Un été bleu outre-mer (8)

« Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol pour toujours, ils partent sans un cri et le ciel strié ne résonne plus de leur appel. Ils passent au dessus des lacs, des marais fertiles, leurs ailes écartent les nuages trop langoureux. »

André Breton

Photo M.Christine Grimard

.

Lorsque le soir descend

Juste au bord des marais

La lumière prend son bain

Avant que la nuit vienne

Et que les goélands

Qui pèchent au soir tombant

Ne reviennent du large

Pour nourrir leurs enfants

.

Elle s’étire alanguie

Dégustant en silence

Son plaisir solitaire

Éclatante et ravie

En Traçant de l’index

Gerbes d’étincelles

Et volutes d’argent

.

J’admire son talent

Immobile et muette

De peur de l’interrompre

Couchée dans les roseaux

Jusqu’à la nuit tombée.

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Confessions Intimes 13 : Egretta

aout 2015

Photo M. Christine Grimard

Ces jours-ci, il y a beaucoup de bruit autour de mon nid.

Avec les jours chauds, ils reviennent chaque année, avec leurs odeurs et leur vacarme. Heureusement, quand l’été est là, les enfants sont grands et sont partis du nid, alors ils ne peuvent plus les effrayer. Je les vois passer au bord de mon marais, avec leurs machines silencieuses de toutes les couleurs, qui avancent plus vite que le faucon. Ils font du bruit, ils grincent ou tintent joliment et parfois ils poussent des cris. D’autres sont plus calmes, je les vois arriver doucement sur le chemin de pierres, avançant sur leurs deux pattes aux grosses palmes de cuir. Parfois, ils se cachent dans les roseaux, ne bougent plus et ne font aucun bruit. Je sais qu’ils espèrent que j’oublie leur présence et que je m’approche. Je le sais parce que mon cœur reste en alarme aussi longtemps que je perçois leur odeur. Ils pensent qu’ils peuvent se fondre dans le paysage, les pauvres. Ils rêvent s’ils croient qu’ils pourront me capturer, j’ai des ailes, moi !

Je ne sais pas pourquoi, ils restent là à m’observer. Que veulent-ils de moi  ?

Mes plumes ?

Dans le marais du Payré court une histoire que les aigrettes garzettes se sont transmises de génération en génération. L’arrière grand-tante de ma grand-mère, la grande Garza, la racontait aux héronneaux de l’année, chaque soir de printemps pour les prévenir avant qu’ils ne s’envolent du nid pour aller chercher d’autres lieux de pêche. Elle disait qu’aux temps anciens, avant que les dunes de l’estuaire n’aient disparu dans la grande tempête, les hommes étaient venus avec de grands bâtons plus dangereux que l’ouragan. Ils posèrent des pièges partout dans le marais et capturèrent les aigrettes naïves qui ne se méfiaient pas.  Ils les capturaient, les assommaient avec leurs bâtons et les plumaient vivantes, pour garder leurs plumes aussi blanches que la lumière du matin. Il ne fallait pas les teinter de sang, sinon les belles élégantes n’en voulaient plus pour leurs chapeaux. Il paraît même qu’ à l’opéra de la grande capitale, les plumes d’aigrettes étaient très recherchées pour les parures des danseuses. Je n’ai jamais vraiment compris tous les mots de cette histoire, mais je la connais depuis mon enfance, et je sais qu’il faut se méfier des hommes, de leurs bâtons et de leur odeur. Toutes les aigrettes le savent…

Alors, quand revient la saison chaude, je me replie au fond de l’étier, sous les roseaux, et je ne sors qu’à la tombée du jour pour chercher un peu de nourriture. Ils ne m’auront pas.

L’autre jour, j’en ai entendu deux qui parlaient de chapeaux. Mon sang n’a fait qu’un tour !

Ils disaient que ce n’était plus la mode des chapeaux et que les hommes portaient des casquettes désormais, sans plume ni attributs décoratifs.

Si seulement c’était vrai, je pourrais dire aux autres qu’ils n’auront plus à avoir peur!

Enfin, méfions-nous. C’est sans doute une nouvelle ruse. C’est une race tellement rusée. Pour ce qui est d’exploiter le marais et l’océan même, ils ont toujours de la ressource ! Ne baissons pas la garde si vite. Je vais rester cachée jusqu’à l’automne. A cette époque-là, le marais retrouvera sa tranquillité et après les grandes marées d’octobre, tout redeviendra silencieux.

Il suffit d’attendre…

*

 

 

Clichés 48 : Dans les marais (3)

A vélo dans le marais vendéen,  on respire !

 

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photo M. Christine Grimard

Sur le sentier des marais on trouve: des étiers,

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photo M. Christine Grimard

Des plantes domestiques égarées

 

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photo M. Christine Grimard

Des Bouquets sauvages et anonymes …

 

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photo M. Christine Grimard

Des graminées pomponnées …

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photo M. Christine Grimard

Des moutons de prés salés …

 

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photo M. Christine Grimard

Des familles en promenade

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Photo M. Christine Grimard

… un bouquet improvisé

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photo M. Christine Grimard

Mais il faut rentrer, le sentier étant submersible et la marée montante ….

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Photo M. Christine Grimard

Une dernière pour la route !

photo M. Christine Grimard

–> FIN <—

 

Clichés 47 : Dans les marais (2)

Un chemin cyclable entre terre et ciel

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Photo M. Christine Grimard

où la biodiversité n’est pas un simple concept

 

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Photo M. Christine Grimard

où l’imagination de la nature n’a pas de limite

 

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Photo M. Christine Grimard

 

 

Pour gagner les faveurs du soleil …

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Photo M. Christine Grimard

 

 

Parfois colonisatrices venues des jardins des hommes…

 

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Photo M. Christine Grimard

parfois sauvages échevelées …

 

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Photo M. Christine Grimard

ou barbues…

 

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Photo M. Christine Grimard

 

Toutes devront apprendre à survivre à la marée montante…

 

Photo M. Christine Grimard

 

Au sel et au vent !

Photo M. Christine Grimard

Clichés 46 : Dans les marais … (1)

En Vendée, un vélo suffit pour qu’en quelques minutes, on soit projetés dans un monde parallèle ….

 

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Photo M. Christine Grimard

Où les rencontres sont surprenantes, bien que silencieuses …

 

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Photo M. Christine Grimard

… Où la lumière a trouvé refuge

 

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Photo M. Christine Grimard

…où la vie a toutes les couleurs

 

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Photo M. Christine Grimard

… où les échassiers vivent libres

 

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Photo M. Christine Grimard

… Heureux

 

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Photo M. Christine Grimard

… Où tout est simplement beau !

  
Non ?

(les photos peuvent être agrandies en cliquant)

Confessions intimes 12 : Buffalo

Je reprends ici le texte écrit pour « Les Cosaques » le blog tenu par Jan Doets, à partir d’une photo que j’avais faite l’été dernier en Vendée, dans les marais bordant l’océan où vit ce petit cheval. Je le connais depuis de nombreuses années et admire sa beauté et sa sérénité. Il faut dire que l’endroit où il vit, contribue grandement à cela. Le premier billet de la série « Photo du jour » de ce blog lui était consacré. Depuis il a bien grandi…

Pour la petite histoire « Buffalo » était le nom que mon grand-père maternel avait donné à son cheval dans les années quarante. J’ai toujours entendu ma mère en parler comme d’un être particulièrement intelligent !

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Photo M.Christine Grimard

 

Ce sera encore une belle journée… La plus belle depuis longtemps.

Je vais rester là, au soleil.

Ils ne me demandent plus grand-chose maintenant de toute manière, sauf quand les enfants reviennent pour les vacances. Mais j’aime aussi les promener sur ma croupe, ce qui me permet d’aller voir si le marais a changé depuis l’été dernier.

Ils m’ont laissé dans ce marais mouillé depuis trois ans, mais je ne me suis pas ennuyé une seule seconde. Je vis dans ces herbes folles au goût de sel et d’embruns. Les cormorans égarés viennent parfois me survoler, et je leur fait entendre ma désapprobation. Je ne tolère que le héron blanc, celui qui niche derrière la pinède. J’aime bien quand il vient me tenir un peu compagnie le soir, après son repas. Il plane au-dessus des étiers, puis plonge à pic et sans bruit. J’entends une explosion d’écume retentir dans les joncs lorsqu’il se décide à plonger, puis son cri de contentement. Une fois repu, il vient de percher près de moi, sur le mur de l’ancien pigeonnier, une ruine que nous affectionnons tous les deux. Il claque du bec puis ricane dans son jabot. Un véritable cabot !

Si mon frère me voyait, je suis sûre qu’il pousserait un hennissement moqueur. Il a toujours été méprisant avec tout ce qui n’était pas équin. Pour lui, notre race est la plus belle, la plus noble, la plus forte. Il a un peu raison, nous avons traversé les millénaires du haut de nos quatre pattes. Les hommes n’auraient jamais survécu sans nous. Ils n’ont même pas compris à quel point nous leur étions supérieurs, plus rapides, plus forts, plus résistants qu’eux. Plus intelligents aussi ! Mais chut … il ne faut pas l’ébruiter, après ils essayeraient de nous découper pour comprendre la source de notre supériorité…

Alors, je me contente de rester là, au soleil, allongé dans les graminées ondulantes, croquant l’herbe odorante et me régalant de son petit goût iodé. Surtout, ne pas paraître ce qu’ils ne veulent pas que je sois. Réserver cela pour les fées, lorsqu’elles sortiront danser sous la lune. Me garder libre pour elles, pour les emporter sur mes ailes lorsqu’elles vont rendre visite à l’étoile-mère.

Une seule fois, quelqu’un nous a surpris. La petite Marie a assisté à notre retour. Nous étions couverts de rosée et elle est restée muette de saisissement. C’était le jour de la rentrée, elle n’avait pas envie de quitter la maison pour des longs mois de pensionnat. Elle était sortie aux premières lueurs de l’aube pour me rejoindre dans la prairie. Mais nous n’avions pas vu que l’aurore filait dans le vent, et nous avons pris du retard. Elle nous a vus atterrir derrière le grand pin dans une gerbe d’étincelles.

Elle m’a regardé comme si j’étais le soleil lui-même et je n’oublierai jamais son regard émerveillé, comme si elle était soulagée d’avoir enfin la confirmation de ce qu’elle avait toujours su. Comme si elle avait oublié toutes ses peurs. Elle est venue vers moi, a entouré mon encolure de ses bras, et frottant son front contre le mien a dit :

« Attends-moi, je reviendrai dès qu’il auront compris que je ne serai jamais une des leurs. »

Et depuis je l’attends. Voilà des mois que je l’attends.

Mais aujourd’hui, je sais qu’elle reviendra. Ils ne me l’ont pas dit, mais je le sais parce que l’aube avait la même couleur que ce jour-là, et que le vent était sucré. Je le sais parce que cette nuit, elle est venue me chevaucher dans mes rêves. Alors je vais m’approcher de la barrière de pierre et l’attendre.

Ce sera une belle journée… la plus belle depuis longtemps.

Texte et Photo M. Christine Grimard

Confessions intimes 5 : Oceane

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Photo M. Christine Grimard

 

Ils m’ont construite à la saison où les marais passent du gris souris au jaune safran.Il leur restait quelques planches quand ils eurent fini de construire le bateau familial. J’ai eu peur qu’ils me peignent de la même couleur, non pas que je n’aime pas le bleu et le blanc, mais je préférais rester «nature». Heureusement, la peinture coûte cher et ils avaient fini le dernier pot sur la barrière de la maison.

Ils avaient besoin d’un abri pour se reposer quand ils rentraient de la pêche. Souvent ils étaient si épuisés, les soirs de tempête, qu’ils n’avaient pas la force de rentrer au village et ils restaient passer la nuit entre mes planches. Plus tard, quand ils construisirent l’étier au bord de mon chemin, je devins « cabane d’ostréiculteur ». C’était un titre ronflant qui ne m’allait pas très bien. Je n’étais qu’une maisonnette toute simple, qu’un abri côtier, comme ils disaient. Le petit Claude m’avait même baptisé en plantant sur mon pignon une jolie pancarte qu’il avait sculptée dans le cadavre du vieux pin, où il avait écrit «Oceane» en oubliant l’accent. C’était le prénom de sa petite amie de l’époque. Plus tard, il oublia cette fille, et ma pancarte fut arrachée par le vent un soir de tempête. Claude est parti vivre dans la grande ville et tout le monde a oublié mon nom depuis que sa mère a été rejoindre son père sous les cyprès de l’église.

Ici la vie est douce, au bord des marais, dans le silence secret des canaux, à l’ombre de la forêt.

J’ai vu défiler des générations de gamins, rêveurs ou casseurs, joyeux ou mélancoliques, hurlants ou chantants. J’ai vu la vie des hommes de ce pays, burinée par le vent salé, brisée par les tempêtes, bronzée par le temps. Je les aime ces hommes et ces femmes courageux, sensibles, attachés à leur terre de sel et de vent. J’aime leurs émois, je ressens leurs chagrins, j’accompagne leurs espoirs.

Ils pensent que je suis un amas de bois et de tôles. Ils pensent que je suis insensible. Je leur pardonne… Ils ne savent pas…

Pourtant une fois, une fillette a compris qui j’étais. Je la revois avec ses yeux immenses du bleu de l’océan. Je la revois me regarder, assise là-bas de l’autre côté de l’étier. Elle suivait des yeux la grue blanche qui habite à l’est. Elle était venue pour cueillir des salicornes, sa mère lui avait demandé de rentrer seulement quand son panier serait plein. Pourtant, elle s’était assise au bord de l’étier, sa ningle* posée sur le sol, le menton reposant sur ses paumes, silencieuse. Elle scrutait chaque détail, chaque son, comme si elle voulait en remplir son cœur. Je la regardais derrière mes rideaux de dentelles et j’ai dû sourire. Ma porte a grincé. Un tout petit grincement pourtant !

Cela a suffi pour qu’elle se retourne vers moi au moment où je tentais de reprendre mon sérieux. Il ne fallait pas qu’elle entende mes planches crisser, il fallait que je bloque ce fou rire que je sentais monter devant son air incrédule. Elle se leva et me fixa quelques instants. Le soleil choisit ce moment-là pour sortir des nuages et se refléter dans mes carreaux, ce qui l’éblouit un peu. Elle leva sa main devant ses yeux en pare-soleil, les plissa et hocha la tête, comme si elle venait de comprendre…

Elle s’approcha de moi, fit le tour de mes planches, colla son visage contre ma fenêtre, les deux mains autour de son visage, puis se décida à entrer. Ma porte était toujours ouverte. Je ne l’empêchais pas d’entrer. Elle fit le tour de ma petite pièce, me chatouilla un peu les entrailles, en glissant sur mon plancher, caressa mes rideaux désuets et jaunis, puis ressortit en fermant soigneusement la porte derrière elle. Elle alla passer son doigt sur les lettres usées de ma pancarte et prononça deux fois : O-ce-an-ne, d’une voix douce.

Elle retourna sur son promontoire, me regarda de nouveau mais cette fois, avec un sourire complice. Ses yeux pétillaient de malice. Elle redressa la tête et murmura:

« Je sais bien que tu me vois, et tu sais que je te vois aussi. Tu ne me diras pas ce que tu penses, là, juste derrière tes rideaux, mais moi, un jour j’écrirai ce jour où j’ai vu briller ton regard dans le soleil du matin. Souviens-toi de moi comme je me souviendrai de toi. Seul le vent pourrait nous trahir, mais il est déjà parti…»

Sur cette phrase, elle se leva et repartit en chantonnant, le long des sentiers du marais son panier presque vide à la main, valsant dans les rayons de miel du soleil matinal.

Et moi, je n’ai jamais oublié son sourire…

Texte et Photo : Marie-Christine Grimard

Notes :
Cette petite cabane d’ostréiculteur a été démolie un an après cette photo. J’aimais beaucoup voir sa silhouette en parcourant en vélo, les marais qui bordent la pinède au bord de ce littoral vendéen que j’aime tant. Les planches ont été récupérées pour d’autres usages, et je me demande si elles ont gardé un peu de l’âme de cette maisonnette dans leurs souvenirs.
*ningle : Longue perche de bois utilisée autrefois par les maraîchins pour sauter les étiers (les ponts étant rares).