Musique : Juste une envie de violoncelle 

Échanger il y a quelques jours avec Lélius sur son billet sur « La scène du balcon », m’a remémoré le film August Rush que je garde en mon cœur comme un trésor d’émotion, avec le plaisir d’entendre chanter l’âme d’un violoncelle. En effet, dans ce film, la mère d’Auguste est une violoncelliste et une concertiste de talent. …

Ici j’ai réuni quelques morceaux disparates autour de cet instrument interprétés par Gautier Capuçon.

Bon plaisir à qui voudra prendre le temps de l’écoute…

Gautier Capuçon et Yuja Wang interprètent Chopin

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Les frères Capuçon et Frank Braley interprètent Schubert

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Les frères Capuçon interprètent Ravel

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Gautier Capuçon interprète « La méditation de Thaïs » de Massenet

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Une image…une histoire: Lierre (4/4)

iphone oct 174

Lucia d’abord pétrifiée, se ravisa et se précipita dans l’escalier. Il fallait qu’elle sache ce qui se tramait dans cette maison, elle ne laisserait personne lui jouer ce genre de tour sans se défendre. Tremblante, elle reprit son souffle sur le palier du premier, puis ouvrit la porte de la chambre d’un seul coup pour ne pas laisser le temps à l’intrus de s’échapper. La seule chose qu’elle vit en entrant fut le couvercle du clavier qui se refermait avec un bruit sec. Personne ne jouait. Il n’y avait personne dans la pièce. Elle s’arrêta sur le seuil, tremblante et sursauta quand le jeune homme arriva derrière elle.

Il la contourna, et s’avança vers le piano, tenta de soulever le couvercle sans y parvenir. Ils se regardèrent, incrédules. Lucia  fit le tour de la pièce, regardant dans tous les coins sans savoir ce qu’elle cherchait. Puis elle s’approcha de la fenêtre qu’elle ouvrit, se penchant au-dessus du garde-corps, mais il n’y avait que le lierre qui frémissait sous le vent du matin. Elle se retourna vers son compagnon et dit:

« Personne n’a grimpé sur ce lierre depuis longtemps, il n’y a aucune trace humaine.. »

« Je m’en doutais bien, répondit le jeune homme, la fenêtre était close et vous venez d’en débloquer la poignée avec beaucoup de difficultés ! Il est évident qu’il n’y a aucun humain ici, ni dans cette pièce, ni à l’extérieur. Où alors dans ce placard hermétiquement clos, peut-être ? »

Il désignait le placard du doigt. Lucia suivit son regard, hésitante, puis se décidant brusquement elle traversa la pièce et posa la main sur la poignée qui refusa obstinément de tourner. Elle interrogea du regard le jeune homme, qui lui fit un geste d’impuissance. Tout deux gardèrent le silence, ne sachant plus que faire. Lucia se désola:

« Nous sommes dans une impasse, quelque chose ici ne veut pas de notre présence et refuse de nous dire pourquoi. Pourtant, j’avais envie de comprendre et d’aider cette maison, si je pouvais, à retrouver une peu de sérénité et de vie… »

Elle avait dit cela d’une voix douce en regardant autour d’elle, balayant la pièce du sol au plafond. Son compagnon la dévisageant d’un air dubitatif, répondit:

« Certains souvenirs sont probablement trop douloureux, et cette maison refuse de les oublier. Elle semble ne pas supporter que des gens heureux puissent vivre entre ses murs ! »

A peine eut-il prononcé ces paroles, que la fenêtre se referma brutalement, ébranlant les carreaux violemment. Lucia sursauta, cachant son visage dans ses mains, au même moment la porte du placard se débloqua et s’ouvrit sans qu’elle ne la touche. Quelques notes s’échappèrent du piano, couvercle obstinément fermé, puis un lourd silence retomba dans la pièce.

Lucia s’approcha du placard avec la sensation que la solution était là. Elle en détailla tous les rayons, ne voyant rien au premier regard, puis elle s’accroupit, examinant les lattes du parquet sans rien remarquer. Elle passa la main sur le sol, cherchant une aspérité, lorsqu’elle sentit un léger dénivelé entre deux lattes. Elle appuya sur l’une d’elle sans résultat, puis sur l’autre, ce qui eut pour effet d’élargir l’espace entre elles. En tâtonnant, elle finit par libérer les morceaux de bois l’un de l’autre, ce qui découvrit une cavité sombre sous le plancher. Elle reprit son souffle, n’osant pas glisser sa main dans ce trou, elle avait toujours eut peur des rats et dieu sait ce qu’il y avait là-dessous…

Le jeune homme s’accroupit à ses côtés lui demanda de se pousser. Il plongea la main dans le trou et en ressortit un carnet sombre recouvert de cuir. Il le tendit à Lucia tenant de contenir les tremblements de sa main. Il était couvert d’une écriture féminine, ronde, bien affirmée et élégante dans les premières phrases, puis de plus en plus tourmentée au fil des pages. Lucia commença à lire à voix haute pour son compagnon, d’une voix étranglée. Elle égrainait les mots, et peu à peu sa voix changea, s’affermissant, prenant un timbre plus grave que le sien. Elle désigna à son jeune compagnon le siège du piano, où ils s’installèrent côte à côte. Il tenta d’ouvrir le couvercle du clavier qui ne lui opposa plus aucune résistance, mais l’instrument resta silencieux. L’histoire de la jeune femme qui avait écrit ces lignes, des décennies plus tôt se déroulait devant leurs yeux, jusqu’à la tragédie qui avait brisé sa vie. La dernière page tournée, Lucia referma le carnet en laissant libre court à ses larmes, les yeux fermés sur l’horreur. Son compagnon entoura ses épaules de son bras et ils restèrent ainsi prostrés de longues minutes, jusqu’à ce que l’instrument interrompe leur chagrin en jouant une fois encore la même Gnossienne, pianissimo. Le son était à peine audible comme si la musique provenait d’ailleurs, et les touches du clavier demeuraient immobiles.

Lorsque la musique se tut, Lucia se sentit brusquement libérée de son angoisse, elle se leva et alla fermer la porte du placard qui ne résista pas. Son compagnon ressentit le même soulagement, et referma doucement le clavier, qui demeura silencieux.  Ils quittèrent la chambre et descendirent dans l’entrée où ils échangèrent un long regard, en silence.

Avant de sortir, le jeune homme dit à Lucia:

« Je crois que vous devriez écrire l’histoire de cette jeune femme, pour rendre hommage à sa souffrance et en témoigner devant les générations actuelles, qui n’ont aucune idée, de ce que pouvaient vivre ces jeunes filles soumises à l’autorité aveugle de leur famille. »

« Vous avez raison, répondit Lucia. Je crois que je lui dois bien cela. Je vais le faire, et je vous ferai lire mon texte lorsque je l’aurais achevé. Je vous remercie de votre aide, ce matin, sans vous je n’aurais jamais oser affronter cette succession d’évènements. »

Le jeune facteur prit congé, avec un geste de la main, et sortit. Lucia le regarda s’éloigner dans l’allée, puis  s’installa à son bureau pour écrire les grandes lignes de son histoire avant que les détails qu’elle venait de vivre ne lui échappent.

Le premiers mots coulèrent de sa plume comme s’ils attendaient ce moment depuis un siècle :

« S’il n’avait pas plu ce jour-là, si je n’avais pas glissé sur ce lierre,  si je n’avais pas crié, mon père n’aurait jamais su que je sortais par là pour rejoindre Pierre.  S’il avait fait beau, si les étoiles avaient brillé, si le chien n’avait pas aboyé, il n’aurait jamais rien su. Au lieu de cela, je me retrouve enfermée dans cette chambre, à jouer interminablement les mêmes morceaux, pour qu’il sache que je suis bien là, que je n’ai pas tenté de m’évader de cette prison. Il n’y a que sa musique qui compte, que sa musique ! Je ne peux plus supporter cette musique, je ne peux plus supporter ce piano. Tout à l’heure quand il en aura assez de m’entendre, il montera. Il me brûlera de son regard sauvage, refermera le couvercle sur mes doigts, et m’enfermera dans ce placard pour être bien sûr que je ne m’enfuirais pas dans la nuit. Jour après jour, je jouerai. Mais une nuit, je le promets, je m’envolerai par cette fenêtre, jusqu’aux nuages, et même le lierre ne me pourra me retenir… »

Lucia, les yeux baignés de larmes, posa son stylo sur le papier, et sortit dans le jardin. Elle leva les yeux vers la fenêtre du premier, le lierre frissonnait sous la brise. Le soleil sortit des nuages, éclairant le feuillage d’un halo doré. Une colombe blanche se posa sur le rebord de la fenêtre, gonflant son jabot dans la lumière. Elle baissa la tête et regarda fixement Lucia. Puis poussant un long cri aigu, s’envola à la verticale, dans un bruissement d’ailes dans le bleu du ciel.

–>  FIN <–

 

 

Une image…une histoire: Lierre (3/4)

iphone oct 174

Sous le regard clair empreint de sincérité du jeune homme, Lucia se sentait moins seule et reprenait confiance en elle. Curieusement, apprendre que les propriétaires précédents avaient préféré partir de cette maison à la suite d’étranges évènements, la rassura. Paradoxalement, elle se sentit soulagée de n’être pas la seule à se poser des questions.

Elle lui demanda plus de détails, mais il ne savait pas grand-chose, en dehors du fait qu’ils n’avaient jamais pu dormir dans la chambre du premier, les volets et les portes ne cessant de claquer chaque nuit. Il ajouta qu’ils lui avaient raconté que dans cette chambre, le piano se mettait à jouer tout seul au milieu de la nuit, toujours le même air, et que le silence retombait dès qu’ils tentaient d’entrer dans la pièce. Ils n’avaient jamais vu personne dans cette chambre, mais l’avaient condamnée tant ils étaient effrayés par cette musique lancinante. Ils dormaient au second étage, même si les chambres étaient moins confortables, et ne s’arrêtaient jamais sur le palier du premier, y sentant une présence hostile qui leur glaçait le sang .

Lucia souriait en écoutant le jeune homme lui raconter les aventures de ses prédécesseurs, ce qui le vexa.

« Je vois que ça vous fait sourire, vous ne me croyez pas. Je sais que ces gens étaient sincères et qu’ils ont vraiment vécu des instants pénibles ici.  je ne sais pas ce qui vous attends, mais votre incrédulité sera probablement mise à mal dans quelques semaines.  Je vais vous laisser et vous m’en direz des nouvelles ! » dit-il en se levant brusquement.

Lucia l’arrêta en posant sa main sur son bras, et dit:

« Je souris parce que je suis contente que d’autres aient vécu les mêmes déboires que moi, cela prouve que je ne suis pas folle ! Loin de moi, l’idée de me moquer de ces gens. Ce que j’ai ressenti ce matin était très désagréable, mais je crois que grâce à ce que vous m’avez raconté, j’aurai la force de l’affronter désormais. »

L’homme la dévisagea et répliqua:

« Finalement, vous semblez moins fragile que vous en avez l’air. J’aimerais beaucoup savoir ce que vous avez vu ce matin, mais je ne vais pas vous déranger plus longtemps, j’ai ma tournée à finir. Vous me raconterez demain matin, comment vous avez passé la nuit ! » ajouta-t-il avec un sourire ironique.

Lucia l’accompagna à la porte. Lorsqu’elle l’ouvrit, la porte de la chambre du premier claqua à toute volée.

Ils se regardèrent interdits, n’osant plus respirer.

Un éclair de détresse passa dans le regard de Lucia lorsque les premières notes de la Troisième Gnossienne s’élevèrent dans le silence…

 

–> A suivre  <–

 

Une image… une histoire : Lierre (2/4)

iphone oct 174

Voilà bien longtemps que Lucia n’avait fait un cauchemar aussi pénible. Elle se serait bien passée d’un réveil de ce genre.

L’air était lourd, chargé de poussière. Elle se leva pour ouvrir la fenêtre et reprendre son souffle dans l’air frais du petit matin, quand elle entendit derrière elle la porte du placard claquer formidablement. Frissonnant, elle se retourna brusquement s’attendant à voir un intrus puisqu’il n’y avait aucun souffle d’air dans la pièce pour fermer cette porte. Elle sourit d’elle-même en essayant de se raisonner. Si elle voulait dormir tranquille dans cette maison, elle allait devoir l’apprivoiser. Il suffirait d’en explorer tous les recoins, d’en extirper toutes les toiles d’araignée, et elle pourrait dormir en paix. Elle commencerait par ce placard, dès ce matin !

Elle referma la fenêtre surveillant du coin de l’œil la porte du placard, qui ne broncha pas.

« Évidemment ! dit-elle à haute voix. Qu’aurait-il pu se passer ? »

A peine avait-elle fini de prononcer cette phrase, que la porte s’ouvrit de quelques millimètres. N’écoutant que son absence de courage, Lucia traversa la pièce en courant et se retrouva dans la cuisine, tremblante, sans avoir eu le temps de reprendre son souffle. Elle tremblait si fort, essayant en vain de rassembler ses idées, que le coup de sonnette du facteur la fit sursauter de plus belle. Elle poussa un cri si aigu qu’il l’entendit depuis la rue, il remonta l’allée en courant et se mit à tambouriner à la porte.

Elle lui ouvrit en rougissant, n’ayant pas envie de se lancer dans des explications compliquées. Comment raconter à un inconnu ce qui l’avait effrayée en terme rationnels. Il valait mieux esquiver.  Reprenant son calme, elle lui sourit et le salua posément.

Il avait l’air dubitatif et demanda:

« Tout va bien ici ? »

« Bien sûr, répondit-il, sans doute un peu vite, pourquoi ? »

« Je vous ai entendue hurler, il me semble … » répliqua-t-il avec le même sourire qu’elle.

Elle hocha la tête, autant être sincère, après tout qu’avait-elle à cacher. Le regardant droit dans les yeux, elle répondit avec aplomb :

« Si je vous disais que j’ai eu peur sans savoir pourquoi, vous penseriez que je suis folle. Donc, j’ai failli tomber dans l’escalier lorsque je vous ai entendu sonner et c’est pourquoi vous m’avez entendue hurler, comme vous dites ! »

Il fit la moue, et répondit simplement:

« Hum, hum, mauvais timing ! Vous avez hurlé avant que je sonne, ma petite dame ! Trouvez autre chose… »

Elle commençait à le trouver très insolent, pour un facteur, et très intuitif aussi pour un homme !

Elle resta silencieuse, ne sachant plus quoi inventer.Il se contentait de la regarder fixement, attendant une explication. Finalement, c’était peut-être la providence qui lui envoyait ce garçon. Elle se décida à jouer cartes sur table :

« En fait, c’est la première semaine que je vis dans cette maison, et je crois que cette vieille dame a décidé de me tester avant de m’accepter dans ses murs.  » En prononçant ces paroles, elle leva les yeux vers la façade couverte de lierre comme si elle l’implorait. Ce regard ne passa pas inaperçu, et l’homme répondit:

« Vous n’êtes pas la première à qui elle fait le coup, vous savez. Les précédents occupants ont fini par jeter l’éponge, mais je crois que vous êtes différente et qu’elle finira par vous accepter. » Il ponctua sa conclusion par un rire communicatif.

Cet homme savait plus de choses qu’il en avait l’air. Lucia, intriguée par sa dernière phrase décida d’en apprendre un peu plus et l’invita à entrer, prendre un café. Il accepta et quand ils furent installés dans la cuisine, Lucia lui raconta son réveil mouvementé.

Il hocha la tête, comme si ce récit ne lui était pas inconnu, et répondit :

« Vous savez, je crois que les maisons s’imprègnent des joies et souffrances des humains qui y ont vécu. Certains évènements sont plus forts que d’autres, et les murs les gardent en mémoire. Une aussi grande maison a dû voir défiler des tas de générations. Il faudrait retrouver leur histoire et vous auriez probablement un début de réponse à vos impressions bizarres. Ne croyez-vous pas ? »

Lucia le regarda, de plus en plus intriguée et demanda:

« Qui êtes-vous, jeune homme ? »

Il sourit:

« Le facteur, comme vous voyez », répondit-il en désignant son uniforme.

« Mais encore ? » continua Lucia

Après une minute de réflexion, il finit par avouer:

« Je suis étudiant en histoire, et c’est ma passion. Je suis facteur parce qu’il faut bien manger ! Mais, ce qui vous arrive m’intrigue beaucoup, le couple qui vivait ici m’avait raconté aussi quelques unes de leurs inquiétudes. J’avoue que j’aimerais  trouver la cause de tout cela, s’il y en a une ! »

Lucia soupira, avait-elle le choix de toute manière. Si elle voulait continuer à vivre ici, il faudrait qu’elle accepte les bizarreries du lieu. Après tout qu’avait-elle à perdre ?

Elle tendit la main au jeune homme et dit:

« D’accord, j’accepte votre aide. Quoi que nous découvrions, ça vaudra toujours mieux que d’attendre que les murs de la maison m’engloutissent sans savoir pourquoi ! »

Il eut un grand sourire et répliqua:  » Il vaut mieux affronter ses peurs et savoir pourquoi l’on meurt, je suis d’accord avec vous ! »

Lucia se sentit soulagée, sans bien savoir pourquoi, alors que les ennuis ne faisaient que commencer.

–> A suivre <–

 

Une image… une histoire : Lierre (1/4)

iphone oct 174

auteur inconnu

 

Lucia avait mis sa vie entre parenthèses depuis si longtemps, qu’elle ne savait plus quoi faire de sa liberté nouvelle. Elle n’avait aucune compétence particulière mais elle avait voué sa vie au confort de ses proches et des autres en général. Toujours présente lorsqu’on avait besoin d’elle, la famille et les amis avaient usé et abusé de sa bonne volonté. Elle n’avait jamais su dire non. Aujourd’hui, ils avaient tous disparu, et elle était libre de vivre sa vie. Mais sa vie, ce n’était rien et elle ne savait plus quoi en faire, justement. Elle essaya de se remémorer ce qui lui plaisait dans sa jeunesse. Elle aimait l’Art sous toutes ses formes, mais cela pouvait-il remplir une vie ?

Sa tante, pianiste professionnelle, lui avait donné des cours de piano, mais elle ne la trouvait jamais assez bonne. Le regard navré qu’elle portait sur elle, l’avait dissuadée de continuer, et en guise de progrès, elle avait perdu peu à peu ses acquis. Lorsque la vieille dame avait perdu son autonomie, elle était venue vivre avec elle pour lui éviter une hospitalisation définitive. Elle avait soigné sa tante jusqu’à son dernier jour, et c’est seulement quand ses troubles de mémoires étaient devenus majeurs qu’elle avait daigné sourire en l’entendant jouer. Son compositeur préféré était Erik Satie, et Lucia était devenue une spécialiste des Gnossiennes. La vieille dame battait la mesure d’un doigt pointé, autoritairement brandi, mais elle ne s’offusquait plus des fautes, et il lui arrivait même de fredonner lorsque les cascades de notes touchaient son âme embrumée. Lorsque elle disparut, Lucia eut la surprise de découvrir chez le notaire qu’elle lui avait légué son piano, ainsi qu’une coquette somme d’argent provenant de l’héritage de son mari américain. Elle vivait dans le même appartement qu’elle louait à la ville depuis cinquante ans, et ses neveux n’avaient aucune idée de la petite fortune qu’elle avait en banque.

La plus grande surprise de Lucia, fut celle de découvrir qu’elle était propriétaire d’une immense maison située dans la banlieue la plus bourgeoise de la ville. Lorsque le notaire lui en remis les clés, il lui expliqua que la maison avait été louée à un couple de retraités jusqu’à l’année précédente, et qu’elle était libre depuis qu’ils avaient rompu leur bail pour aller vivre en maison de retraite sur un rivage ensoleillé.

La maison était surprenante, très bien entretenue, entièrement couverte de lierre, comme une cantatrice drapée dans son boa. Lucia l’aima au premier regard. Le jardin était très bien entretenu comme si ses locataires l’avaient quittée la veille. La porte d’entrée s’ouvrit sans grincer et sans laisser échapper d’odeur de moisi. Lucia fut agréablement surprise, chaque pièce était meublée à la mode du siècle dernier. Elle décida d’emménager sans délais. Entretenir une maison pareille, serait sans doute un travail à plein temps.  La maison était si grande qu’elle pourrait sans mal ouvrir des chambres d’hôtes, ce qui lui permettrait  de ne pas vivre totalement seule. Cette aubaine lui redonna l’énergie qui lui manquait depuis le décès de sa tante.

La première nuit qu’elle passa dans la maison fut riche en émotions. Elle n’avait jamais dormi dans une maison ancienne et les craquements continuels qui provenaient de tous les étages, l’effrayaient. Elle entendait des frôlements dans le lierre et s’imaginait quelques êtres fabuleux grimpant sur les lianes. Le lendemain matin, elle sourit de ses craintes, le soleil inondant la façade lui donnait une allure rassurante bien éloignée de son masque nocturne. Elle décida de s’installer dans la chambre principale de l’étage, qui était tapissée de crème, lumineuse et chaude. Si ce n’était le piano demi-queue qui trônait devant la baie vitrée, l’ambiance de la pièce lui aurait été très sympathique. Elle imaginait sa tante jouant sur ce clavier, les lèvres pincées et l’air sévère et cela lui gâchait son plaisir. Qu’à cela ne tienne, il suffirait de déménager l’instrument dans le salon du rez-de-chaussée.

Cette nuit-là, elle fit un cauchemar répétitif qui la laissa épuisée au réveil. Elle rêva qu’une jeune fille vêtue à la mode des années folles, jouait sans relâche le même morceau, jusqu’à ce qu’un homme au regard sévère surgisse et referme le couvercle du piano d’un geste sec, en lui montrant le placard du doigt. Sans un mot, la jeune fille quittait sa place devant l’instrument, entrait dans le placard, s’asseyait sur le plancher la tête cachée dans les mains, et l’homme refermait la porte d’un mouvement brutal puis donnait un tour de clé.

Elle se réveilla en sueur et à bout de souffle, tourna la tête vers la porte du placard de sa chambre. Celle-ci était grande ouverte, alors qu’elle était sûre qu’elle l’avait fermée à double tour la veille au soir…

<– A suivre –>