Poème : Roue

“Demeurer immobile, à écouter… c’est la tranquillité de l’axe au centre de la roue…”

Charles Morgan

AOUT 2014 112

Photo M. Christine Grimard

*

Comment rester immobile

Au centre de la roue versatile

Au calme d’un iris morne

Avalé, aspiré

Paralysé

Dans l’œil du cyclone.

*

Au centre du monde

Indifférente

A la folie ambiante

Au centre de la ronde

Dans le Vortex de la mort blonde

*

Dehors le vent pousse

Dehors la mer monte

Dehors l’orage gronde

Dehors l’océan mousse

*

Partir vers l’horizon

Sans peur et sans raison

Partir vers l’inconnu

Sans regret, fier et nu.

*

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Une image…une histoire : La roue tourne (2/2)

iphone novembre 027

Frédéric passait chaque mercredi sous la roue, en revenant de son travail. Depuis un mois, il restait là, tournant autour du marchand de gaufres, dévisageant la foule qui venait admirer la roue, restant assis pendant des heures sur son banc fétiche, attendant en vain que le hasard lui offre la joie de revoir la jeune femme. Après leur petit goûter improvisé, il l’avait accompagnée au pied de l’immeuble qu’elle cherchait, et là, soudain intimidé, il l’avait saluée et était reparti à grand pas vers son propre quartier. Il n’avait pas osé lui demander son nom ou son numéro de téléphone, et depuis il s’en voulait chaque jour un peu plus. Quel imbécile, il faisait. Cette foutue timidité lui gâchait la vie une fois encore !

Le seul détail qu’il avait pu glaner était son prénom: Liane.

Il passait dans la rue où il l’avait laissée pour rentrer chez lui, bien que cela lui fasse faire un grand détour et restait parfois quelques minutes à attendre sur le trottoir d’en face, scrutant chaque fenêtre en espérant l’apercevoir. Les gens du quartier avaient fini par le repérer, dont une vieille dame qu’il avait croisée plusieurs fois lorsqu’elle revenait de ses courses avec son cabas plein. Un jour, il avait voulu l’aider à traverser la rue, elle l’avait regardé avec méfiance et en brandissant son parapluie dans sa direction, lui avait dit:

« Mon petit gars, je vous conseille de ne pas approcher. Je vous ai repéré avec vos airs de petit garçon sage. Si vous en avez  après mon porte-monnaie, vous en serez pour vos frais ! Je ne me balade plus avec du cash, je ne suis pas tombée de la dernière pluie ! »

Frédéric, un peu vexé avait reculé, reprenant son poste d’observation en marmonnant  quelques mots dans sa barbe.

« Parlez plus fort, jeune homme. Un peu de respect pour mes cheveux blancs, continua la vieille femme. Ne marmonnez pas ainsi, ce que vous avez à répondre, dites-le distinctement ! »

« Je voulais seulement vous aider à traverser, répondit Frédéric. Mais je vois que vous n’avez pas besoin de moi… »

« On a toujours besoin des autres dans ce monde, répliqua-t-elle, vous devriez le savoir. Et vous, plus que moi, il me semble. Je vous vois attendre au pied de ce platane depuis plus d’un mois. J’avoue que votre présence silencieuse m’intrigue. J’ai toujours été curieuse, et je connais tout le monde dans cette rue. J’aimerais savoir ce qui vous intéresse tant dans cet immeuble, pour que vous le surveillez comme ça. »

Elle était beaucoup plus petite que lui, mais elle le fixait sans ciller,  le nez en l’air. Intimidé malgré lui par son regard d’aigle, il baissa les yeux.

« Si je vous le dis, vous allez bien rire » commença-t-il d’une voix hésitante.

« Essayez toujours ! » Insista la vieille femme d’une voix autoritaire. « Qui ne tente rien, n’a rien ! »

Cette dernière phrase le décida à parler. Il lui raconta toute l’histoire en une longue tirade, sans reprendre son souffle. Lorsqu’il se tut, elle le dévisagea, un sourire dans le regard. Elle hocha la tête, et dit:

« Je crois que cette jeune femme vit effectivement dans cet immeuble, je la connais. Elle est magnifique, à tout point de vue, très attachante et très méritante aussi. Elle est très seule aussi, pour une aussi jolie jeune femme. Il me semble que vous êtes un brave garçon. Ce qu’il vous faut, c’est un petit peu plus d’audace. Vous devriez mettre un mot sur le panneau d’affichage qui est dans le hall de l’immeuble, à droite des boîtes aux lettres. Soyez créatif et laissez parler votre cœur. Je pense que vous en êtes capable. Bon chance, mon petit ! »

Sur ces mots, elle tourna les talons, traversa la rue d’un pas alerte, laissant Frédéric à son étonnement, le cœur plein d’espoir.

*

Le mercredi suivant, il s’installa sur son banc fétiche une heure plus tôt qu’à son habitude. Il sentait son cœur battre à toute volée dans sa poitrine. Pour se calmer il tenta de se concentrer sur le jeu de la roue, respirant lentement au rythme des rouages. Les cabines tournoyaient sur un fond de nuages légers, le ciel était bleu cobalt, de la couleur exacte de ses yeux. Il y voyait un beau présage. Mais plus le temps avançait, plus son espoir s’amenuisait.

Vers quatre heure, il faillit se lever et partir, lorsqu’il la vit s’avancer vers lui. Elle était encore plus belle que dans son souvenir, le regard toujours aussi doux, les cheveux un peu plus long, la démarche chaloupée. Il sentit son cœur s’arrêter lorsqu’elle se planta devant lui. Elle le regardait en silence, le sourire aux lèvres, puis sortit de sa poche une feuille pliée en quatre qu’elle lui tendit en disant:

« J’espère que je ne t’ai pas fait trop attendre… »

Il déplia le message où il reconnut les mots qu’il avait tracé en tremblant la semaine précédente :

« Liane,

si tu souhaitais déguster de nouveau une gaufre avec moi,

je t’attendrai chaque mercredi à 16 heures,

au pied de la roue argentée qui nous a réunis.

Frédéric »

La voix et les genoux tremblants, il répondit:

« J’aurais pu attendre toute la vie, pour le plaisir de te revoir… »

Une image…une histoire : La roue tourne (1/2)

iphone novembre 027

auteur inconnu

 

La roue était de nouveau en service depuis les fêtes de Noël.

Il était fasciné par sa course dans le ciel. Il lui semblait qu’elle caressait les nuages de ses petites cabines mercurisées. Il venait souvent s’asseoir sur un banc de la place pour la regarder tourner, l’après-midi, en sortant de son travail. Il aimait entendre le souffle des rayons fendre l’air, en une longue glissade ininterrompue. Parfois quelques cris s’élevaient des cabines, de peur ou de joie. Il imaginait les gens à l’intérieur, et les admirait secrètement. Il avait toujours eu le vertige, et n’avait plus jamais eu le courage de monter dans une de ces cabines, depuis ce jour où ses frères l’avait forcé à monter dans ce manège à la foire du trône. A la simple évocation de ce jour, il sentait son cœur exploser et ses mains devenir moites.

Non, personne ne le forcerait plus jamais à monter dans une de ces roues. Mais il adorait les regarder tourner, tourner, inlassablement.

Il était là depuis une heure, lorsqu’une jeune femme vint s’asseoir près de lui. Elle gardait les yeux rivés sur le manège, puis sortit son téléphone portable et filma le jeu des rayons brillant dans le soleil couchant à contre-jour.  Satisfaite de son film, elle soupira et en souriant déclara:

« C’est une magnifique journée ! »

« En effet, répondit Frédéric bravant sa timidité, pour un mois de janvier, la température est plutôt douce. »

« Je n’ai encore jamais vu une roue aussi grande. Dans mon village, la fête foraine se résume à quelques chevaux de bois, un peu de barbe à papa et une stand de tir où l’on gagne des poupées démodées ! » Ajouta-t-elle en riant.

« Oh, rassurez-vous, chez moi c’était la même chose, répondit Frédéric, je n’avais jamais vu une roue telle que celle-ci avant de venir vivre ici. Mais, ils l’installent chaque année, pour les fêtes, et je viens la voir tourner quand j’ai un peu de temps. Je la trouve très belle. » Ajouta-t-il sur le ton de la confidence.

Il n’engageait jamais la conversation avec des inconnus, sans doute par timidité, mais cette jeune femme souriante, lui inspirait confiance. Ils échangèrent des banalités puis des plaisanteries, puis des silences. Bientôt il se prit à lui raconter sa vie depuis qu’il était arrivé en ville, et ce qu’il regrettait du village où il avait passé son enfance. Elle l’écoutait avec attention, ouvrant de grands yeux gris lorsqu’il lui décrivit comment ils avaient installé la roue en début de saison, et les illuminations que la ville mettait en place pour donner un air de fête à sa ville. Il la trouvait très sympathique.

A son tour, elle lui expliqua  sa jeune vie. Elle venait d’entrer à l’université et était hébergée provisoirement chez une amie. Elle avait rendez-vous dans une heure, pour visiter une chambre chez une dame âgée qui sous-louait une partie de son appartement en échange d’un petit loyer et d’une présence. Il lui proposa de l’accompagner au pied de l’immeuble qui se situait à deux pas de son quartier. Elle accepta avec joie, n’ayant aucun sens de l’orientation.

« C’est à deux pas d’ici, dit Frédéric, C’est un quartier agréable, et calme. Vous devriez vous y plaire. Il faut quelques minutes de marche seulement, j’ai le temps de vous offrir une gaufre avant, si vous voulez ! »

Un magnifique sourire éclaira le regard de la jeune femme, qui répondit :

« C’est mon jour de chance, je crois ! Avec grand plaisir, si je vous offre les boissons. J’ai sauté le repas de midi, aujourd’hui, un peu de sucre me fera du bien ! »

« Allons-y » dit Frédéric, en la précédant, ces gaufres sont une merveille, vous m’en direz des nouvelles ! »

 

–> A suivre <–