Les Filles de la Lune (Partie 22)

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Au réveil, elle avait sa réponse.

Elle avait rêvé la guérison d’Hermine. Elle avait vu ses mains, guidées par d’autres mains aux longs doigts fins, accomplir les gestes guérisseurs. Elle allait reproduire ce lent massage jusqu’à ce que le ventre douloureux, dur et gonflé de l’enfant, retrouve sa souplesse et sa forme normale. Il s’agissait de rétablir les flux, de guider la vie vers sa lumière. Elle avait retrouvé confiance. Elle parviendrait à ses fins et donnerait à l’enfant sa décoction digestive, mélange de camomille, mélisse, fenouil et de chardon-marie, pour accélérer sa guérison. Elle repartit si vite vers le village qu’elle en oublia sa statuette sur le sol. Elle était arrivée à l’orée du bois quand un hurlement aigu l’arrêta.

La louve était là, assise à la regarder d’un air réprobateur, la statuette dans la gueule. Luna baissa les yeux, confuse et lui dit :

  • Oui, tu vois, la douleur me fait oublier tous mes devoirs. Pardonne-moi !

La louve émit un grondement sourd et s’approcha de Luna. Elle posa la statuette devant ses pieds et pointa son museau sur son ventre, appuyant fortement à un endroit précis. Luna n’osait plus respirer. La louve mima plusieurs fois le même geste avec son museau, massant l’abdomen de Luna de haut en bas avec son museau. Elle regarda Luna au fond des yeux pour s’assurer de son attention, puis reprit la statuette dans sa gueule et reproduisit le même mouvement. Enfin, elle glissa la statuette dans la paume de la main de Luna et tourna la tête en direction du village, en grondant.

Luna avait compris. Elle salua la louve d’un signe de tête, et la remercia en s’éloignant :

  • J’ai compris, je vais libérer l’enfant de son mal avec ton aide. Merci de m’avoir indiqué la voie à suivre.

Arrivée à la porte du village, elle se retourna et salua d’un geste de la main, la louve qui la suivait du regard, à l’orée du bois. Celle-ci hurla à la lune montante, puis bondit et disparut sous les ramures.

Luna, fébrile, se précipita dans la chambre où dormait Hermine. Lisa qui était aussi pâle que sa chemise de lin, regarda entrer sa mère, et sentit son espoir renaître. Elle avait dans les yeux cette lueur qu’elle lui connaissait bien. Celle qui faisait flamber sa vie depuis toujours, la lumière de l’espoir et de la vie. Elle se leva et prit les mains de sa mère :

  • Maman, le curé est venu …
  • Ma fille, laisse le curé faire ses prières, après tout il n’a rien de mieux à faire, et cela pourra nous aider aussi, qui sait ! Pendant ce temps, nous allons faire le travail, toi et moi, et il pourra se glorifier d’avoir sauvé notre enfant. Peu importe !
  • Que veux-tu dire ?
  • Je dis que je sais ce qu’il faut faire pour qu’Hermine ne souffre plus et que nous allons le faire, toi et moi. J’étais aveuglée par mon chagrin. Pour la première fois, j’étais égarée par la souffrance de cette enfant qui est la chair de ma chair. J’ai soigné tant d’hommes et de femmes pourtant. Cela ne m’avait jamais été aussi dur auparavant. Je n’étais plus capable de réfléchir, aveuglée par ses gémissements. La déesse m’a montré le chemin à suivre et nous allons mener cette bataille ensemble, ma fille. Aie Confiance …

Elle serra Lisa contre elle, à l’instant où Hermine s’éveilla en se tortillant de douleur. Lisa prit l’enfant et la berça contre son cœur mais rien ne calmait ses cris. Luna se dirigea vers la cuisine, enduisit ses mains d’un onguent à la reine des prés, pendant que Lisa installait sa fille sur la couche. L’enfant se tordait de douleur. Luna commença à lui masser le ventre de haut en bas, en reproduisant les gestes de la louve. Au début, l’enfant cria plus fort, puis peu à peu se calma. Lorsque Luna arrêtait de masser, elle criait de nouveau, aussi elle continua inlassablement jusqu’à ce que l’enfant se rendorme.

Une heure plus tard, la même scène se reproduisit, et Luna reprit son massage, mais il fallut moins longtemps pour que le bébé se calme. La reine des prés et la douceur de la main de sa grand-mère, la rassuraient. Toute la nuit, celle-ci ne ménagea pas sa peine, et au matin, enfin, elle sentit nettement sous ses doigts, que quelque chose se dénouait, comme si elle avait libéré un obstacle. L’enfant sourit et poussa un long soupir. Lisa, qui s’était endormie, se redressa brusquement.

  • Qu’arrive-t-il ?
  • Tout va bien, ma fille, je crois que le mal s’est envolé. Donne-lui un peu de lait maintenant, je crois qu’elle va l’accepter.
  • Chaque tétée est un torture… dit la jeune mère, les larmes aux yeux.
  • Pas celle-ci. Fais-moi confiance. Donne-lui, elle a besoin de ta force !

Luna prit l’enfant dans ses bras, et la déposa contre le sein de sa fille. Le bébé frotta sa tête contre la peau de sa mère, cherchant le sein, puis se mit à téter goulument en soupirant entre chaque gorgée. On aurait dit qu’elle essayait de rattraper le temps perdu. Lisa caressait ses cheveux, et de grosses larmes coulaient en silence sur ses joues. Luna les entoura toute les deux de ses bras, et ferma les yeux, épuisée. Lisa sentait la statuette de la déesse battre entre son dos et le cœur de sa mère, et elle releva la tête pour regarder le visage de sa mère.

Plus aucune parole n’était nécessaire, et dans le regard embué de larmes qu’elles échangèrent, tout était dit.

 

Luna sortait de ces mois d’angoisse et de cette nuit de bataille, totalement épuisée. Elle sentait ses forces décliner, et savait que sa flamme s’éteindrait bientôt. Mais, en regardant Lisa qui berçait Hermine, elle savait aussi que cette flamme éclairerait les autres femmes de sa lignée aussi longtemps qu’on aurait besoin d’elles.

Au loin, il lui sembla qu’un hurlement de joie s’élevait dans le petit matin.

A suivre …

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Les Filles de la Lune (partie 21)

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Les années passèrent, la peste qui avait ravagé la province, avait miraculeusement épargné le village. Le curé en attribuait le mérite aux messes quotidiennes qu’il avait dites. Les villageois n’osaient penser que c’était les brassées de plantes que Luna leur avait fait brûler chaque semaine, dans chaque maison, qui les avait protégés. Curieusement depuis, il n’y avait plus de rat dans le village, l’odeur de la menthe sèche brûlée les avait fait fuir dans la forêt et les chasseurs avait raconté que des hordes de Loups errants s’étaient chargés d’eux.

Lisa était devenue une belle jeune femme, elle avait uni sa vie à Lancelin, fils de Thiébaud et Mathilde. Cette union souhaitée par les deux familles, était dans l’ordre naturel des choses. Luna et Mathilde étaient amies depuis l’enfance, et les particularités de Luna et de Lisa paraissaient naturelles à Mathilde. Tout le village avait participé à la noce, qui coïncida cette année-là avec la fête des moissons. Les occasions de se réjouir n’étaient pas si nombreuses, et la récolte qui s’annonçait abondante alors qu’on sortait d’une période de famine, était une autre raison de laisser éclater sa joie.

L’année suivante, l’arrivée d’un petit Jean couronna leur union, et un an plus tard, Luna eut la joie d’accueillir sa première petite fille, prénommée Hermine. Elle avait poursuivi ses activités de sage-femme, et aida sa fille pour sa délivrance tout naturellement. Mais, les premiers mois de l’enfant furent difficiles, l’hiver étant rigoureux, l’enfant frôla la mort à plusieurs reprises. Luna fit appel à toute l’énergie vitale qui lui restait pour la transmettre à Hermine. Elle se rendit plusieurs fois dans la forêt pour récolter des baies confites par le gel, en faire des emplâtres dont elle enduisait les jambes de l’enfant, pour la réchauffer et activer ses forces vitales. Elle s’épuisait en vain, l’enfant ne reprenait pas de force, elle mangeait très peu et ne grossissait pas. A chaque tétée, le bébé se tordait de douleur et s’endormait épuisée. Lisa ne savait plus quoi faire, se désespérant de n’être pas assez forte pour nourrir son enfant. Luna savait que le problème ne venait pas du lait de sa fille, mais du bébé lui-même. Les onguents dont elle massait le ventre du bébé, et les décoctions qu’elle lui faisait avaler à petites gorgées n’avaient aucune efficacité.

Les choses empirant, le curé se déplaça jusqu’à leur maison, appelé par quelques commères pour bénir l’enfant mourante. Luna se laissa entrer à contrecœur en le fustigeant du regard. Pierre qui connaissait le contentieux entre eux s’interposa avant que les choses ne s’enveniment.

  • Père, que nous vaut votre présence aujourd’hui ?
  • Mon enfant, si Dieu m’envoie, c’est qu’il estime que le malheur est proche. Je vous apporte sa parole pour vous soutenir. Il accueillera votre enfant dans son amour, si vous m’accompagnez de vos prières.
  • Père, l’interrompit Luna exaspérée, ce sont plutôt les commères du village qui vous envoient. Je crois que vos prières sont prématurées. Comment pouvez-vous penser que cela nous soutiendra de vous voir surgir, ainsi drapé dans ces voiles mortuaires ?
  • Dieu utilise toutes les voix pour guider ses enfants vers son chemin, répliqua le curé en fixant Luna. Rien ne sert de s’opposer à son pouvoir.
  • Je ne compte pas m’opposer à son pouvoir, Père répondit Luna en ne baissant pas les yeux. Je compte bien lui demander son aide, aussi. Mais je ne compte pas rester là, les bras croisés à vous regarder prier.

Sur ces dernières paroles, elle prit sa pelisse et sortit dans le froid.

Pierre la regarda s’éloigner, en hochant tristement la tête. Il se retourna vers le prêtre, et ajouta d’un air las.

  • Vous la connaissez, depuis toujours ! Je ne crois pas qu’elle lâche jamais prise, encore moins dans ces circonstances. Elle a aidé tant de gens à vivre ou à mourir. Elle connait si bien les chemins de la souffrance humaine, et les moyens de l’atténuer. Elle ne laissera pas la fille de sa fille souffrir ainsi, ni mourir sans essayer de la soulager.
  • Je crains que cette fois-ci, elle ne doive affronter les limites de sa magie, répondit le prêtre d’un ton sec.
  • Je pense que pour elle la mort n’a jamais été une limite, répliqua Pierre qui sentait la colère monter. Pour vous, non plus, mon père, la mort n’en n’est pas une, puisqu’elle conduit à la vie éternelle. N’est-ce pas ?
  • Sans aucun doute, dit le curé en se demandant ce que voulait insinuer Pierre. Sans aucun doute. Jésus, notre Christ, a sauvé tous les hommes de la mort et nous attend dans la vie éternelle.
  • Nous sommes d’accord, asséna Pierre d’un ton tranchant. Mais le plus tard serait le mieux, dans le cas d’un bébé de deux mois.

Le curé administra l’extrême-onction au bébé qui dormait tranquillement dans les bras de sa mère en larme, sans oser croiser le regard de Lisa. Il salua Pierre et Lancelin qui se tenaient près de la porte, les bras croisés, puis sortit sans prononcer un mot de plus.

Au même instant, Luna, effondrée à genoux, au creux de la forêt demandait à sa Déesse, à sa mère, à Dieu et à tous les saints du paradis d’épargner la vie de sa petite fille. Jamais encore elle n’avait ressenti une telle détresse. L’impression que sa magie et que ses forces lui échappaient, la submergeait. Elle était prête à offrir sa vie pour que la providence épargne celle de l’enfant. Elle détacha la statuette de son cou et la posa à terre, sur un lit de fougères. La nuit ne tarderait pas à tomber, mais les nuages étaient nombreux et cacheraient la lune. Elle ne savait plus si elle attendait l’aide du ciel ou de la terre. Elle ne savait plus rien, tant son chagrin était fort.

Elle posa la tête sur le sol encore gelé, et s’endormit, épuisée par ces mois d’inquiétude.

A suivre …

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Les Filles de la Lune ( Partie 20)

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Lisa grandissait, prenant une part de plus en plus grande dans le travail de sa mère. Luna lui apprit toutes ses recettes et l’enfant semblait très douée pour les préparer.

La réputation de guérisseuse de Luna s’était étendue à toute la province, et les gens faisaient souvent une longue route pour venir lui demander de l’aide. Une grange avait été spécialement aménagée pour héberger les plus malades. Elle prodiguait ses soins sans relâche, même si en prenant de l’âge, peu à peu, elle s’épuisait. Lorsque Lisa eut vingt ans, elle la remplaça durant plusieurs jours, où Luna fut très affaiblie.

Pierre, qui vieillissait aussi, aurait voulu qu’elle s’arrête, mais elle lui expliqua que c’était impossible, aussi longtemps qu’on aurait besoin d’elle.  Elle ne refusait jamais d’accorder son aide à tous ceux qui lui demandaient, mais surtout pour les femmes en couche, elle ne comptait pas sa peine, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Elle avait mis au monde la plupart des enfants de la vallée depuis vingt ans.

Cependant, elle eut bientôt d’autres difficultés à surmonter. Elle se heurtait à l’hostilité grandissante de ses voisins que la venue d’étrangers au village dérangeait. Quand l’épidémie de peste courut la province, une réunion fut organisée dans le village, pour discuter de la manière de s’en protéger. Luna donna des conseils de bon sens à la communauté mais elle savait qu’elle ne pouvait pas grand-chose contre ce fléau, s’il arrivait dans le village. Des voix d’élevèrent de toute part, demandant que l’on ferme les portes et que l’on refuse l’accès aux étrangers venus de la ville. Le curé surenchérit, en regardant fixement Luna, prédisant à l’assemblée une période de grand malheur, si des personnes continuaient à défier la puissance de Dieu, par des pratiques magiques et diaboliques.

Elle sentait que ses forces déclinaient, et qu’elle n’aurait pas longtemps la force de lutter contre l’obscurantisme et la superstition. Alors, elle accepta de fermer son asile, pour le temps de l’épidémie, et tenta de rassurer les villageois en affirmant qu’elle n’utilisait pas de magie. Elle ajouta que chacun ici le savait bien, ayant déjà bénéficié de ses services. Elle se tenait droite devant eux, la tête haute, et les balayait tous du regard, mais elle savait qu’elle perdrait cette bataille. Un à un, ils baissèrent la tête, n’ayant rien à lui reprocher, mais elle savait bien qu’au fond, ils avaient peur d’elle et de sa puissance qu’ils ne comprenaient pas.

Elle craignait que cette peur ne se transforme bientôt en une violente hostilité déclarée, qui forcerait sa famille à quitter le village. Elle céda, et accepta les conditions posées par la communauté. Mais elle n’oublierait pas le visage fermé du curé, qui lui jeta un regard de haine, lorsqu’elle traversa la grange, après avoir déclaré qu’elle arrêterait son office pour le bien de tous.

Cette nuit-là, elle fit un rêve prémonitoire, comme à chaque instant décisif de sa vie. Au réveil, elle n’en parla à personne, surtout pas à Pierre. Mais celui-ci sut immédiatement que quelque chose avait changé, en croisant son regard, ce matin-là.

Il eut beau la questionner, elle ne dit rien de son rêve mais se serra contre lui en disant simplement :

  • Pour le temps qu’il nous reste, ne perdons pas un instant du bonheur d’être ensemble. Je vais arrêter ma tâche pendant quelques temps et rester avec vous, profiter de votre amour et transmettre à Lisa tout ce qu’elle devra savoir.
  • Pourquoi ce revirement ? demanda Pierre qui n’était pas dupe.
  • Je réalise que la vie est courte, et que je me suis plus préoccupée des autres que de vous. J’ai envie de me consacrer à ma famille pour le temps qui me reste. Qu’en penses-tu ?
  • Me diras-tu ce qui t’a fait prendre cette décision ? insista Pierre.
  • As-tu noté l’hostilité qui monte dans le village, envers mes pratiques ? dis Luna.
  • Sans doute, mais ce n’est pas nouveau et jusqu’ici ceci ne t’avait jamais arrêtée ! Il y a une autre raison. Tu ne peux me cacher certaines choses, tu sais. Je te connais trop bien. Mais je respecte ton silence. J’espère simplement que le jour venu, si tu en as besoin, tu accepteras mon aide.

Luna qui avait toujours été si forte, sentit les larmes monter. Elle détourna le visage pour que Pierre ne les remarque pas, mais la statuette se mit à scintiller de rouge, comme chaque fois qu’elle avait une intense émotion.

Pierre la prit dans sa main, et insista :

  • Je serai là, avec toi !
  • Je le sais , répondit Luna d’une voix brisée par l’émotion, relayée au loin par le hurlement de la Louve.

Sans un mot, ils restèrent l’un contre l’autre, les yeux dans les yeux, jusqu’à ce que le cri de l’animal s’éteigne dans la nuit.
A suivre …

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Les Filles de la Lune ( Partie 19)

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Les mois puis les années passèrent. Luna et Pierre poursuivaient leurs taches, élever leurs enfants, faire prospérer leur terres, aider les villageois qui avaient besoin des remèdes de la déesse, prendre une part active à la vie du village. Un petit Louis était arrivé dans la famille, puis un petit frère prénommé Paul.

La vie quotidienne était parfois dure, et éprouvante. Lorsque la mère de Luna rendit son dernier souffle dans les bras de sa fille, elle se sentit brusquement découragée, sa mère étant la seule personne qui partageait ses secrets et l’aidait dans la préparation de ses médecines. Elle savait qu’elle n’aurait pas pu la sauver, et autant elle aidait souvent ses voisins à admettre la mort de leur proche, autant elle eut beaucoup de mal à accepter celle de sa propre mère. Rien n’aurait pu la tenir en vie, son corps était usé et malade, et sa disparition fut une délivrance pour elle. Mais Luna lutta contre son envie de demander son aide à la déesse pour repousser l’échéance. Elle aurait voulu qu’elle reste encore un peu près d’elle, qu’elle ne l’abandonne pas encore. Elle savait que ceci n’était que de l’égoïsme, mais ne pouvait s’empêcher de le désirer. Elle avait encore besoin de sa mère. La déesse aurait pu …

Il fallut trois jours à Luna pour sortir de la torpeur où elle était plongée depuis l’enterrement de sa mère. Elle en avait besoin pour pouvoir aller plus loin. Elle posa la statuette devant elle, sur la grande table de bois, où elles préparaient les plantes, ensemble. Elle revoyait sa mère triant les essences, et les nouant afin de les faire sécher. Dans son esprit, elle laissait défiler les images des jours anciens, quand son père était encore présent, quand la mère lui avait appris la différence entre les plantes du diable et celles de la lune, quand elle avait fabriqué son premier onguent seule, quand elle était rentrée de la forêt le jour de ses vingt ans et avait posé la statuette sur la table comme aujourd’hui, et que son cœur de rubis avait pulsé devant leurs yeux émerveillés, tel un joyau battant pour elles seules.

Pierre et les enfants respectaient son chagrin, et attendirent patiemment qu’elle aille mieux. Lisa, leur fille ainée, prit le relai de sa mère pour les tâches quotidiennes, et les deux plus jeunes lui cachèrent leurs larmes pour ne pas augmenter son chagrin.

Le troisième jour, était celui de la pleine lune. Luna attendit le coucher du soleil et se leva brusquement, demandant à Lisa de l’accompagner. Elle rassura d’un regard Pierre, qui la regardait en fronçant les sourcils, caressa la tête des deux plus jeunes, prit la main de Lisa, et sortit de la maison, en accrochant la statuette de la déesse de nouveau contre son cœur.

–         Où allons-nous, maman, demanda Lisa un peu inquiète.

–         Je vais te présenter à une amie, répondit Luna. Il est temps que tu fasses sa connaissance, même si elle te connaît déjà.

–         Qui est-ce ? insista Lisa.

–         C’est mon guide, dit sa mère. Quand, j’ai des doutes ou des interrogations, je vais la voir, et elle m’aide à poursuivre mon chemin.

Les deux femmes s’engagèrent sur la route qui sortait du village. Luna tenta de rassurer sa fille.

–         Ne t’inquiète pas, ma fille. Rien de fâcheux ne nous arrivera. Fais-moi confiance !

–         Je n’ai pas peur, puisque je suis avec toi, répondit la fillette.

Luna lui sourit, la prit par les épaules, et en la regardant au fond des yeux, ajouta :

–         Tu es la chair de ma chair. Tu es ma lignée lunaire. Je suis la fille de la déesse et toi, ma fille, tu poursuivras notre chemin. Le temps est venu que je te transmette notre savoir. Tu apprendras peu à peu, et les gouttes de sang de la Lune, notre mère coulant dans tes veines, te donneront la force nécessaire à poursuivre, puis à transmettre sa sagesse. Les choses ne te seront pas difficiles, tu les connais déjà, il faut simplement que tu les redécouvre. Elles dorment au fond de ton âme et je t’aiderai à les réveiller.

Lisa baissait la tête, n’ayant pas confiance en elle-même. Elle dit :

–         Je ne serai jamais aussi sage que toi. Je ne saurai jamais…

–         Tu l’es déjà, il suffit de laisser ton esprit s’ouvrir à la magie. J’ai confiance en toi, et je t’apprendrai, lui dit Luna en la serrant dans ses bras.

L’enfant avait les larmes aux yeux. Luna lui sourit et peu à peu le regard de Lisa s’éclaira.

La lune se levait, et lorsqu’elle éclaira l’orée de la forêt, Luna dit à sa fille :

–         Viens, mon petit amour, je vais te présenter à notre Déesse-Mère.

Elle l’entraîna par la main, sur le chemin, en direction du bois. L’enfant n’avait plus peur. Luna sentit que sa main ne tremblait plus. Elle accéléra l’allure jusqu’aux rochers qui bordaient les premiers bouquets d’arbres. Un peu essoufflée, elle s’arrêta et attendit. L’enfant se tut, sentant que l’instant était solennel.

On entendit un frôlement dans les fourrés, puis une bête gigantesque apparut entre les arbres, dont on ne vit d’abord que le regard flamboyant.

–         Bonjour, ma Mère, dit Luna en ne lâchant pas la main de Lisa. Je suis venue te présenter ma fille, Lisa.

Les deux femmes s’arrêtèrent devant le plus grand chêne. Lisa osait à peine respirer, lorsqu’elle vit une louve gigantesque, sortir de la forêt, majestueuse. Elle avança jusqu’à elles, et s’arrêta à quelques mètres, s’assit sur son derrière, et tout en ne les quittant pas des yeux, hurla à la Lune montante.

A ce signal, Luna et Lisa s’assirent en face d’elle, et Luna posa la statuette devant elle. Celle-ci s’illumina de rouge, et scintilla, éclairant leurs trois sourires. Le secret de ce qui se passa alors entre elles, marqua à jamais l’esprit de Lisa. Par la suite, il serait gardé successivement par toutes les femmes de sa lignée, comme un trésor.

 

LOUVE

Les Filles de la Lune (Partie 18)

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Durant les premiers mois de la vie de sa fille, Luna se consacra entièrement à elle. C’était une magnifique enfant, et l’harmonie entre elles était évidente. Pierre se sentait un peu à l’écart de ce groupe de femmes. Les hommes se tenant loin de l’univers maternel et féminin en général, il ne s’approchait pas du bébé, mais il admirait de loin l’image de sa femme et de sa fille, rivées l’une à l’autre, lorsqu’il rentrait des champs.

Tristan et Bertrand restèrent encore quelques semaines au village, puis aux premiers jours du printemps, le village vit arriver un petit groupe d’hommes qui venaient de la ville, à la recherche des deux compagnons. Leurs habits témoignaient de leur riche condition, et les villageois furent impressionnés par leur belle allure, alors qu’ils avaient fini par considérer que les deux hommes étaient leurs égaux. Pierre réalisa qu’il ne savait pas grand-chose de ses hôtes avant ce jour. Le groupe d’arrivants fut hébergé quelques jours, et tous devaient repartir pour la ville rapidement, avant la saison chaude.

Le dernier soir, Tristan s’approcha de Pierre qui prenait le frais devant sa maison. Il le remercia de son hospitalité, très ému de devoir le quitter ainsi.

Pierre aussi regretterait Tristan, qu’il considérait un peu comme le frère qu’il n’avait jamais eu, après ces quelques mois passés en sa compagnie. Tristan promit qu’il reviendrait pour les visiter de nouveau mais chacun d’eux savait que c’était peu probable. Tristan expliqua pour la première fois depuis son arrivée qu’il était le fils du Prévôt des marchands de Lyon, et que les hommes au service de son père parcouraient souvent toute la région. Il souhaitait les accompagner lorsqu’ils feraient leur tournée dans la province et espérait pouvoir revoir Pierre et Luna.

Lorsque la nuit tomba, Luna sortit de la maison et rejoignit les deux hommes sous le porche. Restant en retrait pour ne pas les interrompre, elle les observait, sentant que son époux était peiné par le départ de son ami. Le silence retomba, chacun restant sur ses sentiments de tristesse, sans vouloir montrer sa faiblesse en en parlant.

La lune sortit des nuages, éclairant le visage de Luna, et les deux hommes sursautèrent en l’apercevant. Elle les regarda et dit :

–         Il ne faut pas être tristes, les rencontres ne se font jamais au hasard, et les amitiés ne s’effacent pas aussi longtemps que les cœurs en gardent le souvenir. Nous ne vous oublierons pas Tristan, et vous ne nous oublierez pas. Et qui sait, la vie nous réunira peut-être encore.

–         Je ne sais pas, répondit Tristan, mais ce que je sais, c’est que mon esprit ne pourra chasser de sa mémoire, les jours passés ici, et toutes les minutes intenses qu’il y a vécues. Ce soir, je vous dis Adieu, et merci à jamais, pour ma vie retrouvée, et pour tout ce que vous m’avez appris, durant ces mois. Que la vie vous soit propice, mes amis.

–         Nous vous regretterons, répondit Pierre. Mais je crois, qu’en retrouvant votre ville, vous penserez bientôt que votre vie, chez nous, était bien difficile, et vos souvenirs de ces jours rudes s’effaceront bien vite.

–         Je ne crois pas, répliqua Tristan d’une voix émue, en regardant le visage blême de Luna, je ne pourrais pas oublier ce lieu extraordinaire et cette femme extraordinaire qui est la vôtre.

Luna baissa les yeux et ajouta :

–         J’aimerais que ce qui s’est passé ici vous soit un bon souvenir, et que ce que vous avez pu voir, ne sorte pas de votre esprit. Il en va de notre tranquillité.

L’enfant se mit à pleurer dans la maison, comme si elle avait entendu les derniers mots de sa mère, et s’en inquiétait. Luna salua Tristan d’un sourire et le laissa prendre congé de son époux, en se retirant dans la maison.

Lorsqu’il rejoignit Luna, après le départ de Tristan, Pierre tenta de la rassurer :

–         Il m’a promis de garder le secret à propos de ce qu’il avait vu chez nous. Soit tranquille, il ne voudrait pas nuire à notre famille, et je crois en son amitié. Et puis, la ville est si loin, que personne ne connait notre existence.

Luna hocha la tête sans répondre. Instinctivement, elle porta la main à la statuette qui ballotait sur sa poitrine, et se sentit rassurée par la chaude pulsion qu’elle sentit. Les pensées qui se bousculaient dans sa tête se firent plus douces. Il ne fallait pas anticiper. Chaque chose en son temps. Chaque jour, après l’autre, elle accomplirait sa tâche. Et la déesse veillerait sur elle et ceux qu’elle aimait.

Le lendemain matin, à l’aube, l’équipage des hommes de la ville se mit en route. Tristan, en passant devant la maison de ses amis, chercha à les apercevoir, en vain. En sortant du village, il prit le chemin qui longeait la forêt. Arrivé en haut de la colline, il arrêta sa monture, et se retourna vers le village. A l’orée du bois, une louve blanche qui lui parut gigantesque était assise, observant les cavaliers. Elle le fixait de ses yeux jaunes et ne bougea pas jusqu’à ce qu’il se décide à partir. Il la surveilla du coin de l’œil jusqu’à ce que le village et la forêt disparaissent de sa vision.

Décidément, il n’oublierait pas ce village et ces mystères.

A suivre …

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Les Filles de la Lune (Partie 17)

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Trois semaines s’écoulèrent où la vie suivit son cours, sans nouvel incident.

Pierre ne s’éloignait pas de la maison, et surveillait l’état de Luna, sans en avoir l’air. Celle-ci semblait être devenue plus raisonnable, se ménageant des temps de repos, où elle s’allongeait, le chien à ses pieds surveillant ses moindres mouvements. La lune avait entamé son nouveau cycle, et dans quelques jours elle serait pleine. Luna comptait les jours, un peu inquiète, mais n’en laissait rien paraître, pour ménager Pierre.

La mère de Luna passait une grande partie de ses journées avec sa fille, l’aidant pour ses tâches quotidiennes et surveillant la préparation des décoctions.

La réserve de bois était presque vide, aussi Pierre demanda à Tristan et Bertrand de l’accompagner dans la forêt pour faire une coupe, plus rapidement, et ne pas laisser son épouse trop longtemps. Tristan était heureux de pouvoir se rendre utile, pour la première fois depuis son accident. Les trois hommes travaillèrent vite, et avaient rempli leur charriot de bûches en quelques heures. Ils reprenaient le chemin du village en longeant l’orée du bois, lorsqu’un hurlement déchira l’air. Le cheval se cabra, déséquilibrant la cargaison, et Pierre le maitrisa difficilement.

Les trois hommes tournèrent la tête vers la forêt, et restèrent pétrifiés. Pierre étendit la main devant lui, en signe d’apaisement pour signifier à ses deux compagnons de ne pas bouger. Une louve blanche se tenait assise au pied d’un grand chêne, les fixant de son regard flamboyant. A ses côtés, un louveteau était immobile, dans la même position que sa mère. Les trois hommes n’osaient plus parler, Pierre serra le licol de son cheval pour qu’il se calme. Un silence pesant enveloppait la scène.

 

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La louve se détourna des trois hommes et fixa le chemin du village, où Luna venait d’apparaître. Pierre retint un cri, observant son épouse, sans oser intervenir. Elle prit le chemin de la forêt, montant péniblement la côte en direction de la louve blanche. L’animal, comme s’il comprenait sa fatigue, se leva et courut à sa rencontre, suivit de son louveteau. Pierre voulut s’élancer vers eux, mais ses deux compagnons le retinrent par la manche.

–         Non, dit Tristan, ne bougez-pas !

–         Elle est en danger, répondit Pierre. Lâchez-moi !

–         Je ne crois pas, dit Bertrand, regardez les, on dirait qu’elles se parlent.

Pierre s’immobilisa, regardant Luna, qui s’était arrêtée à quelques mètres de la Louve. Elles s’observaient sans bouger, enfin l’animal franchit l’espace qui les séparait à petits pas, puis s’allongea devant Luna en signe de respect. Le jeune louveteau s’approcha à son tour et imita sa mère. Luna s’agenouilla devant eux, et posa une main sur chacune de leur tête. La scène semblait figée, et le silence était retombé sur la plaine. Les hommes attendaient, respirant à peine, figés devant cette image extraordinaire.

Enfin la louve se redressa sur ses pattes dominant brusquement Luna, imité par son petit. Puis les deux animaux posèrent leurs museaux sur le ventre de la femme, durant quelques secondes qui parurent interminables à Pierre.

Luna prononça quelques mots dans une langue que Pierre ne connaissait pas, comme une mélopée venue du fond des âges, comme une chanson sortie de ses entrailles. La louve écoutait les mots couler dans le soir, les yeux fermés. Quand Luna se tut, la Louve renversa la tête en arrière, museau pointé vers le ciel et l’on entendit un long hurlement s’élever vers le ciel, déchirant le silence.

Luna se releva péniblement, se tenant le ventre, et Pierre la vit grimacer en se retenant de courir vers elle pour l’aider. Ses deux compagnons hésitaient aussi.

Mais il ne fallut que quelques secondes pour qu’elle retrouve son équilibre et qu’elle se redresse fièrement, les mains ouvertes en direction de la forêt. C’est le signal qu’attendaient les animaux, qui s’élancèrent vers l’orée du bois. Arrivés près des premiers arbres, la Louve blanche s’arrêta, se retourna vers Luna, la fixant de ses yeux de feu, et hurlant de nouveau, s’engouffra dans les fourrés. Le louveteau sembla hésiter, et imitant sa mère, poussa un vagissement comique puis la suivit en trottinant.

Luna sourit tendrement à cette dernière image, puis repris le chemin du village, aussi vite que lui permettait son fardeau.

Pierre courut vers elle, à la fois soulagé du départ des loups, et inquiet de ce que devaient penser ses deux compagnons.

–         Luna, cria-t-il en arrivant vers elle. Attends-moi !

–         Pierre, répondit-elle dans un sourire. Je ne pourrais pas t’échapper ce soir, de toute manière. Qu’y a-t-il ? Tu sembles nerveux !

–         Que faisais-tu à l’instant ? Pourquoi la Louve est-elle sortie du bois ?

–         Je lui demandais de m’aider pour l’épreuve qui m’attend, répondit Luna en le fixant.

Elle ne savait pas ce que pensait vraiment Pierre de ses dons particuliers, puisqu’il n’avait jamais voulu aborder le sujet jusqu’ici. Mais elle savait qu’il l’aimait, et était prêt à accepter toutes ses différences. Ce qu’elle lut dans ses yeux la réconforta.

–         Ne te préoccupe pas plus longtemps, de tout ceci, mon Pierre. Ce soir, je serai délivrée et ta fille sera là. Tu auras deux femmes à aimer.

–         Je voudrais en être aussi sûr que toi, répondit Pierre d’une voix hésitante.

–         Il est temps, maintenant, coupa Luna, en serrant les dents. Aide-moi à rentrer au plus vite.

Pierre remarqua soudain, ses traits tirés et sa pâleur. Il l’a souleva dans ses bras, comme un fétu de paille, et l’emporta, marchant à grand pas, ne sentant plus sa fatigue, ni le poids de sa femme. Ses deux amis lui emboitèrent le pas en jetant au couple des regards inquiets.

La mère de Luna les attendait sur le seuil de leur maison, sachant déjà ce qui se préparait. Pierre franchit la porte sans reprendre son souffle et déposa son épouse sur leur couche. Il déposa un baiser sur ses lèvres, puis devant le regard hostile de sa belle-mère, il sortit en fermant la porte.

Il rejoignait ses compagnons et ensemble ils rangèrent leur coupe de bois, ce qui lui permit de s’occuper les bras, alors que son esprit se tordait d’angoisse. Il tendait l’oreille mais aucun son ne filtrait à l’extérieur de la maison. Lorsque les hommes rentrèrent à la nuit tombée, leur dîner était prêt au coin de l’âtre, et ils s’installèrent pour manger en silence.

Personne n’osait parler, tant l’atmosphère était lourde. Après de longues minutes, Tristan se décida à rompre le silence :

–         Votre épouse est un être exceptionnel. Elle n’aura aucun mal à mettre au monde votre enfant, avec la force qui est la sienne et tous ses sortilèges. Ne vous rongez pas les sangs, ainsi mon ami !

–         Ne dites pas une chose pareille, répliqua Pierre, agacé. Luna n’utilise aucun sortilège, elle suit simplement son instinct de vie, et elle met ses dons au service de la communauté. Mais ce soir, elle est seule, avec sa souffrance et j’ai peur, pour la première fois depuis que je la connais.

–         Je crois que rien ne pourrait l’abattre, renchérit Bertrand. Vous avez vu ce que cette Louve a fait tout à l’heure ? On aurait dit qu’elle lui parlait !

–         Je crois que c’était bien le cas, répondit Pierre en baissant la voix. Même si ces chose-là me dépassent ! Je vous conjure de ne parler de cela à personne lorsque vous quitterez notre village. Les esprits obscurs condamnent si vite ce qu’ils ne comprennent pas, je crains pour la vie de ma femme, si des bruits venaient à courir sur ses dons.

–         Nous avons bénéficié de ses dons, et nous ne pourrions les condamner, dit Tristan, une main posée sur le cœur.

Pierre s’approcha de lui, et lui donna l’accolade.

A cet instant, un cri déchirant traversa la pièce.

Pierre se retourna brusquement vers la porte de leur chambre, et fit un pas dans cette direction, mais un second cri l’arrêta, plus faible celui-ci.

C’était le vagissement d’un nouveau-né, une voix aigüe et douce à la fois. La plus belle voix qu’il n’avait jamais entendue.

Au même moment, au cœur de la forêt, on entendit la Louve hurler sa mélopée, en harmonie avec le cri de l’enfant, comme un salut venu du fond des âges.

 

A suivre ….

luillet 2014 210

 

Les Filles de la Lune (Partie 16)

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Il trouva Luna prostrée sur une chaise. Elle avait détaché la statuette de son cou et la tenait contre son ventre proéminent. La douleur se lisait sur son visage et elle ne leva même pas la tête lorsque Pierre entra dans la pièce. Elle serrait les dents pour ne pas crier. Il se précipita vers elle et la prit dans ses bras.

–         Luna, que t’arrive-t-il ?

–         Je crois que les douleurs ont commencé, dit-elle. Mais il est trop tôt. Je vais demander à la déesse d’arrêter le travail, il ne faut pas que l’enfant naisse avant que la Lune soit pleine. Il faudrait qu’elle lui laisse encore un peu de temps pour qu’elle se fasse belle avant son arrivée. Ajoute-t-elle en souriant pour tenter de détendre l’atmosphère.

–         Luna, que dois-je faire ?

–         Attendre et me faire confiance, répondit-elle dans un souffle.

Il l’accompagna jusqu’à leur couche où elle s’étendit, posant la statuette en évidence sur le sommet de son ventre arrondi. L’enfant s’étira, faisant saillir ses pieds en avant. Luna pâlit encore plus, en serrant la statuette plus fort.

Pierre regardait la scène, de plus en plus inquiet, lorsqu’un rayon de lune se posa sur le visage de sa femme. Celle-ci s’apaisa brusquement, les traits détendus, souriante, lorsque la statuette s’illumina de l’intérieur, semblant brûler d’un feu écarlate. La lumière scintillait, pulsant au rythme d’un cœur. Luna poussa un soupir de soulagement et son ventre s’affaissa légèrement. Tout avait duré quelques secondes, puis la lune disparut derrière les nuages, et la statuette s’éteignit. Luna souriait et se tournant vers Pierre, lui dit :

–         C’est fini, ta fille attendra son heure, maintenant.

–         Comment peux-tu le savoir, répondit Pierre encore inquiet, et qui te dit qu’il s’agit d’une fille ?

Luna se taisait, se contentant de le regarder avec une infinie compassion. Soutenant son regard, il soupira à son tour et en se dirigeant vers la porte, lança :

–         Évidemment ! Je me demande pourquoi je pose des questions !

Il retrouva les deux compagnons dans la grande salle, qui l’interrogèrent du regard.

–         Nous allons prendre le repas, seuls ce soir, mon épouse a besoin d’une nuit de repos. Demain, elle aura retrouvé toute son énergie, je pense.

–         Je pense qu’il faudra plus qu’une nuit de repos, pour qu’elle aille mieux, répondit Tristan, dubitatif. Et je ne crois pas que sa potion bleue puisse la remettre sur pied aussi vite.

–         Ses potions vous ont pourtant fait recouvrer l’usage de vos mains, il me semble, répliqua Pierre.

–         Ne vous méprenez pas, Pierre, j’ai vu de quoi était capable votre épouse au cours de ces derniers jours, et je fais confiance dans son talent, mais je pense que son état est plus grave que vous le croyez…

–         Je comprends, répondit Pierre, et vous remercie de votre sollicitude à son égard. Moi-même, je suis en souci pour elle, mais j’ai confiance en Dieu qui la protégera, elle et notre enfant.

–         Il me semble que Dieu n’a pas grand-chose à voir dans tout cela, répliqua Bertrand. Je ne crois pas blasphémer en disant que la force extraordinaire de votre femme provient d’une autre puissance, mais je me garderai bien d’aller plus loin sur ce chemin…

–         J’aimerais que l’on ne pousse pas plus loin cette discussion mes amis, coupa Pierre, et que vous ne parliez pas de ces choses-là autour de vous, en regagnant la ville. Les ragots ne nous apporteraient que des ennuis.

En prononçant ces paroles, Pierre eut un mauvais pressentiment, qu’il tenta de chasser de son esprit. Il revit le visage fermé du curé, lorsqu’il regardait Luna soigner Tristan, et réprima son angoisse. Il scruta le visage des deux compagnons, mais ceux-ci ne mesuraient pas son trouble.

–         Ne vous inquiétez pas pour votre épouse, répondit Bertrand. Nous lui sommes très reconnaissants pour ce qu’elle a fait pour Tristan, et nous ne ferons jamais rien qui puisse lui nuire. N’est-ce pas ? demanda-t-il en se tournant vers son compagnon.

Pierre regarda les deux hommes tour à tour, et se sentit un peu rassuré. Ils avaient l’air sincère. Ils ne diraient rien.

La crise semblait passée et il pouvait faire taire son inquiétude pour ce soir.

 

Oui, mais pour combien de temps ?

 

A suivre …

 

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