La ronde de juin : Parfums (2)

Pour ceux qui n’auraient pas lu mon texte paru dans le cadre de « La ronde » sur les parfums, je le publie de nouveau ce jour.

*

 

Un Parfum d’autrefois

Encore un matin sans saveur. Un matin de plus, celui d’un jour semblable à tous les autres. Marie ne les compte plus, c’est inutile. Au début, c’était un jeu que d’aligner les zéros, puis elle a cessé de trouver cela drôle. Les calculs, ça n’a jamais été sa tasse de thé.

En parlant de thé, elle cherche dans sa mémoire le nom de celui qui a sa préférence, mais ne se souvient que de sa saveur particulière presque musquée, celle de l’alliance de la puissance de la bergamote à la fulgurance du Chine noir. Comme l’appelait-on déjà ? Earl Grey, je crois. Peu importe son nom, ce matin elle n’en n’a pas besoin. Elle part à la chasse aux parfums de son jardin.
Le soleil est déjà haut prêt à brûler tout sur son passage, lorsqu’elle sort sur la terrasse. Peu importe, elle ne craint plus la chaleur.

Elle imagine que les roses exhalent déjà leur fragrance sucrée. Cette année, leurs effluves sont probablement exceptionnels, au vu de la multitude d’abeilles qui les colonise dès l’aube. Elle s’approche pleine d’espoir d’en goûter enfin le fumet. Mais comme toujours, elle ne sent rien.

Dépitée, elle se dirige vers la tonnelle couverte de glycines. Elles sont si belles ce matin, couvertes de grappes blanches et mauves. Leur bouquet doit être à la hauteur de leur beauté. A contre-jour, elles semblent se noyer dans l’infini du ciel, leur blancheur transparente disparaissant sous les vagues azurées. Elle imagine si fort leur arôme à mi-chemin entre celui de la violette et celui de la mûre, entre miel et guimauve, qu’elle croit presque le percevoir. Comme il serait bon d’y goûter encore une fois…

**

photo M.Christine Grimard

***

L’enfant sort dans le jardin. Elle suit le vol d’un papillon et trébuche dans le massif de rhododendrons laissant tomber sa poupée. Sa mère se précipite pour l’aider, inquiète qu’elle ne se soit blessée. L’enfant éclate de rire en voyant le papillon se poser sur le nez de sa mère. Elle le chasse d’un geste.

L’insecte volète autour des fleurs de valériane puis se pose dans les cheveux nattés de Marie. L’enfant le suit en sautillant, se plante devant elle, lui sourit et murmure, l’index posé sur les lèvres :

  • Ne bouge pas, Madame, tu vas le faire partir !

Le papillon bat lentement des ailes en vol stationnaire. Marie lui tend la main pour qu’il se pose un instant sur l’ongle de son pouce. Il s’envole jusqu’au front de l’enfant qui éclate de rire et dit :

  • Tu vois Madame, il aime ton parfum, et aussi le mien.
  • C’est parce que tu es belle comme une fleur répond Marie. Quel est ton parfum ?
  • Je ne sais pas, répond l’enfant en se tournant vers sa mère. Maman, c’est quoi le nom de mon parfum.
  • Pourquoi me demandes-tu ça ? Dit la mère. Ton parfum, c’est le jasmin.
  • Du jasmin ! Tu connais le jasmin, Madame ? Demande l’enfant à Marie.
  • Oui, je connais très bien l’odeur du jasmin. Mon parfum aussi était celui du jasmin… répond Marie soudain nostalgique.
  • Tu n’en n’as pas mis ce matin, dit l’enfant en s’approchant d’elle. Tu ne sens rien d’autre que l’odeur du vent.

Marie sourit devant l’insistance familière de l’enfant, mais reste silencieuse. La mère s’approche, le regard inquiet :

  • A qui parles-tu ma Poussinette, au joli papillon ?
  • Mais non, maman, à la belle dame qui est là, répond l’enfant en pointant son doigt vers Marie. Elle a mis le parfum du vent dans ses cheveux. J’aime bien le parfum du vent, maman. Tu mettras le parfum du vent dans mes cheveux ? Je voudrais être aussi belle qu’elle.

La mère suit le geste de l’enfant, mais ne voit rien. Elle sourit, fière que sa petite ait autant d’imagination malgré son jeune âge.

  • J’essaierai de trouver le parfum du vent pour tes cheveux, ma puce, répond la mère. Allons, il faut rentrer goûter maintenant. Ton amie imaginaire peut venir avec nous si elle veut.

L’enfant éclate de rire et prenant la main de Marie dans la sienne, lui dit :

  • Viens avec nous, il y a des beignets à la framboise au goûter. C’est très bon tu verras. Il faut te réchauffer, ta main est toute froide.

Marie lui sourit tendrement, dépose un baiser sur la petite main qui tient la sienne, et répond :

  • Je ne peux vous suivre, mon enfant. Je dois rentrer chez moi, mais c’est très gentil. Remercie ta maman, et dis-lui qu’elle garde le parfum du jasmin pour tes cheveux. Il te va très bien, les papillons le préfèrent à celui du vent. Surtout profite bien des fragrances du jardin, chaque jour que Dieu te donne. Moi, j’ai oublié comment on fait pour les sentir et cela me manque tant…
  • Attends, dis l’enfant, je vais te donner quelque chose pour l’emporter chez toi.

L’enfant fouille dans la poche de son tablier, en sort une plume de colombe et la pose délicatement dans la main de Marie. Le vent soulève légèrement le fin duvet. Marie s’en empare, en caresse la joue de l’enfant, puis s’éloigne en serrant son présent contre son cœur.

L’enfant lui fait un signe de la main tandis que sa mère s’écrie :

  • Tu as vu ma fille, le vent est venu te caresser la joue avec ta petite plume fétiche et il l’emporte avec lui maintenant !

L’enfant hoche la tête, pose un baiser sur la joue de sa mère, lui souriant d’un air navré. Décidément, les grandes personnes ne comprennent pas grand-chose à la vie, pense-t-elle. Inutile d’essayer de leur expliquer, il y a des choses qu’il vaut mieux garder pour soi. Elle suit des yeux la silhouette de Marie qui disparaît derrière les taupières bornant le jardin. Plus tard, elle aimerait lui ressembler, être belle comme elle et aussi légère que le vent.

  • Le soleil est au zénith. Il faut rentrer maintenant, dit sa mère, tu vas prendre un coup de chaleur.
  • J’arrive répond l’enfant, jetant un dernier coup d’œil vers la lisière du jardin où Marie a disparu.

Une colombe s’envole du grand pin dans un fouillis d’aiguilles, elle tourne un instant au-dessus de la tête de l’enfant, secouant ses ailes, et laisse tomber un peu de duvet dans ses cheveux. L’enfant lui tend la main, l’oiseau blanc s’y pose un court instant puis s’envole droit vers le ciel.

L’enfant éclate de rire et lui crie :

  • Reviens oiseau, tu voles plus vite que le vent. Reviens me voir, je t’attends !

Sa mère est déjà sur le perron de la maison. L’enfant la rejoint en courant, serrant le petit duvet blanc contre son cœur. Elle saute dans la pénombre du corridor comme elle plongeait dans la rivière. Elle préfère le parfum du vent aux relents de moisi qui règnent ici. Elle porte à ses narines son nouveau trésor comme si elle voulait qu’il la protège de cette odeur désagréable, puis sourit, soudain apaisée.

Sa petite plume blanche exhale une fragrance de jasmin.

****

                                                                               Texte et photo M. Christine Grimard

Publicités

La ronde de Juin : Parfums

Le 15  juin 2017, la ronde autour des parfums.

Participant pour la troisième fois à la ronde à la demande de Dominique Autrou,  je remercie tous les participants de leur partages amicaux et vous rappelle le principe retranscris ci-dessous depuis le blog de Dominique:

«La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite.

Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

J’ai le grand plaisir d’accueillir Franck (à l’envi) et mon texte est publié chez Guy (Emaux et gemmes des mots que j’aime )

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, dont le thème du mois est : «Parfum».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

Bonne lecture à tous au fil de la ronde !
**

 

Le parfum de Sainte Marthe

Le parfum est ce qui reste de la course des odeurs. Une empreinte discrète, un souvenir patient qui réveille, en une fraction de seconde, une foule d’images tapies dans le grenier du cerveau. La cage d’escalier aux murs de crépi beige part du sous-sol et monte, par paliers ajourés, jusqu’au quatrième étage. Durant cette ascension, l’odeur m’attend à chaque palier. Des molécules libérées par de pauvres fleurs séchées dans les talus plus bas, mêlées aux odeurs d’une savonnerie proche, montent à ma rencontre sous l’effet de la chaleur accablante. L’émulsion prégnante des odeurs surchauffées est venue tapisser pour toujours un recoin de ma grotte limbique et, chaque fois que je suis retourné dans cette cage d’escalier, ranimer la cascade d’images initiées dans cet immeuble modeste de la SNCF, chemin de Sainte Marthe, dans la banlieue nord de Marseille où vivait mon grand-père.

Ascension longue et prometteuse, famille à la queue leu leu, dans un dernier effort après la longue route, le départ la veille au soir et l’arrivée en fin de matinée sous un soleil accablant. A chaque étage, une courte halte, un léger vertige, un autre encouragement. L’arrivée enfin au plus haut, l’escalier terminé par un muret et sa grille peinte en vert foncé au-dessus de laquelle on se penche pour regarder le talus sec, en bas. Les portes des appartements, quatre par étage, celui en face de la sortie de l’escalier des Taddéi qu’il faudra aller visiter vite, aller au fond du couloir sombre boire une limonade Pschitt, assis sur la chaise en lino tressé dans la cuisine aux volets tirés, sans trop faire de bruit pour ne pas réveiller la petite fille qui dort et qui est anormale, et « peuchère qu’il a grandit !… reprend de la limonade mon chéri, alors tu es venu voir ton pépé ? ». La sonnette, l’attente devant la porte close, à l’affût du mouvement dans l’appartement, le bruit des verrous qu’on active et enfin le sourire large et les exclamations et les embrassades, le contact humide des joues en sueur déjà, la chemisette en synthétique beige aussi sur le maillot de corps en coton ajouré, le short et les sandales, la peau blanche des cuisses, le vieux corps que l’on suit, dans la pénombre d’une cage aux volets fermés et aux fenêtres ouvertes pour créer le moindre courant d’air au prix du vacarme incessant du trafic qui envahit l’espace saturé, asphyxiant malgré les efforts futiles du ventilateur qui ne brasse qu’un air chaud en tranches lourdes. Intérieur de blockhaus sombre exposé aux radiations brûlantes d’un extérieur blanc de fournaise, un décor en noir et blanc camusien.

En veuf professionnel, tout est à sa place, briqué comme un sou neuf, la vieille gazinière à l’émail immaculé, le coca glaçons en grands verres en plastique transparent ; sur l’étagère, au-dessus de l’évier, le pot à eau en forme de visage grotesque dont j’évite de croiser le regard moqueur, la télé enfin qui trône en face du canapé-lit et du fauteuil inclinable, séparés de l’écran par le lac réfléchissant du plateau de la table à manger. L’unique chambre au grand lit est occupée entièrement par une immense armoire en lamellé collé vernie et il faut se faufiler pour accéder à la porte fenêtre ouverte sur des volets en fer toujours fermés donnant sur un petit balcon poussiéreux. Au mur, la reproduction d’un visage torturé d’après Greuze, intitulé l’esclave, exécutée au crayon par le fils ainé, l’oncle, quand il était adolescent. Il y a aussi, dans le couloir, la porte des WC, cagibi surchargé dont la chasse d’eau est une chaînette que l’on tire au dernier moment, la main déjà sur le loquet de la porte pour s’enfuir avant qu’elle ne déclenche la cataracte bruyante venue du réservoir en fonte accroché au-dessus de la cuvette. Derrière la cuvette, il y a le trésor. A chaque visite, ma soeur demande la permission de l’extraire de sa cache et de vider, sur la table, le contenu du baril de lessive en plastique si pesant que j’ai du mal à porter. Et c’est une à une que l’on extrait du goulot étroit les pièces en argent de 5 francs accumulées au fil des ans, que l’on empile en paquets de 10 sur la nappe qui protège la table à manger depuis que nous sommes arrivés. Ce trésor gigantesque disparu dans l’héritage dont il ne reste que le parfum de fleur séchée et de savon de la cage d’escalier extérieur du petit immeuble de la SNCF, chemin de Sainte Marthe dans les quartiers nord de Marseille.

texte Franck Bladou