Photo du jour : Coïncidences 

“Nous vivons de plus en plus dans l’oubli de l’être.
Reconstituer cette sensibilité à la vie, cette attention aux coïncidences, tel est aussi le sens du roman.”
Milan Kundera
*

 

Photo MCh Grimard

*

Certains jours, elle est là sur le fil, semblant attendre…

Que peut-elle attendre ainsi sur son fil ?

Une autre colombe ?

La chaleur d’un sourire ?

Le retour de l’été ?

Un humain qui l’admire ?

Moi ?

*

 

Photo MC. grimard

*

Chaque matin lorsque je sors de chez moi, j’attends que le portail se referme et je lève les yeux vers le ciel.

En fonction de sa couleur, ma journée sera grise, bleue ou arc-en-ciel.

Si la colombe est là, la journée sera lumineuse.

Je le sais.

De nombreuses fois, lorsque il me faudrait de l’aide pour affronter une difficulté supplémentaire ou qu’un de mes proches a besoin de soutien, je remarque sa présence.

Elle est là et elle me regarde semblant m’encourager…

*

 

 

Photo M Ch grimard

*

Je vous entends déjà sourire.

Elle est folle, totalement illuminée !

La plupart des gens pensent que ce genre de chose est à ranger au niveau des coïncidences.

Je crois qu’il n’y a pas de hasard et que la vie met sur notre chemin des signes pour nous montrer le chemin.

Cette colombe n’est-elle pas le plus harmonieux des signes ?

Elle a probablement élu domicile dans un arbre ou un vieux mur, à proximité de chez moi. Cependant, elle se pose sur ce fil avec parcimonie et principalement lorsque j’ai besoin de la voir.

Encore un détail, insignifiant : ce fil traverse la ruelle en passant juste au-dessus du portail de la maison de ma mère disparue il y a dix-huit mois, et c’est à cet endroit précis que s’installe toujours la colombe…

*

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Une image… une histoire : Lumières (partie 3)

Khalil Gibran écrivait que l’amour était

« un mot de lumière, écrit par une main de lumière, sur une page de lumière ».

*

iphone chris 217

Photo d’auteur inconnu

 

Ils traversèrent le village, sans prêter attention aux regards curieux qui les accompagnaient. Les chiens ouvraient la marche, fiers, la tête dressée.

Un silence s’installa entre eux, comme si les mots se retenaient pour ne pas gâcher cet instant précieux. Julia levait les yeux vers les frontons des maisons, les volets entre-ouverts, les rideaux tirés, essayant d’imaginer ce qu’ils cachaient. Mais le village semblait assoupi, aucun regard ne filtrait derrière les fenêtres, comme si la vie était ailleurs. Intriguée elle demanda à Erik :

  • Les maisons semblent désertes à cette heure-ci, les villageois sont occupés ailleurs ?
  • Oui, la plupart partent travailler très tôt. La ville la plus proche étant à une trentaine de kilomètres, ils quittent le village à l’aube. Il ne reste que les retraités et quelques femmes, dont celles que vous avez vues se regrouper à la boulangerie à votre arrivée. Elles forment l’avant-poste de surveillance agréé du village. Tous les commérages et toutes les nouvelles passent par leur intermédiaire, et s’en trouvent déformées comme il se doit ! ajouta-t-il avec un sourire ironique. Si vous avez l’intention de séjourner un peu par ici, il faudra en passer par leurs fourches caudines, pour avoir une chance d’être acceptée…
  • J’avais l’intention de trouver un hébergement par ici pendant quelques jours, mais je n’ai vu aucun lieu de séjour dans le village. Pourriez-vous me renseigner ?
  • Il n’y a plus aucune auberge dans la région depuis plus de vingt ans. Nous ne sommes pas une région touristique, et il faut aimer la solitude pour vivre par ici…
  • Je trouve cette région très belle au contraire, l’interrompit Julia, sauvage et aride à souhait, ou les coquelicots sont les seuls survivants au bord des chemins. Enfin pour qui aime le silence et la solitude … ajouta-t-elle avec un sourire devant le regard de biais qu’il lui lançait.
  • Vous pensez vraiment ce que vous dites ? demanda Erik
  • Bien sûr, répliqua-t-elle, Je pense toujours ce que je dis. Toujours… La vie est trop courte pour se mentir, à quoi cela servirait-il de dissimuler ses sentiments. Parfois, je me tais, cependant, pour ne pas blesser quelqu’un. Quand quelque chose ne me plaît pas, je passe mon chemin, sans pour cela le dénigrer. Je regarde ailleurs, c’est tout !
  • Voilà un trait de caractère qui me plaît ! déclara Erik avec conviction. Je n’aime pas le mensonge et les menteurs, même si certaines vérités sont moins difficiles à avaler, un peu enrobées…

Julia s’esclaffa sur ces dernières paroles et ils échangèrent un regard de connivence souriante qui les combla tous les deux.

Levant les yeux vers le ciel, elle ajouta :

  • En fait, je crois que c’est la lumière de ce pays qui me plaît. Regardez comme elle caresse les murs de pierres, ils semblent lui rendre cette caresse en irradiant une sorte de reflet doré que je n’ai jamais vu ailleurs. C’est drôle, c’est ainsi que j’imaginais la maison des fées quand j’étais enfant, avec des murs en pierres dorées dont les paillettes brillaient au soleil…
  • Vous n’avez encore rien vu, répliqua Erik, attendez de voir le soleil couchant sur les rochers du Diable, c’est un feu d’artifices à ciel ouvert !
  • J’aimerais beaucoup voir ça, en effet ! répondit Julia. Vous me montrerez ?
  • Il faudrait pour cela que vous soyez encore là au coucher du soleil …
  • Je compte rester un peu, dit-elle en riant. Si vous m’y aidez.

Elle égraina de nouveau son rire de cristal, qui résonnait sur les pierres des façades, et Erik se dit que les fées devaient apprécier que l’une d’elles soit venue leur rendre une petite visite impromptue. Mais voilà qu’il recommençait à délirer …

Il se contenta de sourire en fixant ses chaussures et en priant pour qu’elle ne change pas d’avis.

–> A suivre <—

Une image…une histoire : La roue tourne (2/2)

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Frédéric passait chaque mercredi sous la roue, en revenant de son travail. Depuis un mois, il restait là, tournant autour du marchand de gaufres, dévisageant la foule qui venait admirer la roue, restant assis pendant des heures sur son banc fétiche, attendant en vain que le hasard lui offre la joie de revoir la jeune femme. Après leur petit goûter improvisé, il l’avait accompagnée au pied de l’immeuble qu’elle cherchait, et là, soudain intimidé, il l’avait saluée et était reparti à grand pas vers son propre quartier. Il n’avait pas osé lui demander son nom ou son numéro de téléphone, et depuis il s’en voulait chaque jour un peu plus. Quel imbécile, il faisait. Cette foutue timidité lui gâchait la vie une fois encore !

Le seul détail qu’il avait pu glaner était son prénom: Liane.

Il passait dans la rue où il l’avait laissée pour rentrer chez lui, bien que cela lui fasse faire un grand détour et restait parfois quelques minutes à attendre sur le trottoir d’en face, scrutant chaque fenêtre en espérant l’apercevoir. Les gens du quartier avaient fini par le repérer, dont une vieille dame qu’il avait croisée plusieurs fois lorsqu’elle revenait de ses courses avec son cabas plein. Un jour, il avait voulu l’aider à traverser la rue, elle l’avait regardé avec méfiance et en brandissant son parapluie dans sa direction, lui avait dit:

« Mon petit gars, je vous conseille de ne pas approcher. Je vous ai repéré avec vos airs de petit garçon sage. Si vous en avez  après mon porte-monnaie, vous en serez pour vos frais ! Je ne me balade plus avec du cash, je ne suis pas tombée de la dernière pluie ! »

Frédéric, un peu vexé avait reculé, reprenant son poste d’observation en marmonnant  quelques mots dans sa barbe.

« Parlez plus fort, jeune homme. Un peu de respect pour mes cheveux blancs, continua la vieille femme. Ne marmonnez pas ainsi, ce que vous avez à répondre, dites-le distinctement ! »

« Je voulais seulement vous aider à traverser, répondit Frédéric. Mais je vois que vous n’avez pas besoin de moi… »

« On a toujours besoin des autres dans ce monde, répliqua-t-elle, vous devriez le savoir. Et vous, plus que moi, il me semble. Je vous vois attendre au pied de ce platane depuis plus d’un mois. J’avoue que votre présence silencieuse m’intrigue. J’ai toujours été curieuse, et je connais tout le monde dans cette rue. J’aimerais savoir ce qui vous intéresse tant dans cet immeuble, pour que vous le surveillez comme ça. »

Elle était beaucoup plus petite que lui, mais elle le fixait sans ciller,  le nez en l’air. Intimidé malgré lui par son regard d’aigle, il baissa les yeux.

« Si je vous le dis, vous allez bien rire » commença-t-il d’une voix hésitante.

« Essayez toujours ! » Insista la vieille femme d’une voix autoritaire. « Qui ne tente rien, n’a rien ! »

Cette dernière phrase le décida à parler. Il lui raconta toute l’histoire en une longue tirade, sans reprendre son souffle. Lorsqu’il se tut, elle le dévisagea, un sourire dans le regard. Elle hocha la tête, et dit:

« Je crois que cette jeune femme vit effectivement dans cet immeuble, je la connais. Elle est magnifique, à tout point de vue, très attachante et très méritante aussi. Elle est très seule aussi, pour une aussi jolie jeune femme. Il me semble que vous êtes un brave garçon. Ce qu’il vous faut, c’est un petit peu plus d’audace. Vous devriez mettre un mot sur le panneau d’affichage qui est dans le hall de l’immeuble, à droite des boîtes aux lettres. Soyez créatif et laissez parler votre cœur. Je pense que vous en êtes capable. Bon chance, mon petit ! »

Sur ces mots, elle tourna les talons, traversa la rue d’un pas alerte, laissant Frédéric à son étonnement, le cœur plein d’espoir.

*

Le mercredi suivant, il s’installa sur son banc fétiche une heure plus tôt qu’à son habitude. Il sentait son cœur battre à toute volée dans sa poitrine. Pour se calmer il tenta de se concentrer sur le jeu de la roue, respirant lentement au rythme des rouages. Les cabines tournoyaient sur un fond de nuages légers, le ciel était bleu cobalt, de la couleur exacte de ses yeux. Il y voyait un beau présage. Mais plus le temps avançait, plus son espoir s’amenuisait.

Vers quatre heure, il faillit se lever et partir, lorsqu’il la vit s’avancer vers lui. Elle était encore plus belle que dans son souvenir, le regard toujours aussi doux, les cheveux un peu plus long, la démarche chaloupée. Il sentit son cœur s’arrêter lorsqu’elle se planta devant lui. Elle le regardait en silence, le sourire aux lèvres, puis sortit de sa poche une feuille pliée en quatre qu’elle lui tendit en disant:

« J’espère que je ne t’ai pas fait trop attendre… »

Il déplia le message où il reconnut les mots qu’il avait tracé en tremblant la semaine précédente :

« Liane,

si tu souhaitais déguster de nouveau une gaufre avec moi,

je t’attendrai chaque mercredi à 16 heures,

au pied de la roue argentée qui nous a réunis.

Frédéric »

La voix et les genoux tremblants, il répondit:

« J’aurais pu attendre toute la vie, pour le plaisir de te revoir… »

Une image…une histoire : La roue tourne (1/2)

iphone novembre 027

auteur inconnu

 

La roue était de nouveau en service depuis les fêtes de Noël.

Il était fasciné par sa course dans le ciel. Il lui semblait qu’elle caressait les nuages de ses petites cabines mercurisées. Il venait souvent s’asseoir sur un banc de la place pour la regarder tourner, l’après-midi, en sortant de son travail. Il aimait entendre le souffle des rayons fendre l’air, en une longue glissade ininterrompue. Parfois quelques cris s’élevaient des cabines, de peur ou de joie. Il imaginait les gens à l’intérieur, et les admirait secrètement. Il avait toujours eu le vertige, et n’avait plus jamais eu le courage de monter dans une de ces cabines, depuis ce jour où ses frères l’avait forcé à monter dans ce manège à la foire du trône. A la simple évocation de ce jour, il sentait son cœur exploser et ses mains devenir moites.

Non, personne ne le forcerait plus jamais à monter dans une de ces roues. Mais il adorait les regarder tourner, tourner, inlassablement.

Il était là depuis une heure, lorsqu’une jeune femme vint s’asseoir près de lui. Elle gardait les yeux rivés sur le manège, puis sortit son téléphone portable et filma le jeu des rayons brillant dans le soleil couchant à contre-jour.  Satisfaite de son film, elle soupira et en souriant déclara:

« C’est une magnifique journée ! »

« En effet, répondit Frédéric bravant sa timidité, pour un mois de janvier, la température est plutôt douce. »

« Je n’ai encore jamais vu une roue aussi grande. Dans mon village, la fête foraine se résume à quelques chevaux de bois, un peu de barbe à papa et une stand de tir où l’on gagne des poupées démodées ! » Ajouta-t-elle en riant.

« Oh, rassurez-vous, chez moi c’était la même chose, répondit Frédéric, je n’avais jamais vu une roue telle que celle-ci avant de venir vivre ici. Mais, ils l’installent chaque année, pour les fêtes, et je viens la voir tourner quand j’ai un peu de temps. Je la trouve très belle. » Ajouta-t-il sur le ton de la confidence.

Il n’engageait jamais la conversation avec des inconnus, sans doute par timidité, mais cette jeune femme souriante, lui inspirait confiance. Ils échangèrent des banalités puis des plaisanteries, puis des silences. Bientôt il se prit à lui raconter sa vie depuis qu’il était arrivé en ville, et ce qu’il regrettait du village où il avait passé son enfance. Elle l’écoutait avec attention, ouvrant de grands yeux gris lorsqu’il lui décrivit comment ils avaient installé la roue en début de saison, et les illuminations que la ville mettait en place pour donner un air de fête à sa ville. Il la trouvait très sympathique.

A son tour, elle lui expliqua  sa jeune vie. Elle venait d’entrer à l’université et était hébergée provisoirement chez une amie. Elle avait rendez-vous dans une heure, pour visiter une chambre chez une dame âgée qui sous-louait une partie de son appartement en échange d’un petit loyer et d’une présence. Il lui proposa de l’accompagner au pied de l’immeuble qui se situait à deux pas de son quartier. Elle accepta avec joie, n’ayant aucun sens de l’orientation.

« C’est à deux pas d’ici, dit Frédéric, C’est un quartier agréable, et calme. Vous devriez vous y plaire. Il faut quelques minutes de marche seulement, j’ai le temps de vous offrir une gaufre avant, si vous voulez ! »

Un magnifique sourire éclaira le regard de la jeune femme, qui répondit :

« C’est mon jour de chance, je crois ! Avec grand plaisir, si je vous offre les boissons. J’ai sauté le repas de midi, aujourd’hui, un peu de sucre me fera du bien ! »

« Allons-y » dit Frédéric, en la précédant, ces gaufres sont une merveille, vous m’en direz des nouvelles ! »

 

–> A suivre <–

 

Une Image…une histoire: Conte de Noël (4/4)

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La rue était déserte, les rares passants se dépêchaient de rentrer pour échapper au froid et préparer la fête. Le bitume brillait sous la lumière des décorations, transformant la chaussée en un fleuve azuré aux reflets éblouissants. Mary s’engouffra dans sa voiture glacée, elle n’avait plus le temps de rêver devant les paillettes du boulevard. Elle entra l’adresse de son père dans le navigateur en choisissant le trajet le plus rapide. Sa belle-mère n’avait jamais été très patiente et elle ne voulait pas provoquer de conflits, le soir de Noël. Elle sourirait, arrondirait les angles et ne répondrait pas aux attaques acides qui ne manqueraient pas de venir ponctuer ses phrases. Elle tâcherait de ne pas se souvenir du dernier réveillon qu’elle avait passé ici, celui où Laurent avait annoncé son départ. Après tout, elle avait changé, n’était plus cette jeune fille fragile et crédule.

Perdue dans ses réflexions, elle avait raté plusieurs embranchements, mais rappelée à l’ordre par la voix féminine du navigateur, elle finit par arriver à destination à l’heure dite. Elle récupéra le cadeau qu’elle avait préparé pour ses parents, prit une profonde inspiration, et sonna à la porte.

Comme elle l’avait prévu, c’est sa belle-mère qui ouvrit la porte. Elle aurait voulu que son père soit là aussi, mais il devait être occupé à l’intérieur. Elle arbora son plus beau sourire et dit :

« Bonsoir Françoise, je vous souhaite un très joyeux Noël ! »

« Mary, quelle joie de t’avoir ici ce soir. Ton père et moi, on n’y croyait plus ! Voilà si longtemps que tu n’as pas pris de congés pour Noël ! La dernière fois, c’était avant que Laurent ne parte en Afrique, il me semble. Ton hôpital a réussi à se passer de tes services ? »

Mary ne se départit pas de son sourire et détourna le regard du pli amer qui encadrait la bouche de sa belle-mère. Ce soir était un soir de paix et de magie, comme l’avait prédit Camille. Elle avait décidé de ne pas entendre…

Sa belle-mère s’effaça pour la laisser entrer au moment où son père arrivait pour l’accueillir. Mary donna à Françoise son cadeau, puis sauta au cou de son père. Ils s’étreignirent quelques secondes en silence, puis se regardèrent longuement laissant défiler leurs souvenirs communs dans ce regard. Françoise qui n’avait jamais supporté ces instants de complicité entre eux, les interrompit en disant :

« Va poser ton manteau dans le dressing et rejoins-nous au salon. Ce soir est un jour de retrouvailles, décidément, Laurent est arrivé de Bamako cette semaine et il sera ravi de te revoir. Il prend l’apéritif avec mon frère. Dépêche-toi, ne le fais pas attendre. Il était très content quand je lui ai dit que tu serais là ce soir. »

Mary jeta un regard affolé à son père, se retenant de trembler. Lorsque Françoise tourna les talons, encombrée de son paquet, elle demanda d’une voix étouffée :

«Il est revenu. Pourquoi ne m’as-tu pas prévenue ? »

« Françoise ne voulait pas qu’on te le dise, craignant que tu ne veuilles plus venir ce soir après ça. Je suis désolé, j’avais tellement envie de te voir… » Lui répondit son père en baissant les yeux sur ses chaussures.

Mary soupira puis prit les deux mains de son père dans les siennes. Elle n’allait pas gâcher leurs retrouvailles avec des regrets inutiles. Elle prendrait sur elle, le temps passé avec son père était plus précieux que tout le reste. Elle lui sourit et dit :

« Ne t’inquiète pas, papa. Je suis contente de te voir, et rien au monde ne me gâchera ce moment ! »

« C’est vrai, ma petite fille ? »

« Absolument ! » renchérit Mary. « C’est Noël et c’est magique ! Allons-y »

Elle entraina son père à sa suite, en lui demandant de ses nouvelles. Quand elle arriva au salon, tout les regards se braquèrent sur elle, celui peu amène de sa belle-mère, d’autres étonnés ou curieux, celui de Laurent enfin, empreint de nostalgie. Elle fit le tour de la pièce, saluant chacun d’un sourire et d’un petit mot. C’était beaucoup plus facile qu’elle ne l’avait cru, presque agréable finalement !

Laurent s’avança vers elle, un peu hésitant, lui demanda comment elle allait. Elle répondit d’un sourire éblouissant et d’une phrase impersonnelle. Elle le reconnaissait à peine. Lui qui était enjoué et sûr de lui autrefois, avait le regard triste, presque éteint. Ils parlèrent de détails sans importance pendant quelques minutes. Mary ne ressentait aucune émotion particulière en entendant cette voix, qu’elle avait pourtant si souvent évoquée dans ses nuits blanches. Elle avait l’impression que cet homme n’était que la caricature de celui qu’elle avait aimé. Lorsqu’elle lui demanda pourquoi il avait cet air-là, ce fut comme si elle avait ouvert une écluse. Laurent partit dans un flot d’explications désabusées sur la vie qu’il avait vécue durant toutes ces années ; et soudain elle le reconnut. Il était resté le même, ne parlant que de lui, encore et encore, attribuant ses erreurs à ces proches, refusant de porter la responsabilité de ses errances, et content de lui quoi qu’il arrive.

Ce fut comme si elle ouvrait les yeux pour la première fois sur l’homme qu’il était, et elle se sentit si légère, si bien… Enfin délivrée !

Elle le laissa finir son monologue, puis avisa une de ses cousines qui était de l’autre côté de la pièce, et demanda à Laurent de l’excuser pour aller la saluer. Il la regarda partir, un peu étonné, avec un soupçon de regrets dans le regard.

Pour Mary, la soirée prenait une excellente tournure. Elle tomba dans les bras de sa cousine, ravie de la revoir. Elles retrouvèrent immédiatement les mimiques qu’elles avaient en communs et se remémorèrent les bêtises qu’elles faisaient lorsqu’elles étaient en vacances ensemble. Mary était aux anges, elle n’avait pas ri autant depuis des lustres.

«Oh, c’est si bon de te revoir, Mary ! » dit sa cousine entre deux fous rires. « Que c’est bon ! »

«Tu as vu : mon père a placé dans la crèche, l’âne que j’avais peint à l’école. Je ne l’avais pas vu depuis vingt ans » Dit Mary toute émue.

«Oui, je l’ai aidé à faire sa crèche, cette année. Il a dit qu’il mettrait cet âne à la place de celui du santonnier très en vogue que ta belle-mère avait acheté, pour te faire venir. Et elle n’a pas osé le contrarier, pour une fois ! »

Elles pouffèrent de rire toutes les deux, comme à quinze ans ! Mary ne regrettait pas d’être venue. C’était un jour magnifique, que de rencontres faites aujourd’hui. C’était ça la «magie de Noël», laisser son cœur s’ouvrir pour y voir s’engouffrer les émotions et les joies de la vie. Elle jeta un regard circulaire, elle était heureuse de voir tous ces visages souriants, ils lui avaient manqué plus qu’elle n’avait voulu le dire. Désormais, elle leur laisserait de nouveau une place dans sa vie.

«Et pour Laurent, demanda sa cousine avec un regard inquiet, tu vas tenir le coup ?»

«Parfaitement bien, la rassura Mary, le fait de le revoir ce soir m’a fait comprendre que j’aimais un souvenir imaginaire. L’eau qui passe sous les ponts emporte les branches mortes. Je me sens libre maintenant, et légère !»

Elle leva sa coupe et elles éclatèrent de rire ensemble, ce qui leur attira le regard réprobateur de sa belle-mère.

«Un peu moins de bruit, les filles !» dit-elle «Vous n’êtes plus à la maternelle. Avec le bruit que vous faites, j’ai à peine entendu la sonnette.»

Elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit et s’exclama :

«Enfin, tu finis par arriver ! En retard, bien sûr. J’aurais dû m’en douter. Tu es bien comme ta mère !»

Elle ajouta à la cantonade : «Mon cousin Philippe est enfin arrivé, on va pouvoir passer à table !»

Mary s’approcha pour voir le nouvel arrivant, lorsqu’une voix s’éleva.

«Toujours aussi aimable, ma chère cousine ! Je te reconnais bien là. Si tu veux savoir, je me suis égaré dans toutes ces départementales, mais je te remercie de ton accueil chaleureux, et je suis heureux de te voir. Ma mère te transmet tous ses vœux de joyeux Noël.»

L’homme éclata de rire pour ponctuer ses paroles. Un rire tonitruant.

Cette voix… ce rire …

Mary tendit le cou pour l’apercevoir, le cœur battant.

Cette voix, ce rire… C’était lui : Philippe, l’homme qui l’avait aidée ce soir !

Il est très beau quand il rit, se dit-elle, et ces petites paillettes qui brillent dans ses yeux bruns… un vrai regard de fête !

Ma fille ! reprends-toi. Tu déraisonne !

 

Philippe entra dans la pièce, souriant, saluant du regard les convives. Il sembla surpris de revoir Mary, un instant, puis s’approcha d’elle avec un grand sourire et lui dit :

«Finalement, il semble que nous ayons eu raison de faire un effort pour sortir ce soir. C’est une soirée particulièrement prometteuse. C’est la soirée des surprises, on dirait.»

«En effet, répondit Mary. La soirée de toutes les surprises. Quand je vous disais que les soirs de Noël, les gens semblent différents et que la magie transforme les choses les plus banales en étincelles pour faire briller les yeux des enfants. Vous ne vouliez pas me croire …»

Il la regarda fixement et d’une voix douce, il répondit :

«Je n’ai rien dit, parce que je voulais que vous soyez convaincue que j’étais un homme pragmatique, pas un de ses rêveurs qui pensent que le soir de Noël, tout devient possible, pour qui veut croire aux étoiles. J’ai juste ajouté : Quelqu’un a dit que les rencontres importantes finissent toujours par se faire. Et quoi de mieux qu’un jour de Noël pour croire en la magie…»

«Et j’ai répondu : J’y crois, moi … » murmura Mary.

Il plongea son regard dans le sien, faisant briller les paillettes dorées de ses prunelles brunes et d’une voix à peine audible, répondit :

«Alors, nous serons deux à y croire…»

 

Fin

Une image…une histoire: Conte de Noël (3/4)

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« Ne vous a-t-on jamais appris à ne pas vous fier aux apparences, mon petit ?, Allons-y, nous allons rater Douce nuit, et c’est mon cantique préféré ! »

Mary n’osa pas la contrarier mais lui précisa qu’elle ne pourrait pas rester longtemps, étant attendue pour le réveillon. Camille se signa en entrant dans la nef et lui indiqua deux places devant un pilier, où elle s’installa sans attendre.

L’orgue invitait les fidèles à la méditation pendant que la chorale prenait place dans le chœur. Mary sentit l’émotion la gagner lorsque les premières notes de « Douce nuit » retentirent. Elle avait toujours aimé ce cantique que sa mère lui jouait en s’accompagnant au piano à chaque veillée de Noël. Elle revit son sourire et ses yeux clairs qui la couvaient. Lorsque la soliste entonna la première phrase, elle sentit l’émotion l’étreindre. Elle baissa la tête, une grosse larme coulant sur sa joue, et sentit la frêle main de Camille se poser sur son bras. Elle se pencha vers elle et lui murmura :

« Laissez couler l’émotion mon enfant, laissez partir les regrets. Le passé c’est bon pour les gens de mon âge. Au vôtre, il n’y a que l’avenir qui compte. »

Mary hocha la tête et tenta de ravaler ses larmes. Elle était trop émotive. Elle fixa le regard clair de Camille, la remercia d’une signe de tête et se redressa sur son siège.

Elle se laissa porter par les chants qui ravivaient en elle les souvenirs de ceux entendus dans son enfance et quand le chef de chœur entonna le « Minuit Chrétien », la même émotion l’étreignit. Il n’était que dix-neuf heures mais la magie de la nuit de Noël semblait scintiller dans tous les yeux. Le prêtre demanda aux fidèles de se lever et de prier pour la souffrance des peuples en guerre, Mary se leva et aida Camille dont les jambes ankylosées tremblaient un peu. Il demanda à chacun de prendre la main de ses deux voisins pour former une chaîne humaine symbolique. Mary sentit contre sa paume la petite main ferme de Camille à sa gauche et la grande main solide de l’homme à la stature de déménageur à sa droite. Les voix s’élevèrent vers les voûtes, dans une prière lancinante dont elle ne connaissait pas les phrases, mais elle se sentit portée par cette assemblée humaine, vers ce qu’elle avait de meilleur, et qu’elle avait soigneusement enfoui au plus profond de son âme.

La veillée de Noël avait pris fin, Camille reprit sa place pour attendre le début de la messe de minuit. Mary, qui était attendue chez son père et sa belle-mère, pour le réveillon, prit congé de Camille. Celle-ci la regarda d’un air ironique et lui dit en guise de salut :

« Ma petite, ne trouvez-vous pas que ça fait du bien de se laisser remuer ainsi de temps en temps ? Touiller bien au fond de ses souvenirs et laisser remonter les émotions, comme des grosses bulles qui éclatent à la surface de l’âme. C’est mieux que bien des séances de psychanalyse à la mode ! »

« Vous avez raison, Camille, répondit Mary. On se sent plus légère après… »

« C’est aussi ce que j’aime dans Noël, répliqua la vieille dame, que chacun fasse revivre les émotions de son enfance, et retrouve l’espoir qu’il avait à cet âge-là. C’est sûrement une partie de ce que les gens nomment la «magie de Noël».

« Je crois, comme vous, que cette magie est bien cachée dans le cœur des hommes. » répondit Mary

« Seuls ceux qui cherchent, trouveront, ma petite. C’est bien connu. Mais dépêchez-vous de rentrer, vous allez être en retard à votre soirée. Je vais finir la nuit ici, et si vous revenez de temps en temps dans le quartier, nos pas se croiseront peut-être de nouveau. Ce qui me ferait diablement plaisir ! ajoute-t-elle malicieusement, en regardant vers les voûtes comme si à l’évocation du prince des ténèbres, les vitraux allaient s’effondrer sur elles. Partez vite avant que je finisse par vous raconter toute ma vie. Et ouvrez bien les yeux, cette nuit tout peut arriver… »

Elle ponctua sa dernière phrase par un clin d’œil, et Mary faillit éclater de rire. Elle l’embrassa et lui assura qu’elle reviendrait la voir. La vieille dame hocha la tête et lui fit un signe de la main pour lui indiquer la sortie. Mary se dépêcha de sortir alors que les premières notes de la messe solennelle de Noël retentissaient.

***

Dehors de légers flocons tourbillonnaient dans l’air glacé de la nuit. La température avait beaucoup baissé pendant qu’elle était à l’intérieur. Elle descendit les marches de l’église en courant sans remarquer la couche de givre qui avait recouvert les dalles.

Elle n’eut même pas le temps de regretter sa précipitation, mais quand elle se retrouva assise en bas des marches, il lui fallut quelques secondes pour comprendre ce qui venait de se passer. Un inconnu était penché au-dessus d’elle, lui conseillant de ne pas bouger. Il l’aida à se relever. Une fois debout, elle fit quelques pas hésitants, soulagée de ne pas avoir de fracture. Un coup de poignard lui traversa le crâne, la faisant se plier en deux, ce qui inquiéta l’homme.

«Votre tête a heurté le sol assez violemment il me semble. Comment vous sentez-vous ? »

«Parfaitement bien, répondit Mary, je n’ai rien, ne vous inquiétez pas pour moi. J’ai l’habitude de me débrouiller. Je vous remercie de votre aide. Je vais y aller… »

«Il me semble pourtant… » Commença l’homme

Mary leva la main en guise de remerciements mais, au moment où elle se retournait pour remonter le boulevard, elle fut prise d’un grand vertige, et n’eut que le temps de s’accrocher à un réverbère pour garder son équilibre. Elle se sentit tomber de nouveau et ferma les yeux pour calmer la sensation de tangage qui l’envahissait. L’homme se précipita vers elle, très inquiet pour la soutenir de nouveau. Mary tenta de se redresser, ne voulant pas accepter l’aide d’un inconnu. Il lui fallut plusieurs minutes pour y parvenir et calmer sa sensation de marée montante qui vibrait à l’intérieur de son crâne. Elle s’entendit murmurer d’une voix lointaine :

«Oh non, pas ce soir, elle va encore penser que je l’ai fait exprès ! »

«De qui parlez-vous, demanda l’homme, voulez-vous que je vous raccompagne chez vous ? »

«Non, je ne veux pas vous déranger, enfin ! Je dois me rendre chez mon père et ma belle-mère ce soir pour le réveillon, c’est à une vingtaine de kilomètres seulement. Voilà plus de cinq ans que j’ai évité leur soirée de Noël, et ce soir, je ne peux pas me dérober une fois de plus. Elle ne me le pardonnerait pas ! »

Elle considéra le visage de l’homme, qui semblait sincèrement préoccupé de ce qui lui arrivait. Décidément, c’était une soirée très particulière, les gens étaient différents ce soir, plus humains, moins pressés. C’était sans doute cela aussi la « magie de Noël » de Camille. A l’évocation du sourire de la vieille dame, Mary sourit.

L’homme la dévisagea puis lui sourit en retour en disant :

«Je préfère vous voir sourire, que vous tenir la tête en grimaçant. Vous comptez y aller en voiture ? Cela ne me semble pas très prudent de conduire après un tel choc sur la tête. »

«Je n’ai plus mal du tout, s’empressa de préciser Mary. Ma voiture est garée un peu plus loin. Je roulerai doucement. Et puis, je suis infirmière, alors je sais bien ce que je fais… »

L’homme éclata de rire :

«Depuis quand le fait d’être infirmière, vous rendrait-il invulnérable ? Ma petite dame, je crois que votre coup sur la tête est plus grave qu’il n’y paraît. »

Son rire était tonitruant. Mary sourit aussi, tant son rire était communicatif.

Il est très beau quand il rit, se dit-elle, et ces petites paillettes qui brillent dans ses yeux bruns… un vrai regard de fête ! J’aime bien ce genre de regard… Mais tu t’égares, ma fille ; ça doit être ce coup sur la tête, finalement !

Elle se reprit en dit :

« Vous avez raison, je déraisonne. J’accepte que vous m’accompagniez jusqu’à ma voiture, si cela ne vous dérange pas trop. Si je marche droit, j’aurais le droit de conduire ? »

« D’accord, répondit l’homme. Marché conclu. On m’attend aussi, à une soirée de réveillon, chez une lointaine cousine que je n’ai pas vue depuis dix ans, et comme pour vous, c’est un peu une corvée, alors si je suis en retard, ça n’est pas grave. Avançons, je vous accompagne. »

Mary se sentit soulagée de rester en sa compagnie quelques minutes de plus, il la rassurait même si c’était la première fois qu’elle le voyait. En chemin, il se présenta. Il se prénommait Philippe, et elle découvrit en quelques minutes qu’ils avaient de nombreux goûts communs.

Arriver à sa voiture la contraria beaucoup, et ils se séparèrent un peu gauchement, ne trouvant aucun prétexte pour prolonger cette rencontre, et échapper à leurs obligations réciproques. Quand il s’éloigna sur le trottoir qui commençait à blanchir, il lui lança :

« Soyez prudente sur la route. Ce soir, ça n’a pas l’air d’être votre jour de chance ! »

Elle sourit en lui répondant :

«Qui sait ? La magie de Noël me protégera, je crois qu’elle a mis de côté quelques surprises pour moi, votre rencontre en a été une ! »

«Quelqu’un a dit que les rencontres importantes finissent toujours par se faire. Et quoi de mieux qu’un jour de Noël pour croire en la magie..» lui cria-t-il en s’éloignant sous la valse des flocons.

Mary regarda sa silhouette disparaître dans la brume, se sentant brutalement nostalgique, et se dit :.

« J’y crois, moi … »

 

–> A suivre <–

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Une image…une histoire: L’ île des possibles (Partie 4)

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Lily suivit son hôte. Il la regardait amusé, découvrir sa cuisine. Elle fit rapidement le tour de la pièce, très étonnée de sa modernité contrastant avec le décor de la pièce précédente. Tout était rutilant, digne de la cuisine d’un grand hôtel. Elle le regarda réunir différents ingrédients et les disposer sur un îlot central en marbre avec une dextérité toute professionnelle.

« Vous êtes un homme étonnant, dit-elle, cette cuisine est impressionnante. Je ne m’attendais pas à trouver ce genre de piano dans une longère ! »

Il se contenta de sourire, et lui demanda d’aller chercher quelques fruits dans le cellier pour le dessert. Quand elle revint, il avait déjà préparé un assortiment de légumes et de fruits de mer aux couleurs chatoyantes. Lily proposa son aide, tout en devinant qu’il n’en avait pas besoin. Avec un sourire, il lui suggéra de faire une salade de fruits pour le dessert. Il était évident qu’il avait une grande habitude dans ce domaine, et Lily était de plus en plus intriguée par les multiples talents de son hôte.

Pendant que le gratin qu’il avait confectionné en un tour de mains, cuisait, Lily se décida à poser les questions qui lui brûlaient les lèvres.

« Comment avez-vous appris tout cela, Jacques ? J’imagine que la cuisine n’a aucun secret pour vous. Vous semblez exceller dans de multiples domaines. Je ne sais rien de vous, mais vous m’intriguez. Racontez-moi ! »

« Je me débrouille pas mal pour ce qui est de la cuisine, reconnut-il avec un petit sourire modeste. J’ai ouvert un restaurant à New York pendant quelques années. J’adorais cela, les clients étaient devenus des amis pour la plupart. Nous étions atypiques, faisant de la cuisine française raffinée et surprenante, alors que la mode était aux plats allégés sans sucre sans graisse sans saveur et sans couleur. Les critiques avaient dit de nous que nous étions les « Molières de la cuisine ». Une fois que le restaurant fut connu, il prit de l’ampleur très rapidement et ce fut une partie très agréable de ma vie. J’en garde un souvenir ému, bien que ce fut très difficile physiquement et que … »

Il s’interrompit brutalement, ses yeux qui étaient rieurs s’emplirent de larmes brusquement, et il tourna la tête. Se reprenant aussitôt, il ajouta d’un ton enjoué:

« Je vais vous faire découvrir une de mes spécialités ce soir, le gratin de la mer. Vous m’en direz des nouvelles ! Fruits de mer, petits légumes croquants, sucre roux et gingembre, fleur de sel et salicornes. »

En joignant le geste à la parole, il sortit du four deux plats gratinés à souhait, libérant tous les arômes décrits dans la pièce. Lily avait hâte de goûter cette merveille au fumet royal.

Ils s’installèrent autour d’une petite table que Lily n’avait pas remarquée jusqu’ici. Elle n’avait jamais eu l’occasion de déguster ce genre de cuisine, sucrée salée, aromatique et exotique à la fois. Elle se souvint de l’adjectif que Jacques avait employé à propos de sa cuisine, raffinée et surprenante. C’était tout à fait cela. Elle lui en fit le compliment, avec un enthousiasme sincère qui le toucha. Elle ajouta:

« Je remercie le ciel d’orage qui m’a donné la chance de partager votre repas ce soir, Jacques. Vous rencontrer est un cadeau magnifique que me fait le destin. Surtout aujourd’hui, où ma journée était difficile… » Elle regretta aussitôt cette dernière phrase quand elle le vit froncer brusquement les sourcils, et se reprit aussitôt!

« Oui, enfin. Je préfère oublier mes égarements. J’aimerais que vous m’en disiez plus sur votre vie, c’est plus intéressant. Expliquez-moi qui vous êtes, et ce que la vie vous a apporté. Il me semble que j’ai tant à apprendre d’un homme comme vous ! »

« Ma petite, répondit Jacques. Nous avons tous à apprendre de chacun de ceux que nous croisons, si nous étions un peu plus attentif à ce qu’ils nous montrent. Vous pourriez m’apprendre vos bonheurs et vos regrets, cet émerveillement que j’ai vu dans vos yeux lorsque vous suiviez la danse de ce goéland dans les marais, ce désespoir que j’ai lu en vous sur la falaise, cette attente que vous avez au fond du cœur, ce découragement qui vous suit au bord de votre nuit, cet espoir qui vous soulève aux portes du matin.. »

Il reprit son souffle, laissant le silence faire écho à sa tirade.

Lily savoura ses dernières paroles en silence.  Plusieurs minutes s’écoulèrent où chacun resta perdu dans ses propres pensées. Mais ils n’avaient plus besoin de mots. Les plaintes du vent s’engouffrant dans la cheminée suffisaient à meubler cet instant de partage.

« Vous êtes bien une sorte de magicien. Murmura-t-elle. Vous êtes un cuisinier-poète-écrivain-pêcheur-bourlingueur… Je ne sais quoi encore. Vous êtes surtout une belle âme, que je suis émerveillée d’avoir eu la chance de rencontrer. L’île a la réputation de cacher des mystères, il semble que les fées courent la lande et que les légendes soient tenaces dans l’esprit des gens. Je crois que la réalité est parfois plus belle encore que les légendes. »

« Vous êtes une rêveuse, ma petite, dit-il ironiquement. Ce n’est pas bien pour une fonctionnaire ! Il faut avoir les pieds sur terre et la tête dans les circulaires ministérielles quand on occupe un poste tel que le vôtre. Que dirait votre inspecteur  d’académie s’il savait que vous avez une passion pour le vol des goélands, et que vous courrez la lande les soirs d’orage en compagnie d’inconnus peu recommandables en mon genre. Il suffirait qu’il regarde  la photo que vous avez prise cet après-midi de ce goéland qui s’envole au bord de la plage, pour que votre compte soit bon ! » Il éclata de rire, satisfait de ses bons mots.

Lily fut heureuse de le voir sourire ainsi. Elle fit mine d’être vexée et se leva pour aller chercher sa salade de fruits qu’elle posa devant lui en disant:

« A votre tour de goûter à mes exploits culinaires … au lieu de raconter des bêtises ! »

« Très bien, voyons cela ! dit-il. Toute vérité n’est pas bonne à dire. Je me tais, mais je n’en pense pas moins. »

Lily sourit en se disant que la soirée qui avait commencé dans le fiel, se poursuivait dans le miel.

Elle aimait les surprises que la vie pouvait lui réserver parfois. Et celle-ci était particulièrement savoureuse. Elle croisa le regard de Jacques dont les petites rides au coin de l’œil soulignait le plaisir qu’il prenait à ce partage. Elle se dit qu’elle aimait cette vie finalement.

Dehors les derniers éclairs illuminaient la lande et c’était beau.

A suivre —>