Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, quatrième proposition (S’éloigner)

Voici mon texte pour l’atelier d’été de François Bon pour la Proposition 4 : S’éloigner

Elle frissonne, cette journée est un peu forte en émotions. Elle a besoin de prendre un peu de recul. Elle n’aurait pas dû venir, finalement. Le temps a tellement modifié ce hameau qu’elle a l’impression que son enfance n’a pas existé.

Elle se demande ce que penseraient les hommes qui vivaient dans cette ferme au dix-huitième siècle. Ils étaient métayers du château voisin, et n’avaient pas dû quitter ce lieu de toute leur vie. L’ensemble des bâtiments était entouré de champs cultivés jusqu’à la colline où un bois délimitait la propriété du comte. Elle s’était souvent promenée dans ce bois, jusqu’au pavillon de chasse d’où l’on avait une vue panoramique jusqu’aux  contreforts des Alpes, les jours de beau temps.

Le chemin qui mène au bois, descend entre les murs de pierres sèches. Elles tiennent encore sans mortier depuis deux siècles au moins. Elle se souvient que derrière ces murs, une vigne déployait ses vrilles donnant un vin clairet acidulé, intitulé pompeusement « Beaujolais village ». Les pierres du chemin sont toujours aussi rebelles. Elles roulent sous les talons, faisant trébucher les distraits, descendant en cascade jusqu’au fond du vallon dans un concert de castagnette. Elle reconnaît ce chant minéral et descend en courant comme à dix ans, sans tomber miraculeusement.

Devant elle, la masse sombre du bois barre l’horizon. Elle se souvient du petit chemin qui le sillonne en partant à gauche du grand chêne. Elle s’approche, mais le chemin n’existe plus. Peu importe, elle se souvient du passage, écarte les branches et se glisse entre les futaies. Quelques dizaines de mètres plus loin, le sentier réapparaît, comme si les arbres s’étaient éloignés pour la laisser passer. Elle retrouve ses marques, entre les racines devenues énormes, des petites cavités parsemées de petites boulettes noires, servent de terrier aux lièvres de tout le voisinage. Elle entend des frôlements dans les fourrés et voit quelques animaux détaler à son arrivée. Curieusement, elle n’a jamais eu peur dans ce bois, qu’elle a parcouru par tous les temps. Elle pourrait retrouver son chemin les yeux fermés. Les fourrés sont plus fournis, les ronces plus longues, les arbres plus grands, mais la configuration des lieux est toujours la même. Elle sait qu’elle va déboucher sur une clairière dans quelques mètres où les hommes ont construit la glacière du château.

Elle est là, masse ovoïde couverte de mousse, semblant surgie du sol couvert de feuilles mortes, comme si la croûte terrestre avait accouchée d’un être fabuleux le matin même. Elle est toujours aussi intimidante. La porte est bloquée, presque pourrie ; elle la pousse d’un coup d’épaule, assaillie d’une odeur d’humus enfermée là depuis son enfance. Soudain impressionnée, elle n’ose entrer sous la voûte, de crainte que le sol ne s’effondre sous ses pas. Elle remet la porte en place et recule jusqu’à la lisière de la forêt, jette un dernier coup d’œil à la masse sombre de la glacière qui semble de nouveau endormie sous les futaies, et se retourne vers le chemin d’accès.

L’ensemble du hameau lui apparaît brillant de toutes ses pierres dans le soleil. Sa structure  en coquille escargot lui saute aux yeux. De gauche à droite, s’enroulent autour du puis, les divers bâtiments, l’écurie, la grange, la laiterie, les remises et la maison d’habitation. Elle admire cette organisation que les hommes donnaient à leur environnement, les bâtiments dédiés au fourrage et aux animaux situés au nord, protégeant du froid, l’habitat humain. Elle admire la beauté de ces pierres tirées du sol même où ces hommes vivaient et mouraient.

Elle a bien fait de revenir finalement, retrouver ses racines lui donnera la force de poursuivre son chemin. Rassérénée par ces retrouvailles au goût  d’enfance, elle redescend vers le hameau.

 

Photo M.Christine Grimard

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