La Porte (Partie 9)

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Photo M. Christine Grimard

Quelques centaines de mètres séparaient le Chaix, du parc du Château, que nous rejoignîmes à pied, dans la fraîcheur du soleil de cette fin d’automne. Quelques pigeons tentaient de réchauffer leurs ailes, tous alignés sur les toits vermoulus, du côté Sud.

Nous nous rendions dans la salle à manger voûtée, pour le déjeuner, les gens échangeant entre eux leurs impressions sur la dégustation du matin. Même les œnologues amateurs avaient appris quelque chose de nouveau au contact de notre guide, et chacun se réjouissait de la matinée qu’il avait passée, loin de la routine du bureau. Le groupe reprit, le long corridor souterrain qui conduisait à l’ancien cellier devenu salle de restaurant.

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Photo M. Christine Grimard

A l’entrée, je remarquai un trophée impressionnant, une tête de cerf, qui rappelait les chasses d’autrefois. Voyant que je m’arrêtais pour l’admirer, la gouvernante s’approcha de moi en souriant et dit :

–          Vous semblez intéressée par le décor historique du château, je pourrais vous indiquer quelques ouvrages où ce lieu est cité, notamment dans l’histoire des moines cisterciens, et de la construction du Clos Vougeot, mais aussi à différentes époques, et ce jusqu’à la révolution française, où il tomba dans l’oubli, pendant quelques décennies.

–          Volontiers ! Je vous remercie, effectivement, ce lieu me fascine, et j’aimerais beaucoup en savoir un peu plus; notamment, à propos du travail de sa construction qui correspond aux débuts du vignoble. Mais j’avoue que ce qui m’intéresse surtout, c’est de suivre les traces des personnes qui ont vécu à ces époques, comme on suivrait le sillage d’une étoile filante, sans jamais pouvoir la rattraper. Vous voyez ?

–          Je vois très bien, en effet ! Je trouve aussi ce lieu fascinant, et je suis ravie d’y travailler. Vous savez que la tête de cerf est l’emblème du premier Abbé, vous pouvez la retrouver dans la décoration de certaines chambres.

–          Effectivement, j’avais compris cela, dans ma chambre une fresque représentant une ribambelle des têtes de cerf avec une croix entre les cornes, souligne le plafond à la française.

–          Ah je vois que vous avez la chambre 18, c’est vrai, cette fresque est très belle. Cette chambre est marquée par la présence de l’Abbé lui-même, puisque l’on pense que c’était sa propre chambre, sans certitude cependant. Cette hypothèse vient de cette décoration, justement, que l’on a retrouvée en restaurant le bâtiment. Aucune autre chambre ne porte ses armoiries. Chaque chambre étant différente, l’ambiance n’y est jamais identique, mais celle-ci est spéciale, du fait de ses peintures remarquables. Je suis contente que vous les ayez appréciées.

–          Plus que vous ne le croyez, répondis-je, avec une moue.

Elle me regarda en coin, en s’interrogeant sur le véritable sens de mes paroles ; je m’empressais de la rassurer.

–          Ne vous méprenez pas ; j’ai vraiment apprécié ce séjour et cette chambre, d’autant plus que j’aime dessiner et que j’ai passé de longues minutes à admirer le plafond et la décoration des murs.

Elle parut soulagée soudain, et n’ajouta rien, en se plongeant dans la contemplation de ses chaussures… Sentant sa gêne, je décidai d’insister :

–          Cependant, il y a bien quelque chose qui m’a surprise…

Elle releva brusquement la tête, un peu d’inquiétude brillant dans son regard. Elle fronça les sourcils.

–          Qu’est-ce que c’était ? Un détail vous a déplu ?

–          Oh non, rien n’aurait pu me déplaire dans cet endroit si extraordinaire, et je mesure pleinement la chance que j’ai eu de dormir dans la chambre de l’Abbé. Cependant, je me suis demandée pourquoi, il y avait une porte de bois de chaque côté de la fenêtre. Vous pouvez peut-être me l’expliquer. L’une d’elles dissimule un placard avec une télévision, mais l’autre protège un miroir qui semble intégré au mur, et je me demandais s’il y avait un passage à cet endroit auparavant.

–          Je le suis posé la même question que vous, en arrivant ici. Le château est très complexe avec de nombreux niveaux, passages divers qui ont été construits au fil des siècles. Il semble que cette porte ne mène nulle part, et j’ai fini par croire qu’elle n’avait qu’un usage décoratif. Cependant, certaines parties du château semblent encore inexplorées. Précisément, derrière cette chambre il y a une tour où nous n’avons trouvé qu’un passage menant à une chambre au dernier étage. Il y a forcément d’autres pièces aux étages inférieurs mais il n’y a aucun moyen d’y accéder, pour ce que j’en sais. Nous n’avons jamais retrouvé de plans, aussi nous en sommes réduits aux hypothèses, et nous faisons rarement des travaux, compte tenu du classement de la maison en « Monument historique ».

–          La maison garde son mystère, et c’est sans doute mieux ainsi, répondis-je avec un sourire. Mais dans ce genre de bâtiments aux murs très épais, il y a forcément des passages oubliés et des chambres secrètes. Il nous reste à imaginer, et c’est encore plus palpitant !

–          Oui, vous avez raison, mais je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Le déjeuner vous attend, tous vos amis sont déjà partis. Je vous souhaite un agréable repas, et si l’histoire du château vous intéresse, demandez-moi les références des ouvrages historiques de la région, je vous les donnerai avant votre départ.

–          Merci beaucoup, je n’y manquerai pas !

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Photo M. Christine Grimard

Je la saluai d’un sourire, et m’empressai de rejoindre mes collègues à la salle à manger, en passant par le corridor souterrain, où je ressentis de nouveau le courant d’air glacial qui m’avait effrayé le premier soir. Je pris le temps de m’arrêter au milieu du passage et eut nettement l’impression de le souffle d’air qui me traversa, s’arrêta en même temps que moi, puis fit demi-tour et m’entoura de toute part, de ces bras glacés. J’étais seule, et je sentis ses doigts froids qui se posaient sur ma bouche, comme pour tenter de m’étouffer. Curieusement, je n’avais plus peur, je repris mon souffle en inspirant à fond par le nez, puis je m’entendis prononcer distinctement mais à voix basse:

–          Je n’ai plus peur de toi. Tu es coincé ici par ta propre noirceur, et tu y resteras à jamais, puisque tu ne veux pas changer. Tu n’as aucune prise sur moi. Je suis ici et maintenant, dans une autre dimension que la tienne. Je ne crois qu’à l’Amour et la force de ta Haine ne pourra plus jamais m’atteindre.

Immédiatement, le souffle disparut, ce qui m’impressionna plus encore que sa présence elle-même. Ces paroles que j’avais prononcées sans les penser vraiment,  je me demandais si elles étaient vraiment de moi.

Je me sentais très mal dans cet endroit, il fallait que je m’en échappe ! Je courus vers la sortie et dévalais les deux marches vers la salle du restaurant presque en courant, ce qui me valut un nouveau regard amusé de tous mes collègues.

Le repas fut d’un raffinement exceptionnel, ce qui me fit oublier la désagréable rencontre du corridor.

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Photo M. Christine Grimard

Mais, au moment du café, une phrase de mon amie, me la remémora brutalement :

–          Leur cuisine est extraordinaire, mais ils pourraient revoir leur chauffage. Ces vieux murs sont impossibles à chauffer, et tout particulièrement ce couloir souterrain. Tout à l’heure, j’ai eu l’impression de traverser une grotte de glace.

–          Tu as senti ce courant d’air glacial, toi aussi ?

–          Oui, et tous les autres également ! me répondit-elle. J’ai demandé au serveur pourquoi il faisait aussi froid à cet endroit. Il m’a répondu qu’autrefois, il y avait la glaciaire du château sous ce passage, une sorte de citerne souterraine où l’on conservait la neige recueillie au cours de l’hiver, pour la conservation de certaines denrées. Et ce qu’il m’a raconté ensuite m’a fait dresser les cheveux sur la tête.

Elle s’approcha tout près de mon visage pour continuer sur le ton du secret.

–          Figure-toi que le premier Abbé a trouvé la mort dans cette glacière justement. Il ne savait pas dans quelles circonstances exactes, mais il semble qu’il soit tombé dans cette cave et qu’il y soit mort de froid. Par la suite le souterrain aurait été muré…

–          Ce lieu est plein de mystères et de surprises, et plus encore que tu ne crois. Tu te moques toujours de moi et de mes « élucubrations » mais je suis sûre que l’histoire des hommes qui y ont vécu, imprègne les murs de ce genre de demeure. Le temps est un canevas, dont la trame est complexe. Il me semble que l’on pourrait sauter facilement d’une strate à l’autre, pour un peu que l’on prête un peu attention aux traces qu’ils ont laissées.

–          – Oui, enfin, je n’ai pas envie de te suivre sur cette pente descendante. Je te connais, tu vas encore partir dans une histoire à dormir debout. Je suis une fille de mon temps, ma chère, et je te rappelle que nous devons libérer les chambres et récupérer le vin que nous avons commandé ce matin, avant de partir. Nous n’avons plus le temps de nous attarder dans les couloirs du temps. Aller, on y va ! dit-elle en se levant de table.

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Je n’insistai pas, et me levai à mon tour. Cependant, avant de la suivre, je me tournai vers la tapisserie murale, pour l’admirer une dernière fois. Elle était décidément magnifique, encore plus belle depuis que j’avais vu les mains qui l’avaient façonnée. Je m’approchai pour en comprendre tous les détails, maintenant que son histoire m’était plus familière. A gauche, sur un siège de bois, était assis Jehan de Grigny, vêtu de noir, aussi sombre que son regard dur qui semblait me fixer. Au centre, Blanche, se tenait debout, telle une apparition lumineuse, ses longs cheveux retenus en tresse sur le côté de son visage, une main tendue en offrande devant elle, son beau regard empreint de douceur, l’autre main désignant vers la droite, quelques rangs de vigne en fleur, la scène devant représenter le printemps. Cependant, en suivant des yeux, son doigt tendu, je découvris un tout petit garçon, dissimulé derrière les rangs de vigne, que je n’avais pas remarqué la veille.

La surprise me fit sursauter, et je regardais Blanche, en hochant la tête, comme pour lui indiquer qu’elle m’avait bien eue, tout en réalisant l’incongruité de mon attitude. Voilà que je me mettais à parler à une tapisserie du quinzième siècle, maintenant ! Mais ma surprise fut plus grande encore, lorsque je vis Blanche, accentuer sensiblement son sourire en me regardant dans les yeux. Je lui rendis son sourire, et lui fis un signe de la main avant de quitter le restaurant, en évitant soigneusement de croiser le regard du serveur qui débarrassait les tables, qui avait remarqué mon manège et me regardait fixement, immobile, une assiette dans chaque main.

Décidément, il fallait que je quitte ce château au plus vite, si je tenais à éviter l’hôpital psychiatrique.

A suivre …

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La Porte (Partie 5)

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Photo M. Christine Grimard

 

Le repas eut beau s’éterniser, le moment de regagner les chambres finit par arriver, ce qui me plongea dans une sourde inquiétude. J’hésitai à en parler à mon amie, mais elle s’éclipsa avant moi alors qu’un de nos collègues me racontait ses dernières vacances sous les tropiques. Tout le monde devant être prêts le lendemain, à neuf heures, pour la visite d’une cave, les convives se dispersèrent rapidement. Je regagnai ma chambre, en essayant de me persuader que la nuit serait calme, et que les différentes hallucinations que j’avais eues dans l’après-midi, n’étaient que le fruit de mon imagination.

Je restai quelques secondes devant la porte, l’oreille aux aguets, avant d’entrer dans la pièce. Mais il n’y avait aucun bruit, et lorsque je poussai le lourd battant de bois, il n’y avait rien d’autre que la faible lueur de la lampe de chevet que la femme de chambre avait laissée allumée, en venant préparer la chambre pour la nuit. En ouvrant le lit, elle avait disposé sur l’oreiller, deux bonbons bourguignons enveloppés d’un papier doré. Je m’empressais de les déguster, espérant secrètement qu’ils me donneraient un peu de courage pour passer la nuit dans cette chambre à l’atmosphère étrange.

Je me rendis dans la salle de bain, où tout était contemporain, ce qui me rassura. Puis avant de me coucher, je refis le tour de la pièce, inspectant tous les recoins, sans rien voir d’anormal. J’ouvris la porte qui dissimulait le miroir, et seul mon reflet apparut. Je refermais la porte, un peu soulagée, puis la rouvris brusquement, sans que rien ne change. Je fis cette manoeuvre trois ou quatre fois, sans que rien n’apparaisse, ce qui me rassura tout à fait. Je décidai de me coucher, en riant de moi-même et des peurs que je m’étais créées dans l’après-midi, probablement impressionnée par le somptueux décor, à l’arrivée dans ce lieu historique. Il fallait que je dorme rapidement, le lendemain serait une journée chargée, et je me couchais en décidant d’occulter tout ce qui m’avait inquiétée.

Je m’endormis d’un seul coup, harassée par le trajet, et toutes les émotions de la journée.

Un bruit de sanglot.

Un murmure.

Une chanson d’autrefois que l’on fredonne.

Un air oublié.

Un autre sanglot, plus fort.

Comme un gémissement dans la nuit.

Les yeux fermés, j’essaye de rassembler mes esprits.

Un filet d’air froid me caresse le visage.

Un frisson parcourt ma nuque.

J’oublie de respirer.

J’ouvre les yeux mais je ne vois rien d’autre que l’obscurité.

En une fraction de seconde, tous mes sens sont en éveil.

Un autre sanglot, déchirant celui-ci, traverse le silence.

Je n’ose pas bouger d’un pouce.

Il faut que je respire. Ma tête va éclater. J’inspire insensiblement, sans bruit.

Il ne faut pas que l’on sache que je suis là. Il ne faut pas.

Il me semble que je suis éveillée, ou alors, peut-être que je rêve. Oui, c’est un cauchemar. Ce ne peut être qu’un cauchemar. Je n’aurais pas dû boire de vin blanc, ce soir.

 

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Mais tout est noir autour, aucune lueur derrière les carreaux, à peine un reflet bleuté à l’horizon. Je ne distingue que les montants du baldaquin à contre-jour, qui se détachent sur l’ombre de la fenêtre. J’ai bien fait de ne pas fermer les volets intérieurs, l’obscurité n’est pas totale, mes yeux s’habituent doucement à l’infime luminosité de la nuit d’hiver. L’ombre des nuages passe devant un croissant de lune blafard.

J’ai dû faire un cauchemar. Tout est silencieux. Il faut que je me rendorme. Vite …

Je ferme les yeux, en serrant très fort mes paupières pour qu’il ne passe aucune image. Je ne veux rien voir. Je ne veux plus rien entendre.

Le silence est revenu. Un bon vrai silence, bien épais. Aucun bruit, pas même celui de mon souffle. Aucun autre souffle non plus.

C’est si bon ce silence.

Je savoure ce silence, mais je suis aux aguets. Je sais que je ne dormirai plus cette nuit. Je sais que ce sanglot, n’était pas dans mon cauchemar. Je sais.

Je sais que je ne veux pas savoir.

Il faut que je dorme.

Il faut que je dorme.

Il faut …

Ça y est … Je dors !!!!

Plusieurs minutes sans un seul bruit. Mon sang s’apaise, avec ma respiration. Je commence à flotter dans un demi-sommeil. Ce long silence occupe tout l’espace.

Il souffle près de mon oreille : « Dors tranquille».

Je flotte…

 

J’entends distinctement : « Dors tranquille »

 

-Qui a dit ça ? Qui est là ?

Je me relève brutalement, je m’assois au bord du lit, scrutant le néant. Le silence s’épaissit, devient pesant, oppressant, écrasant, lourd, de ceux que l’on dit qu’ils précèdent la tempête. Personne ne répond, évidemment.

Je tâtonne jusqu’à l’interrupteur, si je parviens à éclairer la pièce, toute cette tension s’évanouira. Il faut que j’y arrive… Mais où est passé cet interrupteur ?

Trop tard ! Avant que je n’aie le temps de le trouver, les évènements se précipitent.

Un bruit de tonnerre éclate dans mon dos. C’est la porte dissimulant le miroir qui s’est ouverte à toute volée, claquant brutalement contre le mur. Je me retourne, terrorisée, mais il n’y a personne. Une faible lumière émane du miroir, comme si une torche était allumée derrière le tain. Le silence retombe. J’ose à peine respirer, mais je m’approche lentement, comme attirée irrésistiblement par cette lueur.

Le miroir est devenu transparent, éclairé par l’arrière, sans qu’aucune lampe ne soit visible. J’approche ma main et la pose sur la vitre glacée, sans savoir ce que je cherche. Sous le poids de ma main, la vitre pivote brutalement, ouvrant un passage faiblement éclairé. Je penche la tête par l’ouverture et découvre un couloir qui semble descendre en pente douce, dans l’épaisseur des murs. J’hésite quelques instants à m’aventurer dans ce piège, restant immobile dans l’ouverture, lorsqu’une voix de femme s’élève. Elle chante un air mélancolique moyenâgeux, sans que je puisse en comprendre les paroles. La voix semble provenir des tréfonds du château, douce et triste. Elle m’attire inexorablement.

Je m’engage dans le froid couloir de pierres, sans me préoccuper du fait que la porte se referme dans mon dos. Il faut que je sache d’où provient cette voix.

Le couloir n’en finit plus de descendre, il se transforme en escalier en colimaçon aux marches glissantes, usées et inégales, et je manque de tomber plusieurs fois. Il ne manquerait plus que je me casse une jambe !

Alors que je descends les dernières marches, la chanson se tait. Je débouche sans un dernier couloir, horizontal cette fois-ci, qui mène à un rideau de brocart. Derrière le rideau, des voix s’invectivent, ou plutôt une voix masculine dure et cassante, couvre les réponses d’une voix féminine tremblante et éplorée. La voix acide et brutale hurle :

« Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre ! Vous suivrez mes ordres, ou vous disparaîtrez ! Cet enfant, sera élevé loin de vous et loin de ce monastère. Je n’accepterai pas que le pêché que vous avez porté, détruise l’avenir de l’institution que j’ai créée. Ce bâtard vivra, puisque c’est la volonté du tout puissant, mais ni vous ni moi ne devrons plus en entendre parler. Je lui laisserai une parcelle de mes vignes, parmi les meilleures, ainsi vous ne me pourrez me reprocher de l’avoir laissé sans ressource, et s’il est malin, il pourra en vivre honorablement jusqu’à la fin de ses jours.

-Mais, il est si jeune ! Vous ne pouvez pas me l’enlever aussi vite ! disait-elle en sanglotant.

-Je peux tout ce que je veux, puisque c’est la volonté de Dieu. Demain matin, il sera confié à une nourrice, et vous n’aurez plus à vous en préoccuper. Cessez ces jérémiades, je ne veux plus en entendre parler à partir de ce soir ! »

Au même instant, le rideau est brutalement poussé et je n’ai que le temps de me reculer dans l’escalier, avant que l’homme n’apparaisse au bout du passage. Je le reconnais immédiatement, c’est Jehan de Grigny. Ses mâchoires serrées et ses yeux étincelants ne laissent aucun doute sur sa cruauté. Je m’aplatis contre le mur, en tremblant, mais il passe à quelques centimètres de moi, sans me remarquer. Il s’éloigne rapidement, en maugréant, et je sors prudemment de ma cachette lorsque je n’entends plus ses pas.

Je m’approche du rideau de brocart sans faire de bruit et tends l’oreille, quelques vagissements de nourrisson se mêlent à des sanglots étouffés. Il faut que je sache d’où provenait toute cette souffrance. D’une main tremblante, je pousse le rideau et pénètre dans la pièce.

A suivre

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Photo M. Christine Grimard

La Porte (Partie 4)

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Photo M. Christine Grimard

Je retrouvai mon amie, déjà installée dans la salle de conférence.

Elle me fixa, un peu inquiète de mon essoufflement, et pour la rassurer, je lui expliquai que j’avais eu peur d’être en retard et que j’étais descendue en courant. Le décor de la salle de conférence était moderne, et cela me fit du bien de me retrouver au vingt-et-unième siècle. Elle me demanda pourquoi j’étais aussi pâle, et l’espace d’un instant, je faillis lui expliquer toute l’histoire. Je me ravisai rapidement, le conférencier arrivant dans la pièce, et ne sachant pas par quel bout commencer mon récit. Je craignais qu’elle me prenne pour une illuminée, et que cette réputation me suive définitivement par la suite, au bureau.

Tout autour de la pièce, était disposée, une série de portraits des différents maîtres du Château depuis sa construction, jusqu’à la révolution française. Le premier d’entre eux avait un visage dur et impressionnant, avec des mâchoires de taureau et un regard noir. Il dégageait une impression hostile, et je me réjouis de n’avoir pas vécu à cette époque-là. Il n’y avait probablement rien de bon à vivre sous l’emprise d’un châtelain de ce genre. Une légende indiquait son nom, il s’agissait de l’administrateur, père supérieur du premier monastère, Jehan de Grigny, qui avait transformé les lieux en un château d’agrément, pour recevoir les hauts dignitaires du royaume et les émissaires du pape, venant visiter son vignoble dont la réputation grandissait.

Suivait, une série de portraits de personnages tous plus rébarbatifs les uns que les autres, peints à la mode de leur époque, qui étaient ses successeurs au cours des trois siècles suivants, jusqu’à la révolution, date à laquelle le château fut confisqué au clergé. Leurs noms étaient indiqués sous chaque portrait, mais je n’en connaissais aucun. Ils avaient tous un point commun, qui était leur air autoritaire appuyé par un regard froid et des lèvres fines et serrées. Aucun ne souriait, et chacun d’eux semblait avoir une haute opinion de sa propre importance. Je me demandais ce qu’ils penseraient du fait que leur château abritait des « séminaires » païens aujourd’hui, et en quels termes pleins de colère ou de mépris, ils nous signifieraient notre congé, s’ils le pouvaient encore !

Après tout, j’avais peut-être tort de les juger sur leur apparence sévère. Il s’agissait d’hommes d’église, probablement sérieux et pleins de sagesse, soucieux d’assurer la prospérité de leur communauté religieuse, et de maintenir la qualité de leur vignoble, ce qui devait représenter une lourde charge, et pouvait justifier leur apparence sévère.

Le conférencier, nous brossa rapidement l’histoire du château, et nous invita à admirer les portraits qui ornaient la pièce, comme des œuvres représentatives de l’esprit de chaque époque, sans nous détailler plus précisément l’identité des hommes. Je me surpris à avoir envie d’en connaître plus, sur la vie de ces êtres qui avaient vécu un moment en ces lieux, respiré l’air de cette pièce, foulé les marches que j’avais empruntées pour descendre il y a un instant. Il ne restait d’eux qu’un portrait de profil, minuscule, où l’on ne pouvait même pas croiser leur regard, et tous ceux qui les avaient connus ayant disparu depuis longtemps, aucun souvenir de ce qu’ils étaient ne subsistait. Cette idée me donnait le vertige. Il suffisait de quelques dizaines d’années, pour que tout souvenir disparaisse, et que le monde oublie jusqu’à la couleur de nos yeux.

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Photo M. Christine Grimard

Le lieu, une salle immense, voûtée en ogives, était sans doute propice, à la nostalgie. Les chapiteaux qui coiffaient les colonnes de pierre, étaient tous uniques, et j’imaginais la main du sculpteur qui les avait fait naître de son imagination.
Autant de talents envolés dans le tourbillon du temps, autant d’artistes anonymes qui avaient donné leur énergie pour faire vivre ces lieux, autant d’êtres vivants ayant laissé leur trace dans ces pierres, autant de maîtres d’art avaient offert à ce lieu sa magnificence.
Cela me plongeait dans un état de léthargie dont la voix de l’orateur ne parvenait pas à me sortir. Il se servit du point de départ historique de ce monastère, pour illustrer son propos, visant à améliorer nos performances dans l’entreprise. C’était habillement mené, mais mon esprit vagabondait ailleurs, dans ce siècle lointain, où les hommes se battaient pour apprivoiser la nature du sol et le climat, pour faire prospérer leur vigne, comme une offrande à leur Dieu.

A la fin de sa conférence, il nous distribua une plaquette reprenant ses propos, dans laquelle était glissé le dépliant publicitaire de l’hôtel. Sur la couverture, un portrait de Jehan de Grigny de face cette fois-ci, s’étalait. Je fus impressionnée par l’intensité de son regard noir. A en croire, la froideur hostile de ses yeux, cet homme ne devait pas être un tendre !

Le conférencier nous remercia de notre attention et nous invita à le rejoindre au sous-sol pour le dîner. Pour se rendre à la salle à manger, il fallait suivre tout un dédale de couloirs souterrains, serpentant sous la cour intérieure, qui menaient de l’ancienne cuisine du château renaissance à un cellier voûté, où les tables étaient disposées. Dans la cuisine d’origine, transformée désormais en salon d’apparat, une cheminée monumentale double, habillait tout le mur sud. L’âtre était tellement grand, que l’on imaginait que des chevreuils entiers rôtissaient sur le feu. Une énorme broche, aussi longue que le foyer, était toujours présente reliée à un système ingénieux de contrepoids qui l’actionnaient par l’intermédiaire d’une vis sans fin, pour que la cuisson du gibier soit homogène. On imaginait facilement le personnel qui s’agitait autour de l’âtre, les joues rougies par la chaleur, transpirant, pour préparer les nombreux plats des repas des châtelains.

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Le passage souterrain descendait en pente douce sous le bâtiment, éclairé faiblement par des torches électriques imitant les flammes d’un flambeau, et lorsque nous étions à mi-chemin, il y eut une baisse de tension, et les lumières vacillèrent une fraction de seconde, juste le temps de sentir un courant d’air glacial nous frôler. Nous nous regardâmes en frissonnant, soulagés d’avoir évité l’obscurité. Les uns et les autres plaisantèrent, en évoquant l’incident, en se mettant à table, en se félicitant mutuellement d’avoir échappé au fantôme qui hantait le souterrain.

Je ne dis rien, mais je me réjouissais de ne pas être la seule à avoir ressenti cet air glacial, pour une fois !

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Le repas fut agréable et raffiné, les mets typiquement régionaux, étaient accompagnés de Bourgognes grand cru, un Meursault blanc pour commencer puis un Gevray Chambertin Rouge pour accompagner le plat principal. Et chacun se régalant, bientôt le silence se fit dans la salle voûtée. Les convives étaient impressionnés par le décor grandiose, les voûtes en pierre créant une atmosphère moyenâgeuse, proche de celle des chapelles romanes. Leur froideur dépouillée était un peu atténuée par la présence de tapisseries en laine brodée, dont l’une me rappelait la « Dame à la Licorne ». Cette composition me semblait familière, et je demandais au Maître d’Hôtel s’il connaissait l’histoire de cet ouvrage. A mon grand étonnement, il m’expliqua que la tapisserie était authentique, datant du 13° siècle, date, de la construction du premier monastère, dans le cellier duquel nous nous trouvions.

L’ouvrage avait été retrouvé lors des travaux de restauration du château, avant qu’il soit transformé en hôtel, dans une pièce secrète, qui avait été murée depuis, son auteur n’étant pas connu ni l’époque exacte de sa confection, qui avait été estimée plus tard par un expert. Une fois restaurée, la tapisserie avait repris son éclat coloré, et trônait maintenant dans cette salle de restaurant, où chacun pouvait l’admirer. Je la trouvais fascinante, non pas par le paysage représentant un jardin où se tenaient des personnages et des animaux fabuleux, mais surtout par le regard du personnage central qui semblait vous suivre lorsqu’on se déplaçait. Je savais que certains tableaux avaient cette particularité, mais je ne pensais pas que cela soit possible avec une tapisserie brodée. Le dessert tardant à arriver, je m’approchais de la tapisserie pour en détailler les points et les reliefs, quand je vis distinctement le personnage principal fermer les yeux.

Je m’arrêtai de respirer, et pâlis, vacillant sur mes jambes, et un instant plus tard, les yeux s’ouvrirent de nouveau et le visage se figea, comme il l’était depuis l’éternité. Ma collègue qui avait suivi mon mouvement me dit :

– Reviens t’assoir, tu es toute pâle, tu vas tomber dans les pommes ! Que t’arrive-t-il ? Tu as trop mangé ?

Et sans attendre ma réponse, elle ajouta :

– Si tu ne peux pas manger ton dessert, je pourrai l’avoir ?

– Oh non ! Tu exagères ! Justement, si je me sens mal, il me faut du sucre, tu devrais me donner le tien en plus du mien ! répondis-je, ayant repris mes esprits.

Je croyais que la plaisanterie lui ferait oublier l’incident, mais il n’en fût rien. Elle revint à la charge en me regardant sous le nez:

– Alors, pourquoi es-tu aussi pâle ?

– C’est cette tapisserie qui m’a impressionnée, répondis évasivement, j’imaginais le travail monstrueux que cela devait représenter, et je me demandais qui en était l’auteur.

– Et c’est ça qui te fait pâlir ? On aurait dit que tu avais vu un fantôme ! Dis-moi ce que tu as ! insista-t-elle en me regardant sévèrement.

– Je … Oui, enfin… Peut-être que j’ai vu quelque chose de bizarre dans cette tapisserie… Mais j’ai dû trop boire de ce Meursault, sans doute !

– Et ? C’était quoi ? dit-elle, intriguée, en se tournant vers le mur.

– J’ai cru voir bouger le personnage… tu vois, c’est ‘importe quoi ! Mais j’ai eu peur !

Elle partit d’un énorme éclat de rire, ce qui me soulagea. Elle ne me croyait pas, et c’était mieux comme ça. Je ris avec elle, et bientôt, toute la table sut que le Bourgogne ne me valait rien, et je fus un sujet de moqueries jusqu’à la fin du repas.

Cette fois encore, j’avais pu me tirer de cette situation délicate par une plaisanterie, mais je commençais réellement à me demander ce qu’il m’arrivait. Jamais auparavant, je n’avais eu ce genre d’hallucination, et cette situation m’effrayait terriblement. Il y avait quelque chose dans ces murs qui s’attaquait à mon équilibre mental, et j’allais avoir besoin de toute ma vigilance pour lui résister. En prévision de la nuit qui s’annonçait longue; je demandais un second café au serveur, sous les yeux amusés de mon amie, qui pensait que c’était pour atténuer les effets de l’alcool. J’espérais que cette soirée se prolonge, et n’osais penser au moment où il faudrait regagner les chambres, sentant les évènements successifs de cette soirée avaient fait s’évaporer peu à peu, les dernières gouttes de mon courage.

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Photo M. Christine Grimard