Photo du jour : Simple survie

“La poésie c’est la raison en vacances, une possibilité de survivre dans ce monde voué au matérialisme »

Laurent Terzieff

mcg 3612

Photo M. Christine Grimard

*

Vacances !

Soleil, vent et océan.

Temps libre pour lire, écrire, peindre, aimer, rêver, choisir.

Temps libre pour se gorger de poésie, de musique et d’art ?

Pourquoi se passer de ce que ce monde recèle de beautés ?

Comment survivre à tout ce qui mine ce monde, s’il l’on en perd l’essentiel ?

Les obscurantistes brûlent les livres, ferment les écoles, essayent de faire disparaître les mots.

Que restera-t-il au fond de leur esprit vide ?

 La bruit d’un grain de sable sous le vent du désert !

Le rire d’une mouette.

Un mauvais souvenir.

Vacances, temps des plaisirs au soleil, des mots gorgés amour et de rires.

Temps des confitures de souvenirs qui réchaufferont les hivers à venir.

*

Photo M. Christine Grimard

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Une image…une histoire: L’ île des possibles (Partie 5)

AOUT 2014 018

Photo M. Christine Grimard

Ils dégustèrent l’instant.  Le silence qui les enveloppait n’était plus gênant.

Jacques lui proposa un second café qu’elle accepta volontiers. Elle voulait que la nuit ne l’emporte pas avant qu’elle n’ait appris tout ce qu’il y avait à savoir de lui.

Il revint avec une boîte métallique ancienne où il conservait des mignardises de sa composition. On aurait dit une œuvre d’art. Il éclata de rire devant le regard de convoitise que Lily ne put cacher à l’ouverture de la boîte. Il récupéra la bouteille et les deux verres qu’il avait posés près de la cheminée au début de la soirée. Quelque chose flottait à l’intérieur du liquide mauve qui ressemblait à une branche de bruyère. Lily ne posa pas de questions, se contentant d’admirer la couleur du breuvage à jour frisant.

L’orage s’était éloigné sur l’océan. La lande retrouvait son obscurité et son silence. Seul le vent courait encore entre les rochers, chantant dans les branches de tamaris.

Lily revint à la charge, d’une voix douce:

 » Votre maison est si paisible. Après New-York, le silence a dû vous peser un peu ? »

Jacques sourit à ce souvenir, hocha la tête silencieusement , puis dit:

« C’est une époque de ma vie dont je ne parle jamais. »

« Pardonnez ma curiosité, dit Lily. Je ne voulais pas être indiscrète, mais vous semblez avoir vu tant de choses que j’aurais aimé connaître … »

Il la regarda, une moue au bord des lèvres, puis se décida à parler. Il lui raconta sa folle jeunesse, ses périples, les pays qu’il avait traversés, les jours de joies, les jours de folie, ses découvertes, ses désillusions. Il parla durant plusieurs heures, mais Lily ne vit pas le temps passer. Puis il conclut laconiquement :

« Effectivement, j’ai vécu plusieurs vies dans celle-ci. Ici, dans cette maison lorsque j’étais enfant, puis sur les mers où j’ai roulé ma bosse jusqu’au bout du monde. J’ai vécu sur tous les continents, fait tous les métiers, mangé à tous les râteliers. Puis un jour, j’ai posé mon sac près d’un autre sac… »

Il se tut perdu dans ses pensées, les yeux à nouveau pleins de larmes. Lily respecta son silence. Il remplit les verres du liquide mauve, vida le sien d’un seul coup, puis lança cette phrase laconique.

« Le monde est un jardin magnifique, mais quand vous y demeurez seul, il n’a plus d’attrait. »

Lily attendit qu’il reprenne, mais devant son silence et son air désespéré, elle posa sa main sur la sienne et lui demanda:

« Qui vous a laissé seul, Jacques ? Vous semblez avoir tant d’amis. »

« J’ai de nombreux amis en effet. Ils me rendent visite ici parfois, où nous nous parlons sur la toile chaque jour. Je ne suis pas seul sur cette terre, mais je suis seul dans cette vie, désormais. »

« Voulez-vous m’en parler ? » risqua Lily.

« Non ». Son ton n’appelait aucune réponse.

« Comme vous voudrez. » dit-elle. Elle se leva sans boire son verre, et s’approcha de la petite fenêtre où les premières lueurs de l’aube éclairaient l’horizon. « La tempête s’est éloignée, je pourrai repartir dans quelques  minutes. Le matin semble clair, quand les brumes se seront dissipées, je pourrai suivre le chemin des douaniers tranquillement. »

Il la regarda, comme s’il découvrait sa présence. Ses sombres pensées pesaient dans son regard. Il poussa un profond soupir puis se leva, alla jusqu’à la porte qu’il ouvrit. Le vent était tombé et la lumière du matin éclairait la remise, faisant rougir les fleurs grimpant sur la façade.  Il se retourna vers elle et dit:

« Je vous raccompagne, il fallait que j’aille au village. »

L’ambiance était de nouveau plus lourde, ce qui désolait Lily. Elle n’osait pas insister, et le remercia en récupérant ses affaires.

Ils partirent dans la fraîcheur. L’odeur des bruyères humides montait autour d’eux. Lily frissonnait sous sa pelisse. Lorsqu’ils passèrent devant la maisonnette en ruines où avait vécu la sœur de Jacques, il s’arrêta et s’assit sur un rocher au bord du chemin. Faisant signe à Lily pour qu’elle prenne place près de lui, il lui dit brusquement:

« La vie ne fait pas de cadeau, mais on peut très bien vivre sans cadeau. N’est-ce pas ? »

« Je crois que la vie vous rend toujours les cadeaux que vous lui faites, dit Lily. Sinon, je ne serais pas ici. A quoi bon vivre, s’il n’y a aucun espoir d’avoir des jours de soleil au bout de l’hiver. »

Jacques la fixa sans répondre. Elle poursuivit pour elle-même:

« Je crois que si j’avais vécu dans cette si jolie maisonnette, avec vue sur cet océan magique, j’aurais voulu que ma vie dure jusqu’à la fin des temps. Mais pourtant votre sœur n’a pas eu cette envie. Chacun suit sa route et l’éclaire de ce qu’il aime. Il faut simplement trouver la force de continuer quand le brouillard vous enveloppe de ses doigts glacés. J’ai failli m’arrêter d’avancer deux fois déjà, dont hier, comme vous le savez. Peut-être parce que je ne savais pas qu’il existait des endroits comme celui-là. Peut-être parce que j’avais placé mes priorités au mauvais endroit. Peut-être parce que j’avais donné ma confiance à mauvais escient. Peut-être parce que j’avais commis le pire. »

Le soleil émergeait de la brume et au loin l’horizon s’habillait de dentelles roses. Ils restèrent côte à côte à l’admirer jusqu’à l’éblouissement.

« Peut-être qu’on ne vous avait pas laissé le choix… » répondit Jacques.

Lily ne répondit rien. Comment faisait-il ça ?

« Vous savez ? dit-elle  interdite.

« Non, je ne sais pas, répondit-il. Mais vous portez ce remord au fond des yeux. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. »

Lily baissa les yeux sur ses chaussures, laissant échapper une larme.

Il poursuivit:

« John, mon compagnon, disait que j’avais autant d’intuition qu’une femme. C’est ce qu’il aimait en moi, mon côté féminin. Il disait que ma cuisine était aussi raffinée que j’étais sensible. Il avait raison. Quand il a été emporté par cette pourriture de virus, j’ai tout laissé tomber. Le restaurant, les amis, la vie. J’ai changé de vie, je suis passé de la cuisine à la peinture, puis à l’écriture. Le succès ne m’a pas satisfait, puisque je le vivais seul. Plus rien n’avait d’importance. Alors je suis revenu ici, j’ai restauré la longère de mes parents. Elle m’a donné du fil à retordre, de quoi m’occuper, de quoi oublier. J’avais aussi l’envie de restaurer cette maisonnette, poursuivit-il en se retournant vers elle, mais à quoi bon puisqu’elle ne reviendra jamais l’habiter. »

« Pour elle, suggéra doucement Lily. Pour son souvenir… »

Jacques la regarda sans rien dire.  Il se leva tournant le dos à l’océan,  détailla l’état de la maisonnette, et dit:

« Il y a fort à faire.  Mais je peux le faire. Je ne veux plus restaurer le passé, ni ressusciter les morts. Je veux rester vivant avec les vivants. »

Lily vint se placer à côté de lui, et suggéra faiblement:

« Si je peux vous aider, je le ferai volontiers. Faire revivre cette maisonnette si belle  au milieu de cette lande, me ferait un immense plaisir ! »

Jacques sourit, et lui dit sans la regarder:

« J’accepte votre aide à une condition ! »

« Laquelle ? » dit Lily

« Que vous acceptiez de quitter votre appartement insalubre dans l’école du village, pour venir vous installer ici, dès qu’elle sera restaurée. »

Le soleil sortit brutalement des nuages et illumina la maisonnette d’une lueur dorée.  Elle semblait d’accord avec la proposition de Jacques. Lily eut l’impression qu’elle était arrivée chez elle. Elle était si émue qu’elle resta muette.

« Nous commencerons donc demain » dit Jacques, un léger sourire sur les lèvres, en s’éloignant en direction du village.

 

–> FIN <—

 

 

 

 

 

 

Une image … une histoire: Ondes en retour.

Photo M.Christine Grimard

Photo M. Christine Grimard

Dans cette ville impersonnelle, il avait perdu le sommeil, en même temps que le silence. Jamais le bruit ne cessait, celui des voitures, celui des cris, celui des trains crissant sur les rails, celui des passants. Au milieu de la nuit quand la clameur baissait et qu’il tentait d’ouvrir la fenêtre, il y avait encore un grondement sourd, continu, à la fois lointain et obsédant. C’était le cœur de la ville qui palpitait, la rumeur de ses tréfonds qui remontait à la surface des pavés.

Le silence lui manquait.

Enfin, pas n’importe quel silence, celui de sa lande parcourue par les vagues de vent, celui du clapotis contre la coque lorsqu’il passait la nuit au large, celui du ressac et du sable qui dansaient sur l’estran. Son pays lui manquait…

Qu’est ce qu’il se racontait encore ! Son esprit vagabondait sans permission, et ça l’énervait !

Son pays, c’était ici maintenant ! Il fallait bien qu’il en soit convaincu, les toits de la ville étaient ses seuls repères désormais, les cheminées et le zinc. La grisaille avait remplacé l’outremer. Les hommes aimaient se regrouper, ça les rassurait, et il avait choisi de les suivre dans cette galère. Il ne fallait pas qu’il se plaigne, il avait trouvé du travail assez vite finalement, et il avait toujours pu payer son loyer.

Là-bas, il n’y avait plus rien à faire. Le bateau de son père était resté à quai depuis qu’il avait pris sa retraite, aucun marin n’avait les moyens de le reprendre. La pêche ne payait plus son homme, à la criée on préférait les gros chalutiers aux petits, et les prix avaient fait couler la flotte locale. En quelques années, les pêcheurs avaient abandonné le métier, chalut après chalut.

Pourtant, quand il rêvait, c’était au large qu’il se retrouvait, le visage humide d’embruns, la barbe frisée et les cheveux frissonnants sous le vent. Même l’odeur des casiers lui manquait. Quand il se réveillait et voyait l’ombre de l’immeuble d’en face barrer sa fenêtre, il avait l’impression de retomber en enfer. Il lui fallait tout son courage pour se lever, avaler un café amer et partir s’engouffrer dans le métro.

Deux ans déjà qu’il était là. Deux millénaires, plutôt.

Combien de temps tiendrait-il encore ?

Combien de nuits encore verrait-il le camaïeu de bleu de l’étrave flotter dans le port ? Il sentait les ondulations de la mer contre la coque glisser dans ses veines. Lui qui n’avait jamais eu le mal de mer, il se réveillait avec la nausée dans ce lit immobile, dans cette couchette aux pieds rivés au sol.

Cette nuit-là, il retourna là-bas au large de la pointe du Bec. Son père barrait et il se tenait  à la proue, guettant les drapeaux indiquant l’emplacement du filet. La mer était forte, la houle s’était levée depuis peu. Le roulis s’accentuait, et il aimait ça. Il se prit à sourire, et se retourna vers la cabine où son père souriait aussi. Quelque chose était étrange, la nuit était illuminée d’une lueur bizarre, teintée de vert. Il leva les yeux vers la lune qui s’enroulait dans une écharpe de brume. Bientôt ils ne verraient plus la côte. Toujours pas de filet en vue. Ils s’éloignaient encore et la houle forcissait. Encore quelques miles et ils s’enfonceraient dans l’obscurité et le silence, même l’odeur de la côte aurait disparu. Il se tourna vers la cabine et cria à son père de faire machine-arrière, mais le vent était si fort, qu’il ne l’entendait pas. Le navire prenait de la vitesse et tanguait dangereusement. La lune sortit des nuages, et il vit son père lui faire un geste de  la main qu’il ne comprit pas. Il tenta de le rejoindre mais le roulis était trop fort. Il le vit sortir de la cabine au moment où une lame submergeait la poupe. Il ferma les yeux pour se protéger et quand il les rouvrit, le pont était désert. La lune disparut et l’obscurité l’enveloppa, s’insinuant dans tous les pores de sa peau. Il eut la sensation de plonger sous la banquise et fut pris de tremblements incoercibles.

Il se réveilla en sueur. Dehors la nuit avait gardé la couleur ocre des réverbères, et les premiers véhicules défiaient les derniers lambris d’obscurité. C’était un jour ordinaire, dans quelques heures, il reprendrait le chemin de son atelier. C’était un jour de plus, à perdre sa vie entre ces murs. C’était un jour de moins à vivre. C’était un jour de trop.

Il se leva sans réfléchir, regarda autour de lui, rassembla quelques objets auxquels il tenait. Le reste n’avait aucune importance.  Sa valise faite, il prit un café et regarda une dernière fois les toits de la ville. Il n’y avait rien à regretter. Il appellerait le logeur dans quelques heures pour lui signifier son départ. Il se sentit soulagé. Peu importe ce qu’il ferait, il le ferait sous le vent.

Il arriva à la gare aux premières lueurs de l’aube et se dirigea vers le panneau d’affichage.

Il sourit.

Neptune était avec lui.

Le train pour Saint-Malo partait dans dix minutes.

Photo et texte M. Christine Grimard

Photo du jour: Enfance

Photo M.Christine Grimard

« On est de son enfance comme on est d’un pays. »Antoine de Saint-Exupéry

 Quand le premier souvenir se dessine-t-il ?

Oublie-t-on son enfance quand plus personne n’est là pour vous en parler ?

Rares sont ceux qui se rappellent des moments vécus avant l’âge de deux ans, exceptionnels sont les êtres qui ont conscience de leur existence dans les premiers mois. On nous dit que tout ceci est gravé dans la mémoire profonde, et qu’avec certaines techniques d’hypnose par exemple, ces souvenirs noyés pourraient revenir à la surface .

Parfois on préfère oublier, ne pas faire l’effort de faire émerger la partie sous-marine de l’iceberg .

Parfois, les choses enfouies sont bien là où elles sont .

Parfois il ne faut pas réveiller les démons du passé .

Pour survivre à son enfance, ne faut-il pas ne se souvenir que des jours de soleil, de plage et d’été ?

On aimerait que toute enfance soit rose et bleue, qu’elle éclaire la suite du chemin de soleil, qu’elle étincelle pour que l’adulte ait envie de danser sous la pluie.

On aimerait que les jours en noir et blanc ne soient que des vieux clichés que l’on regarde en souriant .

On aimerait que tous ceux qui étaient, à cet instant-là, sur la photo soient heureux là où ils sont .

On aimerait que le chat disparu se prélasse au soleil, au dessus des brouillards, et que le chien envolé se roule dans les nuages en souriant de tous ses crocs.

On aimerait que tous ces jours aient été doux.

Je ne sais pas si je me souviens vraiment des jours anciens, ou bien si les souvenirs qui me restent, ne sont que les clichés couleur sépia pris de loin en loin, avec ce vieil appareil, et que mon père développait dans un cagibi faiblement éclairé d’une ampoule rouge .

Quelques souvenirs épars comme autant d’images : une promenade en vélo avec des roulettes pour garder la stabilité, un sapin étincelant avec une poupée blonde aux yeux bleus, un arbre devant la fenêtre qui rythmait les saisons, un jardin où les liserons de toutes les couleurs proliféraient d’un jour à l’autre, ce qui faisait le désespoir de ma mère, sans que je comprenne pourquoi, une boîte où l’on gardait toutes les cartes postales reçues du monde entier depuis deux générations ce qui m’apparaissait comme un trésor réuni par les facteurs de tous les pays…

Tant de petits cailloux semés sur le chemin, que je crains d’emprunter, seule aujourd’hui, dans la nuit parsemée d’étoiles.

Un chemin si Vaste que j’ai peur de m’y perdre .

Qui s’en souviendra avec moi, maintenant que mon père a perdu ce qui lui restait de souvenirs, et que ma mère se projette uniquement vers son angoissant avenir? Moi seule, autant dire : personne .

Mais est-ce utile finalement? Cette lanterne là, qui n’éclaire que le chemin déjà parcouru, n’a que peu d’intérêt. Il vaut mieux que je la porte haut devant moi, le chemin restant à faire, est inégal, et j’aurai bien besoin d’y voir un peu plus clair pour avancer..

Une image… une histoire: Campanules

Ipod 372

Quand j’étais enfant, j’avais la grande responsabilité d’aller chercher le lait à la ferme le soir après la traite.

Il fallait suivre le chemin qui serpentait au milieu des champs et en juillet les blés sont si hauts et j’étais si petite, que je ne voyais que le ciel au-dessus des épis et ce long serpent de graviers devant moi. D’aventure il arrivait qu’un oiseau énorme plane au-dessus de ma tête et je baissais la tête de peur qu’il ne m’emporte. Avec le recul je pense que c’était un épervier, mais à cette époque-là, je croyais que c’était un aigle royal, comme ceux qui enlevaient des agneaux dans les montagnes d’estive. Quand il était parti, je me relevais pour le voir planer jusqu’en haut du ciel, si majestueusement, que je regrettais qu’il ne m’ait pas emportée avec lui, finalement.

J’avais lu toutes les histoires de Mark Twain, et certains soirs, le chemin de graviers était le Mississipi que je descendais en pilotant mon bateau à roue. En fermant un peu les yeux, je voyais Tom Sawyer qui me faisait signe sur la berge. Mais il fallait courir quand on entendait les pirates arriver en pétaradant…

En fait, ils me rattrapaient souvent avant que j’arrive à la ferme. C’était le tracteur du fermier qui rentrait des moissons, avec son fils Philippe, juché sur le garde-boue d’une des roues. Mais les roues étaient si grandes, que pour moi, il était en haut de la vigie. Ce qui m’impressionnait était la fourche aux dents griffues qu’il portait sur l’épaule. Elle paraissait cent fois plus dangereuse que tous les mousquets des pirates des Caraïbes et d’ailleurs.

Une fois, il m’avait laissé la manipuler, mais elle était plus grosse que moi et je pouvais à peine la soulever. L’année suivante, sans rien me dire, il m’en avait fabriqué une, miniature, juste à ma taille et j’avais eu la permission d’aller aider à ramasser le foin. Je sens encore l’odeur de ce foin coupé et je l’entends crisser sous mes pieds et grincer sous les dents de la fourche, quand on le mettait en meule.

Pour grimper jusqu’à la ferme, on empruntait un escalier de pierres dorées. Le soir les pierres prenaient une teinte de lingots d’or quand les derniers rayons de soleil illuminaient les marches. Parfois j’évitais de marcher à certains endroits, où brillaient des petits bouquets d’étincelles que je prenais pour des pépites véritables. A la troisième marche, on passait devant le soupirail de la cave où une odeur âcre de terre moisie prenait à la gorge. Il fallait passer vite et ne pas regarder, sinon le croquemitaine des caves vous happait pour que vous lui serviez de repas du soir. Je ne croyais pas à cette histoire, mais enfin, je préférais tourner la tête de l’autre côté en passant devant cette ouverture obscure.

Marie, la fermière m’aimait beaucoup parce qu’elle n’avait eu que des garçons, et que j’étais la seule fille dans les environs. Elle me racontait des histoires de fées des bois et de princesses oubliées. Souvent au moment où j’arrivais, elle finissait de traire ses vaches tachetées de roux et de blanc. Elles avaient un regard doux et de longs cils qu’elles agitaient comme des éventails quand les mouches venaient les agacer. Le plumeau qui ornait le bout de leur queue venait souvent en renfort contre cette armée de volatiles impossible à décourager, et plus d’une fois j’ai pris un coup de ce plumeau caudal derrière les oreilles parce que j’avais omis de me baisser à temps.

Une fois, la fermière avait insisté pour que je goûte ce lait crémeux tout frais produit, et elle avait pressé le pis de « La Brunette » en orientant le jet pile sur ma langue. Encore aujourd’hui, je me souviens de ce goût de crème chaude et épaisse, à la fois douce et écœurante, à mi-chemin entre la pâte à crêpe crue et le lait de poule…

Elle remplissait ma « Berthe à lait » jusqu’au bord, fermait le couvercle dans un bruit de casserole en fer blanc, et ajoutait aux œufs que je devais rapporter dans mon panier, un petit fromage blanc frais du jour pour mon dessert, en précisant chaque soir :

« Voilà pour que tes os soient solides ! »

Un jour, elle avait glissé en plus un petit pot de gelée de mûres sauvages, aux reflets de violette, en clignant de l’œil avec un :

« Tu m’en dira des nouvelles … » et un sourire aussi doux que sa confiture.

C’est sans doute pour cela que chaque année, je continue à récolter des mûres sauvages sur tous les ronciers environnants, sans me préoccuper des griffures, pour retrouver ce goût de miel mauve en suçant les petits fruits confits de sucre sur ma langue comme autant de bonbons enrobés de caramel. Les fromages blancs n’ont plus le même goût mais celui de la confiture « maison » reste le même.

Un soir, en arrivant à la ferme en avance, je trouvais la fermière en pleine plantation, avant l’heure de la traite. Elle avait décidé d’installer des campanules murales en haut de ses marches, de chaque côté de l’escalier, parce qu’elle aimait beaucoup leur couleur pervenche, et qu’elle voulait avoir des fleurs pour la Pentecôte. Elle faisait chaque année un banquet ce dimanche-là où elle réunissait toute sa famille: « ce qui faisait une occasion de se voir, en dehors des mariages et des enterrements » disait-elle.

Je la revois encore planter ces deux petits godets minuscules, le sourire aux lèvres, en imaginant le résultat dans quelques années. Ce sourire édenté était si beau…

____

Ce soir, en reprenant le chemin de la ferme avec mon chien sur les talons, je n’ai pas eu peur de l’épervier. Je l’ai vu arriver de très loin et quand il a vu le chien, il est parti se percher sur le grand chêne. Il n’y avait pas de blé pour me masquer l’horizon. Les champs sont devenus des prés abandonnés où les fleurs sauvages se disputent le terrain avec les quelques plants de luzernes qui ont échappé à la sécheresse de cette année. Et puis, il faut dire que maintenant j’aurais été plus grande que le blé et j’aurais pu le regarder de haut !

En arrivant à la ferme, ni Tom Sawyer, ni Philippe le pirate fourchu ne sont venu me saluer. Les persiennes sont restées obstinément fermées. Leur bois se gonfle doucement, effaçant peu à peu les derniers résidus de leur peinture couleur pervenche qui plaisait tant à Marie. Philippe est parti vivre en ville et ses parents font leurs moissons dans les nuages depuis longtemps maintenant.

J’appelle le chien qui se dirige vers l’escalier, suivant une piste imaginaire. Au coin de la maison, je m’arrête, interdite.

Masquant l’odeur âcre du soupirail au croquemitaine, une cascade de fleurs violettes dégringole les marches, en un tapis de lapis-lazuli odorant. Je suis sûre que Marie est fière de ce résultat magnifique. Je souris à son souvenir et je lève les yeux vers le sommet des marches.

Un court instant j’ai cru qu’elle allait arriver sur la première marche avec un petit fromage blanc pour mon dessert. Mais il n’y a plus que le silence. J’appelle le chien, resté en arrêt au milieu des marches, qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici. »

Il descend les marches et arrivé dans la cour, se retourne vers la ferme et aboye joyeusement, faisant la fête à un ami imaginaire. Je me retourne à mon tour, et vois les campanules ployer sous la brise du soir, comme si quelqu’un descendait les marches en les caressant au passage. Le chien saute sur place en aboyant de plus belle. Puis le vent, après avoir tournoyé dans la cour, s’échappe vers le sommet du chêne, et le chien cesse son manège.

Je sors de la cour en fermant la barrière grinçante derrière moi et ne peux m’empêcher d’ajouter :

« Oui, Marie, tu peux être fière de toi, elles sont magnifiques tes campanules! »

En remontant le chemin dans le couchant, je crois entendre son rire tinter du côté de l’étable.

Mais j’ai toujours eu une imagination débordante…