelqu’un qui était derrière et dont on ne voyait dépasser que les cheveux blonds, elle dit :

« Je reviens tout de suite, ne t’inquiète pas, j’en ai juste pour une minute. Sois sage ! »

Et elle claqua la portière s’éloignant rapidement vers l’entrée du centre commercial. Instinctivement, je levai les yeux à mon tour, croyant l’apercevoir vers la porte, mais je me rendis compte qu’il s’agissait de la seconde entrée, située plus au Nord.

Il y eu un arrêt, puis la vidéo reprit. Cette fois-ci, la caméra avait suivi la jeune femme à l’intérieur du centre. Elle était devant la vitrine du débitant de tabac et s’apprêtait à y entrer, quand elle se prit la tête à deux mains, en se tordant de douleur, puis fut brusquement terrassée par une crise d’épilepsie. Elle tomba lourdement et se fracassa le crâne en chutant sur un pot de fleurs. La vidéo s’arrêta, alors que le commerçant, appelait les secours.

Je regardais le téléphone, en me demandant, ce que je devais faire de ces informations. L’écran d’accueil afficha de nouveau la page de messagerie, avec les deux ailes déployées, où il était inscrit :

-Première vie

-Deuxième vie

-En attente …

Au même instant, j’entendis la sirène des pompiers, et le camion me dépassa à toute vitesse pour se rendre vers l’entrée Nord du magasin. Je partis en courant à sa suite. Il faisait déjà une chaleur accablante et j’avais du mal à courir.

Lorsque j’arrivais devant le débit de tabac, la jeune femme était installée sur un brancard, toujours inconsciente, et il régnait autour d’elle une grande effervescence. Je jouai des coudes au milieu des badauds, m’approchai d’un des pompiers et lui dit :

« Attendez, avant de l’emmener, s’il vous plaît. Je la connais. Savez-vous où est son enfant, je ne le vois pas ici ?

Il me regarda, un peu interdit, et répondit :

« Non, elle n’avait pas d’enfant avec elle. Elle était seule ici, et on l’emmène aux urgences. Ecartez-vous ! »

J’insistai :

– Son enfant doit bien être quelque part, il est toujours avec elle, elle l’élève seule. »

Je n’avais aucune idée la véracité de ce que j’affirmais, mais il fallait qu’il me croie. Il réfléchit une seconde puis demanda :

« Si cet enfant existe, alors il est où ?

– Je pense qu’elle a dû le laisser dans sa voiture, pour faire cette course…

– Seul, dans sa voiture ! Avec cette chaleur !

– Oui, sans doute ! Je sais que ça paraît complément fou, mais je crois qu’il faut chercher, et en vitesse, à cause de cette chaleur, justement ! Il faut m’aider, à plusieurs on y arrivera plus vite.

– Vous avez raison, il faut qu’on se dépêche. Vous connaissez la marque de sa voiture ?

– Non répondis-je, un peu penaude de ne pas avoir remarqué la marque de la voiture ! Mais je sais qu’elle est blanche et que c’est une berline.

– Une berline blanche ! Alors là ! Ca va nous faciliter la vie ! Venez les gars, dit-il en se tournant vers les autres pompiers, il n’y a pas une minute à perdre, si cet enfant est vraiment dans une voiture par cette chaleur, je ne donne pas cher de sa peau !

Je leur emboitai le pas, et courrai vers la voiture blanche la plus proche, qui était vide ! Puis une seconde, tout aussi vide ! Ce n’était pas la bonne méthode. Je réfléchis à l’angle de vue avec lequel j’avais vu la jeune femme de la vidéo, s’éloigner de la voiture pour rejoindre la porte d’entrée, et je suivis mentalement son trajet à l’envers.

Une berline blanche apparut soudain dans mon champ de vison. C’était la seule dans cette partie du Parking. Je me précipitai vers elle, et en l’approchant je vis une couronne de cheveux blonds qui dépassaient légèrement de la vitre arrière. Je fis de grands signes aux pompiers, qui accoururent vers moi. En une seconde, ils brisèrent la fenêtre avant du véhicule où il régnait déjà une chaleur intense, et récupérèrent l’enfant qui était endormie. L’air extérieur plus frais la réveilla, et elle dit d’une toute petite voix :

« Où elle est ma maman, elle a dit qu’on allait au manège … »

Entendre cette voix si frêle me brisa le cœur, et je ne pus empêcher les larmes de jaillir, en silence. Le pompier qui m’avait fait confiance, me regarda en hochant la tête.

« Oui, ça fait toujours ça la première fois ! Ne vous inquiétez plus pour elle, on va la réhydrater et l’emmener avec sa mère à l’hôpital. Elles ont eu beaucoup de chance que vous passiez par là aujourd’hui ! »

Puis devant ma pâleur, il ajouta :

-Voulez-vous qu’on vous emmène aussi ?

-Non, non, je vous remercie, je vais me remettre. Ça doit être à cause de la chaleur…

Je les regardais se diriger vers le camion, l’enfant dans leur bras, demandait :

-Tu m’emmènes où ? Elle est où ma maman ? Tu sais où il est le manège, toi ?

1238033_605457682849704_294059244_n

Un attroupement s’était formé devant la porte du supermarché, les gens commentaient les évènements. Je n’avais pas la force de traverser leurs rangs pour aller faire mes courses, et décidais de rentrer chez moi. Au premier rang, je remarquai un homme qui me regardait fixement. Il me sembla étonnement familier, sans que je ne puisse lui donner un nom. Quittant le groupe, il s’approcha de moi, et je le reconnus à sa démarche. C’était l’homme qui m’avait raccompagnée à la sortie du métro, le jour de la première agression.

« Je vous reconnais, dit-il. C’est une habitude chez vous, décidément ! Deux fois, c’est un peu trop pour une coïncidence, il me semble. Rappelez-moi de vous appeler, le jour où j’aurai des ennuis !

Il tourna autour de moi en faisant mine de chercher quelque chose, et ajouta :

« Je ne sais pas comment vous faites pour qu’on ne voit pas vos ailes, mais le camouflage est réussi ! »

Devant ma mine déconfite et ma pâleur, il finit par s’excuser.

« Pardonnez-moi, je tourne toujours tout en dérision. C’est mon caractère. Mais sans blague, j’avais bien l’impression que vous étiez spéciale l’autre fois, et aujourd’hui ça se confirme. »

Je finis par en sourire, le rencontrer m’avait changé les idées et je le remerciais pour cela :

« Je vous remercie de me faire rire un peu, après cette heure de tension, c’est appréciable ! Il faut que je vous laisse, maintenant, on m’attend. Merci de votre aide aujourd’hui et l’autre fois aussi ! »

Je le laissai et me dirigeai vers ma voiture, où je me laissai tomber, épuisée. J’entendis alors, tinter la sonnette de la messagerie. Je jetai un coup d’œil à l’écran d’accueil, où s’inscrivaient trois lignes :

– Première vie.

– Deuxième vie.

– Troisième vie.

Cette nouvelle « mission » m’avait épuisée, et je ne pouvais m’empêcher de me demander quelle serait la suivante, quel en serait le lieu et le moment, et surtout si j’aurai encore la force de l’accomplir. L’enjeu m’apparaissait encore plus grand, en regard de ce qui s’était passé aujourd’hui, peut-être parce qu’il s’agissait de la vie d’un tout petit enfant. Je prenais conscience que tout ceci n’avait rien d’un jeu, et que la responsabilité que l’on me confiait était terrible. Je me demandais pourquoi, une telle charge m’incombait.

Après tout, si j’avais réussi déjà trois fois, je serai peut-être capable de continuer.

A ce stade de mes réflexions, il me revint en mémoire, le moment où le vieil homme m’avait demandé de choisir, mon futur téléphone, sur sa table. Je me souvins brusquement qu’à côté du téléphone blanc avec les ailes argentées, il y avait un autre appareil laqué noir décoré d’ailes gris foncées. Je ne pus m’empêcher de m’interroger, sur le type de « Mission » que cet appareil m’aurait confié.

Les paroles du vieil homme tournaient dans mon esprit : « La vie n’est faite que de choix : saisir les opportunités, suivre le bon chemin, savoir faire demi-tour, imposer autour de soi ce que l’on estime être juste, accepter ses erreurs, suivre ses intuitions, écouter les signes. »

Finalement, je me félicitais de mon choix. Au moins, il correspondait à ce qui me motivait depuis toujours, faire entrer la lumière dans la vie de ceux que j’aimais.

« Il faut que j’arrête, pensais-je dans un sursaut de réalisme. Cette chaleur me fait délirer, je vais rentrer, la réalité me rattrapera, et ça sera bien mieux comme ça ! »

Sur ces paroles de grande sagesse, je rentrai.

A suivre

1452348_627898690605603_781720171_n

Messages (Partie 2)

1455115_652454968138523_1615450533_n

Le lendemain, ma vie familiale reprit le dessus, et je n’eus pas le temps de m’occuper de cette histoire de téléphone, dans la matinée. Je n’en avais dit mot à personne, et je comptais bien le rendre au vieil homme, et ne plus en entendre parler.

Je repris la même route que la veille, en maudissant les bouchons qui allaient me faire perdre l’après-midi entière pour me rendre à l’autre bout de la ville. En fait, je n’osais plus prendre le métro, en me maudissant également de ma propre lâcheté. J’avais vérifié que le téléphone soit bien dans mon sac avant de partir, un peu dépitée qu’il ne se soit pas volatilisé tout seul. Je commençais à penser que celle histoire allait de me rendre folle.

Après une heure de route, j’arrivais enfin au parking du centre commercial, et lorsque je me garai, la sonnerie du téléphone retentit. Je regardai mon sac en espérant que cette cascade de notes s’arrête de couler, mais elle semblait interminable, alors je me décidai à le prendre. J’ouvris la coque précautionneusement, l’écran était éteint. J’en fus soulagée, mais c’était une erreur. Une seconde plus tard, comme la veille, une vidéo apparut brusquement. J’étais tétanisée, attendant la catastrophe en oubliant de respirer.

La scène se déroulait, dans une grande avenue, à un carrefour. Une vieille dame s’engageait sur un passage pour piétons, en tenant son chien en laisse. Il s’agissait un roquet hargneux qui tirait sur la laisse sans ménagement. Voyant passer un caniche sur le trottoir d’en face, il tira violemment, déséquilibrant sa maîtresse, qui n’eut pas le temps d’anticiper et qui tomba la tête la première sur le bitume. La figure en sang, elle essayait de se relever péniblement, sans y parvenir, et c’est alors qu’une voiture puissante tourna au coin de la rue, en démarrant en trombe, le feu tricolore étant passé au vert. Le conducteur n’eut pas le temps de réaliser que la malheureuse était encore à terre, et il la percuta de plein fouet. Immédiatement, l’écran s’éteignit, me laissant une nouvelle fois, paralysée d’effroi.

Je restai sur place quelques minutes, essayant de respirer lentement, pour sortir de cette impression de fin du monde

.1460041_664350130263744_1179828931_n

Puis je rassemblai mes idées, j’étais là pour rendre ce téléphone maudit, et j’allais le faire avant qu’il ne me tue aussi ! Je partis en courant vers la boutique de téléphonie, comme si le diable était à mes trousses. J’entrais en cherchant du regard, la table du vieil homme, mais il n’y avait plus rien. C’était bien ma chance, la promotion devait être terminée. Je m’adressai alors à une vendeuse, et lui expliquait ma requête. Elle me regarda sans comprendre et alla chercher le responsable du magasin. Il me reconnut immédiatement puisqu’il m’avait vendu le téléphone de mon fils la veille, mais m’assura qu’il n’y avait jamais eu de promotion particulière attachée à cette vente. Et surtout il ajouta qu’il n’y avait jamais eu de table installée dans le coin que je lui indiquais.

J’essayai d’intégrer toutes ces informations négatives, lorsqu’il me demanda de lui montrer ce « fameux téléphone ». Je le sortis de mon sac et lui tendis. Il le regarda sous toutes les coutures, et m’affirma qu’il ne connaissait pas cette marque et qu’il n’avait encore jamais vu un modèle pareil. En me le rendant ; il ajouta :

« Regardez, vous avez reçu un message ! »

Je regardai l’écran où le message de la veille au soir apparaissait. Il était un peu différent, cependant. En dessous des ailes déployées, il y avait désormais deux lignes :

  • Première vie
  • En attente ….

Je fixai, cette seconde ligne, incrédule. Je comprenais très bien de quelle attente il s’agissait, mais je n’étais pas sûre de savoir, ce qu’«ON » attendait de moi, justement.

Je saluai les vendeurs en m’excusant de les avoir dérangés avec mes histoires de fous, et sortis dans la rue. Je ne savais pas ou me diriger et je marchais au hasard pendant plusieurs minutes. J’avais la sensation d’être l’instrument d’une force inconnue, ce qui était très désagréable, mais puisqu’il n’y a avait rien d’autre à faire, autant aller jusqu’au bout.

Je ne fus donc pas étonnée d’arriver le long de la grande avenue que j’avais vue sur la vidéo. La scène se mettait en place, et je repérai très vite la dame au chien hargneux. Elle s’apprêtait à traverser, aussi je pressai le pas et arrivai vers elle au moment où elle s’engagea sur la chaussée.

Je me plantai devant elle, et lui dit :

« Excusez-moi, madame, mais il me semble que votre lacet est défait »

Elle s’immobilisa, retenant son chien, qui me regardait avec un air peu amène. Je n’en menai pas large. Je m’accroupis devant elle, évitant de regarder le chien dans les yeux, et joignant le geste à la parole, je fis mine de refaire son lacet.

« Vous êtes très aimable, mademoiselle, me dit-elle, sans vous j’allais tomber ! »

A cet instant, la voiture démarra en trombe et passa à quelques mètres de nous, sans nous voir. La vielle dame sursauta et me prit à témoin :

« Vous avez vu ce fou, à quelle vitesse il démarre ! Si j’avais traversé, moi qui avance à la vitesse d’un escargot maintenant, il m’aurait sûrement écrasée. Vous vous rendez compte ! Heureusement que vous m’avez parlé, ma petite.

-Je vais vous aider à traverser avec votre chien, je crains qu’il ne vous fasse tomber, regardez comme il tire sur cette laisse, lui répondis-je.

-Vous avez raison, ma petite, ce chien est trop vif pour moi. Un jour, il me fera tomber, c’est toujours ce que ma fille me dit. Je lui emporte justement, elle habite en face. Elle a dit qu’elle s’en occuperait maintenant, parce qu’il n’obéit jamais, et cela devient dangereux.

A cet instant, le caniche passa sur le trottoir d’en face, et le roquet s’élança vers lui, mais c’est moi qui tenais la laisse et il ne put aller bien loin. En mesurant la traction exercée sur cette laisse, je compris que la dame n’avait aucune chance d’éviter cette chute programmée. Je remerciais la providence de m’avoir mis sur sa route.

Quelle que soit la providence en question …

Je préférais ne pas me pencher plus avant sur cette question pour le moment.

Je l’accompagnais jusqu’à la porte de sa fille et sonnais. La fille me répondit qu’elle descendait. J’attendis quelques minutes et quand elle arriva, je lui expliquai en deux mots, ce qui s’était passé dans la rue. Elle se tourna vers sa mère, et lui dit :

« Tu vois, j’avais bien dit que ce chien ne t’apporterait que des ennuis. Enfin, maintenant, c’est moi qui m’en occuperai !

Sa mère me regarda en souriant, et en me gratifiant d’un sourire, elle ajouta :

« Oui, c’est bien mieux comme ça. Tu as raison, comme toujours. Mais tu vois, heureusement, la providence m’a bien aidée, ce matin. Finalement, j’ai bien fait de mettre mes chaussures à lacets ce matin. »

En disant cela, elle me fit un clin d’œil complice, en soulevant un pied, ostensiblement. En me rendant compte, qu’elle portait des bottes sans lacets, je me sentis rougir jusqu’aux oreilles.

Je les saluai toutes les deux, et m’éloignai rapidement, pour cacher mon trouble. Arrivée au coin de la rue, je me retournai, sentant le regard de la vieille dame dans mon dos. Elle me regardait en souriant et me salua d’un petit signe de la main, que je lui rendis.

Je me dépêchais de regagner ma voiture, quand j’entendis la clochette du téléphone ailé, m’indiquer qu’un nouveau message était arrivé. Je poussais un soupir, et rassemblais mon courage pour l’ouvrir.

Sur le fond d’écran bleu nuageux, sous les deux ailes déployées, s’étalaient deux lignes :

-Première vie

-Deuxième vie

Je refermais la coque d’un geste sec, préférant ne pas voir qu’il restait encore cinq autres tirets, au-dessous de ces deux lignes.

Je rentrai chez moi, ce soir-là, avec le sentiment d’avoir accepté ce que l’on attendait de moi, sans savoir exactement ce que c’était. Après tout, c’était facile, il n’y avait qu’à suivre le mode d’emploi, on me mâchait le travail. Le plus difficile serait de faire accepter ce qui se passait à mes proches. Pour cela, je ne savais vraiment pas comment m’y prendre.

Après tout, je n’avais qu’à attendre que l’occasion se présente, ou que l’ « On » me guide aussi pour cela. Il était urgent d’attendre.

Ce soir-là, en m’endormant, je remerciais la providence de m’avoir soufflé les bonnes répliques au moment opportun, et je lui demandais de me donner quelques jours de répit pour digérer toute cette histoire.

Je préférai ne pas réfléchir plus avant à ce qui m’attendait dans les jours à venir.
A suivre

1467207_685050741527016_1256919582_n

Messages (Partie 1)

1527079_638345759561048_804185055_n

Courir les magasins quelques jours avant Noël était un exercice difficile, et année après année, je ne faisais aucun progrès. Je finissais toujours par me retrouver au milieu de la foule quelques jours avant la fête, en priant pour qu’il reste dans les rayons « Le » cadeau que l’on m’avait demandé.

Cette année, pourtant, j’avais presque tout déniché quelques semaines avant, sauf le téléphone portable dernier cri, que mon fils souhaitait trouver au pied du sapin. En maugréant, ce matin-là, je traversais la moitié de la ville pour me rendre dans la boutique de téléphonie la plus vaste de la cité, en espérant qu’il en resterait. Je pris le métro bondé à cette heure-ci, et après avoir fait la queue dans la boutique pendant près d’une heure, j’obtenais enfin le téléphone de ses rêves…

Je ressortais, soulagée, en louvoyant au milieu de ceux qui attendaient leur tour, jusqu’à la sortie, où je heurtai le coin d’une table que je n’avais pas remarquée en arrivant. Un homme était assis à cette table, où était étalée une dizaine de téléphones portables en promotion. Je le priai de m’excuser d’avoir bousculé son étalage, en ramassant une pancarte publicitaire que j’avais fait tomber. Il me regarda en souriant, avec un air énigmatique, sans me répondre. Intriguée par son silence, je le détaillai. Son allure m’amusait, on aurait dit le Père Noël, sans le costume ni le traineau. Il avait une barbe blanche qui semblait bien réelle, et une couronne de cheveux blancs, un visage jovial encadrant un regard espiègle. Il semblait avoir été particulièrement bien choisi pour son physique pour faire cette promotion de Noël.

Je lui rendis son sourire et m’apprêtait à sortir, quand il me dit :

« Il n’y a pas de mal, vous n’avez rien cassé ! Et vous tombez à pic, cette promotion vous est destinée !

Je le regardai, déjà agacée, par son habileté à retourner la situation en sa faveur. Je pensais qu’il voulait me vendre encore quelque appareil dont je n’avais aucun besoin. Ce genre de promotion m’agaçait prodigieusement. Je tentai de m’enfuir en lui jetant rapidement :

« Veuillez m’excuser de nouveau, mais j’ai trouvé tout ce qu’il me fallait. Au revoir Monsieur. »

Il m’interrompit d’autorité, et sa voix forte m’immobilisa.

« Vous ne m’avez pas bien compris, je pense. Je vous dis que cette promotion vous est spécialement destinée, dit-il en posant sa main sur mon bras. C’est gratuit, parce que vous venez d’acquérir le dernier téléphone sorti en cette fin d’année. Cela fait partie du marché, le vendeur ne vous en a pas informée ?

– Non répondis-je, en me demandant de quoi il me parlait.

– Vous pouvez donc choisir un des téléphones qui sont sur cette table, gratuitement, et vous en servir à votre guise, aussi longtemps que vous le souhaiterez. Si vous décidez de le garder, aucune contribution financière ne vous sera demandée.

– Je n’ai jamais entendu parler d’une telle promotion ! Il y a forcément un prix à payer, lui dis-je en le regardant droit dans les yeux. Dans notre monde, rien n’est gratuit. Quelle est la clause supplémentaire, dont vous omettez de me parler, celle qui est tout en bas du contrat, en lettres minuscules ?

– Il n’y en a aucune. Répondit-il en me regardant fixement. Parfois, les choses sont réellement gratuites, vous savez. Parfois, certaines personnes donnent leur aide gratuitement, vous sourient en passant et s’éloignent avant que vous ayez réalisé qu’elles vous ont fait cadeau de leur aide. Parfois, vous avez seulement quelques minutes pour choisir si vous répondez ou non à ce sourire, et le moment magique s’est envolé.

Je n’osais plus m’éloigner, ni ne le désirais d’ailleurs. Il m’intriguait de plus en plus, et je voulais comprendre comment cette conversation surréaliste était arrivée sur le tapis.

– De quoi me parlez-vous, dis-je en baissant la voix, comme s’il s’agissait d’une conversation secrète.

– Je parle de choix, répondit-il plus sèchement, en me désignant la table du doigt. Je vous propose un choix, lequel de ces téléphones vous plaît-il ?

Il marqua un temps d’arrêt puis ajouta :

-La vie n’est faite que de choix : saisir les opportunités, suivre le bon chemin, savoir faire demi-tour, imposer autour de soi ce que l’on estime être juste, accepter ses erreurs, suivre ses intuitions, écouter les signes.

En disant cela, il me fixait toujours, et je n’arrivais pas à détacher mon regard du sien. J’avais l’impression de flotter sur un nuage. Comme dans un rêve, je m’entendis dire :

-Je prends celui-là, en désignant un des appareils posés devant moi. J’avais choisi celui qui était blanc avec un logo à l’arrière, représentant deux ailes grises déployées.

-Très bien, dit-il, en me te tendant. Il est à vous. Vous n’aurez pas à regretter votre choix, et je pense que vous en serez pleinement satisfaite.

-Je vous remercie, dis-je. Au revoir, Monsieur.

-Au revoir, Madame, dit-il. Passez un bon Noël avec votre famille.

Je partis sans me retourner, avec l’impression de fuir, et arrivée au coin de la rue, je réalisai qu’il ne m’avait demandé aucune coordonnée, et que je n’avais aucune facture justifiant que ce téléphone m’appartenait. J’hésitai à faire demi-tour, mais finalement je poursuivis mon chemin, n’ayant aucune envie de me retrouver en face de ce drôle de bonhomme.

Je pressai le pas et sautai dans la dernière rame de métro, juste avant que la porte ne se referme. Il restait une place sur la banquette centrale, l’heure de pointe était passée. Perdre du temps, avec cette aventure m’avait au moins fait éviter l’heure de pointe.

Je réfléchissais à cette rencontre bizarre. Un type qui vous donnait un téléphone gratuitement, en insistant pour que vous le preniez, qui parlait comme un philosophe, et qui vous regardait s’éloigner tranquillement, comme si tout cela était normal ; il faut avouer que je n’avais jamais encore vécu une situation comme celle-ci. Je me demandais ce qu’en penseraient mes proches. Ils allaient encore se moquer de ma naïveté, pensais-je, en faisant la moue.

1521366_10200918124385416_1250064226_n

J’en étais à ce stade de ma réflexion, quand le téléphone blanc sonna dans mon sac. Je n’avais jamais entendu une sonnerie pareille, on aurait dit une cascade qui tombait sur un xylophone. C’était très poétique, mais encore plus bizarre. Décidément, toute cette histoire sortait de l’ordinaire. Je fouillais un moment dans mon sac avant e le dénicher, mais il ne s’arrêta pas de sonner pour autant. J’ouvris la coque pour décrocher, mais la sonnerie s’arrêta aussitôt. Il n’y avait rien sur l’écran d’accueil noir. Je ne savais même pas le mettre en route. Je le regardais bêtement, quand l’écran s’éclaira, sans que je ne fasse rien pour cela. Immédiatement, une vidéo se mit à défiler devant mes yeux, sans aucun son. Je ne pouvais détacher mon regard de cet écran, et ce que j’y vis reste encore gravé dans ma mémoire aujourd’hui.

La scène se déroulait sur le quai d’une gare, où la foule se pressait. Une femme marchait, on la voyait de dos, son long manteau gris se déployant autour d’elle, une écharpe mauve pendant à son cou. Sur son épaule droite, la bandoulière d’un sac de cuir noir assorti à ses bottes, se balançait au rythme de ses pas. Elle avançait rapidement, au bord du quai pour tenter de doubler les gens qui flânaient devant elle. Soudain, un homme jeune, entièrement vêtu de noir, s’approcha d’elle, venant de sa droite. Il attrapa la bandoulière du sac et tira violemment vers lui. Mais la jeune femme tenta de résister. Ils se mesurèrent pendant quelques secondes, puis il tira d’un coup sec tout en sortant un cutter de sa poche et coupa la bride. Déséquilibrée, elle partit en arrière, et bascula du quai, tombant lourdement sur les rails, au moment précis où le train démarrait. La dernière image était celle du visage horrifié de certains des passants qui avaient suivi la scène et qui regardaient les rails, paralysés de terreur.

Je ne pus m’empêcher de crier : « Oh Non !! Ce n’est pas possible, quelle horreur !!! »

Je m’arrêtais brusquement, sentant tous les regards sur moi. Je retombai sur terre, et levai les yeux, pour voir dix paires d’yeux désapprobateurs qui me regardaient. Je rougis et baissai la tête, ne sachant plus où me cacher. Je rangeai le téléphone dans mon sac, et pris un air détaché, pour me fondre dans le décor. Quelques secondes plus tard, ils semblaient m’avoir oubliée, et je balayai l’espace du regard, pour le vérifier, quand je remarquai que la jeune femme assise en face de moi portait une écharpe mauve de la même nuance que celle du film, ainsi qu’un manteau gris, un sac et des bottes de cuir noir. Cette coïncidence m’étonna, et je me dis en souriant, que le monde était souvent surprenant.

La rame arrivait en gare, et tout le monde se leva. Je descendis quelques secondes après la jeune femme, qui commença à remonter le long du quai. En la voyant de dos, je compris soudain, que devant moi, se déroulait la scène que j’avais entrevue quelques minutes auparavant. Tout se déroula en une fraction de secondes. Comme dans un film au ralenti, je vis cet homme s’approcher d’elle et tendre le bras vers son sac. Alors, sans réfléchir, je hurlai :

« Non, Pas ça !!! Arrêtez ça tout de suite !!!! »

Surpris, il s’arrêta et me regarda fixement. Je me dirigeai vers lui, sans baisser les yeux, et sans trop savoir ce que je voulais faire. Et, par miracle, il n’insista pas. Il partit en courant vers la sortie, se faufilant au milieu des voyageurs.

La jeune femme se retourna vers moi, interdite, le regard hostile. Elle me toisa une seconde puis lâcha sèchement, avant de s’éloigner.

« Ma petite dame, je crois qu’il faudrait vous faire soigner ! »

Je restai là, clouée sur place, les jambes tremblantes, avec la peur rétrospective de ce qui aurait pu se passer. Je me demandais aussi, si le voleur m’attendrait à la sortie. Les gens passaient autour de moi, indifférents à ce qui venait de se produire. Je tentai de reprendre mon souffle, quand un homme posa sa main sur mon épaule, me faisant sursauter de nouveau.

« N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal. Cette femme ne sait pas qu’elle vous doit une fière chandelle ! Mais vous tremblez, ça ne va pas ?

-Je ne sais pas ce qui m’arrive, lui dis-je en claquant des dents. C’est la première fois que je fais ce genre de chose et je ne peux plus m’arrêter de trembler.

-Respirez calmement, me dit-il. Ça va passer, je vous accompagne jusqu’à la sortie.

-Je vous remercie, lui dis-je avec un sourire pâlot, j’ai aussi peur qu’il m’attende, je crois.

-Non, ne vous inquiétez pas, ce genre de petit voleur à la tire, ne moisit jamais longtemps au même endroit. Il a dû déjà trouver une autre victime …

En effet, à la sortie du métro, il n’y avait personne. Je remerciai mon compagnon, de m’avoir aidée à retrouver mon courage, et m’apprêtai à rejoindre ma voiture, lorsqu’il ajouta :

« Il y a peu de gens comme vous, vous savez, prête à prendre un mauvais coup, pour empêcher qu’on vole une inconnue. Qu’est-ce qui vous a pris ?

– Je ne sais pas trop… Ce n’était pas pour le vol, je crois. J’ai cru qu’il allait plutôt la tuer…

J’avais l’air d’une parfaite idiote, mais je ne pouvais pas décemment lui expliquer, que je venais de voir qu’il allait « effectivement » la tuer.

Il me regarda fixement quelques secondes, puis dit :

-Vous êtes quelqu’un de surprenant, vous savez ! Je ne suis pas prêt d’oublier cette matinée, moi ! Enfin, prenez soin de vous quand même, vous n’aurez peut-être pas autant de chance à chaque fois. »

Il s’éloigna, en se retournant deux fois, pour me regarder comme si j’étais une extraterrestre, ou que j’allais disparaître subitement dans un nuage de fumée.

A chaque fois …

Comment ça, à chaque fois ?

Une seule fois m’avait bien suffit. J’avais besoin de réfléchir à tout cela, au calme. Je regagnais ma voiture et rentrai chez moi. Cependant, je ne parlai de cet incident à personne, ni de ce téléphone bizarre, ne sachant pas par quel bout commencer.

Je le laissai au fond de mon sac, avec la ferme intention d’aller le rendre demain, à ce drôle de bonhomme. Avant de me coucher, cependant, je ne pus m’empêcher d’aller jeter un coup d’œil sur lui. Il semblait éteint, mais quand j’ouvris la coque, il s’éclaira. Je n’osais pas regarder, craignant de revoir cette vidéo atroce, mais il n’y avait qu’une image fixe. Sur un fond bleu et blanc nuageux, le logo représentant deux ailes déployées s’étalait en haut de la page, et juste en dessous, on voyait sept tirets alignés verticalement. A côté du premier tiret était écrit :

– Première vie

Je regardais fixement cette inscription, quand il s’éteignit. Je ne pus rien faire pour le rallumer. Je le remis dans mon sac avec l’impression qu’il me brûlait les doigts.

J’en avais froid dans le dos.

Cela confirma ma première intention : j’irai le rendre demain.

A la première heure.

A suivre

1441349_650956678288352_1445458265_n