Ateliers d’écriture de l’été de F.Bon: Entrer dans des maisons inconnues

 

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Photo M.Christine Grimard

Assis près de la fenêtre Pierre s’impatiente, encore de longues minutes avant qu’il ne retrouve son port d’attache. Ce tortillard n’en finit pas de desservir des villages fantômes aux maisons abandonnées depuis des décennies, vidées de leurs souvenirs. Chaque arrêt inutile faute de voyageurs, lui pèse. Il est seul dans le wagon comme tous les soirs. Encore quinze minutes de trajet avant qu’il ne retrouve sa ville aux ruelles tranquilles, aux volets ripolinés. Il a choisi de revenir vivre ici et ne le regrette pas.

Au début, il pensait retrouver ses copains d’enfance, suivre l’ombre de ces chers disparus sur les pavés du port. Mais peu à peu, il a pris conscience que c’était cette ville qu’il aimait. Les maisons basses serrées les unes contre les autres pour se protéger du vent du large, les murs soulignés de pierres de granit taillées de main d’hommes, les volets outremer assortis au ciel océanique, tous les détails dont cette ville portuaire était friande lui avaient manqué durant ses années d’expatriation. Le soir après le travail, il préférait rentrer à pied de la gare, arpentant les pavés inégaux, admirant la ténacité des roses trémières et les reflets orangés que le couchant donnait aux façades. Le vent iodé qui l’accueillait sur les quais le remplissait de sérénité ; les cris des mouettes perchées sur les ardoises du toit de la gare lui souhaitaient la bienvenue. Il leur souriait et elles lui répondaient d’un éclat de rire. Il habitait au fond d’une impasse, derrière le port. Au passage, il saluait de la main les marins qui rentraient avec la marée du soir ayant posé leurs casiers au large. L’étrave des navires éclaboussant d’or les eaux du bassin, le fascinait bien qu’il soit sujet au mal de mer. Loïc, son ami d’enfance, lui criait de venir embaucher avec lui quand il en aurait marre de son rond de cuir, ponctuant sa plaisanterie d’un rire tonitruant. Pierre lui répondait par le même rire et un hochement de tête, comme chaque soir. Il était bien ici. Il avait trouvé sa place.

Ce soir, il prend la rue du môle, pour changer un peu de routine. Quand il était petit, les façades étaient sombres et vermoulues, les portes de bois martelées d’embruns cachant des secrets effrayants. Il n’a jamais repris cette rue depuis ses dix ans. Elle a bien changé. Il lui semble que les maisons ont rétréci. La rue lui semble plus aérée, certaines masures délabrées dans son souvenir ayant été remplacées par des jardins. Les façades sont claires désormais, crépies couleur pastel ou patinées de blanc. Aux 40, 42 et 44, trois portes en enfilade attirent son attention. Elles sont mitoyennes, le numéro 42 semblant coincé entre les deux autres. Au 40 et au 44, les façades arborent fièrement trois fenêtres symétriques mais au 42, il n’y a qu’une porte. Il se demande comment une telle chose est possible et qui peut vivre au fond d’un couloir bloqué entre deux maisons « normalement constituées ». Une femme entre deux âges au rez-de-chaussée de la maison d’en face, le dévisage le regard pétillant. Il hoche la tête en lui montrant du doigt la porte du 42. Elle éclate de rire derrière ses carreaux avant d’ouvrir sa fenêtre, ravie d’avoir l’opportunité de bavarder un peu :

  • Vous être intrigué, n’est-ce-pas ? Vous n’êtes pas le premier ! dit-elle en le fixant d’un regard gris, mélange de douceur et d’amusement.
  • Il y a de quoi, répond Pierre sur le même ton, je me demande quel être singulier peut arriver à passer son existence dans un couloir.
  • En effet, c’est la bonne question à se poser. Puisque vous avez deviné, je vous invite à découvrir la solution de l’énigme seul. Vous me semblez futé, alors ouvrez la porte du 42 et suivez les instructions que vous trouverez derrière. Le mystère ne se dévoile qu’à celui qui en est digne. Bonne chance !

Sur ces derniers mots d’encouragement, elle referme sa fenêtre et disparaît au fond de la pièce avant que Pierre n’ait le temps de réagir.

Après une hésitation, il traverse la rue, pose la main sur la poignée jetant un coup d’œil en arrière pour glaner une approbation, mais la voisine a disparu. Il est seul dans cette rue déserte avec ce mystère mêlé aux souvenirs glauques des rues sombres de son enfance.

A l’intérieur, un long corridor plongé dans la pénombre l’accueille. L’atmosphère est âcre, mélange d’encaustique et de vieil antimite. Le silence est pesant. Au mur, des gravures de scènes médiévales couvrent toute la surface. Elles décrivent les amours de Merlin l’enchanteur et de la fée Morgane dans le style Gustave Doré mais semblent beaucoup plus anciennes. Un tapis de jute atténue le bruit de ses pas, il avance jusqu’au fond du couloir où une porte vitrée donne sur une pièce inondée de lumière. Soudain intimidé, il n’ose frapper au carreau. Sur la dernière gravure, la fée Morgane fièrement dressée sur sa queue de serpent, le fixe d’un regard amusé aux pupilles fendues verticalement. Pour s’extraire de l’effet hypnotique de ce regard surnaturel, il reprend sa respiration, rassemble tout son courage et dit d’une voix éteinte :

  • Il y a quelqu’un ?

Un long silence lui répond. Il n’est pas venu jusque-là pour renoncer, pose la main sur la poignée au moment où une voix chevrotante crie à travers la porte :

  • Le panier est sur la sellette. Le porte-monnaie est au fond. Je laisserai la porte ouverte, si vous voulez le laisser sur la table. Merci à vous, Ginette, à tout à l’heure !

Pierre suspend son geste, récupère le panier sur la tablette et ressort de la maison sans bruit. Au fond, il découvre un petit carnet jauni où l’on a griffonné au fil des jours des listes de courses et des phrases de remerciements. L’écriture est belle bien que légèrement tremblée, d’un style suranné qui le touche. Il parcourt le carnet, journal de la vie quotidienne de la vieille dame dont la voix l’a ému tout à l’heure, déclinant au fil des pages ses goûts culinaires et ses habitudes intimes. Il a la sensation qu’un hasard malicieux l’a fait entrer par effraction dans la vie de la personne vivant au 42. En traversant la rue, il croise le regard de la voisine qui l’épie à travers ses carreaux. Elle hoche la tête et lui sourit, lui montrant du doigt le magasin d’alimentation situé au bout de la rue.

La jeune vendeuse reconnaissant le panier de la vieille dame, lui demande sa liste de courses. En quelques minutes, elle remplit le panier et explique à Pierre qu’elle n’a pu ajouter les macarons à la framboise, péché-mignon de la vieille dame, n’ayant pas trouvé assez d’argent dans le porte-monnaie. Il ne peut s’empêcher de l’interroger sur les habitudes de celle dont il n’a entendu que la voix, apprend qu’elle vit seule depuis la mort de son fils, marin-pêcheur noyé lors de la grande tempête qui a détruit son bateau. Elle était pâtissière autrefois et régalait tous les gamins du quartier de ses sablés à la vanille bourbon et au beurre salé. La jeune fille assure qu’elle n’en a jamais goûté de meilleurs depuis que la vieille dame n’a plus la force d’en préparer. En l’écoutant, Pierre retrouve sur sa langue la saveur sucrée-salée des sablés de sa jeunesse. Il demande à la jeune femme d’ajouter le plus gros paquet de macarons dont elle dispose, la règle et reprend le chemin du numéro 42.

Lorsqu’il pénètre dans le corridor, le silence se fait sur son passage comme si les personnages des dessins encadrés sur le mur interrompaient brusquement leur conversation pour l’observer. Il écarte doucement le rideau de la porte de la salle principale mais rien ne bouge à l’intérieur. Il frappe discrètement mais n’obtenant pas de réponse, se décide à entrer.

Le petit logement se résume à cette seule pièce ouverte à l’ouest sur une cour intérieure par une large verrière d’atelier. La cuisine où trône un antique fourneau de fonte, occupe la plus grande partie de la pièce. Pierre, en admiration devant la multitude de moules à gâteaux en cuivre pendus sur le mur, les ustensiles de pâtissier disposés dans tes pots de terre sur une plaque de granit noire polie, laisse courir ses doigts sur la surface brillante comme un miroir, imaginant les gâteaux qui y ont été confectionnés pendant des décennies. Il lui semble qu’un parfum de fleur d’oranger flotte encore au-dessus du fourneau. Il dépose le panier à ses pieds, cherchant autour de lui où il pourrait ranger tout ce qu’il avait rapporté de l’épicerie, lorsqu’une voix s’élève derrière lui.

  • Laissez le panier sur la table, Ginette, je rangerai demain quand j’aurai retrouvé un peu mes forces.

Il se retourne, interloqué, cherchant la voix qui provient d’un placard de bois sculpté occupant le mur opposé à la verrière. Il connaît ce meuble mais a beau chercher dans sa mémoire, il n’en retrouve trace. La voix tout d’abord atténuée par les panneaux de bois, prend de l’ampleur tandis qu’une main fripée pousse la lourde porte coulissante. Pierre se souvient : c’est un lit clos breton comme il en a vu dans son enfance. Il avait même joué à l’intérieur de l’un d’eux, avec un de ses amis d’enfance dont les parents en possédaient un depuis plusieurs générations. Ses souvenirs resurgissent à mesure que le panneau coulisse, comme la brume se dissipe lorsque la brise d’octobre balaye la lande au petit matin.

  • Je ne suis pas Ginette, murmure-t-il pour ne pas effrayer la vieille dame, mon nom est Pierre. Je suis allé à l’épicerie à sa place. Il restait de beaux macarons, ceux que vous préférez m’a dit la petite vendeuse… ajoute-t-il comme pour excuser sa présence.

La vieille dame le découvre, surprise, puis lui offre son plus beau sourire où il manque quelques dents. Elle s’assoit au bord du lit en l’examinant des pieds à la tête. Il se sent tout petit sous ce regard puissant, aux reflets gris bleus comme celui de la crête des vagues en automne.

  • Pierre, oui. C’est bien toi, tu es Pierre. Je t’aurais reconnu tout de suite à cette jolie fossette si j’avais encore mes yeux d’antan…

Pierre n’ose la contredire, se demandant avec qui elle le confond.

Elle paraît sortie tout droit d’une des gravures de son corridor, faisant presque corps avec le bois du lit tant sa peau est burinée. Elle tend la main vers Pierre pour qu’il l’aide à se lever puis saute sur ses pieds, plus agile qu’il n’y parait et poursuit :

  • Tu ne te souviens pas de moi ? Pourtant tu es souvent venu jouer avec mon Joël, vous restiez des heures derrière les portes de mon lit à vous raconter des histoires de pirates. Tu n’as pas oublié mon Joël quand même !

Elle le fixe sévèrement de toute la hauteur de sa petite taille, et Pierre se sent soudain plus bas que terre. Comment avait-il pu oublier cette période de sa vie ? Joël, son meilleur copain de la communale, son alter-ego, son frère. Il s’approche du lit-clos, en caresse les sculptures suivant du doigt volutes et grappes, puis se tourne vers la vieille dame, des larmes plein les yeux.

  • Je n’ai pas oublié Joël, il est toujours au fond de mon cœur, ni les histoires de pirates, ni le goût de vos sablés, Corentine, je les avais seulement enfouis sous tant de sable…
  • Mon petit, répondit la vieille femme, en hochant la tête, tant de marées sont passées sur le sable pour moi aussi. Tu ne pouvais pas me reconnaître derrière ce masque de vieux pruneau desséché qui me sert de visage, désormais. Je te pardonne volontiers. Mais je suis si heureuse de te revoir. Raconte-moi où tu as roulé ta bosse durant toutes ces années.

Pierre a de nouveau huit ans. Il la regarde émerveillé comme si une fée avait brusquement surgi des nuits de son enfance. Il se sent si bien près d’elle, il lui semble que s’il ferme les yeux, Joël va sortir de ce lit de chêne en riant, comme il l’a si souvent vu le faire.

Il tire près de la table le vieux tabouret sur lequel il s’asseyait pendant qu’elle confectionnait ses gâteaux, et commence à lui raconter ses années de jeunesse autour du monde. Dans un coin, l’horloge égraine les minutes puis les heures, mais le temps de compte plus pour eux.

Corentine s’approche du fourneau, attrape un tablier pendu dans un coin de la cuisine et dit :

  • Il est temps de secouer la poussière de ce vieux tablier. Pendant que tu me racontes tes voyages, je vais te faire quelques sablés. Ne regarde pas ce que je mets dans la pâte. C’est mon secret, mais tu m’en diras des nouvelles !

Dehors, le soleil décline, couvrant les carreaux de la verrière de reflets dorés. Le sourire de Corentine est parsemé de petites étoiles. Un chat aux yeux verts s’étire sur le toit du lit-clos puis saute d’un bond sur ses genoux. La lumière glisse sur les mains de Corentine pétrissant la pâte sablée. Pierre se sent de nouveau vivant. La vie qu’il aime est là, palpable, au goût de vanille, aux couleurs du couchant, à la saveur du sourire d’un ami, à la fragrance du rire de Morgane.

Pierre se dit qu’il a bien fait de pousser la porte bleue du 42 ce matin-là.

 

 

 

 

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Journal interne (Partie 3/3)

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Jour 181

Ce jour-là, une autre voix, entra dans notre univers. Elle était plus grave, profonde, apaisante aussi, mais plus autoritaire. Je crois que c’était une voix d’homme.

La première fois que je l’entendis, il chantait. La mélodie me berça, et je me rendormis alors que c’était l’heure du repas. Mon compagnon me réveilla en posant sa main sur mon visage, pour que je mange. Il savait que j’étais de mauvaise humeur, lorsque j’avais faim.

Je l’en remerciais, tout en ayant un peu honte de lui imposer sans arrêt mon mauvais caractère et mes quatre volontés, alors que lui était si doux avec moi.

Je lui dis ce jour-là que l’on ressemblait de plus en plus à un vieux couple, et cela déclencha un fou-rire communicatif.

A partir de ce jour, nous fûmes de plus en plus proches.

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Jour 211

Ce matin-là, au réveil, il me sembla que le plafond était plus bas que d’habitude. Je voulus réveiller mon compagnon, et je n’eus qu’à étendre le bras. Il avait approché son lit du mien au cours de la nuit sans m’en parler. Mais lorsqu’il s’éveilla, il fut aussi surpris que moi de cette soudaine proximité. Il m’affirma qu’il n’avait rien fait et que la veille au soir, les choses étaient à leur place.

Nous fîmes ensemble le tour de la pièce, en suivant les murs, et nous finîmes par arriver à la même conclusion. Les murs avaient changé de place durant la nuit, la pièce semblait rétrécir !!

Cette fois-ci, j’étais aussi inquiet que lui, j’avais une sensation d’étouffement qui m’était très désagréable.

Je le regardais, et le trouvais changé également. Il me fallut un moment pour comprendre, puis la vérité m’apparut d’un seul coup. Il avait grandi et grossi aussi, ses bras et ses jambes étaient plus longs, son ventre plus rond. Je lui dis :

« C’est toi qui tient plus de place, regarde comme tu es gros, ce matin ! Il faudrait arrêter de manger autant ! Tu passes ta vie à manger et à rester couché dans ton lit. Tu vas devenir énorme et on aura plus assez d’air pour respirer ! »

Il me regarda, incrédule, puis me détailla comme je l’avais fait pour lui.

« Regarde toi, au lieu de me critiquer, tu es encore plus gros et plus grand que moi. Non c’est autre chose, et plus grave encore. Je crois qu’ils nous engraissent volontairement, et je me demande ce qu’ils vont faire de nous, quand ils estimeront que notre taille sera suffisante ! »

Je commençais à penser la même chose que lui, et ce jour-là, inaugura pour nous deux, une période d’inquiétude, où une sensation de menace peserait sur nous, quotidiennement.

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Jour 241

Les jours passaient tous pareils, nous avions de moins en moins de place pour tourner dans cette pièce. Même, en dormant, nous nous heurtions. Je n’avais même plus le cœur à protester quand il me mettait le doigt dans l’œil pendant son sommeil. En fait, j’étais tellement inquiet que je ne disais plus rien.

La seule chose que nous savions, c’est qu’une menace imminente pesait sur nous, sans pouvoir l’expliquer. Notre univers se rétrécissait et bientôt il nous écraserait.

Pourquoi nous avait-on envoyé dans ce lieu, et qu’allait-il advenir de nous ?

Le seul moyen de nous réconforter, était de nous serrer l’un contre l’autre, du matin au soir, et de dormir le plus longtemps possible, pour ne plus avoir le temps de se poser des questions.

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Jour 271

Ce matin-là, le ciel était noir. La lumière ne filtrait plus du tout, nous avions à peine la place de bouger une main. Je lui caressai la joue, pour le réconforter. Depuis son réveil, il pleurait doucement, en silence, croyant que je ne le remarquerais pas. J’étais inquiet comme lui, ou peut-être plus encore, mais je ne voulais pas augmenter son chagrin. Je ne pouvais parler, et cette main sur son visage était la seule réponse que je pouvais lui donner.

Soudain, le sol trembla. Un vent de tempête se leva. Les murs étaient secoués de spasmes.

Mon compagnon, ouvrit les yeux, pour la première fois depuis que nous nous connaissions, dans un mouvement de panique. Je le reconnus à cet immense regard gris, comme la personne qui attendait avec moi dans la salle d’attente, avant que toute cette histoire ne commence.

Avec un sourire penaud, je tentais de le réconforter en disant : « Nous aurions mieux fait de ne pas prendre cet ascenseur, n’est-ce pas ? »

Mais il n’avait pas envie de rire.

Les murs tremblaient si fort qu’on avait l’impression qu’ils ondulaient, et d’un seul coup ils se rapprochèrent de nous. Pour leur échapper, nous nous réfugiâmes au centre de la pièce, blottis l’un contre l’autre. Au dehors, nous entendions des cris, et ce qui m’effrayait le plus, c’est que la voix qui criait était celle que j’aimais tant, pour sa douceur réconfortante. La panique semblait l’avoir gagnée aussi. C’était la fin de notre monde.

Et puis, tout alla très vite.

Le sol trembla de nouveau et dans un bruit de tonnerre, un gouffre s’ouvrit brusquement devant nous. Je savais que c’était la fin. Mon compagnon sursauta, et me lâcha la main, alors que le sol se dérobait sous ses pieds. Je le vis glisser sur les parois lisses en me regardant et je n’eus pas le temps de saisir sa main. Il était littéralement aspiré vers le bas, par une force surnaturelle. En quelques secondes il avait disparu.

J’étais seul désormais, face à la fin de mon histoire. Le silence tomba sur cette scène d’apocalypse, les murs s’immobilisèrent, comme si le sacrifice de mon ami avait satisfait les monstres qui grouillaient au fond de ce gouffre. Je n’osais plus respirer, attendant mon tour.

Soudain, un cri déchira l’air, et je reconnus la voix de mon ami. Ce cri n’était pas une plainte, plutôt un cri de colère. Il était toujours vivant, et il semblait se rebeller !!

Je repris espoir…

Mais la rémission fut de courte durée. Les murs eurent un hoquet, puis se rapprochèrent de moi de nouveau, dans un mouvement lent mais continu qui me poussait tout doucement vers le gouffre. Alors, pour ne pas mourir écrasé, je décidai de sauter dans le vide.

J’eus d’abord la sensation de glisser sur un toboggan, mais le gouffre se rétrécissait progressivement et la crainte de rester bloqué définitivement, me submergea.

Et, d’un seul coup, le passage s’élargit et je tombai dans le vide.

Une lumière violente m’aveugla, et un froid intense s’abattit sur moi. Je me mis à trembler sans pouvoir m’arrêter, je fermai les yeux, serrant très fort les paupières pour ne pas affronter cette clarté insupportable. Ce faisant, je ne pouvais pas voir mes bourreaux, ils pouvaient me tailler en pièce s’ils le voulaient. Je serrais les dents, prêt à me battre, même si je ne donnais pas cher de ma peau à cet instant-là. Je reçu un coup sur les fesses, cinglant, qui me surpris, et je me mis à crier de surprise et de dépit. Ce cri libéra ma peur, et mes poumons se remplirent d’air glacé, ce qui me paniqua encore plus. Je criais de plus en plus fort, jusqu’à hurler. Tout était perdu pour moi, définitivement. Alors, je me tus, épuisé.

Je sentis que des bras puissants me soulevaient, et je compris qu’ils allaient m’achever. Je laissais faire, résigné. Il était inutile de se débattre, je n’en avais plus la force.

Puis, je fus au paradis, je devais être mort. Je flottais délicieusement dans un liquide chaud où l’on me berçait doucement. Pour compléter mon bonheur, mon compagnon était là aussi, et pour en être bien sûr, je passais mes bras autour de lui et le serrais contre moi. Il me reconnut, et essaya d’attraper mon nez. Je ne protestais pas. J’étais si heureux qu’il soit là, de nouveau près de moi.

Pour couronner le tout, la voix que j’aimais tant, résonnait autour de nous, dans un murmure d’une douceur incroyable, elle dit :

« Mes petits amours, mes petits chéris, vous êtes si beaux. Vous verrez, nous allons être si bien ensembles. Si vous saviez comme je vous aime… »

Ce texte m’a été inspiré par le film de ces merveilleux enfants, flottant, ensembles, quelques minutes après leur naissance.

Merci de l’avoir lue.

Décryptage du fil de l’histoire pour ceux qui le souhaitent :
Jour 1: plongée vers la vie
Jour 31: le cœur bat
Jour 61: la voix de sa mère
Jour 91: l’embryon devient fœtus
Jour 121: découverte des saveurs
Jour 151: Échographie de contrôle
Jour 181: la voix de son père
Jour 211: on grandit
Jour 241: plus de place
Jour 271 : naissance

Je vous laisse, maintenant, imaginer la suite de leur histoire….

Fin …

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Photo M. Christine GRIMARD

 

Journal interne (Partie 2/3)

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Jour 91 :

Aujourd’hui, était un grand jour. Celui où je quittais le statut précaire d’apprentis, pour revêtir celui de débutant confirmé. Aucun diplôme ne me fut décerné, mais je savais depuis toujours, que si je survivais jusqu’à ce jour, on m’autoriserait à rester, et à faire mes preuves.

A partir de ce jour, il y eut un changement important dans ma vie.

Ce matin-là, je réalisai que je n’étais pas seul dans cette cellule.  A l’autre extrémité de la pièce, quelqu’un dormait. Peut-être l’avait-on installé là pendant la nuit, sans me prévenir. Je trouvai ça, un peu cavalier, mais d’un autre côté, je fus soulagé de ne plus être seul. Les soirées seraient peut-être moins longues maintenant.

Pendant les deux jours suivants, il m’ignora, puis le troisième soir, il s’approcha de moi, et posa sa main sur la mienne. Ce fut bref, juste un contact, puis il retira brusquement sa main et repartit dans son coin, comme s’il avait peur de ma réaction.

J’essayais de le rassurer, en lui parlant, mais il sembla ne pas m’entendre. C’était bien ma chance, le compagnon qu’on m’avait choisi devait être sourd. Finalement les soirées risquaient d’être longues !

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Jour  121

Un mois de plus s’était écoulé depuis mon arrivée, et chaque jour me rendait plus fort. La nourriture était savoureuse, et petit à petit j’appris à apprécier les produits locaux. Dans ce pays, les mets étaient raffinés, et les goûts souvent exotiques. J’avais du mal à mettre des noms sur les plats que l’on me présentait, et que je ne voyais pas, puisqu’on vivait dans une pénombre continuelle.

Cependant, très vite, on ne me donna plus que les plats que je préférais. J’avais rapidement compris que lorsque je renvoyais un plat d’où il venait, on ne me le proposait plus. Petit à petit, mes menus furent parfaits, sans aucune fausse note.

Mon compagnon mangeait la même chose que moi, sans jamais rechigner. Heureusement, il avait bon caractère, et ne fit aucune remarque sur le fait que je lui imposais mes goûts culinaires.

Je commençais à me poser des questions, sur le fait que l’on me nourrisse ainsi magnifiquement, sans rien me demander en retour. J’en parlais à mon compagnon, qui m’expliqua que les choses étaient établies de cette manière, et qu’il valait mieux ne pas poser de question.

Je n’étais pas d’accord avec ce peureux, et je lui dis sans ménagement, qu’il valait mieux affronter les choses plutôt que d’attendre qu’on nous présente une note effrayante à la fin.

Ce fut notre première dispute. Ce soir-là, il ne mangea pas, et retourna dans son coin, pour dormir en me tournant le dos.

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Jour 151

Ce jour-là, dès le matin, on sentit une grande effervescence à l’extérieur du bâtiment.  Des voix fortes raisonnaient. La discussion semblait animée, mais je n’en comprenais pas une parole. Je m’approchais de mon compagnon, qui paraissait encore plus inquiet que d’habitude.

« Il semble qu’il se passe quelque-chose dehors, dit-il, on dirait qu’il y a une tempête. On va peut-être devoir déménager, qu’en pensez-vous ?

-Ne soyez pas toujours inquiet, chaque fois qu’il se passe quelque chose. C’est assez lassant ! Attendons de savoir ce qui se passe. Il sera toujours temps de se faire du souci après. »

Toute la journée, des bruits inhabituels se firent entendre. Je ne savais pas ce qui pouvait produire ces sons inconnus, mélange de sifflements et de grondements. Ils semblaient provenir du toit.

J’eus beaucoup de difficultés à calmer mon compagnon. Je le tenais contre moi, mon bras autour de ses épaules, mais rien ne semblait le consoler.

Enfin, quand vient le soir, les bruits cessèrent. L’atmosphère s’allégea brusquement.

Une voix de femme s’éleva provenant de l’étage du dessus. C’était de nouveau elle, la plus jolie voix que j’avais entendue jusque-là, d’une douceur incomparable. Le seul fait de l’entendre m’apaisa immédiatement, et mon compagnon me regarda, avec un air à la fois soulagé et émerveillé. Il ressentait le même bien-être que moi. On tendait l’oreille pour entendre ses mots. Elle disait :

« Tout va bien, finalement, les choses suivent leur cours normalement. Je suis plus tranquille. »

A suivre ….

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Journal interne ( Partie 1/3)

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Jour 1 :

Ce matin, l’air est plus léger. Ils m’ont dit que c’était le grand jour, mon tour est enfin arrivé.
Depuis le temps que je moisis ici, je vais pouvoir découvrir de nouveaux horizons. Ils m’ont dit de me rendre au bloc 27, une heure après le lever du soleil. Il ne faut pas que je rate le rendez-vous.

Finalement, je suis arrivé très en avance, et l’hôtesse à l’entrée, m’a indiqué où se trouvait la salle d’attente. Voilà plus d’une heure que je suis là, et rien ne se passe. Je commence à trouver le temps long.

Tiens ! Voilà une autre personne, qui s’assoit en face de moi. Elle me regarde, timidement, et ne bouge plus. Nous attendons, encore, et encore.

N’y tenant plus, je sors dans le couloir. Il est immense, tout blanc, tout en longueur et désespérément vide. Je n’ose aller plus loin de peur de me perdre, alors je retourne m’assoir. La personne me regarde, elle a d’immenses yeux gris. J’ai l’impression qu’elle voudrait me poser une question, puis elle baisse la tête et elle renonce.

Enfin, Il arrive.

Il nous regarde l’un et l’autre, nous dévisage, nous évalue. Puis il déclare :

« Matricules 20190 et 20191, je présume .. ?

Nous répondons avec un bel ensemble : « Présents »

-Très bien. Vous êtes ponctuels. Votre heure est venue, vous allez pouvoir prendre le vol du matin. On vous attend. Il faudra vous dépêcher, et avoir un peu de courage pour la descente. Mais par la suite, il n’y aura qu’à suivre le plan défini, faire confiance en votre nature, et tout ira bien.

Avez-vous des questions ?

-Non, répondîmes-nous d’une seule voix.

-Parfait, alors vous pouvez y aller. Vous suivez le couloir puis vous prenez la troisième porte à droite et vous trouverez l’ascenseur.

Il sortit, nous laissant seul de nouveau. La personne me regarda, semblant très inquiète, et dit :

« Heureusement que nous sommes ensemble. J’aurais eu peur de me perdre, seul !

-Restons ensemble, et tout ira bien ! N’ayez pas peur !

Il sembla rassuré, et m’emboita le pas. Les indications données étaient bonnes et une fois dans l’ascenseur, il n’était plus possible de se tromper.

La descente fut assez vertigineuse. J’en eus presque la nausée, et l’atterrissage encore plus sportif. J’eus la sensation de plonger brusquement dans une mer sans fond, et le choc fut si fort que je perdis connaissance. Au réveil, tout était sombre autour de moi. Je ne voyais plus l’autre personne. Peut-être avait-elle pris un autre chemin. Je m’en inquiéterai plus tard. Pour l’heure, il fallait que je trouve de quoi me nourrir.

Les évènements du jour m’avaient épuisé, et avant de trouver la moindre nourriture, je sombrais dans un sommeil sans rêve.

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Jour 31 :

Voilà déjà un mois que je suis là, la vie s’organise doucement. J’ai trouvé mes marques. La plupart du temps, la nourriture est abondante, et il ne fait pas froid. Certains jours, je m’ennuie un peu, et pour passer le temps, je dors. Mais, quand je réfléchis à ce qui s’est passé depuis que je suis là, il me semble que chaque jour a été l’occasion d’une nouvelle découverte.

La semaine dernière, par exemple, au réveil, il y avait de la musique. Je ne reconnus pas la mélodie, mais je n’ai aucune culture musicale. C’est le rythme qui m’a tout de suite accroché. Un rythme régulier lancinant, comme une cascade, qui me berçait délicieusement. Je ne comprenais pas d’où venait le son. Il semblait remplir tout l’espace. Je cherchais où était le percussionniste, en vain. A la tombée de la nuit, l’intensité diminua légèrement, et je perçus un second son, plus lointain, plus rapide, plus léger aussi, qui semblait essayer de suivre le premier, sans y parvenir.

Le lendemain, le bruit était encore là, mais je commençais à m’y habituer. Il me rassurait même. Peu à peu, la vie continua, rythmée par ces notes syncopées. Le rythme accélérait avec le jour et ralentissait la nuit, mais il était toujours là. Je compris qu’il devait nous être nécessaire. J’imaginais qu’un chef d’orchestre réglait le tempo, et qu’ainsi chacun de nous était obligé de le suivre.

Depuis lors, ma vie suivit son cours, en musique, nuit et jour.

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Jour 61 :

Je ne sais pas ce qui m’a conduit ici, et pourquoi je n’ai pas le droit de sortir de cette cellule. Mais je sens qu’il ne faut pas que je me révolte ou que je tente de fuir.

Une voix douce et amicale, me parle souvent dans la journée. Je sens qu’elle me protège et qu’elle ne me veut que du bien.

Quand je m’inquiète, elle chante pour me réconforter.

Quand je dors, elle se tait pour ne pas me déranger.

Dès que je me réveille, elle me parle, et cela m’apaise.

Je sens qu’elle m’aime, et que je pourrais l’aimer aussi, sans l’avoir jamais vue.

A suivre ….

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