La Porte (Partie 5)

iphone chris 5824

Photo M. Christine Grimard

 

Le repas eut beau s’éterniser, le moment de regagner les chambres finit par arriver, ce qui me plongea dans une sourde inquiétude. J’hésitai à en parler à mon amie, mais elle s’éclipsa avant moi alors qu’un de nos collègues me racontait ses dernières vacances sous les tropiques. Tout le monde devant être prêts le lendemain, à neuf heures, pour la visite d’une cave, les convives se dispersèrent rapidement. Je regagnai ma chambre, en essayant de me persuader que la nuit serait calme, et que les différentes hallucinations que j’avais eues dans l’après-midi, n’étaient que le fruit de mon imagination.

Je restai quelques secondes devant la porte, l’oreille aux aguets, avant d’entrer dans la pièce. Mais il n’y avait aucun bruit, et lorsque je poussai le lourd battant de bois, il n’y avait rien d’autre que la faible lueur de la lampe de chevet que la femme de chambre avait laissée allumée, en venant préparer la chambre pour la nuit. En ouvrant le lit, elle avait disposé sur l’oreiller, deux bonbons bourguignons enveloppés d’un papier doré. Je m’empressais de les déguster, espérant secrètement qu’ils me donneraient un peu de courage pour passer la nuit dans cette chambre à l’atmosphère étrange.

Je me rendis dans la salle de bain, où tout était contemporain, ce qui me rassura. Puis avant de me coucher, je refis le tour de la pièce, inspectant tous les recoins, sans rien voir d’anormal. J’ouvris la porte qui dissimulait le miroir, et seul mon reflet apparut. Je refermais la porte, un peu soulagée, puis la rouvris brusquement, sans que rien ne change. Je fis cette manoeuvre trois ou quatre fois, sans que rien n’apparaisse, ce qui me rassura tout à fait. Je décidai de me coucher, en riant de moi-même et des peurs que je m’étais créées dans l’après-midi, probablement impressionnée par le somptueux décor, à l’arrivée dans ce lieu historique. Il fallait que je dorme rapidement, le lendemain serait une journée chargée, et je me couchais en décidant d’occulter tout ce qui m’avait inquiétée.

Je m’endormis d’un seul coup, harassée par le trajet, et toutes les émotions de la journée.

Un bruit de sanglot.

Un murmure.

Une chanson d’autrefois que l’on fredonne.

Un air oublié.

Un autre sanglot, plus fort.

Comme un gémissement dans la nuit.

Les yeux fermés, j’essaye de rassembler mes esprits.

Un filet d’air froid me caresse le visage.

Un frisson parcourt ma nuque.

J’oublie de respirer.

J’ouvre les yeux mais je ne vois rien d’autre que l’obscurité.

En une fraction de seconde, tous mes sens sont en éveil.

Un autre sanglot, déchirant celui-ci, traverse le silence.

Je n’ose pas bouger d’un pouce.

Il faut que je respire. Ma tête va éclater. J’inspire insensiblement, sans bruit.

Il ne faut pas que l’on sache que je suis là. Il ne faut pas.

Il me semble que je suis éveillée, ou alors, peut-être que je rêve. Oui, c’est un cauchemar. Ce ne peut être qu’un cauchemar. Je n’aurais pas dû boire de vin blanc, ce soir.

 

iphone chris 5829

Photo M. Christine Grimard

Mais tout est noir autour, aucune lueur derrière les carreaux, à peine un reflet bleuté à l’horizon. Je ne distingue que les montants du baldaquin à contre-jour, qui se détachent sur l’ombre de la fenêtre. J’ai bien fait de ne pas fermer les volets intérieurs, l’obscurité n’est pas totale, mes yeux s’habituent doucement à l’infime luminosité de la nuit d’hiver. L’ombre des nuages passe devant un croissant de lune blafard.

J’ai dû faire un cauchemar. Tout est silencieux. Il faut que je me rendorme. Vite …

Je ferme les yeux, en serrant très fort mes paupières pour qu’il ne passe aucune image. Je ne veux rien voir. Je ne veux plus rien entendre.

Le silence est revenu. Un bon vrai silence, bien épais. Aucun bruit, pas même celui de mon souffle. Aucun autre souffle non plus.

C’est si bon ce silence.

Je savoure ce silence, mais je suis aux aguets. Je sais que je ne dormirai plus cette nuit. Je sais que ce sanglot, n’était pas dans mon cauchemar. Je sais.

Je sais que je ne veux pas savoir.

Il faut que je dorme.

Il faut que je dorme.

Il faut …

Ça y est … Je dors !!!!

Plusieurs minutes sans un seul bruit. Mon sang s’apaise, avec ma respiration. Je commence à flotter dans un demi-sommeil. Ce long silence occupe tout l’espace.

Il souffle près de mon oreille : « Dors tranquille».

Je flotte…

 

J’entends distinctement : « Dors tranquille »

 

-Qui a dit ça ? Qui est là ?

Je me relève brutalement, je m’assois au bord du lit, scrutant le néant. Le silence s’épaissit, devient pesant, oppressant, écrasant, lourd, de ceux que l’on dit qu’ils précèdent la tempête. Personne ne répond, évidemment.

Je tâtonne jusqu’à l’interrupteur, si je parviens à éclairer la pièce, toute cette tension s’évanouira. Il faut que j’y arrive… Mais où est passé cet interrupteur ?

Trop tard ! Avant que je n’aie le temps de le trouver, les évènements se précipitent.

Un bruit de tonnerre éclate dans mon dos. C’est la porte dissimulant le miroir qui s’est ouverte à toute volée, claquant brutalement contre le mur. Je me retourne, terrorisée, mais il n’y a personne. Une faible lumière émane du miroir, comme si une torche était allumée derrière le tain. Le silence retombe. J’ose à peine respirer, mais je m’approche lentement, comme attirée irrésistiblement par cette lueur.

Le miroir est devenu transparent, éclairé par l’arrière, sans qu’aucune lampe ne soit visible. J’approche ma main et la pose sur la vitre glacée, sans savoir ce que je cherche. Sous le poids de ma main, la vitre pivote brutalement, ouvrant un passage faiblement éclairé. Je penche la tête par l’ouverture et découvre un couloir qui semble descendre en pente douce, dans l’épaisseur des murs. J’hésite quelques instants à m’aventurer dans ce piège, restant immobile dans l’ouverture, lorsqu’une voix de femme s’élève. Elle chante un air mélancolique moyenâgeux, sans que je puisse en comprendre les paroles. La voix semble provenir des tréfonds du château, douce et triste. Elle m’attire inexorablement.

Je m’engage dans le froid couloir de pierres, sans me préoccuper du fait que la porte se referme dans mon dos. Il faut que je sache d’où provient cette voix.

Le couloir n’en finit plus de descendre, il se transforme en escalier en colimaçon aux marches glissantes, usées et inégales, et je manque de tomber plusieurs fois. Il ne manquerait plus que je me casse une jambe !

Alors que je descends les dernières marches, la chanson se tait. Je débouche sans un dernier couloir, horizontal cette fois-ci, qui mène à un rideau de brocart. Derrière le rideau, des voix s’invectivent, ou plutôt une voix masculine dure et cassante, couvre les réponses d’une voix féminine tremblante et éplorée. La voix acide et brutale hurle :

« Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre ! Vous suivrez mes ordres, ou vous disparaîtrez ! Cet enfant, sera élevé loin de vous et loin de ce monastère. Je n’accepterai pas que le pêché que vous avez porté, détruise l’avenir de l’institution que j’ai créée. Ce bâtard vivra, puisque c’est la volonté du tout puissant, mais ni vous ni moi ne devrons plus en entendre parler. Je lui laisserai une parcelle de mes vignes, parmi les meilleures, ainsi vous ne me pourrez me reprocher de l’avoir laissé sans ressource, et s’il est malin, il pourra en vivre honorablement jusqu’à la fin de ses jours.

-Mais, il est si jeune ! Vous ne pouvez pas me l’enlever aussi vite ! disait-elle en sanglotant.

-Je peux tout ce que je veux, puisque c’est la volonté de Dieu. Demain matin, il sera confié à une nourrice, et vous n’aurez plus à vous en préoccuper. Cessez ces jérémiades, je ne veux plus en entendre parler à partir de ce soir ! »

Au même instant, le rideau est brutalement poussé et je n’ai que le temps de me reculer dans l’escalier, avant que l’homme n’apparaisse au bout du passage. Je le reconnais immédiatement, c’est Jehan de Grigny. Ses mâchoires serrées et ses yeux étincelants ne laissent aucun doute sur sa cruauté. Je m’aplatis contre le mur, en tremblant, mais il passe à quelques centimètres de moi, sans me remarquer. Il s’éloigne rapidement, en maugréant, et je sors prudemment de ma cachette lorsque je n’entends plus ses pas.

Je m’approche du rideau de brocart sans faire de bruit et tends l’oreille, quelques vagissements de nourrisson se mêlent à des sanglots étouffés. Il faut que je sache d’où provenait toute cette souffrance. D’une main tremblante, je pousse le rideau et pénètre dans la pièce.

A suivre

iphone chris 5823

Photo M. Christine Grimard

La Porte (Partie 4)

1404810_515684318539187_1766740558_o

Photo M. Christine Grimard

Je retrouvai mon amie, déjà installée dans la salle de conférence.

Elle me fixa, un peu inquiète de mon essoufflement, et pour la rassurer, je lui expliquai que j’avais eu peur d’être en retard et que j’étais descendue en courant. Le décor de la salle de conférence était moderne, et cela me fit du bien de me retrouver au vingt-et-unième siècle. Elle me demanda pourquoi j’étais aussi pâle, et l’espace d’un instant, je faillis lui expliquer toute l’histoire. Je me ravisai rapidement, le conférencier arrivant dans la pièce, et ne sachant pas par quel bout commencer mon récit. Je craignais qu’elle me prenne pour une illuminée, et que cette réputation me suive définitivement par la suite, au bureau.

Tout autour de la pièce, était disposée, une série de portraits des différents maîtres du Château depuis sa construction, jusqu’à la révolution française. Le premier d’entre eux avait un visage dur et impressionnant, avec des mâchoires de taureau et un regard noir. Il dégageait une impression hostile, et je me réjouis de n’avoir pas vécu à cette époque-là. Il n’y avait probablement rien de bon à vivre sous l’emprise d’un châtelain de ce genre. Une légende indiquait son nom, il s’agissait de l’administrateur, père supérieur du premier monastère, Jehan de Grigny, qui avait transformé les lieux en un château d’agrément, pour recevoir les hauts dignitaires du royaume et les émissaires du pape, venant visiter son vignoble dont la réputation grandissait.

Suivait, une série de portraits de personnages tous plus rébarbatifs les uns que les autres, peints à la mode de leur époque, qui étaient ses successeurs au cours des trois siècles suivants, jusqu’à la révolution, date à laquelle le château fut confisqué au clergé. Leurs noms étaient indiqués sous chaque portrait, mais je n’en connaissais aucun. Ils avaient tous un point commun, qui était leur air autoritaire appuyé par un regard froid et des lèvres fines et serrées. Aucun ne souriait, et chacun d’eux semblait avoir une haute opinion de sa propre importance. Je me demandais ce qu’ils penseraient du fait que leur château abritait des « séminaires » païens aujourd’hui, et en quels termes pleins de colère ou de mépris, ils nous signifieraient notre congé, s’ils le pouvaient encore !

Après tout, j’avais peut-être tort de les juger sur leur apparence sévère. Il s’agissait d’hommes d’église, probablement sérieux et pleins de sagesse, soucieux d’assurer la prospérité de leur communauté religieuse, et de maintenir la qualité de leur vignoble, ce qui devait représenter une lourde charge, et pouvait justifier leur apparence sévère.

Le conférencier, nous brossa rapidement l’histoire du château, et nous invita à admirer les portraits qui ornaient la pièce, comme des œuvres représentatives de l’esprit de chaque époque, sans nous détailler plus précisément l’identité des hommes. Je me surpris à avoir envie d’en connaître plus, sur la vie de ces êtres qui avaient vécu un moment en ces lieux, respiré l’air de cette pièce, foulé les marches que j’avais empruntées pour descendre il y a un instant. Il ne restait d’eux qu’un portrait de profil, minuscule, où l’on ne pouvait même pas croiser leur regard, et tous ceux qui les avaient connus ayant disparu depuis longtemps, aucun souvenir de ce qu’ils étaient ne subsistait. Cette idée me donnait le vertige. Il suffisait de quelques dizaines d’années, pour que tout souvenir disparaisse, et que le monde oublie jusqu’à la couleur de nos yeux.

966443_515697238537895_724883965_o

Photo M. Christine Grimard

Le lieu, une salle immense, voûtée en ogives, était sans doute propice, à la nostalgie. Les chapiteaux qui coiffaient les colonnes de pierre, étaient tous uniques, et j’imaginais la main du sculpteur qui les avait fait naître de son imagination.
Autant de talents envolés dans le tourbillon du temps, autant d’artistes anonymes qui avaient donné leur énergie pour faire vivre ces lieux, autant d’êtres vivants ayant laissé leur trace dans ces pierres, autant de maîtres d’art avaient offert à ce lieu sa magnificence.
Cela me plongeait dans un état de léthargie dont la voix de l’orateur ne parvenait pas à me sortir. Il se servit du point de départ historique de ce monastère, pour illustrer son propos, visant à améliorer nos performances dans l’entreprise. C’était habillement mené, mais mon esprit vagabondait ailleurs, dans ce siècle lointain, où les hommes se battaient pour apprivoiser la nature du sol et le climat, pour faire prospérer leur vigne, comme une offrande à leur Dieu.

A la fin de sa conférence, il nous distribua une plaquette reprenant ses propos, dans laquelle était glissé le dépliant publicitaire de l’hôtel. Sur la couverture, un portrait de Jehan de Grigny de face cette fois-ci, s’étalait. Je fus impressionnée par l’intensité de son regard noir. A en croire, la froideur hostile de ses yeux, cet homme ne devait pas être un tendre !

Le conférencier nous remercia de notre attention et nous invita à le rejoindre au sous-sol pour le dîner. Pour se rendre à la salle à manger, il fallait suivre tout un dédale de couloirs souterrains, serpentant sous la cour intérieure, qui menaient de l’ancienne cuisine du château renaissance à un cellier voûté, où les tables étaient disposées. Dans la cuisine d’origine, transformée désormais en salon d’apparat, une cheminée monumentale double, habillait tout le mur sud. L’âtre était tellement grand, que l’on imaginait que des chevreuils entiers rôtissaient sur le feu. Une énorme broche, aussi longue que le foyer, était toujours présente reliée à un système ingénieux de contrepoids qui l’actionnaient par l’intermédiaire d’une vis sans fin, pour que la cuisson du gibier soit homogène. On imaginait facilement le personnel qui s’agitait autour de l’âtre, les joues rougies par la chaleur, transpirant, pour préparer les nombreux plats des repas des châtelains.

1412302_515697005204585_595317592_o

Photo M. Christine Grimard

Le passage souterrain descendait en pente douce sous le bâtiment, éclairé faiblement par des torches électriques imitant les flammes d’un flambeau, et lorsque nous étions à mi-chemin, il y eut une baisse de tension, et les lumières vacillèrent une fraction de seconde, juste le temps de sentir un courant d’air glacial nous frôler. Nous nous regardâmes en frissonnant, soulagés d’avoir évité l’obscurité. Les uns et les autres plaisantèrent, en évoquant l’incident, en se mettant à table, en se félicitant mutuellement d’avoir échappé au fantôme qui hantait le souterrain.

Je ne dis rien, mais je me réjouissais de ne pas être la seule à avoir ressenti cet air glacial, pour une fois !

iphone chris 5836

Photo M. Christine Grimard

Le repas fut agréable et raffiné, les mets typiquement régionaux, étaient accompagnés de Bourgognes grand cru, un Meursault blanc pour commencer puis un Gevray Chambertin Rouge pour accompagner le plat principal. Et chacun se régalant, bientôt le silence se fit dans la salle voûtée. Les convives étaient impressionnés par le décor grandiose, les voûtes en pierre créant une atmosphère moyenâgeuse, proche de celle des chapelles romanes. Leur froideur dépouillée était un peu atténuée par la présence de tapisseries en laine brodée, dont l’une me rappelait la « Dame à la Licorne ». Cette composition me semblait familière, et je demandais au Maître d’Hôtel s’il connaissait l’histoire de cet ouvrage. A mon grand étonnement, il m’expliqua que la tapisserie était authentique, datant du 13° siècle, date, de la construction du premier monastère, dans le cellier duquel nous nous trouvions.

L’ouvrage avait été retrouvé lors des travaux de restauration du château, avant qu’il soit transformé en hôtel, dans une pièce secrète, qui avait été murée depuis, son auteur n’étant pas connu ni l’époque exacte de sa confection, qui avait été estimée plus tard par un expert. Une fois restaurée, la tapisserie avait repris son éclat coloré, et trônait maintenant dans cette salle de restaurant, où chacun pouvait l’admirer. Je la trouvais fascinante, non pas par le paysage représentant un jardin où se tenaient des personnages et des animaux fabuleux, mais surtout par le regard du personnage central qui semblait vous suivre lorsqu’on se déplaçait. Je savais que certains tableaux avaient cette particularité, mais je ne pensais pas que cela soit possible avec une tapisserie brodée. Le dessert tardant à arriver, je m’approchais de la tapisserie pour en détailler les points et les reliefs, quand je vis distinctement le personnage principal fermer les yeux.

Je m’arrêtai de respirer, et pâlis, vacillant sur mes jambes, et un instant plus tard, les yeux s’ouvrirent de nouveau et le visage se figea, comme il l’était depuis l’éternité. Ma collègue qui avait suivi mon mouvement me dit :

– Reviens t’assoir, tu es toute pâle, tu vas tomber dans les pommes ! Que t’arrive-t-il ? Tu as trop mangé ?

Et sans attendre ma réponse, elle ajouta :

– Si tu ne peux pas manger ton dessert, je pourrai l’avoir ?

– Oh non ! Tu exagères ! Justement, si je me sens mal, il me faut du sucre, tu devrais me donner le tien en plus du mien ! répondis-je, ayant repris mes esprits.

Je croyais que la plaisanterie lui ferait oublier l’incident, mais il n’en fût rien. Elle revint à la charge en me regardant sous le nez:

– Alors, pourquoi es-tu aussi pâle ?

– C’est cette tapisserie qui m’a impressionnée, répondis évasivement, j’imaginais le travail monstrueux que cela devait représenter, et je me demandais qui en était l’auteur.

– Et c’est ça qui te fait pâlir ? On aurait dit que tu avais vu un fantôme ! Dis-moi ce que tu as ! insista-t-elle en me regardant sévèrement.

– Je … Oui, enfin… Peut-être que j’ai vu quelque chose de bizarre dans cette tapisserie… Mais j’ai dû trop boire de ce Meursault, sans doute !

– Et ? C’était quoi ? dit-elle, intriguée, en se tournant vers le mur.

– J’ai cru voir bouger le personnage… tu vois, c’est ‘importe quoi ! Mais j’ai eu peur !

Elle partit d’un énorme éclat de rire, ce qui me soulagea. Elle ne me croyait pas, et c’était mieux comme ça. Je ris avec elle, et bientôt, toute la table sut que le Bourgogne ne me valait rien, et je fus un sujet de moqueries jusqu’à la fin du repas.

Cette fois encore, j’avais pu me tirer de cette situation délicate par une plaisanterie, mais je commençais réellement à me demander ce qu’il m’arrivait. Jamais auparavant, je n’avais eu ce genre d’hallucination, et cette situation m’effrayait terriblement. Il y avait quelque chose dans ces murs qui s’attaquait à mon équilibre mental, et j’allais avoir besoin de toute ma vigilance pour lui résister. En prévision de la nuit qui s’annonçait longue; je demandais un second café au serveur, sous les yeux amusés de mon amie, qui pensait que c’était pour atténuer les effets de l’alcool. J’espérais que cette soirée se prolonge, et n’osais penser au moment où il faudrait regagner les chambres, sentant les évènements successifs de cette soirée avaient fait s’évaporer peu à peu, les dernières gouttes de mon courage.

1002043_514306388676980_1570618221_n

Photo M. Christine Grimard

La Porte (Partie 2)

963969_514271055347180_856356915_o

Photo M. Christine Grimard

Je déposai mon sac dans un coin, et redescendis en vitesse, sans détailler plus le décor magnifique, une visite du vignoble étant prévue dans l’après-midi, ce qui serait une première pour moi. Je retrouvai quelques collègues sur l’esplanade du château, et nous échangeâmes nos impressions sur la beauté du site en attendant que notre guide n’arrive. Même mon amie, habituellement toujours blasée et dubitative, semblait impressionnée par la magnificence des lieux.

Notre guide, qui sans être vigneron, était un amoureux de la région, nous brossa en quelques mots, les particularités du vignoble bourguignon. Il était passionné et passionnant. En quelques heures nous comprîmes pourquoi ce pays avait produit un vin célèbre dans le monde entier, fruit de la combinaison unique d’un terroir très particulier, de cépages historiques et du savoir-faire des hommes.

860437_514270628680556_950172090_o

Photo M. Christine Grimard

Pour commencer à nous imprégner de ce pays et de sa passion contagieuse, il nous entraina sur les terres du Château du Clos Vougeot. Son récit nous fit comprendre à quel point les racines de ce vignoble étaient lointaines, remontant au XIIe siècle, où les moines de Cîteaux cultivaient déjà la vigne. Le travail des moines donna la note pour la suite de l’histoire du vignoble, les moines sélectionnant les plants, les élevant avec patience et améliorant sans cesse les méthodes de taille et de culture. Il nous brossa un portrait vivant du château depuis sa construction par les moines en 1115, jusqu’à nos jours où il abrite encore l’ordre de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. Nous vîmes défiler les rois de France qui avaient légiféré sur la qualité de la viticulture en Bourgogne, depuis Philippe le Hardi, jusqu’à la révolution. Puis il s’arrêta sur la personnalité du prince de Conti  qui en 1790 acquit La Romanée qui porterait son nom, et dont la croix emblématique brille encore au soleil au milieu de ses vignes chargées histoire.

1479052_514296405344645_846524940_n

Photo M. Christine Grimard

Entendre l’histoire de ce pays, contée par un homme que ce terroir, qui a traversé le temps, passionnait, fut un enchantement. Il nous expliqua que la nature du sol était un des éléments clés, des couleurs, saveurs et arômes du vin. En fonction de l’exposition de chaque parcelle, de son altitude, de la profondeur de son sous-sol, de sa pente et donc du drainage qu’il en découle, des conditions climatiques de l’année de récolte, on obtenait un vin différent. Les crus étaient donc classés différemment, en fonction de leur parcelle d’origine, même si celles-ci n’étaient séparées que de quelques mètres. La dernière inconnue dont il fallait tenir compte dans l’équation, était le rôle des hommes qui de la culture de la vigne, de sa taille, jusqu’aux vendanges, puis au travail en cave, élèveraient le vin jusqu’à le sublimer. Certains seraient récompensés de leurs efforts par des prix décernés par des confréries de connaisseurs, ce qui donnerait une valeur supplémentaire à leur vin.

clos vougeot le Taste vin

Photo M. Christine Grimard

« Ainsi, la Confrérie des Chevaliers du Tastevin célèbre la Bourgogne et son vin dans une tradition d’accueil, de chaleur humaine et de générosité, et offre à la France l’une de ses plus belles « tables d’hôtes ». » conclut-il.

L’après-midi touchait  sa fin, et le coucher de soleil en fut l’apothéose, flamboyant derrière la côte, et se découpant derrière l’ombre des clochers. Nous regagnâmes notre chambre, la tête pleine d’images mêlant l’histoire et la modernité de la région, avec la promesse de participer le lendemain à une dégustation, pour comprendre plus concrètement comment se déclinaient les différences et les particularités de chaque parcelle.

1077321_514286998678919_198957629_o

Photo M. Christine Grimard

Chacun devait regagner sa chambre, pour se préparer avant la conférence du soir qui serait suivie d’un dîner, servi dans un ancien cellier voûté, comme une chapelle.

Je découvris alors la chambre que l’on m’avait attribuée plus en détail. Cette chambre était décorée dans un style d’époque renaissance, et les détails modernes avaient été habilement dissimulés derrière des morceaux de décor anciens. Le plafond était à lui tout seul une œuvre d’art, et même si des fissures en complétaient l’harmonie, je restais bouche bée à l’admirer en entrant dans la pièce. Les poutres à la Française finement décorées, évoquaient une dentelle d’images inspirées de la nature. Je ne pus m’empêcher d’imaginer la main de l’artiste qui l’avait peint, cinq siècles auparavant, et ce qu’il penserait en me voyant béate d’admiration devant son travail, ce soir. Je parcourus la pièce des yeux, me demandant combien d’êtres humains avaient dormi ici avant moi, et s’il en restait une trace, un souvenir accroché aux volutes du baldaquin. Les murs étaient très épais, et le silence était lourd.

Château de Gilly

Photo M. Christine Grimard

Je m’approchai de la fenêtre, seul rectangle de lumière, découpé sur les ombres de la fin de l’après-midi. Les petits carreaux dessinaient leur silhouette sur le sol inégal, filtrant les derniers rayons de ce soleil d’hiver. L’atmosphère était étrange, comme si l’on était entre parenthèse dans une niche du temps. La fenêtre donnait sur un parc magnifiquement entretenu, et l’on s’attendait à voir surgir une dame enrubannée des bosquets taillés au cordeau. Il n’y avait pas un chat, on aurait pu être dans le décor du château de la bête, ou chaque objet était figé dans le passé, attendant qu’une belle vienne secouer la poussière du temps.

fenetre

Photo M. Christine Grimard

Je suivais des yeux la ligne des remparts, où quelques pigeons avaient élu domicile, faisant briller leur plumage dans les rayons du couchant, quand j’entendis un bruit derrière moi. On aurait dit un soupir. Je me retournai, brusquement, pensant que quelqu’un était entré dans la pièce, mais dans la pénombre, je ne distinguai rien. J’avançai dans la pièce, lorsqu’un second soupir se fit entendre. Le son venait de la gauche. Je me retournai vers lui, mais ne vis rien de plus. Il commençait à faire sombre dans la pièce, et l’inquiétude me gagnant, je me précipitai vers le commutateur pour éclairer.

Le plafonnier ne s’éclairait pas, sans doute pour ne pas ternir la belle harmonie de la fresque, mais un lampadaire inonda la pièce de lumière, me soulageant du même coup. Je jetai un coup d’œil circulaire, et ne vis rien d’anormal. Décidément, il fallait que je me calme, mon imagination me perdrait.

Je décidai de défaire mes bagages, m’occuper concrètement me ferait reprendre pied dans le présent. Cela me prit quelques minutes, et j’étais dans la salle de bain, lorsque j’entendis distinctement une voix qui chantait. Je tendis l’oreille, pour distinguer d’où venait le chant, mais il semblait venir de partout, ou de nulle part. Je me demandai s’il y avait des haut-parleurs dissimulés derrière les tentures du lit. Mais lorsque je m’en approchai, la voix se tut.

Je me demandai si je préférais le silence, ou les bruits insolites, mais je n’eus pas l’occasion de me poser la question plus avant, parce qu’on frappa à la porte. Je fus soulagée, en ouvrant, de me trouver devant une femme de chambre, tout à fait contemporaine, qui me souriait aimablement. Elle me demanda si j’avais besoin de quelque chose pour la nuit, et m’offrit une petite boite colorée contenant quelques bonbons au Marc de Bourgogne, en guise de cadeau de bienvenue.

Je n’osais pas lui poser des questions, craignant qu’elle me croie folle, mais j’aurais bien voulu qu’elle s’attarde un peu et qu’elle me rassure. Je lançai en hésitant un peu :

-Chantiez-vous à l’instant ?

Elle me regarda en souriant, et répondit sans hésitation :

-Oh, non, Madame, je ne chantais pas, j’en serais bien incapable, je chante tellement faux, si vous saviez !  Je vous souhaite une agréable soirée, la salle à manger se trouve au sous-sol, le dîner vous sera servi vers 21 heures.

Sur ces paroles, elle sortit gracieusement, me laissant sur mes questions, et sur ma faim. Je regardais les bonbons, en me demandant quelles hallucinations allaient encore m’envahir si je les goûtais, déjà que j’entendais des voix, sans avoir rien bu !

A suivre …

Croix de la Romanée Conti

Photo M. Christine Grimard